Mardi 16 décembre 2003 - Le Monde

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Mardi 16 décembre 2003 - Le Monde

ECONOMIE

MARDI 16 DÉCEMBRE 2003

LA CROISSANCE REDÉMARRE

PIB de la Corée du Sud,

en glissement annuel

14

12

10

8

6

4

2

0

2000 2001 2002 2003

Source : Banque de Corée

BOUSSOLE

La Corée du Sud

échappe à la récession.

Les exportations

vers la région Asie

et l’augmentation

de la consommation

des ménages soutiennent

l’industrie

p. IV

FOCUS

L’annulation de la dette

des pays pauvres

dynamise l’aide publique

au développement.

Pourtant, trois rapports

dénoncent la rigueur

infligée au budget

de la coopération p. V

EMPLOI

b La loi Fillon crée les conditions d’un « big

bang » de la formation professionnelle p. VII

b Les généralistes appelés au secours

de la médecine du travail

p. VIII

En raison des fêtes de fin d’année, « Le Monde Economie »

suspend sa parution.

Prochain numéro le lundi 5 janvier 2004, daté mardi 6

OFFRES

D’EMPLOI

bDirigeants b Finance, administration,

juridique, RH b Banque, assurance

b Conseil, audit b Marketing, commercial,

communication b Santé b Industries

et technologies b Carrières internationales

b Multipostes b Collectivités

territoriales p. IX à XIV

l’ampleur du

déficit américain

pénalise le billet

vert. l’europe est

la première

victime de cette

crise monétaire

Un euro à 1,50 dollar…

Le scénario qui fait peur

Faut-il croire à un krach

du billet vert à l’approche

du cinquième anniversaire

de l’euro qui

caracole sur les plus

hauts niveaux de son

histoire encore récente ? La chute

du dollar s’est accélérée au

cours des derniers jours et la

monnaie américaine est tombée,

vendredi 12 décembre, à

1,2301 dollar pour un euro. Du

coup, la question « à quand un

euro à 1,50 dollar ? » qui, il n’y a

pas si longtemps, paraissait farfelue,

gagne en crédibilité, à en

juger par l’inquiétude qui ne cesse

de monter. Notamment en

Europe, où l’on craint que le

UNE DEVISE SOUS DOPAGE

CINQ ANS DE RATTRAPAGE

Euro en dollar depuis 1999

1,25

1,20

1,15

1,10

1,05

1,00

0,95

0,90

0,85

0,80

4 janvier 1999

Lancement de l'euro

en séance, il atteint 1,1899

1,1680

Mars 2000

Explosion

de la bulle Internet

Sources : Bloomberg, Le Monde

plongeon du dollar – et par

contrecoup l’envolée de l’euro –

brise net la timide reprise économique

tirée, pour l’essentiel, par

les exportations après avoir piégé

les résultats des entreprises

du Vieux Continent. Dans son

dernier rapport mensuel diffusé

le 11 décembre, la Banque centrale

européenne (BCE) considère

que, en raison de l’envolée de la

monnaie unique, les exportations

de la zone euro devraient

reculer de 2 % cette année.

S’appuyant sur les conclusions

des experts, selon lesquelles une

hausse de 10 % de l’euro ampute

la croissance de la zone euro de

près d’un point, le monde politi-

Sept/nov. 2000

Intervention

des banques

centrales

sur les changes

1 er janvier 2002

Introduction des pièces

et billets en euro 1,2280

20 mars 2003

Début de la

guerre en Irak

20 sept. 2003

Sommet du G7

à Dubaï

11 sept. 2001

Attentats aux Etats-Unis

1999 2000 2001 2002 2003

Infographie : Le Monde

que, d’ordinaire partisan de la

politique de l’autruche dès lors

qu’il s’agit d’évoquer le pilotage

de la monnaie unique, donne de

la voix devant cette évolution

monétaire qu’il juge à présent

néfaste. Sans trop s’engager toutefois.

Le porte-parole du gouvernement

français, Jean-François

Copé, se contente d’indiquer que

« la situation monétaire exige

beaucoup de vigilance » et le

ministre de l’économie, Francis

Mer, affirme sa volonté de « surveiller

de près les évolutions du

change pour qu’elles n’affectent

pas la reprise en Europe ».

D’autres vont plus loin. Pour le

vice-ministre italien de l’économie,

Mario Baldassari, « l’euro

est trop fort et pénalise la reprise

européenne ». « Pourquoi les deux

premières régions économiques du

monde abandonnent-elles leurs

monnaies à la libre fluctuation des

marchés sans chercher à défendre

une parité comprise entre 0,9 et

1,1 dollar pour un euro ? », s’interroge-t-il.

Pour Nicolas Baverez,

auteur du best-seller La France

qui tombe (Perrin), « il est impératif

d’interrompre par des interventions

de la BCE la flambée suicidaire

de l’euro face au dollar ».

Le problème est que les banquiers

centraux ne partagent pas

du tout cet avis. Pour eux, le

niveau actuel de l’euro n’est pas

un souci. Au contraire : il leur permet

d’apaiser les tensions inflationnistes,

en abaissant le prix

des produits importés, notamment

le pétrole. « Le taux de

change de l’euro n’est pas loin de

sa moyenne à long terme », juge

le président de la Bundesbank,

Ernst Welteke, et sa récente

appréciation « ne pose pas de

sérieux problèmes de compétitivité

» à l’Europe, en apparente

contradiction avec le rapport de

sa maison mère.

Ces divergences laissent mal

augurer d’interventions prochaines

sur le marché des changes,

qui nécessiteraient l’accord de

toutes les parties. Auraient-elles,

de toute façon, une chance d’être

efficaces ? Les forces en présence

permettent d’en douter. Le montant

global des réserves des banques

centrales s’élève à 2 000 milliards

de dollars alors que le montant

quotidien des transactions

sur le marché des changes atteint

1 200 milliards de dollars. Surtout,

pour qu’elle soit en mesure

d’impressionner les marchés,

une action sur le couple euro-dollar

devrait être conduite de façon

simultanée et coordonnée par les

Etats-Unis et l’Europe. Or tout

indique que la glissade du billet

vert, favorable aux exportations

américaines, est jugée très positivement

à Washington, notamment

auprès des industriels, qui

ont toujours eu un faible pour le

Parti républicain. A un an de

l’élection présidentielle, George

Bush ne peut négliger aucun

appui.

La dégringolade du dollar pourrait

donc se poursuivre et même

s’accélérer. Jusqu’où ? « L’ampleur

du déficit extérieur américain

fait craindre que l’euro soit

de plus en fort à moyen terme »,

jugent les experts du Centre

d’études prospectives et d’informations

internationales (Cepii)

dans sa lettre de juillet-août intitulée

« Heureux dollar ». Passant

en revue « différents scénarios

pour l’euro selon l’ajustement

requis du déficit extérieur américain

et l’évolution des autres monnaies

du système monétaire international

», ils aboutissent aux

calculs suivants : la parité d’équilibre

se situe dans une fourchette

comprise entre 1,17 et 1,57 dollar

! Le scénario d’un euro à

1,50 dollar n’aurait donc rien

d’« abracadabrantesque ». Surtout

lorsqu’on se souvient qu’au

début des années 1970 la monnaie

américaine était tombée jusqu’à

3,84 francs, ce qui correspondrait

aujourd’hui à un cours

de… 1,70 dollar pour un euro !

« La montée de l’euro sera

d’autant plus forte que les autres

pays partenaires des Etats-Unis

continueront à s’opposer à l’appréciation

de leur monnaie », poursuit

le Cepii, allusion au fait que

la Chine refuse de réévaluer le

yuan. « L’appréciation de l’euro

risque non seulement de peser sur

la croissance européenne, mais

aussi sur la cohésion de la zone

euro. La perte de compétitivité

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Établissement d’enseignement

supérieur technique privé, reconnu

par l’État. Fondé en 1949.

Diplôme visé par le ministère de

l’Éducation nationale.

serait inégale car l’exposition à la

concurrence dollar est différente

selon les pays et selon les secteurs

d’activité. » Contrairement à ce

qui a été observé en Corée du

Sud, en Thaïlande, en Russie, en

Argentine, où l’effondrement du

won, du baht, du rouble ou du

peso avait provoqué le chaos économique,

ce n’est pas l’économie

des Etats-Unis qui aurait le

Le montant global des réserves

des banques centrales s’élève

à 2 000 milliards de dollars, alors

que le montant quotidien des transactions

sur le marché des changes atteint

1 200 milliards de dollars

plus à souffrir d’un krach du dollar.

C’est plus probablement l’Europe

qui, par ricochet, en serait

la première victime. « Le dollar,

c’est notre monnaie, mais c’est

votre problème. » La formule

d’un haut fonctionnaire américain

est restée célèbre. Elle

risque de connaître au cours

des prochains mois un regain

d’actualité.

Pierre-Antoine Delhommais et

Serge Marti

eslsca

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La compétence

L’ouverture

sur le monde

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II/LE MONDE/MARDI 16 DÉCEMBRE 2003

DOSSIER

QUESTIONS-RÉPONSES

Devises

Un krach du dollar... une hypothèse

qui n’est plus écartée

1Quand est né l’euro

et comment s’est-il

comporté depuis ?

L’idée d’une monnaie unique

européenne remonte à la fin des

années 1960. Elle s’est concrétisée

avec la naissance officielle de

l’euro le 1 er janvier 1999, d’abord

sous forme scripturale (non

métallique) avant que soit autorisée,

le 1 er janvier 2002, la circulation

des pièces et billets en euros.

Sur les quinze pays membres de

l’Union européenne, la zone euro

en comprend douze, le Royaume-

Uni, la Suède et le Danemark

ayant choisi de rester pour l’instant

en dehors de l’Union économique

et monétaire.

Peu après sa création, la monnaie

unique européenne a subi une descente

aux enfers jusqu’à ce que

son cours se stabilise après une

intervention concertée des banques

centrales en septembre

2000. Après un palier d’un peu

plus d’un an, l’euro a amorcé un

mouvement de hausse mécanique

résultant de la chute du dollar qui

l’a conduit aux niveaux records

actuels, à la veille de son cinquième

anniversaire.

2Quel est l’impact

d’un dollar faible

sur la balance

commerciale américaine ?

Une dépréciation du taux de change

a deux effets contraires sur

une balance commerciale. Dans

un premier temps, son solde se

dégrade. Les importations sont

plus chères et les recettes d’exportation

diminuent : c’est l’effet

prix. A plus long terme, la demande

d’importation ralentit alors

que les exportations s’accélèrent,

et le solde de la balance commerciale

s’améliore sous l’effet revenu.

Au final, l’impact de la dépréciation

du change dépend donc de

l’ampleur de ces deux effets, mais

aussi du comportement des partenaires

commerciaux.

DES ANNÉES DE YO-YO

Change euro/dollar

1,4

1,2

1,0

0,8

0,6

Panier monnaies

européennes

retour sur un

règne officialisé

il y a 60 ans

à bretton woods

Même lorsqu’il lui

est arrivé de trébucher,

en cinquante

ans de

règne, le dollar

n’a jamais été

détrôné. Amorcé en 1945, avec la

création du système monétaire

international, conforté en 1971,

avec la mise à mort de ce même système,

le « privilège exorbitant »

que se sont arrogé les Etats-Unis de

pouvoir financer la croissance de

leur économie aux frais du reste du

monde n’a jamais été en danger jusqu’à

présent. Aujourd’hui, ils drainent

encore près des trois quarts de

l’épargne mondiale alors que leur

besoin de financement externe s’élève

à environ 2 milliards de dollars

par jour. Retour sur une période et

deux dates charnières qui consacrent

l’avènement du « roi dollar ».

Une dépréciation du taux de change

effectif réel de 10 % entraîne

une hausse de la contribution des

exportations nettes au produit

intérieur brut (PIB) de 0,2 point

avec un délai assez long (trois

ans), estiment les économistes de

CDC-Ixis. Les produits américains

et étrangers restent imparfaitement

substituables et la croissance

de la demande de biens importés

est supérieure à celle de la

demande d’exportation émanant

du reste du monde. Les spécialistes

estiment donc qu’un rééquilibrage

de la balance commerciale

américaine passera plus par un

ralentissement de la demande

d’importation que par une dépréciation

du billet vert.

3Combien les banques

centrales

détiennent-elles

de réserves de change ?

Les réserves de change des banques

centrales du monde entier

dépassent les 2 000 milliards de

dollars. C’est la Banque du Japon

qui arrive en tête avec un montant

de 645 milliards de dollars fin

novembre, un record. Ses avoirs

augmentent à un rythme extrêmement

rapide (18,3 milliards de dollars

en novembre), au fur et à

mesure de ses interventions destinées

à enrayer la hausse du yen.

Celles-ci se traduisent en effet par

des achats de dollars, sous forme

de bons du Trésor américain.

Le Japon est suivi par la Chine, avec

384 milliards de dollars de réserves.

Au total, l’ensemble des avoirs de

change des instituts d’émission

d’Asie approcherait les 1 600 milliards

de dollars. Avec ses 230 milliards

de dollars de réserves, l’Eurosystème,

c’est-à-dire la Banque centrale

européenne (BCE) et les

autres banques centrales de la

zone euro, fait pâle figure. L’Europe

devance toutefois la Russie (66 milliards

de dollars), les Etats-Unis

(40 milliards de dollars) et l’Angleterre

(17 milliards de dollars).

69 71 73 75 77 79 81 83 85 87 89 91 93 95 97 99 01 03

changes

fixes

changes

flottants

système monétaire

européen

union

monétaire

Source : Banque de France

1,5

0,7

Écu

1,4

Juillet 1944. A la demande de

Washington, les délégations de quarante

pays se retrouvent au New

Hampshire, à Bretton Woods, pour

échafauder ce que sera le futur

ordre monétaire mondial. La question

est d’importance. La crise de

1929 est dans tous les esprits et l’objectif

est de rétablir les liens commerciaux

et financiers au plus vite

sans reproduire les erreurs passées.

Pendant quinze jours, Américains

et Britanniques se font face.

Ces derniers, emmenés par l’économiste

John Maynard Keynes, défendent

la création d’une autorité

supranationale chargée d’émettre

une monnaie mondiale, le bancor,

contrepartie des réserves en or et

devises détenues par chaque banque

centrale, et d’une certaine marge

de manœuvre consentie par

l’Union internationale de compensation.

Une « banque centrale des

banques centrales » qui garantit

l’équité du système grâce à un mécanisme

d’ajustement monétaire

symétrique.

Les Américains ne l’entendaient

pas de cette oreille. Première puissance

économique et financière

mondiale depuis 1918, créanciers

nets vis-à-vis du reste du monde et

probables futurs vainqueurs du

les conséquences

économiques

dépendront

de la volonté des

gouvernements

à coopérer

Faut-il intervenir sur les marchés des changes ?

« LA BANQUE ! LA BANQUE ! » Dans la salle

de marchés d’un grand établissement financier

parisien, le cri du cambiste chargé de coter la parité

franc-mark provoque l’affolement. La Banque de

France vient de le contacter pour lui acheter

100 millions de francs. En quelques secondes, l’information

fait le tour du monde, apparaissant sur

des dizaines de milliers d’écrans d’ordinateurs. Aussitôt,

le franc se redresse. La scène se passait en

1995, alors que le franc était victime d’attaques

spéculatives. Depuis, l’euro a remplacé le franc, la

Banque centrale européenne la Banque de France,

et la plupart des cambistes ont émigré de Paris

vers Londres. Mais rien n’a changé dans les modalités

d’intervention des banques centrales et dans

l’effervescence qu’elles déclenchent.

La plus active, en matière d’interventions, est la

Banque du Japon. Selon les dernières statistiques

disponibles, elle a vendu 2 720 milliards de yens

(24,7 milliards d’euros) entre le 27 septembre et le

29 octobre afin de freiner la hausse du yen face au

dollar. En dix mois, ses interventions ont atteint le

niveau record de 17 000 milliards de yens, selon les

chiffres du ministère des finances nippon.

