auschwitz la blessure jamais cicatrisée - Institut Jean-Marie Lustiger
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Le cardinal<br />
LUSTIGER<br />
«Pas un instant je n’oublie l’histoire que je représente», disait-il. Aaron <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />
<strong>Lustiger</strong> était un symbole, et plus que ce<strong>la</strong>. Un fils d’Israël qui, en embrassant le<br />
christianisme, n’avait <strong>jamais</strong> renié les siens, un homme à qui <strong>la</strong> foi permit de surmonter<br />
le drame de sa vie, <strong>la</strong> mort en déportation de sa mère, et de prendre le chemin du<br />
pardon. Un trait d’union entre l’Ancien et le Nouveau Testament, mais aussi entre des<br />
êtres de différentes confessions. Son passé douloureux explique sans doute en partie<br />
l’extraordinaire complexité de son caractère. Ce cardinal séduisant et ombrageux<br />
conjuguait <strong>la</strong> passion de <strong>la</strong> réflexion et de <strong>la</strong> méditation au goût de l’action. Charismatique,<br />
bril<strong>la</strong>nt, il n’a cessé de se battre pour faire entendre, mieux et autrement,<br />
AUSCHWITZ<br />
le message de l’Eglise. Cet<br />
Immortel – il avait été élu à l’Académie<br />
française le 15 juin 1995 –<br />
s’est éteint le 5 août, à 80 ans.<br />
LA BLESSURE JAMAIS<br />
CICATRISÉE<br />
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Le jeune Aaron s’était<br />
converti au catholicisme<br />
à 14 ans. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />
<strong>Lustiger</strong> était une des plus<br />
grandes consciences<br />
religieuses du siècle<br />
En juin 1983, alors qu’il se rend pour<br />
<strong>la</strong> première fois à Auschwitz, où a péri sa mère,<br />
déportée en 1942, l’archevêque de Paris<br />
s’agenouille devant une des baraques, et prie.<br />
PHOTO CHRISTOF JANUS<br />
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Prière au nom<br />
de tous les siens<br />
et de sa mère,<br />
Gisèle, victime de<br />
<strong>la</strong> barbarie nazie<br />
Derrière les barbelés où les<br />
juifs furent parqués comme des<br />
bêtes à abattre, dans ce terrible<br />
cimetière sans tombe, le cardinal<br />
s’isole et ferme les yeux.<br />
En 1933, Aaron <strong>Lustiger</strong>, 7 ans, avec ses parents, Charles et Gisèle, dans leur domicile parisien. A l’époque,<br />
ils tiennent une bonneterie à Montmartre. Doué pour <strong>la</strong> musique, Aaron prendra des cours de piano toute son<br />
enfance. En 1940, à 14 ans (au premier rang, deuxième en partant de <strong>la</strong> gauche), au lycée Pothier d’Orléans.<br />
Sa sœur et lui y passeront une partie de l’Occupation sans porter l’étoile jaune, pour ne pas se faire repérer.<br />
En juin 1983, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> accomplit le plus éprouvant des pèlerinages. Robert<br />
Serrou, reporter à Paris Match, était présent. Dans sa biographie sur le cardinal («<strong>Lustiger</strong>»,<br />
1996, éd. Perrin), il raconte: «Son visage était de cendres, défiguré par <strong>la</strong> douleur. Le fils<br />
pleurait sa mère, le juif pleurait ses frères, le chrétien portait l’horreur de l’Holocauste.» Derrière<br />
les barbelés, l’homme se souvenait aussi de son adolescence, pourchassé par les<br />
nazis. En 1937, il devine <strong>la</strong> tragédie qui se prépare lors d’un voyage en Allemagne, quand<br />
un membre des jeunesses hitlériennes lui crache au visage qu’il veut tuer «tous les juifs».<br />
Le jeune Aaron échappera au massacre, ainsi que sa sœur et son père. Mais en septembre<br />
1942, sa mère est arrêtée à Paris, sur dénonciation. Internée à Drancy, elle comprend<br />
que <strong>la</strong> mort est au bout du voyage, comme en atteste une lettre déchirante. Elle périra à Auschwitz,<br />
gazée en 1943. Son fils n’oubliera <strong>jamais</strong>, mais choisira le pardon. Et l’espoir. En 2006,<br />
il confiait à notre col<strong>la</strong>boratrice Caroline Pigozzi que le souvenir de <strong>la</strong> Shoah devait être un<br />
enseignement, «afin d’identifier le Mal et <strong>la</strong> racine du Mal. Pour ne plus <strong>jamais</strong> y replonger.»<br />
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Lui qui avait préféré<br />
le pardon à <strong>la</strong> haine<br />
était ouvert à tous<br />
les dialogues, toutes<br />
les cultures<br />
Le 9 août 1982, un attentat, rue des<br />
Rosiers, dans le quartier juif de Paris, tue<br />
6 personnes et en blesse 22. L’archevêque<br />
de Paris interrompt ses vacances<br />
pour assister à <strong>la</strong> cérémonie en hommage<br />
aux victimes célébrée dans une synagogue.<br />
Grâce à ce geste symbolique, il<br />
gagne <strong>la</strong> confiance de <strong>la</strong> communauté<br />
juive qui s’était d’abord montrée méfiante<br />
vis-à-vis de ce converti devenu l’un des<br />
ecclésiastiques les plus influents de<br />
France. Le cardinal <strong>Lustiger</strong> devient l’artisan<br />
majeur de <strong>la</strong> réconciliation entre juifs<br />
et chrétiens. Notamment grâce au subtil<br />
travail qu’il effectue pour régler l’affaire du<br />
carmel d’Auschwitz ou par le soutien qu’il<br />
apporte à <strong>Jean</strong>-Paul II lorsque celui-ci<br />
annonce sa volonté de faire acte de<br />
repentance. Au sein du christianisme, cet<br />
humaniste se montre favorable au mouvement<br />
œcuménique. Et il témoignera<br />
toujours, selon les termes mêmes de<br />
Dalil Boubakeur, président du Conseil<br />
français du culte musulman d’une « bienveil<strong>la</strong>nce<br />
éc<strong>la</strong>irée » envers les musulmans.<br />
A g., le 11 août 1982, l’archevêque de Paris<br />
assiste (deuxième rang), en compagnie de<br />
(1 er rang, de bas en ht) Robert Badinter, garde des<br />
Sceaux, Pierre Mauroy, Premier ministre, et<br />
Jacques Chirac, maire de Paris, à <strong>la</strong> cérémonie<br />
célébrée dans <strong>la</strong> grande synagogue de <strong>la</strong> Victoire,<br />
à Paris, après l’attentat de <strong>la</strong> rue des Rosiers. En<br />
ht, en novembre 1995, Bartholomée I er , le patriarche<br />
de Constantinople, rencontre le cardinal<br />
archevêque de Paris lors de son premier voyage<br />
officiel en France. En bas, avec le da<strong>la</strong>ï-<strong>la</strong>ma lors<br />
des célébrations du cinquantenaire de <strong>la</strong> Déc<strong>la</strong>ration<br />
des droits de l’homme et du citoyen, à<br />
l’Unesco, à Paris. En médaillon, pendant l’automne<br />
1995, il effectue une visite de cinq jours au Liban,<br />
à <strong>la</strong> rencontre de <strong>la</strong> communauté maronite.<br />
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Sa foi est une f<strong>la</strong>mme qu’il a toujours aimé communiquer<br />
aux jeunes. En 1997, il organise les Journées mondiales de<br />
<strong>la</strong> jeunesse à Paris, en présence du pape <strong>Jean</strong>-Paul II. Pour<br />
<strong>la</strong> première fois, cette fête, qui existe depuis 1984, une sorte<br />
de Woodstock chrétien sans prosélytisme, durera presque<br />
une semaine. En Mai 1968, aumônier à <strong>la</strong> Sorbonne, il s’indigne<br />
contre <strong>la</strong> démission des adultes et refuse de prendre <strong>la</strong><br />
parole lors des débats qui agitent les étudiants. Pour lui,<br />
«l’Evangile n’a pas sa p<strong>la</strong>ce dans cette foire ». Pourtant, il<br />
n’aime rien tant que dépoussiérer les rites et moderniser<br />
l’Eglise. N’hésitant pas à proposer des cérémonies de<br />
réconciliation collective ou des baptêmes par immersion<br />
lors des pèlerinages à Chartres. «On ne sortait pas indemne<br />
d’une conversation avec lui. On avait soudain le sentiment<br />
d’exister», se souvient une étudiante de l’aumônerie. Sans<br />
doute parce que le catholicisme est toujours en mouvement.<br />
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En organisant les<br />
J.m.j. à Paris, il fait<br />
de <strong>la</strong> foi une fête<br />
En 2000, lors des J.m.j. à Rome,<br />
il règle et surveille avec enthousiasme<br />
et autorité les moindres détails<br />
du rassemblement. Ravis, les jeunes se<br />
pressent contre cet homme d’Eglise<br />
si singulier, pétri d’humour et qui ne parle<br />
pas le politiquement correct.<br />
PHOTOS BRUNO BACHELET<br />
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Ils partageaient plus que <strong>la</strong> foi. Tous deux<br />
issus de Pologne, tous deux victimes des<br />
excès totalitaires de <strong>la</strong> Seconde Guerre<br />
mondiale, <strong>Jean</strong>-Paul II et <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong><br />
nouent rapidement une re<strong>la</strong>tion privilégiée,<br />
faite d’estime mutuelle et de complicité<br />
idéologique et spirituelle. Le premier<br />
offre au second une ascension fulgurante,<br />
le nommant en février 1981 à <strong>la</strong> tête du<br />
plus prestigieux archevêché de France, celui<br />
de Paris, puis le crée cardinal deux ans<br />
plus tard; le second s’en acquitte en devenant<br />
«<strong>la</strong> voix du pape en France», conseiller<br />
aussi éc<strong>la</strong>iré qu’écouté, et alter ego du<br />
Saint-Père lors de missions ecclésiales et<br />
diplomatiques à l’étranger. Les deux hommes<br />
se téléphonent et se voient régulièrement.<br />
Même vision du monde, même radicalité<br />
dans leur conception doctrinale et<br />
liturgique, mêmes penchants littéraires et<br />
philosophiques. «Je ressens en moi-même<br />
comme un lien étroit, tant intuitif qu’intellectuel<br />
dans <strong>la</strong> façon dont <strong>Jean</strong>-Paul II exprime<br />
ses idées », reconnaissait <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />
<strong>Lustiger</strong>, qui fut parfois pressenti comme<br />
l’un de ses probables successeurs.<br />
Avec <strong>Jean</strong>-Paul II,<br />
dont il fut l’un des<br />
missionnaires,<br />
plus qu’une amitié,<br />
une communion<br />
Le 24 août 1997, lors des Journées<br />
mondiales de <strong>la</strong> jeunesse, à Paris. Au-delà<br />
d’un baiser de paix, les deux hommes<br />
d’Eglise échangent <strong>la</strong> marque,<br />
émouvante, d’une reconnaissance intime<br />
et d’une estime réciproque.<br />
PHOTO ARTURO MARI<br />
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Le 26 mars 1986,<br />
à Paris, le cardinal répond<br />
aux questions du journaliste<br />
américain Scott Sullivan,<br />
de l’hebdomadaire<br />
«Newsweek». Son attitude<br />
conquérante comptait aussi<br />
pour beaucoup dans son<br />
indéniable charisme.<br />
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Chaque jour, où qu’il fût, malgré<br />
son activité débordante, il avait besoin de trois oasis de<br />
silence pour retrouver son intimité avec Dieu<br />
PAR CAROLINE PIGOZZI<br />
Presque jusqu’au dernier souffle, <strong>Jean</strong>-<br />
<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> aura prié. Avec l’archevêque<br />
André Vingt-Trois, les pères Benoît<br />
de Sinety, Matthieu Rougé, Jacques<br />
Ollier ses anciens secrétaires, et quelques<br />
autres prêtres se re<strong>la</strong>yant quotidiennement<br />
pour célébrer <strong>la</strong> messe qu’il suivait<br />
de son lit. Même dans le silence des souffrances<br />
aiguës, qui, le 1 er août, le plongèrent trois jours<br />
avant de s’éteindre dans un sommeil profond, son<br />
ardeur spirituelle ne l’a <strong>jamais</strong> trahi. Pourtant, <strong>la</strong><br />
vie avait été éprouvante ces derniers temps pour<br />
le cardinal, atteint d’un cancer des os, un peu plus<br />
d’une année après avoir pris sa retraite.<br />
Personnage de roman que ce vrai juif et vrai<br />
prince de l’Eglise,à l’allure majestueuse et au destin<br />
extraordinaire, Aaron <strong>Lustiger</strong> naquit le<br />
17 septembre 1926 à l’hôpital Rothschild, dans le<br />
XII e arrondissement de Paris, de parents émigrés<br />
de Silésie avant 1914.Côté maternel,il était le petit-fils<br />
d’un rabbin ashkénaze à papillotes et <strong>la</strong>rge<br />
chapeau noir ne par<strong>la</strong>nt que le yiddish et le polonais.Charles<br />
et Gisèle <strong>Lustiger</strong> tiennent une mercerie-bonneterie<br />
dans le quartier de Montmartre.<br />
Le petit Aaron passe là ses premières années avec<br />
sa sœur cadette,Arlette, puis <strong>la</strong> famille s’installe<br />
rue Vavin. Sans suivre assidûment les offices à <strong>la</strong><br />
synagogue, le couple élève ses deux enfants dans<br />
une réelle conscience de leur judaïcité. Une existence<br />
rigoureuse et sans histoire jusqu’à <strong>la</strong> guerre.<br />
Après cette enfance paisible,en 1940,c’est le<br />
départ pour Orléans,réc<strong>la</strong>mé par le jeune garçon.<br />
En effet,envoyé sous un nom d’emprunt au cours<br />
de l’été 1937 en séjour linguistique en Allemagne,<br />
Aaron en est revenu si traumatisé par l’antisémitisme<br />
du fils de ses hôtes qu’il a instinctivement<br />
compris le danger menaçant sa famille.Il va donc<br />
être caché avec sa sœur à Orléans,chez une chrétienne<br />
convaincue.L’hospitalité et <strong>la</strong> dévotion de<br />
Mlle Combes,jeune enseignante,tout autant que<br />
celles de l’un de ses anciens professeurs du lycée<br />
Montaigne, <strong>Jean</strong> Bathelier, fervent catholique,<br />
éveilleront en lui les grandes questions sur <strong>la</strong> religion,feront<br />
naître sa spiritualité et mûrir sa foi.En<br />
août de <strong>la</strong> même année,à 14 ans,choisissant pour<br />
prénoms <strong>Jean</strong> et <strong>Marie</strong>, le petit bonhomme aux<br />
yeux cernés demande à être baptisé et fait à Orléans,dans<br />
<strong>la</strong> foulée,sa confirmation et sa communion<br />
dans un climat de vive hostilité familiale. Sa<br />
mère accepte néanmoins,voyant là une protection<br />
rassurante. Non pas une conversion de circonstance,mais<br />
le fruit d’une méditation,se défend-il<br />
alors.En 1942,c’est le drame.Restée à Paris pour<br />
tenir <strong>la</strong> boutique,Gisèle <strong>Lustiger</strong>,qui porte l’étoile<br />
jaune, est envoyée à Drancy. Elle mourra en<br />
février 1943 à Auschwitz. Au Mémorial de <strong>la</strong><br />
déportation des Juifs de France en Israël,elle figure<br />
parmi les victimes du convoi 48.Blessure <strong>jamais</strong> cicatrisée<br />
qui concourra sans doute à faire de <strong>Jean</strong>-<br />
<strong>Marie</strong> un personnage complexe et tourmenté.Son<br />
père se retrouve désormais avec deux adolescents<br />
catholiques car Arlette s’est aussi convertie, non<br />
par mimétisme mais par choix personnel.<br />
La prière guide les pas du jeune homme qui<br />
entre,dès 18 ans,au séminaire des Carmes de Paris.<br />
Il étudie <strong>la</strong> philosophie à <strong>la</strong> Sorbonne et <strong>la</strong><br />
théologie à l’<strong>Institut</strong> catholique.Ainsi se confirme<br />
son aventure spirituelle. « Dieu faisait son œuvre»,<br />
confessera-t-il plus tard. Ordonné prêtre le<br />
17 avril 1954,il rêve d’exercer sa mission en Israël,<br />
mais il est nommé aumônier des étudiants au<br />
Quartier <strong>la</strong>tin. Son ouverture d’esprit, sa liberté<br />
de ton et ses formules chocs le rendent popu<strong>la</strong>ire<br />
Le 8 décembre 1979, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> est<br />
nommé évêque d’Orléans, <strong>la</strong> ville de sa conversion et de<br />
son baptême, en présence du cardinal Marty.<br />
auprès des jeunes notamment quand il déc<strong>la</strong>re:<br />
«Si on touche au sacré,on déchaîne le diable»,ou<br />
pendant le pèlerinage des étudiants à Chartres,<br />
alors que,par un fort vent,le crucifix vient de tomber,<br />
il s’exc<strong>la</strong>me: «Merde, le Christ s’est cassé <strong>la</strong><br />
gueule! «Lulu»,comme on le surnomme,cumule<br />
ensuite <strong>la</strong> responsabilité des aumôneries des nouvelles<br />
universités de <strong>la</strong> Région parisienne et <strong>la</strong> direction<br />
du Centre théologique Richelieu.Son agilité<br />
intellectuelle, son aisance dès qu’il aborde <strong>la</strong><br />
psychanalyse, l’histoire ou <strong>la</strong> philosophie, et son<br />
approche décomplexée de <strong>la</strong> religion séduisent<br />
les étudiants. L’abbé <strong>Lustiger</strong> les quitte malheureusement<br />
pour devenir curé de Sainte-<strong>Jean</strong>nede-Chantal,<br />
porte de Saint-Cloud, dans le XVI e<br />
arrondissement.Dix années paroissiales où,déraciné<br />
et trop à l’étroit, il enrage et bouscule les<br />
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bourgeois, avec, comme vicaire, le père André<br />
Vingt-Trois avec lequel il entretiendra plus tard<br />
une re<strong>la</strong>tion quasi filiale.Il retournera ensuite,durant<br />
quinze mois – cette fois comme évêque –, à<br />
Orléans, où il avait été baptisé trente-neuf ans<br />
plus tôt.Une ville pour lui chargée d’histoire,qu’il<br />
évoque avec nostalgie, décrivant même le légendaire<br />
noisetier de son jardin. Charles <strong>Lustiger</strong>,<br />
bien que dérouté par <strong>la</strong> conversion de son fils,<br />
avait toutefois assisté à son ordination épiscopale<br />
dans <strong>la</strong> cathédrale d’Orléans avec beaucoup de<br />
fierté et d’émotion.<br />
IL A LANCÉ RADIO NOTRE-DAME,<br />
LE SITE INTERNET CATHOLIQUE DE PARIS<br />
ET LA CHAÎNE DE TÉLÉVISION K.T.O.<br />
En février 1981, à <strong>la</strong> surprise générale de <strong>la</strong><br />
curie romaine,le pape <strong>Jean</strong>-Paul II offre à l’évêque<br />
aux racines polonaises, à <strong>la</strong> lisière de deux mondes,<br />
<strong>la</strong> prestigieuse et très convoitée fonction<br />
d’archevêque de Paris.A peine deux années plus<br />
tard, Karol Wojty<strong>la</strong> lui imposera <strong>la</strong> calotte et <strong>la</strong><br />
barrette rouges.<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> se sent alors<br />
porté par le Seigneur pour donner aux Parisiens,<br />
mais aussi aux catholiques de France, de nouvelles<br />
et solides fondations.Autoritaire, parfois<br />
coléreux,habité par un sentiment d’urgence,l’impatient<br />
cardinal gère son diocèse à <strong>la</strong> façon d’une<br />
entreprise.Il ne s’attarde pas à faire méthodiquement<br />
<strong>la</strong> tournée de ses 106 paroisses et 62 chapelles,<br />
à <strong>la</strong> déception des prêtres parisiens et du<br />
vieux clergé de c<strong>la</strong>sse qui le jugent distant. D’autant<br />
qu’il leur fait comprendre que, à ses yeux,<br />
l’annonce et l’exigence de l’Evangile doivent<br />
s’étendre et résonner ailleurs que dans un milieu<br />
clérical restreint.Il a,en effet,mieux à faire «puisque<br />
le seul programme de l’Eglise, c’est le<br />
Christ», répète-t-il in<strong>la</strong>ssablement. En un quart<br />
de siècle, il <strong>la</strong>ncera Radio Notre-Dame, l’hebdomadaire<br />
«Paris Notre-Dame»,le site Internet catholique<br />
de Paris,le réseau des radios chrétiennes<br />
diffusant en France, dans les pays francophones,<br />
et au Liban, en Afrique, au Québec, à Tahiti...<br />
Mais aussi K.t.o., <strong>la</strong> chaîne de télévision catholique<br />
sur le satellite et le câble. Bâtisseur dans<br />
l’âme,l’ambassadeur du pape réussit l’exploit de<br />
créer 8 nouvelles paroisses dans <strong>la</strong> capitale: Notre-Dame<br />
de <strong>la</strong> Compassion (XVII e ),Sainte-Colette<br />
(XIX e ), Notre-Dame des Foyers (XIX e ),<br />
Saint-François de Molitor (XVI e ), Notre-Dame<br />
d’Espérance (XI e ),l’Agneau de Dieu (XII e ),Notre-Dame<br />
