EMPLOI - Le Monde

medias.lemonde.fr

EMPLOI - Le Monde

ECONOMIE

MERCREDI 31 MARS 2004

EUROPE

Viktoras Butkus,

le PDG de Fermentas,

une entreprise

de biotechnologie,

incarne tous les espoirs

que place la Lituanie

dans l’économie

de la connaissance p. IV

FOCUS

Le « papy-boom »

apparaît de moins en

moins comme un appel

d’air pour l’emploi.

Selon la Cegos, les DRH

veulent limiter leurs

effectifs et augmenter

la productivité p. V

EMPLOI

b La création d’activité sourit aux femmes

immigrées de plus en plus nombreuses à

lancer leur petite entreprise. Un dispositif

de parrainage leur vient en aide p. VII

b Près de Marseille, la fermeture

d’un centre commercial le dimanche

menacerait 1 000 postes

p. VIII

OFFRES

D’EMPLOI

bDirigeants b Finance, administration,

juridique, RH b Banque, assurance

b Conseil, audit b Marketing, commercial,

communication b Santé b Industries

et technologies b Carrières internationales

b Multipostes b Collectivités

territoriales

p. IX à XII

au lendemain

des élections,

jacques chirac

a le choix

entre accélérer

les réformes ou

panser les plaies

Et maintenant M. le président,

cap libéral ou cap social ?

Infographie : Le Monde

Une seule région sauvée

par la droite,

on attendait un

revers électoral.

C’est une déroute.

Après cette sanction

historique du 28 mars, la droite

doit-elle changer de politique

économique et sociale ? Et surtout

a-t-elle des convictions suffisamment

affirmées pour le faire ?

Certains, à droite, prônent, malgré

le revers électoral, la continuité.

Pour eux, les électeurs ont moins

condamné l’action menée depuis

deux ans qu’exprimé leur déception

vis-à-vis des contre-performances

de l’économie française, pour

l’essentiel imputables au brusque

DES MARGES DE MANŒUVRE ÉTROITES

UN ESPOIR DE REPRISE…

ralentissement de l’activité en Europe.

Le déficit de croissance (0,2 %

seulement de hausse du produit

intérieur brut – PIB – en 2003)

serait donc le principal responsable

du déficit des bulletins de vote en

faveur de l’UMP. Mais, avec la reprise

économique prévue en 2004

(+ 1,7 %), la situation devrait spontanément

s’améliorer sur de nombreux

fronts, notamment ceux des

finances publiques et de l’emploi.

Et le retour d’un climat économique

plus favorable permettrait du

coup au gouvernement de mener à

bien la réforme de l’assurancemaladie,

d’améliorer ses relations

avec Bruxelles et de regagner la

confiance des citoyens.

CROISSANCE DU PIB, en volume, en %

3,2

4,2

2,1

1,3

0,2

1,7

1999 2000 2001 2002 2003 2004*

Source : OCDE

* Prévisions

… MAIS LE CHÔMAGE EST EN HAUSSE …

CHÔMAGE AU SENS DU BIT,en % (ensemble CVS)

12,5

11,5

10,5

9,5

8,5

94 95 96 97 98 99 00 01 02 03 04

Source : Insee

… ET LES BUDGETS DÉRAPENT

DÉFICIT

PUBLIC

– 4,1

– 3,2

– 1,5

– 1,4

– 1,8

– 2,7

– 3,0

– 4,1

– 5,5

– 5,5

– 6,0

– 4,2

Source : Insee

2003

2002

2001

2000

1999

1998

1997

1996

1995

1994

1993

1992

En % du PIB

DETTE

PUBLIQUE

39,6

63,0

58,6

56,8

57,2

58,5

59,5

59,3

57,1

54,6

46,4

45,3

Beaucoup, toutefois, dans les

rangs de la majorité parlementaire,

ne se montrent ni aussi optimistes

ni aussi indulgents. Ils estiment qu’il

est grand temps d’infléchir la politique

économique et reprochent à

M. Raffarin d’avoir adopté une stratégie

du juste milieu qui, au final, a

déplu à tout le monde. En matière

de budget, par exemple, le gouvernement

a, malgré la baisse des

impôts, trop coupé dans les dépenses

pour que les Français y voient

autre chose que de la rigueur. Et sa

politique n’a pas été assez restrictive

pour empêcher la France d’enfreindre

les règles du pacte de stabilité.

Nombreux, à droite, approuvent

l’ancien ministre socialiste de l’économie,

Dominique Strauss-Kahn,

pour qui « le pays depuis deux ans

n’a pas de politique économique ».

D’où l’urgence qu’il y aurait à se

doter d’une stratégie claire et ferme.

Les lignes de fracture apparues au

sein du gouvernement et de la majorité

entre les « sociaux » d’un côté

et les « libéraux » de l’autre sont

plus complexes et se ramifient encore.

Député UDF de la Marne, Charles

de Courson est à la fois rigoriste

sur les comptes, libéral et proeuropéen.

« Le déficit structurel de l’Etat

est inadmissible, car ce sont les classes

sociales les plus défavorisées qui paieront

les pots cassés », explique-t-il.

Toutefois, il préconise plutôt des

inflexions que des changements

radicaux dans la politique à suivre.

Une impatience libérale plus marquée

se lit parmi les députés « réformateurs

» proches d’Alain Madelin

qui souhaitent que la France trouve

le chemin de l’hypercroissance. Hostiles

à la culture administrative et

favorables à celle du risque, ils

misent sur la capacité d’adaptation

sociale du salarié comme meilleure

garantie pour son avenir. Faute

d’une expérience à la « Thatcher »,

c’est dans le dynamisme d’un Nicolas

Sarkozy qu’ils placent leurs

espoirs.

Versant social, les courants ne

sont pas moins divers. Venu du

monde des affaires, maire de Valenciennes,

où il a fait baisser le chômage,

avant de devenir ministre,

Jean-Louis Borloo s’est donné comme

priorité, dans nos colonnes, la

lutte contre « la désintégration républicaine

». Selon son diagnostic, la

France fonctionne depuis vingt ans

pour 70 % de la population, avec

30 % de laissés-pour-compte. Jacques

Barrot, président du groupe

UMP à l’Assemblée nationale, ne

dit pas autre chose : « Il est impossible

de rechercher la compétitivité

sans avoir l’adhésion des gens. Nous

devons tenir les deux bouts de la chaîne

: redonner beaucoup de souffle à

l’entreprise et nous assurer de la

cohésion nationale. »

Mais de l’écoute des attentes

sociales à la tentation protectionniste,

il n’y a qu’un pas qui peut être

rapidement franchi. Président de

« Debout la République », un mouvement

qu’il anime à côté de l’UMP,

Nicolas Dupont-Aignan applaudit

des deux mains lorsque le chancelier

allemand, Gerhard Schröder,

qualifie d’« antipatriotiques » les

délocalisations.

En proie au doute, c’est contre

« la démagogie et le conservatisme de

gauche » que la droite retrouve sa

cohérence idéologique. Dans une tribune

publiée vendredi 26 mars dans

Le Monde, François Fillon rappelle

qu’« il n’y a pas lieu de choisir entre

cohésion sociale et économie libérale,

cette dichotomie trompeuse qui

conduit la France dans une impasse

intellectuelle ».

Une formule qui cache mal la grave

crise d’identité que connaît

aujourd’hui la droite en matière de

politique économique. Une droite

incapable de dire quelle est sa spécificité.

La baisse des impôts, tant souhaitée

par Jacques Chirac ? Difficile

à croire, avec des prélèvements obligatoires

qui, rapportés au PIB, ont

augmenté en 2003 pour la première

fois depuis 1999. L’orthodoxie budgétaire

? Délicat à revendiquer, avec

une dette publique en route vers les

« Nous devons tenir les deux bouts

de la chaîne : redonner beaucoup de souffle

à l’entreprise et nous assurer

de la cohésion nationale »

JACQUES BARROT, UMP

1 000 milliards d’euros ! Et ce qui se

passe au-delà des frontières n’est

pas fait pour aider la droite française

à trouver des repères. En Espagne,

le futur premier ministre socialiste,

José Luis Rodriguez Zapatero,

s’est empressé de dire que « son gouvernement

n’interviendra pas dans le

monde économique » et de choisir

comme ministre de l’économie et

des finances l’ancien commissaire

européen Pedro Solbes, surnommé

« Père la rigueur ». Aux Etats-Unis,

tout au contraire, le président républicain

George W. Bush a, depuis

trois ans, adopté une politique de

relance ouvertement keynésienne.

De qui la droite française pourraitelle

s’inspirer et se réclamer ? Sans

référence, tiraillée entre son courant

libéral et sa tendance sociale,

déchirée entre les partisans de la

rigueur et ceux des baisses d’impôts,

entre les protectionnistes et

les libre-échangistes, entre les proeuropéens

et les souverainistes, la droite

française a bien du mal, l’expérience

Raffarin le prouve, à se trouver

une cohérence économique.

Mais le pire, pour le premier ministre

actuel ou à venir, est sans doute

d’avoir à l’Elysée un homme qui

incarne toutes ces aspirations

contradictoires, et paralysantes.

Alain Beuve-Méry

et Pierre-Antoine Delhommais

Lire le dossier pages II et III

CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX 7 €


II/LE MONDE/MERCREDI 31 MARS 2004

DOSSIER

QUESTIONS-RÉPONSES

Etat des lieux

Le choix d’une politique de relance

est hypothéqué par le déficit budgétaire

1Quelles sont

les perspectives

de croissance ?

Le ministère de l’économie et

des finances a confirmé,

mi-mars, sa prévision de croissance

pour l’année 2004 retenue

dans la loi de finances. Le

gouvernement anticipe une

hausse de 1,7 % du produit intérieur

brut (PIB), après une progression

de 0,2 % seulement en

2003.

Cette prévision est en ligne avec

ce qu’attendent les économistes

des instituts de conjoncture et

des banques. Le chiffre de 1,7 %

est aussi le pronostic des experts

de l’Organisation pour la coopération

et le développement économiques

(OCDE). A la veille du

premier tour des élections régionales,

le premier ministre, Jean-

Pierre Raffarin, n’avait pas exclu

que la croissance soit un peu

plus forte et atteigne 2 %. « Mais

il ne faut pas qu’elle soit amputée

par la crainte du terrorisme »,

avait-il ajouté. Pour 2005, le gouvernement

anticipe une progression

du PIB de 2,5 %, alors que les

économistes misent sur une augmentation

plus modeste (2,1 %

pour leur prévision moyenne).

2Comment

évolue

le chômage ?

Fin janvier, le taux de chômage

était de 9,6 %, selon les données

du ministère du travail, en augmentation

de 0,3 point par rapport

à janvier 2003.

Le nombre de demandeurs d’emploi

de catégorie 1 (inscrits à

l’ANPE, à la recherche d’un

emploi à temps plein et à durée

indéterminée, ayant éventuellement

travaillé 78 heures au plus

dans le mois) était de 2 418 900,

en hausse de 4,2 points sur un an.

Cette progression était plus marquée

pour les femmes de moins

de 25 ans (+ 5 points), les hommes

de 25 à 49 ans (+ 5,2) et les

chômeurs de longue durée (au

moins un an d’inscription à

l’ANPE : + 6,2).

LA PRESSION FISCALE NE S'ALLÈGE PLUS

Taux des prélèvements obligatoires, en % du PIB

50

45

40

d’alain madelin

au medef,

les libéraux

manifestent

leur impatience

Les critiques les plus virulentes

contre l’action du

gouvernement ne viennent

pas forcément de la

gauche. « Mis à part la

réforme des retraites et

l’assouplissement des 35 heures pour

les PME, la politique économique

menée par le gouvernement n’a pas

été globalement de droite », constate

un conseiller ministériel. « Pour

la France d’en bas, il faut plus de

déréglementations que de subventions

», ajoute-t-il, pour préciser le

fond de sa pensée. Au sein de la

droite parlementaire, comme dans

les rangs économiques, le débat

s’anime et les impatiences se font

jour. Faut-il « ne pas avoir peur de

l’action », comme le clame Nicolas

Sarkozy, ou bien simplement

La réforme de l’assurance-chômage,

en raccourcissant les

durées maximales d’indemnisation

de sept mois, a fait basculer

265 000 personnes en fin de

droits en janvier. Cette modification

du régime Unedic explique,

« en partie », selon le ministère

du travail, une hausse de

27,8 % des radiations pour

« absence aux contrôles », qui

ont concerné 164 981 personnes

en janvier.

3Où en sont

les comptes

publics ?

Le déficit public (Etat, Sécurité

sociale, collectivités locales,

organismes d’administration

centrale) a atteint, en 2003,

63,2 milliards d’euros, soit 4,1 %

du PIB. En 2002, ce déficit avait

déjà représenté 3,2 % du PIB.

Depuis deux ans, la France n’est

plus en conformité avec le traité

de Maastricht, qui interdit à un

pays d’avoir un trou budgétaire

dépassant 3 %.

Le gouvernement s’est engagé à

ramener progressivement le déficit

sous le seuil des 3 % : 3,6 %

en 2004, 2,9 % en 2005, 2,2 % en

2006 et 1,5 % en 2007. Les dixsept

instituts de conjoncture ou

de banques consultés dans le

cadre de la Commission économique

de la nation se montrent

moins optimistes. Selon leur prévision

médiane, le déficit ne

reviendra pas en dessous de

3,9 % du PIB cette année et sera

encore de 3,2 % en 2005. De son

côté, la dette publique est passée

de 58,6 % du PIB en 2002 à

63 % en 2003, là encore au-dessus

de la limite de 60 % fixée

par les traités européens.

En 2003, le déficit de la Sécurité

sociale s’est creusé de 5,3 milliards

d’euros, pour s’établir à

9,4 milliards d’euros. Et celui de

l’Unedic a atteint 4,3 milliards

d’euros. Pour y faire face, l’organisme

de l’assurance-chômage a

lancé un emprunt obligataire de

4 milliards d’euros sur cinq ans

afin de rééquilibrer les comptes

d’ici à la fin 2005.

43,9

1998 1999 2000 2001 2001 2002

Source : Insee

pour les

pro-européens,

l’assainissement

des finances

publiques devrait

être la priorité

du gouvernement

Faut-il s’attendre à une

inflexion de la politique

budgétaire du gouvernement

après la déroute

électorale du 28 mars ?

Et si oui, dans quel

sens ? Celui d’une relance destinée

à stimuler la croissance ? Ou, au

contraire, celui d’une rigueur

accrue visant à réduire les déficits

publics ? A travers leur vote-sanction,

les Français ont-ils exprimé

leur inquiétude face à la montée

des déficits ? Ou voulu dire qu’ils

jugeaient la politique budgétaire

trop restrictive ?… Autant de questions

décisives : car, après la dernière

vague de privatisations et le

transfert à la Banque centrale européenne

(BCE) de la politique monétaire,

la gestion des finances publiques

est devenue le dernier grand

levier de politique économique du

gouvernement. Pratiquement le

seul moyen, pour lui, d’influencer

directement et rapidement la

conjoncture.

Le changement de statut d’EDF et de GDF, un dossier-test

PLUSIEURS FOIS ANNONCÉ et reporté par le premier

ministre, Jean-Pierre Raffarin, en dépit de la forte

pression des deux ministres chargés du dossier,

Francis Mer et Nicole Fontaine, et des présidents des

deux entreprises, François Roussely et Pierre Gadonneix,

le projet de loi sur le changement de statut juridique

des établissements publics EDF et GDF risque-t-il

de faire les frais du revers électoral du gouvernement

? Si près du but…

Le texte avait, en effet, été transmis début mars

au Conseil d’Etat, qui devra l’examiner le 8 avril. La

présentation en conseil des ministres, puis la discussion

au Parlement devraient logiquement suivre

quelques semaines plus tard. Le gouvernement s’est

engagé à ce que le dossier soit définitivement bouclé

avant la fin de l’année. Le premier ministre a fait

le choix d’accorder son feu vert sur un sujet délicat

avant les élections régionales. Le dossier est explosif.

