1iUd5oz

absinthemag

1iUd5oz

Photographie de couverture par Jets & Zeppelins

Sommaire

Edito du douzième numéro, par Aaron McSley....................................................................... page 03

Les Intraterrestres, par Laurent Pendarias............................................................................... page 05

Epsilon, par Aurélie Mendonça.................................................................................................... page 09

Les Autres, par Tiphaine Levillain.............................................................................................. page 1 4

Les Marionnettistes, par Catherine Loiseau............................................................................. page 1 9

Jeux Odieux, par Florian Bonnecarrère...................................................................................... page 23

Rideau !, par Frédéric Pieters......................................................................................................... page 26

La Pierre de Concentration, par Lordius.................................................................................. page 33

O.R.B. , par Jean Bury..................................................................................................................... page 37

Celui qui viendra, par M'Isey....................................................................................................... page 44

Le Coffre, par Yoann Queyla........................................................................................................ page 50

Cultistes, par Philippe Devos........................................................................................................ page 58

Double Vie, par Julien Noël.......................................................................................................... page 59

Cartographie de l'Hyperzone, par Cyril Amourette............................................................... page 60

Les Enfants des Soupirs, par M'Isey, Echo & Fost Aragen..................................................... page 63

Les Ombres de ton Ombre, par Pocky Dany............................................................................ page 68

La Sorcière aux Ballerines, par Julien Noël............................................................................. page 69

CC BY-NC-ND

Absinthe - Littérature de l'Imaginaire

Mars 2014

2


Dis-moi mec, allez, dis-moi la Vérité.

C'est ton ombre ou c'est la mienne ?

Allez mec, dis-moi, je veux connaître la Vérité.

C'est ton ombre ou c'est la mienne ?

Voilà, le printemps, plus de luminosité, moins de ténèbres.

On pourrait se croire à l'abri, vous pourriez vous croire loin de tout danger.

Quel danger ? Ne niez pas, vous savez ce dont je veux parler, c'est comme si vous lisiez sur mes lèvres

avant même que je ne les bouge.

Allez mec, dis-moi, c'est ton ombre ou c'est la mienne ?

Déconne pas, merde, dis-moi la Vérité !

Photographie par Callmeoblomov

3


les intraterrestres, par laurent pendarias

epsilon, par Aurélie mendonça

les autres, par tiphaine levillain

les marionnettistes, par catherine loiseau

jeux odieux, par florian bonnecarrère

rideau !, par frédéric pieters

la pierre de concentration, par lordius

o.r.b., par jean bury

celui qui viendra, par m'isey

le coffre, par yoann queyla

4


Laurent Pendarias

Pour les Grecs, on le sait, le destin qui

« lie » les hommes est « filé » par les Moires.

De même la Puissance primordiale, par son

aspect de mètis, d’astuce omnisciente, tisse,

tresse, combine et noue les fils dont

l’entrecroisement fait le tissu du devenir, liant

ensemble en une même trame, comme on

machine un piège, la suite des générations et

événements.

DETIENNE et VERNANT, Les ruses de

l’intelligence

*

Ce fut le petit Jean qui le vit en

premier. Il courut prévenir sa mère, qui ne le

crût pas, aussi il ramena sa grande sœur qui

Photographie par Dasonic

constata le phénomène.

Un glyphe magique flottait dans les airs. Trois serpents cornus, entrelacés, d’une couleur verte

spectrale, presque translucide, planaient à quelques toises du sol, au-dessus de la place principale du

village. Difficile de décrire avec précision les dimensions de l’apparition. Elle mesurait peut-être deux à

trois pieds de haut. En tous cas, elle était de taille suffisante pour attirer les regards des curieux sur une

demi-lieue à la ronde.

À midi, la foule de badauds encombrait la place principale. On pressait de questions le

bourgmestre et le prêtre local qui n’avaient aucune idée de la conduite à adopter. L’image des serpents

cornus évoquait évidemment une iconographie satanique. Mais fallait-il faire quérir au plus vite un

chevalier ou un prêtre exorciste ? Difficile à dire.

Chacun y allait de son interprétation. Un phénomène météorologique. La colère de Dieu. Une

apparition spectrale. L’énième pitrerie d’un magicien ivre.

Cassandre, la vieille folle du village, répétait que le glyphe était un des cavaliers de l’Apocalypse,

en inventant des passages inexistants de la Bible.

Un début de solution apparut, en début d’après-midi, sous la forme de deux voyageurs. Ils

arrivaient du nord, comme d’habitude. Le pont sur la Saône constituait le seul point d’accès au village,

perdu au milieu des marécages. Les deux aventuriers chevauchaient des bêtes poussiéreuses.

Venait en premier un guerrier, au crâne rasé, vêtu de cuirs bouillis et d’une cape verte trouée. Une

courte épée ceignait sa taille. L’absence de blason et l’état d’usure de ses vêtements trahissaient le

mercenaire. Il ne s’agissait pas d’un authentique chevalier de sang noble. Pourtant les yeux bleus de

l’inconnu brillaient d’intelligence.

Derrière lui, sur un roncin gris, chevauchait un jeune garçon d’à peine dix-huit printemps. Son

apprenti probablement. Le cheval avançait lentement car il transportait également, en travers, un lourd

paquet enroulé dans une bâche.

Les chevaux firent halte sur la place. Le guerrier jeta un œil au glyphe, gratta sa barbe grisonnante

de trois jours et déclara :

― Déjà vu ça. C’est le signe des intra-terrestres.

Une série de chuchotements parcourut la foule. Chacun répéta rapidement à son voisin ce que

l’étranger avait dit et bientôt le bourgmestre, situé au bout de la file, entendit ce terme étrange. Intraterrestres

?

Les légendes concernant des créatures vivant sous la Terre ne manquaient pas. On parlait de

5


laurent pendarias - les intraterrestres

diables, de farfadets, de dracs, de lutins et d’autres peuples. À une époque où la population croyait la Terre

plate, l’idée que le ciel soit habité par des anges et le sous-sol par d’étranges créatures chtoniennes passait

facilement.

Chaque année, on retrouvait d’étranges symboles dessinés dans les champs. Des cercles

concentriques bordés d’inscriptions. Des carrés magiques garnis de nombres occultes. Des sceaux de

Babylone remplis de mots étrangers. On les attribuait généralement à des plaisantins. Ou à des sorcières.

Dans le dernier cas, on cherchait une femme un peu folle dans les environs et on la pendait en public,

histoire de maintenir l’ordre. Avant que les deux inconnus ne surgissent le bourgmestre envisageait

sérieusement l’option d’envoyer la vieille Cassandre au gibet.

― Tout le monde sait que les intraterrestres n’existent pas, dit un vieillard au guerrier. Les

troubadours colportent ce genre de ragots quand l’actualité ne leur fournit aucun sujet croustillant.

Observez. On ne parle de ces prétendus monstres que pendant les périodes de paix et quand il n’y a pas de

mariage ou d’alliance politique en vue.

― Si fait, confirma un voisin. C’est une ruse des Grands pour détourner l’attention du petit peuple

de la misère.

L’étranger hocha la tête.

― Je ne suis pas un troubadour. Tout ce que je sais, c’est qu’on a croisé un monstre bizarre. Paulo,

montre-leur.

L’apprenti descendit de cheval et déposa au sol son mystérieux chargement. Il déplia la toile. Un

cadavre d’animal étrange y reposait sur une flaque de sang séché. À travers les nombreuses déchirures de

lames, on distinguait un corps de gros loup, des cornes de taureau et une queue de scorpion de deux

coudées.

― Ce bestiau nous a attaqués à trois lieux pendant qu’on faisait boire les cheveux. Ses yeux

crachaient des jets de flammes, expliqua le guerrier en exhibant un pan de sa cape percée par deux trous

aux bords noircis. Il a fallu les crever.

L’apparition du monstre coupa court aux discussions. Un silence inquiétant s’installa rapidement

sur la place. Le guerrier poursuivit :

― J’ai une autre mauvaise nouvelle. L’apparition de ce signe est généralement suivie d’un grand

malheur. Dans le royaume de Roumanie, au village de Înșelătorie, ce signe a réveillé les morts qui ont

quitté leur tombeau pour attaquer les vivants. En Pologne, au hameau d’Oszustwo, cette saleté a précédé

une invasion de gnomes. En Allemagne, le bourg de Betrug, a été attaqué et dévasté en une nuit par des

diables. À chaque fois, les prêtres et les paladins dépêchés sur place ne trouvent rien de concluant. Ils ne

rapportent que ce signe.

― Nous sommes perdus.

― On va tous mourir.

― Allons, calmez-vous ! Il suffit de prier, tonna le prêtre pour calmer la foule des superstitieux.

― Priez tant que vous voulez, mon père, répliqua le guerrier. Nous repartons sur-le-champ. Paulo,

remballe !

L’apprenti chassa les enfants curieux qui s’agglutinaient autour du cadavre nauséabond de

l’intraterrestre et commença à enrouler la bâche en maugréant à voix basse :

― Ca pue comme l’enfer !

Les villageois qui avaient eu l’audace de s’approcher purent confirmer par la suite que la bête

dégageait une odeur de souffre prononcée qui ne pouvait provenir que du monde souterrain.

Paulo souleva le cadavre emballé et le déposa en travers de son roncin. Il prit soin de sangler la

charge pour éviter qu’elle ne tombe. Le guerrier remonta en selle et éperonna sa monture qui reprit le

chemin au pas. Derrière, Paulo, pied à terre, guidait sa bête par le licol.

Quelques villageois suivirent les étrangers quelques mètres.

― Et vous ne pourriez pas vous en occuper ? demanda une paysanne.

― Mais de quoi ? demanda l’homme au crâne rasé.

― Des intraterrestres. Vous en avez déjà tué un.

― Justement ! Un seul a failli nous tuer. Il n’est pas question que je risque ma vie. Je vais

6


laurent pendarias - les intraterrestres

rapporter cette dépouille à votre seigneur pour en tirer une prime. Puis je filerai le plus loin possible de

votre village.

― De grâce, Messire !

― Pas de messire entre nous, coupa le guerrier en levant une main. Je ne suis qu’un mercenaire,

pas un seigneur.

― Tout de même, insista un maigre villageois. Vous pourriez intervenir. D’autres aventuriers

parcourent le royaume de France et éliminent des monstres contre une récompense. On pourrait payer un

petit quelque chose. Je suis prêt à vous laisser une poule.

― Et moi un sac de blé.

― Un chaperon. L’hiver approche.

Le guerrier fit stopper son cheval d’une brève traction sur les rênes.

― En théorie, je peux envisager de passer une nuit dans votre village maudit. Mais en aucun cas,

je ne peux garantir votre sécurité. Si une horde de mille intraterrestres éventre le sol et envahit votre

bourg, rien ne pourra vous protéger.

Les lueurs d’espoir dans les visages des villageois s’estompèrent. Paulo, l’apprenti reprit.

― Il existe peut-être un lieu sécurisé.

Le guerrier fit mine de se tourner, l’air intrigué :

― Oui, continue.

― En cas de guerre, il n’est pas rare que les paysans malins disposent d’une cache. Ce peut être un

bosquet touffu au cœur de la forêt, une caverne dissimulée dans la montagne ou encore la cour du château

du seigneur. J’imagine que ces gens connaissent une cachette.

― C’est vrai. Il a raison, reprit un vieil homme à la barbe blanche. Quand les brigands

d’Aiglemort ont rappliqué l’an dernier, nous avons su nous dissimuler à leur vue.

― Mais je ne peux pas laisser ma maison ainsi, s’inquiéta le tonnelier. On pourrait me voler.

― Et je ne peux pas abandonner Jopi, mon cochon, renchérit son voisin. Il aurait trop peur.

― Vous pouvez fermer à clé vos demeures et emmener avec vous vos êtres chers. Mais il faut faire

vite. La nuit tombera dans quelques heures.

*

― Creuse.

― Je creuse, Maître Renard. Je creuse.

― Alors creuse plus vite. On n’a pas toute la nuit.

Dans le trou de deux coudées de profondeur pour trois de diamètre, l’apprenti de dix-sept

printemps s’activait. Sous l’éclairage blafard du glyphe verdâtre, il pelletait la terre meuble de la place. La

vie en plein air l’avait fortifié mais le jeune homme brun n’avait pas le physique d’un chevalier.

Son maître, le guerrier au crâne rasé, décrivait des tours de gué autour de la place, pour surveiller

d’éventuels rodeurs et surtout pour s’épargner la partie épuisante du plan.

En temps normal, le filou aurait profité de l’absence des villageois pour piller quelques échoppes

mais le trésor enterré sous la place du village valait beaucoup plus.

Après avoir négocié avec le bourgmestre, l’après-midi, le mercenaire ― Maître Renard de son vrai

nom ― avait accepté d’affronter les intraterrestres contre une modeste rémunération, payable d’avance.

Les villageois avaient fui pour se terrer dans la forêt ou demander asile au seigneur du coin. À la tombée

de la nuit, les deux étrangers avaient sorti une vieille carte décrépie tracée à la hâte sur un parchemin

aviné.

Le propriétaire légitime du trésor, décédé depuis un demi-siècle avait dessiné l’emplacement de

son bien de manière très approximative. Les repères utilisés avaient légèrement changé en cinq décades.

Heureusement l’église et le puits du village conservaient leur position depuis la fondation du bourg.

Maître Renard avait repéré l’endroit, à quelques toises du glyphe magique qu’il avait fait

apparaître la nuit précédente grâce à l’enchantement d’un magicien.

― Il l’a enterré à quelle profondeur son artefact ? ronchonna l’apprenti en essuyant la sueur sur

son front.

― Continue de creuser, répondit le guerrier. Le vieux Arnould a caché son coffre en l’espace d’une

7


laurent pendarias - les intraterrestres

nuit. Il n’avait qu’un ou deux sbire avec lui. Je gage qu’il a creusé à plus de trois pieds pour éviter qu’on

achoppe dessus malencontreusement mais qu’il n’a pas eu le courage de descendre davantage.

― Maître, je n’aurais pas le temps de reboucher avant le lever du soleil.

― C’est là toute la beauté du stratagème. En racontant cette histoire d’intraterrestres, je fais

déguerpir tous les curieux et je justifie le trou béant qui défigurera leur village demain.

― J’espère que c’est le bon village.

― Moi aussi ! Tu n’imagines pas le temps que ce plan m’a coûté entre la projection d’un glyphe

magique et la fabrication d’une chimère.

― Je sais maître, c’est moi qui ai chassé le loup.

― Ah oui, c’est exact. Estime-toi heureux que je ne t’aie pas envoyé récupérer le scorpion géant.

Maintenant creuse.

Maître Renard, adepte de l’antique déesse Mètis, vouait sa vie à un culte bien particulier : la ruse.

Ni bon ni mauvais, il glissait entre les événements à la manière d’un poisson ondoyant et profitait de

chaque occasion pour générer du profit. En l’occurrence, le trafic d’artefact magique fonctionnait bien

pendant cette période avec tous ces chevaliers aventuriers désireux d’accomplir des quêtes. Qui était-il

pour juger ses contemporains ? Chaque affaire constituait pour le rusé l’opportunité de tester sa créativité

en inventant sans cesse de nouveaux personnages et de nouvelles histoires.

Il tâchait également d’enseigner la ruse à son apprenti Paulo. Par exemple, quand on doit

accomplir une tâche physique longue, épuisante et ennuyeuse, il faut toujours la donner à quelqu’un

d’autre. Visiblement le jeune homme n’avait pas encore compris.

Ce dernier s’évertuait à pelleter la terre, arrachant parfois des cailloux de la taille d’une poule aux

entrailles de la terre. Paulo continua de creuser pendant trois heures avant d’entendre le son rassurant de la

pelle cognant un coffret métallique.

*

Le lendemain, quand les gardes du seigneur local, exaspéré par cette histoire, débarquèrent dans le

village, ils ne trouvèrent qu’un immense trou de dix pieds de profondeur. Nulle trace des deux aventuriers

ou des prétendus hordes d’intraterrestres. Le signe magique avait également disparu.

La noblesse crût d’abord à une plaisanterie ou à une hallucination. Il n’était pas rare que quelques

paysans avinés reconnaissent le diable dans une souche au clair de lune. Mais les témoignages du

bourgmestre et du prêtre accréditèrent l’hypothèse qu’un phénomène magique avait bien eu lieu.

Le diocèse de Lyon dépêcha un prêtre pour enquêter tandis que le roi Louis VI le Gros demandait

discrètement à quelques chevaliers de se renseigner. On raconte également que des sorcières, sous couvert

d’anonymat, seraient venues effectuer des relevés magiques.

Personne ne sait exactement ce qui s’est passé. Depuis l’Antiquité, les adeptes de Mètis, la déesse

de la ruse, vivent dans l’ombre et effacent leurs traces. Les héritiers de l’astucieux Ulysse inventent tant et

tant d’histoires que nul ne sait où se trouve la vérité. Et parfois, quand on prête foi aux ombres, elles

deviennent réelles.

Oh ! Ne riez pas jeunes auditeurs ! On se gausse facilement des simples d’esprit mais qui n’a

jamais pris plaisir à se convaincre de la véracité d’une fable ? Un mensonge cru par tous n’est-il pas plus

réel qu’une vérité inconnue ?

Les troubadours relayent encore et encore l’histoire du glyphe : « Si un jour, votre village est

frappé par la fameuse marque des intraterrestres : les trois serpents cornus entrelacés, alors ne perdez pas

une seconde. Embarquez vos enfants et votre cochon dans une charrette. Fuyez dans la forêt ou courez

demandez asile à votre seigneur ! Car, lorsque la nuit se lèvera, la terre s’ouvrira et les intraterrestres

envahiront la surface. »

Laurent Pendarias

8


Aurélie Mendonça

Je respirai doucement contre son torse,

m'imprégnant de son odeur. Ses bras

m'entouraient, je sentais les poils de sa poitrine

me chatouiller le nez, comme avant, comme si

rien n'était arrivé.

— Tu me manques tellement, murmuraije

dans un souffle.

— Mais je suis là, me répondit-il en

riant.

Mon cœur se brisa un peu plus. Je

m'écartai de lui, en sachant que tout le désespoir

que je ressentais depuis son retour ne pouvait

plus se cacher derrière le sourire de façade que

je lui présentai en reculant. Je lus le doute dans

Photographie par A. Rhys

son regard, ses lèvres se figeant dans son rire. Je

ne pouvais plus prétendre. Je baissai les yeux, et m'éloignai. Le son de la porte qui claqua quand je la

refermai se fit l'écho de la fin de notre lien.

**

— Sélène ! Vous ne m'écoutez pas !

Je clignai des yeux en me mettant immédiatement au garde à vous.

— Pardon, Monsieur.

— Vous savez qu'un seul moment d'inattention de votre part, et ce sont les civils qui en pâtiront.

— Oui, Monsieur. Ça ne se reproduira plus.

— Je sais.

Je ne me fis pas d'illusion. Ce n'était pas un compliment que je recevais, mais un avertissement. La

prochaine fois, j'étais bonne pour une rétrogradation, voire pire.

Être l'adjointe du chef de meute était une place uniquement enviée par les idiots et les fous. D'une

parce qu'il était un être abject et détesté par tous, qui ne faisait les choses que lorsqu’elles lui étaient

favorables. De deux, parce que quand les dites choses n'allaient pas dans son sens, il avait l'habitude de

déverser sa bile sur son plus proche subordonné : moi. Je n'avais pas choisi cette position, j'étais seulement

la plus gradée.

— Il nous faut de nouveau nettoyer la zone 27, éructa le chef de meute en faisant les cent pas

devant moi. Des Epsiloniens sont parvenus à passer par-dessus les digues, c'est intolérable. Plus ces

individus sont loin de nous, et mieux c'est !

— Bien, monsieur. Ce sera fait.

— Et faîtes donc agrandir les tranchées. Il faut qu'elles soient plus profondes, plus larges. Un jour,

nous allons être submergés.

Il s'arrêta devant la fenêtre, dos à moi. Au loin, si loin qu'on ne pouvait même pas les voir, il y

avait les Epsiloniens, entourés de toutes nos protections. Même lorsque nous n'étions pas en contact avec

eux, nous sentions leur présence dérangeante.

— J'ai fait passer une note ce matin pour réduire les troupes en faction autour du site.

Je relevai la tête, un peu surprise. Il ne se retourna même pas vers moi, et continua à parler.

— Quatre Lupus, c'est trop, affirma-t-il. À partir de maintenant, nous ferons des binômes pour les

patrouilles.

— Et si les Epsiloniens...

— Deux Lupus devraient être suffisant. Sinon, c'est qu'ils n'ont pas mérité leur place ici.

Un léger frisson parcourut mes membres. En cas d'émeute, quatre gardes étaient déjà en sous-

9


aurélie mendonça - epsilon

effectif, alors deux...

— Les patrouilles vont donc être plus nombreuses ? avançai-je.

Le chef me regarda comme si j'avais perdu la raison.

— Bien sûr que non ! Ceux qui ne feront plus les patrouilles seront affectés ici, à ma protection.

— Votre... protection ?

— La protection du quartier général, je veux dire, répondit-il en chassant l'air de sa main. C'est ici

que tout se passe, et que tout peut être géré en cas de problème.

