Chapitre 6 - IRIN

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Chapitre 6 - IRIN

Partout dans le monde, des filles quittent la sécurité relative de leur foyer pour se rendre à l’école, où les enseignants prennent le relais des parents, qui leur confient la

garde de leurs enfants durant la journée. Il semble, toutefois, que cette confiance soit bien souvent trahie. Dans certaines régions, les recherches révèlent des taux élevés

de violence et de harcèlement sexuels en milieu scolaire ; des sévices infligés par les enseignants, les directeurs d’école ou les élèves eux-mêmes.

Sauf indication contraire, les filles représentées dans ce chapitre ne sont pas victimes de violences ou de harcèlement sexuels en milieu scolaire.

Photo : Brent Stirton


Chapitre 6

Violence et harcèlement sexuels

en milieu scolaire

« Un professeur se met à te donner de meilleures notes, t’invite chez lui et te demande [une] faveur sexuelle. Si tu

refuses […], en classe, tu deviens une victime. » 1

« J’ai arrêté l’école parce que j’ai été violée par deux garçons de ma classe, qui étaient soi-disant mes amis. » 2

« Tout ce que le principal lui a dit, c’est “Arrête ! Si tu frappes les filles maintenant, plus tard, tu battras ta femme.” Il

n’a pas eu de retenue. Rien. Maintenant, je ne vais plus me plaindre. J’ai l’impression que c’est inutile. Je perds mon

temps. 3

« Se faire toucher à l’école, en classe, dans les couloirs, tous les jours, sans arrêt, ça me dérange. Les garçons te

touchent les fesses, les seins. » 4

Un cadre d’études hostile

La violence sexiste s’inscrit dans le cadre plus général de la violence en milieu

scolaire et se manifeste de diverses manières. Quelle que soit la forme qu’elle revêt,

la violence contre les écolières, les étudiantes et les enseignantes crée un climat

d’intimidation et de danger dans un environnement qui devrait être stimulant et

inspirant.

S’il est vrai que garçons et filles peuvent être victimes de maltraitance à l’école, il

existe des formes particulières de violence sexiste auxquelles les filles sont le plus

souvent sujettes. Il peut s’agir de harcèlement verbal – sous forme de prétendues

taquineries – mais aussi de maltraitance de nature plus physique, telles que les

attouchements ou le contact physique importuns. La violence peut également être

plus manifeste : il arrive, par exemple, que des filles soient agressées sexuellement ou

violées dans les locaux de l’école ou à proximité. Selon plusieurs recherches menées

en milieu scolaire, au Ghana, au Zimbabwe et au Malawi, la violence à l’égard des

filles comprend également les propositions de nature sexuelle faites aux filles par des

professeurs ou des élèves plus âgés, ainsi que l’emploi, par les enseignants et les

élèves, d’un langage sexuellement explicite. 6 De même, les graffitis à caractère

ostensiblement sexuel peuvent intimider les jeunes femmes et créer une atmosphère

scolaire hostile.

Les filles sont davantage sujettes à la violence, du fait des inégalités de pouvoir et de

statut dont elles sont victimes au sein de la société. En revanche, les garçons victimes

de maltraitance sont généralement persécutés par d’autres garçons, pour les punir de

ne pas se conformer aux normes en vigueur, qui définissent l’apparence et le

comportement appropriés des hommes. Leur « faiblesse » les relègue à un rang

inférieur au sein de la hiérarchie de l’école, ce qui les rend vulnérables aux railleries,

aux brimades ainsi qu’à d’autres formes d’agressivité. Aux États-Unis, un garçon

craignait d’avouer à ses amis qu’il n’approuvait pas leur façon de harceler leurs petites

camarades : « Certains garçons que je considérais comme mes amis ont même

Violence et harcèlement sexuels en milieu scolaire 75


commencé à le faire [persécuter les filles par des moqueries à caractère sexuel].

C’était horrible à voir, mais si je disais quelque chose, ça ne les empêcherait pas de

continuer et ça me ferait du tort. » 7 S’il est difficile, pour les filles, de révéler les

violences qu’elles ont subies, pour les garçons, il s’avère encore plus délicat, compte

tenu de cette notion de comportement masculin approprié, d’admettre qu’eux aussi

sont la cible d’une telle maltraitance.