Dans la perspective de l’ouverture à la concurrence

pour les usagers professionnels (collectivités

locales et PME), le 1 er juillet, du marché de l’électricité

et du gaz, les directions des deux entreprises ont

obtenu la levée du « principe de spécialité » inscrit

dans leur statut de 1946, qui leur interdit de sortir de

leurs métiers de base. Le projet de loi prévoit le passage

de ces deux établissements publics à caractère

industriel et commercial (EPIC) en sociétés anonymes,

et contient des dispositions réformant la structure

de financement de leurs retraites. Considéré par

les syndicats comme un premier pas vers la privatisation,

ce que démentent les directions des deux entreprises

qui rappellent que l’ouverture du capital n’est

pas programmée, le projet a provoqué arrêts de travail

et manifestations. Les salariés sont mobilisés.

« tenir bon », selon les propos de

Jean-Pierre Raffarin ?

S’autoproclamant aile réformatrice

de la majorité, un groupe de

parlementaires devrait prochainement

rendre public un appel pour

inciter le gouvernement à assumer

une politique d’inspiration plus libérale.

« Il est clair que la défaite du gouvernement

s’explique par le fait qu’il

n’en a pas fait assez », estime Hervé

Novelli, député (UMP) de l’Indre-et-

Loire. « Sur les retraites, par exemple,

la réforme n’a été réalisée qu’à moitié,

puisqu’en laissant de côté les régimes

spéciaux la question de l’équité

n’a pas été réglée », ajoute-t-il. Pour

concourir à l’amélioration du marché

du travail, « le rapport de Virville

va dans le bon sens, mais il ne répond

pas à l’ampleur de la tâche », poursuit

le parlementaire.

Récusant d’emblée toute opposition

entre réforme libérale et sociale,

Alain Madelin considère que,

« pour sortir de la croissance molle et

résoudre les déficits publics, il faut

provoquer un choc de confiance ».

L’ex-ministre de l’économie et des

finances plaide pour une réforme

ambitieuse de la fiscalité qui passerait

« par un toilettage des 418 niches

fiscales, la création d’une première

tranche d’imposition à 33 %, la réduction

à trois du nombre de ces tranches

et l’intégration de la CSG dans

l’impôt sur le revenu ». La réforme

de l’Etat et celle de l’assurance-maladie

figurent aussi en bonne place,

parmi les priorités du député UMP

de l’Ille-et-Vilaine. « L’audace préconisée

par Sarkozy seule peut être

payante », conclut-il.

Député (UMP) de l’Essonne, et

président du mouvement Debout la

République, Nicolas Dupont-

Aignan plaide à l’instar de Jean-

Louis Debré, président de l’Assemblée

nationale, en faveur d’« une

nouvelle ambition française » et se

trouve totalement en phase avec le

chancelier allemand Gerhard

Schröder qui défend la mise en

œuvre d’« un patriotisme économique

» contre les délocalisations.

« Les entreprises ne sont pas représentées

par le Medef. On fait une politique

pour quinze grands groupes,

mais pas pour le tissu industriel »,

dénonce-t-il. Selon lui, le gouvernement

mène plus « une politique de

compromis par le bas ». Choqué par

le rachat de Pechiney par le groupe

Alcan, M. Dupont-Aignan estime

qu’« il faut faire revenir les capitaux

français placés à l’étranger ».

De fait, les questions de l’endettement

public, de la fiscalité de l’épargne

et de la simplification du droit

du travail sont au cœur des

réflexions des partisans de réformes

en profondeur. « Think tank »

patronal, l’Institut de l’entreprise

(IE) prépare justement des notes

« La politique budgétaire du gouvernement

Raffarin a été plutôt caractérisée

par sa neutralité », juge Christian

de Boissieu, président délégué

du Conseil d’analyse économique,

cercle de réflexion de Matignon ; les

chiffres tendraient plutôt à indiquer

qu’elle a été laxiste. Lorsqu’il

devient premier ministre, M. Raffarin

hérite d’un budget en déficit de

1,5 % (pour l’année 2001). En 2002,

le trou se creuse fortement (3,2 %),

un peu plus encore en 2003, pour

s’inscrire à 4,1 %. Cette augmentation

n’a toutefois pas reflété une

politique volontariste de relance,

mais la dérive spontanée du solde

des comptes publics consécutive au

brutal ralentissement de la croissance

économique (+ 0,2 % de hausse

du PIB seulement en 2003, contre

+ 2,1 % en 2001). De fait, note M. de

Boissieu, « le gouvernement a laissé

jouer les stabilisateurs automatiques

», c’est - à-dire qu’il n’a pas

cherché à compenser le manque à

gagner en matière de recettes par

des réductions de dépenses de

même ampleur. « Le principal reproche

qu’on peut adresser à la politique

budgétaire menée depuis deux ans,

note un haut responsable monétaire

européen, c’est justement de ne

pas avoir su choisir entre la rigueur et

la relance. Et comme cette stratégie

n’a pas empêché, d’un côté, la crise

sur le pacte de stabilité et, de l’autre,

une croissance zéro, cette stratégie

est forcément perçue comme un

échec. »

D’où la tentation, pour la droite,

de sortir de cette neutralité. La première

voie insiste sur la priorité que

devrait constituer une baisse massive

des impôts. Selon ses partisans,

l’économie française est avant tout

étouffée par le niveau des prélèvements

obligatoires, qui, pour la première

fois depuis 1999, ont augmenté

en 2003, à 43,9 % (contre 43,8 %

en 2002). « La lourdeur de l’imposition

publique bride la croissance,

pèse sur l’emploi et donc diminue les

rentrées fiscales et accroît les déficits,

notait, il y a quelques mois, dans les

colonnes du Monde, l’ancien premier

ministre Edouard Balladur. La

preuve a été faite en France même,

qu’il est possible de réduire les impôts

et, simultanément, de relancer la

croissance et de faire reculer le chômage,

ce qui entraîne l’augmentation

des rentrées fiscales et donc

l’abaissement des déficits publics. »

STRATÉGIE À L’AMÉRICAINE

L’efficacité économique, en

teme de croissance, des baisses

d’impôts décidées aux Etats-Unis

par George Bush, efficacité saluée

par les dirigeants du G7 lors du

sommet de Boca Raton (Floride), à

la mi-février, a encore renforcé la

conviction de ceux qui plaident

pour une réduction rapide de la

pression fiscale en France. Une

stratégie à l’américaine pour relancer

la croissance est toutefois

jugée par les économistes très difficile

à mettre en place, ne serait-ce

qu’en raison des contraintes européennes.

« Même si le pacte de stabilité

a été mis entre parenthèses,

une baisse massive des impôts, sans

que celle-ci soit compensée par une

réduction des dépenses de même

ampleur, risquerait d’être perçue

comme une provocation vis-à-vis de

sur ces trois thèmes. « En France,

nous avons eu des programmes de

réduction d’impôt, mais nous n’avons

jamais mis en place de véritables stratégies

fiscales », déplore Jean-Pierre

Boisivon, son directeur.

LISTE DES RÉFORMES

La France a été un des derniers

pays à instaurer un impôt sur la fortune

(ISF) et elle est un des seuls à le

conserver, observe-t-il. Pour la

réforme de l’Etat, deux administrations

posent problème, selon lui : le

secteur hospitalier et l’éducation

nationale. Alors que la France se

situe dans le premier tiers des pays

de l’Organisation de coopération et

de développement économiques

(OCDE) pour les dépenses globales

d’éducation, celles à destination des

étudiants sont trois fois moindres

qu’aux Etats-Unis.

Pour le Medef, l’analyse économique

n’a pas changé du fait des résultats

des élections régionales. « La

France a un besoin urgent de réformes

rapides, profondes et de structure

», tel est le credo de l’organisation

patronale que rappelle Jacques

Creyssel, son directeur général.

Mais, poursuit-il, « on n’a jamais

autant négocié et conclu d’accords

entre partenaires sociaux qu’en

Bruxelles et de Francfort », confirme

un banquier central.

Dans ces conditions, nombreux,

à droite – surtout parmi les plus

pro-européens –, sont ceux qui

considèrent que la situation des

finances publiques françaises est

telle que son assainissement doit

devenir la priorité et que « la baisse

de la pression fiscale doit passer au

second plan », comme l’expliquait

récemment Charles de Courson,

député (UDF) dans le quotidien La

Tribune :« Il faut en finir avec les discours

lénifiants visant à nous

convaincre que la situation n’est pas

si grave, qu’il n’y a que des limites

idéologiques à l’augmentation des

dépenses, que l’on dispose de marges

de manœuvre pour continuer à

baisser les impôts et que la croissance

sera notre sésame. »

L’espoir économique sousjacent

est qu’une réduction des

déficits constituerait un élément

rassurant pour les ménages. Ces

derniers n’anticiperaient plus

d’augmentation de la pression fiscale

pour combler les trous budgétaires

et donc diminueraient leur

épargne de précaution pour

consommer davantage. Un autre

moyen, selon M. de Boissieu, pour

le gouvernement, de rassurer aussi

bien les citoyens français que les

partenaires européens serait « de

rendre la politique en matière de

finances publiques plus lisible à

moyen terme ». D’où l’urgence qu’il

y a, selon lui, à reconstruire un pacte

de stabilité que la France, cette

fois, s’engagerait à respecter !

Pierre-Antoine Delhommais

BRAS DE FER

La nouvelle carte des régions pourra-t-elle faire

changer la donne ? Pour Mireille Toux, secrétaire

fédérale de la fédération chimie-énergie CFDT, « si la

couleur politique des conseils régionaux change, cela

nous donne incontestablement des alliés, car très clairement

les partis de gauche se sont opposés au projet.

Mais depuis trois ans que nous réclamons un

débat autour du dossier de l’énergie, nous n’avons

jamais voulu faire de cette affaire un coup politique.

Ce projet dépasse largement les murs de l’entreprise

et concerne l’avenir du service public ainsi que les usagers

dans leur ensemble ».

Du côté de FO, « le revers électoral devrait logiquement

pousser la majorité à réfléchir sur un changement

de cap », estime Jean-François Le Jeune, secrétaire

général adjoint de la fédération nationale

énergie et mines. Avant d’ajouter : « Mais les premières

déclarations du gouvernement à l’issue du

scrutin semblent plutôt aller dans le sens d’une poursuite

des réformes. » A la fédération mines-énergie

CGT, son porte-parole Maurice Marion considère

que les résultats fragilisent le gouvernement dans

sa politique de réforme. « La majorité aura-t-elle

l’unité nécessaire pour continuer à pousser sur tous

les fronts ? » La direction d’EDF, interrogée par Le

Monde, n’a pas souhaité faire de commentaire.

Le bras de fer entre gouvernement et syndicats

risque, en toute logique, de reprendre un peu de

vigueur. Dans la nuit du mercredi 24 au jeudi

25 mars, à l’initiative de la CGT-Energie Savoie,

quelques coupures de courant ont eu lieu dans la

région Rhône-Alpes, « un signal d’alerte envers la

direction d’EDF et du gouvernement », avertit un

syndicaliste. La journée de mobilisation nationale

lancée par les syndicats CGT, CFDT, FO et SUD, prévue

de longue date pour le 8 avril, servira plus que

jamais de test.

Catherine Rollot

Fiscalité, droit du travail… les partisans du « réformer plus vite et plus loin »

POUR EN SAVOIR PLUS

> L’Embellie française. Questions

démographiques, enjeux civiques,

de Jacques Verrière (Flammarion,

324 p., mise en vente le 8 avril).

> La pauvreté est-elle soluble

dans le libéralisme ?,

de Philippe Arondel (Belin,

coll. « Ulysse », 2004, 192 p., 15 ¤).

> Guérir le système de santé

de ses maux, avec 40 propositions

pour une réforme, de Bruno

Fantino et Gérard Ropert

(Aléas Editeur, 2004, 595 p., 30 ¤).

> Compétitivité, rapport de Michèle

Debonneuil et Lionel Fontagné

(La Documentation française,

2003, 253 p., 12 ¤).

> La France est-elle compétitive ?,

dans Problèmes économiques

(n o 2817 du 9 juillet 2003, 32 p.,

3 ¤, disponible sur demande

à La Documentation française).

2003 ». La liste des réformes est éloquente

: assurance-chômage, retraites,

formation et dialogue social

notamment. Reste dans les cartons

l’abrogation de la loi de modernisation

sociale ou bien encore les

44 propositions pour assouplir le

code du travail qui complètent celles

de la commission présidée par

Michel de Virville auxquelles le

Medef adhère globalement.

Le renflouement du déficit budgétaire

et le maintien de la compétitivité

des entreprises sont aussi les

deux impératifs à maintenir, selon

Jean-François Bernardin, président

de l’assemblée des chambres françaises

de commerce et d’industrie.

« La France est dans la situation d’un

ménage qui a pris l’habitude de

consommer plus qu’il ne gagne, sauf

qu’il n’y a pas de commission de

surendettement », précise-t-il. Pour

les principaux acteurs patronaux, le

sentiment communément partagé

est qu’il n’est plus possible de faire

du « social à crédit » qui provoque

des déficits abyssaux guère compatibles

avec les engagements européens

de la France, et notamment

avec le respect du pacte de croissance

et de stabilité.

Alain Beuve-Méry


DOSSIER

LE MONDE/MERCREDI 31 MARS 2004/III

Jacques Marseille, professeur d’histoire économique à Paris-I - Sorbonne

« Il manque à la droite d’être de droite… »

CHRONIQUE

par Serge Marti

JACQUES MARSEILLE

f 2004 Publication de La Guerre

des deux France, celle qui avance

et celle qui freine, Plon.

f 2002 Le Grand Gaspillage,

les vrais comptes de l’Etat, Plon.

f 1989 Professeur d’histoire

économique à l’université de

Paris-I-Sorbonne ; directeur de l’Institut

d’histoire économique et sociale ;

président de l’Association pour le

développement de l’histoire économique.

f 1985 Publication de sa thèse Empire

colonial et capitalisme français,

histoire d’un divorce, 1880-1960.

La droite française a été « sonnée

» par son revers aux élections

régionales. Accusée d’avoir pratiqué

l’insécurité sociale, peut-elle

réagir et changer de politique économique

?

Il y a urgence à mener à bien des

réformes. Je suis frappé de constater,

à travers les siècles, les décalages

spectaculaires entre le monde

économique et le monde socioculturel.

Entre 1720 et 1780, durant le

« beau » XVIII e siècle, notre population

est passée de 20 à 28 millions

d’habitants ; le commerce international

s’est accéléré spectaculairement,

etc. Mais la société est restée

centrée sur la terre et l’aristocratie

nobiliaire. La Révolution a eu lieu.

A la fin du XIX e siècle, nous avons

assisté à une nouvelle poussée d’industrialisation.

L’ère de la machine

s’est affirmée, tout comme celle de

la chimie lourde et de l’électricité.

D’où de profondes réformes sociales

nécessaires à la protection des

travailleurs contre les accidents de

la vie professionnelle. Dans l’Allemagne

conservatrice de Bismarck,

on a ainsi vu se mettre en place les

bases de l’Etat-providence.

La nécessité du changement

n’est pas moindre aujourd’hui.

Nous étions habitués, en France,

à la drogue douce de l’inflation, à

16 000 morts par an sur les routes,

au contrôle des prix, à une Bourse

minimaliste, à des exportations plafonnant

à 18 % du produit intérieur

brut (PIB). Nous étions une sorte

d’Union soviétique qui aurait réussi.

Tout a changé depuis vingt ans.

La France profite à plein de la mondialisation.

Nous sommes la deuxième

ou la troisième terre d’accueil

mondiale pour les investissements

étrangers. Nous avons gagné trois

mois par an d’espérance de vie,

mais nous continuons à réagir comme

si elle était de 59,5 ans, comme

en 1945. Refuser la réforme des

retraites élaborée au printemps dernier

était une preuve monstrueuse

d’inintelligence économique !

Comment analysez-vous le

vote-sanction des Français ?

La France, plus que les autres

pays, vit mal cette mutation. Les

électeurs ont adopté une attitude

de consommateurs qui changent de

lessive dès que l’occasion leur en est

fournie. Il y a deux ans, c’était la

gauche qui en faisait les frais ; cette

année, c’est la droite.

