JML 1984 02 02 Homélie Nuit de prière et d'adoration pour les ...

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JML 1984 02 02 Homélie Nuit de prière et d'adoration pour les ...

Les vocations chrétiennes *

Luc 2, 22-40

En cet événement que nous rapporte l'évangéliste Luc, nous voyons

rassemblées dans le Temple, dans la demeure de Dieu, et d'avance

prophétisées presque toutes les formes possibles de sainteté et d'appel

de Dieu. Ceux qui sont discrètement dans l'ombre et dont le nom ne

nous est pas dit: le vieillard Syméon; et Anne, la veuve âgée, la femme

prophète; et Marie, et Joseph. Pour accueillir l'enfant Jésus, le Christ

Messie, ils sont là rassemblés, tous ceux que Dieu a appelés.

1. Jésus

Pour comprendre ce que sont ces vocations si diverses, il nous faut

donc porter le regard deIa foi sur l'enfant Jésus d'abord. Car c'est en

lui que toute vocation possible trouve sa plénitude. C'est de lui que

toute vocation possible reçoit son origine.

Jésus: pouvons-nous parler de sa vocation au sens où nous l'entendons

communément aujourd'hui pour nous? Dans notre langue et

selon l'expérience commune, en dehors de la sphère de compréhension

chrétienne des choses, que signifie ce mot? Il désigne une impulsion

intérieure qui nous pousse plus ou moins irrésistiblement à prendre

telle profession, à suivre telle voie. Bref, il sert à exprimer le plus secret

désir de quelqu'un, parfois caché et enfoui, sa volonté personnelle et

profonde, et qui irrépressiblement finira par se révéler. Il faudra donc

ne pas la confondre avec les entraînements et les enthousiasmes changeants

de l'enfance ou de la jeunesse. Pour qu'il y ait vocation mûrie,

il faut conscience, possession de soi afin de se déterminer soi-même

selon ce que l'on veut pour soi.

Quelle est la vocation de Jésus, au sens le plus fon du mot? Le

verset du psaume nous le dit: « Tu es mon Fils; moi, aujourd'hui, je

* Homélie à Saint-Sulpice, Paris, à la nuit de prière et d'adoration pour les vocations

sacerdotales et religieuses, 2 février 1984.


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t'ai engendré»; ou encore, à l'heure du Baptême et de la Transfiguration,

par la voix paternelle, expression des prophéties multiples: « Celui-ci

est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon amour. »

La vocation de Jésus, alors même qu'il n'a pas encore l'usage de

la parole, lui la Parole faite chair, la vocation de Jésus dès l'instant où

il est porté dans le sein de sa mère, est d'abord et fondamentalement

le choix rempli d'amour que fait Dieu le Père et par lequel il donne

chair à sa Parole éternelle. Jésus, fils de Marie, reçoit dans son engendrement

même sa vocation. Comme le Prophète et bien plus encore,

dès le sein de sa mère, il est appelé.

La vocation est cet acte fondamental du Père des cieux, par son

Verbe éternel et par la puissance de l'Esprit. Le Père dispose de

l'humanité sainte du Christ, Verbe fait chair, pour dévoiler au monde

l'amour infini et sans mesure dont il nous aime. Prodigieux dessein de

Dieu-Sauveur qui, pour étendre le salut à tous, appelle et choisit Jésus,

l'Élu. Le vieillard Syméon dira qu'il est « la lumière pour l'illumination

des nations païennes et pour la gloire d'Israël, son peuple». Car la

vocation de Jésus condense de façon fulgurante et inouïe ce que contenait

déjà en promesse la vocation d'Israël. La gloire de Dieu qui vient

habiter la condition humaine se manifeste dans le Christ.

La vocation, telle que nous la recevons de J ésus-enfant, la vocation

au sens le plus fort du mot, n'est rien d'autre que l'immensité de

l'amour de Dieu donné à la créature pour qu'elle vive et soit sauvée.

Geste de Dieu qui veut, par cet appel, livrer au monde le gage de

l'amour, donner au monde la vie de l'amour.

Reprenant un verset de psaume - du moins est-ce ainsi que nous

le présente le passage de l'Épître aux Hébreux lu la nuit de Noël-,

en entrant dans le monde, le Verbe a dit: « Voici, je viens pour faire,

ô Dieu, ta volonté. » La volonté de Dieu n'est pas un ordre arbitraire

auquel il se soumettrait d'une façon passive, mais la révélation même

du dessein de Dieu: son amour salvateur, manifesté dans la souveraine

liberté du Christ filialement obéissant.

2. Marie

Arrêtons maintenant notre regard sur la vocation de la Vierge

Marie. Elle aussi s'inscrit par son acte de foi dans cette élection, dans

ce choix, dans cette vocation de son Fils. L'instinct catholique nous a

fait reconnaître que sa vocation était constituée par la sainteté qui lui


LES VOCATIONS CHRÉTIENNES 261

est donnée dès sa conception en vue du salut de tous. Dans le silence

croyant de Marie s'accomplit ce pour quoi Dieu l'a choisie et appelée.