Ce contrôle oppressant de la sexualité en milieu scolaire pousse les garçons à suivre

certains modèles de comportement masculin et hétérosexuel, ce qui peut aboutir à

des actes de violence plus graves à l’égard des filles. Ces idées sont renforcées de

diverses façons : officiellement, par le programme scolaire et le matériel

d’enseignement, officieusement, par les paroles et les actes des enseignants et autres

modèles. Les garçons peuvent ressentir le besoin de « faire leurs preuves », et peuvent

choisir de le faire en harcelant sexuellement les filles, verbalement ou physiquement

— et ce, en public. Dans certaines circonstances, cela peut aller jusqu’au viol

collectif. L’organisation Human Rights Watch, par exemple, a répertorié plusieurs cas

de viols commis en Afrique du Sud, où les victimes, des fillettes dont certaines

n’avaient pas plus de neuf ans, avaient été violées par deux garçons ou plus, dans

l’enceinte de l’école. 8

Les filles sont, elles aussi, soumises à une pression considérable de la part de leurs pairs

: elles doivent se conformer à des normes sexospécifiques qui leur dictent, par

exemple, de soigner leur apparence pour être attirantes, de tolérer le harcèlement et

d’accepter d’être la cible de blagues et de sous-entendus à caractère sexuel. Même si

des initiatives ont été prises pour que l’école devienne un lieu plus accueillant pour les

filles, elle reste un lieu marqué par un déséquilibre sous-jacent des rapports de force

entre les deux sexes, où dominent les hommes et les garçons ainsi que leur mode de

pensée. Par exemple, dans de nombreux pays d’Asie du Sud et d’Afrique

subsaharienne, les filles qui intègrent les dernières classes de l’école primaire et

l’enseignement secondaire sont une infime minorité. En Inde ou dans des pays tels que

le Malawi, le Mozambique et le Tchad, moins de 50 pour cent des filles qui entament

leur scolarité atteignent le CM2. 9 Leurs établissements sont dominés par les hommes,

dans le corps enseignant comme parmi les élèves, et la prise de décision, à tous les

niveaux, revient clairement aux hommes. Au Sud-Soudan, par exemple, moins de 7

pour cent des enseignants sont des femmes, et en Bolivie, seuls 16 pour cent des

directeurs d’école sont des femmes. En outre, les femmes occupent seulement 30 pour

cent ou moins des postes d’enseignant, dans 16 pays d’Afrique subsaharienne. 10 Les

enseignantes sont généralement concentrées dans les milieux urbains, et sont bien

moins nombreuses dans les milieux ruraux et les régions plus reculées.

76 Violence et harcèlement sexuels en milieu scolaire

Dans ce contexte de dominance masculine, il est particulièrement difficile pour les

filles de s’affirmer et de contester le pouvoir des hommes. En agissant de la sorte,

elles risqueraient d’être ostracisées et de perdre l’appui de leurs amis et de leur

famille. En Afrique du Sud, plusieurs rapports indiquent par exemple que les garçons

visent en particulier les filles qu’ils trouvent arrogantes ou assurées : les élèves plus

âgées, chargées de la discipline, les meneuses ou encore, celles qui ont de bonnes

notes. 11 Bien souvent, il existe peu de moyens de recours pour les filles victimes de

violence en milieu scolaire : elles ne peuvent pas vraiment se plaindre et reçoivent

même peu de soutien, notamment au niveau secondaire, où les enseignantes sont

rares et les filles sont généralement moins nombreuses que les garçons parmi les

élèves. Une majorité d’enseignants sont des hommes, qui cautionnent, pour

beaucoup, le comportement des garçons – ou pire encore, se rendent eux-mêmes

coupables de violences. Les filles peuvent craindre des représailles ou des

conséquences négatives (échec à un examen, punitions excessives…), si elles parlent

et particulièrement si elles dénoncent nommément les auteurs des violences.

Une trahison de confiance

Les garçons peuvent ressentir le besoin de « faire leurs preuves », et peuvent choisir

de le faire en harcelant sexuellement les filles, verbalement ou physiquement — et

ce, en public. Dans certaines circonstances, cela peut aller jusqu’au viol collectif.