de l’Arche d’Alliance (XV e ), Saint-<br />
Luc (XIX e ), sans compter Saint-Thomas de Sarcelles<br />
pour les catholiques de rite oriental grâce<br />
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Passionné<br />
et mé<strong>la</strong>ncolique,<br />
dominateur et<br />
modeste, c’était<br />
un personnage<br />
d’ombre et de<br />
lumière<br />
Notre reporter Caroline Pigozzi en compagnie de<br />
<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>, en 2005, à l’archevêché de Paris,<br />
rue Barbet-de-Jouy dans le VII e arrondissement.<br />
aux fonds du diocèse de Paris. Ultime miracle,<br />
peu de temps avant que sa mission d’archevêque<br />
ne touche à sa fin, il se <strong>la</strong>nce dans <strong>la</strong> restauration<br />
de l’ancien collège des Bernardins.Depuis <strong>la</strong> fondation<br />
des Chantiers du cardinal par le cardinal<br />
Verdier en 1931,aucun de ses successeurs n’avait<br />
érigé autant d’édifices religieux. C’était, pour<br />
<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>, l’une des façons de rayonner<br />
et de s’inscrire dans <strong>la</strong> postérité.<br />
Dans un autre domaine qui lui est cher,<br />
l’évangélisation, il <strong>la</strong>ncera des campagnes annuelles<br />
d’affichage et organisera un mailing à<br />
destination de milliers de familles et de jeunes,<br />
afin de les conduire au catéchisme et de les inciter<br />
à s’engager dans des projets caritatifs. En<br />
2004, il «réinvente» <strong>la</strong> Toussaint en rollers avec<br />
Holywins, devant Saint-Sulpice. Pour susciter de<br />
nouvelles vocations et former les futurs prêtres,<br />
il crée son propre séminaire et modifie leur cursus<br />
avec une année de préparation spirituelle à<br />
<strong>la</strong> Maison Saint-Augustin, rue de <strong>la</strong> Santé, avant<br />
d’accomplir les six années de séminaire. Il fondera<br />
également son université de théologie :<br />
l’Ecole cathédrale. Une action dévorante qui<br />
l’occupe sept jours sur sept, de l’aube à <strong>la</strong> nuit.<br />
Singulière alchimie d’un homme énergiquement<br />
projeté vers l’avenir et plongé en permanence<br />
dans <strong>la</strong> gravité et <strong>la</strong> mé<strong>la</strong>ncolie, dont les<br />
heures sont exclusivement consacrées à sa mission<br />
pastorale et à ses projets comme pour estomper<br />
les injustices du passé... De fait, le<br />
139 e archevêque de Paris est si exigeant avec son<br />
entourage que nombre de col<strong>la</strong>borateurs se succédèrent<br />
à ses côtés...<br />
IL S’EST IMPLIQUÉ, AVEC<br />
DÉTERMINATION, DANS LA RELANCE<br />
DU DIALOGUE JUDÉO-CHRÉTIEN<br />
Cette inépuisable force lui dictait encore,<br />
geste symbolique, de marcher le vendredi saint<br />
des Champs-Elysées à Montmartre en portant<br />
une lourde croix de bois sur les épaules. Souvent<br />
provocateur, mais aussi généreux que peu<br />
conventionnel, maniaque sur le p<strong>la</strong>n liturgique,<br />
avec des idées bien arrêtées sur l’esthétique sacrée,<br />
le haut pré<strong>la</strong>t fonçait comme si les critiques<br />
de ceux qui lui reprochaient d’être trop personnel<br />
et médiatique le stimu<strong>la</strong>ient plus encore. Lui<br />
qui, en cinquante-trois années de prêtrise, avait<br />
célébré des messes partout,aux côtés de deux papes,en<br />
Terre sainte,à <strong>la</strong> prison de <strong>la</strong> Santé comme<br />
sur <strong>la</strong> piste du cirque Gruss, faisait, où qu’il se<br />
trouvât, trois pauses par jour car il avait besoin<br />
d’une oasis de silence intérieur pour retrouver<br />
son intimité avec Dieu. Et quand on l’interrogeait<br />
sur son judaïsme, il confiait que, « en embrassant<br />
le christianisme,[il] ne l’avai[t] pas renié<br />
mais au contraire accompli». C’est bien sûr avec<br />
détermination qu’il s’impliqua, dès son arrivée,<br />
dans <strong>la</strong> re<strong>la</strong>nce du dialogue judéo-chrétien, en<br />
tentant de régler, à partir de 1984, l’affaire des<br />
carmélites polonaises installées dans le camp<br />
d’Auschwitz.Dix ans d’habiles négociations dont<br />
il sortira vainqueur. Il y gagnera <strong>la</strong> reconnaissance<br />
de <strong>la</strong> communauté juive internationale,<br />
jusqu’alors fort critique à son égard et qui, sceptique,<br />
commentait: «Pour eux, ça fait peut-être<br />
un catholique de plus, mais pour nous pas un juif<br />
de moins!» Cette reconnaissance lui conférera<br />
une stature bien au-delà de nos frontières. Il fut,<br />
on le devine,l’un des bril<strong>la</strong>nts auteurs de <strong>la</strong> déc<strong>la</strong>ration<br />
de repentance de l’épiscopat français en<br />
1997, à Drancy, et contribua <strong>la</strong>rgement au succès<br />
de <strong>la</strong> visite de <strong>Jean</strong>-Paul II à Jérusalem, en 2000,<br />
à celui du voyage papal à Reims sur fond d’hostilité<br />
<strong>la</strong>ïque et à celui des Journées mondiales de <strong>la</strong><br />
jeunesse de Paris. Il joua aussi une part importante<br />
dans <strong>la</strong> réflexion judéo-chrétienne sur <strong>la</strong> foi<br />
et <strong>la</strong> Bible,thèmes fédérateurs qui,il y a trois ans,<br />
avaient réuni à New York bon nombre de rabbins<br />
et de cardinaux – dont,à l’époque,le cardinal Ratzinger<br />
– en vidéoconférence depuis Rome.<br />
Aussi proche entre autres, de <strong>Jean</strong>-Luc<br />
Lagardère,son voisin lorsqu’il résidait à l’archevêché<br />
rue Barbet-de-Jouy,que de Robert Badinter,le<br />
subtil diplomate mesurait combien,stratégiquement,<br />
pour mener à bien sa mission<br />
pastorale, le discret appui de l’establishment et<br />
des responsables politiques, à qui il en imposait,<br />
était incontournable.Ce qui ne l’empêcha guère<br />
de naviguer à contre-courant, notamment en<br />
1984, lorsqu’il mena une fronde contre <strong>la</strong> loi<br />
Savary afin de défendre l’école catholique: une<br />
manifestation d’un million de personnes qui<br />
obligea le président Mitterrand à reculer. La<br />
bioéthique,l’interdit de l’euthanasie,du clonage,<br />
<strong>la</strong> défense de l’embryon, les nouveaux pauvres,<br />
l’affaire du voile is<strong>la</strong>mique, l’harmonisation du<br />
catéchisme dans les programmes sco<strong>la</strong>ires... Un<br />
quart de siècle durant,le charismatique et omniprésent<br />
cardinal monta en première ligne pour<br />
débattre de tous ces grands sujets de société.<br />
P<strong>la</strong>idant avec sa «sensibilité <strong>la</strong>ïque», davantage<br />
en citoyen qu’en chrétien. « L’Eglise n’a pas le<br />
monopole de <strong>la</strong> conscience morale»,soulignait-il.<br />
Il avait un réel f<strong>la</strong>ir politique et un inimitable<br />
talent pour entraîner dans ses projets ceux<br />
qui comptent, et parfois aussi les culpabiliser...<br />
Un jour,il avait expliqué sans comp<strong>la</strong>isance à un<br />
François Mitterrand à <strong>la</strong> fois troublé et impressionné<br />
par son pouvoir de conviction et son anticonformisme:<br />
«Notre force à nous, les prêtres,<br />
est de ne pas essayer de nous faire aimer mais<br />
d’aimer. L’amour de l’Eglise ne se divise pas. Il<br />
ne faut pas chercher notre propre succès car<br />
nous ne sommes pas en campagne électorale!»<br />
Bernadette Chirac, pour sa part, lui vouait tellement<br />
d’admiration qu’elle incita son mari à lui<br />
apporter un soutien sans faille. Leur complicité<br />
<strong>la</strong> conduisit, avant <strong>la</strong> présidentielle de 1995, à lui<br />
suggérer d’éloigner des sphères du pouvoir le<br />
père de La Morandais, trop «bal<strong>la</strong>durien» selon<br />
elle.Celui-ci,jusqu’alors curé de Sainte-Clothilde<br />
et aumônier des parlementaires, sera alors providentiellement<br />
muté à <strong>la</strong> chapelle de l’Agneau de<br />
Dieu,gare de Lyon.Le cardinal obtint que <strong>la</strong> ville<br />
dote de circuits vidéo intégrés et de parcours fléchés<br />
Notre-Dame,le Sacré-Cœur,Saint-Sulpice et<br />
Notre-Dame des Victoires.Aidé par <strong>la</strong> Mairie de<br />
Paris, il poussera également l’Etat à financer <strong>la</strong>r-<br />
44<br />
1 2<br />
3 4<br />
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gement son association de musique sacrée. Il entretenait<br />
toujours de respectueuses et chaleureuses<br />
re<strong>la</strong>tions avec l’ancien président Giscard d’Estaing,le<br />
tout premier à l’avoir «repéré» en voisin<br />
de campagne à Orléans.<br />
Littéralement absorbé par sa mission, il<br />
s’était, malgré lui, trop peu consacré à sa famille,<br />
notamment à sa chère sœur, qui vit à Amiens, et<br />
à ses neveux, moins encore à ses amis... et il le regrettait.<br />
Quel dommage, en effet, car son regard<br />
irradiait <strong>la</strong> bonté dès qu’il sentait les gens en<br />
communion avec lui. C’était un personnage<br />
d’ombre et de lumière. Improvisant sans notes<br />
et sans conviction l’homélie funèbre d’un<br />
homme dont il n’approuvait qu’à demi <strong>la</strong> vie<br />
privée, je l’ai vu ce jour-là presque assoupir une<br />
digne assemblée. Et, à l’inverse, en quelques secondes,<br />
bouleverser, par son magnétisme ravageur<br />
et sa simplicité, un cercle d’amis admiratifs<br />
réunis chez moi, en juillet 2005. Il s’accordait rarement<br />
une pause et se dopait au café et au choco<strong>la</strong>t.<br />
« C’est du magnésium », tenait-il à expliquer<br />
pour expier son péché gourmand. Il avait<br />
tant de rides à l’âme qu’il n’était en paix avec sa<br />
conscience tourmentée que lorsqu’il avait l’impression<br />
de faire son chemin de croix.<br />
C’ÉTAIT UN « MODÈLE » DE L’ÉCOLE<br />
LAIQUE, VISCÉRALEMENT RÉPUBLICAIN<br />
ET FIER D’ÊTRE FRANÇAIS<br />
Pourtant, ce chef de tribu, parfois app<strong>la</strong>udi<br />
dans les églises, rare privilège hors d’Italie, plus<br />
à l’aise avec le col romain que <strong>la</strong> soutane noire à<br />
liseré, boutons et ceinture rouges, dissimu<strong>la</strong>it<br />
deux contrariétés, malgré ce parcours impressionnant;ne<br />
<strong>jamais</strong> avoir été élu à <strong>la</strong> présidence<br />
de <strong>la</strong> Conférence épiscopale des évêques de<br />
France, et ne s’être vu proposer <strong>la</strong> Légion<br />
d’honneur qu’une fois créé cardinal archevêque<br />
de Paris. Ce<strong>la</strong> n’avait donc plus aucun sens à ses<br />
yeux. Même à <strong>la</strong> veille de sa retraite, il resta insensible<br />
à cet hommage-là.<br />
Par respect pour ses collègues de l’Académie<br />
française, qui l’avaient élu en 1995, il s’était<br />
rendu sous <strong>la</strong> Coupole, en juin dernier, avec noblesse<br />
et humilité, pour leur dire adieu, les assurer<br />
de sa prière et leur donner rendez-vous<br />
dans <strong>la</strong> vie éternelle. L’Immortel à l’énergie<br />
contagieuse appréciait peu les mondanités, sauf<br />
lorsqu’elles servaient ses ambitions. Polyglotte,<br />
il par<strong>la</strong>it allemand, ang<strong>la</strong>is, italien. Bon joueur<br />
de piano, cinéphile enthousiaste avec une prédilection<br />
pour les westerns et les films de Gérard<br />
Oury, dont l’humour juif l’enchantait, lecteur<br />
de bandes dessinées, plus qu’un homme de<br />
5<br />
lettres, il était d’abord concentré sur sa vocation<br />
pastorale. Mais, méfiant à l’égard de l’intelligentsia<br />
catholique, il signait livre sur livre – une<br />
vingtaine en tout – pour marteler son credo.<br />
Il y a six semaines, terriblement fatigué par<br />
des complications respiratoires, le visage pâle et<br />
amaigri, il avait, à 80 ans, imploré le Seigneur de<br />
lui accorder encore quelques jours car, ayant<br />
toujours assisté à l’ordination sacerdotale des<br />
jeunes séminaristes de Paris, il rêvait de partager<br />
<strong>la</strong> joie des 12 nouveaux prêtres parisiens.<br />
Ainsi fut-il exaucé : avec Louis-Pierre, Benoît,<br />
Olivier, Christophe, Geoffroy, Florent, <strong>Jean</strong>-<br />
Baptiste,Antoine, Etienne,Vincent, Guil<strong>la</strong>ume<br />
et Xavier, venus se recueillir dans sa chambre<br />
du centre de soins palliatifs, il put, le surlendemain<br />
de leur consécration épiscopale, leur dire<br />
à voix basse : « Votre vie sera féconde parce<br />
qu’elle s’inscrit dans <strong>la</strong> fécondité du sacrifice du<br />
Christ. » Ses forces l’abandonnent au fil des<br />
jours et il se sentait si faible que lorsque le grand<br />
rabbin Sitruk, Hélène Carrère d’Encausse ou<br />
d’autres amis venaient le voir, il murmurait, essoufflé<br />
: « Je ne souffre pas, j’ai des douleurs. »<br />
Poignante confession d’une immense pudeur<br />
qui, au soir de sa vie, illustrait l’extraordinaire<br />
f<strong>la</strong>mme qui l’animait toujours.<br />
Fils d’Israël et successeur des apôtres, dans<br />
son for intérieur cet éminent membre du collège<br />
des cardinaux, proche de <strong>Jean</strong>-Paul II mais aussi<br />
de Benoît XVI, était un «modèle» de l’école <strong>la</strong>ïque,<br />
viscéralement républicain et fier d’être<br />
français. En propulsant <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> au<br />
sommet de l’Eglise de France, puis en lui offrant<br />
<strong>la</strong> pourpre cardinalice, Karol Wojty<strong>la</strong> avait fait<br />
de lui un puissant symbole d’ouverture. Mais sa<br />
sérénité ne se lisait sur son visage que lorsqu’il<br />
confiait à ses proches comment il avait réussi à<br />
ensevelir les souvenirs d’un passé si longtemps<br />
combattu. « Pendant <strong>la</strong> guerre, au milieu d’un<br />
champ de blé, j’ai eu à choisir entre le chemin de<br />
haine et de <strong>la</strong> révolte ou celui de <strong>la</strong> vie et du pardon.<br />
» C’était son jardin secret, sa façon touchante<br />
et pleine de retenue de nous transmettre<br />
sa foi et de faire parler son cœur. Inoubliables<br />
paroles d’espoir prononcées lors de l’une de nos<br />
dernières rencontres dans son modeste appartement<br />
de <strong>la</strong> maison de retraite des prêtres, avenue<br />
Denfert-Rochereau, où, étreinte par l’émotion<br />
et les <strong>la</strong>rmes, je n’arrivais plus à écrire.<br />
Troub<strong>la</strong>nt signe du destin, c’est à <strong>la</strong> maison<br />
médicale <strong>Jean</strong>ne-Garnier, gérée par les dames du<br />
Calvaire et transformée, il y a dix ans, par sa volonté<br />
et selon ses directives,en un centre privé catholique<br />
de soins palliatifs de premier p<strong>la</strong>n, que<br />
s’est éteint <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>. Caroline Pigozzi<br />
Encadré, à dr.: à l’Académie française, entouré de Maurice<br />
Druon, du révérend père Carré, d’Hélène Carrère<br />
d’Encausse et de <strong>Jean</strong> Dutourd. Avec Robert Hossein et l’interprète<br />
principal d’«Un homme nommé Jésus», en 1983.<br />
1. Le 2 février 1983, avec sa sœur, Arlette, il se rend en avion<br />
à Rome où <strong>Jean</strong>-Paul II doit le créer cardinal. 2. A Paris, en<br />
1981, les sculpteurs du musée Grévin font un mou<strong>la</strong>ge de<br />
ses mains. 3. Le 11 janvier 1996, à Notre-Dame de Paris, il<br />
célèbre <strong>la</strong> messe des obsèques de Mitterrand. 4. Le 6 avril<br />
2004, il reçoit Elisabeth II à Saint-Eustache. 5. Le 7 mai<br />
2003, avec Nico<strong>la</strong>s Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur,<br />
Vianney Sevaistre, conseiller chargé des cultes, Mgr Baldelli,<br />
ambassadeur du Vatican, Cécilia Sarkozy et Mgr Ricard,<br />
président de <strong>la</strong> Conférence des évêques de France.<br />
Retrouvez l’interview de Caroline Pigozzi sur<br />
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SON ADIEU À L’ACADÉMIE FRANÇAISE<br />
«VOUS NE ME REVERREZ PAS, J’EN<br />
SUIS TRISTE »<br />
PAR JEAN-MARIE ROUART<br />
Jamais sans doute au cours de son histoire l’Académie française<br />
n’aura connu un moment aussi intense, aussi émouvant. Les<br />
adieux du cardinal <strong>Lustiger</strong> resteront gravés dans les mémoires<br />
comme un des plus puissants témoignages de <strong>la</strong> présence du<br />
spirituel.Pourtant,cette séance académique du 31 mai dernier,<br />
au cours de <strong>la</strong>quelle Max Gallo a été élu,se présentait comme un<br />
jeudi pareil aux autres, sauf qu’il y régnait l’effervescence des<br />
jours d’élection. Mme Carrère d’Encausse annonça que le cardinal<br />
<strong>Lustiger</strong> serait en retard pour le vote. Sa venue, chacun en<br />
mesurait <strong>la</strong> portée car on le savait gravement ma<strong>la</strong>de.L’assemblée<br />
attendit un long moment.<br />
La porte à deux battants de l’Académie s’ouvrit enfin et on vit apparaître<br />
le cardinal comme un spectre: poussé sur un fauteuil<br />
rou<strong>la</strong>nt,blême,les traits douloureux,on le p<strong>la</strong>ça au milieu de ses<br />
confrères. C’était déjà un choc de voir un homme qu’on avait<br />
connu si robuste, dont l’âge ne semb<strong>la</strong>it pas entamer l’énergie,<br />
cloué sur un fauteuil d’infirme. Mais cette émotion déjà grande<br />
s’amplifia dès qu’il s’adressa à <strong>la</strong> compagnie d’une voix étonnamment<br />
précise,dont <strong>la</strong> ma<strong>la</strong>die n’affaiblissait ni le rythme ni <strong>la</strong><br />
pensée: le cardinal <strong>Lustiger</strong> était venu nous dire adieu.Tout<br />
d’abord, pour ne pas susciter un faux espoir, il écarta toute idée<br />
d’un éventuel rétablissement: «Je suis surtout venu vous dire<br />
adieu.Vous ne me reverrez pas. J’en suis triste. Je ne suis pas<br />
venu ici pour vous retrouver mais pour vous quitter.» Puis,<br />
comme s’il vou<strong>la</strong>it éviter à ses confrères un surcroît de chagrin,<br />
il eut <strong>la</strong> force de faire de l’humour.Faisant allusion à son manque<br />
d’assiduité aux séances du dictionnaire en raison de ses fonctions,il<br />
dit:«Puisque là où je vais les premiers seront les derniers<br />
et les derniers les premiers, je vous promets d’être très présent<br />
parmi vous et d’assister assidûment à toutes vos séances du dictionnaire.<br />
Je serai bientôt là où je suis sûr d’aller. Je penserai à<br />
vous.Je serai près de vous.» Puis il se tut.<br />
ROBERT HOSSEIN «GRÂCE À LUI J’AI<br />
RENCONTRÉ LE PAPE À ROME»<br />
PAR HENRY-JEAN SERVAT<br />
«J’ai rencontré <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> alors que je préparais “Un<br />
homme nommé Jésus”. Il était alors archevêque de Paris, je<br />
suis allé le voir rue Barbet-de-Jouy,où il résidait.Il m’a accueilli<br />
de façon aimable, sans plus, en me déc<strong>la</strong>rant:“Qu’est-ce que<br />
vous voulez que ce<strong>la</strong> me fasse?”Je lui ai expliqué que je ne sollicitais<br />
en aucun cas son autorisation mais que je l’informais. Il<br />
m’a pris par le bras et m’a emmené dans sa chapelle. Là, il<br />
s’est agenouillé pour prier ou plutôt parler avec Dieu. J’entendais<br />
et j’attendais.Il m’a dit lui avoir demandé de lui envoyer des<br />
hommes pour l’aider dans sa tâche,et “peut-être êtes-vous de<br />
ceux-là,a-t-il ajouté à mon intention.En tout cas,je viendrai voir<br />
votre spectacle.” <strong>Lustiger</strong> a tenu sa promesse. Nous sommes<br />
devenus d’excellents amis. Grâce à lui, le Pape m’a reçu à<br />
Rome en compagnie des acteurs jouant les apôtres.Grâce à lui<br />
j’ai souvent rencontré <strong>Jean</strong>-Paul II. Ces derniers temps, <strong>Lustiger</strong><br />
souffrait mais, digne, il restait enjoué et entouré. J’ai une<br />
profonde admiration pour son chemin et son destin.»