Qu’est-ce qui manque à la

droite ?

D’être de droite. Les Français ne

font plus la distinction entre la droite

et la gauche. Qui a découplé l’évolution

des prix et celle des salaires,

une réforme majeure ? La gauche.

Qui a donné un essor sans précédent

à la Bourse ? Encore la gauche.

Mais ces clivages entre droite et

gauche m’horripilent. La vraie distinction

se trouve entre deux France,

qui ne recoupe pas la distinction

privé-public, mais celle entre une

France exposée, qui est dans le mouvement,

et une France abritée, qui

freine.

Pour qui a voté la France abritée

?

De façon sommaire, on peut dire

que la fonction publique abritée a

voté pour la gauche parlementaire

et que la bourgeoisie traditionnelle

abritée a voté pour l’UMP.

Que peut faire un gouvernement

de droite pour ne pas courir

à un nouvel échec électoral ?

Rien. De toute façon, il sera sanctionné

et les intérêts catégoriels

manifesteront dans la rue. Alors,

autant qu’il aille à fond dans les

réformes essentielles : les retraites

(on ne peut tenir un système de

37,5 années de cotisation avec l’augmentation

de l’espérance de vie) ; le

système de santé (les dépenses

croissent à un rythme insoutenable,

c’est-à-dire trois fois plus vite que la

richesse nationale) ; l’éducation

nationale (elle exclut en prétendant

le contraire) ; la création d’emplois

(la France crée moins d’emplois que

ses concurrents pour une même

croissance).

Ce n’est pas en aidant des

emplois précaires que le gouvernement

renversera la vapeur, mais en

empêchant le gonflement des

dépenses improductives et en stimulant

les créateurs d’entreprises.

Quand comprendra-t-on enfin que

la dépense keynésienne est facteur

d’inégalités ? Que les ouvriers sont

les premiers perdants dans le système

de retraites et de santé actuel

parce qu’ils cotisent pour les

riches ? Que les aides aux entreprises

vont à celles qui n’en ont pas

besoin ? Que la recherche française

fonctionne mal parce que l’Université

n’est pas assez sélective ?

Pourquoi un tel pessimisme ?

Parce que nos concitoyens rêvent

toujours d’un commissaire au Plan,

d’un contrôle des prix et de créations

massives d’emplois par l’Etat.

Parce que 86 % des jeunes sondés

souhaitent être fonctionnaires. Parce

qu’il y a dans le pays une haine

pour l’entreprise et que l’ascenseur

social y est en panne. Parce que nos

syndicats sont faibles et archaïques.

Parce que ceux qui prétendent incarner

le parti de l’intelligence continuent

à rêver d’un « Grand Soir ».

Parce que les privilèges de la fonction

ont remplacé ceux de la naissance.

Parce que, pour résoudre les

problèmes du chômage et des déficits

publics, la droite et la gauche

mettent tous leurs espoirs dans une

reprise de la croissance du PIB !

Vous êtes plutôt pour une politique

de l’offre. La baisse massive

des impôts à l’américaine ne vous

semble-t-elle pas la panacée ?

C’est vrai que je suis pour une stimulation

de l’offre plutôt que pour

une protection de la demande. Mais

il faudrait s’atteler à une baisse des

dépenses. Le diagnostic est posé

depuis longtemps. Roger Fauroux,

ancien ministre d’un gouvernement

de gauche, raconte qu’il payait ses

billets d’avion 30 % plus cher en

tant que ministre qu’en tant que

PDG de Saint-Gobain…

Pour endiguer ce gaspillage honteux,

il faudrait dire que chaque

département, chaque direction

d’un ministère devrait, par exemple,

réduire de 10 % ses dépenses. Je

n’attaque pas les fonctionnaires –

j’en suis un –, mais ils sont pris dans

une mécanique qui les pousse au

laisser-faire. Réaliser des économies

donnerait du tonus à l’ensemble

de l’administration et permettrait

de trouver l’argent qui manque

pour la recherche ou l’urbanisme.

Quels conseils donneriez-vous

au gouvernement Raffarin après

le second tour ? De prendre exemple

sur George W. Bush ? Sur

Tony Blair ?…

Mon conseil ? A droite toute ! Et

qu’on ne se méprenne pas : je ne

suis pas un partisan de la régression

sociale. Je constate seulement que

les grandes réformes ont été portées

par des conservateurs. Qui

s’est préoccupé de l’extinction du

paupérisme ? Napoléon III. Qui a

posé les bases des retraites ? Bismarck.

Qui a vraiment fondé l’Etatprovidence

? Les libéraux britanniques

John Maynard Keynes et Lord

Beveridge.

A droite toute, parce que là se

trouvent la justice sociale et les

réformes qui permettent de garantir

celle-ci. La meilleure façon de

réussir les réformes, c’est de faire

comme les Suédois ou les Néerlandais,

qui savent réunir leurs patronats

et leurs syndicats autour d’une

table de négociations. Malheureusement,

lorsque j’affirme que nous ne

pouvons continuer à vivre comme

si nous étions une sorte d’Union

soviétique qui laisse bourgeonner

les déficits et s’aggraver la ségrégation,

mes amis de gauche me répondent

que j’ai raison, mais qu’il ne

faut pas le dire, et ceux de droite,

que j’ai raison, mais que c’est impossible

à faire. On est mal partis !

Propos recueillis par

Pierre-Antoine Delhommais

et Alain Faujas

Ceux qui plaident pour un retour du « social »

un ministère

de la cohésion

nationale

devrait être créé.

les syndicats

restent

dubitatifs

Désormais, il s’agit

de limiter les

dégâts pour l’avenir…

Le sentiment

d’une progression

de l’insécurité sociale

avec ses cortèges de mécontents

– enseignants, chercheurs, personnels

hospitaliers, intermittents –

ayant pesé lourd dans la balance

électorale du scrutin régional, il

est maintenant une « antienne »

gouvernementale dont le plus

beau couplet a sans doute été

chanté le jeudi 25 mars, pendant

l’entre-deux- tours, lors du meeting

UMP tenu à Limoges en présence

de Bernadette Chirac et de

Jean-Pierre Raffarin. Le premier

ministre a convenu « qu’il fallait

repenser l’organisation sociale » de

la France « en y injectant de l’humain

».

Retour donc sur le thème de la

fracture sociale qui avait aidé Jacques

Chirac à gagner l’élection présidentielle

de 1995. Trois ministères

devraient être sous l’autorité

directe du premier ministre : le travail,

les affaires sociales et « l’intégration

républicaine », un petit

nouveau que Jacques Barrot, président

du groupe UMP à l’Assemblée

nationale, définit comme « un

appui à la cohésion nationale, dont

les compétences seraient transversales

– du logement social à la réinsertion

–, et dédié aux jeunes générations

laissées sur le bord de la route

». Voilà pour la mission. Quant

au candidat pour la tenir, c’est

Jean-Louis Borloo, l’actuel ministre

délégué à la ville et à la rénovation

urbaine, qui tient incontestablement

la corde, lui qui plaidait

dans les colonnes du Monde du

16 mars, pour que soient « concentrés

les moyens dont le gouvernement

dispose dans tous les domaines

de la vie sociale sur les zones de

fragilité ».

Un premier symbole. D’autres

pourraient suivre. Pêle-mêle :

l’abandon du contrat de projet, le

CDD de cinq ans réservé aux plus

qualifiés et préconisé par Michel

de Virville dans son rapport sur la

modernisation du droit du travail,

remis au gouvernement à la

mi-janvier. « S’il est effectivement

perçu comme un CDD généralisé, ce

qui n’est vraiment pas dans notre

philosophie », reprend Jacques Barrot,

« soyons pragmatiques et évitons

les malentendus… ». Il serait

aussi question de faire amende

honorable sur plusieurs mesures

« prises un peu à la va-vite ».

« Nous avons coupé dans certains

« Les électeurs ont adopté une attitude

de consommateurs qui changent de lessive

dès que l’occasion leur en est fournie.

Il y a deux ans, c’était la gauche qui en faisait

les frais ; cette année, c’est la droite »

dispositifs d’accompagnement sans

avoir eu le temps d’en mettre des

nouveaux en place », reconnaît l’ancien

ministre des affaires sociales,

évoquant les contrats emploi solidarité

(CES) – passés de 240 000 en

2003 à 170 000 pour cette année –

ou les contrats emploi consolidés

(CEC). De même, la limitation

dans la durée de l’allocation

spécifique de solidarité (ASS),

dispositif d’Etat, devrait être réexaminée.

EFFORT FINANCIER

François Fillon, ministre des

affaires sociales, s’était aussi chargé

de montrer la préoccupation

sociale du gouvernement avant le

premier tour des élections régionales,

en annonçant que l’Etat

allait « proposer chaque année à

100 000 jeunes sans qualification

de bénéficier d’une formation d’au

moins six mois ». Rémunérés par

l’Etat comme stagiaires de la formation

professionnelle, précisaitil,

« cela demandera un effort

financier considérable que nous

sommes en train d’évaluer avec le

premier ministre ». Les 16-24 ans

sont en effet une priorité « chiraquienne

» depuis le début de l’année.

Mais alors que la France affiche

un déficit budgétaire (4,1 %

du produit intérieur brut – PIB –

en 2003) bien au-delà des limites

du pacte de stabilité européen

(3 % du PIB), la question du financement

de tous ces nouveaux projets

reste floue. Ce manque de

véritable marge de manœuvre

budgétaire apparaît comme la

contradiction majeure aux bonnes

intentions affichées.

Un « détail » qui n’a pas échappé

aux organisations syndicales,

qui aimeraient pourtant croire à

un renouveau de la fibre sociale

du gouvernement. Jean-Christophe

Le Duigou, secrétaire confédéral

de la CGT chargé des affaires

économiques, pense que « la République

des allégements va se poursuivre

», faisant notamment référence

à la baisse des impôts, qui

bénéficie aux ménages les plus

aisés. Mais il estime « que nous ne

serons plus dans les mots et l’habillage

électoral » dès lors que sur trois

dossiers majeurs – l’assurancemaladie,

la nouvelle loi de mobilisation

pour l’emploi, et les possibles

changements de statut des

entreprises publiques – « le gouvernement

accepte de mener de réelles

négociations ».

Un sentiment partagé par Jean-

Luc Cazettes, président de la CFE-

CGC, qui espère que « le premier

ministre comprendra le signal

envoyé par le monde du travail lors

du scrutin des régionales », et sera

donc plus à l’écoute des messages

des syndicats, et moins de ceux du

Medef, qui « veut en rajouter dans

la précarité », comme en témoignent

ses 44 propositions pour

moderniser le code du travail ou

l’idée d’un smic annualisé, dont la

revalorisation dépendrait d’une

commission indépendante, comme

en Grande-Bretagne. En effet,

il faudra choisir.

Marie-Béatrice Baudet

Revers de fortune

TROIS COUPS de torchon en quinze

jours ; qui peut encore prétendre

que les Européens se désintéressent

de la politique ? En Espagne,

le chef de gouvernement,

José Maria Aznar, par sa gestion

scandaleuse de la tragédie sanglante

du 11 mars, a entraîné dans

sa chute l’équipe sortante du Parti

populaire (PP) et permis la victoire

surprise du Parti socialiste ouvrier

espagnol (PSOE) et de son leader,

José Luis Rodriguez Zapatero. En

Pologne, son homologue du

moment, le premier ministre Leszek

Miller qui battait régulièrement

des records d’impopularité,

a finalement annoncé sa démission.

En France, enfin, désavoué

par des électeurs qui ne lui pardonnent

pas les mécomptes de sa politique

sociale, le gouvernement de

Jean-Pierre Raffarin subit une cuisante

défaite face à la gauche qui

remporte haut la main les élections

régionales.

A Varsovie, le président Kwasnievski

s’emploie avec bien du

mal à trouver un successeur à

M. Miller. A Paris, Jacques Chirac,

encore sonné par la débâcle qui

rejaillit sur l’Elysée, connaît les

mêmes tourments. De l’autre côté

des Pyrénées, le nouveau gouvernement

de M. Zapatero, servi certes

par un meilleur climat économique

qu’en France et par un chômage

en forte baisse en l’espace

de huit ans, se met à l’œuvre. Il

doit remédier d’urgence à l’exclusion

et à la précarisation qui, paradoxalement,

ont entaché la bonne

santé économique du pays et

conforté cette notion de « classe

anxieuse », née aux Etats-Unis au

début des années 1990 et que l’on

peut à présent décliner dans les

autres pays dits riches. Outre les

électeurs de l’ancienne majorité

qui ont choisi de sanctionner José

Maria Aznar, son successeur doit

aussi convaincre les deux millions

de jeunes (sur une population de

42,7 millions d’habitants) qui,

pour la première fois, participaient

au scrutin, qu’ils ont fait le

bon choix. Et qu’une politique

« de gauche » a véritablement un

sens.

L’homme du « changement

tranquille » sera-t-il au rendezvous

social après le 2 avril, lorsque

le roi Juan Carlos aura désigné

officiellement son chef de

gouvernement ? Sans attendre

cet adoubement, José Luis Rodriguez

Zapatero a déjà esquissé

quelques-unes des grandes lignes

de sa politique domestique :

« Plus de liberté économique » et

une attention particulière aux

retards sociaux qui ont terni le

bilan globalement positif du gouvernement

sortant pour ce qui

est des grands équilibres macroéconomiques.

« GAUCHE TAPAS »

Tirant la leçon de l’affairisme

et des accommodements avec les

promesses sociales qui avaient

valu à Felipe Gonzalez et aux

socialistes les accusations de

« gauche caviar » et un vote-sanction

après un trop long séjour à la

Moncloa, le nouveau locataire du

siège du gouvernement se dit

désireux d’opter pour une « gauche

tapas » plus « Espagne d’en

bas », plus solidaire. Au chapitre

des engagements figurent, pêlemêle,

un plan national en faveur

du logement destiné aux familles

et aux jeunes, un revenu minimum

exonéré d’impôt, une réforme

de la fiscalité favorable au

revenu salarial et un taux de TVA

ramené à 4 % pour les biens culturels

et les produits de première

nécessité. Pour faire bonne mesure

auprès du monde de l’entreprise,

particulièrement gâté sous le

régime Aznar, le nouveau chef de

gouvernement lui accorde un

impôt sur les sociétés ramené à

30 %, ce qui devrait en faire l’un

des plus bas d’Europe.

Avant les élections législatives

dont tout le monde pensait qu’elles

seraient gagnées par le Parti

populaire, Jean-Pierre Raffarin

avait rendu visite à son homologue,

José Maria Aznar, et aux hiérarques

du parti conservateur

espagnol. Pour les soutenir autant

que pour s’inspirer de leurs recettes.

Avec le recul, c’était sans doute

là l’exemple à ne pas suivre.


IV/LE MONDE/MERCREDI 31 MARS 2004

EUROPE

DROIT ET ÉCONOMIE

Bruxelles

et les transsexuels

UNE INFIRMIÈRE anglaise,

M me K. B., travaille depuis vingt ans

au National Health Service (NHS). A

ce titre, elle est affiliée au régime

de retraite du NHS. Selon le règlement

de cet organisme, lorsqu’un

ou une affilié(e) décède et laisse un

conjoint veuf, celui-ci a le droit de

recevoir une pension de réversion.

Or M me

K. B. vit depuis plusieurs

années avec R., une personne née

de sexe féminin et enregistrée comme

telle à l’état civil. A la suite

d’une opération, R. a changé de

sexe pour devenir un homme.

Cependant, elle n’a pas pu modifier

son acte de naissance pour officialiser

ce changement, car la loi anglaise

l’interdit. De ce fait, M me K. B. et

R. n’ont pu se marier. Toutefois, leur

union a été consacrée « par une cérémonie

à l’église approuvée par un

membre du collège épiscopal d’Angleterre

» et des vœux ont été échangés

« de la même manière que le

ferait un couple traditionnel ». Mais

cette cérémonie n’a pas suffi à

convaincre le NHS Pensions Agency

qu’elle devrait verser à R. une pension

de réversion dans l’hypothèse

où M me K. B. décéderait la première.