Dans bien des cas, ce sont les personnes qui occupent des positions de confiance au sein

de l’école et sont responsables du bien-être des élèves qui sont les auteurs de violence

sexiste. Diverses études mettent en évidence la prévalence des inconduites sexuelles des

enseignants, et soulignent à quel point ceux-ci faillissent à leur devoir de diligence.

Au Kenya, un enseignant a été accusé de noter les

filles en fonction de leur physique après les avoir

fait défiler devant lui à l’avant de la classe, tandis

qu’il étudiait leurs silhouettes. 12 Lors d’une étude

menée au Botswana, 20 pour cent des élèves interrogées avaient confié que leurs

professeurs leur avaient proposé des rapports sexuels. 13 Dans une école, au Ghana,

dix filles sur 16 avaient été sollicitées par un professeur pour les mêmes raisons, et

cinq d’entre elles connaissaient une camarade de classe qui avait des rapports sexuels

avec un professeur. 14 Au cours d’une enquête semblable, menée au Zimbabwe, 19

pour cent des filles interrogées avaient été sollicitées par un professeur, et une

proportion bien plus large (63 pour cent) connaissaient d’autres filles qui avaient été

abordées. Les filles ont rapporté que les professeurs n’essayaient pas vraiment de

cacher leurs intentions, n’hésitant pas à faire des avances aux filles pendant les cours

et les activités sportives. Selon elles, certaines filles accepteraient ces propositions

pour recevoir une contrepartie financière, bénéficier d’un traitement de faveur en

classe, éviter les punitions ou avoir de meilleures notes. 15 En Afrique du Sud, un

enseignant, qui avait infligé des sévices sexuels à plusieurs élèves, avait proposé à une

jeune femme de lui donner de meilleures notes en échange de rapports sexuels :

« Je suis allée dans son dortoir et j’ai marché jusqu’à la salle commune. Il m’a donné

de la gnôle [boisson alcoolisée]. J’étais bourrée. J’étais consciente de ce qui


Une jeune Rwandaise participe à un programme de sensibilisation au VIH/sida dispensé dans son école. L’incidence élevée d’agressions sexuelles chez les fillettes en âge

d’être scolarisées a conduit les autorités rwandaises à mettre en place ces programmes dans le cadre d’une campagne nationale visant à sensibiliser la population à la

violence sexiste et à la pandémie de VIH/sida. Au Rwanda, un grand nombre de femmes et de filles ont subi une forme de violence au cours du génocide de 1994. Selon les

estimations, entre 250 000 et 500 000 femmes et filles auraient été violées.

Photo : Julie Pudlowski


Selon les statistiques, les filles sont beaucoup moins nombreuses que les garçons à

avoir accès à l’éducation. Scolariser davantage de filles représente déjà un défi à

l’échelle planétaire – un défi d’autant plus difficile à relever qu’une menace de

violence sexuelle et de harcèlement pèse sur les filles en milieu scolaire.

Photo : Brent Stirton


m’arrivait, mais je ne pouvais pas bouger. Il m’a soulevée, m’a emmenée dans sa

chambre et s’est mis à m’enlever mes habits. Il s’est déshabillé lui aussi. Il fait deux

fois ma taille et plus ou moins cinq fois mon poids, et il est hyper musclé. Puis, il m’a

pénétrée. Quand je suis revenue à moi, je me suis levée et je suis retournée dans mon

dortoir. […] J’avais peur d’en parler parce que je craignais que personne ne me croie.

J’avais déjà été violée et à l’époque, personne ne m’avait crue. […] Le lendemain, il

m’a demandé de revenir. Je lui ai rendu sa clé et je lui ai dit que je ne voulais plus

avoir affaire à lui. […] Environ une semaine plus tard, il m’a demandé si je voulais

venir prendre des cours d’Afrikaans avec lui. Il m’a dit qu’il me donnerait des bonnes

notes. » 16

Au Pakistan, des élèves, qui faisaient l’objet d’une étude, avaient déclaré que leurs

enseignants les forçaient à se livrer à des actes de nature sexuelle en leur infligeant

des châtiments corporels ou en les menaçant de le faire. 17 La punition corporelle,

empreinte d’une sexualité sous-jacente, est elle aussi une manière pour les

enseignants d’asseoir leur pouvoir sur les

étudiantes. C’est aussi une manifestation

supplémentaire, dans le contexte scolaire, de la

dynamique sexe-pouvoir-sexospécificités qui

existe entre hommes et femmes au sein de la

société dans son ensemble.