Cet enfant, né de Dieu, par la puissance de l'Esprit dans la faiblesse

de la virginité, cet enfant, œuvre promise du Très-Haut, voici qu'elle

le présente au Temple selon la Loi. Non pour le racheter ni en reprendre

possession de quelque façon, mais pour le remettre entièrement, comme

le peuple saint tout entier et comme elle-même, à Celui à qui il

appartient et dont la Gloire réside en ce lieu.

Cette présentation de l'Enfant au Temple, comme Anne (dont la

Vierge Marie reprendra le chant) l'avait fait jadis pour le petit Samuel

son enfant (1 Samuel 1, 24 s.), anticipe la livraison du Fils offert en sa

chair sur la croix et le don qu'ensuite Jésus lui-même fera du disciple

à « la » Mère et de la Mère au disciple. Le caractère d'action de grâce,

déjà sacrificiel, de cette remise ne doit pas nous échapper.

3. La vocation et les vocations

Que sont les vocations chrétiennes? Elles consistent à participer à

la vocation même du Christ, à partager l'appel qu'il a reçu et qu'il

nous transmet, à collaborer à l'œuvre par laquelle il vient faire la

volonté de son Père et sauver le monde. La vocation chrétienne n'est

pas une manière de vivre ou d'être, ni un besoin inhérent aux sociétés

humaines, ni même une nécessité pour le bien du peuple chrétien, ni

quoi que ce soit que nous pourrions mesurer, préfigurer ou déterminer

d'avance. Manifestation de la plénitude de l'amour de Dieu, elle s'inscrit

entièrement dans cet acte de salut par lequel Dieu déploie son mystère

à travers le temps pour sauver les hommes qu'il aime.

Tous les baptisés participent à cette vocation: devenir semblables

au Christ, avoir part à l'offrande qu'il fait de lui-même et de nous à

son Père, ainsi associés à l' œuvre messianique de délivrance et de salut,

être nous-mêmes consolés par le Consolateur pour en devenir les témoins,

recevoir la force de l'Esprit, partager cette gloire des enfants de Dieu

qui apporte aux nations païennes, dans les ténèbres et l'ombre de la

mort, la joie et la lumière de la vie et communiquer au monde la loi

de sainteté donnée dans le Christ qui transfigure la condition humaine.

4. Vocation à la sainteté: les prophètes du Règne qui vient

Cette puissante exigence de sainteté se déploie dans la diversité

des vocations. Chacune est un trésor précieux confié à l'Église pour sa


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joie, pour la joie du Père des cieux qui voit resplendir, dans le monde

outragé par le péché et les pleurs des hommes, ces joyaux de la sainteté

désormais déposés irrévocablement dans le secret de la condition humaine.

Perles précieuses perdues et retrouvées, splendeurs cachées - mais visibles

aux yeux de Dieu -, désormais inscrites avec certitude dans l'histoire,

scandant son déroulement, de sorte que le croyant sait que le monde

n'est pas perdu puisqu'il est sans cesse sauvé par cette œuvre de sainteté

qui s'y déploie.

La sainteté des baptisés est provoquée par ces vocations singulières

que Dieu fait surgir parmi eux. Vocations d'hommes et de femmes qui

répondent à l'appel du Christ au point d'anticiper dès à présent la

gloire et la transfiguration futures qui seront les nôrres. Alors que nous

sommes encore dans la condition d'hommes et de femmes, alors que

nous sommes encore dans la succession du temps et des générations,

ils vivent le renoncement à l'amour humain en sa fécondité et aussi en

sa joie pour être, dès à présent, le signe de l'absolu de Dieu qui parcage

à ceux qui l'aiment l'absolu de la Vie.

Dans cette mort apparente d'une dimension de l'existence humaine,

ils deviennent des signes donnés par Dieu de la résurrection des morts;

ils acceptent cette mort apparente de leur puissance humaine pour que

resplendissent la fécondité et la puissance de l'amour qui vient de Dieu.

En ce temps du relatif, ils sont les témoins de l'absolu. En ce temps

de l'histoire, ils sont les témoins de l'achèvement de l'histoire. En ce

temps de l'engendrement et de la mort, ils sont les témoins de la

résurrection. Ils sont donnés à leurs frères pour être le signe de ce qu'ils

sont appelés à vivre.

Le Christ met dans leur cœur un tel amour de Dieu qu'aucune

richesse au monde ne peut les contenter, puisque Dieu est leur seule

richesse et que tout est donné par Dieu. Dans leur pauvreté volontaire

et choisie, ils attestent que, dans le Christ qui s'est fait pauvre pour

nous, l'univers entier est donné à la charité des hommes et non à

l'avidité injuste de leur instinct de possession. Ce don est fait pour que

l'homme communie dans la fraternité et non pas se déchire par la

volonté homicide.