La BCE est moins interventionniste. Ses dernières

apparitions remontent au mois de novembre

2000. Il s’agissait alors de soutenir l’euro –

Le fabuleux destin du billet vert

Euro

conflit, ils possèdent à cette époque

près des deux tiers des réserves

mondiales en or. A l’image de la

Grande-Bretagne cinquante ans

auparavant, ils veulent faire de leur

monnaie l’instrument d’une puissance

que personne ne conteste.

Ce sera donc le plan de Harry

Dexter White, sous-secrétaire au

Trésor américain, qui sera retenu à

la signature des accords de Bretton

Woods. A partir de fin 1945 – hormis

les économies européennes qui

attendront 1958 –, les parités de

chaque devise seront déterminées

et fixées par rapport au dollar ou à

l’or, mais seul le billet vert sera

convertible – entre banques centrales

uniquement – en métal précieux,

à 35 dollars l’once, un cours

POUR EN SAVOIR PLUS

> Dollar. Actualité et avenir

de la monnaie impériale, de Marian

Stepczynski (Ed. Favre, 154 p., 20 ¤).

> Economie de l’euro, d’Agnès

Bénassy-Quéré et Benoît Cœuré

(La Découverte, coll. « Repères »,

127 p., 7,95 ¤).

> Les Taux de change, de

Dominique Plihon (La Découverte,

coll. « Repères », 127 p., 7,95 ¤).

> L’Europe face aux Etats-Unis.

Depuis le début de

l’année 2003, l’euro

a gagné 17 % par

rapport au dollar. Et

sa hausse s’est accélérée

au cours des

dernières semaines. Au point de

faire craindre une crise majeure sur

le marché des changes. Officiellement,

les prévisions des experts sur

l’eurodollar ne misent pas sur un

scénario catastrophe. Selon un sondage

de l’agence Reuters réalisé fin

novembre auprès de 39 cambistes,

la monnaie européenne se situerait

à 1,25 dollar, en moyenne, fin 2004,

leurs estimations variant de

1,20 dollar à 1,3350 dollar. Rien, là

dedans, d’extrême ni d’alarmant.

Mais cette apparente sérénité

masque mal une profonde inquiétude.

De fait, dans leurs prévisions

de croissance pour 2004, qu’ils sont

en train de rendre publiques, les

économistes des banques prennent

bien soin de préciser que celles-ci

sont établies sauf… « crise sur le dollar

», sauf « effondrement de la monnaie

américaine ». Si personne officiellement

n’anticipe de krach du

billet vert, tout le monde y songe.

Et si le billet vert tombait à 1,40

ou 1,50 dollar pour un euro ? L’hypothèse

n’est peut-être pas aussi

irréaliste qu’il y paraît. D’abord, le

cours actuel du dollar, rapporté en

francs, le situe à un niveau de

5,35 francs. On est loin des planchers

historiques qui avaient été

atteints au début des années 1970.

En juillet 1973, le dollar inscrivait un

record de faiblesse, à 3,84 francs.

Converti en euros, ce cours correspondrait

à… 1,70 dollar ! Plus près

de nous, en avril 1995, le dollar était

tombé jusqu’à 4,90 francs, soit

l’équivalent d’un euro à 1,34 dollar.

Les spécialistes s’inquiètent aussi

de l’habitude qu’ont les marchés de

surréagir. L’ancien président de la

Banque centrale européenne (BCE),

Wim Duisenberg, avait comparé les

grands déséquilibres de marché à

des digues qui tiennent de façon surprenante,

dont on finit par penser

qu’elles résisteront toujours mais

qui, tout à coup, finissent par céder.

Il pourrait en aller ainsi de la résistance

du dollar au gigantesque

déficit des comptes extérieurs américains.

C’est l’avis de J. Bradford

DeLong, professeur à l’université de

Berkeley, qui expliquait récemment,

dans le quotidien Les Echos, que

dans un pays en déficit, « quand les

entrées de capitaux s’arrêtent, la rapidité

avec laquelle le retournement

s’effectue prend tout le monde par surprise.

(…) Quand ce renversement de

contrairement à aujourd’hui, où une éventuelle

intervention aurait pour but d’affaiblir la monnaie

unique. La moins présente des banques centrales,

sur le marché des changes, reste toutefois la Réserve

fédérale américaine (Fed), qui possède le niveau

de réserves le plus faible. Les Américains considèrent

que, dans un système de changes flottant, il

appartient aux marchés de décider librement des

cours. Pour les banques centrales, les interventions

sont, sauf circonstances exceptionnelles,

vouées à l’échec.

déterminé en 1934 et qui tiendra jusqu’en

1971. Un système asymétrique

et hybride, à mi-chemin entre

l’étalon or et l’étalon dollar, qui

signe l’avènement officiel de la

monnaie universelle.

Août 1971. Le président Nixon

décide de façon unilatérale de suspendre

la convertibilité du dollar en

or. Si cette annonce signe officiellement

la fin du système de Bretton

Woods, on peut néanmoins considérer

que ces accords sont techniquement

caducs depuis 1968. Sous le

poids des transferts de capitaux à

destination de l’Europe de l’Ouest

(plan Marshall, prêts, aides militaires

et investissements directs), la

balance des paiements américaine

rentre en effet dans le rouge dès le

Pourquoi l’euro n’est pas

près de remplacer le dollar,

article de Benjamin J. Cohen, in

L’Economie politique n o 20 (Alternatives

économiques, 113 p., 10 ¤).

> EMU : Assessing the Impact

of the Euro, de Richard Baldwin,

Giuseppe Bertola et Paul Seabright

(Blackwell Publishing, 2003, 324 p.,

70 US$/50 £, sur commande :

www.blackwellpublishing.com).

situation finira par frapper les Etats-

Unis, il est absolument évident que

la valeur du dollar chutera de 25 %

à 50 %. » Or c’est peut-être à ce

renversement auquel on est en

train d’assister.

Le Trésor américain a annoncé

que les investisseurs étrangers

avaient acheté pour 4,2 milliards de

dollars seulement de bons du Trésor

et d’actions américains au mois

de septembre, à comparer aux

76 milliards investis en moyenne

aux Etats-Unis au cours des six

mois précédents. Dans ces conditions,

et au vu de l’énormité du déficit

courant des Etats-Unis (plus de

500 milliards de dollars en 2003), on

ne serait pas à la fin du mouvement

de dépréciation du dollar, mais plutôt

à son commencement !

COOPÉRATION INTERNATIONALE

Quelles seraient les conséquences

économiques d’un euro à

1,50 dollar ? Les experts soulignent

la difficulté qu’il y a à les évaluer, ne

serait-ce qu’en raison des innombrables

conséquences monétaires

et financières qu’un tel scénario de

crise sur le marché des changes

impliquerait. La BCE choisirait-elle

de baisser ses taux directeurs pour

affaiblir l’euro, et la Réserve fédérale

américaine (Fed) de les relever

pour soutenir le dollar ? Y aurait-il

coopération internationale ou, au

contraire, guerre monétaire ? Le

tarissement des flux de capitaux

aux Etats-Unis ferait-il plonger Wall

Street et les bons du Trésor américains

? Les Bourses et les emprunts

début des années 1950. Les Etats-

Unis vivent déjà au-dessus de leurs

moyens, mais la position du dollar

leur permet d’éponger ce déficit en

faisant tourner la planche à billets,

au mépris des règles de convertibilité

établies à Bretton Woods, et sans

ajustement des déficits.

SUSPICIONS

Le billet vert se répand, mais parallèlement

les réserves américaines en

or diminuent. Dans les années 1960,

les suspicions sur la capacité des

Etats-Unis à honorer leurs engagements

se répandent et les spéculations

contre le dollar s’accélèrent.

Des digues sont montées en hâte

(accords entre banques centrales,

bons Roosa et droits de tirage spéciaux),

mais le mal est fait. En 1965,

sur les conseils de l’économiste

Jacques Rueff, le général de Gaulle

fait convertir en or les avoirs français

libellés en dollars. Le système est

ébranlé, mais il tiendra bon. En

revanche, une flambée des cours du

métal précieux contraint les Américains

à suspendre pendant deux

jours les cotations courant 1968. A la

réouverture du marché, les banques

centrales étrangères ne peuvent plus

convertir leurs réserves en or : Bretton

Woods est enterré.

d’Etat européens suivraient-ils le

mouvement ? M. DeLong estime

toutefois que la principale victime

d’un effondrement du dollar ne

serait sans doute pas l’économie

américaine, contrairement aux

crises de change qui avaient frappé

les pays d’Asie du Sud-Est ou, plus

récemment, l’Argentine. Elle entraînerait

bien une baisse du niveau de

vie des Américains mais ne causerait

aucune crise de liquidités ou de

solvabilité. « La différence, c’est que

le dollar n’est pas la monnaie du

Mexique, de l’Asie du Sud-Est ou de

l’Argentine : le dollar est la monnaie

des Etats-Unis. (…) Une chute brutale

du billet vert appauvrirait principalement

les travailleurs dont les produits

sont exportés vers les Etats-Unis et les

investisseurs dont les placements sont

faits en dollars. »

La Chine et l’Europe seraient les

premières victimes d’un krach du

dollar. De toute façon, estime Stephen

Roach, économiste à la banque

Morgan Stanley, la baisse du

dollar est indispensable si le monde

entend un jour se défaire de sa

dépendance économique vis-à-vis

des Etats-Unis. Les Européens et

les Japonais ayant été incapables,

selon lui, de stimuler leur demande

intérieure depuis dix ans, le rééquilibrage

de la croissance mondiale

passe, à ses yeux, par la résorption

du déficit courant américain

et par le réalignement, si douloureux

soit-il, du taux de change du

dollar.

Pierre-Antoine Delhommais

LES TROIS CLÉS DU SUCCÈS

Une étude réalisée à la fin de l’année 1993 par

deux économistes américains de l’Institute for

International Economics, Kathryn Dominguez et

Jeffrey Frankel, a toutefois montré que les interventions

des banques centrales ne sont pas toujours

aussi inefficaces qu’on le croit. Ces deux

experts, qui avaient eu accès à des documents

habituellement tenus secrets, ont passé au crible

onze interventions menées conjointement par la

Fed et la Bundesbank au cours de la période

1985-1991. Dans dix cas sur onze, les deux banques

centrales étaient parvenues à renverser la tendance

dans le sens qu’elles souhaitaient. Par exemple,

du 11 janvier au 4 mars 1985, la Fed et la Bundesbank

avaient vendu plus de 4 milliards de dollars

pour enrayer la hausse du billet vert. Ce dernier,

qui avait progressé de 2,3 % face au deutschemark

au cours du mois précédant le début des interventions,

allait reculer de 8,3 % au cours du mois suivant

la fin de celles-ci. Les deux économistes américains

avaient conclu leur étude en essayant d’établir les

trois clés du succès d’une intervention : effet de surprise,

publicité, coordination.

Pour réussir, une intervention doit se produire à

un moment où les marchés ne s’y attendent pas.

Elle doit être imprévisible. Deuxième clé : une

intervention doit être rendue publique et officialisée

par des déclarations fermes des autorités

monétaires. Son impact étant plus psychologique

que réel, une intervention qui reste secrète est

dépourvue d’effet. Enfin, une action isolée de la

part d’une banque centrale est condamnée à

l’échec car elle n’agit que d’un côté du balancier.

Les marchés doivent être persuadés de la détermination

de toutes les parties concernées. Inefficaces,

voire contre-productives à très court terme,

les interventions seraient, en revanche, susceptibles

d’inverser à moyen et long termes les tendances,

à condition de respecter ces trois critères.

P.-A. D.

A partir de là, aucune contrainte

autre que la confiance qu’ont les

opérateurs dans le dollar ne s’impose

plus aux Etats-Unis pour limiter

leur émission de billets et la

dégradation de leur déficit extérieur.

Même s’il est dévalué à plusieurs

reprises et qu’il flotte à partir

de 1973, malgré son instabilité

et ses faiblesses (1973, 1980 et

1987), le dollar a bénéficié depuis

d’une véritable suprématie faute

de concurrence sur les marchés

des changes.

Bretton Woods avait conféré au

dollar un statut privilégié. Cette hégémonie

s’est imposée au monde avec

l’affranchissement des contraintes

de convertibilité. Depuis, le billet vert

s’est affirmé comme référence : part

prépondérante dans les réserves des

banques centrales (70 %), moyen de

paiements dominant dans les transactions

commerciales et financières

– notamment sur les marchés des

matières premières et de l’énergie

comme en témoignent les pétrodollars

–, et valeur explicite ou implicite

d’ancrage pour nombre de devises.

Le règne perdure, mais, pour la première

fois, une alternative reconnue

par les marchés existe : l’euro.

Quentin Domart


DOSSIER

LE MONDE/MARDI 16 DÉCEMBRE 2003/III

Béatrice Majnoni d’Intignano, professeur des universités à Paris-XII

« A long terme, chacune des deux monnaies

CHRONIQUE

par Serge Marti

a des raisons de s’affaiblir fortement »

BÉATRICE MAJNONI D’INTIGNANO

f Economiste, professeur à Paris-XII,

membre du conseil d’analyse

économique (CAE) auprès du premier

ministre, elle siège au conseil

d’administration des AGF et au conseil

de surveillance d’Air liquide.

Consultante auprès de l’Organisation

mondiale de la santé.

f Elle est auteur de nombreux ouvrages

parmi lesquels Le Sexe médiateur

(Plon, 2000), Economie de la santé

(Thémis/PUF, 2001), Santé et économie

en Europe (PUF, coll. « Que sais-je ? »

2001), L’Instabilité monétaire

(PUF, coll. « Que sais-je ? », 2003).

Comment interprétez-vous les

mouvements actuels sur le marché

des changes ? Un dollar faible

et un euro fort sont-ils justifiés

sur le plan économique ?

Les mouvements actuels s’inscrivent

dans le prolongement du

Yo-Yo permanent du dollar. Le

billet vert est instable depuis qu’il

flotte, c’est-à-dire depuis 1973. Il

fluctue avec une grande amplitude,

son cours ayant varié de 4 francs de

l’époque à plus de 10 francs. Le dollar

s’est déprécié entre 1970 et

1981 ; on le disait alors faible. Il

s’est apprécié entre 1981 et 1985,

devenant fort quand l’Amérique est

sortie de la récession. Puis il s’est à

nouveau déprécié jusqu’en 1993, le

mark et l’écu devenant forts après

la réunification allemande, qui a stimulé

la croissance en Europe. Enfin

le dollar s’est apprécié de 1995 à

2001, au fil de la longue et puissante

croissance américaine, on reparle

alors de billet vert fort et on

s’étonne de voir le nouvel euro faible.

Le dollar baisse depuis, et on

parle d’euro fort.

Il est un peu absurde de parler

d’euro fort ou de dollar faible.

D’autant que les cours actuels du

dollar, exprimés en francs, sont

dans la moyenne historique et que

le cours de l’euro face au dollar – si

l’on se réfère aux données de l’Organisation

de coopération et de développement

économiques (OCDE) –

des dirigeants

commencent

à réétudier la

localisation de

leur production

Pour les entreprises européennes,

2003 a été une

année monétaire douloureuse.

Pour la première

fois depuis la création de

la monnaie unique, elles

ont dû réapprendre à vivre avec les

fluctuations de change. Depuis le

début de l’année, l’euro s’est apprécié

de 17 % par rapport au dollar.

L’environnement confortable dans

lequel les groupes s’étaient habitués

à vivre s’est brusquement évanoui.

Les conséquences de cette rupture

sont d’abord financières et comptables.

Les grandes sociétés exportatrices

comme Airbus ou travaillant en

dollars comme tous les groupes

pétroliers ou miniers ont été les premières

touchées. Toute variation de

10 % du dollar coûte un milliard

est proche de la parité de pouvoir

d’achat. En vérité, chaque monnaie

obéit à des forces propres. Aujourd’hui,

le dollar est plombé par le

double déficit du budget de l’Etat

fédéral et de la balance des paiements,

qui exige un flux de capitaux

quotidien gigantesque pour le financer.