Lorsque les enseignants sont sous-payés et manquent de l’appui professionnel et des

possibilités d’épanouissement voulus, ils peuvent considérer comme un « avantage

en nature » le fait d’avoir des relations sexuelles avec leurs élèves. C’est le cas, en

particulier, dans les régions reculées, qui disposent rarement de systèmes efficaces

pour superviser la conduite des professeurs ou porter devant la justice les cas

d’infraction. Les filles et leurs familles peuvent être portées à croire qu’il est inutile

de chercher à obtenir justice. De surcroît, les parents, les enseignants et les élèves

ne désapprouvent pas toujours ces relations. Lorsqu’une fille se retrouve enceinte

après avoir eu des rapports sexuels avec un enseignant, ses parents sont parfois peu

disposés à engager des poursuites judiciaires. Dans certaines communautés

particulièrement démunies (au Sud-Soudan, par exemple), les familles accueillent

parfois favorablement ces grossesses, car elles peuvent contraindre les enseignants

responsables à épouser leurs élèves ou à verser une compensation. Ailleurs, les

parents se sentent désemparés ou ne sont pas informés des recours dont ils disposent

pour s’élever contre le comportement du professeur.

Donner l’exemple

Même s’ils ne commettent pas eux-mêmes de tels actes à l’encontre de leurs élèves,

certains enseignants n’interviennent pas pour lutter contre le harcèlement verbal et

physique dont se rendent coupables les autres enseignants ou les élèves (ce sont

généralement les garçons qui harcèlent les filles). Leur inaction véhicule un message

sans équivoque : acceptation tacite du statu quo, elle indique aux élèves, et

notamment aux garçons, les comportements acceptables au sein de l’établissement.

Aux États-Unis, un professeur avait refusé de prendre des mesures contre un élève qui

harcelait une fillette de 14 ans : « J’étais en classe et le professeur regardait pile dans

ma direction quand un gars m’a mis la main aux fesses. Le prof a tout vu. J’ai giflé le

gars et je lui ai dit ne pas faire ça. Mon prof n’a rien dit. Il a détourné le regard et a

continué la leçon comme si de rien n’était. » 18

Une Sud-Africaine de 13 ans a exprimé sa déception devant l’inaction de ses

professeurs, après qu’elle eut été violée par deux camarades de classe : « Tous les gens

que je prenais pour mes amis s’étaient retournés contre moi. Et eux [les violeurs], ils

étaient toujours là. J’étais déçue. […] S’ils [les enseignants] avaient renvoyé les

garcons, je ne me serais pas sentie si mal. » La fillette a arrêté l’école à la suite de

l’incident. 19

« Les profs elles-mêmes ne s’opposent pas au harcèlement sexuel à l’école ; elles

choisissent simplement de le tolérer. En agissant de cette manière, elles donnent [sic]

aux filles une situation d’impuissance ».

Cette dynamique fait de la maltraitance une partie intégrante de la vie scolaire. En

outre, les enseignants qui contestent les agissements de leurs collègues – en

s’opposant aux actes de violence ou en remettant en question le jugement de ceux qui

les tolèrent – risquent l’ostracisme professionnel. Bien qu’il existe moins

d’informations à ce sujet, certaines données empiriques suggèrent qu’en Asie du Sud

et en Afrique subsaharienne, les enseignantes craignent, elles aussi, la violence

sexuelle et le harcèlement. Au Pakistan, par exemple, les enseignantes qui se

déplacent chaque jour pour se rendre sur leur lieu de travail, dans des villages

éloignés, risquent d’être harcelées verbalement, voire agressées par les hommes

qu’elles croisent sur leur chemin. 20

La perception du risque auquel s’exposent les enseignantes peut être un facteur de

dissuasion important pour les femmes qui souhaitent poursuivre une carrière dans

l’enseignement. La menace de violence sexuelle qui pèse sur les enseignantes pousse

parfois les pères ou les maris à interdire à leurs filles et à leurs épouses de poursuivre

une telle carrière. Cette attitude peut avoir une incidence négative dans les sociétés

où l’accès des filles à l’éducation dépend de la présence de femmes dans le corps

enseignant. Par ailleurs, des cas de violences sexuelles à l’égard de jeunes femmes ont