Il alla s'asseoir sur sa chaise en cuir, et posa son menton sur ses mains croisées, coudes sur le

bureau. Je n'aimai pas la façon qu'il eut de me fixer, mais je soutins son regard, dos droit, jambes serrées,

bras derrière le dos.

— Comment allez-vous, Sélène ?

— Bien, monsieur. Je veux dire, ça va mieux, merci.

Il hocha la tête, compréhensif.

— Je sais que ça n'a pas été une période facile pour vous, enchaîna-t-il. Et pourtant, vous avez été

à la hauteur de votre devoir sans jamais vous plaindre.

Je ne trouvai rien à répondre à cela. Dire que je n'avais pas vraiment eu le choix serait peut-être

mal passé après sa tirade.

— Je suis content pour vous que Cylian soit revenu. Les relations entre Lupus liés sont

extrêmement compliquées à gérer, et vous avez été admirable. Quoi qu'il en soit, qu'il n'espère pas que

malgré votre ardeur à pallier son absence, il n'y aura pas de conséquence.

— Je lui dirai, monsieur.

— Parfait. Vous pouvez disposer.

Il baissa la tête vers les dossiers éparpillés sur son bureau, sans plus me prêter attention. Je saluai

pour la forme, et sortis de la pièce en fermant la porte derrière moi.

— Qu'est-ce qui pourrait être pire que d'écouter ses conneries, comme conséquence de mes actes ?

Je sursautai un peu, surprise, mais fis mine de rien.

— Cylian, dis-je simplement sans lui accorder un regard.

Je le devinais dans l'ombre du couloir, adossé contre le mur. Il avait sûrement entendu toute la

conversation entre le chef et moi, et intérieurement, je me demandai ce qu'il comptait faire avec

l'information des patrouilles réduites. Il s'approcha de moi alors que je me dirigeai vers mon propre

bureau, un peu plus loin. Le quartier général n'était pas bien grand : il y avait la pièce réservée au chef de

meute, ma pièce à moi où se trouvait l'ordinateur principal pour coordonner les autres machines, dans la

grande salle du fond, où étaient également tous les écrans des caméras de surveillance. De là, on pouvait

garder un œil sur tout le site Epsilon, et contacter les gardes là où ils se trouvaient. Il y avait aussi la salle

de repos, l'armurerie, ainsi que les quartiers des plus hauts gradés, les autres étant disséminés le long du

site.

— Dis-moi, tu n'en as pas marre de suivre les ordres insensés de ce mec ? me demanda Cylian

quand j'ouvris la porte de mon bureau.

— Je n'ai pas le choix.

— On a toujours le choix quand il s'agit du bon sens.

Cette fois, je me tournai vers lui. Je ne l'avais pas revu depuis deux jours, quand il m'avait pris

dans ses bras pour jouer à autrefois. Il avait attaché ses cheveux longs en queue de cheval, et il portait

l'uniforme de notre Unité. Je remarquai qu'il n'avait pas son arme à sa ceinture, et j'en fus soulagée. Nos

yeux se rencontrèrent, et un vilain remue-ménage secoua mes entrailles. Son regard avait changé. S'il était

toujours attiré instinctivement par moi, il avait oublié que nous avions été liés pendant cinq ans, et c'était

comme ça que je l'avais démasqué dès son retour. Personne à part moi n'aurait pu comprendre ce qu'il se

passait.

Les marques de l'Unité étaient plus voyantes chez lui : ses cheveux longs, déjà, sa pilosité faciale

importante, mais c'était surtout ses yeux qui choquaient. Ils les avaient d'un jaune vif. Il me regardait,

les sourcils froncés. Je l'imitai.

— Qu'est-ce que tu veux, Cylian ? soupirai-je.

1 0


aurélie mendonça - epsilon

— J'aimerais bien réussir à te convaincre que ce type va causer notre perte, me dit-il avec un

aplomb qui ne manqua pas de me faire rire.

— Et qui a bien pu te faire croire ça ? Alicia, peut-être ?

Je le vis se renfrogner, et il posa sa main contre le mur près de ma tête. Il se pencha vers moi, son

visage à quelques centimètres du mien. Il ne me fallait qu'une demi-seconde pour sortir mon arme, et

j'étais prête à le faire, même si ça me tuerait.

— Je suis juste plus lucide que les autres Lupus, Sélène, murmura-t-il. Nous avons été formatés

pour suivre les ordres, mais nous nous trompons. Ce n'est pas bien, ce que nous faisons ici. Alicia m'a

ouvert les yeux.

— Sans nous, Alicia vivrait dans un enfer, rétorquai-je. Nous sommes le seul rempart tant qu'un

remède n'a pas été trouvé. Maintenant si tu veux bien m'excuser, j'ai du travail.

Je passai la porte et la claquai au nez de Cylian. Il ne comprenait pas, il ne comprenait plus. Et bien

que plus d'une fois j'ai eu envie de hurler ma colère face à ce que j'étais, je savais que la cause était plus

grande que nos vies volées. Formatés ? Il pouvait parler. Alicia n'aurait jamais dû intervenir. Elle avait

trouvé la faille dans nos dossiers pour retrouver Cylian, son demi-frère. Je la haïssais, elle et ce qu'elle

représentait. Contrairement à ce que Cylian pensait, c'était elle et ses amis qui causeraient notre perte.

Un grognement inhumain s'échappa de ma gorge, me sortant de ma rage envers Alicia et ce qu'elle

avait fait. Mes mains étaient déformées par la transformation. Je pris une longue respiration pour me

calmer, et les années d'entraînement portèrent leurs fruits : je redevins normale presque immédiatement.

Normale... Autant que pouvait l'être une Lupus.

Autant que je pouvais l'être, moi, Sélène Lupus, Unité 8, au site Epsilon.

Depuis toujours, l'armée employait des êtres humains «spéciaux» là où une personne normale ne

pourrait aller. Pas des créatures fantastiques, ni des supers héros, nous étions purement et simplement des

sujets d'expériences. La plupart du temps des orphelins que l'on testait avec tout et n'importe quoi, pour «

voir ce qui pourrait se passer». Les tâtonnements de ces scientifiques causèrent la mort de dizaines

d'enfants, mais ce qu'ils retenaient, c'est qu'ils avaient donné naissance aux Unités. Des groupes de gens

comme moi, avec des capacités spéciales dues à une trop grosse absorption de produits dangereux.

L'Unité 8 était constituée de la série « Lupus ». Contrairement à ce que ce nom pourrait indiquer,

nous n'étions pas des loup-garous, en tout cas pas au sens commun. Nous avions tous réagi différemment

aux traitements, nos capacités se ressemblaient mais n'étaient pas identiques. Je devais pour ma part faire

attention aux émotions trop violentes qui libéraient ma force colossale et un instinct meurtrier. En temps

normal, j'étais capable de faire appel à cette force sur commande, mais j'avais mis des années à y arriver.

Nous ne connaissions aucune des autres Unités, et eux ne savaient pas qui nous étions. Nous

vivions en autarcie autour du site que nous étions supposés garder, veillant à tenir les civils loin de tout ça.

Ceux-ci, lorsque nous étions obligés de nous ravitailler en ville, évitaient notre contact par instinct. Nous

étions différents, et ils avaient peur de nous. Cette peur à notre égard était parfois difficile à supporter, car

si eux l'ignoraient, nous savions qu'ils nous devaient leur vie bien tranquille. Après tout, nous étions le seul

barrage entre eux et ce que nous gardions dans le site Epsilon.

Nous avions déjà entendu des rumeurs nous concernant, dans le monde civil. Certains groupes

voyaient d'un mauvais œil ce qu'ils pensaient que nous faisions sur le site. Nous avions l'habitude de

reconduire poliment les intrus qui essayaient d'y pénétrer pour voir ce qu'il passait à l'intérieur. Parce que

nous étions rodés sur ce terrain-là, jamais personne n'a réussi à dépasser les grilles de sécurité. Et quand

bien même ça aurait fonctionné, les tranchées étaient trop larges pour un passage non programmé.

Les Epsiloniens testaient régulièrement ces tranchées. Quantité d'entre eux étaient encore coincés

au fond, grattant le sol en espérant remonter, ce qui n'empêchaient pas les autres de tomber également.

Tous les quinze jours environ, une équipe était dépêchée pour les sortir de là, mais plus on en enlevait,

plus il en revenait. Seulement on ne pouvait pas se permettre de les laisser s'entasser jusqu'à atteindre le

bord. Eux aussi auraient été arrêtés par les grilles... mais il suffisait que ce moment coïncide avec la

tentative d'intrusion d'un civil, et nous étions tous morts. Nous attendions le miracle, le remède à tout ça.

Avant l'arrivée impromptue d'Alicia, nous étions au courant des rumeurs, mais cela n'allait pas plus

loin. Elle s'était présentée, trois semaines plus tôt, avec le dossier de Cylian entre les mains. C'était un joli

1 1


aurélie mendonça - epsilon

brin de femme, perchée sur ses talons hauts. Elle avait expliqué qu'elle et Cylian avaient le même père,

décédé peu après la naissance de mon Lien. Elle avait des « révélations à lui faire ». Ce jour-là, j'étais de

garde au poste de surveillance numéro 4, le plus proche des Epsiloniens. Il y avait sur le site une agitation

peu commune, je ne pouvais pas quitter les lieux. Cylian a profité de sa permission pour écouter ce que sa

demi-sœur avait à dire. Lorsque l'agitation cessa et que je regagnai mes appartements, il n'était toujours

pas là.

Deux semaines, j'attendis son retour. Il revint un matin, seul, et changé. Il avait tout oublié, les

protocoles de sécurité, les horaires, les gestes de prévention, les gens, moi, notre lien. Il avait bien appris

qui il était, mais il jouait mal la comédie. Personne ne s'en rendit compte, sauf moi. Je prétendis pendant

une semaine, cachant ce qu'il se passait. Jusqu'à ce matin-là, chez nous.

Mon talkie grésilla, me sortant de mes pensées.

— Ici Sélène, j'écoute.

— Sélène, il se passe un truc.

— Cylian, je n'ai vraiment pas le temps.

— Regarde tes écrans. Poste 23.

Refrénant un soupir, je pianotai sur l'ordinateur pour me donner l'accès aux caméras. Je mis

quelques secondes à comprendre ce qu'il se passait.

— Est-ce que c'est toi qui... ? soufflai-je.

— Il le fallait, écoute, je...

Je coupai le talkie, et courus vers la salle de contrôle. Mon cœur battait la chamade dans ma

poitrine, la sueur perlant sur mon front.

— Les civils ont pénétré dans le site ! me cria l'un des gardes en faction dans la salle.

Je fixai les écrans de surveillance, incrédule. Mon pire cauchemar était en train de se réaliser, sous

mes yeux. Les grilles avaient cédé, des planches en bois passaient par-dessus les tranchées, des gens

couraient dans tous les sens, avec des panneaux dont je n'arrivais pas à lire les inscriptions. Et dans la

foule, je reconnus Alicia. La colère prit la place du choc, mais étrangement, je fus soudain plus calme.

— Allez prévenir le chef de la meute, ordonnai-je. Qu'il donne l'autorisation de tirer à vue.

— Mais les civils..., commença le garde.

— Les civils sont déjà morts, le coupai-je. Dépêchez-vous !

Il fit tomber sa chaise en partant, bien que je l'aie pas vu se lever. Sa capacité à lui était la vitesse.

Il en aurait sûrement besoin pour se sortir de ce guêpier.

Il y avait des groupes de personnes qui se demandaient ce que nous faisions sur le site Epsilon.

Certains d'entre eux avaient décidé de venir voir par eux-mêmes. Je changeai l'angle des caméras pour lire

leurs pancartes : « Non aux expérimentations ! », « Humain, pas cobaye ! », « Laissez-les sortir ! ». Ils

n'avaient aucune idée de ce qui les attendait. Déjà, quelques Epsiloniens se dirigeaient vers eux. Je

connaissais la suite.

Je sortis de la salle de contrôle et rameutai tous ceux que je croisai. Mon calme fut contagieux,

même sur les plus nerveux, et c'est dans un silence absolu que nous récupérâmes toutes les armes dont

nous disposions. Le haut-parleur du quartier général se mit à cracher la voix du chef de meute.

— Lupus, code rouge ! Vous devez colmater les brèches dans les secteurs 4, 7, 15 et 23. Tirez à

vue, personne ne doit s'échapper. Code rouge, je répète, code rouge.

Je pris le talkie à ma ceinture, et le réglai sur la fréquence de Cylian.

— Tu as entendu les ordres ? lui demandai-je immédiatement.

— Conneries, Sélène, hors de question que je flingue des civils.

— S'ils atteignent les Epsiloniens, ils sont de toute façon condamnés.

— Eux aussi on va les sortir de là, je ne peux pas... Attends. Monsieur, ça va aller ? On va vous

emmener loin d.... Monsieur, arrêtez. Reculez ! Putain !

Des coups de feu retentirent dans mon talkie... puis vint le silence. Les Lupus autour de moi

tremblèrent d'un même frisson, et partagèrent ma peine dans un long gémissement. Mais je n'avais pas le

temps de m'apitoyer. Cylian avait brisé notre lien, trahi, il avait payé, et il allait tous nous entraîner avec

lui.

1 2


aurélie mendonça - epsilon

— En route, annonçai-je en menant la marche.

Je devais admettre que le coup avait été bien préparé. Il nous était impossible de sécuriser le

périmètre entier. Les Epsiloniens étant incapables de coordonner leurs plans, nous n'avions jamais été

préparés à ça. Les coups de feu heurtaient mes oreilles sensibles, mon arme vibrait entre mes doigts. Le

ciel était chargé, prêt à exploser. Et dans la tourmente, je vis Alicia, à part, spectatrice involontaire de ses

propres actes. Mes ongles devinrent des griffes, et je sentis mes muscles gonfler dans mon corps.

— Vous êtes satisfaite ? grognai-je en m'approchant d'elle.

— Je ne voulais pas... je ne pensais pas..., bredouilla-t-elle.

Elle regardait tout autour d'elle, l'air hagard, incrédule. Elle ne s'était pas imaginée une seule

seconde ce que nous gardions sur le site. Elle avait cru défendre les droits des êtres humains, elle avait cru

lutter contre des expériences. Elle s'était prise pour une héroïne.

Un visage surgit derrière son épaule. Les yeux étaient presque blancs, le nez était arraché, et

aucune peau ne recouvrait plus la mâchoire. Un Epsilonien, réalisai-je avec effroi. La scène semblait se

dérouler au ralenti. Deux bras décharnés saisirent Alicia par-derrière. Sa bouche forma un O muet, puis

elle poussa un cri strident alors que les dents découvertes de l'Epsilonien se plantèrent dans son cou pour

se repaître de sa chair.

Elle avait voulu sauver cet homme en pénétrant sur le site. Elle nous avait tous condamnés.

Aurélie Mendonça

1 3


Tiphaine Levillain

Un jour, l’humanité avait sauté. Le

monde avait alors sombré dans une fièvre

destructrice qui ne s’était calmée qu’au bout de

longues décennies d'agonie. Il ne restait plus

que quelques bastions de survivants isolés

quand les Autres étaient littéralement descendus

des étoiles en marchant. Ils ne venaient pas

d’une autre galaxie ou d’un autre univers ; leur

monde se trouvait dans un plan différent de

l'existence. L’esprit humain n’étant pas fait

pour appréhender et comprendre correctement

la chose, il fut communément admis qu’ils

venaient de l’espace.

Photographie par Stimpy 023

La Terre se repeupla progressivement. Les différents bastions furent d’abord mis en contact, puis

avec patience et compassion, les Autres aidèrent les Hommes à reconstruire la confiance qu’ils devaient

mutuellement s’accorder pour avancer. Ainsi, l’Humanité se releva petit à petit. D’immenses cités virent le

jour, construites sur les ruines des anciennes, et le passé fut de nouveau enseigné aux jeunes générations.

“Apprenons de nos erreurs” devinrent les maîtres-mots de cette nouvelle nation planétaire. Après la survie,

la vie, le confort, la sécurité. Et finalement, après bien des années, on arriva à une ère où l’art et les loisirs

devinrent une priorité.

Les Autres ne se montraient que rarement, et à quelques élus seulement. Les échanges culturels

entre les deux mondes étaient inexistants et ce fut le Chancelier Bregar Hervil qui lança l’idée de remédier

à cela. Maintenant que l’Humanité s’était relevée, il fallait faire en sorte que les deux races avancent main

dans la main vers l’avenir, d'égal à égal. Après les premiers échanges culturels, il prévoyait également la

négociation d’échanges commerciaux et scientifiques. Toute la nation était excitée à l’idée d’en apprendre

plus sur ses mystérieux sauveurs ; le projet fut très rapidement validé et mis en œuvre.

Kerr était un humoriste. Son plaisir et son talent consistaient à faire rire les gens sur des sujets

jugés délicats. Grâce à cette capacité à souligner les travers de la société humaine avec subtilité et autodérision,

il avait été sélectionné pour prendre part à la première mission culturelle du projet « Fraternité ».

Avec lui, quelques dizaines d’autres artistes embarquèrent à bord du Sohraï, un étrange vaisseau volant :

danseurs, comédiens, musiciens, marionnettistes… Il en connaissait certains ; d’autres étaient absolument

inconnus au bataillon. Malgré l’efficacité des médias, quelques perles restaient parfois loin de la cruauté

des projecteurs.

Neilina était l’une d'elles. Personne ne la connaissait vraiment, et elle ne se mêlait pas aux autres.

Bien souvent, elle travaillait de nouveaux maquillages dans sa cabine, ou alors elle réparait elle-même ses

costumes. Malgré des recherches poussées, Kerr n’était pas parvenu à savoir quelle était sa spécialité ni

d’où elle venait, mais son regard calme et vif l’avait fasciné dès la première seconde. Il s’était senti happé,

et il n’avait pas vraiment eu envie de résister.

Les choses se firent naturellement. De fil en aiguille, de hasards en rencontres, ils firent

connaissance et s’apprécièrent. Kerr venait parfois frapper à la porte de Neilina ;elle le laissait alors la

regarder travailler en échangeant parfois quelques plaisanteries. Pendant que le vaisseau finissait

d’embarquer sa délégation d’artistes dans les différentes cités humaines, Kerr et Neilina devenaient

complices, projetant de créer ensemble de grandes œuvres qui changeraient la face du monde.

***

Ce matin-là, les choses n’étaient pas différentes. Il n’y avait en fait que deux événements notables :

le vaisseau allait enfin prendre la direction du monde des Autres et Kerr comptait bien se déclarer à

1 4


tiphaine levillain - les autres

Neilina.

Après s’être observé une dernière fois dans la petite glace de sa salle d’eau, Kerr attrapa sa veste et

se dirigea d’un pas vif vers la cantine. Avec un peu de chance, il trouverait Neilina là-bas. L’équipage était

en train de finir de charger une cargaison avant le grand départ et il espérait pouvoir emmener la femme

sur la petite terrasse du troisième pont pour observer une dernière fois l’horizon. Ils venaient de survoler

toute la forêt amazonienne et il savait que c’était une vue qu’elle appréciait énormément ; ce serait sans

doute la meilleure des situations pour essayer de lui dévoiler ses sentiments.

La cantine était déserte et Kerr arpenta le Sohraï d’un pont à l’autre, de la proue à la poupe, jetant

un œil dans toutes les zones autorisées, en vain. Neilina était introuvable. Quelques heures passèrent ainsi

et le vaisseau décolla finalement.

— Bon… pas de problème mon vieux, il y aura plein d’autres occasions… se rassura-t-il à voix

haute.

Il se trouvait sur la dite terrasse et il ferma un moment les yeux pour se laisser transporter par le

vent et le léger tangage du Sohraï. Peut-être que c’était un signe. Peut-être que le moment de se déclarer

n’était pas encore venu…

Une violente secousse le sortit de ses rêveries. Il se rattrapa de justesse à la rambarde pour éviter

de passer par-dessus bord.

Après avoir jeté un regard en contrebas, il jugea plus prudent de retourner à l’intérieur le temps

que le vaisseau se stabilise de nouveau. C’était la première fois qu’une telle chose se produisait depuis le

début de leur voyage ; la technologie des Autres était extrêmement avancée et fiable. L’incident était peutêtre

dû à la nouvelle cargaison ou bien à l’approche du monde des Autres. Après tout, on ignorait tout de la

façon dont le passage se ferait.

Une angoisse inexplicable le saisit alors qu’il traversait d’un pas pressé les couloirs déserts. Avec

l'incident, il s'était attendu à plus d'effervescence. Son cerveau n’analysa pas tout de suite la situation

quand il pénétra dans la cantine et qu’il aperçut tous ses compagnons de route réunis au centre de la pièce,

assis par terre. Un coup dans le creux du genou le fit tomber et sa rotule vint heurter le sol avec violence.

— Bouge pas.

Malgré le canon pointé sur sa tempe, il ne put s’empêcher de lever un regard choqué vers son

agresseur. Ces yeux verts, profonds et impénétrables, il les connaissait par cœur…

— Qu’est-ce que…

Il amorça un geste vers elle.

— Bouge pas on t’a dit !