PARIS MATCH - 09/08/2007 - N° 3038<br />
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Un dernier hommage<br />
à celui qui fut, pour <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />
<strong>Lustiger</strong>, plus qu’un pape,<br />
un ami. Le 3 avril 2005, lors de<br />
<strong>la</strong> messe célébrée, sur <strong>la</strong> p<strong>la</strong>ce<br />
Saint-Pierre de Rome, pour les<br />
funérailles de <strong>Jean</strong>-Paul II,<br />
le cardinal s’incline devant les<br />
Evangiles.<br />
PHOTO BERNARD WIS<br />
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EXCLUSIF PARIS MATCH CAROLINE PIGOZZI A RECUEILLI LE DERNIER TÉMOIGNAGE DU CAR-<br />
DINAL LUSTIGER SUR LA MORT, LA MALADIE ET L’EUTHANASIE PUBLIÉ PAR PARIS MATCH EN FÉ-<br />
VRIER 2005. UN TEXTE REPRIS DE SA PROPRE MAIN QUELQUES JOURS AVANT DE S’ÉTEINDRE.<br />
« Le rapport à <strong>la</strong> mort, je le vis comme tout<br />
homme et, je pense, comme tout chrétien.<br />
Pour beaucoup, c’est une épreuve<br />
et une énigme ; chacun <strong>la</strong> perçoit de façon<br />
différente. Personne n’imagine<br />
comment on <strong>la</strong> vit ultimement. Je ne<br />
sais pas vraiment si j’ai peur de <strong>la</strong> mort.<br />
Pendant <strong>la</strong> guerre, je l’ai vue de près. J’ai<br />
craint d’y passer sous les bombardements, puis<br />
j’y ai fait face durant les persécutions nazies.<br />
Je savais juste ce que c’était, conscient qu’elle<br />
pouvait me viser n’importe quand. Je n’étais<br />
pas dans l’angoisse. Je l’ai vécue comme un<br />
adolescent, en essayant<br />
de faire face, de<br />
donner un sens à mon<br />
quotidien tout en sachant<br />
qu’il était périssable.<br />
Je me souviens<br />
avoir réfléchi très<br />
jeune, sans doute à<br />
cause des circonstances,<br />
à <strong>la</strong> mort en tant<br />
que dimension anthropologique.<br />
“Pourquoi<br />
les hommes<br />
meurent-ils ?” “Que<br />
signifie <strong>la</strong> vie humaine<br />
si c’est un tel écroulement<br />
de générations<br />
et que tout se noie<br />
dans le sable ?” “A<br />
quoi bon se battre si<br />
on sait qu’à <strong>la</strong> fin tout<br />
sera inévitablement<br />
frappé d’inanité ou<br />
de vacuité ?” Comme<br />
chrétien, je crois profondément<br />
qu’il faut<br />
construire, tant de<br />
gens reviennent à des<br />
visions très anciennes<br />
qui touchent l’au-delà,<br />
sur lesquelles l’humanité n’a cessé de réfléchir,<br />
d’épiloguer, d’inventer des solutions, de<br />
<strong>la</strong> métempsycose à <strong>la</strong> survie, aux tables tournantes,<br />
à un autre monde... Cet étrange animal<br />
qu’est l’homme n’est pas seulement ce que<br />
nous connaissons des autres animaux : nous<br />
sommes un “animal divin”, marqué par une<br />
dimension qui n’appartient qu’à Dieu, et notre<br />
vie ne s’achève pas avec <strong>la</strong> mort animale<br />
d’une existence humaine, puisque dès que<br />
nous nous comportons autrement que les animaux,<br />
nous commençons immédiatement à vivre<br />
“divinement”.<br />
Quand l’être humain reçoit de son intelligence<br />
<strong>la</strong> capacité de choisir, de réfléchir,<br />
d’avoir même <strong>la</strong> notion morale du Bien et du<br />
Mal, lorsqu’il découvre le sens de <strong>la</strong> responsabilité,<br />
donc de sa liberté, là est déjà le divin qui<br />
Son dernier<br />
message face à<br />
<strong>la</strong> mort<br />
J’ai essayé<br />
de donner un sens<br />
‘‘<br />
à ma vie en<br />
sachant que tout<br />
est périssable<br />
s’inscrit dans <strong>la</strong> conscience humaine. Ce<strong>la</strong> surpasse<br />
<strong>la</strong> limite impitoyable de <strong>la</strong> mort du corps<br />
et de sa déchéance et, comme chrétien, on peut<br />
tirer quelque chose de cette expérience de <strong>la</strong><br />
mort, de <strong>la</strong> souffrance dont on doit se défendre.<br />
Quant à <strong>la</strong> ma<strong>la</strong>die, c’est un mal qu’il faut<br />
combattre.Toutefois, les souffrances, humaines,<br />
morales,physiques,spirituelles,psychiques,dont<br />
aucune n’est assimi<strong>la</strong>ble aux autres,peuvent être<br />
assumées. Le vrai problème, ce sont les terribles<br />
cruautés qui traversent notre histoire. Le malheur<br />
dont sont victimes sur terre tant d’hommes<br />
et de femmes et qui<br />
pose <strong>la</strong> question de<br />
fond :“A quoi bon ? A<br />
quoi ce<strong>la</strong> sert-il, et<br />
‘‘<br />
pourquoi l’Histoire<br />
est-elle en perpétuel<br />
mouvement ? Pourquoi<br />
n’arrête-t-on pas<br />
cette comédie humaine<br />
de l’humanité?”<br />
Je pense qu’il existe<br />
une beauté beaucoup<br />
plus grande et plus<br />
forte que celle que<br />
j’évoquais à l’instant,<br />
et Dieu s’est fait présent<br />
sur terre pour<br />
nous permettre de<br />
choisir de porter cette<br />
épreuve et d’aller audelà.<br />
Mais ne me parlez<br />
<strong>jamais</strong> d’euthanasie.<br />
Je suis contre parce<br />
que c’est une horreur<br />
de plus et si l’on n’applique<br />
pas <strong>la</strong> règle absolue<br />
que tout être humain,<br />
sans exception,<br />
doit être respecté, et<br />
que chaque instant de<br />
vie est essentiel, on ne sait plus où est <strong>la</strong> limite.<br />
Pourquoi un handicapé mental, par<br />
exemple, n’aurait-il pas le droit de vivre et<br />
d’être traité comme un être normal ? Si on se<br />
permet de tuer, d’assassiner ou d’interrompre<br />
l’existence de qui peut encore en disposer, on<br />
ne sait pas jusqu’où iront les mensonges, les<br />
illusions et <strong>la</strong> cruauté humaine. C’est un<br />
garde-fou essentiel de dire : “On ne touche<br />
pas à <strong>la</strong> vie.” Il faut <strong>la</strong> protéger jusqu’au bout.<br />
Les soins palliatifs, que j’ai beaucoup encouragés,<br />
consistent précisément à ne pas faire<br />
subir de traitements inutiles ni à plonger dans<br />
le désespoir absolu ceux qui sont au bout du<br />
chemin, mais à supprimer <strong>la</strong> douleur pour<br />
leur rendre leur liberté, et leur donner le<br />
choix de vivre jusqu’à <strong>la</strong> fin ce moment de<br />
l’existence dans cette chair qui est <strong>la</strong> leur. » <br />
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47
PARIS MATCH - 25/01/2007 - N° 3010<br />
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Témoignages... c<br />
Un S.d.f. qu’il a sauvé, Hossein qui l’emmène en boîte de nuit, un car<br />
Robert Hossein<br />
J’ai toujours partagé ses combats. Lorsque je préparais «Les bas-fonds» à<br />
Mogador, pièce par<strong>la</strong>nt d’effroyables misères et de damnés de <strong>la</strong> terre, je<br />
l’avais invité à assister aux répétitions.Il était resté,tout l’après-midi,très ému,<br />
à écouter le texte de Gorki. Nous étions tellement heureux de sa visite que<br />
nous avons tous offert à Emmaüs une représentation de ga<strong>la</strong> à <strong>la</strong>quelle il était<br />
venu assister en compagnie de centaines de S.d.f.Nous avons ensuite participé<br />
à une émission de <strong>la</strong> Télévision suisse romande, pour l’Unicef, à Genève.<br />
L’émission terminée, nous nous sommes retrouvés sur le trottoir, affamés. Il<br />
n’y avait rien d’ouvert à Genève, sinon un seul et unique restaurant d’une<br />
boîte de nuit,le Griffin’s,que je connaissais pour y avoir été emmené par Frédéric<br />
Dard.J’ai donc proposé à l’Abbé,évidemment en soutane,de l’embarquer<br />
pour y souper.Sans faire de manières,il a suivi.Il était minuit.Le portier<br />
et les entraîneuses s’étaient montrés effarés de le voir là et paraissaient d’ailleurs<br />
plus étonnés que lui.Tous sont venus lui parler.Tous vou<strong>la</strong>ient le toucher.<br />
Il regardait autour de lui sans en perdre une miette. Henry-<strong>Jean</strong> Servat<br />
Lambert Wilson<br />
L’Abbé Pierre a été un guide. Je l’ai rencontré<br />
quelques semaines avant le tournage d’« Hiver<br />
54 ». « Le culte de <strong>la</strong> personnalité<br />
détourne l’attention du public des vraies<br />
questions de <strong>la</strong> misère et du non-partage des<br />
richesses », disait-il. Très vite, nous nous sommes<br />
engagés sur les grandes questions touchant<br />
à <strong>la</strong> religion, <strong>la</strong> foi, les doutes, saint<br />
François d’Assise et sa révé<strong>la</strong>tion. J’ai eu le<br />
sentiment d’un coup de foudre. L’idée que<br />
j’incarne son personnage au cinéma lui convenait.<br />
« J’ai discuté de toi avec ma famille. Ils<br />
sont d’accord. Tu ne me ressembles pas, tu<br />
seras donc très bien. » Ça le rassurait car il<br />
n’aurait pas supporté l’idolâtrie. L’Abbé<br />
aimait me surprendre en débarquant à l’improviste<br />
sur le p<strong>la</strong>teau. Il était présent pour les<br />
moments forts du film et notamment pour <strong>la</strong><br />
scène <strong>la</strong> plus émouvante, celle de l’appel.<br />
J’étais tétanisé. Dans son coin, il était troublé<br />
et recueilli. Il m’a ouvert les yeux. « Si déjà tu<br />
commences simplement à ne pas détourner le<br />
regard, tu auras fait du chemin. » Il y a eu<br />
46<br />
Nolwenn Leroy<br />
Je l’ai rencontré il y a<br />
trois ans, car je récoltais<br />
des fonds pour sa<br />
fondation. Il était déjà<br />
ma<strong>la</strong>de et il le vivait<br />
très mal. J’étais assise<br />
à côté de lui, il m’a pris<br />
<strong>la</strong> main pour me transmettre<br />
son énergie.<br />
Je lui par<strong>la</strong>is au creux<br />
de l’oreille. Je sentais<br />
que, dans sa tête,<br />
il était toujours en<br />
colère, toujours présent,<br />
même si physiquement<br />
il avait du<br />
mal à suivre. Il m’a dit :<br />
« Le jour où je partirai,<br />
je ne veux pas de<br />
fleurs sur ma tombe,<br />
je veux seulement que<br />
les enfants qui n’ont<br />
pas d’abri, que les<br />
enfants qui vivent<br />
dans <strong>la</strong> misère viennent<br />
un jour avec les<br />
clés de leur logement<br />
se recueillir devant ma<br />
dernière demeure. »<br />
Benjamin Locoge<br />
En 1989, pendant le tournage d’« Hiver 54 », de Denis<br />
Amar, où Lambert Wilson interprète le rôle de l’Abbé.<br />
osmose entre nous, mais je crois qu’il a été<br />
déçu. Il avait dû penser que je m’impliquerais<br />
davantage. J’ai aidé à ma façon pour le Droit au<br />
logement et d’autres causes mais mon karma<br />
est d’être acteur.Aujourd’hui qu’il n’est plus là,<br />
je n’éprouve pas le besoin d’aller le voir une<br />
dernière fois. Il est en moi. <strong>Marie</strong> Affortit<br />
Augustin Legrand *<br />
L’Abbé Pierre s’est battu cinquante ans de sa vie<br />
contre une situation qui, finalement, n’a pas évolué.Il<br />
a fait des choses formidables pour les S.d.f.,<br />
a sauvé énormément de vies et c’est fantastique<br />
même si je pense que ce n’est pas aux associations<br />
de faire ce boulot-là.L’Abbé Pierre était un grand<br />
bonhomme,un révolté avec un franc-parler.Il disait<br />
<strong>la</strong> vérité aux Français et a su,à un moment,sur<br />
Radio Luxembourg,gueuler comme moi j’ai pu le<br />
faire. Mais ce<strong>la</strong> fait des années qu’il gueule qu’on<br />
ne va pas dans <strong>la</strong> bonne direction concernant <strong>la</strong><br />
politique sur les S.d.f. et, malgré ça, personne n’a<br />
<strong>jamais</strong> été capable de mettre le coup d’accélérateur<br />
nécessaire,ce qui est incroyable.<br />
Nous ne sommes plus dans <strong>la</strong> même situation<br />
qu’à l’hiver 1954, on a des nouveaux pauvres<br />
dehors, beaucoup de sans-papiers. Il faut enfin<br />
respecter <strong>la</strong> dignité des personnes, ce qui est un<br />
devoir inscrit dans <strong>la</strong> Constitution. Quand je<br />
pense à l’Abbé Pierre, je ne suis même pas chagriné<br />
par sa mort: il avait 94 ans, il souffrait et ne<br />
demandait que ça:partir.Je le comprends,le bonhomme!<br />
Son combat était tellement vain, il était<br />
comme une fourmi avec tout ce travail, tous ces<br />
centres en province qu’il a montés partout, tous<br />
ces efforts... Mais quel courage il a eu ce mec! Il<br />
faut maintenant nous faire confiance, nous continuons<br />
notre action et ferons respecter notre<br />
charte et resterons très vigi<strong>la</strong>nts.» Flore Olive<br />
*Comédien et fondateur des Enfants de Don Quichotte.<br />
Cardinal Poupard<br />
Je le connaissais depuis une quarantaine d’années.<br />
Il me téléphonait dans les moments graves<br />
et importants. Bien au-delà du cercle religieux et<br />
de <strong>la</strong> charité, l’Abbé Pierre symbolise, à travers<br />
son engagement, tous les sans-voix qui avaient<br />
trouvé en lui leur meilleur ambassadeur. Son<br />
témoignage incessant a contribué à mieux faire<br />
connaître l’Eglise catholique et à <strong>la</strong> rendre sympathique,<br />
très humaine, extrêmement positive<br />
envers tous ceux qui ont encore des préjugés.Son<br />
talent est aussi d’avoir aidé les Français à prendre<br />
conscience que l’on pouvait changer une situation<br />
si l’on s’engage de façon affective. C’est d’abord<br />
en ce<strong>la</strong> que l’Abbé Pierre demeure emblématique<br />
dans ce passage d’un millénaire à l’autre.Non<br />
seulement l’homme n’était pas démodé, mais il a<br />
contribué à instaurer de nouveaux réflexes<br />
devant les drames, celui d’agir activement, de se<br />
sentir concerné.Au nom de <strong>la</strong> charité,il a entraîné<br />
les autres à s’engager dans l’humanitaire et pas<br />
seulement à prier.Il a aussi su,mieux que quiconque,<br />
avec une extraordinaire efficacité, mobiliser<br />
les médias pour ses causes. Caroline Pigozzi<br />
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chrétiens ou pas<br />
n cardinal avec qui il se chamail<strong>la</strong>it... Ils se souviennent de l’homme<br />
Cardinal <strong>Lustiger</strong><br />
Lorsqu’en 1954 il est apparu avec sa figure d’alors, sa soutane, son visage<br />
et sa manière de s’exprimer, nous avions tous en tête l’image de saint Vincent<br />
de Paul grâce au célèbre film « Monsieur Vincent » joué par Pierre<br />
Fresnay. Il me semble que toute sa vie a été une sorte de poursuite de <strong>la</strong><br />
mission qu’il s’était dictée. Il était d’une extraordinaire exigence avec luimême.<br />
Henri Grouès est devenu définitivement l’Abbé Pierre avec le<br />
profil que les anciennes générations donnaient aux prêtres. L’abbé, c’est<br />
ainsi qu’on désignait celui qui s’occupait des pauvres, des jeunes, des vagabonds.<br />
Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises. Il s’est rarement<br />
dérobé à mes appels. Nous nous sommes parfois disputés. Nous<br />
n’avions pas toujours les mêmes soucis. Il m’arrivait quelquefois de le<br />
rudoyer. L’Abbé Pierre, tout le monde croit savoir qui il était. C’est en apparence<br />
simple. Mais sa force intérieure venait-elle de son caractère? De<br />
sa puissance de conviction? De sa foi? Un cœur d’homme, c’est toujours<br />
compliqué, surtout lorsqu’il vit de l’absolu. L’Abbé Pierre représente une<br />
part du catholicisme français. On l’a souvent mis sur un pied d’égalité<br />
avec Mère Teresa, or celle-ci était une contemp<strong>la</strong>tive qui a fondé non pas<br />
une œuvre sociale mais un ordre religieux de femmes qui, dans <strong>la</strong> prière,<br />
vivent comme et avec les pauvres. L’Abbé Pierre, ce n’est pas <strong>la</strong> même<br />
orientation ni le même paysage. Pourtant, l’un et l’autre représentent une<br />
part des témoignages de l’Evangile.Aujourd’hui, je prie pour lui, comme<br />
je lui avais bien souvent promis de le faire!<br />
Caroline Pigozzi<br />
Frédéric Lenoir *<br />
Il y a juste dix ans, j’ai<br />
organisé une rencontre<br />
très émouvante<br />
entre l’Abbé Pierre et<br />
Yannick Noah. Ce jourlà<br />
s’est joué comme<br />
un passage de re<strong>la</strong>is<br />
entre ces deux célébrités,<br />
comme si<br />
l’Abbé Pierre avait<br />
choisi Yannick Noah<br />
pour lui succéder dans<br />
le cœur des Français.<br />
Les deux hommes se<br />
sont rencontrés en<br />
privé : ils étaient plutôt<br />
ravis de pouvoir le<br />
faire en dehors des<br />
spots d’un p<strong>la</strong>teau de<br />
télévision. Leur complicité<br />
était d’emblée<br />
évidente. J’ai le souvenir<br />
d’une rencontre<br />
très touchante, très<br />
affectueuse, qui a duré<br />
plus d’une heure : les<br />
deux hommes étaient<br />
assis l’un près de l’autre,<br />
ils se touchaient<br />
souvent les mains.<br />
Leur intimité était telle<br />
que j’ai préféré les<br />
<strong>la</strong>isser seuls, pour ne<br />
pas troubler <strong>la</strong> qualité<br />
de leur échange. Avant<br />
de m’éclipser, j’ai eu le<br />
temps d’entendre<br />
l’Abbé dire à Yannick :<br />
« Il faut que ce soit des<br />
gens comme vous,<br />
jeunes, engagés qui<br />
deviennent les re<strong>la</strong>is<br />
médiatiques de <strong>la</strong><br />
générosité. » A l’époque,<br />
l’Abbé disait déjà<br />
qu’il ne souhaitait<br />
plus figurer dans le<br />
hit-parade des personnalités<br />
préférées<br />
des Français. Il vou<strong>la</strong>it<br />
que <strong>la</strong> jeunesse<br />
reprenne le f<strong>la</strong>mbeau.<br />
Ce jour-là, l’Abbé<br />
Pierre a en quelque<br />
sorte désigné Yannick<br />
Noah comme son<br />
successeur symbolique.<br />
Comme figure<br />
emblématique de <strong>la</strong><br />
générosité.<br />
Karine Papil<strong>la</strong>ud<br />
*Historien des religions.<br />
Pierre Kolher<br />
Marc-Olivier Fogiel<br />
J’ai réalisé en octobre 2005 <strong>la</strong> dernière interview<br />
télévisée de l’Abbé Pierre. C’était un mois avant<br />
<strong>la</strong> sortie de son livre «Mon Dieu... pourquoi?».<br />
On m’avait prévenu que,selon son état de fatigue<br />
il pouvait être confus.Mais l’Abbé fut c<strong>la</strong>ir,drôle,<br />
alerte et précis.Je lui ai annoncé les thèmes que je<br />
souhaitais aborder.Il m’a tout de suite dit que rien<br />