L’euro est plombé par la dette

sociale des Etats européens en

matière de retraite et de santé, qui

exigera d’attirer des capitaux en

Europe. A long terme, chacune des

deux monnaies a donc ses raisons

propres de s’affaiblir fortement. Et

la logique voudrait que le dollar

plonge le premier. C’est la croissance

qui en décidera : si elle est plus

forte outre-Atlantique, les capitaux

s’y placeront, soutenant le dollar. Si

la croissance potentielle de l’Europe

reste faible, l’euro en souffrira.

Les relations entre le dollar et

l’euro reposent sur un nouveau

paradigme, dites-vous. Sous quelle

forme ?

D’abord nous vivons dans un paysage

monétaire bipolaire, où le dollar

et l’euro représentent à eux

deux 80 % des opérations. Le yen,

la livre sterling, le franc suisse ont

été marginalisés. Ensuite, nous

vivons en Europe à la fois dans un

régime de changes fixes et dans un

régime de changes flottants. Les

taux de change fixes sont extrêmement

avantageux pour des nations

très intégrées commercialement,

telle l’Europe. La zone euro tire

grand parti de son union monétaire

dans laquelle le risque de change a

disparu. Le secteur de l’habillement

ne vit plus dans la hantise d’une

dévaluation de la lire italienne ;

sans l’euro, la France aurait subi de

méchantes spéculations pour ses

35 heures et ses grèves à répétition.

Mais nous sommes aussi en régime

de changes flottants vis-à-vis du

dollar. C’est un choc psychologique.

Pour les Français, la vertu résidait

dans la fixité et la stabilité du

franc vis-à-vis du mark. Les yeux

rivés sur le mark, ils avaient presque

perdu de vue que le mark, le

franc, la lire et la peseta flottaient

ensemble vis-à-vis du dollar. Ils doivent

le redécouvrir.

Le flottement vis-à-vis du dollar

est incontournable. Il faut s’habituer

à vivre dans cette instabilité.

Dans un régime flottant, les marchés

déterminent le taux de change

qui peut fluctuer fortement. La

valeur de l’euro par rapport au dollar

dépend des mouvements de

capitaux, donc de la politique monétaire

de chaque continent qui détermine

le taux d’intérêt des placements

à court terme, du rendement

des placements en Bourse et des

investissements directs, enfin du

d’euros de résultat net en moins à

Total et des centaines de millions au

constructeur aéronautique. Les couvertures

de change ne peuvent guère

protéger contre ces écarts. A l’usage,

les sociétés ont appris que ces

instruments financiers étaient loin

d’apporter une réponse satisfaisante.

Très onéreux, ils offrent une protection

limitée dans le temps, six

mois, un an, rarement plus et peuvent

même se révéler dangereux.

Aérospatiale (devenu EADS) a perdu

des millions d’euros à la suite de

couvertures de change qui avaient

été prises à contre-courant de l’évolution

monétaire.

Même s’ils produisent et vendent

en dollars, les grands groupes très

internationalisés connaissent depuis

un an les mêmes désagréments.

Au moment de la conversion

comptable, il est devenu très douloureux

de faire la conversion dollar-euro.

Tous ont dû afficher ces

derniers mois des baisses de 5 % à

15 % de leurs résultats nets en raison

de l’effet de change.

Mais les effets les plus douloureux

pour les entreprises sont commerciaux.

Et ils se font sentir de

plus en plus durement. Avec la chute

du dollar, les groupes européens

ont perdu en quelques mois une

montant des capitaux disponibles.

Or, nos continents n’ont ni la

même conjoncture, ni la même politique

économique et monétaire, ni

le même attrait pour les placements.

L’Europe et les Etats-Unis

sont des continents commercialement

fermés l’un vis-à-vis de l’autre

(ouverture proche de 10 %). Donc

le régime optimal, c’est le régime

flottant.

Comment rendre le marché

des changes moins instable ?

D’une part, il faut remarquer que

l’instabilité du marché des changes

n’est pas plus forte aujourd’hui

qu’hier, au contraire : le dollar pourrait

baisser plus rapidement qu’il ne

le fait. D’autre part, l’instabilité sur

le marché des changes est inhérente

au flottement. Les autorités

monétaires américaine et européenne

n’ont pas les moyens de lutter

contre cette instabilité. La Réserve

fédérale américaine et la Banque

centrale européenne détiennent

moins de 20 % des réserves mondiales,

qui elles-mêmes représentent à

peine quelques jours de transactions

sur les marchés. Les banques

centrales peuvent intervenir au

moment d’un renversement cyclique,

lorsque les cours s’éloignent

trop des parités de pouvoir d’achat,

ou lors de crises aiguës. Il serait illusoire

que les banques centrales

interviennent aujourd’hui pour

s’opposer à la baisse du dollar. Elles

y perdraient leurs réserves en quelques

jours. Dire que le secrétaire

américain au Trésor, John Snow,

puisse agir sur la tendance à moyen

terme du dollar, c’est croire que le

Père Noël apporte les cadeaux.

Enfin, pourquoi les banques centrales

asiatiques interviendraient-elles

pour empêcher l’envolée de

l’euro ? Ce n’est pas leur souci.

Une vraie piste, en revanche,

pour atténuer les effets déstabilisants

des variations monétaires

dans un monde bipolaire, serait

que les grands acteurs économiques

et financiers, pour échapper

au risque de change, travaillent

dans un panier d’euros et de dollars.

La réévaluation de l’euro

devrait favoriser ce changement de

comportement, notamment auprès

des pays producteurs de matières

grande partie de leurs avantages

compétitifs. Sur les marchés extérieurs,

leurs produits, même innovants,

même avec de fortes valeurs

ajoutées, ont du mal à rivaliser avec

leurs concurrents américains mais

encore plus asiatiques.

Pour tous les pays d’Asie, le dollar

est, depuis quarante ans, la monnaie

qu’ils utilisent dans leurs échanges

commerciaux. La Chine a même

arrimé depuis plusieurs années sa

devise, le yuan, au dollar. Entre ses

coûts salariaux et sa monnaie, elle

est hors d’atteinte de toute concurrence.

Les entreprises à forte maind’œuvre

comme le secteur du textile

se retrouvent en première ligne. En

Italie comme au Portugal, cette

industrie a sonné l’alarme, estimant

qu’il ne lui est plus possible de résister

face à la Chine. Les groupes,

notamment en France, qui ont massivement

délocalisé dans les pays du

Maghreb ou en Europe de l’Est,

disent aussi qu’ils ne peuvent plus

soutenir la comparaison.

Ces dégâts commencent à se faire

sentir directement sur le marché

européen. Dans toute l’Union, les

sociétés constatent chaque jour leur

baisse d’attrait face aux produits

importés. Il leur est difficile de chiffrer

pour l’instant leurs pertes de

premières ou des banques centrales

asiatiques ou des emprunteurs

latino-américains.

Vous ne croyez pas à une crise

majeure ?

Je n’y crois pas. On peut craindre

que les marchés surréagissent. Une

fois qu’ils ont franchi la parité de

pouvoir d’achat, ils risquent de s’en

éloigner assez fortement. Mais plus

ils s’en éloignent, plus la probabilité

qu’ils retournent vers ce cours d’équilibre

augmente ! Les fluctuations du

dollar se font autour de cette parité.

Mais espérer que nous y resterons

semble illusoire. Alors peut-être vaudrait-il

mieux parler d’instabilité des

changes et regarder la réalité en face

que de rêver de l’euro stable. Nous

devons vivre avec une monnaie très

fluctuante sans nous demander si

elle est forte ou faible. Crédible suffit.

Les Américains le savent, eux

dont le dollar est tantôt faible, tantôt

fort, sans qu’ils s’en offusquent.

L’émergence de la Chine comme

puissance économique bouleverse-t-elle

la donne monétaire

mondiale ?

Le yuan est la monnaie du cinquième

de la population mondiale.

La population active chinoise est

infinie par rapport à celle de ses

concurrents économiques. La

Chine a choisi un modèle de développement

par les exportations à

l’abri d’une monnaie sous-évaluée,

comme l’ont fait l’Allemagne de

1945 à 1965 et le Japon de 1965 à

« Le yuan émergera, sauf accident, dans une

ou deux dizaines d’années, comme monnaie

dominante dans la région asiatique. Il faudra

attendre pour cela que le système bancaire

chinois soit modernisé »

1985. De telles stratégies produisent,

à long terme, des monnaies

fortes, en raison des excédents de

balance des paiements. Le yuan

émergera, sauf accident, dans une

ou deux dizaines d’années, comme

monnaie dominante dans la région

asiatique. Il faudra attendre pour

cela que le système bancaire

chinois soit modernisé. D’ores et

déjà, sur le plan monétaire, la

Chine joue un rôle fondamental

puisqu’elle oblige les industriels

occidentaux à répercuter les progrès

de productivité dans les baisses

de prix, ce qui oriente vers l’inflation

zéro dans l’industrie.

Propos recueillis par

Pierre-Antoine Delhommais et

Serge Marti

parts de marché. Mais plus aucune

d’entre elles, même quand elles réalisent

80 % de leur chiffre d’affaires

dans la zone euro, ne peut plus affirmer

que le marché unique lui offre

une protection contre les mouvements

monétaires. La Commission

européenne semble aller dans leur

sens. Selon ses calculs, la hausse de

l’euro pourrait coûter un point de

croissance à l’Europe en un an.

BON RAPPORT

A 1,16/1,17 dollar pour un euro,

voire 1,20 dollar et un peu plus, les

entreprises jugent qu’elles sont

désormais loin du seuil normal de

compétitivité. Une grande majorité

d’entre elles estime que le bon rapport

est de 1 pour 1. Toute perspective

de renchérissement supplémentaire

est donc perçue comme une

catastrophe. Mais, désormais, elles

ne veulent plus exclure ce scénario.

Pour s’en prémunir, beaucoup

commencent à réétudier la localisation

de leurs productions, selon

une base simple : les ventes dans

une monnaie doivent être équivalentes

à la production. Plus question

donc de favoriser les zones de

production historiques. Schneider

(équipements électriques, qui fabriquait

ainsi 60 % de ses appareils en

La main tendue

« DE PLUS EN PLUS souvent, nos

importations viennent de l’étranger

et c’est dangereux pour notre économie.

» A l’époque – c’était le 25 septembre

2000 dans un discours officiel

–, la bourde de George W. Bush

avait déclenché l’hilarité chez ses

détracteurs et semé la consternation

parmi les partisans de l’ancien

gouverneur du Texas. En réalité, en

dépit de l’énormité de ce trait d’humour

involontaire, le président des

Etats-Unis n’avait peut-être pas

tout à fait tort.

Le danger pour la balance américaine

des paiements courants dont

le déficit a atteint 5,1 % du produit

intérieur brut au deuxième trimestre,

vient bien des importations

« venant de l’étranger » mais surtout

des importations de… produits

américains ! Un paradoxe longuement

détaillé par Alexandra Estiot,

économiste à BNP-Paribas dans la

dernière étude de conjoncture de cet

établissement sous le titre « Le déficit

courant des Etats-Unis est-il un

trou noir ? ». Au cours des dernières

années, le secteur manufacturier

américain a massivement délocalisé

ses usines à l’étranger. Résultat : l’appétit

des Américains pour les produits

manufacturés est de plus en

plus souvent satisfait par des biens

fabriqués par des entreprises américaines

à l’étranger.

L’auteur de l’article rappelle la

variation du solde de la balance des

paiements ces dernières années

mais aussi le changement important

intervenu dans les composantes

de ce solde qui se décompose

en échanges de biens, échanges de

services, solde des revenus et transferts

unilatéraux nets.

En une vingtaine d’années, le solde

de la balance américaine des

paiements est passé d’un léger

excédent de 0,1 % du produit intérieur

brut (PIB) en 1980 à un déficit

de 4,6 % fin 2002. Durant cette

période, les 4,7 points de dégradation

constatés au total résultent en

majeure partie (3,7 points) d’un déficit

explosif sur les échanges de

biens dont les importations ont été

multipliées par 14 entre 1982 et

Les entreprises paient au prix fort les fluctuations des cours

2002. « En résumé, les Etats-Unis

importent des chaussures américaines,

des pantalons américains, des

voitures américaines et même des

drapeaux américains », relève-t-on

dans ce document qui évoque aussi

la nécessite de prendre en compte

les deux termes du déséquilibre

lorsque l’on évoque le déficit de la

balance courante : entre la demande

intérieure et la production intérieure,

d’une part, entre l’épargne

intérieure et les investissements

intérieurs, de l’autre.

TIRER LE MAXIMUM

Quant à la dette des Etats-Unis

et à leur position débitrice croissante

vis-à-vis du monde extérieur,

évoquée par ailleurs, « il n’y a pas

de quoi s’inquiéter », indique-t-on.

Voilà qui devrait rassurer l’administration

américaine que l’on croyait

fragilisée vis-à-vis de ses partenaires

alors qu’elle est mobilisée sur

plusieurs fronts pour faire en sorte

que son économie et ses entreprises

continuent à tirer le maximum

de profit de l’extérieur.

C’est le cas de la difficile partie

de bras de fer engagée par Washington

avec les Quinze au sujet

des avantages fiscaux dont bénéficient

les sociétés américaines qui

font passer la facturation de leurs

exportations par des filiales souvent

installées dans des paradis fiscaux.

Un dossier dit des Foreign

Sales Corporations qui tourne à

l’avantage de Bruxelles. C’est aussi

le but de la visite en Europe de

James Baker, envoyé spécial du président

américain venu solliciter l’allégement

des 120 milliards de dollars

de dette de l’Irak au lendemain

de la capture de Saddam Hussein.

Au moment même où les entreprises

américaines raflent la majeure

partie des 18 milliards de dollars de

grands contrats accordés à ce pays

et dont sont écartés les « faux

amis » de l’Amérique, France, Allemagne,

Russie et Canada en tête !

Sans doute un autre trait d’humour

– toujours involontaire – de

George W. Bush mais qui, cette

fois, fait beaucoup moins rire.

zone euro mais n’en vendait que

40 %, a décidé de changer sa géographie

de production. Le groupe

est en train de fermer une partie

de ses usines en Europe pour en

ouvrir en Chine. Ces transferts

vont le conduire à supprimer plus

de 1 000 emplois en Europe dans

les prochains mois. Les équipementiers

automobiles, eux, déplacent

de nombreux sites de production

vers la République tchèque ou la

Pologne. Ces pays paraissent à de

nombreux industriels comme les

seules zones compétitives en Europe,

offrant à la fois, une main-d’œuvre

qualifiée et peu chère, une proximité

avec les marchés européens et

un refuge contre les renchérissements

de l’euro.

Même si les groupes industriels

n’excluent pas à court terme de

connaître de nouveaux affaiblissements

du dollar face à l’euro, tous

pensent que la situation retrouvera

un cours plus normal dans les prochains

mois. Mais certains retours

en arrière seront alors impossibles.

Les usines qui ont été fermées ne

seront pas rouvertes. La carte industrielle

de l’Europe risque d’avoir été

modifiée pour longtemps

Martine Orange


IV/LE MONDE/MARDI 16 DÉCEMBRE 2003

europe

LES COMMANDES DE L'INDUSTRIE REPARTENT

Entrées de commandes dans l'industrie,

variation par rapport au même mois de l'année précédente, en %

– 10

– 12

6 France

4 Allemagne

2

0

– 2

– 4

– 6

– 8

Avril Mai Juin Juillet Août Sept.

Source : Eurostat

UE 15

Italie 4,2

2,5

2003

– 1,7

a POUR LA PREMIÈRE FOIS depuis au moins six mois, l’évolution (par rapport

au même mois de l’année précédente) des commandes à l’industrie

est redevenue positive en septembre 2003 par rapport à septembre 2002.