Kerr reçut un nouveau coup dans le dos et quelqu’un l’attrapa sans ménagement par le bras pour le

traîner auprès des autres. Il se laissa faire sans résister. Son esprit embrouillé ne parvenait pas à recoller

entre elles les informations qu’il recevait. Pendant plusieurs minutes, il fut seulement capable de fixer

Neilina sans comprendre. Elle n’était pas la seule à porter une arme, mais il ne voyait qu’elle.

— Ceci, mes amis, est ce que nous pouvons communément appeler une “prise d’otage”.

L’homme qui avait pris la parole appuya avec un entrain malsain sur les derniers mots. Kerr le

dévisagea rapidement. Il s’agissait d’un artiste de rue récemment embarqué à qui il n’avait jamais

vraiment accordé d’attention. Très beau parleur, un avis sur tous les sujets, c’était typiquement le genre de

personne qu’il n’appréciait pas.

Ce dernier fit quelques pas pour s’éloigner du groupe et il désigna l’ensemble du Sohraï d’un vaste

geste de la main.

— Nous prenons le vaisseau et sa cargaison en otage. Malheureusement, nous n’aurons pas le

temps de vous débarquer avant notre destination finale, aussi je vous conseille de profiter des heures qui

viennent pour faire honnêtement le bilan de votre vie, vous n’aurez pas d’autre occasion.

Sur ces mots, sans se soucier des questions qui fusaient de toutes les bouches, l’homme adressa

quelques signes de tête à ses complices avant de sortir de la pièce. Neilina prit alors la parole à son tour.

Kerr sentit son cœur se serrer en voyant la place prépondérante qu’elle tenait dans cette opération. La

femme expliqua que pour éviter que le gouvernement ne tente une opération inconsidérée pour récupérer

le Sohraï, tous les otages seraient répartis dans l’ensemble du vaisseau. Une nouvelle cacophonie

1 5


tiphaine levillain - les autres

d’interrogations s’éleva et Neilina leva une main en l’air pour demander le silence.

— Cette délégation culturelle cache une ambition bien plus vaste, déclara-t-elle calmement.

La plupart des otages ne la connaissait que de vue, mais le ton de sa voix et sa gestuelle ferme

eurent pour effet de calmer les protestations. Le canon de son arme pointé vers le groupe venait appuyer

cette autorité naturelle.

— Non content d’avoir été secouru et aidé pendant des décennies par les Autres, notre

gouvernement entend détruire leur civilisation pour récupérer leurs biens et leurs technologies.

— Foutaises !!

C’était une femme qui s’était dressée pour protester, mais elle reçut aussitôt un coup de crosse au

visage et s’effondra au milieu des autres dans un bruit de vêtements froissés. Un mouvement de panique

fut rapidement étouffé. Sans se laisser perturber, Neilina désigna alors l’horizon qui se profilait derrière

l’immense baie vitrée de la cantine.

— Nos ancêtres ont détruit la nature, puis ils se sont entre-tués. Aujourd’hui, nous ne sommes

guère différents. Mais qui s’en soucie, puisque nous sommes si heureux ? Vous, tous autant que vous êtes,

vous êtes complices pour avoir accepté de porter des œillères.

Kerr eut envie de protester. Il ne reconnaissait pas la douce jeune femme dont il était tombé

amoureux. Il refusait de se laisser accuser ainsi et il refusait cette destination finale dont elle avait parlé.

— Et donc, la suite des réjouissances ? demanda l’un des otages d’un ton sarcastique.

— La cargaison qui a pris tant de temps à être embarquée se trouve être une bombe d’une

puissance phénoménale. Notre Gouvernement comptait la faire exploser en plein cœur de la première cité

que nous allions trouver là-haut après avoir découvert de quelle façon se faisait le passage. Seul l'équipage

allait survivre.

— Alors on désamorce la bombe et chacun rentre chez soi ?

Kerr retint sa respiration en attendant la réponse. Tout autour de lui, des regards d’espoir s’étaient

braqués sur le visage impassible de la jeune femme. Le rire sec et sans émotion qui sortit de sa gorge lui

glaça le sang.

— La bombe explosera.

— Et nous avec ?

Elle haussa une épaule désinvolte.

— Le Gouvernement allait tous vous sacrifier de toute façon.

Sur ces mots, Neilina fit signe aux autres de commencer le transfert des otages. Kerr ne détacha

pas une seule seconde son regard de sa silhouette gracieuse et décidée. Jamais il n’avait vu une telle

détermination. Une flamme s’était allumée dans son regard, elle irait jusqu’au bout de sa cause sans aucun

état d’âme. Malgré le flot d’émotions contradictoires qu’il ressentait, il ne pouvait s’empêcher d’être

fasciné.

Du temps passa. Minutes, heures, secondes ? Bientôt, il ne restait plus que quelques personnes

dans la vaste salle. Il la regardait toujours. Il ne pouvait penser qu’à eux. A ce qu’ils auraient pu être. Son

cœur avait conçu d’autres projets, mais elle en était en réalité à dix mille lieues. Que valait son amourette,

face à cette sombre histoire de bombe ?

— Alors on va tous mourir comme ça ? demanda-t-il finalement. Vous allez être super efficaces

réduits en bouillie.

Son ironie fut moins piquante que d’ordinaire, mais cela le rassurait de ramener ainsi la situation à

un domaine familier. Les joutes verbales étaient bien plus de son ressort que la survie en cas de prise

d’otages.

— Effectivement, répondit Neilina d’un ton calme. Nous ne serions plus très efficaces. C’est pour

cette raison que vous serez les seuls à être sacrifiés.

Elle haussa les sourcils en voyant son regard d’horreur et d’incompréhension.

— Et bien, il n’y a qu’un nombre réduit de capsule d’évacuation sur le vaisseau. Elles ont été

installées avant le premier vol du Sohraï. Seules quinze personnes peuvent être sauvées.

— Et vous sauvez votre peau ! Mais on n’a rien demandé nous !

Nouveau haussement de sourcil suivi d’un sourire en coin d’une douceur atrocement déplacée.

1 6


tiphaine levillain - les autres

— Mais si vous survivez à notre place, serez-vous capables de vous battre pour empêcher une

nouvelle guerre de décimer des milliers d’innocents ?

Kerr sentit un malaise l’envahir alors qu’elle plantait son regard dans le sien.

— Nous sommes des innocents aussi ! protesta un autre.

La tentative était louable, mais la réponse avait mis trop de temps à sortir. Les quelques secondes

de silence avaient suffi à prouver que tous avaient en tête cette théorie toute simple : la sauvegarde du plus

grand nombre par le sacrifice de quelques individus isolés.

Finalement, Kerr fut solidement attaché à l’un des poteaux de la cantine et laissé seul. Les volets

mécaniques de la baie avaient été verrouillés et il était plongé dans l’obscurité. Il ferma les yeux et se

concentra sur son ouïe. Il avait presque l’impression d’entendre le cœur de la bombe palpiter depuis le fin

fond de la cale.

N’ayant aucune notion du temps qui passait, il eut l’impression qu’une journée entière s’était

écoulée quand la porte de la cantine s’ouvrit de nouveau. Neilina se tenait droite et fière dans l’embrasure

de la porte, son arme à la main et prête à servir.

— Nous sommes bientôt arrivés.

Aucune émotion ne transparaissait dans sa voix ou dans son attitude, mais Kerr avait eu le temps

d’intégrer la situation et il lui jeta un regard assassin.

— Tant mieux. J’attends la fin de cette mascarade de mauvais goût avec impatience.

Une ombre passa dans le regard de Neilina, fugace ; il crut avoir rêvé.

— Debout, ordonna-t-elle sèchement après avoir tranché ses liens.

L’homme s’exécuta sans plus rien ajouter. Il ne pouvait rien faire face à son arme, et il n’avait de

toute façon pas l’intention de tenter quelque vaine action héroïque. Tout cela était bien trop énorme pour

lui. Jamais dans son petit monde paisible il ne se serait imaginé que de tels jeux se tenaient dans l’ombre.

Neilina le poussa dans le dos et ils commencèrent à descendre vers la cale. Il supposa que les

terroristes voulaient peut-être amener les otages près de la bombe pour offrir une dernière vision d’horreur

au reste de la planète. Marquer les esprits était le meilleur moyen de se faire entendre.

— Il y a quand même deux ou trois choses que je ne m’explique pas, dit-il alors qu’ils remontaient

l’un des longs couloirs principaux.

— La cause est juste Kerr. Et les sacrifices sont inévitables.

— Au point de détruire l’une de nos cités au lieu des Autres ?

La femme prit une intersection sans se retourner, mais elle ralentit le pas alors qu’ils

commençaient à descendre le long d’un étroit escalier.

— La bombe servira à détruire le principal complexe militaire du Gouvernement, expliqua-t-elle

posément. Aucune cité n’est visée, aucun innocent. Juste des militaires ayant fait le choix de s’engager

dans cette nouvelle guerre de destruction et de haine.

Il lui répondit d’un grognement désabusé. Il s’était trompé sur toute la ligne, depuis le début. Il ne

voulait pas se lancer dans un débat sur l’escalade de la violence ou la guerre. Il allait mourir.

Sans un mot, la jeune femme ouvrit une porte. Ils se trouvaient à présent dans un étroit conduit

dans l’une des zones interdites. Elle le poussa à l’intérieur d’une pièce minuscule du bout de son canon et

il se retourna pour la fusiller du regard, sans prendre la peine de regarder autour de lui. Il ne voyait

toujours qu'elle.

— Ce n’était que de la comédie alors ? Depuis le départ ? J’étais quoi moi, une sorte de couverture

?

Il ne lui restait que quelques minutes à vivre mais cela le soulageait de laisser sortir ainsi sa

frustration. Neilina ne répondit pas, mais elle se relâcha un peu et finit par sourire d’un air triste.

— Peut-être.

Kerr fronça les sourcils. Il ne se contenterait pas de cette réponse, encore moins de ce regard

tendre.

— Tu ne te battras pas à ma place, énonça-t-elle d’un ton paisible. Mais je ne pourrai plus me

battre sans toi. Nous sommes dans une impasse, aussi inutile l’un que l’autre. Mais c’est moi qui décide

qui vit et qui meurt.

1 7


tiphaine levillain - les autres

Son cœur n’eut pas le temps de se révolter. Kerr la vit abaisser un levier situé dans l’embrasure de

la porte et le sol se déroba sous ses pieds.

A travers le hublot de sa capsule d’évacuation, il vit le Sohraï continuer sa lente descente vers le

complexe militaire.

Tiphaine Levillain

1 8


Catherine Loiseau

J’ai commencé à les voir vers mes quinze ans. La

première fois, c’était au lycée. Assise dans le hall, je bouquinais.

À côté de moi se trouvait un troupeau de nanas avec quelques

mecs qui discutaient, au sujet d’un groupe de musique, je crois.

Deux filles se sont assez rapidement embrouillées, pour savoir

qui du batteur ou du guitariste était le plus mignon. Le ton est

monté. L’une d’elles a empoigné l’autre au sol, la deuxième a

riposté à base d’insultes finissant en « asse ». J’ai cru qu’elles

allaient se battre. Et puis, une troisième fille a dit un truc. Je me

souviens plus quoi, ça ne m’a pas marqué. Non, ce qui m’a

scotché, c’est les mouvements qu’elle a faits avec les mains, et

l’impression que tout d’un coup, des fils d’ombres sortaient de

ses doigts pour se coller sur les deux demoiselles en train de se

prendre la tête. Dès l’instant où ces sortes de fils ont touché les

deux furies, elles se sont calmées. La conversation a repris sur

un ton plus léger. La fille avec les mains bizarres a souri. Je crois

que c’est ce qui m’a fait le plus flipper. Je me suis levée et je

Photographie par Ramon Peco

suis partie en rasant les murs.

Je me suis persuadée que j’avais rêvé, que je lisais trop de bouquins. Mais dans le doute, j’ai fait

profil bas. Je suis douée pour ça. Déjà parce que je ne suis pas jolie. Oui, alors, si je vivais dans une

romance, ça voudrait dire qu’en fait, je n’ai pas une beauté conventionnelle, que j’ai des traits exotiques et

une couleur d’yeux inhabituelle. Dans mon monde, ça signifie hélas que je suis courte sur patte et un peu

boulotte. J’ai des cheveux filasse. Je suis, en prime, fagotée comme un sac. J’ai pas mal pris de coups en

primaire et au collège, alors j’ai appris à devenir invisible, insignifiante. Personne n’attaque une fille

qu’on ne peut pas voir.

J’ai donc continué les cours, poursuivis ma petite vie insignifiante. Au bout d’un moment, je me

suis persuadée que j’avais halluciné. La routine a repris ses droits, jusqu’à ce que je recommence à les

voir, quelques mois avant le bac. D’abord la même fille que j’avais repérée s’est remise à manipuler ses

petits camarades, et puis, j’en ai vu d’autres dans la ville : une vieille dame dans le bus, un homme au

supermarché ou une mère de famille utilisant ces sortes de fils pour que ses enfants lui obéissent. À

chaque fois, c’était la même chose : un homme ou une femme, pas des canons, ou des gens super

charismatiques, non des gens d’apparence anodine. Sauf quand ils commençaient à manipuler les gens

autour d’eux. Je peux vous garantir qu’ils n’avaient plus rien de normal à ce moment.

Leurs mains devenaient des filaments noirs, qui transformaient les gens en marionnettes. Leurs

ombres grandissaient et se mettaient à se tordre dans tous les sens, comme un animal sauvage. Mais je

crois que le pire, c’était leurs yeux. Froids et calculateurs. Comme si les autres humains n’avaient plus

d’importance.

Avec un peu d’entraînement, j’ai appris à les repérer assez vite. Le problème c’est qu’eux aussi se

sont mis à me voir. D’abord la fille de mon lycée a croisé mon regard et a froncé les sourcils, comme si

elle se posait une question à mon sujet. Puis, un homme dans le bus m’a fixé un bon moment, avant que je

ne descende en catastrophe et m’éloigne en courant. Pour finir, une femme m’a suivie un jour où je faisais

les courses. J’ai dû laisser en plan mon panier et partir le plus rapidement possible et je suis rentrée chez

moi, en proie à une formidable crise de panique. Je n’arrivai pas à croire à ce qui m’arrivait et surtout,

pourquoi j’étais la seule à voir ces créatures.

À partir de là, les emmerdes ont vraiment commencé pour moi. J’avais déjà vécu des galères :

racket, bagarres, tentatives d’intimidation, sans compter les prises de bec dont toutes les filles esclaves de

1 9


catherine loiseau - les marionnettistes

leurs hormones semblent raffoler. J’estimai bien me débrouiller et être une survivante. Mais ce fameux

lundi m’a montré que ces choses étaient bien pires qu’une armée de greluches déterminées à me pourrir la

vie.

Je finissais vers dix-huit heures, après un cours de philosophie particulièrement assommant. Alors

que je traînais mes restes à l’arrêt de bus, me demandant pourquoi au juste j’avais opté pour un bac L, j’ai

repéré trois hommes appuyés contre un mur : un jeune et deux vieux. Leurs yeux étaient froids et cruels.

Leurs ombres se tordaient à leurs pieds. Je ne me suis pas arrêtée à l’abribus, j’ai continué mon chemin et

j’ai senti leur regard me suivre. Une sueur glacée a inondé mon dos. J’étais en danger. Je me suis efforcée

de continuer à marcher comme si de rien était. Malheureusement, les créatures n’étaient pas trop, mais six.

Alors que j’avançais dans la rue, trois nouveaux arrivants surgirent d’une ruelle et se plantèrent devant

moi. Bien évidemment, les trois premiers que j’avais repérés se trouvaient maintenant derrière moi, me

coupant toute retraite. J’étais donc encerclée.

— Messieurs ? J’ai demandé le plus calmement possible

— Elle nous voit ! a sifflé l’un d’entre eux.

Le plus jeune a avancé la main vers moi. Je n’ai pas réfléchi et me suis contentée d’appliquer ce

que j’avais étudié en cours. En cours de self défense, bien sûr. Oui, parce qu’à force de me faire taper

dessus à l’école, j’ai fini par me décider à apprendre à me défendre toute seule. Au cas où ma technique

d’invisibilité ne fonctionne plus. J’ai attrapé la main du plus jeune et je l’ai tordue, l’amenant au sol. L’un

des autres s’est jeté sur moi. J’ai juste levé mon bras à hauteur d’épaule, coude en avant. Il s’est pris la

pointe de l’os dans la gorge. Ça avait l’air de faire mal. J’ai flanqué un coup de pied à un troisième,

bousculé un autre qui essayait de m’attraper et j’ai appliqué la meilleure technique de self défense : la

fuite. Ce n’est pas très compliqué à mettre en œuvre, tout le monde peut y arriver. Il suffit d’avoir un

espace dégagé et les chaussures adéquates. Ah, et aussi une bonne paire de poumons, si vous décidez

comme moi de courir sans vous arrêter pendant une bonne vingtaine de minutes. Une fois que vous êtes

hors de danger, vous pouvez vous laisser tomber là où vous êtes et pleurer un bon coup. Ça n’avance à

rien, mais ça soulage.

Je suis rentrée chez moi. Ma mère m’attendait depuis un petit moment déjà. On s’est engueulées.

On se disputait toujours à cette époque, faut dire. On n’était pas vraiment sur la même longueur d’onde.

Elle n’a pas d’autres enfants et elle a dû m’élever seule. Elle est un peu mère poule du coup. Et moi, je

n’avais vraiment pas un caractère facile.

Suite à cette histoire, je n’ai plus osé sortir de chez moi pendant trois jours, mais j’en ai profité

pour faire des recherches. J’ai mis un nom sur ceux qui m’avaient attaquée : les marionnettistes. J’ai

trouvé quelques pages sur Internet, des blogs ou des forums. Bon, je sais, pas terrible comme référence, on

fait avec ce qu’on a. Certains témoignages, la plupart en fait, avaient visiblement été écrits par des gens à

la santé mentale... disons précaire. Mais tout se recoupait.

J’ai appris trois trucs à leur sujet. Ils étaient capables d’influencer les esprits pour obtenir ce qu’ils

voulaient, et qu’ils étaient apparemment regroupés dans une sorte d’organisation occulte, dont les buts

restaient secrets (même si je misais sur quelque chose genre « domination » du monde). Bien que les

marionnettistes restent discrets, des gens à même de les voir existaient, et je faisais partie de ces heureux

élus. Hélas, ces personnes avaient une fâcheuse tendance à disparaître sans laisser de trace.

Après ça, j’ai réfléchi un bon moment. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire, face à une

coalition ? Oui, parce qu’en plus, dans les bonnes nouvelles, les personnes comme moi sont totalement

démunies face aux marionnettistes. Si je vivais dans un roman, j’aurais sûrement eu des super pouvoirs ;

une technique de combat qui me permet d’enchaîner trois coups de poing, cinq coups de pied en vrille et

un triple boucle piquée et qui laisse quinze ennemis sur le tapis, sans que je sois même décoiffée. Et puis,

j’aurais à coup sûr trouvé un ou deux alliés. Vraisemblablement un vampire ou un loup-garou. Le genre

beau à tomber par terre et fou de moi. Mais non, rien de tout ça, malheureusement. La réalité est une

garce.

J’ai finalement décidé de sortir à nouveau, et au passage d’aller passer mon bac. Mais bon, avant

ça, j’ai essayé de changer de tête. J’ai coupé mes cheveux, je les ai teints en noir corbeau. J’ai laissé

tomber les lentilles pour remettre mes vieilles lunettes. Et puis comme d’habitude, j’ai adopté profil bas et

20


catherine loiseau - les marionnettistes

me suis fait oublier.

J’ai eu mon bac, sans mention ni rien. J’ai quitté le lycée sans dire au revoir à personne. De toute

manière, je n’avais pas d’amis, et je ne suis pas le genre d’élèves dont les profs se souviennent. Être

toujours dans la moyenne pour ne pas se faire remarquer. Je n’ai pas revu les marionnettistes qui

m’avaient attendue à la sortie du bahut, même si j’en ai repéré plusieurs parmi mes anciens camarades. Et

un ou deux parmi les profs.

J’ai pris une chambre dans une grande ville à deux cents kilomètres de la petite bourgade où

j’habitais avant. Je suis allée à la fac, passer un diplôme bidon. J’y ai croisé pas mal de marionnettistes,

perpétuellement dans l’ombre, mais toujours au bon endroit et au bon moment, occupés à tirer les ficelles

pour obtenir ce qu’ils voulaient. C’est à cette époque-là que je me suis dit que les marionnettistes ne

devaient pas être aussi bien organisés que certains allumés du net semblaient le dire, sinon, ils m’auraient

déjà repérée.

Je ne me suis pas fait d’amis à cette époque. Pas évident de faire des rencontres quand vous

essayez de rester invisibles. Et puis, il y a toujours cette vieille crainte de tomber sur un marionnettiste, ou

sur quelqu’un qui en connaît un. C’est pareil quand vous regardez la télé, vous voyez un homme politique

parler, annoncer une réforme et vous ne pouvez pas vous demander s’il y a quelque chose derrière tout ça.

Du coup, vous passez votre temps à épier les gens et les télés d’un air méfiant, et les autres vous prennent

vraiment pour une dingue. La paranoïa, ça n’aide pas à s’intégrer, croyez-moi.