n’était interdit. Il m’a longuement pris les mains.<br />
Puis l’interview a commencé. Elle a duré une<br />
heure. Il n’a rien esquivé.A <strong>la</strong> fin, il m’a dit qu’il<br />
me faisait confiance pour le montage. Plusieurs<br />
jours ont passé,et <strong>la</strong> polémique engendrée par ses<br />
propos sur <strong>la</strong> sexualité a fait <strong>la</strong> une de l’actualité.<br />
La diffusion de notre entretien était prévue <strong>la</strong><br />
semaine suivante.L’Abbé Pierre m’a rappelé.J’ai<br />
cru qu’il al<strong>la</strong>it me demander de couper certains<br />
passages de notre rencontre. Il n’en a rien été.<br />
Après <strong>la</strong> diffusion de l’émission, je lui ai adressé<br />
une longue lettre très personnelle dans <strong>la</strong>quelle je<br />
lui par<strong>la</strong>is de mes doutes,des épreuves de ma vie,<br />
des questions que je me posais... Souvent je<br />
repense à ce moment passé avec lui. Jérôme Béglé<br />
En 1955, à 6 ans, Pierre est accueilli avec sa famille à Emmaüs. Un «enfant» de l’Abbé.<br />
Sans toit et sans le sou, je vivais avec mes parents dans les bois autour de Paris.Ils<br />
n’avaient pas d’emploi et avaient dû p<strong>la</strong>cer mon frère aîné.C’était vraiment<br />
<strong>la</strong> misère:on avait à peine de quoi manger.J’avais 6 ans lorsque,un jour<br />
froid de l’hiver 1955, nous sommes arrivés dans <strong>la</strong> communauté d’Emmaüs.<br />
L’Abbé Pierre nous propose aussitôt une roulotte,et un travail de ferrailleur<br />
à mon père. Quelque temps plus tard, il nous dirige vers une forêt à côté de<br />
Lagny, où nous logions dans un ancien wagon de <strong>la</strong> S.n.c.f. chauffé par un<br />
poêle.C’est là que je l’ai mieux connu,dans cette petite communauté où nous<br />
mangions tous ensemble.L’Abbé était souvent parmi nous.Il aimait discuter<br />
avec les compagnons et travail<strong>la</strong>it avec eux. En fait, il m’a sauvé <strong>la</strong> vie, mais<br />
aussi celle de ma femme avec qui je suis marié depuis trente-cinq ans. Elle a<br />
grandi dans <strong>la</strong> communauté d’Emmaüs. Ses parents étaient arrivés dans les<br />
baraquements en dur pendant l’hiver 1954.Quand nous racontons notre parcours<br />
à nos deux garçons,ils ne se rendent pas bien compte que nous sommes<br />
issus de l’extrême pauvreté.D’autant que l’un est ingénieur en électronique<br />
et l’autre jardinier aux espaces verts. Ils ne peuvent imaginer que nous sommes<br />
«les enfants» de l’Abbé Pierre. Christine d’Hauthuille, Isabelle Léouffre<br />
Michel Vidal *<br />
Je suis venu ici aujourd’hui,<br />
à l’hôpital<br />
du Val-de-Grâce, tout<br />
simplement pour le<br />
remercier. C’est le<br />
moins que je puisse<br />
faire. Je vis dans un<br />
de ses centres<br />
d’hébergement<br />
d’urgence. Enfin,<br />
c’est une urgence<br />
qui dure depuis trois<br />
ans... Je suis handicapé<br />
moteur et c’est<br />
le seul centre qui m’a<br />
accepté. J’ai vu<br />
ma vie dégringoler<br />
en quelques mois, on<br />
peut même dire en<br />
quelques jours.<br />
J’étais ingénieur,<br />
marié, titu<strong>la</strong>ire du bail<br />
d’un appartement à<br />
Paris et puis, plus<br />
rien. J’ai fait deux<br />
crises cardiaques, ma<br />
femme a eu des soucis<br />
avec <strong>la</strong> justice,<br />
avec son amant. Les<br />
choses se sont<br />
enchaînées. J’ai fini<br />
dans <strong>la</strong> rue. Un des<br />
bus de <strong>la</strong> R.a.t.p. m’a<br />
récupéré et m’a emmené<br />
à «<strong>la</strong> boutique<br />
d’Emmaüs », rue<br />
Bichat. J’ai été reçu<br />
par des personnes<br />
formidables. J’ai rencontré<br />
l’Abbé une<br />
fois, lors du cinquantième<br />
anniversaire<br />
de l’Association<br />
Emmaüs en 2004. Je<br />
l’ai salué. C’était un<br />
homme simple à qui<br />
l’on pouvait s’adresser<br />
facilement, à qui<br />
l’on pouvait dire<br />
merci. Il n’était pas en<br />
campagne, il ne se<br />
contentait pas de parler,<br />
il agissait.<br />
Mariana Grépinet<br />
*75 ans, handicapé, hébergé<br />
par Emmaüs.<br />
47<br />
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Un pape allemand se recueille sur le lieu<br />
du pire crime de l’Histoire. Le cardinal <strong>Lustiger</strong>, dont <strong>la</strong> mère<br />
fut tuée dans le camp, l’accompagnait<br />
Derrière les barbelés et sous un arc-en-ciel, Benoît XVI se recueille,<br />
le 28 mai dernier, devant le Mémorial d’Auschwitz. Le monument a été édifié à <strong>la</strong> p<strong>la</strong>ce des «Krematorium»<br />
détruits par les S.s. eux-mêmes en novembre 1944. Le Souverain Pontife prie devant le mur<br />
des Morts, près d’une trentaine de survivants.<br />
Seul, les mains jointes, Benoît XVI<br />
foule <strong>la</strong> poussière d’Auschwitz, où<br />
1,5 million de personnes ont été<br />
exterminées par les nazis pendant <strong>la</strong><br />
Seconde Guerre mondiale. C’était l’ultime étape de son<br />
voyage en Pologne, entrepris en hommage à son prédécesseur.<br />
Un pèlerinage qui l’a conduit sur quelques-uns<br />
des lieux emblématiques de <strong>la</strong> vie de <strong>Jean</strong>-Paul II : sa<br />
maison natale à Wadowice, son évêché à Cracovie, le<br />
monastère de Jasna Gora, où est exposée l’icône miraculeuse<br />
de <strong>la</strong> Vierge noire pour <strong>la</strong>quelle il avait, comme<br />
BENOÎT XVI<br />
tous ses compatriotes, une vénération<br />
particulière. En ce lieu du martyre<br />
du peuple juif, s’exprimant en<br />
allemand pour <strong>la</strong> première fois depuis<br />
quatre jours, le Souverain Pontife a déc<strong>la</strong>ré : « Le<br />
pape <strong>Jean</strong>-Paul II était ici comme fils du peuple polonais.<br />
Je suis ici aujourd’hui comme fils du peuple allemand<br />
et, pour cette raison, je dois et je peux dire comme lui:<br />
je ne pouvais pas ne pas venir ici. Je devais venir.<br />
C’était un devoir face à <strong>la</strong> vérité et aux droits de ceux<br />
qui ont tellement souffert, un devoir devant Dieu... »<br />
LE PENITENT D’AUSCHWITZ<br />
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Cardinal <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> “La mémoire d<br />
permettre d’identifier le Mal et <strong>la</strong> racine du Mal”<br />
Dimanche dernier, ce n’est pas le prince de<br />
l’Eglise ni l’académicien en habit vert qui est<br />
venu se reccueillir en silence, mais un témoin<br />
bouleversé. Aaron <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> a passé<br />
son enfance à Montmartre, où ses parents juifs<br />
polonais naturalisés français tenaient un magasin<br />
de bonneterie. Converti au catholicisme à 14 ans,<br />
archevêque de Paris de 1981 à 2005, il vient de<br />
rentrer de ce lieu de souffrance où périt sa mère<br />
en février 1943, et où aujourd’hui un pape allemand,<br />
son ami, est allé prier. Depuis longtemps<br />
les cordes vocales du cardinal le trahissent. Mais<br />
à mesure qu’il se <strong>la</strong>isse entraîner par l’émotion,<br />
l’in<strong>la</strong>ssable défenseur du dialogue judéo-chrétien<br />
retrouve sa voix. Symbole de <strong>la</strong> réconciliation en<br />
marche, il est porté par <strong>la</strong> force intérieure qui fait<br />
de ce charismatique pré<strong>la</strong>t un homme de combat<br />
et de compassion à <strong>la</strong> fois.A l’aube de ses 80 ans,<br />
il ne baisse pas les bras. Au sein du Collège des<br />
cardinaux, Benoît XVI a trouvé en lui le soutien<br />
le plus efficace et le plus emblématique de cette<br />
démarche auprès du peuple juif que <strong>Jean</strong>-Paul II<br />
avait déjà <strong>la</strong>rgement entamée. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />
<strong>Lustiger</strong> disait, au lendemain de l’attentat de<br />
<strong>la</strong> rue Copernic : « Je suis juif et le resterai,<br />
n’en dép<strong>la</strong>ise à certains.» Le douloureux pèlerinage<br />
à Auschwitz est pour lui l’occasion de tirer,<br />
au nom de <strong>la</strong> foi, une leçon chrétienne du passé.<br />
Paris Match. Le camp de <strong>la</strong> mort nazi d’Auschwitz-Birkenau<br />
lieu de recueillement d’un souverain<br />
pontife allemand,n’est-ce pas dérangeant?<br />
Cardinal <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>. Dérangeant serait le<br />
retour d’un bourreau allemand à Auschwitz-Birkenau,<br />
où il aurait contribué à anéantir 1 million<br />
de Juifs.C’est pousser loin <strong>la</strong> po<strong>la</strong>risation des mémoires.En<br />
tout cas,ceux qui ont choisi le cardinal<br />
Ratzinger pour succéder à <strong>Jean</strong>-Paul II ne l’ont<br />
pas élu parce qu’allemand.Qu’il soit allemand n’a<br />
joué ni pour ni contre sa désignation.Chacun des<br />
cardinaux électeurs avait,sous le regard de Dieu,<br />
le devoir de choisir celui qu’il jugeait le plus capable<br />
de porter le fardeau.L’Eglise du Christ n’est <strong>la</strong><br />
propriété d’aucune nation. Bien qu’il existe un<br />
conflit permanent entre le sacerdoce et l’empire...<br />
quels que soient les époques et les régimes politiques.<br />
L’Eglise catholique a été durement éprouvée<br />
par cette lutte sécu<strong>la</strong>ire.Elle a su,avec plus ou<br />
moins de bonheur au cours de l’Histoire, trouver<br />
des solutions originales. Sa position de principe<br />
est aujourd’hui c<strong>la</strong>irement formulée: liberté de<br />
l’Eglise, liberté religieuse, liberté de conscience,<br />
autant de formes corré<strong>la</strong>tives d’un droit fondamental<br />
au respect de toute personne humaine.<br />
P.M. Certains ne pouvaient-ils pas y voir de <strong>la</strong> provocation?<br />
Cardinal J.-M.L. Tout se mêle: peuple allemand et<br />
nazisme; les Juifs et leurs citoyennetés; l’antisémitisme<br />
et le dessein nazi d’anéantissement des<br />
Juifs; l’Eglise et les Juifs; le Pape né bavarois, sa<br />
60<br />
nation et sa mission... Que signifie devenir le<br />
successeur de Simon Pierre, l’apôtre juif de<br />
Jésus-Christ, juif ? La situation paradoxale de<br />
Benoît XVI lui fait porter à <strong>la</strong> fois toutes les<br />
contradictions et les violences du passé et du<br />
présent. Son amour de <strong>la</strong> vérité, son amitié pour<br />
le peuple juif enracinée dans <strong>la</strong> foi font sa force<br />
face à cette rencontre imprévisible, il y a un peu<br />
plus d’un an.<br />
P.M.Vous,seul cardinal dont <strong>la</strong> mère est morte en<br />
déportation à Auschwitz en 1943, comment réagissez-vous?<br />
Cardinal J.-M.L. Je connais Joseph Ratzinger<br />
depuis 1953. A quel titre le considérerait-on<br />
comme responsable ou même complice du crime<br />
et des bourreaux? Suffit-il qu’il soit né allemand?<br />
Bien des Français et des Allemands se jugeaient<br />
de <strong>la</strong> sorte il y a plus d’un demi-siècle. Bien des<br />
guerres naissent de cette caricature qui nourrit les<br />
nationalismes et leurs violences,l’imp<strong>la</strong>cable rigidité<br />
des idéologies, non seulement nazies mais<br />
aussi, aujourd’hui, gravement raciales.Tout ce<strong>la</strong><br />
devrait être maintenant <strong>la</strong>rgement dépassé. A<br />
Auschwitz, il y avait aussi des Juifs qui considéraient<br />
l’Allemagne comme leur patrie. Il y avait<br />
– et il y a encore – des Juifs patriotes français.<br />
Ainsi,les Juifs d’Europe qui n’avaient pas fui vers<br />
les Nouveaux Mondes ont en grand nombre succombé<br />
aux persécutions.En fait,<strong>la</strong> nationalité n’a<br />
pas joué un rôle déterminant. Ce qui a compté,<br />
c’est l’idéologie totalitaire nazie puis soviétique.<br />
Pour l’Occident et <strong>la</strong> conscience allemande, une<br />
terrible interrogation:comment une telle idéologie<br />
a-t-elle pu s’imposer à des esprits réputés “civilisés”et<br />
conduire à de tels crimes? Il ne suffisait<br />
pas d’être allemand pour devenir nazi, ni de naître<br />
français pour être démocrate...<br />
P.M. Le cardinal Ratzinger a-t-il souffert qu’on<br />
le traite de “Panzerkardinal”?<br />
Cardinal J.-M.L. C’est un costume qu’on lui a taillé,<br />
à tort. On l’a caricaturé en raison de <strong>la</strong> mission<br />
que le pape <strong>Jean</strong>-Paul II lui avait confiée.Comme<br />
responsable de <strong>la</strong> Congrégation pour <strong>la</strong> doctrine<br />
de <strong>la</strong> foi,sa tâche <strong>la</strong> plus visible était celle de “correcteur<br />
de copies”. Et, en général, on lui soumettait<br />
les mauvaises copies plutôt que les bonnes.<br />
Homme de vaste culture, d’une intelligence à <strong>la</strong><br />
fois sensible et profonde,son respect bienveil<strong>la</strong>nt<br />
de son interlocuteur, fût-il un contradicteur, est<br />
proverbial.Au sein de sa génération,il appartient<br />
au très petit nombre non seulement des érudits<br />
mais aussi des grands penseurs de <strong>la</strong> théologie<br />
chrétienne et catholique.Je ne sais si ce surnom de<br />
“Panzerkardinal”lui a été donné par des Français<br />
ou des Allemands;c’est en tout cas,à mon avis,ne<br />
pas le connaître, et ça correspond à une idée tout<br />
à fait absurde.Les évêques du monde entier l’ont<br />
rencontré tous les cinq ans au cours de ce quart de<br />
siècle.La conversation se dérou<strong>la</strong>it généralement<br />
de façon vivante,cordiale et utile.Jamais il ne faisait<br />
<strong>la</strong> leçon à ses interlocuteurs.Très c<strong>la</strong>ir et précis<br />
dans ses explications, il savait et osait dire,<br />
quand il le pensait, qu’il ne voyait pas encore de<br />
solution.Nous n’avions guère l’impression d’être<br />
face à un “Panzerkardinal”... Cependant, bien<br />
qu’il ne m’en ait <strong>jamais</strong> fait <strong>la</strong> confidence, je crois<br />
qu’il regrettait surtout de ne pas pouvoir poursuivre<br />
véritablement son œuvre de théologien,puisqu’une<br />
grande part de son temps était consacrée<br />
à sa mission, que je vous ai décrite en <strong>la</strong> caricaturant<br />
à mon tour, de “correcteur de copies”. Il ne<br />
faut pas pour autant oublier que le cardinal<br />
Ratzinger a fait vivre, au titre de sa mission, une<br />
institution conçue au moment du concile:<strong>la</strong> Com-<br />
Ils étaient 600 000 jeunes dans le parc de Blonie, à Cracovie, en ce 27 mai, pour écouter Benoît XVI. Devant un écran géant<br />
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es drames ou des massacres doit servir d’enseignement et nous<br />
UN ENTRETIEN AVEC CAROLINE PIGOZZI<br />
mission théologique internationale,à <strong>la</strong>quelle il a<br />
associé des théologiens du monde entier.<br />
P.M.Vous êtes allé à plusieurs reprises à Auschwitz?<br />
[Le cardinal s’arrête de parler et reprend son<br />
souffle.]<br />
Cardinal J.-M.L. J’y suis allé plusieurs fois, toujours<br />
par devoir. Par devoir moral et spirituel.<br />
Qui pourrait se comp<strong>la</strong>ire dans ces lieux non<br />
des morts mais du plus grand crime des temps<br />
modernes ? Puissent ceux qui y vont avec un<br />
encadrement averti, là, je pense aux sco<strong>la</strong>ires et<br />
aux étudiants, prendre à leur tour <strong>la</strong> mesure de<br />
mondiale, on pouvait alors toujours se dire :“Ces<br />
Allemands que je rencontre,que faisaient-ils il y a<br />
dix,quinze,vingt ans,de quel côté étaient-ils?”Ce<br />
soupçon est le signe du drame d’une génération,<br />
celle des victimes et de leurs contemporains.Mais<br />
il ne suffit pas de se demander si l’idéologie hitlérienne<br />
a été spécifiquement allemande. Quelles<br />
leçons tirer du marxisme-léninisme et du stalinisme<br />
? Les hommes ne se sont-ils pas rendus<br />
coupables de beaucoup de crimes au cours des<br />
siècles? La mémoire des conflits, des drames ou<br />
des massacres doit nous servir d’enseignement et<br />
portant l’effigie de Jésus, il leur a dit, reprenant les paroles désormais célèbres de son prédécesseur : « N’ayez pas peur. »<br />
l’horreur dans <strong>la</strong>quelle des êtres humains ont<br />
précipité d’autres êtres humains. Sans autre motif<br />
qu’ils étaient juifs, porteurs du message biblique.<br />
Qu’ils apprennent à découvrir en euxmêmes<br />
les signes de leur complicité au Mal.<br />
Qu’ils découvrent <strong>la</strong> beauté et <strong>la</strong> joie du Bien.<br />
P.M. Les Polonais n’ont peut-être pas tous votre<br />
esprit de compassion...<br />
Cardinal J.-M.L. La foi chrétienne,<strong>la</strong> simple humanité<br />
nous demandent de dépasser,de surpasser les<br />
sentiments de haine ou de rejet à l’égard d’une<br />
nationalité – l’Allemagne dans ce cas précis –,<br />
d’une ethnie ou d’un groupe social sans autre motif<br />
que leur identité,et ce<strong>la</strong> quels que soient les actes<br />
commis par les générations précédentes.Comment,<br />
de nos jours, l’Europe et le monde<br />
pourraient-ils se priver de <strong>la</strong> culture allemande,<br />
pensant à ce qu’elle a produit au fil des siècles?<br />
L’espèce humaine est-elle condamnée à s’entredévorer<br />
? Au lendemain de <strong>la</strong> Seconde Guerre<br />
nous permettre d’en tirer des leçons afin d’identifier<br />
le Mal et <strong>la</strong> racine du Mal.Pour ne plus <strong>jamais</strong><br />
y replonger ni céder à ses démons, pour démontrer<br />
<strong>la</strong> nécessité vitale de choisir le Bien.Voilà le<br />
premier trésor d’humanité à transmettre aux générations<br />
suivantes.<br />
P.M. L’Eglise polonaise continue-t-elle de peser de<br />
tout son poids sur <strong>la</strong> vie publique?<br />
Cardinal J.-M.L. Comme dans tous les anciens<br />
pays de l’Empire soviétique, en Pologne les<br />
catholiques ont été soumis au rouleau compresseur<br />
communiste et athée. Ils y ont résisté en<br />
arrivant à rassembler toutes les bonnes volontés,<br />
catholiques, non catholiques ou non croyantes.<br />
Mais ce<strong>la</strong> est déjà du passé,même s’il faut se souvenir<br />
de Solidarnosc,période très significative de<br />