L’indice des entrées de commandes dans l’industrie est un indicateur de

l’évolution de la demande de produits industriels et donne une idée de la

production future. Il complète les informations provenant de l’indice de

la production industrielle, qui mesure l’offre de l’industrie manufacturière,

dans le cadre d’une analyse du cycle économique. Cet indicateur se

réfère uniquement aux industries qui travaillent sur commandes, et non

à l’ensemble de l’industrie.

BOUSSOLE

LES INDICATEURS ÉCONOMIQUES INTERNATIONAUX « LE MONDE »/EUROSTAT

Production industrielle

(septembre 2003, en %) : sur un an

sur un mois

Prix à la consommation

(octobre 2003, en %) : sur un an

sur un mois

PIB en volume

(3 e trimestre 2003, en %) : sur un an

sur trois mois

Solde budgétaire (en %)

2002

Dette publique/PIB (en %)

2002

Solde commercial

extracommunautaire

(en milliards d'euros,

septembre 2003)

Investissement (FBCF)

(3 e trimestre 2003, en % ) :

sur trois mois

UE 15

– 1,5

– 0,4

1,8*

0,1*

0,6

0,4

– 1,9

62,3

– 0,5

– 0,6

EURO 12 ALL. BELG. ESPAGNE FRANCE ITALIE PAYS-BAS ROY.-UNI E.U. JAPON

– 1,8 – 3,2 – 2,9

– 0,1 – 1,4 – 1,7 – 2,9 – 0,9 n. d. n. d.

– 0,6 – 1,5 – 0,5 – 0,4 0,4 – 0,7 – 1,8 0 n. d. n. d.

(sept. 03)

(sept. 03)

2,0* 1,1 1,4 2,7 2,3* 2,8* 1,9* 1,4 2,0 – 0,2

(sept. 03) (sept. 03)

0,1* – 0,1 – 0,4 0,7 0,2* 0,3* – 0,2* 0,3 – 0,1 0,1

0,3 – 0,2 0,7 2,4 – 0,2 0,5 – 1,1 2,0 3,5 2,3

0,4 0,2 0,5 0,7 0,4 0,5 0,1 0,7 2,0 0,6

– 2,2 – 3,5 0,1 0,1 – 3,1 – 2,3 – 1,6 – 1,5 – 3,2**

– 8,0**

69 60,8 105,8 53,8 59 106,7 52,4 38,5 60,3** 141,9**

(août 03) (août 03) (août 03) (août 03) (août 03)

(mai 03) (mai 03)

8,5 10,4 2,6 – 3,4 – 0,9 1,4 2,0 – 8,0 – 38,7 1,7

(2 e trimestre

(2 e trimestre

(2 e trimestre (2 e trimestre

2003)

2003)

2003) 2003)

– 0,5 – 0,9 1,1 1,6 0,3 – 1,4 – 0,1 1,3 2,7 2,6

a PARMI LES ETATS MEMBRES pour lesquels des données sont disponibles,

les plus fortes hausses ont été observées au Portugal, en Allemagne et en

France (+ 4,2% chacun) et la plus forte baisse au Danemark (– 2,3 %).

* provisoire, **estimations,

pays émergents

LES INDICATEURS FRANÇAIS

Dernier mois

connu

Variation

sur un an

innovation

UNE MEILLEURE SANTÉ FINANCIÈRE POUR LE BRÉSIL

3,0

2,8

2,6

2,4

2,2

2,0

1,8

1,6

1,4

1,2

1,0

Taux de base bancaire, en %

(échelle de gauche)

Croissance du PIB, en %

(échelle de droite)

T 1 T 2 T 3 T 4 T 1 T 2 T 3 T 4 T 1 T 2 T 3 T 4 T 1 T 2 T 3 T 4 T 1 T 2 T 3 T 4 T 1 T 2 T 3 T 4 -2

1998 1999 2000 2001 2002 2003

Source : CDC-Ixis

a LA POLITIQUE ORTHODOXE suivie au Brésil par le président Lula depuis son

arrivée au pouvoir s’est traduite par une amélioration sur le plan monétaire

et financier. L’inflation a ralenti. La baisse des taux d’intérêt domestiques,

poursuivie à partir de la mi-2003 à un rythme plus soutenu que prévu, ainsi

que la réappréciation du taux de change ont conduit à la diminution du

ratio dette publique sur produit intérieur brut (PIB). Parallèlement, les primes

de risque sur la dette obligataire souveraine continuent à baisser.

a EN 2004, LES AUTORITÉS devront convertir ces signes encourageants en

une dynamique de croissance soutenue.

5

4

3

2

1

0

-1

Consommation des ménages

*Solde de réponses, CVS, en %

Source : Insee, Douanes

Taux d'épargne

Pouvoir d'achat des ménages

Commerce extérieur

(en millions d'euros)

Créations d'entreprises

** en glissement

+ 1,6 %

(oct. 03)

16 %

(T2/03)

0,9 %

(T2/03)

922

(sept. 03)

Enquête mensuelle sur le moral

des ménages * – 30

(nov. 03)

Enquête mensuelle dans l'industrie *

Opinion des chefs d'entreprise

sur les perspectives générales de production

Défaillances d'entreprises

par date de publication

– 3

(nov. 03)

25 167

(oct. 03)

3 098

(juin 03)

+ 4,6 %

– 0,5 %

(T2/03 - T3/02)

0,8 %

(T2/03 - T3/02)

– 11,8 %

– 12

– 30 %

(entre juin 03

et nov. 03)

+ 6,9 %**

+ 2,7 %**

TOUTES CONNECTÉES...

Les TIC les plus utilisées en entreprises, en % des entreprises industrielles

(hors agroalimentaires) de 20 salariés

100

Source : Sessi

Microordinateur

Connexion

Internet

Courrier

96

90

électronique

Minitel

Téléphones mobiles

69

65

Gestion intégrée

Site (en propre)

55

52

43

Echange de données

Intranet

34

Logiciel collecticiel

13

10

10

Procédures de travail

Numéro Vert

Centre

d'appels

a LES TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION (TIC) se sont

spectaculairement développées dans les entreprises françaises

entre 1999 et 2002, selon une étude du Service des études et des statistiques

industrielles (Sessi) du ministère de l’économie et des finances.

95 % sont désormais connectées à Internet, contre 69 % trois ans

plus tôt.

a LE COMMERCE ÉLECTRONIQUE démarre néanmoins lentement dans ce secteur.

Seulement 10 % des entreprises disposent d’un site permettant la

commande en ligne.

5

UN CHIFFRE

1,94

c’est le poids (évalué

en % du PIB),

que représente

la taxation locale

sur l’entreprise

Selon une enquête de l’Institut

de l’entreprise, les sociétés

françaises ont subi, de 1984 à

2000, un alourdissement de la

taxation locale lié à l’extension

de la décentralisation.

Sur la période étudiée, la France

est devenue celui des grands

pays industrialisés où le poids

cumulé de la taxe professionnelle

et du foncier bâti (pour les

entreprises) est le plus lourd :

1,94 % du produit intérieur brut

(PIB) contre 1,9 % pour l’Italie ;

1,88 % pour les Etats-Unis,

1,78 % pour la Grande-Bretagne

et 1,59 % pour l’Allemagne.

Cette réalité française, note

l’Institut de l’entreprise, va à l’encontre

de la tendance actuelle

constatée à l’étranger où « il existe

plutôt une remise en cause de la

taxation locale de l’entreprise sur

ses bénéfices ».

L’organisme patronal craint,

de plus, que la constitutionnalisation

du principe de l’autonomie

financière et donc fiscale

des collectivités locales ne

conduise à une augmentation

des prélèvements obligatoires.

D’ailleurs, selon l’étude qui pointe

« la très grande inégalité de la

répartition de la pression fiscale »,

« il y a eu une dérive des taux de

la taxe professionnelle » dans une

quinzaine de départements.

La Corée du Sud échappe à la récession

les exportations

vers la région

asiatique et une

augmentation de

la consommation

des ménages

soutiennent

l’industrie

Les craintes d’une récession

en Corée du Sud ont

été écartées par la publication,

fin novembre, du

produit intérieur brut

(PIB) du troisième trimestre,

qui a progressé de 2,3 % sur un

an. La croissance devrait ainsi avoisiner

3 % cette année et probablement

approcher 5 % en 2004.

L’année démarrait pourtant mal.

Après les 6,3 % de croissance en

2002, le ralentissement était attendu

mais les indicateurs conjoncturels

publiés au début de l’année ont

fait craindre le pire. La consommation

privée, après une envolée en

2002 largement alimentée par l’explosion

du crédit, s’est effondrée au

premier semestre. Les mesures restrictives

prises par le gouvernement

pour limiter les risques de surendettement

des ménages conjuguées à

l’essoufflement prévu du cycle de

consommation de biens durables

expliquent ce revirement.

Par ailleurs, plusieurs événements

extérieurs ont contribué à assombrir

ce tableau. Dans une conjoncture

LA CROISSANCE REDÉMARRE

16

14

12

10

8

6

4

2

0

PIB en glissement annuel

-2

2000 2001 2002 2003

Source : Banque de Corée

économique mondiale morose, le

conflit irakien au premier trimestre,

l’épidémie de pneumonie atypique

(SRAS) au deuxième, et la montée

des tensions en Corée du Nord ont

sapé progressivement la confiance

des Sud-Coréens. Enfin, le scandale

de SK Global, quatrième chaebol

(conglomérat) du pays, et la virulence

des conflits sociaux concernant les

cheminots, les routiers et les banques

ont mis à mal, durant l’été, une

équipe gouvernementale aux affaires

depuis mars.

C’était cependant sans compter

sur l’aptitude de l’économie sudcoréenne

à rebondir en s’appuyant

sur sa capacité exportatrice et sur

une politique économique active.

Les exportations ont contribué positivement

à la croissance tout au

long de l’année. Leur progression

s’accélère depuis le troisième trimestre

qui marque la fin de la psychose

liée au SRAS. Les échanges extérieurs

constituent ainsi le véritable

moteur de la reprise actuelle. C’est

essentiellement la région Asie qui

offre des débouchés aux Sud-

Exportations nettes

Coréens : les échanges avec le monde

chinois représentent à présent

un flux équivalent à celui avec les

Etats-Unis. Avec les autres pays de la

région (Malaisie, Thaïlande, Australie

et Inde), les volumes échangés

demeurent plus modestes mais leur

progression est particulièrement

dynamique. Cela confirme l’autonomie

grandissante de la zone asiatique,

qui alimente la croissance de

chacune des économies, avec en tête

le marché chinois bien sûr. Cela relativise

aussi les effets de la faiblesse

du dollar et du yuan, d’autant que

l’accélération des exportations vers

l’Europe et le Japon compense largement

la stagnation des échanges

avec les Etats-Unis.

La politique économique menée

par le gouvernement a également

contribué à soutenir l’activité.

Deux collectifs budgétaires ont été

adoptés en août et septembre pour

soutenir la demande intérieure. Ils

incluaient des travaux d’infrastructure,

des baisses de TVA sur certains

biens de consommation ainsi

que des déductions fiscales pour

les dépenses d’investissement.

Parallèlement, la politique monétaire

s’est assouplie avec un nouvel

abaissement de 25 points de base

des taux d’intérêt directeurs, en

juillet, à 3,75 %. Enfin, les banques

ont été autorisées à réduire leurs

ratios de capital (ratio Cooke), de

10 % à 9 %, et à utiliser les fonds

dégagés (environ 50 milliards de

dollars) pour accroître leurs crédits

aux entreprises.

Cet ensemble de mesures semble

avoir porté ses fruits. La reprise se

confirme pour le quatrième trimestre

: les exportations continuent

d’accélérer et tirent la production

industrielle qui se redresse depuis le

mois de septembre. Mais, outre les

commandes de l’étranger, l’industrie

bénéficie également d’une

embellie de la consommation des

ménages et d’un investissement

domestique de plus en plus ferme.

Ainsi, même si la consommation

privée est restée en baisse au troisième

trimestre, il semble que le choc

du surendettement de 2002 soit en

passe d’être résorbé. Les compagnies

de cartes de crédit ne sont pas

tirées d’affaire (comme en témoignent

les difficultés de LG Card),

mais le nombre de faillites personnelles

continue d’augmenter moins

rapidement. Les ventes au détail,

en baisse depuis le début de l’année,

se stabilisent depuis septembre

et les dépenses des ménages en

zones urbaines ont affiché une

hausse de plus de 7 % cet été.

Quant à l’investissement des entreprises,

il ne s’est à aucun moment

contracté : un quart du revenu

national a continué d’être alloué

aux dépenses en capital afin d’assurer

la croissance future du pays.

Excédent budgétaire (3 % du

PIB), excédent courant (2,5 milliards

de dollars), pléthore de réserves

en devises (150 milliards de dollars),

la solidité financière du pays

assure de bonnes perspectives à

moyen et à long termes. Le projet

de budget pour 2004 conserve l’objectif

de soutenir l’activité, avec une

augmentation de 2 % des dépenses.

Le solde budgétaire n’en demeurera

pas moins excédentaire au cas où

les problèmes toujours latents de

certaines compagnies de cartes de

Excédent budgétaire (3 % du PIB), excédent

courant (2,5 milliards de dollars), pléthore

de réserves en devises (150 milliards de dollars),

la solidité financière du pays assure de bonnes

perspectives à moyen et à long termes

crédit et de certains chaebols toujours

fragiles nécessiteraient une

intervention des pouvoirs publics.

Cette prudence vient aussi – et peutêtre

surtout – du risque, plus inquiétant

mais plus diffus, d’une « implosion

» de la Corée du Nord qui

déboucherait fatalement sur une

très coûteuse réunification.

Véronique Seltz

(CDC-Ixis Risques-pays)


trois rapports

parlementaires

dénoncent

la rigueur

infligée

au budget

de la coopération

La France, en tant que premier

créancier des pays

pauvres, est aussi le pays

qui fait le plus gros effort

d’annulation de dettes.

Sur l’ardoise d’environ

50 milliards de dollars que les

bailleurs de l’aide publique au développement

(APD) ont promis d’effacer

dans le cadre de l’initiative pour

les pays pauvres très endettés

(PPTE), Paris devrait concourir à

hauteur de 20 %, soit deux fois plus

que l’Allemagne ou les Etats-Unis et

cinq fois plus que le Royaume-Uni.

Cet effort explique en grande partie

la hausse de l’APD affichée depuis

2002. Il permet à la France de retrouver

le quatrième rang mondial au

sein des principaux bailleurs, avec

une contribution égale à 0,43 % du

produit intérieur (PIB) contre

0,32 % en 2000, un des plus bas

niveaux historiques.

L’engagement du président Jacques

Chirac, qui en a fait une des

priorités de son second mandat, est

de porter cette contribution à 0,5 %

du PIB en 2006 alors que la moyenne

des quinze pays de l’Union européenne

devrait atteindre 0,39 %.

Le montant des allégements de

dette a ainsi doublé en deux ans,

passant de 1,14 milliard d’euros en

2002 à 2,06 milliards dans le projet

de loi de finances 2004. Il représentera

donc, l’an prochain, près de 30 %

du total de l’APD, dont le budget

total a été fixé à 6,8 milliards

d’euros.

Mais, dans le même temps, les supports

traditionnels de l’APD seront à

l’inverse soumis au régime sec. A

quelques semaines d’intervalle, trois

Le Gabon commence à penser

à l’après-pétrole

le fmi prône

l’ouverture

de l’économie

et la promotion

de l’investissement

privé

Le Gabon est confronté à

un phénomène inéluctable.