Une fois mon diplôme en poche, j’ai cherché du travail. Pas évident par les temps qui courent.

Surtout quand on a passé une partie de sa vie à essayer de devenir invisible. Je peux vous garantir que «

vous vendre » lors d’un entretien d’embauche est particulièrement compliqué.

Le pire, ça a quand même été la fois où je me suis retrouvée face à un marionnettiste. Un gars

d’une quarantaine d’années, responsable des ressources humaines dans une petite boîte de logistique. Je

postulais pour un poste de secrétaire. Ou assistante de direction, comme il faut dire maintenant. Le gars

était tellement commun et insignifiant que je ne l’ai pas repéré tout de suite. On a commencé l’entretien.

C’est quand une de ses collègues est venue le voir que j’ai compris. Elle voulait à tout prix qu’il lui donne

immédiatement un dossier super ultra important. Il a essayé de l’envoyer balader gentiment. Elle s’est

accrochée. Alors, il l’a manipulée.

J’ai fait un bond sur ma chaise quand j’ai vu son ombre s’agrandir et ses doigts se transformer en

tentacules noirs. Je me suis reprise et pour le reste de l’entretien, j’ai joué à la gourdasse sans cervelle. Et

croyez-moi, pour jouer l’idiote en sachant pertinemment ce qu’on a en face de soit, ça demande beaucoup

d’intelligence et de sang-froid, sans vouloir me vanter. L’entretien s’est terminé, le gars a dit qu’il allait

me rappeler. Je suis rentrée chez moi, j’ai balancé mon portable et cherché tout de suite un nouvel

appartement.

Après ça, j’ai enchaîné les petits boulots, principalement de l’intérim. C’était pas mal l’intérim.

Pas grand monde me connaissait, je changeais souvent de travail, et les deux fois où j’ai eu l’impression

qu’ils m’avaient repérée, j’ai changé de ville et j’ai tout recommencé. Je ne me débrouillais pas trop mal.

Je ne gagnais pas des milles et des cents, mais c’était suffisant pour vivre. Je n’avais pas de copain, encore

moins d’enfant, je ne sortais pas beaucoup, alors je dépensais pas énormément.

Tout allait bien et cette vie aurait pu continuer un moment, jusqu’à ce fameux soir. Je venais

d’emménager dans une nouvelle ville. J’avais trouvé un petit boulot dans un cabinet médical. La routine

reprenait ses droits, je n’avais pas vu de marionnettistes depuis un bon mois, je me sentais en sécurité.

Je rentrais tranquillement, quand je les ai vus en bas de chez moi. Un homme et une femme qui

m’observaient sans mot dire. À leurs pieds, leurs ombres se tordaient et grimaçaient. J’ai voulu faire demitour

et m’enfuir. Deux autres me barraient la route. Ils m’ont encerclée. J’ai reconnu la femme : la

concierge de mon immeuble, et un des hommes : celui qui tient la petite supérette. Je n’avais pas été assez

prudente. J’avais baissé ma garde. J’ai tenté le tout pour le tout : foncer dans le tas et m’enfuir. J’en ai mis

un à terre avant que les autres me tombent dessus. Un coup de poing à l’estomac, sonnée propre et nette.

La cavale s’arrêtait là.

J’étais sûre qu’ils allaient m’emmener dans une de leur base secrète super moderne et équipée.

Mais ça, c’est parce que je lis trop, je crois. Non, ils m’ont amenée dans l’arrière-boutique de la supérette

21


catherine loiseau - les marionnettistes

du quartier. Ils m’ont fait asseoir et m’ont filé un truc à boire, vu que je tremblais de tous mes membres.

— Vous allez me torturer avant de me tuer, c’est ça ? ai-je dit à celui qui semblait être le chef.

— Il m’a souri.

— C’est une possibilité. Mais j’ai autre chose en tête.

— Quoi donc ?

— Un choix.

Mourir ou les rejoindre. La décision n’a pas été très compliquée à prendre. Je n’avais pas passé

toutes ces années à m’accrocher à la vie pour crever comme ça, à l’arrière d’une supérette moisie. En plus,

ma mère ne s’en serait pas remise, je crois.

La transformation n’a pas été un moment particulièrement agréable. Je préfère ne pas trop y

penser. Quand je me suis réveillée, ils étaient là, une dizaine autour de moi. Ils m’ont accueillie parmi eux.

Comme je m’en doutais comme j’étais encore humaine, ils ne sont pas si organisés que ça. Ils aiment

rester en bande de dix à vingt individus. Comme une grande famille en somme.

J’ai encore du mal à m’habituer à ce que je suis devenue. C’est bizarre de voir mes doigts se

transformer en ombre. Encore plus étrange de sentir les pensées des humains, leurs émotions, de pouvoir

jouer avec. Ils m’ont dit qu’ils m’apprendraient à trouver les voyants, ceux qui peuvent nous repérer. Ce

que j’étais avant. Ils savent se cacher, mais on est plus nombreux. Ils ne peuvent rien contre nous.

Si les cinglés des forums Internet me voyaient, ils hurleraient sûrement que je suis devenue une

atrocité, que j’ai vendu mon âme au diable, ou pire. Peut-être. N’empêche que depuis que je suis une

marionnettiste, ma vie est beaucoup plus simple. Je suis toujours invisible, mais j’ai du pouvoir. Ce que je

veux, je sais comment l’obtenir. Et pour la première fois de ma vie, j’ai des amis avec moi.

Catherine Loiseau

22


Florian Bonnecarrère

Ils courraient tous deux à en perdre

haleine à travers l’épaisse forêt. Intégralement

recouverts de boue séchée, ils étaient

méconnaissables et pour ainsi dire confondus

avec la végétation.

Le père avait emmené son fils à la chasse,

puisque ce dernier avait passé ses quinze premiers

hivers dans l’insouciance de l’enfance et méritait

désormais de devenir un homme. Quoi de mieux

pour ce faire que de vaincre, par sa propre force et

ruse, une bête sauvage.

Les deux premiers jours de traque dans les

montagnes s’étaient déroulés sans accroc, mais

Photographie par Diane Turner

dès l’aube du troisième jour, tout avait viré au

cauchemar. Un rugissement pareil au tonnerre les

avait tirés du sommeil, frissonnant d’effroi, mais subitement débarrassés de l’engourdissement des

paupières caractéristique à cette heure si matinale. Ce fut à cet instant que les rôles de proies et prédateurs

s’inversèrent.

Cependant, le monstre qui les poursuivait déjà depuis plusieurs heures s’appliquait, semblait-il, à

les torturer. Soit leur imagination leur jouait des tours, soit cette créature dont ils avaient déjà aperçu les

crocs de trop près trop de fois ce matin, était réellement animée d’un instinct pervers la faisant jouer avec

son dîner avant de l’engloutir. C’est ainsi qu’ils s’étaient vu dirigés droits vers des ronces dont ils avaient

su goûter le mordant, puis des flaques de boues dont ils appréciaient déjà le très seyant teint fangeux, ô

combien commode dès lors que l’on était poursuivi par un animal un peu trop à l’écoute de son ventre.

A travers son masque de boue, l’enfant jetait à son père des regards mi-suppliants mi-terrorisés. Ses

yeux d’une blancheur perçante, s’agitaient follement comme pour lui faire comprendre ce que sa bouche

étrangement muette ne pouvait exprimer dans sa fidèle représentation d’une carpe prise de bavardage.

Mais les épines mutines d’un nouveau bosquet de ronce le tirèrent de son mutisme peu compréhensible.

— Pa… Papa ! Ce… ce… cette chose c’est… c’est un dinosaure !

— Quoi ?! Ta gueule et cours ! Tu n’vois pas qu’il approche ?! haleta-t-il vivement pour toute

réponse.

L’enfant jeta un nouveau regard crispé à la bête qui voulait en faire son repas.

— Mais regarde enfin ! Tu vois bien que c’est un tyrannos…

La créature coupa court la discussion en refermant ses énormes mâchoires sur le buste du jeune

homme. Dans la confusion, le père, éclaboussé de sang, s’étala lamentablement au sol. Les doigts

tremblants sur son arme à feu, il essaya de tirer sur le lézard géant, cela ne parvint cependant qu’à

égratigner l’épaisse peau écailleuse. Irritée, la bête cracha sa première proie sectionnée dans la boue et

dévora le père en deux bouchées croustillantes.

— — —

Le jour se levait tout juste sur le sommet des hautes tours de béton qui se dressaient avec arrogance

au-dessus du bitume et des habitations de bas-étage.

Un cri retentit dans la fraîcheur du matin ; un cadre dynamique encostardé traversa une baie vitrée

pour aller s’écraser mollement une centaine de mètres plus bas, au milieu d’une pluie de verre brisé. Puis

de nouveau ce silence froid et contemplatif ; les passants ne savaient pas s’ils devaient fixer le corps sans

vie ou la fenêtre d’où il avait jailli ; d’autres allaient peut-être suivre.

Il ne fallut qu’une poignée de secondes pour que les premiers occupants de l’édifice financiers se

ruent dans le grand boulevard ; les femmes pieds nus, ayant abandonnés leurs précieuses chaussures

23


florian bonnecarrère - jeux odieux

talonnées ; les hommes, la cravate ballante au gré du vent, négligemment desserrée.

Ils criaient d’incompréhensibles avertissements aux passants qu’ils croisaient avant d’aller se

barricader dans la première voiture venue ou de s’enfoncer dans la bouche de métro la plus proche. Mais

le peu qui s’étaient jetés dans les souterrains ne furent rien en comparaison de la foule qui fut régurgitée

sur les pavés. Un grondement assourdissant de piétinement et de taule froissée couvrit le vacarme

monotone des klaxons matinaux avant qu’un troupeau de bêtes géantes ne jaillisse de ses entrailles

urbaines. Grosses comme deux vaches, la peau couverte d’écailles et trois longues cornes sur une large

collerette, ces créatures avaient tout des monstres préhistoriques qui s’étaient éteints quelques millions

d’années auparavant.

Ce fut au tour des gratte-ciels de cracher leur lot de bêtes anachroniques ; les mâchoires hérissées

de crocs, de grands lézards bipèdes bondissaient après les cadres surcaféinés en faisant claquer par terre le

poignard qui leur servait de griffe.

Ils avaient beau lancer leur téléphone portable sur leurs assaillants, le spectacle de cette

technologie s’éparpillant en morceaux au sol ne semblait pas les émouvoir. L’un des encostardés tenta de

jeter son petit-déjeuner en pâture à son poursuivant, cependant les viennoiseries ne devaient pas faire parti

du régime alimentaire de ces grands carnivores.

Le dos entaillé et saignant abondamment un jeune homme bien coiffé se traina tant bien que mal

jusqu’à la vitrine d’une boutique de téléviseurs. Ceux-ci montraient des images d’actualité complètement

décalées de la réalité ! Une attaque de dinosaures aux quatre coins du monde ? C’était absurde et

impossible ! Une farce, forcément !

Une journaliste perchée dans un hélicoptère commentait avec force incrédulité la présence inopinée

d’un diplodocus en plein carrefour, générant des bouchons et une panique sans précédent.

Sur un autre écran, un commentateur s’époumonait dans une station de ski ; un accident de

télésiège aurait été causé par un troupeau de mammouths qui avait fauché les poteaux et tranché des

câbles.

A quelques milliers de kilomètres de là, un groupe de touristes avaient été dévoré alors qu’ils

plongeaient près d’une barrière de corail ; un plésiosaure – l’équivalent de Nessie, le monstre du Loch

Ness – en aurait fait son repas.

Mais ces inepties télévisées s’envolèrent en éclats quand un monstre cuirassé digne d’un tank fit

irruption dans la boutique ; celui-ci balança sa lourde queue terminée par une boule osseuse comme on

l’aurait fait d’une massue.

Le jeune homme agonisant n’en vit heureusement pas plus – le spectacle était des plus pénible –

puisqu’un félin démesuré vint lui trancher la gorge de ses dents de sabre.

— — —

Un curieux être s’activait sur d’étranges machines, observant une planète bleue depuis l’espace. Il

se figea quand apparut dans son dos un être lui étant similaire. Il n’eut pas besoin de se retourner pour

savoir de qui il s’agissait. En plus de pouvoir communiquer par la pensée, ils pouvaient ressentir leur

environnement.

— Fils, j’ai eu plus de difficulté à te retrouver cette fois-ci. Et on dirait que tu t’es surpassé. Je n’ai

jamais contemplé un tel désordre !

— Je n’ai pas eu à faire grand-chose, cette planète était déjà pathétique. Tu ne peux nier, Père, que

ces humains ont un mode de vie primitif. Tout ce qu’ils ont su développer ce sont des outils approximatifs.

Leurs sciences balbutiantes ne s’attachent qu’au tissu de l’univers, ils ne connaissent rien à leur nature

psychique. Leurs sciences mentales sont inexistantes ! Même les insectes savent mieux vivre en société, ils

sont pitoyables, barba…

— Suffit ! Je n’ai que faire de tes prétextes, fondés ou non ! Tu sais très bien qu’on n’intervient pas

sur les espèces en voie de développement. Je vois qu’en plus, pour aggraver ton cas, tu es allé farfouiller

dans la banque orbitale d’ADN de cette planète ?! Ce n’est censé être qu’une archive à des fins de

consultation ! Il est formellement interdit de recréer des espèces disparues !

Un silence pesant régna dans les deux esprits le temps d’un soupir.

— Un tel cas de figure ne s’est pas produit depuis bien des âges. Je vais devoir sévir, Fils ! Notre

24


florian bonnecarrère - jeux odieux

espèce ne peut se permettre d’agir ainsi inconsidérément. Et que tu n’aies pas atteint ton premier siècle

n’excuse rien ! Inutile de formuler de telles banalités, utilise tes pensées à meilleur escient. Tu vas

d’ailleurs en avoir l’occasion pendant ta prochaine décennie.

Le jeune se retourna pour protester mais il dut réaliser la futilité de ses arguments ou la gravité de

ses actes.

— Tu vas devoir jouer le rôle de démiurge pendant dix révolutions de cette dénommée Terre. Et

estime-toi heureux de ne pas purger un siècle entier ici. Des espèces plus intelligentes que ces humains ont

usé la santé mentale de bien des nôtres. Ils auront beau te nommer Dieu, tu n’y verras qu’une amère

insulte. Et c’est ce que tu mérites !

Une nouvelle pause pendant laquelle les tentacules qui ornaient le visage de la jeune créature

semblèrent se recroqueviller sur eux-mêmes.

— Et maintenant, j’attends de toi que tu nettoies la surface de cette planète de ces animaux du

passé. Ils sont certes très intéressants, cependant ils n’ont pas leur place en ce monde. Je reviendrai voir

d’ici un an comment aura évolué cette peuplade terrienne. Tâche de ne pas fuguer à nouveau ! Ta punition

pourrait encore s’alourdir.

Sur ces derniers mots échangés par la pensée, l’être mystérieux disparut aussi simplement qu’il

était apparu.

Les tentacules de la créature s’agitèrent de nouveau joyeusement quand elle réalisa que son père

n’avait parlé que des animaux du passé. Rien ne l’empêchait de jouer pendant un temps avec les bêtes

sauvages encore présentes sur ce monde. Il avait notamment repéré de grands poissons carnivores qui

auraient un effet intéressants dans ces lieux que les humains nommaient piscines – des requins, lui

semblait-il avoir lu dans leurs esprits primaires de primates ; ou encore tigres, éléphants, rhinocéros et

serpents, les possibilités avec ces quelques créatures étaient déjà infinies !

Il n’aurait qu’à prévoir une paire de mois pour ranger le désordre et donner l’illusion d’un

renouveau culturel. Sûr qu’après le déluge qu’il allait leur infliger, le peu d’interventions bénéfiques dont

il leur fera l’honneur donnera à cette piètre humanité l’occasion de renaître sous un jour nouveau.

Florian Bonnecarrère

25


Frédéric Pieters

Le jour où la Caravane passe, tout s’efface.

Un voyageur

Un nuage de vapeur immense flottant à

quelques mètres du sol. Des millions de rouages

en mouvement. Un ronronnement métallique

incessant. Des regards magenta, ébènes, rouillés,

comme si les portes d’un enfer obscur venaient

d’être franchies. Derrière ce nuage impalpable,

une machinerie extraordinaire, un spectacle

unique et impossible, enfanté par un génie

insaisissable. Elle va de ville en ville et

galvanise les foules grâce à ses représentations,

sa pyrotechnie incroyable et ses artistes

Photographie par Rob Patrick

fabuleux. On dit qu’elle sème les rêves et distille de l’espoir dans le cœur ravagé des spectateurs. Elle est

attendue, espérée, encensée par des peuples au regard voilé par le mensonge de cette folle entreprise. Tous

ignorent son secret et scandent son nom. Ses méfaits peuplent l’ombre et ne cesse de se multiplier, jour

après jour. Bientôt, il sera impossible de stopper la machine. Le manège fonctionnera vingt quatre heures

sur vingt quatre, sept jours sur sept. Cette abomination a malgré tout un nom, la Caravane et un être à sa

proue ; le Dandy.

— Approchez hommes, femmes et enfants de tous les horizons et bénissez ce jour ! Votre ville peut

être fière, c’est elle que le Dandy a choisi pour y faire halte ! Accueillez-le comme il se doit ! Les billets

sont dès à présents disponibles au kiosque à billet de votre quartier !

Le jour où j’ai aperçu la Caravane du Dandy pour la première fois, j’étais pas haut et je pesais pas

lourd. Sa venue était précédée de rumeurs incroyables ; des autom-acrobates qui fendaient le ciel au bout

de leur trapèze, des cracheurs de lave et de glace qui créaient de magnifiques sculptures, des dompteurs de

varans, des bric-ambules capable de fabriquer à la commande tout en marchant sur un fil suspendu dans le

vide, des magi-clowns aux pouvoirs mystiques et encore plein d’autres merveilles inimaginables. Tout ce

que j’espérais, c’était un billet au premier rang pour voir les spectacles. Notre ville était minuscule.

Quelques bâtisses rabougries, en marge des mégalopoles de l’Est. Le port incarnait le gagne-pain de notre

ville. Bien qu’orphelin, je me destinais à devenir pêcheur aussi. Pas d’alternatives. Même si je n’avais

aucun don pour cette discipline. Ni pour quoique ce soit d’autre d’ailleurs. En regardant la venue

charivarique de la Caravane, je les suppliais en silence de m’emmener avec eux. Après avoir investie la

grande place, ses attractions et ses chapiteaux métalliques s’ancrèrent au sol. Le bruit était à réveiller les

morts. Quelques minutes se diluèrent, et toute la ville accourut, prête à remplir ses gradins et profiter du

savoir-faire du Dandy. En guise de préambule, des pancartes sur pattes dévalèrent l’entrée du véhicule de

tête et se piquèrent dans le sol. Elles annonçaient les spectacles à venir à grand renfort de confettis. Une

marée humaine se rua pour en savoir plus.

— Le Narcaval de Senive ! Embarquez pour une épopée fantastique à bord d’une coquille

sympathique et intrépide !

— l’Aserve de Cemèto ! N’hésitez plus courageux aventuriers et frayez-vous un chemin parmi les

étoiles !

— La Senad des Poniscors ! Réchapperez-vous à l’assaut féroce de ces créatures venues d’ailleurs

?

Un ticket pour chaque habitant de la ville, et pas un de plus. Gratuit, valable pour une attraction ou

plus si on le souhaitait. Le Dandy habillait habilement son mensonge. Nous voyions en lui un artiste

sincère, un philanthrope désireux de disperser le bonheur aux quatre coins du monde, un visionnaire

26


frédéric pieters - rideau !

sensible. J’arrivai essoufflé au kiosque. Tous les billets étaient dehors. Même le mien. Le kiosquier ne

l’avait plus. Apparemment, quelqu’un s’était fait passer pour moi et avait embarqué mon ticket. Je savais

qui c’était. Le gros Sam. Le type le plus méchant et le plus costaud de mon orphelinat. Ça ne pouvait être

que lui. Je remontai alors l’immense tentacule composé d’impatients, dans l’espoir de récupérer mon bien.

J’essuyai des regards gorgés d’indifférence. Je n’étais pas un enfant très populaire. La moindre crasse était

pour ma pomme. J’étais le coupable, le laissé pour compte, un bout d’abandon sur un coin de table. Je n’ai

jamais su pourquoi. C’était comme ça et pas autrement. Lorsqu’enfin je vis ce gros dindon, il me toisa

sans ciller. Sa bouche était pleine, comme à son habitude.

— Va-t’en, minable.

— Rends-moi mon ticket d’abord.

— T’es sourd ou quoi ? je t’ai dit va-t’en !

— Non ! Tu me rends mon billet !

Mon visage se bagarra avec le sien, et je ne cédai pas. Il engloutit son sandwich tout en me faisant

patienter de son doigt boudiné.

— Tu veux vraiment ton billet ?

— Oui !

— Ok, suis-moi.

Il quitta la file et je le suivis. Nous nous éloignâmes de la grande place vers un coin isolé. Je

n’avais pas confiance, je ne comprenais pas. Une fois dans cette impasse, nous fûmes rejoints par son trio

de sbires.

— Bienvenue dans la fosse aux piranhas.

— Je vois pas de piranhas. Ils sont où ?