La caisse de retraite estime que cette

pension n’est prévue que pour le

conjoint survivant, ce qui implique

nécessairement que son affilié(e)

soit marié(e), mais ce n’est pas le

cas de M me K. B.

Celle-ci a alors saisi l’Employment

Tribunal pour faire constater

qu’elle était victime d’une discrimination

fondée sur le sexe, contraire

à l’article 141 CE et à la directive du

10 février 1975 (75/117). M me K. B.

demandait que la notion de « veuf »

soit interprétée de telle sorte

qu’elle englobe également le membre

survivant d’un couple, qui

aurait acquis cette qualité si son

appartenance sexuelle n’avait pas

été le résultat d’une opération

médicale de changement de sexe.

Mais tel n’a pas été l’avis du tribunal,

qui a donné raison à la caisse

de retraite. M me K. B. a alors porté le

litige devant la cour d’appel. Avant

de rendre sa décision, celle-ci s’est

tournée vers la Cour de justice des

Communautés européennes (CJCE)

pour avoir son éclairage.

Devant la Cour, M me

B. K. plaide

qu’elle vit dans le cadre d’un couple

hétérosexuel. Selon elle, si R. ne

peut bénéficier de la pension de

réversion, c’est parce qu’elle a changé

de sexe. En effet, si tel n’avait

pas été le cas (sous-entendu, si

R. était née homme), le couple

aurait pu se marier et aurait eu

droit à ladite pension. Par ailleurs,

ajoute-t-elle, l’exigence du mariage

constitue une discrimination indirecte

à l’encontre des couples dont

l’un est transsexuel puisque ceux-ci

ne peuvent se marier.

Dans ses conclusions, l’avocat

général, M. Damaso Ruiz-Jarabo

Colomer, rappelle que treize des

par Stéphane Corone

«La décision de réserver

certains avantages aux couples

mariés relève du choix

du législateur »

quinze pays européens acceptent le

changement juridique de sexe et

donc le mariage des transsexuels. Il

en déduit qu’il existe « un principe

général de droit communautaire »

qui va dans le sens de cette acceptation.

Il ajoute que seules les législations

irlandaise et britannique le

refusent encore et que cette dernière

devrait être bientôt modifiée sur ce

point. Il rappelle également que,

dans son arrêt du 11 juillet 2002, la

Cour européenne des droits de

l’homme a déclaré qu’« aucune raison

[ne justifiait] que les transsexuels

soient privés en toutes circonstances

du droit de se marier ».

Et que depuis cet arrêt ce droit est

intégré à l’article 12 de la Convention

européenne de sauvegarde des

droits de l’homme (CEDH).

L’avocat général admet que la

décision de réserver certains avantages

aux couples mariés relève du

choix du législateur et que les particuliers

ne peuvent invoquer une discrimination

fondée sur le sexe, car

la pension est attribuée dans les

mêmes conditions aux hommes et

aux femmes. Mais, relève-t-il, il y a

une inégalité de traitement. Celle-ci

vient de ce que les transsexuels britanniques

ne peuvent contracter

mariage avec des personnes du

même sexe biologique, malgré une

opération de conversion, ce qui est

« contraire au principe du droit communautaire

». En substance, il y a

bien discrimination. Elle n’affecte

pas directement le principe de l’égalité

de traitement, mais l’une de ses

conditions d’octroi, qui ne peut être

remplie par tous : le mariage. En

clair, si l’on maintient la légalité de

l’empêchement au mariage, l’inégalité

de traitement persistera.

La Cour rappelle d’abord que,

selon l’article 141 CE, les Etats membres

doivent assurer une stricte

égalité de rémunération (entendue

au sens large) entre les hommes

et les femmes. Elle confirme

ensuite qu’un régime de pension

doit être entendu comme un élément

de la rémunération au sens

large. Puis la Cour, reprenant le raisonnement

de son avocat général,

admet qu’il y a une inégalité de

traitement et que celle-ci résulte

de ce que la législation britannique

interdit aux transsexuels de se

marier avec une personne du

même sexe biologique, en violation

de l’article 12 de la Convention

européenne de sauvegarde des

droits de l’homme. Par cet arrêt du

7 janvier (C-117/01), la CJCE emboîte

le pas à la Cour européenne des

droits de l’homme et condamne ce

qui apparaît en Europe comme un

anachronisme juridique : l’impossibilité

pour les transsexuels anglais

d’obtenir une modification de leur

état civil, afin de prendre en compte

leur nouveau sexe.

Agence Juris Presse.

La Lituanie passe à la vitesse supérieure

sur la route des nouvelles technologies

le gouvernement

compte

sur les fonds

communautaires

pour développer

une « économie

de la

connaissance »

VILNIUS

de notre envoyé spécial

Egidijus Sirvydis ressemble

un peu à Harry Potter,

en plus vieux, ou à

Bill Gates, en plus jeune.

Il préfère la seconde

comparaison : il est, à

29 ans, patron d’Adnet, une régie

publicitaire spécialiste de l’annonce

sur les sites web, qui s’est déjà emparée

d’un tiers de ce marché en pleine

explosion. Les chiffres sont vertigineux

: 2 % des ménages lituaniens

possédaient un ordinateur personnel

(PC) en 1998, ils sont 20 % en

2003. Le nombre de PC vendus est

passé de 50 000 en 2000 à 140 000

en 2003. On comptait 29 téléphones

mobiles pour 100 habitants en

2001, 47 en 2002 et 57 en 2003 !

Dans les rues de Vilnius, un passant

sur deux a effectivement l’oreille vissée

à son portable. Environ 20 %

des Lituaniens déclaraient, en 2003,

utiliser régulièrement Internet,

contre 11 % en 2001. Début 2002, le

pays comptait 64 000 clients de la

banque à distance, 323 000 début

2003 et 567 000 en septembre 2003,

pour 3,5 millions d’habitants !

L’éclatement de la bulle Internet

ne semble pas avoir fait dévier le

gouvernement de Vilnius de l’objectif

qu’il s’est fixé en 2001 avec le soutien

de l’ensemble des partis politiques

: faire des technologies de

l’information et de la communication

(TIC) le moteur de la croissance

économique du pays, déjà l’une des

le patron

de fermentas sa

exporte

ses produits

de biologie

moléculaire dans

le monde entier

VILNIUS

de notre envoyé spécial

Nous n’avons que

deux concurrents en

Europe : l’un en Suisse,

l’autre en France,

mais il vient d’être

racheté par une

entreprise américaine. » Viktoras

Butkus n’est pas peu fier de surprendre

son interlocuteur venu d’Europe

de l’Ouest pour visiter les locaux

de son entreprise, un immeuble de

pur style soviétique de la banlieue

de Vilnius. Fermentas SA, son entreprise,

occupe, sur le marché, une

niche particulière : la conception, la

fabrication et la vente d’enzymes,

destinées aux laboratoires de

recherche et aux industries biotechnologiques

et qui permettent de

modifier les propriétés de matériaux

vivants utilisés dans l’agroalimentaire,

la pharmacie ou la protection

de l’environnement.

Dans la salle d’expédition, où

sont alignés des dizaines de réfrigérateurs,

les pochettes qui contiennent

de minuscules éprouvettes

f 1979 Viktoras Butkus, jeune chercheur

en sciences de la vie, entre à l’Institut

de biotechnologie de Vilnius.

f 1989 Il devient vice-directeur

de l’institut, après avoir été directeur

de laboratoire (1984),

puis de département (1988).

f 1995 Cofondateur et directeur

général de Fermentas Lituanie.

f 2003 Président-directeur général

de Fermentas International Inc.

sont étiquetées au nom des 65 pays

vers lesquels Fermentas exporte.

« Dans le monde, une vingtaine d’entreprises

travaille dans le secteur, la

plupart américaines », précise-t-il.

Le marché représente au total

500 millions de dollars et Fermentas

y a réalisé un chiffre d’affaires de

18 millions de dollars en 2003, en

progression de 10 % par an depuis

2001. Fermentas emploie 220 personnes,

dont une trentaine dans des

bureaux commerciaux au Canada,

aux Etats-Unis et en Allemagne.

Une holding de droit canadien, Fermentas

International, détenue à

plus élevées d’Europe. Les TIC représentaient

en 2003 7 % du produit

intérieur brut (PIB), contre 5 % en

2001 ; l’objectif est qu’elles pèsent

un quart du PIB en 2015.

Ne disposant d’aucune richesse

naturelle, d’aucune industrie lourde,

mais affectés d’une agriculture poussive

– 85 % des agriculteurs, qui

représentent encore 20 % des

emplois du pays, ne produisent

que ce qu’ils consomment –, les

Lituaniens n’ont guère le choix. Et,

comme le reconnaît Gintautas

Babravicius, député de l’Union libérale

et centriste (opposition) et viceprésident

de la commission parlementaire

chargée de ces questions,

« nos gouvernements successifs ont

persévéré dans cette stratégie parce

que c’était le meilleur moyen d’attirer

les financements de la Commission

européenne, mobilisée sur les objectifs

de Lisbonne destinés à promouvoir

une économie du savoir ».

De fait, la Lituanie peut compter

sur les fonds européens, en particulier

ceux du programme E-Europe,

auxquels vont s’ajouter, dès l’adhésion,

les fonds structurels : le pays a

reçu de Bruxelles 9,8 millions

d’euros pour soutenir le développement

des TIC en 2002, 47,5 en 2003,

et en attend 61,7 en 2004. Des sommes

qui dépassent les efforts, pourtant

déjà importants, consentis par

le budget de l’Etat pour ce même

objectif : 6,3 millions d’euros en

2000, 23,3 en 2001, 26,2 en 2002,

28,7 en 2003, 32,1 en 2004.

Car Vilnius mène une politique

volontariste. Pour que l’informatique

et les télécoms puissent attirer

les capitaux et les délocalisations de

l’Ouest, il faut d’abord en développer

la maîtrise par la population.

L’engagement des entreprises du

secteur, regroupées au sein de l’association

Infobalt pour développer

le programme « Windows to the

future » (Fenêtres sur le futur), a

permis d’ouvrir en 2002 et en 2003

170 points d’accès publics (PAP) gratuits

à Internet. Le gouvernement a

appuyé le programme, ce qui a permis

d’y ajouter 100 PAP, plus 300

autres d’ici à 2005, grâce à un projet

européen « Phare » doté de 3 millions

d’euros.

LA RECHERCHE NÉGLIGÉE

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) et la Banque mondiale ont

réalisé, en 2002 et en 2003, des rapports sur les chances de la Lituanie de

relever le défi qu’elle s’est lancé en matière de haute technologie.

Si les deux organisations reconnaissent les atouts du pays – maind’œuvre

très qualifiée et peu coûteuse, localisation au carrefour du commerce

entre la Baltique, l’Europe et la Russie, accès aux marchés et aux capitaux

grâce à l’adhésion à l’Union européenne (UE) –, elles soulignent également

les risques d’une telle stratégie.

L’ouverture à la concurrence pourrait, en effet, transformer le pays en

consommateur plutôt qu’en producteur ou coproducteur de technologies si

n’est pas déployée à temps une politique d’incitation à l’innovation. Le gouvernement

de Vilnius annonce vouloir donner dès 2004 la priorité à la

recherche-développement, qui ne représentait que 0,72 % du PIB en 2003 :

l’objectif des 3 % fixé à Lisbonne pour l’UE est encore loin !

Viktoras Butkus, l’entrepreneur

héritier de la recherche soviétique

VIKTORAS BUTKUS

UNE FORTE CROISSANCE

Evolution annuelle du PIB, en %

10 6,6

5

0

-5

-10

-15

-20

-25

1991 92 93 94 95 96 97 98 99 00 01 02 03

Source : Eurostat

80 % par Fermentas Lituanie, a été

créée en 2003, afin de préparer l’entrée

en Bourse « dès que possible ».

Mais la recherche et la production

sont toujours à Vilnius, où

travaillent 185 personnes, à 90 %

diplômées de l’enseignement supérieur,

la plupart de l’université de la

ville.

RECONVERSION

La Lituanie abriterait-elle donc

des « success stories » à l’instar de

la Silicon Valley ? En fait, Fermentas

est un pur produit de la reconversion

de la recherche soviétique.

« En 1975, explique Viktoras

Butkus, l’URSS a lancé un grand

programme de recherche biotechnologique,

et a construit dix instituts

d’enzymologie appliquée, dont un à

Vilnius qui employait 300 personnes.

Il s’agissait de fournir l’industrie

– y compris celle de l’armement.

L’équipement était acheté à l’Ouest,

en dollars. »

Le jeune Viktoras à peine sorti de

l’université, entre à l’Institut de biotechnologie

en 1979 : « J’ai été

envoyé à l’institut de Moscou, où

étaient regroupés les meilleurs scientifiques.

» Lorsque l’URSS éclate, en

1991, et que la Lituanie devient indépendante,

l’institut se trouve surdimensionné

par rapport aux besoins

– et au budget – du nouvel Etat. Le

gouvernement ferme cinq départements

et ne conserve que la recherche

fondamentale au sein d’un Institut

de biotechnologie, toujours logé

dans le bâtiment voisin de Fermentas,

et décide de privatiser l’activité

de recherche appliquée.

Viktoras Butkus était, alors, le

directeur scientifique de l’Institut

d’enzymologie. Quoique formé aux

« FRACTURE DIGITALE »

La plupart des PAP sont déployés

dans les zones rurales, afin de combler

la « fracture digitale » entre villes

et campagnes : si 10 % des ménages

citadins possèdent un accès

Internet, ce n’est le cas que de 1 %

des ménages ruraux. « Notre objectif

est d’inciter les habitants des campagnes

à prendre connaissance des

emplois et des opportunités qui existent

en ville, ou encore de s’en inspirer

pour créer chez eux de nouvelles

activités – commerces, services, tourisme.

Le taux de chômage moyen est

passé de 16,1 % en 2001 à 11 % en

2003, mais il n’a pas diminué dans

les zones rurales. Nous avons encore

trop de gens dans l’agriculture »,

explique Aurimas Matulis, le directeur

du Comité pour le développement

de la société de l’information

auprès du premier ministre, une

agence interministérielle chargée

de mettre en œuvre la politique du

gouvernement.

L’autre axe de cette politique

est de développer l’utilisation

d’Internet dans les rapports entre

les citoyens et l’administration.

51 % des administrations centrales

et locales possèdent un site

Web, un tiers d’entre elles offrent

des services électroniques. D’ici à

fin 2004, tous les fonctionnaires

de l’Etat devraient avoir passé un

« permis de conduire informatique

», et le portail du gouvernement

(www.govonline.lt), créé en

2003, accueillera progressivement

l’ensemble des services en ligne.

Une liste des 50 démarches administratives

les plus fréquentes (de la

carte grise à l’enregistrement d’une

société) a été dressée afin d’élaborer

précisément pour chacune d’entre

elles un système de formulaire

et de validation en ligne d’ici à

2005. Une façon de pousser tous les

Lituaniens sur la route des nouvelles

technologies.

Antoine Reverchon

canons de la recherche soviétique, il

décide, avec ses collègues, de tenter

le capitalisme. Deux entreprises

sont créées en 1995. L’une, spécialisée

dans les protéines humaines à

destination de l’industrie pharmaceutique,

sera rachetée en 1998 par

l’un de ses concurrents américains,

Sicor Biotech, lui-même racheté en

janvier de cette année par l’israélien

Teva. L’autre, spécialisée dans la biologie

moléculaire non humaine,

regroupe cent chercheurs sous le

nom de Fermentas. Viktoras Butkus

en prend la direction, tandis que

l’ancien directeur de l’institut en

devient le directeur scientifique.

« Nous n’avons pas fait appel à des

investisseurs. Le personnel d’origine

détient des parts, j’en ai personnellement

30 %, et le directeur scientifique

20 % », auxquels s’ajoutent quinze

actionnaires étrangers, minoritaires.