Les puits de pétrole

s’assèchent. La production

est passée de 18,5 à

12,5 millions de tonnes,

entre 1997 et 2002. Et si de nouveaux

gisements ne sont pas découverts,

elle va diminuer de moitié

dans les cinq ans à venir. Ce qui risque

de déclencher un séisme dans

l’économie, totalement dépendante

de cette matière première. « Pendant

les trente dernières années, l’or

noir a représenté 30 % du produit

intérieur brut (PIB), plus de 60 %

des ressources budgétaires et 70 % à

80 % des recettes à l’exportation »,

indique Paul Toungui, le ministre

de l’économie et des finances. Et

bien que le Gabon fasse partie des

pays à revenus intermédiaires, les

indicateurs sociaux y sont comparables

à ceux des pays à revenus

faibles sans qu’il y ait eu, comme

dans d’autres pays d’Afrique centrale,

le moindre conflit meurtrier

qui explique les piètres résultats

d’un pays dont le président, Omar

rapports parlementaires – ceux

d’Henri Emmanuelli (PS) et de Jacques

Godfrain (UMP) pour les commissions

des finances et des affaires

étrangères de l’Assemblée nationale,

et celui de Michel Charasse pour la

commission des finances du

Sénat – dénoncent les dégâts de la

« régulation budgétaire » dont font

les frais les crédits d’intervention et

les subventions allouées à la coopération

depuis deux ans. « L’ampleur

de la régulation budgétaire constatée

au cours des deux dernières

années porte préjudice à la sincérité

des inscriptions budgétaires et introduit

de grandes difficultés de gestion

pour certains opérateurs, en particulier

le Fonds de solidarité prioritaire

(FSP) et l’Agence française de développement

», écrit Michel Charasse

dans le rapport présenté le

20 novembre. « Dans le cas du FSP,

la cessation des paiements est dans

ces conditions atteinte un peu plus

tôt chaque année : à la fin de l’année

en 2001, en septembre pour 2002 et

en mai en 2003. » Les gels et les

annulations de crédits décidés en

cours d’année ont ainsi souvent

abouti à amputer les moyens supplémentaires

affichés dans les lois

de finances initiales.

Les organisations non gouvernementales

(ONG) ont été en première

ligne. « En 2003, nos crédits ont été

coupés de 25 % à 30 %, confirme

Régis Mabilais, de Coordination

Sud, l’association qui regroupe plus

d’une centaine d’ONG d’appui au

développement. Ces gels affectent

gravement les capacités d’intervention

sur le terrain et vont jusqu’à mettre en

péril la pérennité de certaines associations.

» La France, avec un montant

d’APD mise en œuvre par les ONG

de seulement 0,65 %, se situe en dernière

position en Europe, où la

moyenne atteint 5,1 %.

Bongo, est solidement installé au

pouvoir depuis 1967.

Le Gabon exploite certes d’autres

ressources, comme le bois et le manganèse.

Mais c’est à peu près tout.

A peine 1 % des terres arables sont

cultivées. Les produits alimentaires

doivent être importés. Les tomates

viennent d’Afrique du Sud, les pommes

de terre de France… Au total,

80 % de la consommation locale est

importé. Et l’épuisement des ressources

pétrolières hypothèque

d’autant plus l’avenir des quelque

1,2 million d’habitants que l’Etat

est très endetté. Un Fonds pour les

générations futures avait bien été

créé en 1998, à l’instar de ce qui se

fait en Norvège ou au Koweït et

10 % des recettes pétrolières devaient

y être versés. Mais ce compte

est vide.

PÉRIODE PROBATOIRE

« Quand il a fallu rembourser les

arriérés non rééchelonnés de la dette

multilatérale, nous avons dû piocher

dans ce fonds avec l’accord du

Fonds monétaire international

(FMI) », explique le ministre de

l’économie. Pour ce qui est de la

dette envers le Club de Paris, le

Gabon espère négocier un accord

de rééchelonnement mais, au préalable,

il doit finaliser un accord

avec le FMI. Or la partie n’est pas

gagnée. Le Fonds a suspendu son

aide en avril 2002 et il ne la reprendra

qu’à l’issue d’une période probatoire.

D’octobre à fin décembre,

le pays est sous surveillance

pour un accord de référence. Et si

tout va bien, les négociations

reprendront fin janvier 2004 pour

Dans ces conditions, c’est aussi

avec un certain scepticisme que les

parlementaires commentent, par

exemple, l’augmentation annoncée

de 25 % du budget du Fonds de solidarité

prioritaire pour 2004. Ce

fonds finance, uniquement par

dons, des projets dans la zone de

solidarité prioritaire, qui comprend

54 pays. Depuis deux ans, les pays

en situation de postconflit, comme

l’Afghanistan, peuvent aussi en

bénéficier. « Au total, on ne peut

que constater le double langage du

gouvernement : d’un côté, l’aide

publique est qualifiée de priorité gouvernementale

; de l’autre, on continue

à s’en servir comme variable

d’ajustement budgétaire en comptant

sur la mécanique des annulations

de dette pour atteindre les

objectifs de pourcentage du PIB, en

flagrante rupture avec le principe

d’additionnalité des annulations de

dette », souligne, pour sa part, Henri

Emmanuelli. A l’origine, les remises

de dette consenties aux pays les

plus pauvres devaient en effet venir

s’ajouter à l’aide consentie par

ailleurs.

l’octroi d’un crédit de confirmation.

La France a eu beau plaider

la cause du Gabon, le FMI n’avance

qu’à petits pas, au vu des réformes

réalisées.

Réduire le train de vie de l’Etat

est ainsi devenu un impératif. Le

Fonds pense notamment que quatre

cents conseillers à la présidence,

c’est un peu trop. Quarante doivent

suffire ! Et d’une manière

plus générale, l’accent doit être

mis sur la transparence et la bonne

gouvernance. Deux vertus qui ne

font pas bon ménage avec l’or noir,

comme on l’a vu avec le procès Elf,

cette année. Elf-Gabon était dans

le collimateur des juges qui ont suivi

les détours empruntés par l’argent

du pétrole pour servir non pas la

cause du développement, mais des

intérêts personnels. L’un des accusés,

André Tarallo, l’ancien président

d’Elf Gabon, a bien soutenu

que ses investissements immobiliers

somptuaires ou ses achats

d’œuvres d’art étaient des « placements

» réalisés au profit du président

Bongo pour lequel il constituait

« une sorte de caisse d’épargne

confidentielle ». Mais il a laissé les

juges incrédules et ulcéré le chef de

l’Etat gabonais.

Maintenant, l’argent ne coule

plus à flots. L’heure est à la rigueur

budgétaire et à la diversification

de l’économie. A cet effet, une opération

de séduction a été lancée

auprès des investisseurs étrangers.

Le chef de l’Etat et huit de ses

ministres sont venus à Paris pour

les premières Journées économiques

France-Gabon, les 8 et

9 décembre. « Nous ne voulons plus

FOCUS

L’annulation de la dette des pays pauvres

dope l’Aide publique au développement

UN EFFORT ACCRU

« Les gels de crédits affectent gravement

les capacités d’intervention sur le terrain

et vont jusqu’à mettre en péril la pérennité

de certaines associations »

Evolution en France de l'Aide Publique au développement en % du PIB

0,6

0,5

0,4

0,3

0,57

Source : PLF 2004

0,43

RÉGIS MABILAIS, COORDINATION SUD

0,35

0,32

0,43

1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 04

Le gouvernement n’est pas seulement

épinglé sur sa stratégie. Il l’est

aussi sur ses pratiques comptables.

Et, sur ce chapitre, les parlementaires

s’appuient sur les critiques du

comité d’aide au développement

de l’Organisation de coopération et

de développement économiques

(OCDE) formulées depuis plusieurs

années à l’occasion de l’examen de

la politique de coopération de la

France.

La dispersion des crédits à la coopération

sur douze ministères rend

très difficile l’évaluation de la politique

de l’APD. Ce manque de lisibilité

est encore accentué par l’importance

des annulations de dette qui transitent

partiellement par le budget et

beaucoup par les comptes spéciaux

du Trésor. Selon le rapport

de la commission des finances de

l’Assemblée, « seulement 15 % des

annulations de dette sont imputés

sur des chapitres budgétaires et

donc portés à la connaissance du

Parlement lors de la discussion de la

loi de finances ».

La réorganisation du budget de

l’Etat par missions, comme le prévoit

la loi organique relative aux lois

de finances (LOLF) adoptée en 2001,

est censée mettre de l’ordre dans ce

maquis souvent inextricable. Reste

encore à la mettre en œuvre. Car si

le principe en est admis par les deux

plus gros ministères concernés, celui

des finances et le Quai d’Orsay, le

projet est concrètement loin d’être

bouclé.

Laurence Caramel

être sous la dictature du pétrole », a

expliqué Jean Ping, le ministre des

affaires étrangères. Pour diversifier

l’économie, les autorités gabonaises

privilégient l’exploitation

des bois tropicaux, le développement

de l’écotourisme et du tourisme

classique avec la construction

envisagée d’une marina à

Libreville, ainsi que la mise en

valeur des autres ressources minières,

manganèse, or, diamant…

Les opérateurs étrangers sont

aussi sollicités pour la privatisation

des entreprises encore sous le

contrôle de l’Etat, comme les

grands hôtels, le chemin de fer et

Gabon Telecom. Dans cette optique,

le Gabon a fait des efforts.

« Nous avons mis en place une charte

des investissements ainsi qu’un

cadre juridique et fiscal, nouveau »,

a souligné M. Ping.

C’est une façon de répondre

aux vœux du FMI qui juge essentielles

l’ouverture de l’économie

et la promotion de l’investissement

privé. Cela peut aussi être le

moyen d’accroître les chances

d’un rééchelonnement de la dette

publique extérieure, qui, fin 2002,

représentait 63 % du PIB. Car,

« faute d’un accord avec le FMI, le

Gabon ne pourra obtenir de nouveaux

crédits qu’en gageant sa production

pétrolière future », note

Ian Garry, chercheur à l’association

Catholic Relief Services. « Et

ceci, dit-il, est une très mauvaise

affaire pour les pays en développement,

comme le montre le cas du

Congo et de l’Angola. »

Brigitte Breuillac

PENSÉE ÉCONOMIQUE

par Jean-Marc Daniel

Le professeur

Rossi

OUBLIÉE pour la rentrée universitaire,

la révolte de naguère sur la

nature de l’enseignement de l’économie.

Pourtant, cette contestation

avait des précédents fameux

puisque, dès les débuts de cet

enseignement, Pellegrino Rossi,

le successeur au Collège de France

de Jean-Baptiste Say, a dû faire

face à une forte opposition. Celleci

était, en fait, autant dirigée

contre sa personne que contre

ses cours.

Pellegrino Rossi naît le 13 juillet

1787 à Carrare en Italie. Sa jeunesse

se passe dans une Italie

française, au sein d’une famille

acquise à Napoléon I er . Après des

études de droit, il devient magistrat

puis avocat à Bologne. A la

chute de l’Empire, il se réfugie à

Genève. Un beau mariage, une

réelle compétence juridique, un

grand art de la séduction et voilà

cet Italien, né catholique, nommé

professeur de droit à Genève

et élu dans les instances dirigeantes

du canton. Il collabore à la

revue Annales de législation et de

jurisprudence comme juriste et

rencontre à cette occasion Sismondi,

qui le conseille dans une

première approche de l’économie

politique.

Très investi dans la politique

genevoise, il participe aux débats

sur la réforme constitutionnelle

en Suisse. Déçu du rejet final en

1832 d’un texte que l’histoire a

retenu sous le nom de « Constitution

Rossi », poursuivi par ses

créanciers, il gagne Paris. Il sollicite

une place auprès du ministre

de l’instruction publique, François

Guizot, qui est un de ses

amis. La mort de Jean-Baptiste

Say a laissé vacante la chaire

d’économie du Collège de France.

Son gendre, Charles Comte,

semble incontournable. Il faut

dire que l’enseignement de l’économie

au XIX e

siècle est une

affaire de gendre : Adolphe Blanqui,

un proche de Say, transmet

son enseignement à l’Ecole supérieure

de commerce de Paris à

son gendre Joseph Garnier, et

Paul Leroy-Beaulieu succède au

Collège de France à son beaupère,

Michel Chevalier, en 1879.

Néanmoins, désireux de marquer

son autorité, Guizot impose

Rossi bien que celui-ci ne soit ni

français ni économiste.

Les premiers cours ont lieu

sous les quolibets. Rossi envisage

de démissionner et demande à

Guizot un enseignement en droit

– qu’il obtient en 1834. Pourtant,

d’abord par amour-propre, puis

par goût, il continue de professer

l’économie jusqu’à son accession

à la pairie en 1840, laissant alors

sa place au polytechnicien Michel

Chevalier.

Le cours de Rossi est avant tout

un exposé clair des idées du Britannique

David Ricardo. Il le

publie dans un livre intitulé Cours

d’économie politique qui reste, à

ce jour, une des présentations en

français les plus accessibles et les

plus fidèles de Ricardo. Dans une

économie politique française

dominée par les héritiers de Say,

Rossi assure la diffusion des théories

de l’école classique anglaise.

Outre Ricardo, il contribue à une

meilleure connaissance de Thomas

Robert Malthus et de son

Essai sur la population dont il rédige

une préface restée célèbre.

Rossi retire de sa lecture de

Ricardo une distinction entre ce

qu’il appelle « l’économie politique

appliquée », telle que les Français

la pratiquent, c’est-à-dire

l’établissement de règles pratiques

de politique économique, et

« l’économie politique rationnelle

», qui adopte le formalisme

et la démarche des sciences exactes

pour s’abstraire des apparences

de l’immédiateté. C’est ainsi

que certains hommes politiques

et dirigeants économiques défendent

le protectionnisme… dans l’illusion

de préserver l’emploi. Mais

quiconque l’analyse de façon

« Outre Ricardo, l’économiste

contribue à une meilleure

connaissance

de Thomas Robert Malthus

et de son “Essai

LE MONDE/MARDI 16 DÉCEMBRE 2003/V

sur la population” dont il rédige

une préface restée célèbre »

scientifique ne peut qu’y voir une

cause de stagnation par augmentation

de la rente, baisse des profits

et donc réduction des capacités

d’investissement.

On ne saurait néanmoins

réduire Rossi à une simple paraphrase

de Ricardo. Il donne une

version originale de l’égalité

offre/demande. Pour lui, la

demande est un mécanisme complexe

de hiérarchisation des

besoins en permanent ajustement.

Or l’offre, qui a une évolution

lente, s’adapte avec retard à

la demande. Le marché conduit

plus à un déséquilibre dynamique

qu’à un équilibre concurrentiel

stable. Sa vision de l’entreprise

aura des continuateurs illustres.

Il la considère autant comme une

construction juridique que comme

une nécessité économique. Il

se demande si, économiquement

parlant, il ne serait pas plus efficace

que les travailleurs choisissent

le statut d’artisan plutôt que

celui de salarié, vendant des produits

au lieu de vendre des heures

de travail. L’économiste américain

Ronald Coase établira à partir

des mêmes questions une

théorie de la firme qui lui vaudra

le prix Nobel en 1991.

En 1845, Pellegrino Rossi est

nommé ambassadeur de France à

Rome. A la mort du très réactionnaire

pape Grégoire XVI, il favorise

l’élection de Pie IX à qui il

conseille une politique de modernisation

progressive. 1848, printemps

des peuples, hibernation

de la version du libéralisme à

laquelle adhère Rossi. Le 13 mars,

Metternich fuit Vienne, l’Italie se

soulève. Le 12 avril, Rossi, créature

de Louis-Philippe, n’est plus rien.

Le 15 novembre, il est assassiné,

deux mois après sa nomination

au poste de ministre de l’intérieur

du Vatican par Pie IX. Les

révolutionnaires voulaient des

ruptures et non les réformes qu’il

proposait. Il reste l’un des rares

professeurs d’économie morts

pour leurs idées…

Jean-Marc Daniel est professeur à

l’ESCP-EAP.


VI/LE MONDE/MARDI 16 DÉCEMBRE 2003

TRIBUNES

LIVRES

Le salut

par la culture

> LE TIERS-MONDE QUI RÉUSSIT

de Philippe d’Iribarne (éditions Odile Jacob, 273 p., 22,50 ¤).

FAUT-IL CONTINUER d’opposer

universel et local, mondialisation

et respect des cultures, modernité

et tradition ? Philippe d’Iribarne

pense depuis longtemps le contraire.