Le gros Sam avait fondé une bande avec ses amis. Une sorte de laboratoire de la bêtise. La nuit, ils

sillonnaient la ville en quête de larcins possibles, de potentiels murs à gribouiller ou de gens à effrayer. Ils

s’étaient baptisés eux-mêmes, les piranhas. Et cette impasse était l’un de leurs quartiers. Je ne savais pas

me battre. Je me mis en garde quand même. Un sourire découpa leur visage et ils me dérouillèrent. Mais

Sam alla trop loin. La vue du sang chassa ses amis et il ne resta bientôt que lui en moi. Hors de mes gonds,

je me ruai sur lui. Je le mordis, j’enfonçai mes ongles, je serrai sa graisse avec le désir de l’arracher. Il

hurla un bon moment et nous nous écroulâmes, l’un sur l’autre. Pendant ce temps, des hordes d’impatients

s’engloutissaient sous les chapiteaux. Et personne n’en ressortait. La Caravane avalait notre ville, comme

si elle abritait dans son sein la bouche béante de l’Enfer. La suite était simple ; il maquillait le meurtre de

la ville. Cataclysme, épidémie, peu lui importait. L’essentiel était l’annihilation pure et simple.

J’ouvris les yeux. J’étais seul, avec cet hippopotame sur moi. Le silence qui nous ceintura n’était

pas normal. À croire que nous nous étions assoupis dans une ville fantôme. Comme si nous étions les deux

seules personnes survivantes sur cette terre. Deux gamins, unis dans la solitude et une haine mutuelle. Je

poussai le gros tas et sortis de l’impasse. La Caravane n’était plus là. Et tous les habitants de notre ville

non plus. Je revins vers Sam. Et le réveillai à coup de gifles.

— Debout ! Allez lève-toi, gros lard !

Mes larmes s’écrasaient sur lui. Ma morve aussi. C’était trop de solitude. Trop d’absence. Trop de

silence. Lorsque cette baleine émergea enfin, j’étais debout, bras ballants, sans savoir quoi faire.

— Qu’est-ce que…

Je me retournai et lui flanquai une volée de coups de pied. Je lui vomissais des insultes, mon

dégoût et surtout ma peur à propos de Demain. Je ne savais pas de quoi allait être fait Demain et cela me

terrifiait. Il se recroquevilla, et cala ses mains sur son visage. Cette vision me troubla, je me retrouvai tant

en elle que je finis par m’écrouler, épuisé. Soudain la sirène de la ville retentit. C’était un cri, le chant d’un

cygne aux ailes de briques et au plumage vitré. Je vis une silhouette au bout de l’impasse. Attiré par elle,

je tentai tant bien que mal de ramasser Sam et rejoindre l’apparition. Tout ce dont je me souviens ensuite,

c’est un immense radeau et une maison jonchée dessus. J’étais étendu, Sam était là et il y avait quelqu’un

d’autre. Un petit homme, assis, face au lac. Je ne l’avais encore jamais vu. Tout comme je n’avais jamais

encore respiré sous ces montagnes, et sur ce lac. Je me levai et fis quelques pas vers lui avant de perdre

l’équilibre. Le vieux petit homme me considéra et m’enveloppa de son regard bourré de sagesse.

27


frédéric pieters - rideau !

— Tu ne sais rien faire. Tu ne sais pas marcher. Tu ne sais pas courir. Tu ne sais pas te battre. Tu ne

sais pas te défendre. Tu es qui tu as été car tu n’as jamais cherché à prouver le contraire, et c’est pour cela

que le Dandy t’as vaincu.

— Hein ?

— Sais-tu qui est le dandy, jeune créature ?

— C’est…c’est…

— Évidemment que non. C’est un dévoreur de peuple.

— Je…je…

— C’est, je, boum, brrrr, bla bla. Du bruit et des pleurs, tu n’es rien d’autre. Dis-moi un peu, tu

voudrais que cela change ? Tu aimes le thé ? Viens avec moi.

C’était une petite maison. Simple. Habitée par le bois et une chaleur ancestrale. Mon hôte remplit

ma tasse et ma peur s’évapora peu à peu. Mon attention fût capturée par une porte étrange dans le salon.

Elle ne semblait pas donner sur une autre pièce, du moins si je m’en référais à la vision extérieure de la

maison. Passer cette porte, c’était sauter dans l’eau, ni plus ni moins.

— Tu sais ce que c’est ?

— Non.

— Le Dandy a exactement la même dans ses quartiers, au cœur de sa caravane.

— …Où emmène-t-elle ?

— Là où nous ne pouvons aller.

Des énigmes, des questions, ce type était un puzzle vivant. J’étais jeune, fougueux et impatient. Je

n’avais rien à faire là, et pourtant je ne me voyais pas ailleurs.

— Merci pour le thé.

— Mais de rien, jeune créature.

— Qui êtes vous ?

— Le fondateur de l’Ydand.

— Qu’est-ce que c’est ?

C’était un monument de calme et de sagesse. Une mélodie dans l’espace. Chacun de ses gestes

étaient parfaitement coordonnés, comme s’il était indispensable au monde qui l’entoure, en symbiose

totale avec lui. Ses traits étaient tirés et marqués, mais ne semblaient pas éprouvés par le temps.

— Une petite assemblée qui veille sur la porte que tu as devant toi.

— Je ne comprends pas.

— Ce rectangle de bois est un passage. Une brèche. Un élément indispensable à l’équilibre du

monde. J’ai fondé l’Ydand pour la maintenir dans l’ombre et la protéger du Dandy.

— Mais…où sont les autres ? Et qu’est-ce le dandy a à faire là-dedans ?

— Tu es curieux, c’est une bonne chose. Il n’y en a plus, des autres. Ils sont partis en quête de

l’autre porte. Ils ont chevauché leur orgueil et la Caravane du Dandy les a fauchés. Aujourd’hui, il ne reste

que moi.

— C’est le Dandy qui a l’autre ! Pourquoi vous les avez laissé partir ?

— Ils étaient libres. Nous le sommes tous. Rien ne nous oblige à faire ce pourquoi nous sommes

destinés.

— Je suis destiné à rien.

Il s’approcha de moi et me tâta du regard. Je pensai brutalement à la porte. Elle m’intriguait. Je

voulais la franchir, tout comme je désirais savoir à quoi ressemblait l’autre, celle du Dandy.

— Comment peux-tu être si sûr de toi ?

— Je ne sais pas. Si vous le savez, apprenez-moi. Vous l’avez dit, je ne sais rien.

— Et pour ton camarade ?

— Apprenez-nous.

Une poignée d’années plus tard.

J’étais un petit bout de rien du tout, emballé dans la chair et l’indifférence. Sam n’était qu’une

colline molle et boursoufflée de méchanceté. Aujourd’hui, nous sommes taillés dans l’épreuve, la volonté,

l’idée d’appartenir à quelque chose qui nous dépasse. Nous avons sué des larmes et craché du sang pour

28


frédéric pieters - rideau !

intégrer l’Ydand. Cette envie nous a totalement avalée. Protéger la porte, être en équilibre sur le radeau

lui-même en mouvement sur le monde. Ce rectangle boisé est un passage vers l’Après. La preuve d’une

autre vie après la Vie. Elle est interdite aux vivants. Le Dandy piège les populations et les expédie dans la

sienne. Il gomme lentement mais sûrement le monde. Il a créé un culte. Ses rangs d’adeptes enflent et des

révoltes tonnent dans les mégalopoles. C’est un chaos naissant, un charivari social. Lorsque sa folle

mission sera achevée, le Dandy nous traquera. Je comprends maintenant pourquoi les autres se sont

précipités à sa rencontre. Ils ne voulaient plus de nouvelles victimes. On ne peut pas revenir en arrière et

ramener toutes ses victimes. Franchir sa brèche ou la nôtre est irrévocable. Certaines lois nous dépassent.

Notre maître ne partage pas cette opinion. Pour lui, pénétrer les chapiteaux du Dandy est déjà un choix en

soi. À ses yeux, les populations ont le choix. Je ne suis pas d’accord avec lui. Qu’aurais-je fait si j’avais eu

mon ticket dans les mains ? J’étais jeune, seul et rejeté. J’aurais fait n’importe quoi pour un semblant

d’amitié.

— C’est quoi le plan ?

Sam n’est plus cette limace immonde qui engluait ma vie. C’est le frère que je n’ai jamais eu. Et je

sais aujourd’hui que son absence m’anéantirait. Ça n’a pas été simple. Nous avons appris à dompter notre

peur, et à nous serrer les coudes. Il est mon ombre et je suis la sienne. Il offrirait sa vie pour la brèche, et

j’en ferais autant.

— Je t’écoute.

— Il faut éloigner le Caravane. L’isoler. Les autres ont échoué parce qu’ils ont foncé tête baissée.

Si nous l’amenons là où nous le voulons, nous y arriverons.

— Et comment ?

— Qu’est-ce qui pourrait faire peur au Dandy ?

La réponse poussa dans nos esprits au même instant ; un autre Dandy.

— C’est une très mauvaise idée.

— C’est mieux que de rester ici à ne rien faire ! Il vide les villes ! Il les rase, les efface des cartes !

Tous ces gens pourraient être épargnés !

Notre maître condamnait notre plan avant même de l’avoir entendu. Plus que la brèche, je crois

que c’est nous qu’il ne voulait pas perdre.

— Votre place est ici, avec la Brèche ! N’oubliez pas l’équilibre ! Tout doit rester en équilibre !

— On ne peut pas abandonner les gens !

— Les gens choisissent ! Ils choisissent leur aller-simple pour l’enfer ! Sont-ils ici ? Avec vous ?

Qui vous a rejoint sur le radeau ?

— …

— Qui ?

— Personne.

— Pourtant vous avez essayé d’en éveiller certains, non ? Sauf qu’il n’y a pas de fête ici. Pas de

mensonge, pas de promesses non tenues. Ici, il n’y que la Vérité, l’Épreuve, le Courage. C’est très difficile

de vivre avec ça. Rappelez-vous qui vous étiez avant de vous retrouver ici !

Il n’avait pas tort. À la fin de notre formation, nous avons arpenté le monde afin de convaincre de

nouvelles personnes de rejoindre l’Ydand. Nous avons établi des profils susceptibles de nous intéresser.

Mais qui veut d’une vie sur un radeau, subir un entrainement impitoyable et vouer sa vie à un artefact qui

pourrait anéantir le monde. Nous passions pour des illuminés, des idiots à qui le sens de la vie avait

échappé. Oui, nous choisissons notre voie, mais peut-être sommes-nous influencés dans nos choix. Si les

tragiques projets de la Caravane s’ébruitaient, alors peut-être que l’Ydand gagnerait du terrain.

Qu’importe, sans l’aval de notre maître, notre projet n’était qu’un embryon piétiné avant même d’éclore.

Des semaines volèrent en éclat et le maître revint nous voir.

— Je me meurs, mes jeunes créatures.

— Vous…vous ne pouvez pas mourir.

— Décidément, Thomas, tu aimes bousculer l’ordre des choses.

— C’est la première fois que vous m’appelez par mon prénom.

— Et je n’en aurais peut-être plus l’occasion.

29


frédéric pieters - rideau !

— Il y a bien un moyen de faire quelque chose…

Le maître était au bout de sa vie. Il le sentait, il le savait. Son équilibre légendaire, sa coordination

parfaite n’était plus. Il redevenait ce brouillon perfectible. Une créature comme il aimait si bien le dire.

Avant de s’en aller, et d’avoir enfin le droit de franchir la Brèche, il nous apprit une dernière chose ; la

manipulation de la porte. Il savait que nous n’en ferions qu’à notre tête après son départ. Il nous fit

décrocher la porte, et nous apprit à user d’elle comme une arme. Nous manquâmes de passer au travers

plus d’une fois. Ce dernier enseignement était redoutable. Lorsqu’il nous estima prêt, notre maître réclama

son lit, son thé et s’endormit pour la dernière fois. La cérémonie d’adieu fût simple et conforme à ses

volontés. Après quelques jours de deuil, nous avons amarré le radeau, tourné le dos à nos montagnes et

aiguisé notre plan.

— Tu as peur ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que la dernière fois que la Caravane est entrée dans ma vie, j’ai tout perdu.

— Je ne suis pas d’accord avec toi.

— Tiens donc !

— Au contraire, tu m’as rencontré, moi. Un modèle qui te guide encore aujourd’hui et…

L’horizon se profilait devant nous. Nous étions assis sur les longues falaises de l’Ouest. Mes

jambes dansaient dans le vide. Nous attendions la boule de vapeur la plus célèbre de la planète. La

première partie de notre plan, était de faire courir un bruit. L’arrivée d’un nouvel artiste, terriblement

doué. Puis nous avons construit ce mythe grâce à des affiches, des pancartes, des articles, des

photographies. Nous avons bâti notre propre Caravane en recyclant des matériaux usagés. Même s’il n’y

croyait pas une seule seconde, le Dandy viendrait jusqu’à nous, ne serait-ce que pour le plaisir de nous

écraser lui-même. Le lieu de la bataille était évident ; notre berceau de briques. Notre chez nous. En

revenant, les souvenirs revinrent à la surface de ma mémoire. Ils étaient étrangement altérés. Oui nous

avions changés. Nous avions choisi. Il n’y avait plus personne et toutes les raisons de se sentir abandonné.

Je m’en moquais. Tel un château de sable sur une plage, cette idée se désagrégea avant même de prendre

forme. Sam enfila ses jumelles.

— La voilà.

Je me retournai et contemplai ce ballet démoniaque. La Caravane avait doublée de volume. Elle

était suspendue par des câbles reliés à deux nuages immenses. Dans ces masses vaporeuses, deux

zeppelins aux traits agressifs, drapés de bronze. C’était dantesque, voué à l’excès et la surenchère. La

Caravane avait mutée elle aussi ; une fanfare aux accents métalliques sur la scène d’un théâtre éventré, un

bestiaire improbable dans des serres biscornues, un pentagramme de chapiteaux et bien évidemment les

célèbres jardins suspendus du Dandy. Là où reposent ses quartiers, ses orgies et sans nul doute l’autre

Brèche. Cet ahurissant et abrutissant carnaval revint dans cette fameuse grande place, là où toute notre

ville a vécu ses derniers instants. Au milieu trônait notre ridicule Caravane. Un vague bricolage récupéré à

droite à gauche orné d’un totem en tôle froissée. À défaut de protéger la Brèche, nous avions peut-être une

autre vocation. Sam effleura son détonateur.

— Prêt ?

— Je n’ai jamais aimé cette place de toute façon.

Non loin de la grande place, Sam avait saboté les réservoirs de la ville. La chair est éphémère mais

de l’eau, il y en aura toujours. C’était ses mots, et il s’appliqua à les prouver. Pendant que les cuves

cédaient et qu’une lame de fond noyait la place, nous nous sommes élancés sur les câbles de la Caravane.

La fenêtre d’action était minuscule. Il fallait être sur le bon toit, et bondir au bon moment, précisément

quand la vague frapperait les éléments au sol. Chance ou hasard, nous parvînmes à nous ruer tous les deux

sur ces longs tentacules métalliques. Et nous fîmes la course jusqu’au couple de ballons aériens. Deux

gamins peu conscients de la réussite capitale de leur mission. Une fois en haut, avec l’aide de la porte,

nous fîmes le ménage. Les légions du Dandy bien qu’expérimentées firent le grand saut les unes après les

autres, et c’est ensemble que Sam et moi avons poussé les commandes des zeppelins vers la Caravane

noyée. Adieu la serre et les chapiteaux. Nous venions de provoquer le chaos, à l’intérieur même du chaos.

30


frédéric pieters - rideau !

— Mon œuvre ! Mon art ! Ma vie ! Qu’avez-vous fait !

C’était vraiment le meilleur spectacle que la Caravane du Dandy puisse offrir au monde. Sa fin.

Une pulvérisation épique aussi puissante qu’une gomme sur une lettre d’amour trempée de larmes. Son

bestiaire agonisait, transpercé par les différents débris. Plus d’autom-acrobates, de varans ou d’amazones

pouvant croquer des tableaux avec de la vapeur. Le Dandy se cassait le souffle tout en faisant jongler son

regard aux quatre coins de la place. La vague fuit doucement après son carnage.

— C’est ça le Dandy ? C’est triste.

— Il ne te rappelle personne ?

C’était lui. Trait pour trait. Affublé d’un costume de bouffon certes, mais c’était lui. Notre maître,

ou du moins son sosie. Il lui manquait son aisance, la puissance de ses mouvements, sa décontraction

évidente. Je m’approchai de ce vieux petit homme. La comédie avait assez duré. Il était temps.

— Où est la Brèche ?

Volte-face. Un orage tonnait dans ses yeux. Un déluge au bord des paupières. Cette créature était

une ordure mais elle était sincèrement triste. Terriblement triste. Ça en était désarmant. Tandis que Sam

retournait les jardins suspendus dans tous les sens, je restais avec cette légende ébréchée et vaincue.

— J’espère que vous êtes fiers de vous.

— Nous avons perdu notre Caravane aussi.

— Vous ne savez rien sur rien. Vous n’êtes que des bébés ignorants. Des mal-torchés déambulant

dans une société bonne à jeter par la fenêtre.

— Vous mordez la main qui vous a nourri, Dandy.

Il hurla et grimaça férocement. Il s’en voulait. Il savait que nous n’étions que des pions et lui un

dommage collatéral. Sa Brèche, c’était tout ce qui nous intéressait.

— C’est lui qui vous a formé hein ? Comment va-t-il ce vieux brigand ?

— Il est mort. Nous l’avons incinéré. Ses cendres ont été dispersées selon ses volontés. Mais

comment en êtes-vous arrivés là ?

— C’est une vieille histoire que je tente d’oublier en vain. La protection des brèches appartenait à

notre sang. Vous vous rendez compte ? Tout l’équilibre du monde reposant sur une modeste famille.

Lorsque vint notre tour, nous étions trois. Lui, moi et Ava.

— Qu’est-il arrivé ?

— Nous avons appris à protéger les Brèches mais nous n’avons pas su protéger notre sœur. Elle ne

voulait pas se plier au devoir de la famille. Elle voulait vivre, bouger, voir le monde. Elle a intégré un

cirque itinérant…elle a tenté son numéro sans filet de sécurité. Et elle s’est tuée. Mon frère s’est exilé sur

son radeau en emportant une Brèche. J’ai tenté de l’imiter, comme toujours, mais…je n’arrivais pas à

oublier Ava. J’ai tout essayé, je n’y arrivais pas. Elle me hantait. Alors j’ai créé le Dandy et le Dandy a eut

l’idée de la Caravane. Le Dandy haïssait le monde. À défaut d’effacer Ava de mon esprit, le Dandy

n’aurait qu’à gommer le monde entier. Ainsi notre famille n’aurait jamais existé. Je serais reparti de zéro,

à travers lui. Mais perdre ma Caravane…vous m’avez réveillé, seulement, avais-je envie de l’être ?

— Bingo !

Sam revint avec l’autre porte. Elle était tout l’inverse de la notre. Sculptée dans le métal, orné de

motifs et de symboles, c’était un bric-à-brac minutieux, désordonné et sublime. L’autre moitié

indispensable à l’équilibre de notre monde. Le Dandy considéra les deux Brèches enfin réunies.

— Protégez-les quoiqu’il arrive. Et…Merci.

Sans attendre de réponse, il courut et franchit la porte de son frère. De notre maître. Il disparut

instantanément. Le Dandy venait de tirer son ultime révérence, sans même attendre les applaudissements

de son public. Nous rejoignîmes lentement notre falaise afin de profiter de la vue. Il ne fallait surtout pas

toucher à quoique ce soit. La Caravane n’était plus, mais son histoire perdurerait à jamais.

— On a sauvé le monde ?

— Non, on lui a seulement ôté un choix.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Et si on prenait la mer ? J’ai toujours voulu apprendre la pêche.

— Il doit bien rester un navire ou deux.

31


frédéric pieters - rideau !

Sam ouvrit la marche. Nous entamions les premiers instants du reste de notre vie. Deux orphelins

protégeant l’équilibre du monde dans le plus grand silence. Aujourd’hui plus que jamais, il me tardait d’en

savoir plus à propos de Demain. Je regardai une dernière fois la Caravane. Le passé la rongeait déjà

centimètres par centimètres. Un mot me fendit alors ; Rideau !

Frédéric Pieters

32


Lordius

Assis près de la fenêtre, Fatalis était absorbé par la lecture du

grimoire. Comme ce sort était complexe ! Il s’agissait de mémoriser

les mots à prononcer, mais aussi les gestes à effectuer ¬– et bien sûr

utiliser les bons ingrédients avec le dosage requis. Ses lèvres

remuaient. Il s’épongeait le front d’une main tremblante.

On frappa à la porte. Il sursauta et jura entre ses dents : tout

l’exercice était à recommencer ! Il empoigna le long bâton en chêne

recouvert de signes cabalistiques dont il ne se séparait jamais et alla

ouvrir en maugréant : depuis qu’un village de paysans baptisé

Librebourg s’était construit à proximité, adieu la tranquillité !