Dans l'oubli de la disposition de leur propre vie, dans l'obéissance

humble, pauvre et chaste, ils démontrent la souveraine liberté des

enfants de Dieu qui, renonçant à la limite de leur propre volonté,

communient souverainement à la volonté du Père des cieux qui veut

sauver le monde. Ainsi, dans leur vie marquée par les limites, voire


LES VOCATIONS CHRÉTIENNES 263

par le péché, ils anticipent et manifestent le mystère de la croix et du

Ressuscité.

Ces vocations à la vie consacrée sont des trésors que Dieu donne

à l'Église pour le salut du monde. Nous devons prier afin qu'il nous

en donne, mais surtout pour ceux à qui il donne ces vocations. Ceux

qui sont ainsi appelés à cette forme de sainteté le sont non pas pour

eux-mêmes mais pour leurs frères; ils ne peuvent qu'être portés par la

sainteté de l'Église, qui doit les remercier et rendre grâce à Dieu pour

le don précieux qui lui est ainsi fait.

5. Les vocations sacerdotales, évêques, prêtres,

diacres: ministres du Christ serviteur

Enfin, frères et sœurs, ce ministère qui est le mien, - ministère

apostolique épiscopal partagé par les frères qui m'entourent, prêtres et

diacres -, ce ministère reçu des Apôtres est, à votre service, le signe

que celui qui parle dans le corps ecclésial est bien le Christ. Le signe

que l'Église n'est pas veuve, mais Épouse comblée par l'Époux caché;

le signe que l'Église est bien le corps du Christ. Nous ne nous baptisons

pas nous-mêmes, mais c'est le Christ qui nous baptise par le ministère

de ceux qui ont à attester la puissance et la présence du Christ. Nous

ne nous communions pas nous-mêmes, mais c'est le Christ qui se livre

à nous quand il nous partage l'Eucharistie, le Pain et le Vin. Nous ne

nous pardonnons pas nos péchés à nous-mêmes, nous en excusant ou

nous en absolvant nous-mêmes, mais c'est le Christ qui, par notre

ministère, accorde le pardon de son Père. Par notre ministère, il se fait

serviteur de son corps, témoin de l'amour miséricordieux qui nous est

sans cesse donné et livré.

Le Christ n'abandonne pas son Église; il la fait vivre. Le Père

n'abandonne pas les disciples qu'il a donnés à son Fils; il leur donne

son Fils. Que peut-il de plus? C'est pourquoi j'ai toujours pensé que

ce ministère sacerdotal ne manquerait jamais à son Église si les croyants

répondent à l'appel de Dieu. Car Dieu, qui a envoyé le Christ dans le

monde pour que le monde soit sauvé, ne peut pas manquer d'appeler

et de choisir ceux par qui la présence de son Fils est manifestée au

corps qu'il lui a donné en son Église.

Par conséquent, le plus fondamental est cet appel à la sainteté

qui, adressé à tous, permet aux formes particulières de sainteté, à la

diversité des vocations laïques, religieuses et sacerdotales, de surgir


264 DES BAPTISÉS

comme un fruit de ce corps du Christ auquel il nous a fait la grâce

d'appartenir. Prier pour les vocations, ce n'est pas demander à Dieu,

comme des suppliants déroutés, qu'il fasse la grâce d'envoyer une

« bonne chose» que « Dieu nous refuserait» (Matthieu 7, 11). Nous

ne prions pas pour les vocations comme nous supplions pour le pain

en temps de famine.

Prier pour les vocations, c'est dire, chacun ici et tous: « Seigneur,

voici, je viens pour faire ta volonté, pour répondre à l'appel de sainteté

que tu m'adresses, à moi, que tu nous adresses, à nous tous. » Alors,

et alors seulement, dans ,un corps ainsi sanctifié, Dieu fait surgir, fûtce

des pierres que voici, les hommes et les femmes nécessaires à l'Église

pour y être le signe de la sainteté et de l'absolu de Dieu, serviteurs

des serviteurs de Dieu, ministres par qui le Christ lui-même sera présent

à son Corps.

Quand le Christ dit: « Priez le Maître de la moisson d'envoyer des

ouvriers à sa moisson », il ne désigne pas une prière laissant supposer

que Dieu est sourd, mais une prière concernant ceux que Dieu luimême

appelle.

Puissions-nous, frères et sœurs, en ce jour et en cet instant de

secrète action de grâce pour le salut de tous les peuples, offrir à Dieu

notre disponibilité, partager avec Marie la prophétie déchirante qui lui

est faite: « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en

Israël et pour être un signe contesté. Toi-même, un glaive te transpercera

l'âme» (Luc 2, 34-35). Et, avec gratitude, remercier Dieu pour son

Fils qu'il nous donne, « le salut qu'il a préparé face à tous les peuples,

lumière pour la révélation aux païens et gloire d'Israël, son peuple»

(Luc 2, 30-32).

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