Directeur de recherches au CNRS,

il s’est spécialisé dans l’étude de

l’influence des différentes cultures

sur les modèles de développement.

Cultures et mondialisation

(Seuil, 1998), coécrit avec une équipe

du CNRS, relatait, en son temps,

des expériences diverses d’acclimatation

de cultures d’entreprises

aux quatre coins du monde.

L’auteur nous livre ici une synthèse

de ses derniers travaux, dont il

prend toujours soin d’indiquer,

avec une louable honnêteté, qu’ils

sont ceux de plusieurs personnes

et non d’une seule.

« NÉOCOLONIALISME »

« En général, écrit Philippe d’Iribarne,

[les responsables ou les

citoyens ordinaires] sont très désireux

que leur pays se modernise

économiquement. Et simultanément,

ils tiennent à leur identité, à

leur culture. Ils ont le sentiment

que, sous couvert de mondialisation,

un néocolonialisme rampant

tente de leur imposer des pratiques

qui leur sont profondément étrangères,

les menaçant de leur faire

perdre leur âme. »

Le tiers-monde peut réussir, estime

l’auteur. Mais il faut pour cela

que se mette en place une « alchimie

» entre modernité et tradition.

Trop souvent encore, regrette-t-il,

« une sorte de fondamentalisme

modernisateur, drapé dans ses certitudes,

se dresse, raideur contre raideur,

bonne conscience contre bonne

conscience, dénonciation contre

dénonciation, face aux fondamentalismes

réactionnaires ».

par Philippe Arnaud

Les recherches qu’a dirigées Philippe

d’Iribarne ont porté sur trente

pays. Dans un souci pédagogique,

l’ouvrage présente essentiellement

quatre cas d’entreprises industrielles

installées dans un pays du Sud,

qu’il qualifie lui-même, avec une

pointe d’humour, de success stories

: une entreprise agroalimentaire

mexicaine, une société marocaine

de composants électriques,

un groupe pétrochimique d’Argentine,

et enfin une entreprise publique

de distribution d’électricité au

Cameroun.

En Argentine, par exemple, la

lutte contre la corruption et les

« groupes mafieux » est la priorité.

L’auteur montre concrètement

comment, peu à peu, l’idée d’une

charte d’éthique a avancé dans

l’entreprise, « sur fond de référence

à la religion et à l’honneur » ; ce

qui n’empêche pas « un grand flou

dans l’appréhension des frontières

pratiques de l’honnête et du malhonnête

» de perdurer. Au Maroc,

une firme a mis en place une

démarche de qualité totale avec

d’autant plus d’efficacité qu’elle

s’accordait avec la culture musulmane.

Au Cameroun, la réforme

du service public s’est faite en s’appuyant

sur la culture africaine. Les

recettes occidentales toutes faites

n’auraient pas fonctionné…

Pour chaque cas étudié, Philippe

d’Iribarne observe que l’innovation

était possible. Ces entreprises

du Sud ont su s’écarter des formes

de management « qui laissent

encore souvent trop de place à

l’autocratie et à la corruption ».

Elles ont inventé des voies originales.

Elles constituent autant de

nouveaux modèles, microéconomiques,

certes, mais divers et

féconds.

Avec la suspension du

pacte de stabilité

depuis la réunion

Ecofin du 25 novembre,

la France et l’Allemagne

ont réussi à

« convaincre » les ministres des

finances de la zone euro de la nécessité

d’apprécier l’objectif d’équilibre

des finances publiques sur le moyen

terme et hors aléas conjoncturels

– laissant ainsi plus de marges de

manœuvre à des gouvernements

confrontés à la crise. Résultat : l’Allemagne

va afficher, sans craindre

semble-t-il les sanctions de la Commission

européenne, un déficit bien

supérieur à la limite pour la deuxième

année consécutive et qui, de toute

évidence, ne pourra pas être

redressé avant 2005. Est-ce pour

autant condamnable ?

Face aux piètres résultats de l’économie

allemande depuis 2001, il est

difficile d’imposer à cette dernière

une rigueur qui ne viendrait que renforcer

sa panne de croissance

– d’autant que, depuis plus de dix

ans, l’Allemagne paie sa réunification

au prix fort. La perte de compétitivité

découlant de l’union monétaire

entre l’Allemagne de l’Ouest et

celle de l’Est a petit à petit fait perdre

les bénéfices d’une économie

saine et forte élaborée au fil des

années par la République fédérale

d’Allemagne. Entre 1992 et 2002, le

produit intérieur brut (PIB) allemand

n’a pu progresser que de

1,4 % l’an, contre 2,6 % sur les vingt

années antérieures.

Cette réunification a eu un coût

sans précédent mais, à terme, le jeu

en valait la chandelle. L’Allemagne

réunifiée avec plus de 80 millions

d’habitants constitue le poids lourd

de l’Europe, et ses perspectives de

croissance peuvent reposer sur une

partie du pays en reconstruction

– générant un potentiel non négligeable.

Néanmoins, les contraintes

auxquelles a été confronté ce pays

ont propagé, au début des

années 1990 au sein de l’Union et

notamment en France, un nécessaire

durcissement des taux dont, au

passage, l’Hexagone aurait pu se passer.

En outre, malgré la bataille pour

Allemagne : rigueur

ou rigidités masochistes ?

par Stéphanie Baugas Villers

la réussite de cette réunification, l’enlisement

économique s’est fait jour à

l’aube de ce nouveau siècle.

Dans cette situation, l’Allemagne

tente à nouveau de relever le défi.

Le chancelier Gerhard Schröder se

lance à travers l’Agenda 2010 dans

des réformes structurelles visant à

réduire les dépenses publiques et à

restaurer la compétitivité du pays.

Actuellement, les dépenses en

matière de Sécurité sociale représentent

50 % des dépenses du gouvernement

– plaçant ainsi l’Allemagne

au deuxième rang des pays de l’Organisation

de coopération et de

développement économiques

(OCDE), derrière la Suède. Cet

imposant programme de réformes

lancé cette année fait suite à une

vaste campagne de baisses d’impôts

amorcée en 2001, qui se prolongera

jusqu’à l’année prochaine.

Aujourd’hui, si les bénéfices de cette

réforme fiscale se font attendre,

l’urgence de la réduction des prestations

en matière de santé, de retour

à l’emploi et de retraite semble en

partie acceptée par les entreprises

et les ménages.

Compte tenu de l’enlisement de la

demande interne, l’évolution de la

croissance dépend en partie de celle

de la demande externe. Le commerce

extérieur a contribué à près de

30 % à la croissance annuelle sur la

période 1991-2001. Or, du fait de sa

forte spécialisation sectorielle, l’Allemagne

semble mieux profiter ces

derniers temps que la France de la

reprise mondiale. Les premières restructurations

industrielles et réformes

structurelles ont l’air de porter

leurs fruits. Avec un taux d’ouverture

aussi important (58 % des exportations

totales hors zone euro), et

pour partenaire incontournable les

Etats-Unis, le taux de change de

l’euro constitue une variable non

négligeable outre-Rhin.

Pourtant, au moment de l’avènement

de l’euro, nombreux étaient

ceux qui affirmaient que, dans une

zone aussi large que l’Union européenne

(UE) et avec un commerce

intrazone aussi important, l’Europe

n’aurait désormais plus à se soucier

des fluctuations de sa devise.

Or, les premières années de l’euro

ont bien montré la sensibilité des

pays européens à la volatilité de

leur monnaie, étant désormais

admis que la croissance européenne

demeure fortement arrimée à

celle des Etats-Unis.

Toutefois, en imposant à la nouvelle

Banque centrale européenne

(BCE) un objectif unique de lutte

contre l’inflation, l’Allemagne continue

de payer un prix fort en termes

de compétitivité. Les Allemands ont

connu, il est vrai, une expérience

douloureuse avec une inflation non

maîtrisée au début du siècle dernier

et restent donc encore intimement

persuadés que l’inflation constitue

un fléau pour l’économie. A tel

point que certains réclament que la

stabilité des prix soit intégrée clairement

dans les objectifs de la nouvelle

Constitution européenne.

Une inflation excessive représente

de toute évidence un obstacle à

une croissance équilibrée. Mais des

pressions inflationnistes contenues

peuvent être un bon signe pour

l’économie. De plus, il n’y a guère

actuellement qu’en Espagne ou en

Irlande où ces pressions puissent

menacer l’objectif de 2 % fixé par la

BCE pour l’ensemble de l’Union

– leurs niveaux d’inflation n’étant

que le reflet d’une croissance soutenue

par le nécessaire rattrapage

vis-à-vis de leurs voisins européens.

Il peut paraître a contrario inquiétant

qu’un pays comme l’Allemagne

soit si peu affecté par des pressions

inflationnistes (de l’ordre de 1 % en

2003), alors qu’une partie du pays

demeure en reconstruction !

Au final, ce sont des pays comme

l’Espagne ou l’Irlande, où les taux

de croissance sont les plus élevés et

les niveaux d’inflation les plus

inquiétants, qui bénéficient d’une

politique monétaire accommodante

– compte tenu du différentiel d’inflation

avec les autres pays de l’UE.

Ils bénéficient ainsi d’un avantage

concurrentiel non négligeable en

termes réels. En effet, le taux d’intérêt

directeur, fixé à 2 % pour l’ensemble

des pays de l’UE en fonction

des anticipations d’inflation pour

toute la zone euro, favorise actuellement

les pays européens enregistrant

la plus forte hausse des prix.

A contrario, la politique monétaire

européenne actuelle freine l’essor

de l’économie allemande. Mais

ce manque à gagner n’est que le

résultat de la conviction d’une expérience

extrême – traversée par ce

pays il y a aujourd’hui fort longtemps.

En fixant comme objectif

unique la stabilité des prix au

niveau de l’Union économique et

monétaire (UEM), l’Allemagne a pu

se réjouir ainsi de la reconnaissance

« Les Allemands ont connu, il est vrai,

une expérience douloureuse avec une inflation

non maîtrisée au début du siècle dernier, et

restent donc encore intimement persuadés que

l’inflation constitue un fléau pour l’économie »

par ses voisins de la justesse de sa

politique économique passée – la

France ayant pour sa part volontiers

laissé cette variable embarrassante

aux mains d’autrui –, toutes

deux conservant jalousement les

commandes de leur politique budgétaire

en s’imposant toutefois quelques

restrictions. Mais cette répartition

des rôles a peut-être oublié

l’essentiel, en supposant que la

croissance pourrait naturellement

émerger d’une politique monétaire

sous contraintes, et en n’imposant

pas à celle-ci la croissance comme

objectif principal.

Stéphanie Baugas Villers

est économiste, spécialiste

de la zone euro.

parutions

a LE MODÈLE SUÉDOIS, de Magnus

Falkehed

Sous les coups de boutoir du libéralisme, le

modèle suédois avait connu une éclipse, mais le

voici reparti. Régénéré, transformé, à la fois économiquement

performant et socialement juste. Il n’a

pas échappé à l’auteur, un journaliste suédois indépendant

qui suit l’actualité française depuis dix

ans, que le voyage à Stockholm est devenu, sur la

période récente, le dernier must parmi les ministres

français qui y convient même des syndicalistes,

pour des voyages d’études. Voici un pays où le

nombre de fonctionnaires a fondu sur la dernière

décennie, où les services publics (télécommunications,

électricité, transports) ont été libéralisés, sans vague, où la maîtrise

des coûts et la politique de prévention sont appliquées au système de santé,

où les handicapés font partie intégrante de la société, etc. La trame du livre

est de toujours relier ce qui se passe en Suède avec l’actualité française. Il est

aussi écrit sans fioritures, dans un langage clair et concret. Les exemples et

les comparaisons abondent (Payot, octobre 2003, 236 p., 20 ¤). A. B.-M.

a L’ÉLARGISSEMENT DE L’UNION EUROPÉENNE AUX PAYS

D’EUROPE CENTRALE ET ORIENTALE ET AUX ÎLES DU

BASSIN MÉDITERRANÉEN, de Laurent Beurdeley

Maître de conférences en droit public à l’université de Reims, l’auteur

s’est appliqué à discerner la stratégie de préadhésion et l’intégration de l’acquis

communautaire par les dix nouveaux membres de l’Union européenne.

Il a ensuite concentré son intérêt sur les conséquences de cette adhésion

tant sur la politique agricole commune que sur la cohésion économique et

sociale de l’ensemble (L’Harmattan, 2003, 218 p., 18,30 ¤). A. B.-M.

a MIGRATION ET DÉVELOPPEMENT, de

Christophe Z. Guilmoto et Frédéric Sandron

Pays de départ, pays d’arrivée. Souvent appréhendés

sous l’angle des conséquences économiques

et sociales pour les pays industrialisés, les

phénomènes migratoires sont en revanche beaucoup

moins étudiés du point de vue des pays de

départ. Les deux auteurs, le premier démographe,

le second économiste, tous deux membres

de l’Institut de recherche pour le développement

(IRD), ont pris le parti de changer de perspective,

et de s’intéresser précisément aux incidences

de ses mouvements de population sur les pays

d’origine des migrants. Après avoir rappelé les

causes et les origines des mouvements de population, MM. Guilmoto et

Sandron dressent un panorama des grands systèmes migratoires des

pays en développement. En parallèle, l’évolution des politiques migratoires

des pays du Nord, axées sur la fermeture des frontières tout en étant

favorables à l’accueil des migrants qualifiés, fait aussi l’objet d’un chapitre.

Enfin, l’immigration est aussi une affaire d’organisation qui dépasse

les formes traditionnelles d’aide d’origine familiale ou communautaire,

pour prendre la forme de réseaux marchands légaux ou illégaux, rappellent

les auteurs. Quant à la question controversée de son rôle comme facteur

de développement, les deux chercheurs ne se risquent pas à une

théorie définitive. « Si l’immigration peut jouer un rôle important dans le

développement sur des échelles spatiales réduites, elle ne fait le plus souvent

qu’accompagner un mouvement plus général dans lequel elle se fond. »

Une bonne synthèse sur un sujet aussi large et sensible (La Documentation

française, coll. « Les Etudes », 142 p., 14 ¤).

C. Ro.

a POLITIQUES ET ACTIONS PUBLIQUES, de Gilles Massardier

Jadis, c’était simple : les gouvernants gouvernaient, les administrations

administraient et personne ne trouvait à y redire. Le paysage des politiques

publiques s’est brouillé : l’Etat a failli dans nombre de ses missions ; la société

est devenue complexe ; le public s’est changé en publics ; les citoyens ont

décidé d’abandonner leur statut d’administrés pour celui d’acteurs. Sans

parler de l’Europe qui a rajouté un niveau et beaucoup de compromis à l’action

publique. Résultat : il convient de reconsidérer la rationalité et la pertinence

des différentes puissances publiques et de leurs concurrents. Comment

fabriquer de l’unicité à partir d’une société multiple ? Quelle place reste-t-il

à l’Etat ? La démocratie représentative conserve-t-elle une efficacité ?

La vocation pédagogique de ce livre et une aridité certaine le réservent à un

public averti ou étudiant (éd. Dalloz/Armand Colin, 2003, 302 p., 39¤).

Al. F.

a LA FRANCE INDUSTRIELLE

1890-1950, de Denis Woronoff,

Un beau livre sur l’industrie. Une fois

n’est pas coutume. Denis Woronoff,

professeur émérite de l’université

Paris-I, est l’auteur de cet ouvrage qui

séduit tant par la qualité du texte que

par celle des photos et illustrations. Un

découpage rigoureux laisse appréhender

la réalité de cette industrie française

de la première moitié du XX e siècle.

Les aspects techniques, c’est-à-dire les

machines et les lieux de production,

mais aussi les questions liées à l’organisation

du travail, au rôle et au statut social des patrons, à la vie ouvrière,

prennent vie grâce à une iconographie tirée pour moitié du fonds de

l’agence photographique Roger-Viollet. Le reste provient de musées

techniques, fonds gouvernementaux, archives d’entreprises, centres de

recherche, de collections privées, etc.