Un homme se tenait sur le perron de sa cabane en bois. Grand

et costaud, il portait une cotte de mailles, un casque et une épée au

fourreau. Il emprisonnait sa moustache de belle facture entre le pouce

en l’index, l’air soucieux. Les deux hommes se saluèrent d’un signe

de tête.

— Je suis le capitaine Lourk, chargé du maintien de l’ordre à

Photographie par James Hill

Librebourg, dit-il d’un ton suffisant.

Comme le village avait grandi ! C’était une ville maintenant, pour pouvoir se payer les services

d’un homme capable d’assurer la sécurité. Les paysans devaient être écrasés d’impôts, le prix de la

tranquillité.

— Enchanté capitaine.

Le militaire n’était pas du genre à s’encombrer de préambules :

— Des gens se sont fait détrousser la nuit à la sortie de l’auberge de Librebourg. Des rumeurs

circulent. On parle d’une association de malfaiteurs.

Fatalis caressa sa barbe blanche. Il paraissait la cinquantaine, le double de l’âge de Lourk.

— C’est bien possible, répondit-il. Une Ligue de Voleurs, je suppose. L’accumulation de richesses

en ville…

— Non ! l’interrompit le capitaine. Il s’agirait plutôt d’une confrérie secrète de mages.

Fatalis fronça les sourcils et se raidit imperceptiblement.

— Qu’est-ce qui vous fait croire cela ?

— Les clients de l’auberge ont été ensorcelés. Ils ont tous jeté leur bourse avant de rentrer chez

eux.

— Rentrer chez eux ivres morts…

— On m’a dit que, régulièrement, des jeunes viennent vous voir pour devenir votre apprenti.

— Vous a-t-on dit aussi que, régulièrement, je les éconduis ? Déjà, j’aime la solitude, même si

parfois elle me pèse. Ensuite, il faut un don pour pratiquer la magie. La plupart de ces gamins ne l’ont pas.

Et enfin, je sens chez certains un désir d’utiliser les arts occultes à des fins malhonnêtes.

— Nous y voilà. Je fouille la forêt pour les dénicher.

Fatalis frappa le sol de son bâton.

— Jamais je n’ai pris d’apprenti, vous dis-je, jamais ! Croyez-vous que je cache des acolytes dans

ma cabane ?

— Peut-être. Puis-je entrer ?

Fatalis grimaça de tristesse. Ces hommes toujours plus nombreux défrichaient la forêt et

n’aimaient pas la différence. Ils avaient déjà fait fuir Aquilette, son aigle pomarin. Bientôt, ce serait son

tour de devoir partir.

— Ainsi vous serez fixé, jeta-t-il. Je n’ai que faire de pièces d’or. Je sais bien que les paysans me

redoutent. Vous ne devriez pas ajouter foi à leurs commérages peureux.

33


lordius - la pierre de concentration

— Il n’y a pas de fumée sans feu. Et je dois suivre toutes les pistes.

Fatalis s’effaça pour laisser entrer le capitaine. Celui-ci parcourut du regard l’unique pièce. Devant

la cheminée étaient disposés des ustensiles de cuisine. Lourk regarda sous le lit et dans la cheminée. Il

inspecta les étagères murales couvertes d’un fourbi de mystérieux ustensiles et substances diverses. La

grande bibliothèque remplie de vieux grimoires ne retint pas son attention, il ne devait pas savoir lire.

Enfin, il déplaça la table et les deux bancs pour sonder le sol fait de planches de bois à la recherche d’une

trappe.

— Un conseil, magicien : ne vous montrez pas en ville en ce moment, dit le capitaine en partant.

Colère et peur échauffent les esprits.

— Je n’y mets jamais les pieds.

Le magicien se rassit sur un banc en soupirant et se replongea dans son grimoire. Hélas ! Agacé par

les soupçons qui pesaient sur lui, il n’arrivait pas à se concentrer. Il referma le livre et sortit dans la

clairière pour réfléchir tout en coupant du bois. Une activité physique modérée favorise la méditation.

Qui était le coupable ? Aucun magicien de la région n’était assez puissant… à part lui. Il décida de

mener sa propre enquête. En démasquant le ou les coupables, il prouverait son innocence. De plus, s’il

s’agissait vraiment d’une confrérie de mages, son code d’honneur lui imposait de mettre ses pairs hors

d’état de nuire. Il ne pouvait pas laisser des scélérats ternir la réputation de la corporation – qui n’avait

déjà pas bonne presse auprès des paysans.

D’accord, c’était décidé, mais l’air de la ville était malsain pour les magiciens. Comment procéder

? Il y réfléchit tout en préparant son repas à base de plantes qu’il avait cueillies en forêt.

Voilà la solution ! Il allait faire appel à son meilleur limier : son familier. Il l’appela. Quelques

minutes plus tard, un singe capucin arriva par la voie des arbres. Il se jucha sur l’épaule de Fatalis qui le

caressa. Le pelage de Tiplouf était blanc à la tête, la gorge, les épaules et le haut des bras. Le reste de sa

fourrure était noir. Rose était son visage. C’était un mâle d’âge moyen pour l’espèce des capucins moines :

il avait cinq ans. Il mesurait environ quarante centimètres et sa grande queue préhensible avait la même

longueur que son corps.

Tiplouf comprenait le langage articulé des humains mais ne le parlait pas. Il s’exprimait par le

langage des signes. Comme la nuit tombait, Fatalis lui expliqua ce qu’il attendait de lui. La ville n’était

qu’à quelques kilomètres. Chaque saison, elle se rapprochait. Dans la nuit sans lune, grâce à sa petite taille

et à son agilité, le singe capucin n’aurait pas de mal à se faufiler en ville pour surveiller les environs de

l’auberge située en périphérie. Pour plus de précautions, le magicien lança un sort de camouflage rendant

son familier presque invisible.

Pendant l’absence du petit singe, Fatalis alla dormir dans sa cabane : la magie requiert une énergie

formidable donc un sommeil réparateur.

Au petit matin, un Tiplouf fatigué le réveilla. Il lui expliqua par gestes qu’il avait vu quatre

hommes lancer un sort à un passant qui leur avait remis un objet. Tiplouf les avait ensuite suivis jusqu’à

leur repaire en forêt.

Pourrait-il le retrouver, ce repaire ? Le singe hocha la tête.

Quatre hommes, vraiment ? s’étonna Fatalis. Tiplouf présenta de nouveau quatre doigts.

On ne lance pas un sort à plusieurs, pourtant. À moins que… Fatalis farfouilla dans les étagères. La

Pierre de Concentration avait disparu ! On avait dû la lui voler quand il était parti chercher des plantes en

forêt, comme cela lui arrivait souvent. Cette Pierre permettait à plusieurs magiciens d’unir leurs pouvoirs

pour lancer un sort puissant. Quatre médiocres deviennent ainsi un bon magicien…

Lui ne s’en servait pas, vu qu’il ne s’associait jamais à d’autres magiciens. À vrai dire, il la gardait

pour éviter précisément ce qui venait d’arriver : que d’autres l’utilisent à des fins immorales. Il aurait dû la

détruire. Oui, mais elle était coriace. Il fallait la jeter dans le Gouffre du Destin aux flammes si chaudes, le

genre de quête interminable dont il avait horreur. Il préférait se consacrer à l’étude de la magie que

parcourir le monde.

Maintenant, devait-il prévenir ce lourdaud de capitaine ? Il est dangereux de se mêler des affaires

des hommes. D’un autre côté, il fallait récupérer ce fichu artefact. Fatalis y réfléchit toute la journée : il

n’avait pas pour habitude de prendre des décisions hâtives.

34


lordius - la pierre de concentration

Cependant, dès la tombée de la nuit, les événements se précipitèrent.

Fatalis venait de mémoriser les sorts d’attaque et de défense qu’il comptait utiliser le lendemain en

cas de nécessité. Si ardue est la magie, qu’il faut préparer chaque sortilège avant de pouvoir l’utiliser. Dès

qu’il est lancé, le sort est oublié et doit être réappris, selon le mythe de Sisyphe auquel l’humanité est

enchainée.

Tel un chat indolent, le magicien s’apprêtait au sommeil quand il entendit des cris hostiles. Une

troupe de paysans vociférant, agitant fourche et torche, approchait. Il les attendit devant sa porte, bien

campé sur ses jambes. Le groupe s’immobilisa à un jet de pierre de distance en lançant des imprécations.

Courageux mais pas téméraires. Le maire s’avança, un gars encore plus robuste que Lourk, vêtu de laine

de mouton écrue, armé d’une faucille et d’une hargne vengeresse :

— Alba, la sœur du capitaine a été enlevée. Et le cœur de Tedius, lâchement agressé par toi et ta

bande de sorciers, a lâché. Tu vas payer tes crimes, maudit sorcier !

Les autres renchérirent et s’avancèrent.

— Je n’y suis pour rien ! s’exclama Fatalis. Rentrez chez vous. J’aiderai le capitaine à faire justice.

La foule hésitait. Le meneur fit son boulot de meneur :

— N’écoutez pas ce beau parleur ! Tu vas vite avouer où tu détiens la jeune fille, maudite racaille

ensorceleuse ! Exterminons ce ramassis de jeteurs de sorts ! Au bûcher les sorciers !

Il avança vers Fatalis, dans la posture agressive du mâle dominant, regard dur, mâchoire

contractée. Le magicien prononça quelques mots étranges, mit la main à la bourse accrochée à se ceinture

pour en tirer une poudre qui produisit des étincelles, et soudain la foule poussa un cri : Fatalis grandit et

forcit. Sa tunique vert feuille le couvre à peine. Ses bottes en cuir paraissent des bottines ; sa cape, un gros

mouchoir.

Mais le meneur ne se dégonfle pas. Gouverné par ses hormones, il lève sa faucille. Alors, Fatalis

prononce un mot de Pouvoir et présente sa main ouverte. De sa paume jaillit une lumière d’autant plus

cruelle qu’il fait nuit. Aveuglés, les paysans crient leur douleur. Le maire titube, chassant l’air de sa

faucille. Décuplé par le sort d’accroissement, le coup de bâton que lui administre le magicien à la cuisse le

terrasse. Les autres reculent.

— Que se passe-t-il ici ? exigea Lourk qui venait d’arriver, essoufflé, les yeux rouges.

On lui expliqua. Il fit relever le maire et disperser la foule qui n’attendait que ça.

Fatalis lui fit part de ses investigations.

— Montrez-moi leur repaire de kidnappeurs ! ordonna le capitaine fouetté par l’espoir.

Le magicien appela son familier et lui demanda de les guider. En chemin, le capitaine tenta de

convaincre des paysans de leur prêter main-forte. Mais les hommes ne se sentaient pas de taille contre la

magie, échaudés par la déconfiture de leur meneur. Ils ne connaissaient que deux formes de combat : le

massacre ou la fuite.

— Nous y arriverons bien tous les deux, clama Lourk pour se donner du courage.

Fatalis sentit la fatigue l’envahir : les effets de son sort d’accroissement s’estompaient. Il aurait

aimé une bonne nuit de sommeil avant de donner l’assaut, mais il fallait sauver la captive.

Tiplouf grimpa au sommet d’un arbre pour s’orienter. Ses capacités émerveillaient chaque jour un

peu plus le magicien. Celui-ci avait eu recours aux arts occultes pour développer l’intelligence du singe

quand il était bébé : la magie ne sert pas qu’à détruire.

Le trio quitta le sentier forestier. Lourk se frayait un passage à travers les frondaisons à coups

d’épée, Fatalis sur ses talons.

— Votre singe est sûr que c’est par là ? s’inquiéta le capitaine. Je ne vois aucune trace.

— Je ne serais pas surpris qu’ils se soient téléportés. Ils sont plus puissants que prévu.

— Pourquoi avoir enlevé ma sœur ?

Le magicien ne répondit pas que certains sortilèges très puissants requièrent le sacrifice d’une

jeune fille.

Maintenant Tiplouf tournait en rond. Par gestes, il exprimait la proximité du repaire. Mais ils ne

trouvaient rien. Lourk pestait en se lissant la moustache. Fatalis psalmodia et gesticula, lançant un sort de

dissipation de la magie. À flanc de colline apparut une entrée de tunnel dissimulée par des branchages et

35


lordius - la pierre de concentration

auparavant par la magie. Tiplouf resta dans la forêt : il craignait les souterrains. Les deux hommes

s’engagèrent dans le boyau de terre soutenu par des étais à intervalle régulier. Ils tâtonnèrent dans

l’obscurité jusqu’à une grande pièce éclairée par des torches. Quatre hommes étaient à table en train de

manger et boire. Fatalis connaissait ces jeunes qui étaient venus le voir dans l’espoir vain de se former à

ses côtés.

— Au nom de Librebourg, je vous arrête ! s’écrie Lourk en brandissant son épée.

Le chef du quatuor se met à ricaner : vol aggravé par la magie, enlèvement, séquestration et

homicide involontaire : il sait que la corde l’attend. Aldus est un gringalet aux longs cheveux filasse, tout

juste vingt ans. La méchanceté déforme ses traits en un rictus haineux. Contrairement aux trois autres,

Fatalis a décelé en lui des dispositions pour la magie ; mais son désir de puissance et son manque de

scrupules suintent par tous les pores de sa peau pâle.

Aldus tend le bras vers ses camarades. Sa main tient la Pierre de Concentration. Aussitôt les autres

joignent leur main sur celle d’Aldus. Ils commencent à psalmodier. Lourk hésite. Fatalis soupire : il est

trop fatigué pour lancer un sort d’attaque après avoir lutté contre les paysans. Un combat de magie doit se

préparer. Alors il fait appel à son arme de magicien : il lève son bâton magique et vise la poitrine d’Aldus.

Un mot, et le bâton crache une boule de feu. Au même moment, les quatre apprentis sorciers érigent un

mur de protection bleu translucide. La barrière magique absorbe la boule de feu. Ils entament ensuite un

sort redoutable que Fatalis reconnait :

— Les inconscients… Ils invoquent un Démon Majeur. Personne ne pourra le contrôler.

Fatalis tend son esprit pour s’opposer au lancement du sort. Un des quatre s’effondre, victime

d’une crise d’hystérie. Les trois autres tiennent bon. Tout à leur effort mental terrible, ils ne voient pas

Lourk s’approcher. Une ombre monstrueuse apparait devant eux. Lourk franchit le mur de protection qui

n’arrête que la magie. Il tranche la tête d’Aldus. La Pierre de Concentration roule au sol. Le sort est

interrompu juste à temps : une odeur de soufre commençait à se faire sentir.

Épuisés, les trois malfaiteurs survivants restent sonnés, le regard flou, les traits décomposés.

— Trouvez une corde, dit le capitaine. Et surtout ma fille. Je surveille les lascars.

Au passage, Fatalis récupère la Pierre de Concentration. La grande pièce donne sur un couloir

nauséabond. Au fond, une lourde porte en bois. Il fait coulisser le verrou et ouvre. Alba est là, allongée.

C’est une belle jeune femme blonde aux yeux bleus. Elle tremble de peur en voyant Fatalis.

— Pitié, grand-père…

Ses vêtements déchirés laissent apercevoir des formes pulpeuses. Le magicien lui sourit et la

couvre de sa cape. Une étrange émotion l’envahit.

— Ton père est là. Nous sommes venus te délivrer. Que t’ont-ils fait subir ?

— Ça va, ça va…

Elle se relève en gémissant. Sa lèvre inférieure tremble.

— Je ne veux plus faire serveuse à l’auberge. Que vais-je devenir ?

Il la contemple un moment. Oui, il le sent, elle possède un don pour la magie.

— Veux-tu devenir mon apprentie ?

Lordius

36


Jean Bury

Villon ne s'attendait pas à tomber sur le

barrage. Pas à cette heure. Pas à cet endroit. De

Lattre avait raison. La sécurité se durcissait de

plus en plus. Fumiers d'aliens, tiens ! Plus ils

progressaient vers la victoire, plus ils mettaient

le paquet… Mais pas le temps de pleurer, et pas

moyen de se défiler. Parce que le barrage était

placé judicieusement : il repérait avant d'être

repéré. Essayer de faire demi-tour maintenant,

c'était comme souffler dans une vuvuzela avant

de hurler : « Eh les mecs, j'suis de la Résistance

! Lâchez-vous ! Mon souhait le plus cher

depuis que je mange autre chose que des petits

pots, c'est de me faire capturer, torturer et

fusiller ! »

Photographie par Jani Turunen

Villon prit donc son air le plus dégagé, rajusta son sac orange vif en toile recyclée et avança vers

les deux soldats ennemis en sifflotant Figure humaine (oui, oui, comme acte de résistance, c'était à peine

un poil de plume au-dessus de zéro, mais bon, l'étudiant était nul en répliques qui tuent).

— Papiers ! jappa le caporal de la voix couineuse des Nébuliens, qui expliquait pourquoi on les

surnommait « les Chemises Bruni ».

Villon sourit aussi naturellement que possible et sortit son sauf-conduit peint à la main dans les

caves de la Résistance locale, tout en évaluant ses chances de survie. Il ne se faisait pas d'illusion. Les

faussaires, les vrais, ils étaient à Paris. Ici, ils avaient les stagiaires. Son laissez-passer ne ferait pas

illusion deux minutes. Voyons… Attaquer ? T'as raison ! Deux Nébuliens ! Vu comme ils étaient costauds,

et vu les tromblons qu'ils trimballaient, un c'était déjà pas branlé. Mais deux… Non, ça sentait mauvais,

tout ça. En essayant de les distraire, peut-être, histoire qu'ils ne regardent pas les papiers de trop près ?

— Belle nuit, hein ? Le fond de l'air est…

— Ta gueule.

Villon se mordit les lèvres jusqu'au sang pour s'empêcher de répondre. Il avait passé dix ans de

scolarité à collectionner les retenues pour insolence, mais là fallait faire gaffe. Chez les Nébuliens, les

coups de règle, ça décapitait.

Pendant que le caporal échangeait avec lui des mots doux, le seconde pompe achevait d'examiner

le sauf-conduit. Il releva la tête avec un sourire édenté qui devait passer pour carnassier sur sa planète

mais qui, sur Terre, évoquait irrésistiblement la campagne anti-tabagique.

— Ces papiers sont faux, flûta-t-il d'une voix qui aurait pu paraître virile chez les Wiener

Sängerknaben.

Villon, qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main depuis l'âge de sept ans, découvrit soudain que

certains clichés littéraires sont vrais : c'est bien une sueur froide qui lui dégoulina sur l'échine.

— Ben faudra vous adresser à votre collègue de la gestap… je veux dire, de la Légation. C'est lui

qui m'a pondu ce machin. J'y peux rien s'il est manchot.

Mais tout en répliquant, le jeune homme ne put s'empêcher de jeter autour de lui des coups d'œil

fiévreux, à la recherche d'un abri, d'un endroit où décaniller, d'un gourdin improvisé à saisir, d'un truc à

faire pour s'en sortir, n'importe quoi. C'est ce regard fébrile de Carry AD en finale des LCS qui acheva de

le trahir. Simultanément, sans se concerter, avec cette sublime communion de pensée issue d'une longue

pratique du viol des libertés individuelles, les deux pandores portèrent la main à la crosse de leur flingue.

C'est à cette seconde que De Lattre et Turenne bondirent des buissons avec des barres à mine lustrées à la

peau de chamois. Avant que les Nébuliens n'aient eu le temps de couiner une syllabe de plus, ils

37


JEan Bury - O.R.B.

s'effondrèrent côte à côte sur le goudron.

De Lattre se baissa aussitôt pour menotter et bâillonner les deux soldats. Il râlait, bien sûr.

— C'est pas possible d'être con à ce point ! Y a vraiment des jours où vous déconnez sec, les

étudiants, tu t'en rends compte quand même ?

— Ben je pouvais pas savoir que…

— Que quoi ? Qu'on se promène pas sur la route au milieu de la nuit, bien en vue au milieu du

macadam, quand on se rend à un symposium de résistants ? Quoi, t'as besoin d'un tutorial sur Dailymotion

? Pfff ! C'est pas la première fois que je le dis : à force de lire toute la journée du Mallarmé, le jour où faut

se battre, on se retrouve…

— Mal armé ? suggéra obligeamment Turenne.

Ça mit fin immédiatement à la dispute. C'était le rôle de Turenne. Entre le vieux De Lattre, ancien

baroudeur, vrai combattant mais sans patience, et le jeune Villon, plein de bonne volonté mais aussi à

l'aise dans la lutte secrète que Début de soirée dans la musique spectrale, Turenne servait de tampon et de

pacificateur. C'est ce qui lui avait valu son surnom, du reste. Henri de La Tour d'Auvergne était pas le

genre gueulard.

— Bon, de toute façon, on n'a pas que ça à faire. Aidez-moi à mettre ces deux guignols dans les

orties, ça nous laissera le temps de voir venir.

Ils se débarrassèrent des deux gardes et dispersèrent les chevaux de frise dans les buissons. Tôt ou

tard on s'inquiéterait de leur disparition, mais pour l'instant, il ne restait plus rien sur la route qui puisse

intriguer une patrouille ou un aérocoptère de surveillance.

— Et maintenant ?

— Maintenant, on reprend là où on a dû s'interrompre pour sauver les miches de notre ami Villon,

l'espoir de la 4eB du collège agricole de Saint-Kévin-sur-Oise.