été observés dans les écoles de formation à l’enseignement. Au cours d’une enquête

menée au Ghana, les femmes interrogées avaient déclaré être intimidées par les

professeurs, qui les pressaient d’avoir des relations sexuelles avec eux en échange de

bonnes notes. Afin de mieux cerner ce phénomène, toutefois, il est nécessaire de

réaliser bien d’autres travaux de recherche dans divers pays. 21

Violence et harcèlement sexuels en milieu scolaire 79


Il serait erroné de croire que la seule présence de femmes dans le corps enseignant

suffirait à prévenir la violence à l’égard des étudiantes ou des écolières. Si les

enseignantes sont marginalisées et opprimées par la dynamique des sexes qui règne

dans leur établissement, elles ne seront sans doute pas en mesure de prévenir le

harcèlement sexuel et les mauvais traitements ni d’offrir aux filles le soutien dont

elles ont besoin.

Lors d’une étude réalisée en 2001 en Ouganda, les filles interrogées avaient

l’impression que les enseignantes ne faisaient aucun cas du problème bien réel du

harcèlement sexuel que leur faisaient subir les garçons et les enseignants de l’école :

« Les profs elles-mêmes ne s’opposent pas au harcèlement sexuel à l’école ; elles

choisissent simplement de le tolérer. En agissant de cette manière, elles donnent [sic]

aux filles une situation d’impuissance ». Cependant, lorsque les enseignantes sont,

elles aussi, harcelées sexuellement par les enseignants et les élèves, elles ne sont pas

vraiment en mesure d’empêcher que cela n’arrive à leurs étudiantes.

Un problème mondial

également un problème majeur. Il arrive que les enseignants tirent profit de leur

condition dans la communauté et se servent de leur pouvoir économique, si faible

soit-il, pour manipuler leurs élèves, risquant ainsi de compromettre l’avenir de

familles entières. En effet, les enfants réfugiés perçoivent l’éducation comme un

moyen crucial d’améliorer la situation financière de leur famille : prêts à tout pour

réussir à l’école, ils sont d’autant plus sujets aux mauvais traitements.

Au cours d’une enquête, menée en 2001 au Botswana, auprès de 560 étudiantes du

secondaire, 67 pour cent d’entre elles avaient déclaré avoir subi des attouchements

importuns, avoir été pressées d’accepter des rendez-vous ou avoir été victimes

d’autres formes de harcèlement sexuel. Chez 25 pour cent d’entre elles, cela se

produisait régulièrement. 25 En 2002, un rapport indiquait qu’en Sierra Leone, en

Guinée et au Liberia, les fillettes des écoles de réfugiés étaient victimes d’exploitation

et de maltraitance, souvent exercées par leurs professeurs. 26 L’étude révélait en outre

que dans une majorité de cas, les rapports sexuels s’échangeaient contre des bonnes

notes. Le problème serait généralisé et intégré à la culture de ces écoles, en partie

parce qu’il n’existe aucun système de freins et contrepoids pour protéger ces fillettes.

En fonction de leur âge, les filles sont plus ou moins susceptibles d’être victimes de

violence en milieu scolaire. Les adolescentes sont les plus vulnérables. 22 En

revanche, la maltraitance n’est pas propre à une culture en particulier : toute fille peut

en devenir la cible, quel que soit son groupe ethnique, social ou économique. Bien

que la plupart des recherches entreprises récemment soient axées sur les écoles

d’Afrique subsaharienne, ce problème n’est pas l’exclusivité de cette région. Diverses

études et interventions menées en Amérique du Nord, en Europe, en Asie du Sud et

en Amérique Latine laissent à penser que le problème de la violence à l’égard des

filles existe dans les établissements scolaires du monde entier.