cette situation.Actuellement, leur Eglise, qui a<br />
subi le terrible choc de l’occupation allemande<br />
et de <strong>la</strong> guerre, celui du communisme et de son<br />
oppression,s’en tire plutôt honorablement dans<br />
Page 54 / 64<br />
ce considérable changement qui entraîne <strong>la</strong> Pologne<br />
à s’intégrer dans notre civilisation marchande<br />
et de communication. Un pari et une<br />
mutation difficiles à <strong>la</strong> lumière desquels il faut<br />
sans doute comprendre le résultat des dernières<br />
élections.Pour le moment,l’inquiétude de beaucoup<br />
se porte sur les jeunes qui sortent des études,<br />
et souvent de l’université, sans pour autant<br />
trouver d’emploi.Alors, ils émigrent. L’Ir<strong>la</strong>nde<br />
semble en accueillir un certain nombre. Reviendront-ils?<br />
Que peut faire une nation privée de<br />
ses élites? Le pèlerinage que vient d’accomplir<br />
Benoît XVI n’est pas seulement significatif de<br />
l’accueil du nouveau pape par <strong>la</strong> patrie de <strong>Jean</strong>-<br />
Paul II.Il a aussi permis que,dans cette nouvelle<br />
situation, les catholiques polonais se révèlent à<br />
eux-mêmes et aux autres nations. Il faudrait<br />
pour ce<strong>la</strong> recueillir les témoignages significatifs<br />
du rapport profond entre les Polonais et l’Eglise<br />
catholique. Les tensions existent. Elles sont<br />
l’expression du travail intérieur de <strong>la</strong> conscience<br />
chrétienne dans le grand bouleversement de <strong>la</strong><br />
liberté si longtemps désirée. Le diagnostic me<br />
semble devoir être optimiste.<br />
P.M. Etes-vous heureux d’avoir accompagné<br />
Sa Sainteté Benoît XVI en Pologne?<br />
Cardinal J.-M.L. Oui,car j’ai eu le sentiment d’être<br />
témoin d’un événement décisif de <strong>la</strong> vie de<br />
l’Eglise. Etonnante Pologne! En dépit de ses<br />
péchés et de ses faiblesses, elle retombe sur ses<br />
pieds. Je n’étais présent que le dimanche. Le<br />
matin, à Cracovie, dans <strong>la</strong> grande prairie, <strong>la</strong> foule<br />
immense, rassemblée pour <strong>la</strong> messe que présidait<br />
Benoît XVI, donnait l’impression de prier<br />
autrement que lorsque <strong>Jean</strong>-Paul II, dans le<br />
même lieu,<strong>la</strong> célébrait.Ciel gris? Nostalgie? Non.<br />
Benoît XVI ouvrait, à ce peuple que <strong>Jean</strong>-Paul II<br />
avait évangélisé, le progrès d’une nouvelle intériorité<br />
silencieuse. La grâce que Dieu accorde à<br />
Benoît XVI arrive à temps pour ceux à qui il est<br />
envoyé.A Auschwitz, l’après-midi, autre événement<br />
fortuit qui a frappé tous les gens présents,en<br />
particulier ceux qui sont familiers avec <strong>la</strong> Bible:<br />
pendant qu’un chantre juif chantait <strong>la</strong> terrible<br />
épreuve en psalmodiant les noms des camps<br />
d’extermination où furent assassinés le plus grand<br />
nombre des Juifs d’Europe, un arc-en-ciel apparut.<br />
Le livre de <strong>la</strong> Genèse nous dit qu’après avoir<br />
tout détruit par le déluge à cause des péchés des<br />
hommes et avoir sauvé Noé, le juste, et les siens<br />
Dieu posa ce signe d’alliance dans le ciel en jurant<br />
que, désormais, il ne détruirait plus <strong>la</strong> terre,<br />
appe<strong>la</strong>nt les hommes à respecter <strong>la</strong> loi de leur<br />
conscience.Benoît XVI a voulu montrer <strong>la</strong> continuité<br />
de son action avec celle de son prédécesseur.<br />
Karol Wojty<strong>la</strong> et Joseph Ratzinger étaient<br />
amis,le second a été le compagnon,l’aide attentif<br />
et fidèle du premier. Les croyants sauront reconnaître<br />
dans ces événements sans précédent de <strong>la</strong><br />
vie de l’Eglise <strong>la</strong> conduite de l’Esprit. <br />
61
PARIS MATCH - 29/12/2005 - N° 2954<br />
NOEL Quand transforme u<br />
Pour <strong>la</strong> messe de minuit, le cardinal <strong>Lustiger</strong> a réuni chez Alexis G<br />
PAR CAROLINE PIGOZZI<br />
C<br />
Ce n’est pas un conte pour enfants sages<br />
mais l’histoire vraie d’un ancien archevêque<br />
de Paris, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>, qui,<br />
avec sur <strong>la</strong> tête une calotte aussi vive que<br />
<strong>la</strong> houppe<strong>la</strong>nde du Père Noël, est venu<br />
une nuit du 24 décembre célébrer <strong>la</strong> messe<br />
de minuit sous le chapiteau d’un cirque<br />
aux lumières rouges et bleues. Celui d’Alexis Gruss<br />
où, ce soir-là, comme dans <strong>la</strong> Bible, alors que nous<br />
sommes au bois de Boulogne, l’Arche de Noé précède<br />
<strong>la</strong> Nativité avec sa cavalerie : alezans, portugais,<br />
turkménistans, camarguais, éléphant d’Asie...<br />
Trois décennies de souvenirs, d’émotions<br />
avec Gipsy, l’épouse d’Alexis, Stéphan, Firmin et<br />
Maud, Nathalie et Laure, Charles et Alexandre,<br />
les jumeaux de 13 ans, ses petits-enfants et Louis,<br />
6ans, le benjamin de <strong>la</strong> troupe... Ils sont dix Gruss,<br />
jongleurs, danseurs, musiciens, trapézistes, acrobates,<br />
écuyers à se produire sous les filets du Très<br />
Haut, avant de faire p<strong>la</strong>ce à l’autel et à son tapis<br />
pourpre. Pour Alexis, même si ne n’est pas tendance,<br />
Dieu est toujours là qui le protège. Lors de<br />
chaque numéro périlleux, lui et ses enfants se signent<br />
avant d’entrer en piste. «La foi, confesse-til,<br />
n’est vraiment pas une chose compliquée.<br />
Comme l’existence, elle se construit au fil des<br />
épreuves. Et même lors de <strong>la</strong> mort de mon<br />
deuxième fils Armand, où ce jour-là j’ai hurlé,<br />
Dieu ne nous a pas abandonnés. » Raison sans<br />
1<br />
doute pour <strong>la</strong>quelle le célèbre écuyer et dresseur<br />
de chevaux rêvait-il,hommage suprême à sa corporation,<br />
que son éminence vienne présider <strong>la</strong><br />
messe de minuit. Alors <strong>Jean</strong>-Pascal Duloisy, énergique<br />
curé de Notre-Dame de l’Assomption, <strong>la</strong><br />
paroisse dont dépend le cirque installé dans le<br />
XVI e arrondissement, demande dès l’été dernier à<br />
<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong> s’il accepte, pour fêter le 30 e<br />
anniversaire de cette messe de Noël du Cirque<br />
Gruss, de <strong>la</strong> concélébrer au cœur de <strong>la</strong> piste de<br />
sciure de 13 mètres de diamètre, avec d’autres<br />
prêtres, des enfants de chœur et deux diacres. Le<br />
cardinal, qui n’est pas retourné au cirque depuis<br />
son enfance, s’enthousiasme pour cette idée.<br />
«J’étais libre le jour de Noël et je me suis dit que<br />
c’est un moment et un public merveilleux. Si j’arrivais<br />
à réunir les familles et les enfants, mais aussi<br />
les solitaires, les gens de <strong>la</strong> rue, les chômeurs pour<br />
prier et entonner les cantiques avec les 200 choristes<br />
venus de toute <strong>la</strong> région parisienne, ce serait<br />
formidable.» Ainsi est monté cet office religieux<br />
sous une chapelle de toile. Sacristie de fortune<br />
dans <strong>la</strong> caravane qui sert d’habitude de c<strong>la</strong>sse aux<br />
petits Gruss, repassage des chasubles et des étoles,<br />
stockage du vin de messe « moelleux », des<br />
cierges, du calice, des ciboires et des 2800 hosties<br />
confectionnées par les sœurs visitandines sans oublier<br />
<strong>la</strong> plus imposante, l’hostie géante pour qu’elle<br />
puisse être vue du gradin le plus haut. Mais surtout,<br />
distribution de 10 000 calendriers cartes de<br />
vœux comprenant une invitation à <strong>la</strong> messe pour<br />
motiver les paroissiens de Passy, bref, une organisation<br />
exemp<strong>la</strong>ire menée avec une bienveil<strong>la</strong>nte<br />
autorité par ce curé aux faux airs de Louis de Funès.<br />
Le subtil prêtre est arrivé à tout maîtriser si ce<br />
n’est <strong>la</strong> tension qui régnait avant l’office car les<br />
concélébrants étaient intimidés par le cardinal<br />
dont le rayonnement et <strong>la</strong> sévérité ont toujours<br />
impressionné le clergé parisien. Un brin nerveux<br />
aussi à l’idée de se retrouver à quelques mètres de<br />
Cynthia, le pachyderme qui se ba<strong>la</strong>nce sans cesse<br />
d’un pied sur l’autre. Ils étaient aussi fascinés par<br />
<strong>la</strong> sérénité et le calme d’Alexis Gruss, le patriarche<br />
issu de l’une des plus anciennes et fameuses tribus<br />
du cirque français avec un siècle et demi d’histoire<br />
et de traditions derrière lui. Un homme au regard<br />
perçant qui n’élève <strong>jamais</strong> le ton et pour qui<br />
chaque soir le cirque, sans frime ni vulgarité, est<br />
avant tout une preuve que <strong>la</strong> poésie existe encore.<br />
Alliance sensible de l’art, du panache et de <strong>la</strong> rigueur.<br />
Dénuement de Dieu qui lui a donné le courage<br />
d’avoir un jour tout recommencé. En décembre<br />
1999, juste après <strong>la</strong> messe de minuit,<br />
quand <strong>la</strong> tempête a détruit toutes ses instal<strong>la</strong>tions.<br />
Gruss comme <strong>Lustiger</strong>, personnalité austère,<br />
bril<strong>la</strong>nte et dominatrice, marqué à <strong>jamais</strong> par <strong>la</strong><br />
déportation de ses parents est de <strong>la</strong> race de ceux<br />
qui luttent et ne renoncent <strong>jamais</strong>. Leur maître<br />
Page 55 / 64
PARIS MATCH - 29/12/2005 - N° 2954<br />
n chapiteau en cathédrale<br />
russ S.d.f., bourgeois, éléphant, chevaux et amoureux du cirque<br />
mot: innover, conquérir, transmettre, risquer, travailler,<br />
partager. C’est pourquoi leurs chemins<br />
étaient tracés pour se rencontrer car, Alexis Gruss<br />
le souligne : « Rien n’est acquis, tout se mérite<br />
chaque jour.»<br />
On l’écouterait des heures exprimer ses<br />
convictions religieuses. «Le fil du funambule, cette<br />
p<strong>la</strong>te-forme de départ et d’arrivée, c’est un peu <strong>la</strong><br />
naissance, <strong>la</strong> vie et <strong>la</strong> mort. Et <strong>la</strong> foi est une question<br />
de confiance.» La sienne a été façonnée par<br />
une mère pieuse. La présence chrétienne est réelle<br />
dans cet univers et l’aumônier du cirque, le père<br />
Dominique Auduc, prêtre et clown qui sillonne <strong>la</strong><br />
France pour prêcher <strong>la</strong> bonne parole, a fort à faire.<br />
Eglise éphémère, mosaïque sociale composée<br />
des gens les plus vulnérables aux plus prestigieux,<br />
son Altesse impériale <strong>la</strong> princesse Alix Napoléon,<br />
les déshérités de <strong>la</strong> vie, les bourgeois nantis, les gardiens<br />
d’immeubles, les amoureux du cirque et les<br />
autres... bou<strong>la</strong>ngers, S.d.f., P.-d.g... Tous ont partagé<br />
cette veillée d’espérance. Tous ont prié face à l’autel<br />
installé à l’entrée de <strong>la</strong> piste et admiré en silence<br />
les enfants de <strong>la</strong> balle jongler avec le feu des<br />
torches. Dans une odeur d’étable rappe<strong>la</strong>nt l’allégorie<br />
de l’Enfant Jésus, un vieux prêtre majestueux<br />
de 79 ans au magnétisme ravageur a, ce 24 décembre<br />
2005, réussi à marier <strong>la</strong> messe de Noël et le<br />
cirque. Domptant par <strong>la</strong> force de sa prière et son<br />
contagieux mysticisme les 3 000 personnes présentes<br />
avec <strong>la</strong> même grâce qu’Alexis Gruss fait<br />
danser ses chevaux sur <strong>la</strong> piste. Créant une extraordinaire<br />
alchimie entre les croyants, <strong>la</strong> tribu<br />
Gruss et les artistes. Deux heures inoubliables<br />
d’une parenthèse céleste qui a provisoirement effacé<br />
toutes les barrières sociales.<br />
Lorsque à l’issue du « Magnificat », l’ancien<br />
archevêque de Paris, dopé par <strong>la</strong> ferveur des fidèles,<br />
et l’amour qui règne au sein de <strong>la</strong> grande famille<br />
du cirque, retrouvant miraculeusement des<br />
cordes vocales plus sûres, a exprimé sa joie et re-<br />
2 3<br />
mercié « l’église vivante, les animaux et l’éléphante<br />
qui a associé sa voix à <strong>la</strong> prière », les<br />
croyants, en communion avec lui, mais également<br />
<strong>la</strong> troupe l’ont acc<strong>la</strong>mé un long moment. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />
<strong>Lustiger</strong> paraissait aussi ému que ses ouailles,<br />
lui que les gens du cirque venaient de reconnaître<br />
comme un « rachaï », ce qui signifie envoyé de<br />
Dieu. Et le cardinal irradiait soudain. Lui qui, en<br />
plus de cinquante ans d’aposto<strong>la</strong>t, a célébré des<br />
messes dans bon nombre de paroisses de Lutèce,<br />
à <strong>la</strong> prison de <strong>la</strong> Santé, en Terre sainte et aux côtés<br />
de deux papes, <strong>Jean</strong>-Paul II et, plus récemment,<br />
Benoît XVI, retrouvait son âme d’enfant. Le public<br />
continuait de battre des mains. Décidément,<br />
on se serait cru en Italie, à Rome, l’un des derniers<br />
lieux où l’on app<strong>la</strong>udit dans les églises.<br />
Pourtant, nous étions au côté d’un Alexis<br />
Gruss qui, depuis trente ans, murmure à l’oreille de<br />
ses chevaux, et d’un cardinal qui, l’espace d’une<br />
nuit, a transformé un chapiteau en cathédrale. <br />
4 5<br />
Après le<br />
spectacle auquel<br />
il a assisté (3),<br />
impressionné par<br />
l’éléphante d’Asie<br />
Cynthia (4) et <strong>la</strong><br />
dimension équestre<br />
des numéros de<br />
<strong>la</strong> famille Gruss, qui<br />
défile ici avec des<br />
f<strong>la</strong>mbeaux (5), le<br />
cardinal <strong>Lustiger</strong><br />
se change dans une<br />
caravane (1)<br />
transformée en<br />
sacristie. Il célèbre<br />
ensuite <strong>la</strong> messe sous<br />
le chapiteau (2).<br />
PHOTOS<br />
JACQUES LANGE<br />
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PARIS MATCH - 10/02/2005 - N° 2908<br />
MatchDocument<br />
Le cardinal<br />
<strong>Lustiger</strong><br />
Au nom de <strong>la</strong> foi<br />
Au moment où le monde catholique se recueille, l’archevêque de Paris tire<br />
<strong>la</strong> leçon de cinquante ans d’aposto<strong>la</strong>t: un bouleversement des convictions religieuses, entre<br />
désaffection, retours de f<strong>la</strong>mme et tentations de réformes profondes. Un testament<br />
spirituel et un hommage à <strong>Jean</strong>-Paul II confiés à Caroline Pigozzi.<br />
Paris Match. Eminence, vous venez de représenter <strong>Jean</strong>-Paul II aux<br />
commémorations d’Auschwitz. Entretenez-vous un rapport ambigu<br />
avec <strong>la</strong> religion juive?<br />
Cardinal <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>. Ambigu, je ne le pense pas. Je suis juif<br />
parce que mes parents et tous mes ancêtres l’étaient ; c’est une<br />
donnée objective héritée des miens. Il y a une transmission immémoriale,<br />
remontant à des millénaires, de l’appel de Dieu et de<br />
Page 60 / 64<br />
sa Promesse, que nous transmet <strong>la</strong> Bible. L’identité juive a été façonnée<br />
par ces millénaires d’histoire. Etre juif, c’est participer à <strong>la</strong><br />
condition juive ; <strong>la</strong> question n’est pas de savoir comment je me<br />
sens mais comment je suis. Reconnaître comme une grâce d’en<br />
être l’héritier ne m’empêche pas d’être disciple du Christ et<br />
membre de l’Eglise. Pour autant, c’est aux autorités rabbiniques<br />
de définir les conditions d’appartenance à <strong>la</strong> religion juive, ce que<br />
17
PARIS MATCH - 10/02/2005 - N° 2908<br />
MatchDocument<br />
“1286 € par mois... alors que certains prêtres<br />
18<br />
“La foi est<br />
<strong>la</strong> grande faim<br />
spirituelle de<br />
notre temps”<br />
tout chrétien se doit de respecter. D’ailleurs, si je prétendais pratiquer<br />
à <strong>la</strong> fois le judaïsme et le christianisme, je raconterais des<br />
bêtises. En effet, l’identité juive est un peu plus compliquée que<br />
ce que l’on peut en dire simplement.<br />
P.M. Nommé archevêque de Paris le 31 janvier 1981, comment analysez-vous<br />
l’évolution du catholicisme en près d’un quart de siècle?<br />
J.-M.L. Pendant plus de quinze siècles, <strong>la</strong> foi catholique a façonné <strong>la</strong><br />
culture, les mœurs, les mentalités de <strong>la</strong> France; notre <strong>la</strong>ngue ellemême<br />
ainsi que bien des rites et conventions sociales en portent <strong>la</strong><br />
marque indélébile, même si nous n’en avons pas conscience. Avoir<br />
part à cette culture ne signifie pas avoir <strong>la</strong> foi; en ce sens, Voltaire<br />
participe autant à <strong>la</strong> dimension catholique de notre culture que<br />
Pascal! Au cours du XX e siècle, les rites et les conventions sociales<br />
ont continué de s’effriter en subissant le même sort que les habitudes<br />
vestimentaires ou culinaires. La déstructuration de <strong>la</strong> famille<br />
et de l’éducation a bouleversé toute notre société. Les habitudes<br />
chrétiennes héritées du passé ont été, comme les autres, ba<strong>la</strong>yées...<br />
C’était prévisible. En revanche, le changement de l’état d’esprit<br />
des Français paraissait moins perceptible. Après <strong>la</strong> crise de 1968,<br />
remettant en cause les Trente Glorieuses, nous sommes passés par<br />
une période très incertaine qui a précédé notre civilisation mondialisée,<br />
technicisée, individualiste. Les questions fondamentales<br />
noyées dans l’ivresse de <strong>la</strong> consommation resurgissent avec plus<br />
de force : quel est le but de <strong>la</strong> vie ? A quoi sert l’existence ? Les<br />
jeunes sont les premières victimes du vide spirituel et moral de<br />
notre société de consommation dont le moteur est l’argent. Parmi<br />
eux, certains font preuve d’une liberté critique plus grande que<br />