— Eh ben, j'ai pas fini d'en entendre parler, merde !

— T'es sûr que c'est une bonne idée, patron ? demanda Turenne, toujours calme.

— On en a déjà parlé. On est en train de se faire laminer. Tous les mouvements de Résistance,

partout dans le monde. C'est clair, ça ? Bientôt, y aura plus que la Terre Adélie et Rohrbach-Lès-Bitche

pour échapper aux envahisseurs. On est cuit, vous comprenez ? On n'a pas le choix. Faut taper à la tête.

— Oui, mais la tête, comme tu dis, c'est pas…

— Oui, je sais, c'est un peu spécial. Ça n'a jamais été tenté avant. C'est pour ça qu'on a une chance.

Y en a encore qui veulent demander son avis au Conseil constitutionnel ou on y va ?

Villon et Turenne se jetèrent un coup d'œil, soupirèrent et acquiescèrent.

— Alors en route. Et on passe par les bois, incognito, du moins si l'Académie française a pas trop

peur de se salir les godillots…

Les trois hommes s'enfoncèrent dans la nuit.

* * *

La Légation extraterrestre pour le département s'était installée au milieu du village, dans un ancien

hôtel particulier bourgeois plâtré de moulures tarabiscotées et d'angelots de pub pour talc. Les

envahisseurs avaient l'air de trouver ça très classe, mais bon, c'étaient pas des flèches. De part et d'autre de

l'entrée principale dégoulinaient deux étendards géants à leurs armes, dans le plus pur goût nazi spatial :

rouge vif avec un cercle blanc où ressortait en noir un hiéroglyphe que les experts terriens pensaient

pouvoir traduire par GLOIRE ET GRANDEUR. Ou peut-être DÉDÉ WAS HERE, c'était pas très clair. À

côté, la MJC avait été transformée en prison et faisait les trois huit, gardée par des sentinelles qui

arboraient l'air majestueux et l'œil conquérant des races supérieures destinées à la domination des

multivers tout en se gelant visiblement les miches. Des hordes de Nébuliens entraient et sortaient de la

Légation en dépit de l'heure tardive. Ils étaient agités, fébriles, nerveux.

— On leur donne du fil à retordre, hein ? murmura Villon d'un air satisfait, accroupi derrière une

Twingo.

— T'as raison, grommela De Lattre ; l'Organisation de Résistance de la Brie, y a pas plus badass. À

mon avis, ils attendent une inspection de l'État-major demain matin, ou un truc du genre. En tout cas, c'est

bondé, et tout le monde fait des heures sup. Pas de la tarte d'entrer là-dedans.

38


JEan Bury - O.R.B.

— Heureusement qu'on n'a rien à y faire, alors, lança calmement Turenne ; on continue ?

De Lattre jeta un dernier coup d'œil aux banderoles rouge vif de la Légation et aux sentinelles à

bottes miroir.

— Putain, grimaça-t-il d'un air dégoûté ; on est vraiment dans une série Z.

— Vous exagérez, chef. Une série W tout au plus.

— On voit que t'es un lettré, Villon, tu connais ton alphabet. Allez, on décampe.

Les trois hommes, se faufilant derrière des machins que la municipalité affirmait être du « mobilier

urbain », contournèrent la place et s'éloignèrent par un labyrinthe de rues étroites. Ils s'arrêtèrent à

quelques pas d'une boutique pas très reluisante, mais dont la vitrine contenait assez de bouteilles pour

fournir en cibles vingt milices du Montana.

— T'es sûr qu'il va venir, patron ?

— Certain. C'est le seul caviste ouvert la nuit dans tout le département, et notre mec picole

tellement qu'ils ont failli le nommer au Strategic Air Command. À un moment ou un autre, il va passer.

Ils se collèrent tous les trois dans une encoignure, bien camouflés comme Orson Welles dans Le 3e

homme, et attendirent. Pas très longtemps, en effet. Il y a visiblement une niche pour les vendeurs de

picrate insomniaques. Ils n'étaient pas en place depuis vingt minutes que la silhouette visiblement à cran

d'un type qui marmonnait des imprécations dans sa barbe de trois jours apparut au bout de la rue et entra

dans le magasin avec l'allant des vieux habitués.

— C'est lui, le grand méchant ? s'étonna Villon ; il en a vraiment pas l'air…

— Je vois que t'as pris option connerie au deuxième semestre. À qui tu voudrais qu'il ressemble ?

Staline ? Gengis Khan ? Pierre Boulez ?

— Non, bien sûr, mais quand même… Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

— On a le choix. On peut se faire un Docteur Maboul, ou alors on attend qu'il ressorte et on le suit

chez lui pour s'expliquer. On vote ?

Deux minutes plus tard, la silhouette repartait avec une bouteille de Macallan 1928.

— Ouah, du 1928, jeta Turenne ; ça a l'air de rapporter, maître de l'univers…

— Ça va surtout lui rapporter des gnons. Allez, on lui colle au train.

— Je veux pas être défaitiste, chef, mais ça peut pas marcher. Les types comme nous, ça peut pas

entrer dans l'univers des types comme lui.

— J'ai déjà vu des trucs plus bizarres dans ma vie. Ta gueule, par exemple. Maintenant tu la

fermes, et tu clopines.

Et de fait, à la stupéfaction de Villon, le plan fonctionna. Ils suivirent l'homme jusqu'aux confins

du patelin, le virent entrer au rez-de-chaussée d'un petit immeuble en pierre qui appartenait visiblement au

monde réel, au monde tangible et matériel des vrais humains, et, tous personnages de roman qu'ils fussent,

les trois résistants parvinrent à se faufiler à la suite de l'auteur.

Le plus curieux, c'est que ce dernier parut à peine surpris.

— Ben merde, fit-il quand il les aperçut sur le pas de la porte ; mais c'est les Résistants de la Brie !

Qu'est-ce que vous foutez ici, les gars ?

— Il fallait qu'on vous parle, répondit De Lattre, avec un mélange curieux d'autorité et de respect.

L'écrivain resta une seconde immobile et silencieux, comme s'il passait en revue les différentes

maladies mentales dont il pouvait être atteint, et il finit par hausser les épaules.

— Avec ce que je biberonne depuis le chapitre 15, fallait bien que ça arrive. Allez, les gars,

vautrez-vous sur le canapé, je vais vous chercher des bières.

— Heu, je dirais pas non sur le Macallan, risqua Villon.

— Désolé, pas possible. J'ai vendu mes enceintes à tweeter béryllium pour me le payer, et il me

tiendra à peine jusqu'au chapitre 22. Et puis t'as dix-huit ans, et je suis un écrivain hautement moral. Les

gosses de mes romans, je les fais éventrer par des monstres, mais ils picolent pas.

L'auteur partit vers la cuisine. Les trois personnages s'assirent sur le canapé qui gondolait comme

une chaîne hercynienne et jetèrent un coup d'œil autour d'eux. Il y avait au mur des photos noir et blanc à

grain argentique, une gravure de la victoire de Denain, des rayonnages de livres de poche qui

mélangeaient Bossuet et Deadman Wonderland. Pour le reste, un bureau avec du papier et des stylos-

39


JEan Bury - O.R.B.

plumes, des monceaux de DVD (Le goût du saké à côté de Vampyre nation) et des cadavres de whisky. La

chaîne diffusait en douce un délire éthylique de Coltrane.

— On…

De Lattre s'interrompit. Il semblait ému comme jamais ses camarades ne l'auraient cru possible.

— On est chez notre père, reprit-il doucement.

— Ben maintenant, je sais pourquoi je voulais être orphelin, ricana Turenne.

— Il a pas tort, chef, approuva doucement Villon ; si vous êtes paralysé comme ça parce que c'est

lui qui nous a créés, on risque pas de lui foutre beaucoup les jetons.

Le vieux baroudeur sembla réfléchir quelques secondes, partagé par des pensées contradictoires.

Puis il serra les poings et retrouva toute sa détermination.

— T'as raison. On va lui péter sa mouille, à ce gros con.

L'auteur revenait déjà avec un pack de bières. Il jeta le saucisson à Turenne et approcha sa chaise

de bureau pour s'installer face à l'Organisation de Résistance de la Brie. Visiblement, il était capable de

décacheter une bouteille de whisky d'une main, en tenant son verre de l'autre.

— Bon, alors, les gars, qu'est-ce que vous voulez ?

— Que vous arrêtiez de déconner. Sérieux, le roman dans lequel on est en ce moment… Comment

il s'appelle, déjà ?

— Trouillomètre à zéro, obligea Villon.

— Sérieux ? Putain, c'est pas gagné. Bref, déjà, ça commençait pas terrible. Les envahisseurs nazis

de l'espace et la Résistance dans la cambrousse, vous trouvez pas que c'est du réchauffé ? Je veux dire

tellement réchauffé que ça dessèche même les cactus ?

L'écrivain soupira. Il avait déjà vidé son premier verre.

— Ben si, bien sûr, c'est complètement con. Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Je suis

nul, je suis nul, c'est tout, on va pas en faire un fromage.

— Au Syndicat des personnages, y disent que vous avez tenté des trucs plus originaux, autrefois,

pourtant…

— À donfe. J'ai même écrit un roman psychologique au futur de narration avec structure en

palindrome, quand j'étais jeune. Je l'ai fait lire à mes copains. Ils ont trouvé ça prétentieux et clinquant, on

se demande pourquoi. Du coup, pendant toute ma licence, ils m'ont appelé Rudyard qui Bling. Et

aujourd'hui y a Internet. Alors je vais arrêter les fantaisies : je suis pas pressé de passer pour le petit frère

rachtèque de Marguerite Duras de Vladivostok à Wichita Falls, si tu permets.

— Ah bon ? C'est mieux d'être connu pour démouler de la SF nanarde ?

L'écrivain grimaça et se resservit un verre.

— Bon, allez au but, les mecs, je dois avoir fini un chapitre cette nuit, j'ai pas le temps de faire un

Puissance 4.

— OK, alors allons au but : votre bouquin était nul au début, mais maintenant il est nul et en plus il

est en mode autodestruction. Les aliens sont meilleurs pour imaginer des armes de destruction massive

que Colin Powell, la Résistance fond comme une starlette qui veut un oscar, les personnages tombent

comme des mouches (on commence à parler de grève, chez les copains, je vous préviens), et les légions

ennemies sont overpowered. Au bout d'un moment, nous, on peut plus rien faire. On a beau se battre

comme des possédés, on prend que des raclées. C'est quoi le but ? Nous faire perdre ? Éliminer

complètement la Résistance, et vlan, c'est les aliens qui gagnent ? Vous comprenez pas qu'à ce stade du

feuilleton, les trois lecteurs qui vous restent, ils veulent juste qu'on casse du Nébulien ? C'est pas le

Collège de France, vos derniers fans, c'est des supporters de water polo. Ils en ont rien à foutre de la

méditation sur la vanité de toute chose ici bas. Faudrait peut-être voir à cesser de rebooter Saint Augustin

et à nous faire saigner du nazbroque, non ?

Le romancier avala son verre.

— Vous y êtes pas. Vous comprenez pas, les mecs. Oui, je suis en train de le détruire, ce putain de

roman. Et je le fais exprès. Parce que j'en ai plein les bottes, vous comprenez ? Ras-le-bol d'écrire des

conneries dénuées de sens, ras-la-myéline de feuilletonner ce tissu d'inepties, ras-le-métatarse d'aligner des

cataractes de clichés nanars pour essayer de finir mon chapitre avant ma bouteille. J'en ai marre ! C'est

40


JEan Bury - O.R.B.

clair maintenant ? Marre ! Alors je fais tout péter !

Les trois personnages se regardèrent d'un air navré. Ils se doutaient que leur auteur ne tournait pas rond,

mais là, en fait de déprime, c'était l'Himalaya. Villon essaya le premier de booster le moral du romancier.

— Mais c'est pas vrai que c'est nul, ce que vous écrivez. Par exemple, les titres de vos histoires…

Heu, non, ça on va oublier. Mais, je sais pas… Heu… Tiens, tous ces enfants qu'on trouve dans vos

histoires, par exemple ! C'est trop cool ! Ce sont des gamins perdus dans les ténèbres. Des adolescents

toujours aux abois, toujours désespérés, mais toujours vaillants sous les oripeaux du consommateur

pulsionnel ricanant que la société hystériquement commerciale veut leur imposer. Et vous, vous déchirez

ces oripeaux en les plaçant un quart d'heure dans la forêt de l'ogre. Psychanalytiquement, les...

Le romancier leva la main.

— Je t'arrête tout de suite. Y a des gamins dans mes histoires parce que je voulais des gosses et que

j'en ai pas eu, faut pas chercher plus loin. Écoute, petit, je vois ce que t'essaies de faire et t'es bien sympa,

mais ça prendra pas. Si c'est nul, c'est nul, y a pas à tortiller, et c'est pas en faisant de la soupe analytique

de critique parigot à deux balles que ça va changer.

De Lattre se tourna vers Villon.

— Sur ce coup, il a pas tort, tu sais. Si c'est nul, c'est nul. J'ai déjà joué dans une de ses nouvelles,

Le chat gris ça s'appelait, je faisais un flic qui interroge un minot. Y avait une sombre histoire de vampire,

c'était complètement con. Un navet, mais alors un navet ! Quand ça a été fini, je te dis pas le soulagement

!

— Ah, qu'est-ce que je disais ! but le romancier ; et puis sérieusement, même si j'avais du talent…

Il arrive un moment où on n'a plus envie de faire ce boulot. Vous savez ce qu'ils nous font faire, les mecs,

hein ? Vous avez une idée de ce qu'ils veulent qu'on fasse ?

— Qui ça ?

— Mais ceux qui aimeraient qu'on fasse du flouze, tiens ! Ceux qui voudraient que notre nom soit

en tête de gondole et sur le générique des films hollywoodiens ! Les agents littéraires, les gros éditeurs !

Pas le mec qui perd de l'argent en rééditant un invendable parce qu'il a un coup de cœur, non, le mec qui

vire douze personnes, atomise son comité de lecture et bastonne ses stagiaires parce qu'il a raté Harry

Potter. Vous voyez de qui je parle, maintenant, oui ou merde ?

— Mais oui, mais oui, on a les nôtres, nous aussi, au Syndicat des perso, fit tranquillement

Turenne ; ceux qui prennent des jeunettes de vingt-quatre ans pour jouer les épidémiologistes de

réputation internationale parce que quand même, faut pas déconner, les scientifiques ça doit être des

bombasses, mais qui veulent des mômes de quatorze ans pour jouer des chasseurs de vampires, et tant pis

si ça démembre…

Il fallut une seconde à l'écrivain pour saisir la subtile allusion.

— Ah ah ah, très drôle, excuse-moi si je me roule pas par terre mais j'ai un tour de rein. Et

continue comme ça si tu veux agoniser sur trois chapitres. L'écartèlement à raison d'un millimètre par

heure, tu connais ? Mais ça m'étonne pas que vous répondiez par des conneries, vous pouvez pas

comprendre. Vous savez pas ce que c'est d'être harcelé pour mettre en branle une suite à succès sur cahier

des charges. Tiens, dans ma jeunesse, j'ai eu une petite réussite financière avec une romance surnaturelle

écrite pendant un mois de beuverie ininterrompue. J'étais amoureux, comme un abruti. D'une fille qui

publie de l'autofiction, maintenant, fallait vraiment que je sois ravagé ! Soleil lunaire, ça s'appelait, cette

saloperie. Quand c'est paru, j'étais dessaoulé et elle m'avait largué. Il me restait plus que le bouquin. Je me

suis tapé la honte de ma vie. Et ben l'éditeur m'a tanné pendant cinq ans pour que j'en fasse une trilogie,

vous y croyez ? Une trilogie ! Soleil lunaire: Origins et Soleil lunaire: Revelations.

— Et vous l'avez fait ?

— Ben oui, évidemment. Quand ma chaudière a pété et que je me suis rendu compte que j'avais

pas payé mon assurance au début de l'année. Quand je pense qu'étant gosse je voulais être Joseph Conrad !

Bilan, j'ai eu mon nom sur le générique d'un téléfilm de Josée Dayan sur TF1. Et pendant les trois mois

qui ont suivi, mes collègues, tous mes collègues, ces bâtards qui rêvent d'être Julien Green et qui pondent

toute l'année des histoires de vampires qui brillent au soleil et des dystopies nanardes pompées sur

Takami, mes salauds de collègues m'ont envoyé des emails de félicitations ironiques qui se foutaient

41


JEan Bury - O.R.B.

tellement de ma gueule que j'ai envisagé d'hypothéquer ma Kangoo pour engager un tueur à gages. Mais

j'en ai marre de tous ces types, moi, mes fumiers de camarades écrivains, tous ces scribouillards qui

envoient des nouvelles tapées sur iPad à Absinthe ! Je m'en vais leur péter les rotules à la barre à mine, ils

vont pas m'emmerder longtemps !

Les trois résistants étaient fascinés. Ce n'est pas tous les jours qu'on voit la frustration alcoolisée

atteindre à de tels sommets qu'elle en devient presque artistique.

— Vous allez en faire quoi, exactement, de vos collègues écrivains ? demanda De Lattre.

— J'ai bien réfléchi. Je voulais pour eux une fin vraiment horrible, un truc à faire passer le plus

crapèque des films gores pour Martine fait du free jazz. Et j'ai trouvé. Je vais te les foutre dans mon

roman, tous, sans exception, et je vais les faire rejoindre la Résistance juste avant l'opération Merguez.

— L'o… L'opération Merguez ?

— Ouais, la grande opération mondiale des Nébuliens destinée à détruire la Résistance. Ça va

rafler dans les NaNoWriMo, je te le dis. Et ça va saigner ! Ça fait deux jours que je me renseigne sur les

techniques de torture les plus modernes sur le site Internet de Kathryn Bigelow. Et après je détruis tout.

Fin du monde, -70% sur la SFFF bas de gamme, prix et auteurs massacrés, rabais sur les nouvellistes, tout

doit disparaître !

Les trois personnages n'étaient pas spécialement malins, on va pas vous mentir. Mais ils avaient

acquis un peu d'expérience au sein de l'Organisation de Résistance de la Brie. Ils savaient déchiffrer les

personnalités. Ils savaient évaluer un homme. Ils échangèrent un regard, et, sans avoir besoin de parler, ils

comprirent qu'ils étaient sur la même longueur d'ondes. Il était barré, le mec. Il avait lâché la goupille.

Complètement parti, totalement marave. Et il fallait l'arrêter avant qu'il ne mette sa menace à exécution.

Heureusement, il ne faisait pas attention à ses interlocuteurs : il était en train de se servir un verre.

C'était assez pour que De Lattre se lève d'un bond et lui écrase sur l'auréole une vieille bouteille de

Knockando. L'écrivain vacilla un instant sur les talons, sans renverser une goutte, et il s'effondra en

grommelant quelque chose d'indistinct. Turenne crut comprendre « Saloperie d'Absinthe ! »

* * *

Les trois résistants restèrent un instant silencieux autour de leur père presque spirituel qui ronflait

sur la moquette avec un air finalement plutôt apaisé. Il avait son compte. Le whisky administré par voies

orale et occipitale allait sans doute lui fermer la tirette pendant cinq ou six heures. Après son explosion

verbale délirante, ce calme soudain était une extase mystique. Même Coltrane avait l'air soulagé.

C'est Turenne qui rompit le silence.

— Bon, et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? C'est bien joli, mais tant qu'il est dans les vapes,

l'histoire n'avance pas, et dès qu'il se réveillera, il recommencera les conneries.

Les yeux de De Lattre se mirent à pétiller, à la manière enthousiaste des hommes qui ont une idée

brillante et qui en sont les premiers surpris.

— Je sais ! On met Villon dessus ! On lui fait écrire la suite du roman !

L'étudiant, une seconde sous le choc, s'illumina d'un grand sourire.

— Super ! C'est une idée géniale ! C'est vrai, je peux écrire la fin ?

Turenne avait l'air nettement moins convaincu.

— Doucement, doucement, c'est quoi ces conneries ? Depuis quand ce sont les personnages qui

écrivent les romans ? Je veux pas te vexer, mon gars, mais tu sais pas faire ça. T'es pas écrivain !

— Pourquoi, lui c'en est un ?

Turenne fit une grimace.

— Évidemment, si tu vas par-là…

— Alors c'est décidé, trancha De Lattre ; Villon, va t'asseoir au bureau.

Le jeune homme prit place, se saisit d'un stylo dont il se mit à mâchonner le capuchon de l'air

classique du collégien qui cherche l'inspiration. Ses deux camarades restèrent debout de part et d'autre et

se penchèrent un peu vers lui.

— Tu vas écrire quoi ? demanda Turenne.

— T'écris ce que tu veux, ordonna De Lattre ; mais souviens-toi que nous, nous survivons, et qu'à

la fin les aliens repartent en pleurant leur race.

42


JEan Bury - O.R.B.

Un sourire finaud illuminait le visage du nouvel écrivain.

— Oui, je vais faire ça. Promis. Mais je me disais qu'avant cet heureux dénouement… Je veux

dire, c'est pas tous les jours que des personnages ont leur mot à dire, pas vrai ? D'habitude, on n'a que le

droit de fermer nos gueules. Ils nous emmerdent, les écrivains, au bout d'un moment, à nous faire danser

comme des pantins…

— Ça, faut dire, c'est tous des gros cons. Ils se la pètent un peu. On a des sentiments, après tout !