Pour mettre au point de nouveaux

enzymes, Fermentas va chercher

les meilleurs spécialistes dans

les laboratoires de recherche mondiaux

et les entoure de thésards de

l’université de Vilnius : « Nous avons

trente partenariats avec des universités

; nous prospectons surtout aux

Etats-Unis… »

Viktoras Butkus reconnaît avoir,

chaque mois, une proposition de

rachat de sa société. « Mais ce n’est

pas, pour l’instant, dans notre stratégie.

Cela dit, il faudra bien que

nous renforcions notre catalogue, la

puissance de notre marketing et

notre réseau de distribution. Et puis,

il vaut mieux avoir 1 % d’une très

grande entreprise que 100 % d’une

petite… » La tentation capitaliste

n’a pas dit son dernier mot.

A. R.


FOCUS

LE MONDE/MERCREDI 31 MARS 2004/V

Une université pour aider les Maoris

à sortir de leur isolement

en nouvellezélande,

un établissement

permet

aux descendants

des indigènes

de suivre des cours

dans leur langue

HAMILTON (Nouvelle-Zélande)

de notre envoyé spécial

Oubliée, la langue de

Shakespeare. Ici, les

cours sont donnés

en maori. L’Ecole

pour le développement

maori et du

Pacifique (Te Pua Wananga ki te Ao)

est unique en son genre. Les professeurs

de l’établissement construit

au cœur de l’université de Waikato

à Hamilton, une ville située à

110 km au sud d’Auckland en Nouvelle-Zélande,

parlent à leurs étudiants

en maori. « Nous sommes la

seule école universitaire à offrir ce

type de cursus », vante son recteur,

Aroha Yates-Smith. Le concept

rencontre un certain succès. L’an

dernier, près de 2 000 élèves ont

suivi des cours dans cette institution

qui représente le dernier

maillon de la chaîne d’enseignement

en langue maorie.

Depuis quelques années, de

plus en plus de jeunes Néo-

Zélandais choisissent d’apprendre

la langue de leurs ancêtres.

Cette initiative est fortement soutenue

par le gouvernement de ce

petit pays de 4 millions d’habitants.

Le constat est grave, en

effet. « Depuis l’arrivée des colons,

selon une étude

de la cegos,

près de la moitié

des drh envisagent

de s’organiser

pour limiter

leurs effectifs

dans le futur

Le choc démographique

est dans toutes les

têtes… mais pas vraiment

dans les actes. Si le

niveau de conscience des

employeurs s’est sensiblement

renforcé en un an, les

mesures concrètes tardent à arriver.

« Le nombre d’entreprises ayant déjà

mis en place une action spécifique

concernant la question du “papyboom”

est très modeste, 9 % seulement

», notent les auteurs d’une

étude rendue publique le 23 mars

par la Cegos, cabinet de conseil en

ressources humaines.

Certes, le nombre de directeurs

de ressources humaines (DRH) qui

considèrent désormais l’impact du

choc démographique comme une

problématique à court terme est en

forte augmentation : 57 % contre

48 % en 2003. Dans les grandes

entreprises, en particulier, 18 % seulement

la mettaient en avant en

2003, contre 40 % cette année, mais

un nombre croissant de DRH (36 %

contre 22 %) voit dans le « papyboom

» un risque plutôt qu’une

opportunité.

Signe de l’insouciance des entreprises,

moins de trois sur dix ont

on nous a forcés à suivre des cours

calqués sur le modèle britannique,

condamne Tariana Turia, la secrétaire

d’Etat aux affaires maories.

Les mauvais résultats de nos jeunes

dans les écoles traditionnelles montrent

que ce système ne nous

convient pas. Nous avons donc soutenu

la création d’écoles maories. »

Les premières écoles maternelles

spécialisées sont apparues à la

fin des années 1970. « Il existe

aujourd’hui plus de soixante-dix

établissements où l’ensemble des

cours est enseigné en maori, explique

Hugh Karena, qui travaille

pour le ministère de l’éducation à

Wellington. Ces institutions vont

de la maternelle au lycée en passant

par la grande école et le collège.

» L’objectif des enseignants

est le même : aider les « Kiwis »

issus des peuples indigènes à sortir

de l’ornière dans laquelle ils

sont embourbés. La plupart des

Maoris n’arrivent pas à grimper

les barreaux de l’échelle économique

et sociale de leur nation.

En 2001, à peine 4 % des jeunes

Maoris ont quitté le lycée avec

des notes comprises entre A et

B. Un chiffre alarmant comparé

aux résultats des Asiatiques

(42 %) et des enfants issus de

familles originaires d’Europe

(21 %). Aujourd’hui encore, seul

un Maori sur 21 peut se vanter

d’avoir un diplôme universitaire.

Et 39 % des hommes ont quitté les

bancs de l’école sans avoir décroché

le brevet élémentaire. Cet

échec scolaire inquiétant a poussé

de nombreux Maoris dans une

précarité absolue. Un chômeur

sur trois, en Nouvelle-Zélande,

est issu de cette minorité qui

représente 15 % de la population

totale du pays. En 2002, le taux de

chômage des Maoris atteignait

11,7 % contre à peine 3,9 % pour

les Pakehas (les NéoZélandais descendants

de colons européens).

En 1997, date de la dernière

enquête sur ce sujet, le revenu

annuel moyen des foyers maoris

évalué l’impact économique que

provoquera l’accélération des

départs à compter de 2006. En

revanche, elles apparaissent bien

décidées, comme l’enquête 2003 de

la Cegos le soulignait déjà, à ne pas

remplacer les départs. Si remplacement

il y a, il sera le plus souvent

assuré par une promotion interne

(91 % des entreprises). Ce n’est pas

le cas dans le secteur public, qui

compte largement faire appel aux

recrutements externes (87 % contre

20 % pour le secteur privé).

Non seulement l’enquête de la

Cegos ruine l’espoir d’une amélioration

du marché du travail grâce à

l’accélération des départs, mais aussi

elle brise l’idée d’un recours accru

aux salariés de plus de 50 ans. Sur ce

point, les employeurs ne semblent

pas prêts à renoncer à leurs mauvaises

habitudes. L’étude de la Cegos

confirme et même amplifie l’observation

faite l’an dernier. A peine une

entreprise sur cinq (22 %) déclare

aujourd’hui être prête à recruter un

« quinqua » contre un tiers en 2003.

« Les PME sont certainement les plus

ouvertes à cette possibilité (30 %),

alors que les grandes entreprises [y]

sont presque totalement fermées (7 %

seulement) », souligne l’enquête.

Quant aux pratiques en matière de

préretraite, elles ont, semble-t-il, la

vie dure. Seules 27 % des entreprises

ont l’intention de modifier leurs

atteignait tout juste 37 000 dollars

néo-zélandais (19 500 euros), soit

10 000 dollars de moins que les

salaires versés aux « Européens ».

Les familles monoparentales,

dont le nombre a plus que doublé

en dix ans, sont tout particulièrement

frappées par une extrême

pauvreté. Plus du tiers des femmes

interrogées dans une enquête

du cabinet Russell, publiée en

1999, avouaient ainsi qu’il leur

arrivait fréquemment de ne pas

avoir assez d’argent pour nourrir

leurs familles.

Dans la ville de Manukau, au

sud d’Auckland, les Maoris représentent

plus de 60 % des personnes

qui ont le droit de recevoir

l’aide de la Banque alimentaire.

Ce dénuement crée de violentes

tensions dans les familles. Près de

la moitié des cas d’enfants maltraités

recensés par le ministère de

l’enfance, de la jeunesse et de la

famille proviennent de familles

maories. Les « Kiwis » issus de tribus

indigènes composent également

la moitié de la population

carcérale du « pays du Long-Nuage-Blanc

».

En réalité, les nombreuses initiatives

gouvernementales visant à

combler le fossé qui sépare toujours

les Maoris des Pakehas semblent

avoir le plus grand mal à porter

leurs fruits.

L’idée de créer des quotas qui

permettent aux descendants du

peuple polynésien de Nouvelle-

Zélande d’entrer plus facilement

habitudes en la matière. Pis, ce chiffre

est en baisse par rapport à 2003

(39 %) et en parfait décalage avec les

consignes du gouvernement de Jean-

Pierre Raffarin.

Les entreprises comptent surtout

profiter des départs pour améliorer

leur productivité. 48 % des DRH

interrogés envisagent de s’organiser

différemment pour limiter les

effectifs dans le futur, et un grand

nombre d’entre eux (plus des trois

quarts) ont déjà lancé la démarche.

Par ailleurs, 23 % des entreprises

pensent recourir davantage à

l’externalisation.

Enfin, seule note vraiment réjouissante

dans ces résultats, la nécessité

de définir une politique spécifique

pour prolonger l’activité des seniors

fait son chemin. 11 % des entreprises

l’ont déjà initiée et 37 % envisagent

de le faire, soit au total près de

la moitié des répondants contre

30 % l’an dernier. Assez classiquement,

les pistes envisagées par les

DRH pour motiver les seniors et

leur permettre de prolonger leur

période d’activité passent par le

développement de formations

spécifiques (53 %), l’aménagement

des temps de travail (53 %), le

développement des systèmes de

complément de revenus pour la

retraite (46 %), et dans une moindre

mesure par le rachat de trimestres

de cotisation (21 %).

à l’université ne s’est pas révélée

très efficace. « Sur les deux

cents places disponibles chaque

année dans les écoles de médecine,

nous avons six places garanties

mais nous ne parvenons même pas

à remplir ce contingent car nous

n’avons pas assez d’étudiants qui

ont le niveau pour suivre cette formation

», regrette Tariana Turia.

Il y a plusieurs années, Wellington

s’était fixé comme objectif de

permettre à 500 Maoris d’obtenir

un doctorat. Aujourd’hui, à peine

cent étudiants sont parvenus à

décrocher ce diplôme.

La volonté d’un nombre sans

cesse plus important de Néo-

Zélandais de mieux connaître

leurs racines est toutefois un

signe encourageant pour l’avenir

des communautés maories.

« Aujourd’hui, les gens veulent

apprendre d’où ils viennent et souhaitent

être mieux informés, souligne

Aroha Yates-Smith. Nous

avons des étudiants de plus de

70 ans qui suivent nos cours afin de

montrer l’exemple à leurs petitsenfants.

Et de plus en plus de

Blancs viennent dans nos classes

pour mieux connaître l’histoire de

leur nation. » « Une meilleure

communication entre Pakehas et

Maoris est la seule recette qui

permettra de combler les différences

entre ces deux communautés,

souligne un chef traditionnel.

Mais cela prendra du temps… »

Frédéric Therin

Le « papy-boom » apparaît de moins

en moins comme un appel d’air pour l’emploi

A peine une entreprise sur cinq (22 %)

déclare être prête à recruter un « quinqua »…

« Les PME sont certainement

les plus ouvertes à cette possibilité (30 %),

alors que les grandes entreprises [y] sont

presque totalement fermées (7 % seulement) »

« Nous avons des étudiants de plus de 70 ans

qui suivent nos cours afin de montrer

l’exemple à leurs petits-enfants. Et de plus

en plus de Blancs viennent dans nos classes

pour mieux connaître l’histoire de leur nation »

AROHA YATES-SMITH, RECTEUR

Mais là encore, il faudra avoir

un peu de recul pour savoir si

les faits confirment les bonnes

intentions.

Catherine Rollot

MÉCANIQUE DE L’ÉCONOMIE

Où s’arrête

la « zone euro » ?

DÉBUT MARS, les ministres des

finances de l’Eurogroupe ont indiqué

aux pays accédant à l’Union

européenne (UE) qu’ils devaient

patienter pour entrer dans la zone

euro, en se mettant graduellement

en conformité avec les critères d’accès

à la monnaie unique. La Banque

centrale européenne (BCE), plus

technique et moins diplomatique, a

déclaré qu’elle ne souhaite pas que

les accédants adoptent l’euro,

même s’ils en ont le droit.

Comment comprendre cette attitude

? Les pays de l’euro souhaitent

que le Royaume-Uni les rejoigne,

mais celui-ci ne le veut pas, du

moins pas encore ; ils demandent

que les pays de l’Est attendent, alors

que certains d’entre eux ne désirent

pas patienter ! Pourquoi ces deux

poids et ces deux mesures ?

Parce que l’importance économique

respective des pays en question

diffère sensiblement. Si le

Royaume-Uni intègre la zone euro,

outre le symbole politique de cette

entrée et ses effets sur une gouvernance

européenne qui serait plus

propice aux réformes, l’euro deviendrait

la monnaie du premier ensemble

économique mondial en termes

de produit intérieur brut (PIB). Cet

ensemble serait créditeur net par

rapport au débiteur net américain.

Il pourrait aussi demander de façon

plus insistante la facturation des

matières premières mondiales

(dont le pétrole) en autre chose que

le dollar. L’euro y gagnerait en stabilité,

ce qui permettrait de réduire

les taux d’intérêt à long terme et de

consolider la croissance de la zone.

On comprend l’intérêt de l’appel à

nos voisins d’outre-Manche.

En revanche, si les pays de l’Est,

ou d’autres, choisissaient unilatéralement

l’euro, ils devraient assumer

ce choix, notamment si l’euro monte,

en adoptant une politique budgétaire

orthodoxe. On se souvient

du désastre de la dollarisation en

Argentine. Le pays avait toute sa

dette en dollar, et plus le dollar

montait, plus la dette s’accroissait.

Ce choix est donc celui d’un pays

sans autre solution, faisant l’hypothèse

(le pari) qu’il se sortirait ainsi

d’affaire… On comprend dès lors la

crainte d’une entrée trop rapide de

ces pays dans la zone euro.

L’Eurogroupe veut donc que les

pays adhérents s’approchent de

l’euro grâce à des politiques étalées

dans le temps (deux ans, avec le

par Jean-Paul Betbèze

Mécanisme de change européen 2 –

MCE 2). Il faut être sûr, en effet, que

ces pays deviennent euro-compatibles.

On sait en outre qu’ils devront

suivre les règles de la construction

européenne, les directives et leur

transcription en lois, et bien sûr le

pacte de stabilité et de croissance.

Mais certains Etats se disent

qu’ils devraient passer au plus vite

à l’euro, soit parce qu’ils le pourraient

sans problème (comme la Slovénie),

soit parce qu’ils y trouveraient

le moyen de faire baisser

leurs taux d’intérêt domestiques.

Cet effet anticipé de taux compenserait,

selon eux, la baisse du « seigneuriage

» que permet une monnaie.

En effet, une devise nationale

est produite à un coût faible et rapporte

un taux d’intérêt. En fonction

des hypothèses de croissance et

d’évolution des taux réels, la perte

actualisée d’un pays qui se défait

de sa monnaie est un multiple de

sa base monétaire soit, selon les

hypothèses, entre trois et six fois la

valeur des billets et des réserves

des banques à la banque centrale !

On mesure le pari : gagner, dans le

futur, par la crédibilité et la baisse

des taux de l’euro importés, ce que

l’on perd en seigneuriage.

AJUSTEMENT

On mesure par conséquent à

quel point le gradualisme est le bon

choix. Il réduit les taux d’intérêt des

« bons élèves » dès lors qu’ils

entrent de façon sérieuse dans

l’ajustement. Au lieu de parier ex

post sur les effets de l’« euroïsation

», le gradualisme permet au

pays candidat à l’euro d’en anticiper

les bénéfices. Alors qu’aller plus

vite comporte plus de risques pour

de moindres avantages.

Au-delà, il faudra avoir avec les

Etats européens situés hors de la

zone euro des discussions sur la

politique de change. Il faudra aussi

regarder de près ce que font certains

pays du Sud, qui se raccrochent

à l’euro à travers l’adoption

d’un panier de devises où la monnaie

commune domine. Une « plaque

monétaire » s’étend ainsi, au

sens tectonique du terme. Mais

pour le moment, la BCE dit et se dit

que la meilleure façon de gérer le

tout est de bien gérer l’euro…

Jean-Paul Betbèze est conseiller

du président et du directeur général

de Crédit agricole SA.