celle de <strong>la</strong> génération précédente. Mais bien que saturés d’informations,<br />
ils sont souvent ignorants des richesses spirituelles de<br />
notre culture, de <strong>la</strong> foi, aussi. Quand ils <strong>la</strong> découvrent, ils réagissent<br />
avec un enthousiasme sans arrière-pensée car ils n’ont pas, comme<br />
<strong>la</strong> génération de leurs parents ou de leurs grands-parents, de querelles<br />
ou de comptes à régler avec l’Eglise.<br />
P.M. Quand avez-vous senti s’amorcer ce courant?<br />
J.-M.L. Dès après 1968 qui a sonné le g<strong>la</strong>s de bien des idéologies.<br />
La grande crise des années 70 dans l’Eglise a touché d’abord les<br />
générations nées dans <strong>la</strong> critique de leur passé. Pendant ce temps,<br />
dans <strong>la</strong> jeunesse commençait à se former un nouvel état d’esprit<br />
déconcertant pour <strong>la</strong> génération des parents. Les Journées mondiales<br />
de <strong>la</strong> jeunesse, en 1997, ont démontré cette transition: les<br />
enfants nés après 68 arrivent à l’âge adulte. L’afflux des jeunes,<br />
leur qualité d’écoute et de disponibilité ont surpris tous les observateurs.<br />
Un autre signe, récent, nous a été donné à Paris par <strong>la</strong> semaine<br />
de <strong>la</strong> Toussaint 2004. Dans tout Paris, on a vu surgir une<br />
multitude d’initiatives prises par les chrétiens. Une foule de Parisiens,<br />
jeunes et moins jeunes, ont pu se réunir. Les églises ont su<br />
proposer un lieu d’accueil et de dialogue; bien<br />
des gens ont prié, d’autres se sont confiés à <strong>la</strong><br />
prière des chrétiens. Dans le brouhaha de <strong>la</strong> ville<br />
anonyme, nous avons vu une humanité nourrie<br />
par <strong>la</strong> foi, <strong>la</strong> grande faim spirituelle de notre<br />
époque. Nous vivons dans un autre temps. Les<br />
politiques, les sociologues, les responsables du<br />
marketing n’observent que l’écume de l’actualité<br />
immédiate. Et pourtant, nous touchons ici<br />
les vraies questions que génère <strong>la</strong> conscience<br />
d’un monde incertain, divisé et déchiré pour un<br />
peuple sans repères. Encore un exemple révé<strong>la</strong>teur:<br />
chaque année, plusieurs milliers de collégiens<br />
puis de lycéens sont rassemblés pour<br />
Page 57 / 64<br />
“Les jeunes<br />
ont découvert<br />
le besoin de<br />
se confesser”<br />
quelques jours de fête, d’approfondissement<br />
de <strong>la</strong> foi, de<br />
célébration. Ils appellent cette<br />
rencontre le “Frat”, ce qui<br />
veut dire “le fraternel”. Or,<br />
depuis une quinzaine d’années,<br />
alors que les prêtres hésitaient<br />
à le proposer, ils<br />
ont découvert un besoin des<br />
jeunes, face au pardon de<br />
Dieu, de se confesser.<br />
P.M. Dans quel état est, en 2005,<br />
le clergé séculier de <strong>la</strong> capitale?<br />
J.-M.L. Le clergé de Paris est<br />
très varié: des jeunes et des vieux, des Parisiens de naissance, des<br />
provinciaux et des étrangers, soit quelque 580 prêtres en activité<br />
dans les 106 paroisses de <strong>la</strong> capitale, dont une pour les Chinois.<br />
Leur église, dédiée à Notre-Dame de Chine, est en construction<br />
dans le XIII e arrondissement. N’oubliez pas non plus Notre-<br />
Dame-de-Paris, le Sacré-Cœur et une quarantaine de chapelles.<br />
Notre richesse réside dans cette diversité. Une vraie communion<br />
soutient notre volonté de travailler ensemble. Chaque année, depuis<br />
quinze ans, à Notre-Dame, j’ai ordonné en moyenne dix ou<br />
douze prêtres. Certes, c’est peu au regard des besoins; mais c’est<br />
un signe de vitalité: le clergé se renouvelle, <strong>la</strong> moyenne d’âge a rajeuni.<br />
La plupart d’entre eux ont exercé une activité professionnelle<br />
ou ont suivi des études très poussées avant d’entrer au séminaire<br />
; ce<strong>la</strong> va d’un grand cuisinier à des ingénieurs, des<br />
chercheurs; des hommes de toutes catégories sociales et de tous<br />
âges. Lorsqu’ils sont reçus au séminaire de Paris, ils ont près de<br />
26 ans. C’est une moyenne, car certains se présentent après le bac.<br />
Ce sont des hommes de leur époque; ils en mesurent les richesses<br />
et les faiblesses. Ils savent combien sont grandes les résistances du<br />
cœur humain à recevoir <strong>la</strong> liberté qui vient de Dieu. Je suis persuadé<br />
que ces nouvelles générations de prêtres sauront guider les<br />
chrétiens de demain dans l’accomplissement de leur mission pour<br />
notre monde bouleversé.<br />
P.M. Croyez-vous, dans un avenir proche, non pas au mariage des<br />
prêtres mais à l’ordination d’hommes mariés?<br />
J.-M.L. En vue du sacerdoce, je ne le pense pas car, actuellement,<br />
le choix de l’Eglise prend une toute nouvelle signification. Prenons<br />
l’exemple de l’argent. Jadis, souvent, le fait d’être prêtre correspondait<br />
à une promotion sociale; ce<strong>la</strong> a même été une grave<br />
cause de corruption de l’idéal du sacerdoce au cours des siècles<br />
passés. Aujourd’hui, ceux qui veulent suivre ce chemin renoncent<br />
à une profession et souvent à des revenus importants pour une re<strong>la</strong>tive<br />
pauvreté, soit quelque 1 286 euros par mois pour beaucoup<br />
plus que 169 heures de travail. Je pourrais citer quelques prêtres<br />
de Paris, issus d’une ou plusieurs grandes écoles, qui sont de <strong>la</strong><br />
même promotion que tel ou tel illustre personnage de <strong>la</strong> vie politique<br />
ou économique! Ils auraient pu gagner un sa<strong>la</strong>ire de P.-d.g.<br />
d’une entreprise de premier p<strong>la</strong>n! Dans notre société où l’argent<br />
est l’un des buts suprêmes de <strong>la</strong> vie, en renonçant à l’idolâtrie de <strong>la</strong><br />
richesse, ils répondent radicalement à l’appel du Christ. Leur pauvreté<br />
est une alerte envers notre société, une invitation pour tous<br />
les chrétiens à vivre cette parole du Christ: “Ne vous amassez pas<br />
des trésors sur <strong>la</strong> terre; car là où est votre trésor, là sera aussi votre<br />
cœur” (Matthieu 6, 19-21). De <strong>la</strong> même façon, et j’en viens là au<br />
mariage, le célibat et <strong>la</strong> chasteté du prêtre sont un autre signe du<br />
message du Christ pour notre civilisation érotisée à l’extrême,
PARIS MATCH - 10/02/2005 - N° 2908<br />
pourraient être P.-d.g.”<br />
blessée dans <strong>la</strong> re<strong>la</strong>tion de l’homme et de <strong>la</strong> femme. Ordonner<br />
prêtres des hommes qui, par amour de Dieu, choisissent de vivre<br />
cet idéal de chasteté fait d’eux les témoins – auprès des hommes<br />
et des femmes de notre siècle – d’une autre manière de vivre<br />
l’amour et le désir, dans <strong>la</strong> fidélité à l’enseignement du Christ.<br />
P.M. Après cinquante années de vie religieuse, pouvez-vous, à<br />
78 ans, me parler de l’abstinence?<br />
J.-M.L. Mais oui ! Je l’ai vécue dans l’offrande de ma vie à Dieu,<br />
pour l’amour du Christ. Vous-même, pas plus que les lecteurs de<br />
Match, n’êtes mon confesseur, mais je puis néanmoins vous affirmer<br />
que ce<strong>la</strong> n’a pas été pour moi un tourment perpétuel ni<br />
une épreuve impossible. J’ai, en effet, décidé, une fois pour<br />
toutes, de consacrer de cette façon mon existence à Dieu. Il m’a<br />
donné <strong>la</strong> force de <strong>la</strong> vivre joyeusement. Ceci n’est pas plus insurmontable,<br />
me semble-t-il, que <strong>la</strong> fidélité dans un couple.<br />
Quelqu’un de marié affrontera, à sa façon, les mêmes problèmes.<br />
Qu’il y ait aujourd’hui, dans une société de consommation, de<br />
volonté de puissance, de confort, d’abus des libertés, de sexualisation<br />
en toute chose, des gens capables de s’épanouir en suivant<br />
l’Evangile au pied de <strong>la</strong> lettre par amour du Christ et du prochain,<br />
ce<strong>la</strong> me semble une chance pour notre civilisation. J’en dirai<br />
autant des gens qui vivent leur mariage dans <strong>la</strong> fidélité<br />
jusqu’au bout de leur vie.<br />
P.M. Les récentes dérives de pédophilie n’ont-elles pas porté un<br />
vrai trouble à l’image de l’Eglise?<br />
J.-M.L. On découvre maintenant qu’il existe un pourcentage de cas<br />
de pédophilie supérieur ou du moins égal dans d’autres corporations<br />
– enseignants, éducateurs... – et, bien pire, dans les familles.<br />
Si on étudie toutes les embardées re<strong>la</strong>tives à <strong>la</strong> sexualité humaine<br />
et au respect de l’enfance, ce n’est pas le seul clergé qui est à mettre<br />
au pilori. Certes, il est juste que l’opinion ait été particulièrement<br />
indignée. Car il y a un contrat de confiance avec les prêtres; on attend<br />
et on exige d’eux le respect absolu de <strong>la</strong> moralité. S’il suffisait<br />
de marier les prêtres pour qu’il n’y ait plus de pédophilie en<br />
France, ce serait trop simple! Comment prévenir <strong>la</strong> pédophilie incestueuse<br />
dans les familles? Rappelez-vous aussi, dans les années<br />
70, l’intelligentsia, le “people parisien”, célébrait tel écrivain<br />
connu... qui prônait à <strong>la</strong> télévision sa pédophilie!<br />
P.M. Faites-vous une enquête de mœurs sur les futurs prêtres?<br />
J.-M.L. Autant qu’on le peut, mais <strong>la</strong> formation des futurs prêtres<br />
repose sur <strong>la</strong> croissance intérieure. Sa durée, sept ans au moins,<br />
permet <strong>la</strong> maturation de <strong>la</strong> personnalité. Si quelqu’un n’est pas<br />
capable de vivre librement, paisiblement une telle exigence, s’il <strong>la</strong><br />
subit comme un poids ou une servitude, <strong>la</strong> conclusion est simple:<br />
il n’est pas apte à devenir prêtre. Chacun est mis devant ses responsabilités<br />
et, d’abord, les intéressés eux-mêmes. Ne peut-on<br />
pas, parfois, se tromper et<br />
même se tromper sur soimême?<br />
Tout est fait pour que<br />
le degré de maturité soit bien<br />
mesuré, mais l’être humain est<br />
psychologiquement faillible et<br />
un accident peut arriver...<br />
Pourquoi des hommes et des<br />
femmes de 40 ou 50 ans craquent-ils<br />
parfois, alors que leur<br />
existence paraissait réussie ?<br />
Pourquoi d’autres sombrentils<br />
dans l’alcoolisme ou <strong>la</strong><br />
drogue ? Mon expérience de<br />
“Il ne suffit<br />
pas de marier<br />
les prêtres<br />
pour qu’il n’y<br />
ait plus de<br />
pédophiles”<br />
prêtre m’a enseigné ces mésaventures de <strong>la</strong> vie. Quand elles surviennent<br />
dans l’existence d’un prêtre, je dois les comprendre avec<br />
compassion, respect et bienveil<strong>la</strong>nce. Mais je n’oublie <strong>jamais</strong> que<br />
Dieu nous demande à nous, ses disciples directs, d’être des “porteurs”,<br />
des points d’appui pour celles et ceux à qui nous sommes<br />
envoyés. D’expérience, je peux dire que les qualités d’équilibre<br />
n’y suffisent pas, ni non plus le savoir-faire psychologique. Pour<br />
être le serviteur de <strong>la</strong> bienveil<strong>la</strong>nce de Dieu à l’égard des êtres<br />
blessés ou détruits, le prêtre doit s’appuyer sur <strong>la</strong> foi et <strong>la</strong> prière.<br />
P.M. Quelle est votre réaction face à <strong>la</strong> mort?<br />
J.-M.L. Le rapport à <strong>la</strong> mort, je le vis comme tout homme et, je<br />
pense, comme tout chrétien. C’est pour beaucoup une épreuve<br />
et une énigme. Qui sait comment chacun <strong>la</strong> perçoit ou comment<br />
il <strong>la</strong> vivra? La mort me fait-elle peur? Je ne le sais pas vraiment.<br />
Pendant <strong>la</strong> guerre, j’ai craint de disparaître sous les bombardements<br />
et puis, je l’ai affrontée durant les persécutions, conscient<br />
qu’elle pouvait me viser n’importe quand. Je n’étais pas dans<br />
l’angoisse, mais dans <strong>la</strong> crainte d’une fin soudaine que <strong>la</strong> remise<br />
de ma vie entre les mains de Dieu me faisait maîtriser. Je l’ai vécue<br />
comme un adolescent peut <strong>la</strong> vivre, en essayant de faire face,<br />
tout en sachant que j’étais périssable. Je me souviens d’avoir réfléchi,<br />
alors que j’étais enfant, à <strong>la</strong> mort comme dimension de<br />
l’existence des hommes. “Pourquoi les hommes meurent-ils ?”<br />
“Que signifie <strong>la</strong> vie humaine si elle s’efface dans l’écroulement<br />
des générations?” “A quoi bon se battre si tout est frappé d’inanité?”<br />
Beaucoup, aujourd’hui comme hier, se raccrochent à des<br />
visions très anciennes qui touchent l’au-delà, sur lequel les<br />
hommes n’ont cessé de réfléchir et d’inventer des solutions : de<br />
<strong>la</strong> métempsychose à <strong>la</strong> survie, aux tables tournantes, à un autre<br />
monde. Je pense que nous sommes des “animaux divins”, marqués<br />
d’une dimension qui n’appartient qu’à Dieu; et notre vie ne<br />
s’achève pas avec <strong>la</strong> mort “animale” de notre existence. Dès<br />
notre naissance, nous commençons à vivre divinement car nous<br />
avons l’étrange privilège de nous comporter différemment des<br />
animaux. Quand l’homme reçoit de son intelligence sa capacité<br />
de choisir, de réfléchir, d’avoir même <strong>la</strong> notion du bien et du mal,<br />
lorsqu’il découvre le sens de <strong>la</strong> responsabilité, donc de sa liberté,<br />
c’est déjà quelque chose de divin qui s’inscrit dans <strong>la</strong> conscience<br />
humaine. Ce<strong>la</strong> surpasse <strong>la</strong> limite impitoyable de <strong>la</strong> mort du corps<br />
et de sa déchéance. La foi me fait découvrir dans <strong>la</strong> Passion du<br />
Christ ressuscité que, avec lui, acceptant et offrant ma mort, j’entrerai<br />
pleinement dans <strong>la</strong> vie de Dieu.<br />
P.M. Et <strong>la</strong> ma<strong>la</strong>die, alors?<br />
J.-M.L. Vive les médecins et <strong>la</strong> médecine! Toutefois, <strong>la</strong> souffrance<br />
humaine, physique, psychique, morale, spirituelle, si elle est acceptée,<br />
peut être assumée. Mais personne ne sait d’avance <strong>la</strong> dé-<br />
Page 58 / 64<br />
UNE EGLISE<br />
LIBRE DANS UN<br />
ETAT LAÏQUE<br />
«Dans le cadre républicain<br />
français,<br />
<strong>la</strong> <strong>la</strong>ïcité désigne<br />
l’indépendance de<br />
l’Etat par rapport<br />
au pouvoir religieux<br />
et donc <strong>la</strong> liberté<br />
du pouvoir religieux<br />
par rapport au<br />
gouvernement. C’est<br />
une exception française:<br />
<strong>la</strong> plupart<br />
des pays d’Europe,<br />
tels l’Angleterre, le<br />
Danemark, les<br />
pays anglo-saxons,<br />
les nations <strong>la</strong>tines,<br />
aussi, acceptent<br />
une re<strong>la</strong>tion<br />
instituée entre les<br />
Eglises et l’Etat.<br />
Re<strong>la</strong>tion qui, en<br />
France, a été rompue<br />
dans un climat<br />
d’hostilité à cause<br />
de <strong>la</strong> Révolution.<br />
Pour moi, <strong>la</strong> <strong>la</strong>ïcité<br />
suppose que <strong>la</strong><br />
liberté de l’Eglise<br />
soit respectée,<br />
surtout dans<br />
un pays comme<br />
le nôtre.»<br />
19
PARIS MATCH - 10/02/2005 - N° 2908<br />
MatchDocument<br />
“Le Pape est désormais plongé dans <strong>la</strong> Passion”<br />
20<br />
“Ma chaîne<br />
KTO?Elle<br />
touche près de<br />
2millions de<br />
personnes!”<br />
tresse qu’il peut éprouver et comment il <strong>la</strong> portera. La grande<br />
énigme à mes yeux est <strong>la</strong> terrible cruauté qui traverse l’histoire<br />
humaine, le malheur qui paraît être le lot de tant d’hommes et<br />
de femmes sur <strong>la</strong> terre. Pourquoi Dieu ne siffle-t-il pas <strong>la</strong> fin de<br />
partie ? La Bible nous donne une réponse avec l’histoire de<br />
Noé : Dieu ne veut pas détruire sa création mais lui donner sa<br />
paix qui brille à l’horizon du monde comme l’arc-en-ciel. Il y a<br />
sur terre une beauté beaucoup plus grande et plus forte : <strong>la</strong> ressemb<strong>la</strong>nce<br />
de Dieu inscrite en tout être humain. Dieu se révèle<br />
dans notre monde pour nous permettre de porter cette épreuve<br />
et d’aller au-delà.<br />
P.M. Quelle est votre position sur l’euthanasie?<br />
J.-M.L. Si on n’accepte pas une règle absolue, à savoir que tout être<br />
humain ainsi que chaque instant de sa vie doit être respecté, il n’y a<br />
plus de limite. Au nom de quoi un handicapé mental, par exemple,<br />
pourrait-il être privé du droit de vivre et d’être traité en être humain<br />
? Souvenez-vous du titre terrible du premier livre de Primo<br />
Levi, “Si c’est un homme”... On ne sait pas, alors, jusqu’où iront les<br />
mensonges, les illusions et <strong>la</strong> cruauté. C’est un garde-fou essentiel<br />
de dire : “On ne touche pas à <strong>la</strong> vie.” Il faut <strong>la</strong> protéger jusqu’au<br />
bout. Les “soins palliatifs”, que j’ai, pour ma part, encouragés le<br />
plus que j’ai pu, consistent précisément à apaiser <strong>la</strong> douleur pour<br />
rendre leur liberté à ceux qui sont au terme du chemin. Ce dont j’ai<br />
pu être le témoin, le 24 décembre 1988, dans le service de soins palliatifs<br />
du Dr Abiven à l’hôpital international de <strong>la</strong> Cité universitaire,<br />
me convainc que c’est aujourd’hui <strong>la</strong> conduite médicale <strong>la</strong> plus<br />
digne pour ne pas céder au désespoir de ceux qui sont dans <strong>la</strong> tristesse,<br />
ou pour ne pas faire subir des traitements inutiles. Ces deux<br />
dérives devraient absolument être évitées.<br />
P.M. Poursuivons avec l’actualité. Personne ne croyait vraiment à<br />
KTO Télévision il y a cinq ans. Or, vous avez gagné votre pari.<br />
J.-M.L. Je ne l’ai pas fait exprès! Il s’agit juste d’une heureuse erreur<br />
de diagnostic! J’avais imaginé qu’il fal<strong>la</strong>it faire une télévision catholique<br />
pour un public plutôt parisien. A ma grande surprise, les<br />