Les hommes et les femmes, mais aussi leur lieu de vie, leurs logements,

qu’il s’agisse des cités ouvrières ou des villas des ingénieurs et directeurs

d’usines, intéresseront également les curieux d’architecture ou d’urbanisme

industriel. Les conflits sociaux ne sont pas oubliés : grèves de 1936, et aussi

l’avènement des congés payés (éd. du Chêne, 296 p., 2003, 45,50 ¤). A. K.

a L’ÉCONOMIE CHINOISE, de Françoise

Lemoine

La réalité chinoise reste difficile à cerner. Le

rattrapage économique ne pose guère de doute,

mais les chiffres ne sont pas fiables et les informations

crédibles sont rares. Françoise Lemoine,

spécialiste de la question et économiste au Centre

d’études prospectives et d’informations internationales

(Cepii), essaie néanmoins – et avec

succès – de dresser un panorama complet de la

situation économique et sociale chinoise dans

un ouvrage clair et précis.

Si certains parlent de « péril jaune », d’autres

estiment que c’est un nouvel eldorado. En

vingt-cinq ans d’une croissance sans équivalent, ce pays s’est affirmé

comme une puissance commerciale et monétaire incontournable.

Après avoir choisi la voie d’une industrialisation planifiée sur le modèle

soviétique, les dirigeants chinois ont négocié à partir des années

1980 une transition graduelle vers l’économie de marché. L’insertion

dans la division internationale du travail leur a ainsi permis de devenir

progressivement « l’atelier du monde » et de s’imposer en 2002 comme

sixième exportateur mondial de biens et deuxième récipiendaire de

capitaux, mais parallèlement, les inégalités internes se sont accrues,

remettant en cause, à terme, la stabilité politique du pays. Si la route

du développement est encore longue, le défi est d’importance, puisqu’il

concerne l’avenir du quart de la population mondiale (La Découverte,

coll. « Repères », 2003, 125 p., 7,50 ¤). Q. D.

a ENJEUX DE LA MONDIALISATION : UN REGARD

CRITIQUE, ouvrage collectif sous la direction de Claude Serfati

Pour Dominique Plihon, professeur à l’université Paris-XIII, le triomphe

de la doctrine néolibérale a permis aux « deux grands maux historiques du

capitalisme – son caractère inégalitaire et son instabilité intrinsèque » de se

renforcer. Les diktats du capital financier et de la logique marchande ont

conduit l’humanité dans un « processus de mondialisation inégalitaire ».

Dans la même veine, Kamal Abdel Rahman, professeur à l’université du

Maine, juge que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), « dont la

pierre angulaire est le primat de la loi du marché », ne permet pas de répondre

aux attentes légitimes des pays pauvres.

Pourtant, la mondialisation telle que nous la connaissons n’est pas

une fatalité. Au lieu de rentrer dans un débat type « pour ou contre »,

cet ouvrage collectif préfère considérer ce phénomène comme une simple

étape. A partir de là, les auteurs rassemblés autour de Claude Serfati,

maître de conférences à l’université de Versailles, s’interrogent sur

les conséquences en termes économiques, sociaux et environnementaux

qui découlent de la domination de la doctrine néolibérale dans cette

évolution du système capitaliste, et proposent d’en modifier la trajectoire,

en y ajoutant une dimension éthique. Une réflexion scientifique

« alter » qui s’adresse avant tout à un public averti (Octarès Editions,

2003, 180 p., 23 ¤). Q. D.


EMPLOI

si le volet

« dialogue

social » de la loi

fillon, discutée

à l’assemblée

nationale depuis

le 11 décembre,

suscite de

violents débats,

celui sur

« la formation

tout au long

de la vie » est

plus consensuel.

traduction d

e l’accord entre

partenaires

sociaux, il

devrait donner

un nouveau

souffle

à ce secteur

d’activité

le texte prévoit

une obligation

de négocier

des accords

de branche

Le Titre I de la loi « relative

à la formation professionnelle

tout au long de la vie

et au dialogue social »,

qui reprend la plus grande

partie de l’accord

national interprofessionnel (ANI)

signé le 20 septembre par les partenaires

sociaux, accentue les obligations

et l’effort financier des

employeurs, en échange d’une participation

accrue des salariés.

Surtout, il crée une obligation de

négocier les sujets de formation au

niveau de la branche (les partenaires

sociaux y désigneront public et

qualifications cibles prioritaires), de

l’entreprise (employeurs et représentants

du personnel devront négocier

le plan de formation), et du

management (les salariés et leur hiérarchie

directe devront concilier les

choix individuels et ceux de l’entreprise,

et mettre en œuvre des dispositifs

individualisés d’évaluation, de

bilan de compétences, de validation

des acquis).

- L’article 10 de la loi crée l’obligation

pour l’employeur « d’assurer

l’adaptation de ses salariés à leur poste

de travail et à l’évolution de leur

emploi. Il participe en outre au développement

de leurs compétences ».

Le même article définit le type de

formation correspondant à chacun

de ces trois objectifs : « l’adaptation

au poste de travail » a lieu pendant

le temps de travail et donne lieu à

rémunération intégrale ; « l’adaptation

à l’évolution ou au maintien de

l’emploi » peut prendre place pendant

le temps de travail, en étant

imputée sur le contingent d’heures

supplémentaires jusqu’à cinquante

heures, mais aussi, sous réserve

de l’accord du salarié ou d’un

accord d’entreprise, empiéter sur le

temps libre, la rémunération étant

maintenue ; le « développement des

Le « big bang » de la formation

professionnelle

compétences » peut intervenir en

tout (ou en partie) hors du temps de

travail « en application d’un accord

écrit entre le salarié et l’employeur »

dans la limite de quatre-vingts heures

par an, rémunérées à hauteur de

50 % du salaire net (allocation formation,

exonérée de charges sociales).

Dans ce dernier cas, l’accord

écrit précise les modalités d’accès

du salarié, au maximum un an après

son retour de formation, à la fonction

et à la classification correspondantes

aux compétences acquises.

Le plan de formation de l’entreprise,

qui regroupe les formations proposées

à l’initiative de l’employeur,

précise leur répartition entre ces

trois catégories ; il est soumis au

comité d’entreprise (art.17).

- L’article 8 crée un « droit individuel

à la formation » (DIF) de

vingt heures par an cumulable sur

six ans (prorata temporis pour les

salariés à temps partiel), exercé à

l’initiative du salarié. Le choix d’une

Si le cursus se déroule

en dehors du temps

de travail, il donne

lieu à 50 % de

la rémunération nette

UNE OFFRE ENCORE AXÉE SUR LES CONTENUS

Activités principales des organismes de formation

(en % du chiffre d'affaires global de la formation continue)

Contenus 56% Publics 20%

Formations pour

Formations techniques

les demandeurs d'emploi

industrielles

Formations disciplinaires

générales

Formations aux services

aux personnes

ou à la collectivité

Source : Céreq 2003

Les principales dispositions

Formations tertiaires

administratives

6

5

35

10

Cejour-là, une soixantaine

de directeurs

des ressources humaines

(DRH) réunis par

CAA, un cabinet de

conseil en RH, planchaient

sur un jeu de plateau destiné

à leur faire comprendre la réforme

de la formation professionnelle,

en débat au Parlement. L’un d’eux

tire la carte « dialogue social » ; le

voilà contraint de négocier avec les

délégués du personnel le classement

d’une formation dans l’une

des trois catégories définies par la

loi : s’agit-il d’adapter le salarié au

poste de travail ? de maintenir son

employabilité ? de développer ses

compétences ? Un autre tire la carte

: « je négocie son DIF (droit individuel

de formation) avec un salarié »

et le troisième « j’explique la réforme

à mon patron »… Ouch !

Face à la réforme, les DRH expriment

la satisfaction de pouvoir faire

bouger les choses, mais aussi la

crainte de ne pouvoir assumer la

complexité de la tâche. Pour Daniel

Croquette, délégué général de l’Association

nationale des directeurs

et chefs du personnel (ANDCP),

« la profession attend les décrets d’application

et les résultats des accords

de branche ». Bruno Ladsous, président

du Groupement des animateurs

et responsables de formation

en entreprise (GARF), rapporte la

remarque d’un de ses mandants :

« S’il a fallu une nuit aux partenaires

sociaux pour parvenir à un accord, il

faudra dix ans pour que nous en

tirions toutes les conséquences ! »

Les DRH semblent aussi craindre

une explosion anarchique des

demandes individuelles, qu’il sera

difficile de concilier avec le plan de

formation.

La perplexité est aussi de mise du

côté des prestataires de formation.

formation doit faire l’objet d’un

accord entre le salarié et l’employeur.

Si celle-ci se déroule en

dehors du temps de travail, elle donne

lieu à 50 % de la rémunération

nette. En cas de désaccord pendant

deux années consécutives, le salarié

bénéficiera, en priorité, d’un congé

individuel de formation (CIF), rémunéré

par une cotisation patronale

mutualisée (augmentée par l’ANI

de 0,15 % à 0,2 % de la masse salariale).

Le DIF n’est pas transférable

d’une entreprise à l’autre, mais il

peut être utilisé en cas de licenciement

économique, de restructuration,

de fermeture ou de démission,

pour bénéficier d’une formation,

demandée (ou, en cas de démission,

effectuée) durant la période

de préavis.

- L’article 12 remplace progressivement

tous les contrats en alternance

(orientation, adaptation, qualification)

par le « contrat de professionnalisation

», ouvert aux jeunes

de moins de 26 ans et aux demandeurs

d’emploi. La durée minimale

du contrat est de douze mois, mais

elle peut être portée à vingt-quatre

mois par un accord interprofessionnel

de branche ou d’entreprise,

pour des publics sans qualification

ou, selon un amendement adopté le

3 décembre, pour obtenir un diplôme.

Ces contrats sont exonérés de

charges sociales pour les jeunes et

les chômeurs de plus de 45 ans. L’article

14 crée par ailleurs la « période

de professionnalisation », destinée

à permettre à certains salariés d’accéder

à un diplôme, un titre ou une

qualification. Publics visés et modalités

de ces « périodes » feront l’objet

d’accords de branches.

- L’article 16 contraint les partenaires

sociaux à renégocier tous les

trois ans (cinq actuellement) au

niveau de la branche les points du

dispositif où leur rôle est sollicité.

- Les articles 18 à 22 augmentent

la contribution des entreprises au

financement de la formation continue

de 1,5 % à 1,6 % de la masse

salariale pour les entreprises de

10 salariés et plus, et de 0,25 % à

0,4 % puis à 0,55 % au 1 er janvier

2005 pour les entreprises de moins

de 10 salariés.

La loi ne reprend pas un certain

nombre de dispositions de l’ANI,

qui entreront en vigueur un peu

plus tard. Le principe du « droit à

une période de qualification différée

», pour les personnes qui n’ont

obtenu aucune qualification à l’issue

de leur formation initiale, est

affirmé (art. 4), mais ses modalités

restent à définir par négociation

avec les partenaires sociaux, les

régions et l’éducation nationale.

La loi ne fait également qu’évoquer

des dispositifs d’accompagnement

de la formation créés par l’ANI

mais renvoyés à des négociations

ultérieures, à savoir : le « passeport

formation » – qui décrit les compétences,

diplômes, titres et qualifications

acquis en formation (initiale ou

continue) et en emploi ; « l’entretien

professionnel » – qui prend place au

moins tous les deux ans pour « faire

le point » sur les besoins et souhaits

de formation du salarié.

A. R.

14

9

6

9

3

3

Formations "sur mesure"

pour les salariés

Certification 15%

Préparation aux

diplômes d'Etat et titres

homologués

Préparation des certificats

de qualification

professionnelle

Préparation d'habilitations

à un métier

Autres

Le remplacement des contrats de

formation en alternance (20 % à

30 % du chiffre d’affaires des adhérents

de la Fédération de la formation

professionnelle, FFP, principale

organisation du secteur) par le

contrat de professionnalisation va

engendrer de douloureuses révisions.

Certes, un amendement adopté

par la commission des affaires

sociales repousse du 30 juin au

31 décembre 2004 la date des dernières

signatures des anciens contrats,

mais il va falloir vite informer les

familles et les employeurs des nouvelles

modalités, et « redéployer

nombre d’organismes et leurs personnels

– 7 000 à 12 000 selon nos estimations

– vers de nouveaux publics, comme

les adultes, ou vers des modules

plus courts », explique Marie-Christine

Soroko, déléguée générale de la

FFP. « Nous risquons des dépôts de

bilan », s’alarme-t-elle.

De même, certains commentateurs

de l’accord expriment leurs

doutes sur la possibilité pour les

salariés d’exercer réellement un

« droit à la formation »… sous

condition de l’accord de l’employeur

et sur sa durée (20 heures),

insuffisante pour une formation

qualifiante, a fortiori diplômante.

Ne va-t-on pas voir, dans ces

conditions, les acteurs se contenter

de perpétuer les anciennes pratiques

sous de nouvelles étiquettes ?

Vincent Merle, professeur titulaire

de la chaire « Travail, emploi et

acquisitions professionnelles » au

Conservatoire national des arts et

métiers (CNAM), rejette cette perspective.

« Ces inquiétudes réciproques

s’annulent. La réforme offre les

contrepoids nécessaires aux dérives

qu’elle pourrait elle-même susciter. A

condition que tous les acteurs s’en

emparent ! »

Pour Daniel Croquette, la réforme

offre en effet un outil puissant

aux DRH : « Ils pourront désormais

demander légitimement aux managers

: qu’avons-nous fait pour faire

progresser la compétence de tel ou tel

salarié ? » Et le recours au congé

individuel de formation (CIF) en cas

de désaccord entre salarié et

employeur limitera la tentation

patronale de répondre à toute

demande d’application du DIF par

une formation hors temps de travail.

Les syndicats pourront peser

sur le dispositif à travers les négociations

d’accords paritaires à tous les

niveaux, y compris l’entreprise.

« Au final, détaille Vincent Merle,

on peut tout à fait imaginer de combiner

un DIF de 120 heures sur le temps

de travail, une formation à l’initiative

de l’employeur, une allocation-formation

de 80 heures hors temps de travail

et une validation des acquis de

l’expérience (VAE), pour monter une

formation diplômante. »

L’offre de formation devrait

quant à elle bénéficier de l’augmentation

des contributions des entreprises,

qui devraient passer de 22 à

25 milliards d’euros. Surtout, la

généralisation des instruments d’accompagnement

des salariés – entretien

annuel, bilan de compétences,

passeport formation, validation

des acquis de l’expérience – ouvre

un champ important à « l’ingénierie

de formation ». « Si le DIF met

face à face des individus peu informés

et des prestataires privés, estime

Jean-Marie Luttringer, le directeur

du cabinet conseil Circe, ce sera la

catastrophe. Il faudra que les services

publics de formation et d’orientation,

et des acteurs privés agréés,

accompagnent les salariés dans leur

démarche. »

LeMonde2911-12-145_141x145.qxd 10.12.2003 9:25 Uhr Seite 1

Mais le grand absent de la loi

Fillon est la décentralisation. En

offrant au dialogue social des branches

une place prépondérante, en

facilitant les transferts financiers

entre alternance et apprentissage –

domaine dans lequel les branches

sont les principaux opérateurs –, la

réforme favorise « le métier aux

dépens du clocher », pour reprendre

les termes de Dominique de Calan,

responsable de la formation à

l’UIMM. Or les lois de décentralisation

confient la responsabilité pleine

et entière de la formation professionnelle

aux régions. Comment

imaginer que celles-ci ne cherchent

pas à orienter les choix de formation

en fonction des cohérences territoriales

plutôt que nationales ?