Aux États-Unis, au cours d’une enquête menée en 2001 auprès de plus de 2 000

élèves âgés de 13 à 17 ans, 83 pour cent des filles et 79 pour cent des garçons avaient

été victimes de harcèlement. 23 Au Royaume-Uni, selon des études effectuées auprès

d’enfants âgés de 10 à 11 ans et de 14 à 15 ans, les taquineries sexualisées, infligées

aux filles par les garçons dans les établissements mixtes d’enseignement secondaire,

sont un phénomène courant. Les filles ont expliqué que les garçons les insultaient en

les traitant, par exemple, de « prostit » [prostituées], faisaient claquer les bretelles de

leur soutien-gorge, regardaient sous leurs jupes et les attrapaient ou les caressaient. 24

Dans les camps de réfugiés et autres zones en situation de conflit, l’abus de pouvoir

des hommes en position d’autorité sur les femmes et les filles vulnérables est

80 Violence et harcèlement sexuels en milieu scolaire

Les conséquences négatives à long terme

La violence sexuelle en milieu scolaire peut dissuader les parents de scolariser

leurs filles ou les inciter à les déscolariser à l’adolescence.

Outre ses effets immédiats (intimidation, peur et souffrance physique), la violence à

l’égard des jeunes femmes et des fillettes en milieu scolaire a également des

conséquences à long terme, souvent interdépendantes. La violence sexuelle en milieu

scolaire peut dissuader les parents de scolariser leurs filles ou les inciter à les retirer

des établissements scolaires à l’adolescence. Pour les parents soucieux de préserver

l’honneur de leurs filles (et de leur famille), les risques perçus de la scolarisation

peuvent s’avérer plus importants que ses avantages

perçus.

Les fillettes qui craignent leurs professeurs et leurs

camarades de classe, sont intimidées par eux ou

sentent qu’ils leur manquent de respect, ont des difficultés à se concentrer en classe et

risquent fort de ne pas obtenir de bons résultats. Ainsi, des fillettes sud-africaines

victimes de viol ou de violence sexuelle, ont rapporté qu’à la suite de ces incidents, leur

capacité de concentration, leur motivation et leurs résultats scolaires avaient

considérablement diminué. De tels sentiments peuvent provoquer la hausse du taux

d’abandon scolaire chez les filles, qui abandonnent leurs études par manque d’amourpropre

ou parce qu’elles ont l’impression de ne pas être à leur place – ou bien encore

parce que les violences se sont soldées par une grossesse. Une fillette sud-africaine de

15 ans, violée par son professeur, expliquait ainsi de quelle façon son expérience avait

modifié son opinion de l’école : « Je suis moins intéressée. Je veux arrêter l’école. On

nous a dit qu’on pouvait arrêter l’école à la fin de la 5ème. C’est ça que je veux faire. Je

veux arrêter l’école et partir. J’aime pas ça [l’école]. J’aime pas non plus les autres élèves,

ni les profs. » 27


Trois fillettes adossées à la façade de l’école pour aveugles qu’elles fréquentent en

compagnie d’hommes et de garçons, en Sierra Leone. Selon certaines études, les

filles handicapées pourraient être plus exposées à la violence sexuelle et au

harcèlement.

Photo : Brent Stirton


Les marionnettistes Sibhale présentent un spectacle sur le VIH/sida et l’abus sexuel

à l’attention des enfants de Soweto, à Johannesburg, en 2003. En Afrique du Sud,

le risque de maltraitance est tel que même les enfants des écoles primaires sont

visés par les programmes de sensibilisation.

Photo : Mariella Furrer


Pour les filles qui achèvent leur parcours scolaire avec de mauvais résultats, leurs

chances de suivre des études d’enseignement supérieur et leurs possibilités

professionnelles sont limitées. Si peu de jeunes filles parviennent au terme d’un

parcours scolaire réussi et agréable, il y aura très peu d’enseignantes potentielles. Et,

comme nous l’avons vu plus haut, les écoles où peu de femmes occupent des postes

à responsabilités sont plus susceptibles d’être le théâtre d’actes de violence envers les

étudiantes.

En ayant des rapports sexuels avec des étudiants plus âgés ou des enseignants, les

filles s’exposent également à un risque de grossesse non désirée et augmentent leur

probabilité d’infection par le VIH ou d’autres maladies sexuellement transmissibles.