VI/LE MONDE/MERCREDI 31 MARS 2004

TRIBUNES

Il est bon de tenir ses promesses

en matière électorale,

comme dans la vie

courante. Sous cet angle,

on ne saurait donc qu’applaudir

au souci du président

Chirac de tenir coûte que

coûte sa promesse de baisse de la

taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur

la restauration en la faisant passer

du taux actuel de 19,6 % au taux

réduit de 5,5 %. Comme la France

doit attendre l’agrément de la Commission

européenne et l’accord

unanime des autres Etats, il n’est

toutefois pas trop tard pour réfléchir

aux conséquences économiques,

financières et politiques

d’une telle mesure.

Développer l’emploi constitue,

nous dit-on, la raison première de

l’instauration d’une telle mesure.

M. Daguin, président de l’Union des

métiers et des industries de l’hôtellerie,

en promet 40 000, à rapporter

au coût brut de cette mesure pour

les finances publiques, soit environ

3 milliards d’euros. Ainsi chaque

emploi créé coûterait la bagatelle

de 70 000 euros ! La belle affaire.

De plus, les hypothèses qui

étayent cette estimation sont peu

claires. Plaçons-nous dans le cas le

plus favorable pour l’emploi, celui

où le syndicat professionnel laisse

les forces de la concurrence s’exercer.

Il faut s’attendre à une réduction

appréciable du prix acquitté

par le consommateur, lorsque tous

les investissements nécessaires

pour satisfaire le surcroît de demande

auront été opérés. En admettant

que les rendements d’échelle soient

constants, on peut même imaginer

que, dans un horizon de cinq ans, la

baisse se répercute intégralement

sur le consommateur. Ainsi, le prix

TTC baisserait de près de 12 %. La

demande de repas au restaurant

étant peu élastique au prix, cette

baisse de 12 %, peut-on estimer,

entraînerait une augmentation de

La baisse de la TVA ne crééra pas

les emplois promis dans la restauration

par Alain Trannoy

7 % du nombre de repas consommés

hors du domicile. L’emploi

dans le secteur augmenterait dans

la même proportion, d’où une création

de 33 000 emplois, et non

40 000.

Encore nous sommes-nous placés

dans le scénario le plus optimiste,

celui où la baisse des prix

est intégralement répercutée. Si

les restaurateurs s’entendent

pour laisser les prix inchangés, la

demande de restauration et donc

l’emploi n’ont pas de raison d’augmenter

à court terme. La promesse

de M. Daguin paraît donc

difficile à tenir, et, en tout état de

cause, le bilan coûts-bénéfices en

termes d’emplois est franchement

médiocre.

Surtout, cette mesure détruit la

belle ordonnance du seul impôt

dont la France peut s’enorgueillir

sur le plan de la technique fiscale,

la TVA. Tous les produits et services

non assujettis au taux normal

de 19,6 % le sont soit pour des raisons

de justice distributive tels les

produits alimentaires de première

nécessité, soit pour des raisons

d’effets externes tels les transports

de voyageurs, les médicaments,

les livres et produits culturels, la

presse, les assurances, les services

de la poste. Les deux raisons peuvent

d’ailleurs se combiner. La

réduction de la TVA sur les travaux

dans les locaux à usage d’habitation,

adoptée à la suite de la grande

tempête de fin 1999, devait être de

nature temporaire. Elle a été prolongée

en raison, sans doute, de l’importance

de l’économie souterraine

dans ce secteur.

Mais aucun des arguments précédents

ne peut être employé pour

justifier une réduction dans la restauration.

En particulier, des arguments

de justice sociale s’y opposent.

Ce sont les classes aisées et

urbaines qui sortent au restaurant,

le 10 e décile de revenus y dépense

Les affaires se mondialisant,

et l’anglais deve-

etc. Au lieu de se fondre dans la

très différents d’un point à l’autre,

nant la langue du « village

mondial », la recher-

pour les chercheurs d’apprendre à

même pensée, il est plus fécond

che en gestion française dialoguer sur les façons différentes

devra-t-elle se fondre dont les mêmes questions sont traitées

dans les standards américains ? Les

écoles de commerce, y compris les

plus prestigieuses, en hiérarchisant

les revues où les enseignants sont

invités à publier, déclassent par principe

les revues françaises et surclassent,

aussi par principe, les revues

américaines. Le Centre national de

la recherche scientifique (CNRS) est

tenté de faire de même. Bref, il faudrait

parler, écrire, voire penser

américain, pour être à la page. Cette

position est facile à argumenter,

mais elle débouche sur une conception

paresseuse de la recherche.

Tout d’abord, si un électron est

régi par les mêmes lois à New York,

Tokyo ou Paris, on n’y pose pas et

n’y résout pas les problèmes de gestion

dans des pays différents. Et ce

sera utile pour les acteurs sans cesse

confrontés à des étrangers dont ils

ont du mal à comprendre les codes.

D’autre part, la recherche se nourrit

de contextes particuliers. Dans

tel pays, la recherche est socialement

valorisée ou non ; telle institution

attire ou repousse les talents ;

les chercheurs sont isolés ou pris

dans des collectifs ; les praticiens

s’intéressent ou non à la recherche ;

l’esprit critique se porte bien ou

n’est pas toléré, etc. Chaque contexte

est donc plus ou moins favorable à

un type particulier de recherche.

Encore faut-il qu’un haut niveau

d’exigence soit cultivé localement.

Une revue exigeante, en phase avec

de la même manière. Les finan-

une tradition, est souvent un

ces de marché sont par nature plus

internationales que la gestion des

ressources humaines, la stratégie ne

s’entend pas de la même façon en

moyen essentiel d’émergence d’une

pensée. C’est ainsi qu’on a parlé en

histoire d’Ecole des Annales ou que

des revues comme Sociologie du travail

ou Actes de la recherche en scien-

France

7917 dauphine

et au Japon,

H50XL44

les questions

24/02/200

d’autorité se posent en des termes ces sociales ont été les vecteurs d’un

style de recherche original.

Le contexte français est plus propice

que l’américain aux recherches

donnant une importance centrale à

l’observation, l’expérimentation et

à l’esprit critique. En effet, les travaux

de terrain demandent une

durée peu compatible avec l’exigence

de publication qui règne aux

Etats-Unis, d’autant que ces recherches

sur le terrain sont classées

outre-Atlantique comme de la

« qualitative research », difficile à

valoriser. En outre, l’ouverture de

terrains aux chercheurs, problématique

dans tous les pays, a été facilitée

par le système français des gran-

cinq fois plus que le premier décile.

Une telle mesure représenterait un

cadeau fiscal à la France d’en haut,

et renforcerait le caractère régressif

de notre fiscalité indirecte : lorsque

le premier décile acquitte 11,7 % de

son revenu disponible en impôts

indirects, le dernier n’en acquitte

que 3,3 %.

Le fait que cette érosion du rendement

fiscal s’opère dans un contexte

de déficit structurel des finances

publiques renforce le malaise. La

France dépense de 5 à 10 points de

produit intérieur brut (PIB) de plus

en dépenses sociales et publiques

que ses voisins immédiats. Dans ces

conditions, il faut se demander

quels impôts doivent être mobilisés

pour financer ce différentiel de

dépenses, de manière à handicaper

le moins possible notre croissance

et notre compétitivité, tout en respectant

certains critères d’équité fiscale.

La théorie économique nous

enseigne que cette surcharge fiscale

devrait être supportée par les biens

ou les facteurs de production les

moins mobiles, à moins que ne s’y

opposent des arguments de justice

sociale ou de sous-emploi manifeste.

A cet égard, la restauration offre

l’exemple, comme un grand nombre

d’activités de services aux particuliers,

d’un secteur que l’on peut

qualifier d’immobile. Le restaurateur

qui entend servir le client français

ne va pas aller s’installer en

Angleterre ! De plus, la relative inélasticité

de la demande au prix, le

des écoles et par la volonté des pouvoirs

publics d’ouvrir la recherche

publique au monde socio-économique

(création des bourses Cifre –

convention industrielle de formation

par la recherche – par exemple).

De même, des recherches

patientes et proches du terrain peuvent

plus facilement prospérer dans

les pays scandinaves qu’aux Etats-

Unis. Voilà les atouts européens

dont il faut tirer parti.

taux de chômage modéré dans ce

secteur et les arguments de justice

sociale déjà évoqués pointent tous

dans la même direction.

Au total, un certain consensus,

qui s’était dégagé à propos de la hiérarchie

des taux de TVA, serait

remis en cause en raison de l’attention

complaisante accordée à la

demande d’un lobby particulièrement

actif. Ne doutons pas un seul

instant de l’effet d’entraînement

qu’une telle stratégie aura sur

d’autres organisations professionnelles.

Demain, d’autres professions

de services plaideront leur cause, et

le détricotage de la TVA sera en route.

Des traitements fiscaux de

faveur seront accordés au plus

offrant, électoralement parlant.

En raison de ses engagements, on

peut comprendre que le président

Chirac désire faire un geste en direction

des restaurateurs. La baisse de

charges, déjà octroyée, est moins

coûteuse pour les finances publiques

et davantage ciblée vers l’emploi.

Qu’on en reste donc là ! En

tout état de cause, le Parlement, qui

vote l’impôt au nom du peuple français,

doit se saisir de cette question

sans tarder. L’élection du président

de la République au suffrage universel

ne devrait pas se traduire par

l’entrée de facto de l’impôt dans le

domaine régalien.

Alain Trannoy est directeur d’étude

à l’Ecole des hautes études

en sciences sociales (EHESS).

La recherche en gestion doit échapper

aux standards américains

par Michel Berry

« Demain, d’autres professions de services

plaideront leur cause, et le détricotage

de leur taxe sera en route. Des traitements

fiscaux de faveur seront accordés

au plus offrant, électoralement parlant »

INCITATIONS

En revanche, il est difficile de se

mesurer aux Américains selon leurs

standards. En France, on ne jouit

pas des mêmes facilités en termes

de bibliothèques et de banques de

données, dont le rôle est essentiel,

vu le poids des rites américains de

citations. Mais, surtout, il n’y a pas

les mêmes incitations économiques.

Aux Etats-Unis, toute publication

dans une revue cotée permet de

renégocier son salaire. Une publication,

c’est donc aussi de l’argent, et

l’argent est bien plus constitutif de

l’identité sociale outre-Atlantique

qu’en France. Cela explique un paradoxe

: les chercheurs reconnaissent

que leurs articles sont souvent

ennuyeux, compte tenu des conventions

auxquelles ils doivent se plier,

mais le système d’incitation leur donne

de l’énergie pour les produire.

A l’université française ou au

CNRS, il n’y a rien à négocier du

côté des salaires, et la relation entre

publications et carrière est pour le

moins floue. Comme incitation, il

ne reste que le plaisir ou la gloire,

très aléatoire. Il n’y a donc pas la

même énergie pour se conformer

aux rites des revues américaines.

Les écoles de commerce françaises

mettent, certes, en place des incitations

financières et s’équipent en

bibliothèques et banques de données

pour faciliter les lectures et citations

qui conviennent. Mais, à vrai

dire, il vaut mieux pour un jeune

aller aux Etats-Unis, ou à l’Institut

européen d’administration des affaires

(Insead), s’il veut exceller dans le

« mainstream ».

Voilà, alors, un scénario catastrophe.

En dévalorisant les revues de

« terroir », on dévalorise par contrecoup

les traditions dont elles sont

les vecteurs. Progressivement, ces

recherches n’attirent plus les jeunes

talents, les anciens se démotivent,

les exigences se relâchent et la production

se délite. A quoi bon alors

faire des recherches en France si on

est ambitieux ? Cette menace pèse

d’ailleurs dans tous les pays européens,

où la tendance va à la soumission

aux standards américains.

Ce scénario peut être évité si l’on

sait valoriser et aider à faire connaître

à l’étranger les travaux menés

chez nous. Il convient alors de distinguer

la production d’idées de leur

diffusion. La production suppose de

tenir en considération les dispositifs

qui poussent à l’excellence, et on ne

produit jamais mieux que dans sa

langue et selon son génie propre. La

diffusion suppose, elle, de trouver

les meilleurs vecteurs pour atteindre

les publics avec lesquels on veut

interagir. L’anglais étant la langue la

plus utilisée, il est le vecteur de la diffusion

la plus large. Mais considérer

que les revues et les langues les plus

diffusées sont celles qui poussent le

plus à la qualité de la pensée procède

d’une tragique confusion entre élaboration

et diffusion des idées. Et

constitue un risque majeur de perte

de substance et d’identité pour les

recherches françaises.

Michel Berry est directeur

de recherche au CNRS et responsable

de l’Ecole de Paris du management.

LIVRES

Le ventre

du « phynancier »

> LE COMPLEXE D’UBU, OU LA NÉVROSE LIBÉRALE,

de Jean-Claude Liaudet (Fayard, 310 p., 20 ¤).

L’EXERCICE EST TEN-

TANT. Etudier les présupposés

d’une doctrine

à travers le prisme de la

psychanalyse. D’autres

s’y sont essayés. Jean-

Claude Liaudet, psychanalyste,

psychosociologue,

nous invite à son

tour à une plongée, insolite,

mais intéressante,

de l’autre côté du joli

miroir du libéralisme.

Selon l’auteur, l’homme libéral souffre

d’Ubu. Alfred Jarry, le créateur

d’Ubu, disait qu’Ubu était « le double

ignoble dans lequel on refuse de

se reconnaître ». Pour M. Liaudet,

Ubu est la métaphore grotesque

d’Homo economicus. C’est le nouvel

homme infantilisé, à l’heure du

triomphe de la société des consommateurs.

BAMBIN VIEILLI

« Le marché nous porte, écrit

l’auteur, il suffit de l’écouter en nous

pour trouver l’harmonie (…). Le marché

présente tous les caractères de la

mère du stade oral : il suffit de s’en

remettre à lui pour ne manquer de

rien, il est pourvoyeur de satiété. Il

est un sein nourrissant, plus proche

de l’oral et de l’anal que du génital.

Tout ce qui nous éloigne de la mère

orale est mauvais… » Le consommateur

est un bambin vieilli, pense

Liaudet… « Exit ce qui peut faire penser

au père sexué et porteur de la loi,

de près ou de loin. Rien ne doit nous

empêcher de jouir d’elle en paix. »

Dans la saga d’Alfred Jarry, on

s’en souvient, Ubu est un ventre. Il

souffre de problèmes digestifs.

Dans Ubu roi, le père Ubu va de village

en village recueillir les impôts,

avec une légion de grippe-sous :

ses conseillers aux phynances (l’orthographe

est à noter). Son juron

favori : Merdre ! Ubu a créé un

impôt sur les mariages… Pour Ubu,

la phynance mène le monde ; mais

Ubu n’est pas heureux. Il sanglote

par Philippe Arnaud

parutions

beaucoup ; il a des

angoisses d’abandon…

Il ne veut pas donner

son argent : « Faisons la

guerre, mais ne déboursons

pas un sou. » Chez

Ubu, les phases de rétention

alternent avec le

relâchement.

Liaudet file la métaphore

dyspeptique.

Ubu, c’est la « dictature

de l’intestin », écrit-il. La

tyrannie du digestif. Impossible de

se débarrasser d’Ubu, disait un commentateur,

contemporain d’Alfred

Jarry. C’est aussi l’avis de Liaudet,

pour qui, si l’idéologie libérale est si

prégnante, c’est qu’elle est « régressive

», par principe : « Pour gouverner

les hommes, (…) il faut rendre

leur avarice insatiable, leur ambition

démesurée, et tous les vices profitables

au public… » (David Hume –

1741 –, cité par Liaudet). Liaudet cite

aussi cette phrase – savoureuse –

d’Adam Smith : « Tous les rangs de

la société sont au même niveau

quant au bien-être du corps et à la

sérénité de l’âme, et le mendiant qui

se chauffe au soleil le long d’une

haie possède ordinairement cette

paix et cette tranquillité que les rois

poursuivent toujours. » On appréciera

particulièrement « le mendiant qui

se chauffe au soleil le long d’une

haie ». Bref, pour l’auteur, le libéralisme

ne dit pas faux ; il pousse simplement

le bouchon toujours plus

loin ; c’est son petit côté « pervers ».