Français de tout l’Hexagone ont réagi; l’audience ne cesse de grandir<br />
et a atteint 1872000 personnes d’après <strong>la</strong> médiamétrie de juillet<br />
2004. Ceux qui découvrent KTO y sont sans doute attachés à<br />
cause d’un son de voix différent. Les équipes sont jeunes. Journalistes<br />
et techniciens ont le plus souvent désiré travailler à KTO par<br />
enthousiasme plutôt que par ambition. Le téléspectateur le sent et<br />
réagit. Ce<strong>la</strong> encourage les équipes. Il y règne un ton de liberté et<br />
surtout de vérité par rapport au monde et au christianisme.<br />
P.M. Que pensez-vous de l’image que projette <strong>Jean</strong>-Paul II?<br />
J.-M.L. Cet homme souffrant, successeur de Pierre, est allé jusqu’au<br />
bout de ses forces; sa sincérité et son authenticité apparaissent aux<br />
yeux de tous. J’admire l’intuition des foules qui comprennent sa<br />
conduite; même des non-chrétiens<br />
voient en lui une image<br />
de compassion et un témoignage<br />
d’amour des hommes et<br />
de défense de <strong>la</strong> dignité.<br />
Certes, ceux qui ont l’habitude<br />
du pouvoir ne comprennent<br />
guère une telle situation, car un<br />
gouvernant doit toujours donner<br />
l’image de l’efficacité. Le<br />
Pape, lui, est désormais plongé<br />
dans <strong>la</strong> Passion du Christ, il ne<br />
le cache pas, pas plus qu’il n’en<br />
fait état. <strong>Jean</strong>-Paul II nous<br />
montre ce qu’est réellement l’Eglise, le corps<br />
souffrant du Christ. Ce qui est différent de toute<br />
autre réalité sociale. Il nous rappelle qui nous<br />
sommes : de pauvres serviteurs, des chrétiens<br />
baptisés pour porter l’espérance... Quand, au<br />
terme de son existence, le Pape, qui fut un grand<br />
sportif, un homme si charismatique, vit ainsi <strong>la</strong><br />
Passion du Christ, il nous remet tous sur nos<br />
pieds en nous disant: “Ce ne sont ni vos organisations,<br />
ni vos capitaux, ni vos militants, ni vos<br />
bâtiments qui font l’Eglise. L’Eglise, c’est le<br />
Christ en vous.”<br />
P.M. En dépit d’une voix affaiblie, qu’est-ce qui<br />
motive encore le cardinal <strong>Lustiger</strong> dont les Immortels regrettent<br />
qu’il ne siège <strong>jamais</strong> à l’Académie française?<br />
J.-M.L. Mes confrères de l’Académie m’ont dit qu’ils me pardonnaient<br />
mes absences. Ils espèrent bien que, quand j’aurai remis<br />
ma charge, je serai assidu aux séances de travail... J’ai dit “Oui.”<br />
Pour le reste, l’archevêque de Paris doit réfléchir et décider en<br />
fonction de l’avenir, s’efforcer d’avoir au moins dix ans d’avance.<br />
A mon âge, c’est commode...<br />
P.M. Vous reste-t-il encore des défis à relever?<br />
J.-M.L. Nous venons de franchir une étape extraordinaire de l’histoire<br />
du diocèse de Paris. La semaine de <strong>la</strong> Toussaint 2004 n’a pas<br />
été seulement un fait limité à huit jours de manifestations, mais<br />
aussi un progrès décisif pour l’avenir spirituel de Paris. J’imagine<br />
que cet événement a été le premier pas des vingt ou trente années<br />
à venir. Je dois avoir en perspective 2015, voire 2025. Je n’expédie<br />
pas les affaires courantes en attendant mes 80 ans ou que le Pape<br />
me trouve un successeur ! La conjoncture est maintenant favorable,<br />
mûre, pour une rénovation en profondeur de <strong>la</strong> vie chrétienne,<br />
surtout grâce à <strong>la</strong> disponibilité des chrétiens et à <strong>la</strong> communion<br />
des prêtres.<br />
P.M. Eminence, annoncerez-vous vous-même <strong>la</strong> date de votre<br />
départ ?<br />
J.-M.L. Si je <strong>la</strong> connais et si j’y suis autorisé, sûrement. Autrement,<br />
ce<strong>la</strong> appartient au Pape. J’imagine que vous voulez savoir si j’ai<br />
trouvé mon successeur. Ce n’est pas à moi de le choisir. Certes,<br />
comme tous ceux qui ont été consultés, et ils sont nombreux, j’ai<br />
donné mon avis. Mais puisque vous paraissez anxieuse de<br />
connaître le nom du futur archevêque de Paris, vous auriez dû le<br />
demander au Pape puisque vous l’avez interviewé... •<br />
Un entretien avec Caroline Pigozzi<br />
Stenographie Muriel SIMOTTEL<br />
A lire : «Comment Dieu ouvre <strong>la</strong> porte de <strong>la</strong> foi», de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>, éd. Desclée de Brouwer.<br />
Le cardinal <strong>Lustiger</strong> a reçu Paris Match chez lui, à l’archevêché, au cœur du VII e arrondissement.<br />
Page 59 / 64<br />
“Les soins<br />
palliatifs<br />
plutôt que<br />
l’euthanasie”<br />
LE CAREME<br />
POUR LES FUTURS<br />
BAPTISÉS<br />
«Le carême dure<br />
six semaines dont <strong>la</strong><br />
dernière est <strong>la</strong> semaine<br />
sainte où tous<br />
les chrétiens vivent<br />
<strong>la</strong> Passion du Christ.<br />
Le chemin de croix<br />
du vendredi saint<br />
rassemble, dans<br />
tout Paris, beaucoup<br />
de ceux qui savent y<br />
reconnaître l’amour<br />
de Dieu. Dans plus<br />
de <strong>la</strong> moitié des<br />
églises parisiennes,<br />
au fil des dimanches<br />
de carême, les<br />
catéchumènes, les<br />
futurs baptisés<br />
adultes, de différents<br />
âges et horizons,<br />
franchissent<br />
publiquement les<br />
étapes de leur préparation<br />
jusqu’à <strong>la</strong><br />
fête de Pâques où<br />
ils seront baptisés.<br />
Tous les fidèles<br />
les accompagnent,<br />
se préparant, eux<br />
aussi, à raviver dans<br />
<strong>la</strong> nuit de Pâques <strong>la</strong><br />
joie de leur baptême.»
PARIS MATCH - 26/04/2001 - N° 2709<br />
MatchDocument<br />
Paris Match. Comment voyez-vous l’avenir de l’Eglise catholique<br />
en France au début du XXI e siècle?<br />
Cardinal <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>. Pas plus c<strong>la</strong>irement que l’avenir<br />
politique, économique ou culturel de <strong>la</strong> France. Quand on est<br />
plongé dans une situation, on a du mal à voir <strong>la</strong> perspective. Pour<br />
savoir où nous allons, il faut d’abord comprendre d’où nous venons.<br />
P.M. Que retenez-vous donc du passé récent?<br />
J.-M.L. Nous venons de vivre, dans les cinquante dernières années,<br />
un très rapide transfert de <strong>la</strong> popu<strong>la</strong>tion: 80% des Français,<br />
il y a un demi-siècle, habitaient à <strong>la</strong> campagne; ils sont maintenant<br />
moins de 20%. L’Eglise, <strong>la</strong> vie chrétienne étaient liées à cet<br />
univers rural où se forgeaient <strong>la</strong> culture et l’idéal de notre pays.<br />
90% des petits enfants français al<strong>la</strong>ient au catéchisme; pour ne<br />
pas y aller, il fal<strong>la</strong>it appartenir à une famille protestante, juive ou<br />
anticléricale... Aujourd’hui, ils sont environ 20%. Il y a cinquante<br />
ans, <strong>la</strong> majorité des Français dormaient à l’ombre d’un clocher.<br />
Les publicitaires qui ont imaginé l’affiche électorale du président<br />
Mitterrand devant le clocher de vil<strong>la</strong>ge avec le slogan “La force<br />
tranquille” s’en sont souvenus. Depuis au moins un millénaire,<br />
les Français avaient adopté les traditions chrétiennes pour scander<br />
<strong>la</strong> vie sociale. La Révolution de 1789, malgré <strong>la</strong> rupture qu’elle<br />
instaurait, n’avait pas réussi à briser ce lien. Le bouleversement<br />
est devenu visible vers 1960 avec <strong>la</strong> construction des grands ensembles<br />
d’habitation modernes, sans église ni paroisse, mais<br />
aussi sans école ni commerce. Ils sont aujourd’hui les symboles<br />
de <strong>la</strong> violence urbaine et de <strong>la</strong> cassure des générations. C’est là<br />
que <strong>la</strong> jeunesse livrée à elle-même s’invente une identité sans<br />
passé et sans avenir.<br />
P.M. Mais n’est-ce pas de <strong>la</strong> faute de l’Eglise, qui n’a pas réagi?<br />
J.-M.L. La nouvelle urbanisation a provoqué l’effondrement de<br />
l’ancien conformisme social. Les gens qui étaient chrétiens sans<br />
le faire exprès, ni même le savoir, ceux qui al<strong>la</strong>ient à l’église pour<br />
faire comme tout le monde, ceux qui envoyaient leurs enfants au<br />
catéchisme parce que ce<strong>la</strong> ne leur ferait pas de mal, mais plutôt<br />
du bien, ceux qui se mariaient devant le curé pour avoir une belle<br />
cérémonie… tous ceux-là ont abandonné les (suite page 30)<br />
CARDINAL LUSTIGER<br />
"Mon message de vie”<br />
A L’OCCASION DE PAQUES, L E CARDINAL<br />
ARCHEVEQUE DE PARIS REPOND EN EXCLU-<br />
SIVITE POUR PARIS MATCH AUX QUESTIONS<br />
QUE LE III E MILLENAIRE POSE A L’EGLISE<br />
UN ENTRETIEN AVEC CAROLINE PIGOZZI<br />
Page 61 / 64<br />
29
PARIS MATCH - 26/04/2001 - N° 2709<br />
MatchDocument<br />
(suite de <strong>la</strong> page 29) coutumes familiales. Parfois avec une nostalgie<br />
entretenue par les récits des générations passées... dont bon<br />
nombre entrevoient qu’ils ont perdu le trésor de l’existence.<br />
P.M. Alors quel est le bi<strong>la</strong>n aujourd’hui?<br />
J.-M.L. Certains observateurs qui jugent l’Eglise, comme une entreprise,<br />
à son nombre de “clients” et à son “chiffre d’affaires” pronostiquent<br />
<strong>la</strong> conquête du marché des religions par des start-up<br />
religieuses. Mais les religions ne forment pas un marché. Ou du<br />
moins, l’Evangile du Christ n’est pas un produit en vente ni commercialisable...<br />
P.M. Vos affaires vont donc mal maintenant?<br />
J.-M.L. Mais non, elles vont bien. Depuis que j’exerce mon ministère,<br />
je suis témoin de <strong>la</strong> force de l’Evangile, qui guérit et transfigure<br />
l’existence de tant d’hommes et de femmes. Par leur courage,<br />
leur foi, leur amour, ils apportent une grande espérance dans une<br />
situation pour beaucoup de plus en plus dure, alors qu’elle devient<br />
pour d’autres de plus en plus prospère... La foi au Christ et à son<br />
Eglise sort plus jeune, plus libre, plus inventive dans un univers décidément<br />
différent de celui du passé. L’Eglise est en première ligne<br />
là où les questions de l’avenir se posent. Elle a le privilège et <strong>la</strong> mission<br />
de porter une parole de vie dans un monde qui à <strong>la</strong> fois lutte<br />
contre <strong>la</strong> mort et, hé<strong>la</strong>s, donne <strong>la</strong> mort à ses enfants.<br />
P.M. C’est à <strong>la</strong> France ou au monde entier que vous pensez?<br />
J.-M.L. Comment isoler <strong>la</strong> France du reste du monde ? Elle fait<br />
partie de <strong>la</strong> vieille Europe fatiguée qui a reçu<br />
l’Evangile au I er millénaire, comme le Pape en<br />
fait <strong>la</strong> remarque. Dans le II e millénaire, l’Eglise<br />
a apporté l’Evangile à deux continents<br />
jusque-là inconnus de l’Europe : l’Afrique et<br />
les Amériques. Ce<strong>la</strong> s’est fait non sans violence<br />
et de grandes douleurs. Mais aussi avec<br />
d’extraordinaires réussites. Et aujourd’hui, le<br />
centre de <strong>la</strong> vitalité chrétienne se dép<strong>la</strong>ce<br />
vers ces deux continents; les témoins que j’ai<br />
invités à Notre-Dame de Paris pendant les<br />
cinq dimanches de carême nous l’ont rappelé.<br />
En Afrique comme dans les deux Amériques,<br />
l’Eglise manifeste le dynamisme de <strong>la</strong> jeunesse,<br />
en même temps que ses imprudences.<br />
Le III e millénaire, nous a dit le Pape, devrait<br />
être celui de l’évangélisation de l’Asie, où habite aujourd’hui plus<br />
de <strong>la</strong> moitié de l’humanité. L’Eglise y est déjà présente par ses martyrs.<br />
A l’heure de <strong>la</strong> mondialisation, on ne peut pas penser le destin<br />
de l’humanité et <strong>la</strong> vie de l’Eglise en ne regardant que l’Hexagone.<br />
P.M. Mais ce renouveau que vous expliquez n’est-il pas en partie<br />
dû aux mouvements charismatiques?<br />
J.-M.L. Ces mouvements que beaucoup ne connaissent pas ne<br />
sont compréhensibles que dans <strong>la</strong> vie de l’Eglise sur <strong>la</strong> longue durée.<br />
Après les crises de <strong>la</strong> fin du Moyen Age et de <strong>la</strong> Réforme protestante,<br />
il y a eu en Europe une grande rénovation de <strong>la</strong> vie de<br />
l’Eglise. Le fer de <strong>la</strong>nce en a été un clergé nouveau, dont <strong>la</strong> formation<br />
a demandé des institutions nouvelles; des formes modernes<br />
de vie religieuse ont été créées en grand nombre. Des ordres féminins<br />
mê<strong>la</strong>ient des religieuses à <strong>la</strong> vie des <strong>la</strong>ïcs pour assurer des services<br />
par amour du prochain. Les prêtres étaient ainsi les inspirateurs<br />
des chrétiens, dont <strong>la</strong> vie et l’action ne cessaient de<br />
transformer les conditions d’existence sociale. Pensez aux hôpitaux,<br />
aux écoles, aux œuvres d’assistance aux vieil<strong>la</strong>rds, aux<br />
pauvres...<br />
P.M. Revenons aux prêtres. Comment expliquez-vous <strong>la</strong> crise des<br />
vocations?<br />
30<br />
« La foi au<br />
Christ et à<br />
son Eglise<br />
sort plus<br />
libre, plus<br />
inventive<br />
dans un<br />
univers<br />
décidément<br />
différent<br />
de celui<br />
du passé »<br />
Dans <strong>la</strong> salle de<br />
réunion de son<br />
archevêché,<br />
rue Barbet-de-Jouy,<br />
le cardinal<br />
<strong>Lustiger</strong> pose,<br />
sans apprêt, sous<br />
les portraits de<br />
ses prédécesseurs.<br />
Page 62 / 64<br />
J.-M.L. Jusqu’au milieu du siècle, dans les familles chrétiennes en<br />
majorité d’origine rurale, <strong>la</strong> vocation se déterminait dès l’enfance.<br />
Car <strong>la</strong> société transmettait ses convictions et non pas seulement<br />
ses faiblesses. Chaque famille envoyait donc l’un ou l’autre de ses<br />
fils au petit séminaire, comme on le fait encore en Afrique. Ils ne<br />
devenaient pas tous prêtres pour autant. Aujourd’hui, les parents<br />
n’imaginent pas plus <strong>la</strong> profession future de leurs enfants que leur<br />
pratique religieuse. Pour <strong>la</strong> plupart, les prêtres qui ont dans les<br />
70 ans sont passés par le petit séminaire. Cependant, après <strong>la</strong><br />
Première Guerre mondiale, et encore plus à <strong>la</strong> fin de <strong>la</strong> Seconde,<br />
on a vu apparaître des vocations non conformes à ce modèle : des<br />
hommes qui avaient exercé un métier, avaient bourlingué. Ils venaient<br />
parfois de milieux anticléricaux ; certains étaient des<br />
convertis. On les appe<strong>la</strong>it des “vocations tardives”. Un demi-siècle<br />
plus tard, les vocations dites “normales” – issues du petit séminaire<br />
– ont disparu. En revanche, <strong>la</strong> plupart des vocations d’aujourd’hui<br />
auraient été autrefois nommées “tardives”. L’histoire<br />
spirituelle de <strong>la</strong> France, l’expansion missionnaire de l’Eglise ont<br />
été pendant trois siècles portées par le clergé issu des petits séminaires.<br />
Ce clergé a donné à toute l’Eglise des apôtres, des martyrs,<br />
des saints. Nos successeurs, sans doute moins nombreux,<br />
écriront une autre page de cette histoire.<br />
P.M. Qu’en est-il des ordres féminins?<br />
J.-M.L. Depuis un demi-siècle en France, quelques fondations<br />
contemp<strong>la</strong>tives ou monastiques se sont développées;<br />
car les jeunes qui se présentent recherchent<br />
Dieu avant tout. En effet, les services<br />
qui caractérisaient les religieuses actives<br />
– infirmières, enseignantes… – ont été professionnalisés.<br />
Aujourd’hui, les <strong>la</strong>ïcs exercent<br />
ces professions. Ce n’est plus une vocation religieuse,<br />
mais un métier qu’on peut aussi vivre<br />
religieusement... J’espère toujours le renouveau<br />
des vocations féminines, missionnaires<br />
particulièrement.<br />
P.M. Est-ce parce que les prêtres et les religieuses<br />
sont moins nombreux que vous faites<br />
appel aux <strong>la</strong>ïcs?<br />
J.-M.L. Ce n’est pas un rééquilibrage opportuniste.<br />
Pour preuve, depuis un siècle au<br />
moins, un vaste mouvement spirituel a commencé dans l’Eglise à<br />
l’initiative de <strong>la</strong>ïcs, aussi bien hommes que femmes, célibataires volontaires<br />
ou mariés. Ils cherchent à mener une vie de sainteté et<br />
engagent toutes leurs forces pour l’Evangile, faisant une grande<br />
p<strong>la</strong>ce à <strong>la</strong> prière et au service du prochain. On voit apparaître dans<br />
tous les pays d’Europe des mouvements originaux et assez différents<br />
les uns des autres, mais qui ont des traits communs. C’est<br />
dans ces groupes divers que naissent de nouvelles vocations de<br />
prêtres ou de religieuses. Les mouvements charismatiques sont un<br />
des aspects de ce grand renouveau commencé dès le début de ce<br />
siècle. Si l’on considère ce vaste mouvement, on comprend mieux<br />
ce qui se passe dans l’Eglise et ce que les papes successifs ont<br />
voulu dire en reconnaissant l’œuvre de Dieu dans cet appel des<br />
<strong>la</strong>ïcs à <strong>la</strong> sainteté que le concile de Vatican II a c<strong>la</strong>irement formulé.<br />
P.M. Seriez-vous choqué que les prêtres se marient?<br />
J.-M.L. Quels sont les motifs pour lesquels certains font campagne<br />
en faveur de l’ordination sacerdotale d’hommes mariés dans l’Eglise<br />
<strong>la</strong>tine? Souvent, on entend dire que le nombre de candidats serait<br />
plus élevé si l’Eglise faisait appel aux hommes mariés. La simple<br />
observation montre qu’il est aussi difficile de trouver des candidats<br />
mariés que des candidats célibataires ; parfois (suite page 32)
PARIS MATCH - 26/04/2001 - N° 2709<br />
MatchDocument<br />
(suite de <strong>la</strong> page 30) même plus difficile. Il suffit d’examiner l’expérience<br />
des Eglises orientales, catholique ou orthodoxe, celle de<br />
l’Eglise anglicane, celle des pasteurs luthériens des pays nordiques,<br />