Les rapports de force qui président à ces

relations, la coercition et l’intimidation dont ces

filles sont victimes, ainsi que la violence

physique qui leur est infligée au cours des

rapports sexuels, les rend quasiment incapables

de se protéger.

programmes destinés à former des assistantes scolaires pour les dernières classes de

l’enseignement primaire. En travaillant aux côtés des enseignants, elles jouent le rôle

de modèles, évaluent les risques d’exploitation des élèves par les professeurs et

enregistrent les cas de maltraitance. Les élèves, filles et garçons, de ces écoles de

réfugiés ont déclaré que leurs classes étaient plus calmes, mieux organisées et plus

propices à l’apprentissage, grâce à cette initiative. Professeurs et élèves faisaient

preuve d’un plus grand respect les uns envers les autres. En outre, les assistantes

retiraient les résultats des examens directement auprès des professeurs, ce qui limitait

les possibilités d’exploitation liée aux notes. Enfin, les filles appréciaient

particulièrement la présence en classe d’une personne qui joue le rôle d’une « mère »

ou d’une « grande sœur ».

En ayant des rapports sexuels avec des étudiants plus âgés ou des enseignants, les

filles s’exposent également à un risque de grossesse non désirée et augmentent leur

probabilité d’infection par le VIH ou d’autres maladies sexuellement transmissibles.

Provoquer le changement

Les établissements scolaires ont le pouvoir de cautionner ou de condamner la

violence à motivation sexiste. Il existe beaucoup d’exemples de travaux prometteurs,

entrepris au niveau local, national ou international en vue de protéger les femmes et

les filles dans les écoles, de créer des cadres d’apprentissage sans risque pour les deux

sexes et de donner les moyens aux communautés d’être les acteurs du changement.

En Afrique du Sud, deux programmes sont axés sur la manière dont les enseignants

peuvent contribuer au changement. Dans le cadre d’un programme de formation mis

en place à l’École de santé publique de l’Université du Cap-Occidental, il est

demandé aux enseignants des écoles primaires d’évaluer leur propre attitude envers

la violence sexiste et de s’interroger sur les messages véhiculés de manière implicite

par leurs paroles et leurs actes. 28 Comprendre la dynamique de la violence sexiste

en milieu scolaire permet à ces enseignants d’intégrer à leur programme quotidien

des activités visant à lutter contre ce problème. Le manuel « Opening Our Eyes:

Addressing Gender-Based Violence in South African Schools » (Ouvrons les yeux et

luttons contre la violence sexiste dans les écoles sud-africaines) est également un

outil de développement professionnel et un point de départ pour mettre en place des

approches et des politiques coordonnées et cohérentes, qui engagent l’ensemble de

l’école. Ce module éducatif montre le lien crucial qui existe entre la violence sexiste

et le VIH/sida et fournit plusieurs stratégies très concrètes, destinées à la création

d’écoles plus sûres. 29

Le travail des assistantes scolaires est révolutionnaire car celles-ci agissent au sein

même du système, pour tenter de remettre en question différents schémas

sexospécifiques solidement établis. Par la suite, le programme sera développé de

façon à corriger certains rapports de force qui existent entre les assistantes scolaires

et les professeurs, et à intégrer des stratégies d’émancipation des femmes et des filles.

Autre question d’importance actuellement à l’étude : comment préparer les élèves à

faire face à la menace de violence sexuelle et d’exploitation. Cette approche

multidimensionnelle permettra d’assurer la protection immédiate des élèves

d’aujourd’hui tout en leur conférant, à long terme, davantage de pouvoir à l’école et

dans leurs communautés. 30

L’école joue un rôle crucial dans le développement de l’identité sexuelle de l’individu.

Elle reflète et détermine la dynamique qui anime les communautés. Les attitudes et

les comportements acquis à l’école créent des schémas susceptibles de se perpétuer

toute la vie durant. Dès lors, en traitant le problème des asymétries de pouvoir, les

enseignants et les élèves sont en mesure de mettre fin à la spirale destructrice de la

discrimination et de la violence sexiste, sous toutes leurs formes. n

Ayant pris connaissance de cas de maltraitance sexuelle et d’exploitation de fillettes

réfugiées en Afrique de l’Ouest, le Comité international de secours a mis en place des

Violence et harcèlement sexuels en milieu scolaire 83


Rose, violée à l’âge de 10 ans

« Rose », 10 ans, chez elle, à Nairobi (Kenya), à quelques pas seulement du lieu où trois de ses amies et elle-même ont été violées en

juillet 2005. Le lundi après-midi, la plupart des enfants de son âge sont en cours. Pourtant, comme beaucoup d’écolières victimes de viol, Rose refuse de retourner à l’école

depuis qu’elle a été agressée, il y a deux mois. « Les professeurs vont me battre », explique-t-elle. « Ils vont me battre et se moquer de moi, et les autres enfants vont se moquer

aussi. Ils savent ce qui s’est passé ».