Il y a des accents de La Bruyère

chez Liaudet, par exemple quand il

pourfend sans nuance le moralisme

ambiant (les « raffarinades ») : « La

technique consiste à chevaucher la

morale en cours, de façon plutôt rigoriste

et respectable, et à dénoncer

sans faiblir, mais avec habileté, ce

qui la contredit en tout. » On peut

regretter que cet essai ne soit pas

exempt de jargon, et, parfois, des

lourdeurs et des ballonnements

qu’il diagnostique chez les autres.

a CONTRÔLE EXTERNE : MODALITÉS ET ENJEUX,

Revue française de gestion

Parmalat aujourd’hui, Enron hier… Les affaires frauduleuses, qui se succèdent,

soulignent les failles des professionnels de la finance et de l’audit. L’intérêt

de ce recueil de textes est de disséquer non pas ces scandales, mais la

manière dont se construisent les outils du contrôle externe – normes, référentiels,

notation – ainsi que le rôle des utilisateurs dans ce processus.

Ainsi, la notation permet, certes, à l’agence d’accéder à des informations

internes, et donc de porter un jugement plus étayé qu’un analyste extérieur.

Mais elle peut aussi être perçue comme subjective, ou arbitraire, si ce n’est

partiale dans la mesure où l’entreprise notée est aussi le client de l’agence.

Les différents auteurs s’intéressent, entre autres, à l’audit financier, à la

notation sociale ou sociétale, au benchmarking et à la réponse des organisations

face au renforcement du contrôle externe. Celui-ci est-il vécu comme

l’occasion d’un apprentissage ou comme une contrainte de plus à négocier,

s’interroge l’ouvrage (éd. Hermes Science Publication-Lavoisier, Revue française

de gestion, nº 147, novembre-décembre 2003, 282 p., 31 ¤). F. A.

a ANTHROPOLOGIE DE L’ENTREPRISE, GÉRER LA CULTURE

COMME UN ACTIF STRATÉGIQUE, de Marc Lebailly et Alain Simon

Dans un contexte de fusions, acquisitions, transmissions, crises économiques

ou sociales, comment gérer le changement ? Observant que, souvent,

les opérations les plus prometteuses sur le plan stratégique

échouent pour cause de choc culturel mal appréhendé, les auteurs proposent

une lecture de l’entreprise s’appuyant sur les concepts de l’anthropologie

et tentent de démontrer que cette science, mise au service de la gestion

du changement, peut donner des résultats économiques tangibles

(éd. Village mondial-Pearson Education France, 2004, 207 p., 25 ¤). F. A.


de plus en plus

de résidentes

des quartiers

populaires

se lancent

dans la création

de petites

entreprises.

une façon

pour ces femmes

d’intégrer

un marché

du travail

qui leur laisse

peu de place.

un nouveau

dispositif

de parrainage

est destiné

à leur donner

un coup de pouce

ANGOULÊME

de notre envoyée spéciale

En fait, je brasse du linge

», dit Fatima Nassiri,

qui tient une blanchisserie

à L’Isle-d’Espagnac,

dans la banlieue d’Angoulême

(Charente),

encore toute étonnée d’avoir reçu,

le 22 novembre 2003, sous les lambris

du Sénat, l’un des prix du

concours Talents des cités.

Créé en 2002 par le ministre de la

ville de l’époque, Claude Bartolone,

et organisé par le réseau des Boutiques

de gestion, Talents des cités

récompense, chaque année, les parcours

de créateurs d’entreprise issus

des quartiers populaires. Lors de sa

deuxième édition, en 2003, la place

des femmes s’est affirmée, représentant

45 % des 22 lauréats, dont une

grande majorité issue de l’immigration.

Fatima Nassiri, 34 ans, y représentait

la région Poitou-Charente.

« Vous imaginez, une Arabe au

Sénat, s’exclame-t-elle. Quelle émotion,

quel parcours ! » Photo avec

Jean-Louis Borloo, l’actuel ministre

délégué à la ville et à la rénovation

urbaine, reportages sur les chaînes

de télévision, articles dans les journaux,

avalanche de courriers et félicitations

de la clientèle : « pendant

quelques semaines », cette Française

née à Agadir (Maroc), qui vit seule

avec ses deux fils à Soyaux, une cité

proche, a « plané. J’étais la star du

quartier », s’amuse-t-elle.

Elle a perçu 3 000 euros du

concours, dont le trophée est posé

sur le bureau de son commerce.

Une pièce de 16 mètres carrés, avec

du matériel ordinaire : deux machines

à laver, un sèche-linge, des

panières, des cintres. Pas de presse

mais un central vapeur classique.

La création d’activité sourit

aux femmes immigrées

Rarement bénéficiaires

d’initiatives d’insertion

professionnelle

ciblées, les femmes

immigrées ne font

guère parler d’elles.

D’ailleurs, qui intéressent-elles ?

Elles ne brûlent pas les voitures

dans les cités, acceptent en silence,

faute de mieux, des travaux précaires

et peu valorisants, dans le

nettoyage industriel ou la restauration…

Bref, la question de leur

insertion professionnelle constitue

« un point aveugle », pour

reprendre l’expression de Sabah

Chaib, auteur, en 2001, d’un rapport

pour la CFDT sur Les Facteurs

d’insertion et d’exclusion des femmes

immigrantes dans le marché du

travail. Et cette invisibilité entretient

la double discrimination

qu’elles subissent, en raison de

leur origine – particulièrement

pour celles issues du Maghreb – et

de leur sexe, souvent aussi de leur

lieu d’habitation, puisque nombreuses

sont celles qui résident

dans des quartiers sensibles.

On conserve encore à leur égard

les clichés de l’épouse qui, dans le

Elle repasse donc le linge à la

main. Fatima Nassiri travaille seule,

pour un chiffre d’affaires de

26 000 euros en 2003. Sur les murs

de son local, elle a accroché ce qui

fait sa fierté : les photos de ses

enfants et les articles de presse locale

sur elle. « Pour moi, le prix Talents

des cités marque la reconnaissance

de mon boulot et des efforts fournis »,

pour en arriver là. « La famille et le

travail, ce sont des facteurs d’intégration,

lance-t-elle, révoltée par la

mauvaise image que la presse donne

de nous, sans jamais montrer les gens

des cités qui vont bien et payent leurs

impôts. »

Diplômée d’un BEP sanitaire et

social et d’un CAP de cuisine, Fatima

Nassiri a d’abord travaillé dans

des maisons de retraite puis dans la

restauration, dont les horaires se

sont avérés peu compatibles avec la

vie de famille. Aussi, à la naissance

de son deuxième enfant, en 1998,

elle opte pour un congé parental de

cadre du regroupement familial,

a rejoint en France son mari

migrant, et « reste confinée dans la

sphère domestique, sans profession,

à l’écart de la vie publique », observe

un rapport du ministère du travail

de 2002. Cette optique renvoie

à la perception du travail des femmes

comme une « atteinte à l’intégrité

du groupe ; c’est l’image de la

femme maghrébine qui transgresse

les codes d’honneur en sortant de la

Fatima Nassiri, « ambassadrice

de la réussite » à L’Isle-d’Espagnac

parcours de l’une

des lauréates du

concours talents

des cités 2003,

blanchisseuse et

patronne

Reportages

à la télévision,

articles dans les

journaux, courrier :

« Pendant quelques

semaines, j’étais

la star du quartier »

EMPLOI

UN TAUX DE CHÔMAGE TRÈS ÉLEVÉ

Evolution du taux de chômage entre 1982 et 1999, en %

30

25

20

15

10

5

0

1982 1990 1999

Source : Recensements de la population, Insee

trois ans, avant qu’une amie, qui

avait créé « Le fer à dix sous » en

2001, lui propose de l’embaucher.

« J’ai pu négocier mes horaires avec

elle. » Mais, en 2002, son amie doit

se retirer des affaires pour raisons

de santé. Fatima Nassiri redoute de

retrouver le chômage et les difficultés

qu’elle a connues au début de sa

carrière pour trouver un emploi,

« sans doute à cause de mes origines,

bien que je sois française ».

Son amie lui suggère de reprendre

la blanchisserie. Elle en perçoit

les risques, mais la clientèle est là,

l’expérience aussi, et sa famille l’encourage.

Conseillée et suivie par la

boutique de gestion d’Angoulême,

Airelle, elle rachète le fonds de commerce

grâce à un prêt de l’Association

pour le développement de l’initiative

économique (ADIE), l’aide

de l’Etat aux chômeurs créateurs

(EDEN) et un apport personnel

auquel a participé sa famille. Elle

bénéficie aussi d’une exonération

de charges durant un an. Elle a adapté

ses horaires pour pouvoir être le

plus possible avec ses fils et leur

transmettre les valeurs héritées de

ses parents : « amour et respect

mutuel ». Son travail ne lui pèse

pas. « J’aime ce métier, le contact

avec la clientèle. Ici, c’est moins un

pressing qu’une maison familiale.

Des personnes viennent se confier,

boire un café. » La voilà donc chef

d’entreprise et… exténuée. Son

commerce est ouvert 35 heures

par semaine, mais elle en fait 72 à

80 en réalité, dont la moitié le soir

et le week-end à la maison. Tout

cela pour gagner « à peine le

smic ». Pour l’instant, elle n’a pas

les moyens d’embaucher, même si

« aider des personnes à sortir du

chômage est [son] but ». Elle ne

peut augmenter ses tarifs non

plus, bien qu’ils ne correspondent

pas vraiment au prix réel d’une

prestation de qualité, ni travailler

plus d’heures.

Comment développer cette affaire

qui marche bien ? Il faudrait

agrandir le local et acheter du matériel

plus professionnel. Cela permettrait

à Fatima Nassiri de démarcher

de nouveaux clients, d’embaucher,

d’avoir « un vrai salaire et de ne plus

emporter de travail à la maison ».

Devis : 13 600 euros pour le matériel,

plus les travaux. Mais aucune

banque ne veut s’engager pour un

prêt. « En tant que femme, issue de

l’immigration et habitant dans un

quartier difficile, je dois me battre

plus que les autres. »

Se battre et ne jamais désespérer,

c’est le message qu’elle fait passer

aux jeunes porteurs de projets que

lui adresse la boutique de gestion.

Le prix Talents des cités a en effet

donné à Fatima le titre d’« ambassadrice

de la réussite ». Elle leur dit aussi

de ne pas rester seuls. « Quand on

est isolé, on a envie, face aux difficultés,

de mettre la clé sous la porte et de

partir loin. » Elle-même s’accroche

chaque jour, espérant que son parcours

« servira d’exemple ».

F. A.

Femmes immigrées

Immigrés

Hommes immigrés

Population totale

le programme

du gouvernement

tarde

à démarrer

AAmiens, comme

ailleurs en France,

c’est souvent la

même rengaine.

Dans les quartiers difficiles,

nombreuses

sont les femmes qui investissent

la vie de la cité. Responsables

d’associations, engagées dans les

actions municipales… mais rarement

à la tête d’entreprises. « J’en

connais beaucoup qui ont parfaitement

réussi dans la vie associative,

mais qui ne se sentent pas capables

de le faire dans le secteur marchand,

explique Colette Lassalas-

Rouxin, adjointe au maire chargée

de la démocratie locale. Il y a

un blocage, ça leur paraît beaucoup

trop difficile. Il faut que nous

leur donnions envie d’y croire. »

Le leitmotiv a été repris par

Nicole Ameline, ministre déléguée

à la parité et à l’égalité professionnelle.

Fin janvier, elle

annonçait un dispositif de parrainage

pour des jeunes femmes des

cités voulant créer leur entreprise.

« Ce n’est pas de la discrimination

positive, mais une politique

spécifique pour des femmes qui

évoluent dans un contexte où il est

beaucoup plus difficile de faire

émerger des projets », indique-t-on

au ministère. Ce nouveau

dispositif, appelé Chrysalide,

cible en priorité les secteurs

de l’hôtellerie et de la restauration,

de la couture et du stylisme,

du commerce ou encore des services

à la personne.

Un coup de pouce qui passe

d’abord par la détection par les

mairies et les associations locales

des idées intéressantes imaginées

par les femmes des cités. « Ensuite,

un parrain est contacté, qui sera

une entreprise du secteur concerné.

Elle aidera la jeune fille en lui proposant

un stage, une première commande

ou en la recommandant

auprès de clients potentiels »,

explique le ministère. Le groupe

Accor se dit déjà « prêt à prendre

quelques mois des jeunes filles

sélectionnées au sein de ses

1 200 hôtels, pour leur montrer les

réalités du métier ».

Le projet est séduisant, mais a

connu de sérieux retards à l’allumage.

Chez EADS, comme chez

L’Oréal, qui avaient été annoncés

comme des partenaires de l’opération,

on assure « être toujours intéressés,

mais sans nouvelles du ministère

depuis le premier contact ».

23-03-04.qxd 16/03/2004 17:09 Page 1

Il y a une volonté d’être indépendante,

de s’épanouir, mais aussi de grimper

dans l’ascenseur social pour atteindre

un statut « respecté », observe l’Agence pour

le développement des relations interculturelles

maison pour aller travailler au

dehors », constate Sabah Chaib.

Le travail reste donc une « thématique

masculine », conclut-elle.

Tout au plus salue-t-on le rôle

citoyen de ces femmes immigrées

dans les quartiers sensibles, pour

leur capacité à « créer du lien

social, à lutter contre la violence

au sein d’associations », constate

Laurence Cussac, directrice du

concours Talents, dont le volet

Talents des cités encourage la création

d’entreprise dans ces quartiers

populaires.

Pourtant, dans l’ombre, elles ont

pris une place de plus en plus

importante dans l’économie française.

Désormais aussi nombreuses

que leurs homologues masculins,

elles ont vu leur taux d’activité

s’accroître sensiblement ces dernières

années. Entre 15 et 64 ans,

ce taux reste certes plus faible que

pour l’ensemble des femmes, à

57 % contre 63 %, selon une étude

de l’Insee conduite en 1999. Néanmoins,

ce chiffre indique que,

contrairement aux idées reçues,

« leur présence sur le marché du travail

n’est ni marginale ni négligeable

et encore moins secondaire »,

souligne le rapport du ministère.

En outre, cet écart des taux d’activité

s’est réduit de 13 points

depuis 1982, signe d’un mouvement

irréversible.

La situation de ces immigrées

n’en est pas moins fragile : elles

sont plus touchées par le chômage,

la précarité et le temps partiel

subi que l’ensemble des femmes

actives. Le taux de chômage

des étrangères hors Union européenne

est ainsi trois fois supérieur

à celui des Françaises.

Quant aux jeunes filles issues de

l’immigration, « les discriminations

dont elles font l’objet, les statuts précaires

qu’elles connaissent aboutissent

à une perte de ressources et de

savoirs, voire de compétences »,

déplore le rapport du ministère.

Pourtant, cette situation « ne

ralentit pas leur désir d’entrer dans

la vie active », écrit Sabah Chaib.

Cependant, la « réinsertion dans

le système de salariat traditionnel

ne peut constituer la seule réponse

aux discriminations qui ont pu

conduire [ces femmes] vers l’exclusion

», peut-on lire dans une

recherche menée en 2000 sur Les

Femmes migrantes et la création

d’activité, dont la synthèse a été

publiée en janvier 2002 dans la

revue Migrations études de l’Agence

pour le développement des relations

interculturelles (ADRI). On

assiste en effet à l’émergence

d’« un nouveau marché du travail

intermédiaire » dont l’une des formes

est la création d’activité à travers

des microprojets, parfois sous

forme associative (restaurants,

salons de coiffure, etc.), même si

ces démarches se heurtent souvent

à de nombreux obstacles,

pouvant venir des maris, de la langue,

des banques, etc. Il y a là une

volonté d’être indépendante, de

s’épanouir mais aussi de grimper

dans l’ascenseur social pour atteindre

un statut « respecté », observe

l’ADRI.

« Aujourd’hui, ces femmes créent

pour transcender les freins culturels,

faire reconnaître leurs compétences,

et être un acteur de l’économie

à part entière, insiste Laurence

Cussac. Il ne s’agit pas seulement

d’égalité entre hommes et femmes.