Le poids des branches ne manque

pas non plus d’inquiéter les

organismes de formation et les collecteurs

des fonds axés sur l’interprofessionnel

qui, tel Joël Ruiz,

délégué général de l’Agefos-PME,

craignent « une restriction de la

« La réforme offre

les contrepoids

nécessaires

aux dérives qu’elle

pourrait susciter »

VINCENT MERLE, CNAM

liberté de choix des entreprises » et

opposent « la logique du pilotage

par les branches » à la logique des

PME, soucieuses d’attirer des qualifications

diverses par des formations

menant à des diplômes nationaux.

La CGPME a d’ailleurs invité

les syndicats de salariés à négocier

directement avec elle un accord

interprofessionnel délimitant la

part de la collecte affectée aux formations

ne relevant pas de la branche

et aux formations diplômantes.

Le champ de bataille n’a pas fini

d’être bouleversé.

Antoine Reverchon


VIII/LE MONDE/MARDI 16 DÉCEMBRE 2003

europe

EMPLOI

LES INDICATEURS SOCIAUX INTERNATIONAUX « LE MONDE »/EUROSTAT

UE 15 EURO 12 ALL. BELG. ESPAGNE FRANCE ITALIE PAYS-BAS ROY.-UNI E.-UNIS JAPON

LA TUBERCULOSE RESTE LIÉE À LA PAUVRETÉ

Nombre de cas pour 100 000 habitants dans les régions et pays

les plus touchés, en 2000

80,6

Lituanie

71,9

Lettonie

58,3

Algarve

(Portugal)

Estonie

57,7

55

Közep

(Hongrie)

Bruxelles

(Belgique)

Lódz

Ceuta et Melilla

(Espagne)

47,4

38,2

38

28,8

25,9

(Pologne)

Ile-de-France

(France)

Londres

(Royaume-uni)

Berlin

13,9

(Allemagne)

8,4

Lazio

(Italie)

Structure de l'emploi

Part de l'emploi salarié

Part de l'emploi à temps partiel

Taux d'emploi (en %)

Hommes + femmes (15-64 ans)

Hommes + femmes (55-64 ans)

Durée du travail salarié

à temps plein (h/semaine)

2002

84,4

18,1

2002

64,2

39,8

2002

40,0

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2000 2000

83,2 88,9 84,6 80,6 89,2 72,6 88,3 88,1 n. d. n. d.

16,5 20,8 19,4 8,0 16,2 8,6 43,8 24,9 13 (1) 23 (1)

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2000 2000

62,3 65,4 59,7 58,4 62,9 55,4 74,5 71,5 74 69

36,1 38,4 25,8 38,8 33,8 28,6 42,0 53,3 58 63

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002

39,3 39,9 39,3 40,4 37,7 38,5 38,9 43,3 n. d. n. d.

Source : Eurostat

a EN 2000, PRÈS DE 47 000 CAS DE TUBERCULOSE ont été déclarés dans l’Union

européenne, soit 12,4 cas pour 100 000 habitants. Les taux étaient inférieurs

à 20 pour 100 000 habitants dans tous les Etats membres, sauf au

Portugal (44,1) et en Espagne (21,3).

a LA CARTE DE LA TUBERCULOSE reflète celle de la pauvreté en Europe. A

l’ouest, des taux élevés étaient constatés dans les grandes villes (Paris,

Londres, Lisbonne, Bruxelles), contrastant avec les autres régions, moins

urbanisées, du même Etat membre, à l’exception toutefois de certaines

régions portugaises (Algarve, Nord et Centre) et espagnoles (Ceuta et

Melilla, Galicie et Asturies). A l’est, où les taux les plus élevés du continent

sont observés dans les Etats baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), la

tuberculose est encore fortement présente dans de nombreuses régions

polonaises et hongroises.

flash apec/« le monde »

ATTENTISME SUR LE FRONT DU RECRUTEMENT DES CADRES

Motifs des prévisions de recrutement de cadres, en pourcentage (réponses multiples)

4 e trimestre 2002 4 e trimestre 2003

76

70

Source : APEC

60

Turnover,

départ

Perspectives

d'activité

de l'entreprise

48

52

32

Besoin de nouvelles

compétences

37

20

Lancement de nouveaux

produits, nouveaux services

31

19

Gestion de la pyramide des âges

34

18

Environnement économique

favorable

Réorganisation

33

15

Evolution du coût du travail

(en % sur un an - 1 er trimestre 2003)

Taux de chômage

( en %)

Hommes + femmes

Moins de 25 ans

Part de chômage de plus

d'un an ( en %)

(1) Personnes travaillant moins de 30 heures

LE MARCHÉ DU TRAVAIL FRANÇAIS

Chômeurs de moins de 25 ans

(en milliers)

Chômeurs de longue durée

(en milliers)

Emplois précaires (en milliers) :

Intérim

Contrats en alternance

Contrats aidés dans le secteur

marchand

Contrats aidés dans le secteur

non marchand (hors emplois-jeunes)

Salaire net médian (en euros constants) :

Femmes

Hommes

2,7

(oct. 03)

8,0

15,7

Dernier mois

connu

2,7 2,6 2,0 3,6 3,5 1,0 3,7 3,2 3,8 n. d.

(oct. 03) (oct. 03) (oct. 03) (oct. 03) (oct. 03) (juillet 03) (sept. 03) (août 03) (oct. 03) (oct. 03)

8,8 9,3 8,1 11,2 9,6 8,5 4,0 4,9 6,0 5,2

16,8 9,9 19,7 22,4 20,8 27,0 6,7 12,4 12,3 n. d.

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002

40,2

43,0 47,9 49,6 34,3 32,7 59,2 26,7 23,1 6 25

729,3 (oct. 03)

Variation

sur un an

428,7 (oct. 03) + 9,5 %

+ 8,1 %

616,1 (sept.03) – 4,6 %

580,9 (oct. 03) – 3,7 %

405,1 (oct.03) – 19,9 %

123,0 (oct. 03) – 25,06 %

1 197 + 2,9 %

1 448 + 0,03 %

4e trim.

2002

UN TIERS DES INTÉRIMAIRES SONT DES JEUNES

Part des 5 principaux secteurs dans l'emploi intérimaire des moins

de 25 ans au premier semestre 2003

Industries des biens

intermédiaires

Commerce

BTP

Services aux entreprises

Industrie automobile

2002 2002 2000 2000

flash sett/« le monde »

9 %

12 %

11 %

10 %

Sources : SETT / ministère de l'Emploi / Dares / Enquête FPETT / CSA, octobre 2002

22 %

a PRÈS DE QUATRE ENTREPRISES sur dix ont l’intention de recruter au moins

un cadre au quatrième trimestre 2003. Le premier motif de recrutement

invoqué par les entreprises est le remplacement des départs.

a SIGNE D’UN COMPORTEMENT attentiste en matière d’investissement, les

motifs liés au développement de l’activité sont moins évoqués qu’il y a

deux ans, au quatrième trimestre 2002.

a LE THÈME de la « gestion de la pyramide des âges », pourtant à la mode,

est également moins souvent évoqué qu’en 2002.

Sources : Insee, Dares, CNAF, Unedic

Smic (en euros )

Horaire

Mensuel

Allocataires

du revenu minimum d'insertion

7,19 (juillet 03) + 5 %

1 215,11 (juillet 03) + 5 %

1 084 310 – 1,15 %

a AU PREMIER SEMESTRE 2003, les agences d’intérim ont employé 171 300 salariés

de moins de 25 ans en équivalent emploi temps plein, soit 32,4 % des

effectifs intérimaires sur cette période. Cinq secteurs regroupent à eux

seuls 63 % de cet effectif, principalement dans l’industrie (31 %), 22 % dans

les services et 11 % dans le bâtiment et les travaux publics (BTP).

a SELON LES JEUNES INTÉRIMAIRES, interrogés par le Syndicat des entreprises

de travail temporaire (SETT), cette forme d’emploi représente un moyen

d’améliorer sa capacité d’adaptation (87 %), sa connaissance du monde de

l’entreprise (84 %) et d’accroître son expérience professionnelle (82 %).

agenda

La médecine du travail sous perfusion

a DÉVELOPPEMENT DURABLE

L’association Dossiers et débats pour le développement durable (4D),

créée au lendemain du Sommet de la Terre, à Rio, fête ses dix ans. A cette

occasion, elle organise une rencontre-débat le mercredi 17 décembre,

de 16 à 22 heures, à la Prudentielle (53, rue Raymond-Losserand,

75014 Paris).

Renseignements, tél. : 01-44-64-74-94, adebouci@association4d.org

a E-ADMINISTRATION

Le Forum de l’administration électronique se tiendra les mercredi 17 et

jeudi 18 décembre, avec la participation de plus de 200 intervenants spécialisés

dans l’e-administration et de 60 acteurs technologiques. Deux

jours pour débattre, échanger, partager, au cours de quatre sessions plénières

et des ateliers thématiques.

Renseignements : site www.forumadministrationelectronique.com

a IRAN

Le Centre français du commerce extérieur (CFCE) organise un séminaire

« Iran », avec la participation de Philippe Pégorier, adjoint au chef de

la Mission de Téhéran, et d’experts de l’économie et du marché iraniens,

le jeudi 18 décembre, au CFCE (10, avenue d’Iéna, 75016 Paris).

Renseignements : Danielle Bolton, tél. : 01-40-73-32-33, danielle.bolton@cfce.fr

a ÉCONOMIE SOCIALE

Le Réseau EMES, du nom d’un programme de recherche « Emergence

des entreprises sociales en Europe », regroupant des universités et centres

de recherche dans l’Union européenne, organise un colloque intitulé

« Associations et coopératives face aux marchés et aux pouvoirs publics. Y

a-t-il un modèle européen ? », le mardi 13 janvier 2004, au Conservatoire

national des arts et métiers (CNAM, 292, rue Saint-Martin, 75003 Paris). En

partenariat avec l’Unesco, « Le Monde Initiatives » et la Cera Foundation.

Renseignements : Crida, tél. 01-40-25-10-85, crida@ext.jussieu.fr, site :

www.crida-fr.org

a MIGRATIONS

Dans le cadre de la valorisation de la recherche, l’Institut national

d’études démographiques (INED) organise un séminaire sur le thème

« Migrations internationales et construction euro-méditerranéenne », le

jeudi 15 janvier 2004, de 13 heures à 19 heures, à l’INED (133, boulevard

Davout, 75020 Paris).

Renseignements : tél. 01-56-06-20-30, valorisation@ined.fr

a Rectificatif. Dans la tribune « L’urgence monétaire internationale

», signée par Henri Bourguinat, publiée page VI, dans « Le Monde Economie

» daté 9 décembre, il fallait lire dans l’avant-dernier paragraphe :

« l’euro s’était déjà apprécié (et non pas « avait baissé ») de 10 % contre le

yuan… », et un peu plus loin : « La hausse (et non « la baisse ») vis-à-vis

du yen était à peu près de même ampleur ».

un décret

devrait

prochainement

fixer le nombre

de salariés

et d’entreprises

affectés à chaque

praticien

Plusieurs centaines de

médecins du travail

manquent à l’appel en

France. Une nouvelle

mesure pourrait bientôt

combler ce déficit, du

moins en partie. La loi de modernisation

sociale (LMS) de janvier

2002 a prévu un dispositif de reconversion

des généralistes vers la

médecine du travail. Deux ans

après, aucune formation n’a encore

débuté. Cette reconversion, destinée

aux généralistes ayant au

moins cinq ans d’expérience, comprend

une formation rémunérée de

deux ans à temps complet.

Pourquoi le programme a-t-il

pris tant de retard ? Un décret du

3 octobre précise les modalités de

mise en œuvre, mais deux arrêtés

tardent à venir. L’un porte sur les

conditions d’indemnisation de

l’abandon de l’activité médicale

antérieure, l’autre sur les aspects

pédagogiques. Ce dernier point,

dont un projet de rédaction a été

présenté le 28 novembre au Conseil

supérieur de prévention des risques

PRÈS DE 60% DE LA PROFESSION A PLUS DE 50 ANS

Pyramide des âges pour l'ensemble des médecins du travail

210

moins

de 35 ans

492

Source : Ministère du travail

de 35 à

39 ans

616

de 40 à

44 ans

1 746

professionnels (CSPRP), suscite le

désaccord unanime des partenaires

sociaux, qui ont adressé au gouvernement

une motion, indique Bernard

Salengro, président du syndicat

CGC des médecins du travail.

Retard aussi dans la délivrance par

le ministère de l’éducation nationale

des habilitations aux vingt universités

qui les ont demandées.

Y a-t-il urgence ? Selon l’enquête

démographique menée par l’inspection

médicale du travail de novembre

2002 à janvier 2003, le déficit

serait compris entre 535 et

799 médecins du travail, pour un

effectif de 7 129 dans le privé en

France. Sur les 7 485 médecins (secteur

privé, EDF et hôpitaux inclus)

ayant mentionné leur âge, 59 % ont

plus de 50 ans, contre 25 % en 1994.

La situation sera plus grave d’ici six

à dix ans, quand 2 507 médecins

prendront leur retraite. La relève,

via l’internat (en quatre ans) ou le

concours dit européen – qui permet

aux généralistes de l’Union de se

reconvertir en deux ans d’internat

après une validation des acquis –,

de 45 à

49 ans

2 507

de 50 à

54 ans

1 305

de 55 à

59 ans

458

de 60 à

64 ans

151

plus de

64 ans

sera insuffisante. Actuellement, il y

a « de 60 à 80 internes et 60 médecins

issus du concours », indique

Françoise Conso, coordonnatrice,

pour l’Ile-de-France, de l’enseignement

de médecine du travail et du

dispositif de reconversion. Or cette

dernière filière « se vide ». En Ile-de-

France, en 2003, pour 29 places, seules

7 ont été affectées.

NUMERUS CLAUSUS

Le retard aurait d’autres causes,

selon les partenaires sociaux. « En

Ile-de-France, il y a 200 candidats,

mais les professeurs de médecine du

travail ne proposent que 25 places de

formation », constate Gilles

Arnaud, secrétaire général adjoint

du Syndicat national professionnel

des médecins du travail (SNPMT).

Pour Gilles Seitz, animateur du collectif

CGT des médecins du travail

et membre du CSPRP, « les enseignants

imposent une sorte de numerus

clausus, qui n’est pas acceptable

». « Ils se sont battus pendant des

années pour que la médecine du travail

ait un internat, explique Pierre

Thillaud, représentant de la Confédération

générale des PME (CGP-

ME) au CSPRP. Aussi, pour eux, ce

dispositif de reconversion sans internat

a quelque chose de galvaudé.

Mais ils doivent ouvrir largement

leurs compétences » à ceux qui veulent

tenter leur chance.

Numerus clausus ? Selon Françoise

Conso, il n’y a pas 200 candidats

en Ile-de-France mais

« 200 personnes qui se sont manifestées.

Aujourd’hui, je pense que moins

de 50 seraient toujours intéressées,

dont 20 sont prêtes à entrer en formation

». Elle assure aussi que les

enseignants « ne sont pas du tout

opposés à cette réforme. Nous proposons

une formation de qualité ». Elle

ne nie cependant pas que des jeunes

pourraient être découragés de

passer par l’internat. « Ma crainte,

ajoute-t-elle, ce serait qu’au final

cette spécialité disparaisse. »

D’ailleurs, connaît-on vraiment

les besoins futurs, alors que la réforme

de la médecine du travail n’est

pas achevée ? Ainsi, un décret doit

prochainement fixer le nombre de

salariés et d’entreprises affectés à

chaque médecin. La dernière proposition

gouvernementale, en ligne

avec celle du Medef, présentée lors

du CSPRP du 5 décembre, est de

passer à 3 300 salariés par médecin,

contre environ 2 800 actuellement.

C’est trop, pour les syndicats, qui

ont tous quitté la salle. « Nous avons

alerté le ministère du travail : avec

3 300 salariés par médecin, on passe

d’une pénurie à un sureffectif », souligne

Gilles Arnaud. Avant de lancer

des nouvelles filières, demande

Françoise Conso, « ne faudrait-il

pas, d’abord, connaître exactement

les besoins futurs ? »

Francine Aizicovici

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