« Une après-midi, on jouait à quatre, dehors sur le bord de la route, et un marchand du quartier nous a proposé des mandazi [pâte frite]. On le voyait toujours faire des

mandazi et les vendre. Il habite près de chez nous, avec sa femme et ses enfants. Il nous a dit qu’il ne se sentait pas bien, qu’il était malade et ne pouvait pas manger de mandazi

pour la journée. Il a dit qu’on pouvait les prendre, et qu’on devrait venir les manger chez lui. »

« Une des filles est allée avec lui. Et puis, il nous a dit, "Je n’ai pas d’eau à la maison. S’il vous plaît, allez m’en chercher." Chacune d’entre nous a pris un jerrican et nous sommes

allées chercher de l’eau. Il nous a demandé de mettre l’eau dans la maison. Une fois qu’on était toutes à l’intérieur, il a verrouillé la fenêtre et la porte. Et puis, il nous a dit de

nous déshabiller. On a commencé à crier. Il a été cherché un couteau. Il a dit, "Silence ! Silence ! ". Il a dit qu’il nous taillerait si on n’arrêtait pas de crier. On voulait pas qu’il

nous tue, alors on a arrêté. Il a déshabillé la première fille et lui a dit de se coucher sur le lit. Il nous a dit à toutes les trois de nous tenir debout près du lit et de regarder. Puis,

il a couché avec elle. Quand il a terminé, il a pris la fille suivante, qui a refusé de se déshabiller. Comme elle refusait, il lui a dit qu’il lui donnerait un coup de couteau. Puis il

l’a déshabillée. Il a fini avec la deuxième fille, et elle s’est rhabillée. J’étais la troisième. […] Quand mon tour est venu, j’ai commencé à avoir peur. J’ai refusé de retirer mes

habits. Quand il m’a dit qu’il me donnerait un coup de couteau, j’ai eu peur. […] Il avait déjà brutalisé la dernière fille. Après, il a ouvert la porte et nous a averties que s’il

entendait parler de ce qui s’était passé par quiconque dans la communauté, il nous tuerait. »

Cette nuit-là, Rose n’est pas rentrée chez elle avant 9 heures du soir. Sa mère, qui s’était inquiétée, lui a demandé où elle était allée. Rose lui a alors parlé de l’homme, mais

elle est restée vague au sujet de ce qui s’était passé et a rechigné à admettre qu’elle avait, elle aussi, été violée. Au début, aucune des fillettes n’a révélé précisément ce qui leur

était arrivé. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi elle marchait bizarrement, l’une d’entre elles a répondu qu’on lui avait donné un coup de pied dans la jambe. La mère de la

quatrième fillette a remarqué que sa fille souffrait de saignements – provoqués par le violeur, qui avait eu recours à la force. Finalement, lorsque leur histoire fut reconstituée,

le père de l’une des fillettes a emmené ces dernières au commissariat de police pour déclarer les viols et identifier le violeur, qui a admis « avoir eu une forte envie de sexe »

mais a nié avoir pénétré les fillettes. Toutes les quatre ont été traitées à l’hôpital pour femmes de Nairobi, où elles ont été soumises à un examen médico-légal. Le violeur a

été appréhendé et placé en détention provisoire jusqu’à l’ouverture du procès, en octobre 2005.

Sur cette photo, Rose tient la seringue dont elle se sert pour s’injecter son traitement antirétroviral. Ce traitement, qui durera quatre mois, est destiné à réduire son risque de

contracter le VIH des suites du viol. Avant les agressions, l’une des quatre fillettes était déjà inscrite à un programme de santé communautaire pour enfants séropositifs.

Photo : Leah Weinzimer

84 Violence et harcèlement sexuels en milieu scolaire

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