C’est un mouvement de fond. »

Francine Aizicovici

Chrysalide, un projet

pour faire éclore les entreprises

Dans les neuf villes concernées

par Chrysalide, comme Marseille

ou Meaux, les préparatifs sont à

peine ébauchés. « Nous attendons

encore des précisions sur les moyens

qui nous seront alloués. Pour que le

projet soit efficace, il nous faudrait

davantage de personnel », assure

Marie-Josée Herbere, directrice

des affaires économiques à Rosnysous-Bois.

ATTENTISME

Chrysalide a toutefois des excuses

: les périodes électorales sont

plutôt propices à l’attentisme.

Coïncidence ou pas, Amiens lance

cette semaine, au lendemain des

régionales, son comité de pilotage

du dispositif. « Nous voudrions

avoir repéré, avant l’été, une première

vague de projets », explique

Colette Lassalas-Rouxin. Les

objectifs sont encore modestes.

« Si d’ici à fin 2004 nous pouvions

avoir accompagné cinq femmes

dans leur démarche, je serais très

contente. »

Renaud Honoré


VIII/LE MONDE/MERCREDI 31 MARS 2004

EMPLOI

europe

LA FORMATION CONTINUE, UNE SPÉCIALITÉ NORDIQUE

Pourcentage de la population âgée de 25 à 64 ans ayant participé

à une formation ou à un enseignement au cours des quatre

semaines précédant l'enquête, en 2002

8,5

UE-15

Roy.-Uni

22,3

18,9

18,4

Finlande

Suède

Danemark

18,4

16,4

Pays-Bas

7,7

7,7

Luxembourg

Irlande

Autriche

Source : Eurostat, enquête communautaire sur les forces de travail

Belgique

Allemagne

Espagne

Italie

Portugal

France*

Grèce

* La formation doit se dérouler au moment de l'interview pour être prise en

compte.

7,5

a AU PRINTEMPS 2002, 8,5 % des Européens âgés de 25 à 64 ans ont déclaré

avoir suivi une formation dans les quatre semaines qui avaient précédé

l’interview. Les taux sont les plus élevés dans les pays nordiques, aux

Pays-Bas et au Royaume-Uni. Partout ailleurs, ils sont inférieurs à la

moyenne de l’Union. Le taux de la France est également faible, mais la

période de référence n’est pas la même : en France, la formation devait

avoir lieu au moment de l’interview pour être prise en considération.

a PARTOUT DANS L’UNION, le taux de participation aux activités de formation

diminue avec l’âge : il est de 15 % parmi les 25-34 ans, mais de 3 %

dans la tranche des 55-64 ans. Le niveau de formation initial influe également

sur les chances d’accéder à la formation continue : 16 % des diplômés

du supérieur ont reçu une formation, contre 10 % des diplômés du

secondaire et 2 % des personnes sans qualification.

flash apec/« le monde »

6,5

LE SECTEUR SANTÉ ET SOCIAL RECRUTE

5,8

5,0

4,6

L'emploi cadre en 2003 dans le secteur "santé et action sociale"

Recrutements externes

Promotions

Sorties

Créations nettes*

Source : APEC - Pour plus d'informations : www.apec.fr

3 090

2,9

6 420 (dont retraites 1 640)

4 050

2,7

7 380

*Créations nettes = (entrées/recrutements externes, promotions internes) — sorties/départs à la retraite,

démissions, licenciements)

1,2

LES INDICATEURS SOCIAUX INTERNATIONAUX « LE MONDE »/EUROSTAT

Structure de l'emploi

Part de l'emploi salarié

Part de l'emploi à temps partiel

Taux d'emploi (en %)

Hommes + femmes (15-64 ans)

Hommes + femmes (55-64 ans)

Durée du travail salarié

à temps plein (h/semaine)

Evolution du coût du travail

(en % sur un an - 1er trimestre 2003)

Taux de chômage

( en %)

Hommes + femmes

Moins de 25 ans

Part de chômage de plus

d'un an ( en %)

(1) Personnes travaillant moins de 30 heures

LE MARCHÉ DU TRAVAIL FRANÇAIS

Chômeurs de moins de 25 ans

(en milliers)

Chômeurs de longue durée

(en milliers)

Emplois précaires (en milliers) :

Intérim

Contrats en alternance

Contrats aidés dans le secteur

marchand

Contrats aidés dans le secteur

non marchand (hors emplois-jeunes)

Salaire net médian (en euros constants) :

Femmes

Hommes

UE 15

2002

84,4

18,1

2002

64,2

39,8

2002

40,0

2,7

(janv.04)

8,0

15,4

EURO 12 ALL. BELG. ESPAGNE FRANCE ITALIE PAYS-BAS ROY.-UNI E.-UNIS JAPON

Dernier mois

connu

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2000 2000

83,2 88,9 84,6 80,6 89,2 72,6 88,3 88,1 n. d. n. d.

16,5 20,8 19,4 8,0 16,2 8,6 43,8 24,9 13 (1) 23 (1)

62,3 65,4 59,7 58,4 62,9 55,4 74,5 71,5 74 69

36,1 38,4 25,8 38,8 33,8 28,6 42,0 53,3 58 63

39,3 39,9 39,3 40,4 37,7 38,5 38,9 43,3 n. d. n. d.

2,7 2,6 2,0 3,6 3,5 1,0 3,7 3,2 3,8 n. d.

(janv.04) (janv.04) (janv.04) (janv.04) (janv.04) (oct. 03) (déc. 03) (nov. 03) (janv.04) (janv.04)

8,8 9,2 8,4 11,2 9,5 8,4 4,3 4,9 5,7 5,0

16,7 9,7 22,2 22,4 20,6 26,5 7,4 11,8 12,0 n. d.

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002

40,2

2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2002 2000 2000

2002 2002 2002

43,0 47,9 49,6 34,3 32,7 59,2 26,7 23,1 6 25

724,2 (janv.04)

Variation

sur un an

425,0 (janv.04) + 4,4 %

+ 6,2 %

620,2 (janv.04) – 2,3 %

552,3 (jan. 04) – 4,4 %

405,2 (jan. 04) – 9,2 %

116,0 (jan. 04) – 21 %

1 197 + 2,9 %

1 448 + 0,03 %

(4e trim.)

2002

2002 2002 2002 2002 2002

2002 2002 2000 2000

flash céreq /« le monde »

LES QUALIFICATIONS RESTENT PEU SOUVENT ÉVALUÉES

Proportion d'entreprises déclarant avoir évalué les besoins en compétences,

qualifications ou formation de leur personnel en 1999, en %

Evaluation pour :

tout le personnel l'encadrement les autres catégories

Entreprises

De 500 salariés ou plus

De 250 à 499 salariés

De 50 à 249 salariés

De 10 à 49 salariés

Source : Céreq, 2004

Ensemble

0

10 20 30 40 50 60 70

a EN 2003, C’EST LE SECTEUR DE LA SANTÉ et de l’action sociale qui a généré le

plus d’emplois de cadres, avec 4 050 créations nettes, en hausse de 11 %

par rapport à 2002. Au total, ce secteur a effectué 7 380 recrutements,

dont 30 % par promotion interne. La part des jeunes diplômés a progressé

de 18 % en 2002 à 24 % en 2003.

a CE SECTEUR EST L’UN DES PLUS PROMETTEURS pour les cadres, étant donné

la croissance des besoins sanitaires et sociaux en France : 14 % des entreprises

envisagent d’accroître leur effectif cadres en 2004, et seulement

1 % prévoit de le réduire.

Sources : Insee, Dares, CNAF, Unedic

Smic (en euros )

Horaire

Mensuel

Allocataires

du revenu minimum d'insertion

7,19 (juillet 03) + 5 %

1 215,11 (juillet 03) + 5 %

1 084 310 – 1,15 %

a LE DÉVELOPPEMENT DES COMPÉTENCES ne semble pas être une priorité des

entreprises françaises : seul un tiers d’entre elles déclare avoir évalué les

besoins en qualification ou en formation de tout ou partie de leur personnel

en 1999. Parmi celles-ci, les trois quarts appliquent cette évaluation à

l’ensemble du personnel, toutes catégories confondues.

a CETTE PRATIQUE EST TOUTEFOIS FORTEMENT LIÉE à la taille de l’entreprise.

Ainsi, près des deux tiers des plus grandes entreprises (500 salariés ou

plus) y ont eu recours, contre à peine plus d’un quart des structures

comptant de 10 à 49 salariés.

agenda

Conflit à Marseille sur l’ouverture dominicale

a DÉMOGRAPHIE

L’Institut national d’études démographiques (INED) organise, dans le

cadre de ses séminaires de valorisation de la recherche, une rencontre sur

le thème « Démographie et démocratie de l’Europe des 25 », mardi 6 avril,

de 14 heures à 17 h 30, à l’INED (salle Alfred-Sauvy, 133, boulevard

Davout, 75020 Paris), en collaboration avec Sciences-Po Paris et le Centre

français de recherche en sciences sociales (Cefres) de Prague.

Renseignements : tél. : 01-56-06-20-30. E-mail : valorisation@ined.fr

a ENTREPRISES

L’association France Angels organise, avec le soutien du conseil général

des Hauts-de-Seine, une journée nationale, mercredi 7 avril, de 9 h 30 à

17 h 15 à Nanterre (Hôtel du département, 16, boulevard Soufflot), sur le

thème « Appui local à la création d’entreprises à fort potentiel : le rôle des

business angels et de leurs réseaux ».

Renseignements : France Angels, tél. : 01-44-82-77-77. Site : www.franceangels.org

a MARCHÉS

La Bibliothèque nationale de France (BNF) et Jean-Paul Fitoussi, président

de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), proposent

un cycle de neuf conférences sur le thème Marchés et démocratie.

La première aura lieu mercredi 7 avril, de 18 h 30 à 20 heures, à la BNF

(Grand auditorium, quai François-Mauriac, 75013 Paris).

Renseignements : 01-53-79-59-59. Site : www.bnf.fr

a FORMATION

L’Association française pour la réflexion et l’échange sur la formation

(Afref) organise une réunion sur « Les politiques d’achat de formation vues

des entreprises et des organismes de formation », le jeudi 8 avril de 8 h 45 à

13 heures à l’Asiem (salle Guyot, 6, rue Albert-de-Lapparent, 75007 Paris).

Renseignements : Tél. : 01-56-36-12-45. Courriel : afref@club-internet.fr

27 % du chiffre

d’affaires

du centre

commercial

de plan

de campagne

est réalisé

en fin de semaine

MARSEILLE

de notre correspondant régional

Depuis le 6 janvier,

la zone commerciale

de Plan de Campagne,

au cœur de

la conurbation marseillaise

entre Aixen-Provence,

Marseille et l’étang

de Berre, vit dans une attente

explosive. Ce jour-là, en effet, la

cour administrative d’appel confirmait

un arrêt du tribunal administratif

(TA) de mars 2001 déclarant

illégaux les arrêtés préfectoraux

qui, jusqu’en 1997, avaient autorisé

l’ouverture dominicale des

magasins de cette « ville émergente

», pour reprendre l’expression

des sociologues qui ont observé

son fonctionnement. Cette décision

signifie que n’importe qui

peut désormais exiger que la décision

de justice soit appliquée – et

les magasins visés immédiatement

fermés le dimanche. Cela

porterait un coup redoutable à

nombre des 280 établissements

ouverts ce jour-là sur les 400 de

toute nature qui forment cette

zone unique. Selon les estimations

du Centre de vie régional

(CVR), qui regroupe commerçants

et propriétaires de baux du lieu,

27 % du chiffre d’affaires est réalisé

ce jour de la semaine. Cette

même étude chiffre à 1 000 le nombre

d’emplois menacés en cas de

fermeture au septième jour, sur

6 000 employés. Pour citer le

représentant de Force ouvrière

(FO) : « Personne n’ose tirer ce

coup de fusil. »

Tout commence en 1997 quand

la Société des commerçants, industriels

et artisans de Marseille et de

sa région (Sociam), affiliée à la

Confédération générale des petites

et moyennes entreprises (CGP-

ME) et représentante des commerçants

de centre-ville, porte plainte

contre l’ouverture dominicale des

commerces de Plan de Campagne

accordée par des arrêtés préfectoraux

successifs. En 2001, le TA

donnait droit à sa demande.

Inquiète, la préfecture organisait

des tables rondes avec la Sociam,

le CVR et les syndicats de salariés.

La démarche débouchait en janvier

2003 sur un accord garantissant

des augmentations de salaires

pour le travail du septième

jour, signé par la CGC et la CFTC.

Et sur un moratoire jusqu’en

2007, date à laquelle la situation

devait revenir à la normale. L’idée

de l’Etat, formellement acceptée

par les parties, consistait à essayer

de réorienter la zone vers des activités

de loisirs et vers certains services,

qui peuvent être légalement

ouverts le dimanche : cinémas, restaurants,

aquariums, jardineries,

garages…

Très embarrassée par l’arrêt de

janvier, la préfecture, qui avait

continué à délivrer des autorisations

durant l’année 2003, faisait

savoir quelques jours après qu’elle

poursuivait les efforts « vers la

reconversion », mais que tout le

monde devrait être en règle avec

les lois, en 2007. En réalité, rien

n’a changé depuis des années

dans ce lieu de tous les commerces,

où acheteurs et flâneurs se

confondent, où les familles viennent

le dimanche manger dans un

fast-food et acheter du matériel

de bricolage. Et en 2003, la partie

nord de la zone a vu quelques

nouveaux magasins s’ouvrir et, en

particulier, une immense jardinerie,

seule parmi les nouveaux

venus à disposer d’un statut permettant

l’ouverture dominicale

sans avoir besoin de recourir à

une dérogation.

DÉCLARATIONS D’INTENTION

Depuis la mi-décembre 2003

aucune autorisation n’a plus été

accordée : les commerces ouverts

disposent seulement du récépissé

de demande d’ouverture. Selon

Florent Sabassier, président du

CVR, cette situation « de terre brûlée

progressive » devient ingérable :

« Plus personne ne veut investir, et

donc plus personne ne veut transformer

les contrats à durée déterminée

(CDD) en contrat à durée indéterminée

(CDI) », dit-il. Il se prononce

pour une nouvelle loi qui conditionnerait

« l’ouverture dominicale

à l’existence de protocoles d’accord

entre les partenaires sociaux » comme

celui qui existe à Plan de Campagne.

Proposition reprise par le

député UMP Richard Maillé, qui

attend le résultat des élections

régionales pour l’avancer.

La Sociam dit également attendre

la fin de la période électorale

pour agir. Son président, Roger

Mongereau, continue de contester

les chiffres avancés par le CVR

mais se plaint surtout que rien n’a

été fait pour reconvertir la zone

vers les loisirs. Car il y a très loin

entre les déclarations d’intention

de la préfecture et les projets

d’éventuels investisseurs.

Les syndicats sont aussi embarrassés.

La CGT, FO et la CFDT

demandent toujours la fermeture,

craignant surtout que le système

ne fasse tache d’huile en France,

où quelques rues de centre-ville

ou des zones commerciales

sont déjà ouvertes le dimanche

sans autorisation ni garantie

sociale. Mais les syndicats ont

beaucoup de mal à agir sur le site

de Plan de Campagne, et même à

savoir ce qui se passe dans les établissements,

par exemple pour

vérifier que les engagements salariaux

pris sont effectivement respectés

: ils n’ont, en effet, de sections

constituées que dans les

grandes enseignes comme Casino,

Leroy-Merlin, But, Conforama

ou Merlin Gerin, dont beaucoup

sont fermées le dimanche.

Beaucoup de petites boutiques

fonctionnent en famille et les commerces

emploient de très nombreux

étudiants, qui ne travaillent

que les week-ends pour payer

leurs études. Ils sont donc tout à

fait hostiles à la fermeture dominicale,

comme d’autres employés,

qui n’obtiennent de salaires

décents qu’en travaillant ce jourlà.

Les syndicats ne veulent donc

pas prendre la responsabilité d’un

éventuel séisme qui déclencherait

nombre de licenciements et de

conflits sociaux !

Michel Samson

More magazines by this user
Similar magazines