en tenant compte aussi des conditions matérielles (sa<strong>la</strong>ire, carrière,<br />
etc.), pour conclure que ce n’est pas le mariage ou le célibat qui influe<br />
sur le nombre des candidats. Un deuxième argument concerne<br />
<strong>la</strong> sexualité : il serait impossible de choisir de demeurer célibataire<br />
et chaste sans dérives hypocrites ou perverses. Pour autant que<br />
des statistiques soient possibles en ce domaine, le pourcentage<br />
d’actes moralement répréhensibles de <strong>la</strong> part du clergé est certainement<br />
inférieur à celui de l’ensemble de <strong>la</strong> popu<strong>la</strong>tion, en raison<br />
de leur forte motivation religieuse et de leur sélection ; tous les<br />
prêtres ne sont pas pédophiles ou coureurs de jupons. Un troisième<br />
argument est celui de l’expérience de <strong>la</strong> vie. La question est de savoir<br />
ce que doit être le prêtre et quel est son rôle. Est-il un<br />
conseiller conjugal, un psychologue, un médecin, un avocat? Ou<br />
bien peut-il être, doit-il être le témoin courageux d’un amour capable<br />
d’affronter les épreuves?<br />
P.M. Justement, dans les grandes villes, un mariage sur deux se<br />
rompt au bout de deux ans. Qu’y peuvent les prêtres?<br />
J.-M.L. Par leur fidélité absolue à leurs engagements, les ministres<br />
du Christ donnent un témoignage de foi qui encourage les chrétiens<br />
pour qu’ils vivent leur amour conjugal dans l’espérance et<br />
pour qu’ils aient <strong>la</strong> force de surmonter les échecs inévitables. Ainsi,<br />
le prêtre est appelé à vivre de façon radicale<br />
les Béatitudes destinées à tous les chrétiens,<br />
qu’ils soient mariés ou célibataires, instruits<br />
ou ignorants, riches ou pauvres, puissants ou<br />
faibles, jeunes ou vieux. Chrétiens, ils sont<br />
nécessairement anticonformistes, à contrecourant,<br />
comme le Christ lui-même. L’Eglise<br />
ordonne prêtres des hommes qui acceptent<br />
de tout quitter pour suivre le Christ. Elle<br />
n’impose le célibat à personne. Car accéder<br />
au sacerdoce n’est pas un droit, mais une<br />
grâce; celui qui <strong>la</strong> reçoit sait qu’il ne <strong>la</strong> mérite<br />
pas et qu’il ne <strong>la</strong> méritera <strong>jamais</strong>. Ce choix de<br />
l’Eglise lui est commun, en ce qui regarde les<br />
évêques avec les Eglises d’Orient, unies à<br />
Rome ou orthodoxes; dans ces Eglises qui ordonnent<br />
prêtres aussi des hommes mariés, seuls les moines qui ont<br />
fait vœu de célibat, de pauvreté et d’obéissance et sont ordonnés<br />
prêtres peuvent être consacrés évêques. Ainsi, l’appel par Dieu au<br />
don total de sa vie coïncide avec l’ordination. Cet idéal que l’Orient<br />
chrétien réserve aux évêques, l’Occident a choisi de le proposer à<br />
tous les prêtres.<br />
P.M. L’infaillibilité de <strong>Jean</strong>-Paul II face aux questions sensibles de<br />
<strong>la</strong> contraception, de l’I.v.g., de <strong>la</strong> procréation médicalement assistée,<br />
du préservatif n’éloigne-t-elle pas ces jeunes générations de<br />
l’Eglise?<br />
J.-M.L. Vous dites avec raison que ces questions sont sensibles et,<br />
pour l’opinion publique, liées entre elles. Car elles ont un point commun<br />
: elles concernent <strong>la</strong> sexualité; bien qu’elles soient de nature<br />
très différente, tant du point de vue technique que de l’implication<br />
personnelle. Notre société, érotisée à l’extrême, se construit par<br />
l’image et l’imaginaire; le désir en constitue le moteur, même dans le<br />
domaine économique. Les conséquences de ce phénomène suscitent<br />
chez beaucoup de gens de l’horreur et, en même temps, nourrissent<br />
<strong>la</strong> fascination médiatique de l’érotisme et du voyeurisme :<br />
violences sexuelles, pédophilie, sexualité précoce, sévices de toute<br />
nature, prostitution, pornographie... Ce vortex entraîne toute règle,<br />
32<br />
« Les<br />
chrétiens<br />
sont<br />
nécessairement<br />
non<br />
conformistes<br />
et à contrecourant,<br />
comme<br />
l’était le<br />
Christ luimême<br />
»<br />
Le 21 février,<br />
à Rome,<br />
lors du dernier<br />
consistoire,<br />
l’archevêque de<br />
Paris s’entretient<br />
avec Mgr Di Falco<br />
dans les jardins de<br />
<strong>la</strong> vil<strong>la</strong> Bonaparte,<br />
l’ambassade<br />
de France près<br />
le Saint-Siège.<br />
Page 63 / 64<br />
tout interdit, désormais péjorativement nommés tabous. Or, <strong>la</strong> dignité<br />
de <strong>la</strong> sexualité humaine est précisément d’être assumée par<br />
<strong>la</strong> liberté et d’être maîtrisée par une affectivité harmonieuse et libre.<br />
Les espèces animales ont en général des périodes de rut très précises<br />
selon les cycles de fécondité. En tout cas, les re<strong>la</strong>tions<br />
sexuelles sont génétiquement déterminées et codifiées. Il n’en va<br />
pas de même dans l’espèce humaine. Ce n’est pas un hasard si<br />
Freud et les psychanalystes ont vu dans les pulsions sexuelles mal<br />
assumées <strong>la</strong> source des névroses.<br />
P.M. Quel miroir de notre société que ces procès de violeurs<br />
assassins !<br />
J.-M.L. Oui. Ces procès nous montrent une image horrible jusqu’à<br />
l’absurdité de l’état de notre société. L’Eglise, et non seulement le<br />
Pape, mais aussi les chrétiens qui ne font qu’obéir à l’enseignement<br />
de Jésus, transmet un appel à plus d’humanité, à plus de dignité, à<br />
plus de respect de l’homme et de <strong>la</strong> femme. De <strong>la</strong> sorte, <strong>la</strong> grandeur<br />
et l’originalité de <strong>la</strong> sexualité humaine, parce qu’elle est humaine,<br />
sont mises en lumière. Si l’homme et <strong>la</strong> femme n’assument<br />
pas librement leur sexualité, ils ne peuvent pas compter sur l’autorégu<strong>la</strong>tion<br />
des espèces animales. Je réponds brutalement parce<br />
que <strong>la</strong> question est violente, comme l’est l’opinion en ce domaine.<br />
Je suis profondément choqué et navré lorsque je pense aux jeunes<br />
générations. Sous couvert de prophy<strong>la</strong>xie contre le sida ou d’initiation<br />
sexuelle, <strong>la</strong> société pousse désormais l’ensemble d’une c<strong>la</strong>sse<br />
d’âge à des re<strong>la</strong>tions sexuelles très précoces.<br />
Allez enquêter dans les écoles primaires et<br />
dans les collèges. Les viols collectifs ou individuels<br />
ne sont pas tous dénoncés et sanctionnés<br />
par <strong>la</strong> justice. Ils semblent au<br />
contraire encouragés par le climat dans lequel<br />
vivent ces jeunes. Beaucoup passent des<br />
nuits entières sur Internet à <strong>la</strong> recherche des<br />
sites pornographiques, sans que les parents<br />
le sachent et puissent l’empêcher! Combien<br />
d’adultes abusent de mineurs qui, euxmêmes,<br />
se font provocants ! Les conséquences<br />
de tels désordres seront payées par<br />
les jeunes eux-mêmes, par une génération<br />
entière. Les dégâts sont probablement irréparables.<br />
P.M. Comment réagissez-vous aux récentes affaires de pédophilie?<br />
J.-M.L. L’indignation contre <strong>la</strong> pédophilie est salubre, mais elle est<br />
peut-être un signe de désespoir. La génération des (suite page 34)<br />
<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong>, Pierre, Paul et les<br />
autres : nos six cardinaux<br />
Deux sont à Rome et quatre dans l’Hexagone : l’archevêque de Bordeaux,<br />
Pierre Eyt, 66 ans, celui de Lyon, Louis-<strong>Marie</strong> Billé, 63 ans, bien sûr l’archevêque<br />
de Paris, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Lustiger</strong>, 74 ans, et celui de Tours, <strong>Jean</strong> Honoré,<br />
80 ans, qui, vu <strong>la</strong> limite d’âge, sera non votant lors du prochain conc<strong>la</strong>ve, et au<br />
Vatican les cardinaux Roger Etchegaray, 78 ans, et Paul Poupard, 70 ans. Historiquement,<br />
comme primat des Gaules, l’archevêque de Lyon a <strong>la</strong> primauté<br />
sur les autres, mais depuis le Concordat de 1801, celle-ci ne s’exerce plus que<br />
sur le droit canon. L’archevêque de Paris a le plus grand et le plus puissant diocèse<br />
de France, mais ce sont les deux cardinaux français de <strong>la</strong> Ville éternelle<br />
qui, du fait de leurs fonctions auprès de <strong>Jean</strong>-Paul II, voient le plus régulièrement<br />
le Souverain Pontife. Roger Etchegaray est son ambassadeur itinérant<br />
pour les missions délicates. Quant à Paul Poupard, président du Conseil pontifical<br />
pour <strong>la</strong> culture, il jouit à ce titre d’une influence et d’un prestige non négligeables<br />
auprès d’un Pape épris de culture.<br />
C.P.
PARIS MATCH - 26/04/2001 - N° 2709<br />
MatchDocument<br />
(suite de <strong>la</strong> page 32) parents ne sait plus que faire sinon protester<br />
contre une corruption dont on ne voit pas les limites. Car, en même<br />
temps, il y a <strong>la</strong> terrible contagion de <strong>la</strong> drogue. Je ne fais pas une description<br />
d’apocalypse. Certes, tous les jeunes n’en sont pas là. Mais, si<br />
l’on veut bien voir ce qui se passe, on reste sans voix. Il suffirait<br />
d’ailleurs, dans nombre de cas, de prendre au sérieux ce que disent<br />
les enseignants. Et ne reprochez pas au Pape de parler de préservatifs.<br />
Il n’a <strong>jamais</strong> employé ce mot.<br />
P.M. Les cathédrales crient misère, et vous n’hésitez pas à créer à<br />
Paris une nouvelle faculté de théologie!<br />
J.-M.L. Oui, en effet, car les personnes ne sont-elles pas plus précieuses<br />
que les murs et ne coûtent-elles pas moins cher? D’autant<br />
que c’est <strong>la</strong> seule richesse irremp<strong>la</strong>çable. Ainsi, l’Ecole Cathédrale,<br />
le Studium Notre-Dame, reconnus comme faculté de théologie, regroupent<br />
des hommes et des femmes qui se forment et créent<br />
entre eux une fraternité spirituelle. Cette institution du diocèse de<br />
Paris ne fait ni concurrence ni ombre à qui que ce soit. Elle rassemble<br />
un public nouveau qui se prépare à témoigner de l’Evangile,<br />
souvent bien au-delà du périphérique. A Paris, en vingt ans,<br />
les universités se sont multipliées. Pourquoi s’étonne-t-on qu’il en<br />
aille de même pour l’Eglise et l’enseignement de <strong>la</strong> foi? C’est l’inverse<br />
qui serait inquiétant. D’ailleurs, à 74 ans, mes seuls projets<br />
sont de servir ceux nécessaires à l’Eglise. Je ne travaille pas pour<br />
achever “mes p<strong>la</strong>ns”. J’ai proposé, par ailleurs, à tout le diocèse un<br />
effort de réflexion de deux ans. Nous venons<br />
de vivre plusieurs années extraordinaires.<br />
Dans Paris, les paroisses, les aumôneries, les<br />
différentes institutions catholiques ont fait<br />
preuve d’une vitalité et d’une inventivité admirables.<br />
J’ai invité les prêtres et les <strong>la</strong>ïcs à se<br />
réunir, et à formuler leurs projets pour l’avenir,<br />
à court et moyen terme. En janvier dernier,<br />
une rencontre à Saint-Sulpice regroupait<br />
1 200 personnes, dont un peu plus de 100 curés<br />
ou prêtres chargés d’institutions. Nous<br />
avions organisé une “foire aux idées”. Ce<br />
n’était pas un concours Lépine du catholicisme,<br />
mais <strong>la</strong> mise en commun des réalisations<br />
nouvelles ou novatrices. Et Dieu sait<br />
que dans <strong>la</strong> capitale elles foisonnent dans<br />
tous les domaines : jeunesse, vie des quartiers parisiens, présence<br />
de l’Evangile dans l’espace urbain, partage et solidarité avec ceux<br />
qui sont dans le malheur, entraide par <strong>la</strong> prière et le soutien dans <strong>la</strong><br />
foi. D’ailleurs, nos citadins en ont bien été les témoins un peu partout<br />
en des périodes sensibles, comme Noël ou le carême. Tout ce<strong>la</strong><br />
culminera à <strong>la</strong> Pentecôte 2002 en une assemblée où l’Eglise de Paris<br />
prendra en compte, pour l’avenir, ces initiatives.<br />
P.M. Cardinal archevêque d’une grande métropole comme Paris,<br />
jouez-vous un rôle politique?<br />
J.-M.L. J’ai un devoir à l’égard des politiques, auxquels j’ai toujours<br />
parlé mon propre <strong>la</strong>ngage. Je ne joue pas un rôle politique. Lors de<br />
ma nomination, ma première démarche a été d’aller les rencontrer<br />
tous, comme un interlocuteur loyal et désintéressé. J’ai refusé d’entrer<br />
dans le “jeu politique”. Lorsque je m’entretiens avec un chef<br />
de gouvernement, un ministre, un responsable de parti, un leader –<br />
quel qu’il soit –, afin d’échapper à <strong>la</strong> récupération politique, j’évite<br />
toute déc<strong>la</strong>ration qui entrerait dans le “jeu médiatico-politique”. Je<br />
refuse d’établir implicitement un rapport de forces. Car mon interlocuteur,<br />
au lieu de réfléchir en confiance à mon propos, se demanderait<br />
combien je pèse électoralement, économiquement et<br />
dans l’opinion, pour ainsi calquer sa réponse en fonction de ma<br />
34<br />
« En portant<br />
un regard<br />
bienveil<strong>la</strong>nt<br />
sur une<br />
génération,<br />
on peut<br />
deviner,<br />
avec dix ans<br />
d’avance,<br />
ce que va<br />
devenir une<br />
société »<br />
Caroline Pigozzi,<br />
notre spécialiste des<br />
questions religieuses,<br />
est l’auteur<br />
du «Pape en privé»,<br />
publié aux éditions<br />
Nil. Invitée par<br />
Sa Sainteté <strong>Jean</strong>-<br />
Paul II avec sa fille<br />
Cosima (l’enfant qui<br />
figure sur <strong>la</strong> couverture<br />
de l’ouvrage),<br />
elle lui a remis une<br />
édition spéciale de<br />
son livre, reliée en<br />
b<strong>la</strong>nc. Le Souverain<br />
Pontife a particulièrement<br />
apprécié que<br />
le texte, traduit en<br />
quatre <strong>la</strong>ngues, le<br />
soit en polonais.<br />
Page 64 / 64<br />
stratégie supposée et de mon influence. Je ne suis ni chat ni souris.<br />
Je veux que les politiques aient en face d’eux un homme libre et<br />
sincère. Je n’hésite pas à leur dire à temps, et parfois à contretemps,<br />
des faits et des appréciations morales sur <strong>la</strong> vie du pays,<br />
qu’il serait impossible, sans entrer dans les luttes politiques, de<br />
transformer en déc<strong>la</strong>rations publiques. Je n’y ai recours que de façon<br />
très rare et parcimonieuse, car je ne fais pas <strong>la</strong> guerre contre<br />
les politiques. Mais je ne suis pas davantage leur complice... C’est<br />
une position difficile à tenir, car tout le monde veut jouer au Trivial<br />
Pursuit médiatique!<br />
P.M. Pourtant, le prêtre que vous êtes vous amène à percevoir les<br />
choses autrement!<br />
J.-M.L. Oui, sur le terrain on a un regard plus aigu. C’est ainsi qu’il y a<br />
fort longtemps, et bien avant que le phénomène ne s’amplifie, j’étais<br />
allé prévenir les divers hauts responsables de l’Etat (dans <strong>la</strong> mesure<br />
où ils l’acceptaient, sans <strong>jamais</strong> m’imposer) pour les avertir du coût<br />
de <strong>la</strong> violence et de <strong>la</strong> désorganisation actuelles. Mais alors, ils ne me<br />
croyaient pas. Ils ne comprenaient pas. Ils ne voyaient pas de quoi il<br />
s’agissait, alors que moi, évidemment, par le réseau des prêtres et<br />
grâce à mon expérience auprès des jeunes, je saisissais forcément...<br />
Quand j’étais aumônier des étudiants, vers 1965, j’avais aussi averti,<br />
sans plus de succès à l’époque, les ministres de l’Intérieur et de l’Education<br />
nationale de ce qui se passait dans les universités. Il y avait des<br />
congrès de professeurs qui annonçaient le craquement de l’enseignement<br />
supérieur, mais les politiques prenaient<br />
ce<strong>la</strong> comme une revendication catégorielle.<br />
“C’est normal, expliquaient-ils, qu’un professeur<br />
réc<strong>la</strong>me des subsides pour bâtir une université<br />
ou des postes.” Nous, les prêtres, au travers<br />
des jeunes, nous savions ce qu’ils<br />
pensaient. En fait, les 15-25 ans sont très intéressants<br />
car ils symbolisent l’avenir d’une société<br />
pour <strong>la</strong> raison suivante : ils ne sont pas<br />
plus malins que leurs aînés, ils penseront<br />
comme papa-maman et <strong>la</strong> majorité des gens<br />
cinq ans après, mais il y a un âge de <strong>la</strong> vie où<br />
l’on est comme le révé<strong>la</strong>teur de ce qui est en<br />
train de se passer sans qu’on en ait conscience.<br />
Les jeunes, sans s’en rendre compte, annoncent<br />
ce qui se trame en profondeur. Si l’on<br />
porte un regard bienveil<strong>la</strong>nt et lucide sur une génération, on peut deviner,<br />
avec dix à quinze ans d’avance, ce que va devenir une société.<br />
P.M. Etre membre de l’Académie française, est-ce pour vous un<br />
honneur, un bonheur, un jeu intellectuel...?<br />
J.-M.L. Quand <strong>Jean</strong> Guitton est venu me voir après mon refus, il<br />
m’a déc<strong>la</strong>ré avec véhémence que c’était pour moi “un devoir d’accepter”!<br />
Quelqu’un m’a dit : “Ce<strong>la</strong> vous occupera pendant votre retraite”;<br />
un autre, que je devrais considérer les académiciens comme<br />
mes paroissiens. Alors, j’y vais de temps à autre, lors des votes, par<br />
devoir et par p<strong>la</strong>isir. Je trouve que c’est un club sympathique et<br />
libre. L’humour y est roi.<br />
P.M. Y a-t-il complicité ou concurrence entre les six princes de<br />
l’Eglise française?<br />
J.-M.L. De fait, nous sommes de vieux amis, nous nous conduisons<br />
en frères réunis par <strong>la</strong> même mission. Concurrents, pourquoi? Chacun<br />
de nous tient sa p<strong>la</strong>ce pour le service de l’Eglise universelle. Pour<br />
ma part j’aime bien mes collègues français, mais je ne leur ai pas demandé<br />
s’ils m’aimaient. Il peut y avoir des questions sans réponses!<br />
P.M. Quel testament <strong>la</strong>isserez-vous aux fidèles de <strong>la</strong> capitale?<br />
J.-M.L. Qu’ils prient pour moi! <br />
INTERVIEW CAROLINE PIGOZZI