On est des êtres humains…

— C'est ce que je pense, moi aussi. Alors si on leur faisait payer, hein ? C'est peut-être pas une si

mauvaise idée que ça de les engager en masse dans la Résistance, après tout. Et de les confier ensuite aux

bons soins des envahisseurs, section « Interrogatoire »…

Une lueur sadique mais joviale s'alluma dans les yeux de Turenne et de De Lattre.

— T'as raison, petit. Tu tiens le bon bout. Lâche-toi !

Villon sourit de nouveau et, tirant un peu la langue comme un écolier qui s'applique, il traça en

belles lettres cursives sur la page blanche :

CHAPITRE 20

OPÉRATION MERGUEZ

Jean Bury

43


M'Isey

Laurent jette un dernier regard sur sa chambre de lycéen :

elle est propre et bien rangée. On saura qu’il n’est pas parti sur un

coup de colère ou dans un quelconque moment d’égarement. Il a

détaché quelques posters des murs, jeté ses maquettes, ajouté sur

l’étagère des livres qu’il vient d’acheter, pour paraître plus adulte.

La lettre d’adieu est parfaitement en évidence, scotchée à un coin de

l’écran d’ordinateur. Il l’a longtemps travaillée, reprise, corrigée. Ce

message est un mensonge, évidemment, mais il donnera de lui

l’image de quelqu’un de bien. D’un être qui va à la mort en toute

conscience, courageux, pour défendre sa cause, bien qu’il sache que

celle-ci ne sera jamais comprise.

Au fond, il a fini par s’auto-convaincre.

Il est fier de lui, il se sent fort. Ce soir, il mourra, et cette fin

imminente, le fait qu’il n’ait plus rien à perdre, le rend courageux

pour la première fois de sa vie. C’était là toute l’idée.

Laurent s’est toujours vu comme un ado coincé et médiocre.

Ces mots, tous ces petits gestes dont il a tant rêvé et que les autres

font naturellement, qu’il a fantasmés, il sait qu’il ne les accomplira

Photographie par Aziem Hassan

que lorsqu’il n’aura plus peur de la honte ni de l’échec. Avec la

mort, plus d’humiliation, plus de futur. Il regardera Cathie et Amandine comme jamais il n’a osé, il dira à

Chris, à Stéph… Tant de pensées ressassées. Tant de discours, de scènes mille fois rêvées. Tout cela sera

bientôt concret.

Une bouffée de bien-être l’envahit.

Ce soir, il leur parlera avec un brin de pitié, supérieur et adulte qu’il est. Avant de partir, héroïque,

il les regardera de haut, tous, parce qu’ils ne savent pas. Peut-être même que Cathie essaiera de le retenir.

Peut-être qu’elle aura envie de lui. Si cela arrive, il retardera son départ d’une heure ou deux.

Son message, sa lettre d’adieu, expliquera sa cause. Sa quête inventée fera allusion à quantité de

choses qui dépassent l’entendement. Alors Amandine, Chris et les autres, comprendront qui il était

vraiment, que le timide et médiocre Laurent n’était qu’un rôle qu’il jouait, lui l’ado courageux qui en

savait trop. Cela sonne bien. Il y croit, maintenant.

Il frôlera le menton d’Amandine du bout des doigts, la regardera dans les yeux et lui donnera un

bref coup de langue sur les lèvres. Il a toujours voulu faire ça. Attirance et mépris mêlés. La traiter comme

une chienne. Puis il approchera de Chris, calme et sûr de lui, et lâchera les mots qu’il a si longuement

répété en pensées. À Borris, il serrera simplement la main.

Laurent inspire profondément. Souriant, il se dit qu’il est heureux, malgré le stress qui grignote son ventre.

Il a inventé un mythe, une prophétie, et ce soir il combattra le monstre, il sacrifiera sa vie. Sous un pont,

seul, où bien sûr on ne trouvera jamais aucun trace de l’ennemi. Mais avec sa lettre, on comprendra. Il

s’imagine mercenaire mal rasé, héros au passé ambigu bien que juste. Un héros, oui, c’est ce qu’il est en

train de devenir. C’est ce qu’il a toujours été. Le raté que les autres connaissent n’a jamais été qu’un

masque. Un simple masque.

Laurent éteint et referme la porte derrière lui. Voilà. L’histoire est en marche.

Trois ans ont passé.

Lorsque Ty est arrivé et s’est assis dans l’herbe, il y a deux heures, il faisait encore jour. Perdu

dans ses pensées, obsédé par ces cauchemars bien trop réels, il n’a pas vu la nuit tomber.

— Bon Dieu ! fulmine-t-il. Bon Dieu !

Comment a-t-on pu en arriver là ? Laurent était un type complexé et sans personnalité, certes, mais

44


M'isey - celui qui viendra

ce n’était pas un souffre-douleur. On l’invitait même chez l’un ou chez l’autre, on essayait de le

décoincer… Que s’est-il donc passé ? Des cris, du sang, l’horreur est arrivée si vite. Innommable.

Impossible. Ty secoue la tête comme si cela pouvait en évacuer les souvenirs. Chris, la veille de sa mort, a

murmuré cette date. Il l’a répétée, a insisté, l’a écrite plusieurs fois. Trois ans, jour pour jour. Trois ans

après l’horreur, ici même sur ce terrain vague où se trouvait autrefois la maison de Chris. Ils ont tout rasé ;

il n’y avait rien à sauver. Le toit s’était effondré, un côté avait brûlé. Ils ont tout démoli, comme pour

mieux oublier. Le terrain n’a pas été racheté. Les villas voisines sont éloignées. Même les enfants du

quartier, ceux qui n’ont jamais connu l’événement, évitent instinctivement de jouer par ici. Les trèfles et

les pissenlits envahissent mollement le terrain nu et mal aplani.

Trois ans, avait estimé Chris. Il était malade, mourant ; peut-être tout cela n’a-t-il aucun sens, peutêtre

n’était-ce qu’un délire. Pourtant Ty est venu.

Pour être sûr.

Il veut savoir.

Et il n’est pas le seul : voilà Amandine, dans un pull trop large pour elle et un jeans quelconque.

Elle a maigri, bien sûr. Elle le salue d’un sourire gêné, s’approche et vient s’asseoir dans l’herbe, près de

lui.

— Chris a affirmé qu’Il viendrait, lâche Ty.

Elle ne répond pas, c’est inutile. Ils n’ont rien à se raconter. Quel sujet aborderaient-ils, hormis

celui de Laurent et de tout ce qui a suivi ce jour-là ?

La maigreur et le temps mis à part, Amandine n’a guère changé. Une jolie petite blonde discrète

mais avenante ; elle sourait souvent, à l’époque. Ce sont ces sourires, sa gentillesse, qui attiraient Laurent

et qui le repoussaient à la fois, parce qu’il voyait bien qu’elle ne le regardait pas tout à fait comme Ty ou

Chris. Pour lui, il y avait toujours cette pointe de pitié maternelle. Il oscillait entre l’envie et la haine ; et il

fantasmait sur Cathie. Tout le monde s’en était rendu compte. Mais de là à imaginer…

Les minutes passent, teintées d’inquiétude, puis les vieux liens refont surface. L’amitié, la

confiance. Ty trouve que le silence est moins pénible depuis qu’elle est arrivée.

— Tu y crois ? demande enfin Amandine.

— Je ne sais pas.

Évidemment, qu’il ne sait pas. S’il est ici, c’est parce qu’il espère apprendre quelque chose. Savoir

s’il a halluciné, si la police dit vrai, ou si Chris a vu juste. Tout est confus, tellement confus… Seule

l’horreur est bien présente, ainsi qu’une poignée d’images, tels des flashes de lucidité au milieu de ce

brouillard.

— Laurent va venir, ajoute-t-il. Ça, j’en suis sûr.

Amandine hoche la tête. Il ne saurait dire si elle désapprouve ou si, comme lui, elle essaie de

chasser de ses pensées les hypothèses invérifiables, celles auxquelles elle refuse de croire.

Non, Laurent n’était pas un souffre-douleur, ses parents n’étaient pas odieux, les profs le tenaient

même en estime pour son bon niveau général. L’idée de vengeance ne tient pas. De quoi se serait-il vengé

? Ses fantasmes, ses envies, ça, on les comprend. On les devinait bien avant l’événement. D’ailleurs il

n’était pas le seul type de la classe à rêver de Cathie. Mais l’invocation, le sang… Ty reste convaincu que

Laurent n’a pas calculé tout cela, que la Chose a simplement saisi l’occasion, l’âme facile. Laurent pensait

sûrement finir sous les balles du GIGN, ou quelque chose du genre. C’était un suicide. Le baroud

d’honneur d’un raté. Oui, il voulait seulement se suicider…

Il n’en a pas eu le temps.

Là, à peu près où Ty est assis, c’était la porte de la cave, par où ils entraient pour ne pas déranger

les parents de Chris. Il y avait la petite Amandine, bien sûr, Cathie ainsi que Stéph, son copain, et puis

Borris, l’intello fan d’astronomie et des mythes qui s’y rattachent. Borris, qui avait invité plus d’une fois

Laurent à l’observatoire. Chris et Ty, enfin, se tenaient à l’écart, concentrés sur une partie de dames. Le

perdant paierait sa bouteille de Jack Da.

Ty était un peu le mauvais garçon du groupe. Pas agressif, pas délinquant, juste paumé, en fait.

Chris – Amandine aussi, en y repensant – l’avait empêché de faire des conneries. Il avait quelque chose,

physiquement, du poète maudit : trop maigre, trop arraché, sans quoi il aurait pu être le beau gosse du

45


M'isey - celui qui viendra

bahut. Mais il restait en retrait. Ses petites conneries, ses excès, qui auraient immanquablement attiré

certaines filles, il les accomplissait en toute discrétion. Du coup, Chris et Stéph lui volaient la vedette, et il

ne s’en portait pas plus mal. Laurent, lui, parce qu’il traînait parfois avec eux, en savait davantage. Il

l’aimait bien ; ce côté bad boy l’attirait, évidemment, suiveur qu’il était. Ty s’est souvent rejoué la scène,

avec des « j’aurais dû » et autres « j’aurais pu » à la pelle. Les interrogations ont tout noyé, y compris ses

regrets.

Lorsque Laurent est arrivé, on s’est vite questionné sur son attitude atypique. Que croyait-il ? Il

affichait une fierté mesquine ; il jouait un personnage désuet, presque ridicule, pourtant il semblait sûr de

lui. Si on ne le connaissait pas si craintif, si obéissant, on aurait pu le croire shooté. Quel que soit le rôle

qu’il essayait de jouer, cela cachait un problème. La partie de dames a été interrompue. Ils l’ont encouragé

à parler, à se confier, puis ils ont repéré le pistolet, coincée dans sa ceinture, qui formait des plis anormaux

dans son dos. Il est devenu hystérique. On lui volait sa vie, a-t-il laissé échapper entre deux phrases

récitées. Il évoqua une mission, des prétendues réalités qui les dépassaient tous. Il parla d’incantations, de

sectes totalement inconnues, d’invasion invisible… Un vrai discours d’extrême droite, haineux et

paranoïaque, en version science-fiction. Dans d’autres circonstances, Chris et Ty en auraient ri. Mais là,

Laurent paniquait, il mélangeait mensonge et vérité, et il avait maintenant l’arme à la main.

Le coup est parti.

Cathie s’est effondrée. Les premiers signes de la Chose sont aussitôt apparus. Une odeur, pour

commencer. Une émanation sans pareil, que tous ont sentie. Vu la situation, cependant, personne n’y a

prêté attention.

Et voilà que Ty en revient, en pensée, à des « j’aurais dû ».

Sur le terrain vague, c’est le silence. Amandine est immobile, les bras autour des genoux. Elle

rumine sûrement les mêmes images que lui. Un vent léger s’est levé, puis il est retombé, comme pour

mieux plomber l’ambiance. Les heures basculent, et l’instant terrifiant approche. Un point clignote dans le

ciel, un avion, lueur mobile parmi les étoiles. Chris n’est plus, et pourtant rien ne change. Ty détourne les

yeux du ciel et croise le regard d’Amandine. Elle ne trouve pas le mot juste. Alors elle pose simplement la

joue sur l’épaule de Ty. Ils sont les deux derniers.

Laurent s’est affolé, le souffle coupé, la voix sifflante, puis il a cédé à ses pulsions. Ce n’était pas

prévu. Rien ne se déroulait comme il le fallait. Il était au bord des larmes, victime. Chris et Ty guettaient,

attendaient l’instant pour bondir, lui prendre son arme… Mais Laurent s’est repris. Oubliées, les excuses

héroïques ; il se montrait sans masque. Il a eu un rictus de mépris et a abattu Stéph, qu’il avait toujours

jalousé, puis s’est approché du cadavre de Cathie. Ty n’avait pas bougé, et ce second coup de feu,

volontaire cette fois, son ami qui s’effondrait… Choqué, il n’a plus pensé à agir. Stéph était mort. Cathie

était morte. Quand Laurent s’est approché d’elle, étendue dans son sang, Ty a bien cru qu’il allait la violer,

là, juste après les avoir tous abattus. Il paniquait, comme les autres, il n’arrivait plus à réfléchir, à prendre

une décision… Et la Chose fut là, surgie du néant. Appelée par le sang ? Par la haine ? Qui sait ?

— Bon Dieu, répète-t-il sans s’en rendre compte. Bon Dieu, qu’est-ce que c’était ?

Amandine remue légèrement pour lui rappeler sa présence.

Qui ? Ou plutôt quoi ? Nul ne saurait le dire. Ni Diable ni démon, rien d’humain non plus.

Simplement rien d’imaginable ; rien d’autre que la folie pure. C’était, voilà tout. On avait oublié Laurent.

La Chose n’avait pas de forme distincte, mais C’était gigantesque. Ses semblants d’yeux vitreux

heurtèrent le regard de Borris. Celui-ci hurla aussitôt, alors que les autres restaient pétrifiés. Et l’être mugit

plus fort encore, d’une clameur dont l’essence remontait à des temps immémoriaux. Borris fut secoué

comme par des mains intangibles, son corps se désagrégea, infecté, nécrosé, broyé par l’invisible, et il

s’effondra en quelques secondes. La simple présence de cette créature les tuait ! L’être hurlait, hurlait,

hurlait… Alors tout devint flou. Les paupières de Ty se soudèrent et ses oreilles refusèrent d’en entendre

plus. Pendant qu’autour l’abjection œuvrait à son invraisemblable dessein, tout sembla se taire, tout

s’éteignit, tout s’éclipsa à ses sens.

Il ouvrit les yeux alors qu’on le secouait légèrement, et il vomit. La police et des ambulanciers

étaient là. L’amas noirâtre de souffrance prit place en son esprit, ad aeternam.

Avait-il rêvé ? Cathie était bien morte, tout comme Stéph. Borris aussi. Chris, lui, était malade. Les

46


M'isey - celui qui viendra

médecins ont affirmé que c’était le choc. Plus tard, ils parlèrent de cancer, sans jamais entrer dans les

détails. En vérité, ils ne savaient pas. Ils ne savaient rien. Chris s’était approché trop prêt de la Chose,

voilà tout ! Il leur a dit, à Ty et Amandine. Il leur a répété que la Chose était bien réelle, qu’aucun d’eux

n’avait rêvé ; qu’il en était la preuve vivante – et mourante.

La police ne retrouva jamais Laurent. Ty, lui, le revit après l’hospitalisation de Chris. Un mois

environ s’était écoulé. Le looser avait changé ; il avait perdu toute humanité. Cette attitude hautaine qu’il

avait jouée, il l’affichait réellement désormais, avec un voile de délire et de bestialité dans les yeux.

Laurent s’était montré, simplement, pour annoncer à Ty qu’Il viendrait. Plus tard. Il n’était pas défini, et

semblait indéfinissable. Laurent, fier, était désormais à son service. À ses ordres.

— Pour toujours, précisa-t-il. L’éternité m’est acquise. Quant à vous, l’humanité, nous n’avez plus

d’avenir.

Ty n’écoutait pas ; il aurait voulu le tuer. Là, sur place. Mais ses paroles, ses menaces, firent leur

chemin, et il resta figé, inactif, lorsque Laurent lui tourna le dos et s’en alla.

Il passe la main dans les cheveux d’Amandine, pour se persuader que ces instants sont révolus.

— Du jour au lendemain, Chris n’a plus bouffé, plus dormi, résume-t-elle. Il pensait qu’une

parcelle de la Chose était en lui, comme un cancer. Il dépérissait à vue d’œil. Enfin, tout ça, tu l’as vu…

Seule comptait encore pour lui la vérité. Chris voulait savoir, à tout prix. Il a trouvé des

correspondants en Nouvelle Angleterre, il a contacté plusieurs universités… Et ses dernières forces l’ont

lâché. Amandine et Ty n’y ont pas entièrement échappé. Tous deux savent que le mal les ronge aussi,

qu’un jour ou l’autre on leur annoncera un cancer ou une insuffisance physiologique sans cause connue.

Laurent, lui, s’en est sorti indemne, plus fort même. Il a pactisé avec l’Infamie ; ils ne voulaient pas le

croire, mais son entrevue avec Ty ne laisse aucun doute. Il a cédé à ses pulsions les plus noires, puis il a

cédé à l’Horreur.

— Il va revenir, affirme Ty dans un murmure. Chris en était certain.

— Rentrons, propose soudain Amandine. Chris avait un sale cancer, il est mort. On se fait des

films. C’est tout.

Son léger sourire se transforme en complainte désespérée :

— Allez, viens, s’il te plaît.

Elle a peur ; elle aimerait que tout s’arrête simplement en fermant les yeux. Il ne la comprend que

trop bien. Quelle parole de réconfort pourrait-il dire, qui ne soit pas un mensonge ? Elle plaide encore le

délire, sans y croire elle-même, mais il ne l’écoute plus. Seule la voix d’Amandine farde l’obscurité,

cependant il a senti autre chose, plus loin. Il perçoit une présence. Il l’interrompt :

— C’est pour maintenant.

— Quoi ?

— Il arrive.

Il se lève d’un bond.

— Va-t-en ! ordonne-t-il.

— Mais…

— Ferme-là. Va-t-en. J’ai eu trois ans pour réfléchir. Je n’ai rien fait, à l’époque. Rien du tout.

Contre la Chose, je ne peux toujours rien faire. Par contre je vais buter Laurent.

Il a un revolver. Il a eu tout le temps de se le procurer. Amandine croise les bras, tremblante. Elle

voudrait le retenir, mais elle ne trouve plus le courage de le contredire : une silhouette approche. Un

ombre humaine, un troisième acteur que la lune tarde à éclairer. Cette allure… Sans surprise, c’est

Laurent.

— Tu viens invoquer notre ami avec moi ? lance le nouveau venu.

Ton narquois, presque puéril.

Ty avance et tend son arme sans attendre.

— Oh ! Du calme ! intervient Laurent.

Il ne semble pas effrayé. Pas vraiment. Il précise :

— C’est fini, tout ça. Toutes ces histoires. Tu n’as donc rien compris ? Chris, lui, il savait. On ne

peut rien… Même pas espérer, il a dit. Alors il faut choisir le camp du vainqueur.

47


M'isey - celui qui viendra

— Tu es malade, gémit Ty en le visant.

Du coin de l’œil, il aperçoit Amandine qui essuie ses larmes d’un mouvement de poignet, puis se

rapproche. Elle le soutient. Maintenant qu’elle le voit, là, maintenant que la vérité lui fait face, que

l’Horreur se rappelle à elle, elle ne peut que le soutenir. Si ses pensées sont aussi chaotiques que celles de

Ty, pense-t-il, elle doit passer un sale moment. La peur lui noue les entrailles, et il sent déjà, par

anticipation, l’odeur si particulière de la Chose. Ils vont la voir, ils vont savoir, sans plus de doute, qu’ils

n’ont pas déliré, et ils ne le veulent pas. Tout, même la peur, même le dégoût, tout sauf la certitude que

l’Immonde existe et qu’il revient fouler cette terre, ce monde…

— L’Infamie est et sera, répétait Chris, les derniers jours.

Ty réalise qu’il n’a jamais pensé à son avenir. Au fond de lui, il savait qu’il n’en avait pas.

Laurent remarque enfin Amandine. Il ouvre les mains. Presque un signe de paix. Son doute, sa

crainte de l’arme de Ty, semblent pleinement dissipés. Il nargue :

— Tu te souviens des invocations dénichées par Chris ? Il avait trouvé, le salaud ! Il avait vu juste !

Si on l’appelait, maintenant ? On est là pour ça, non ?

— Un mot ! crache Ty. Un mot et je…

Il tremble. Pas Laurent. Celui-ci tourne le dos à son agresseur et se met à réciter :

— Phn’iing Mrahmm…

Déjà, une ombre, un voile à peine perceptible, apparaît face à eux. Quelque chose se matérialise,

ici même, qui ne possède vraiment ni anatomie ni structure. L’odeur est là, repoussante, ils la connaissent.

Et la douleur ! Leurs corps semblent s’embraser, cuire et pourrir à la fois.

— Tue-le ! rugit soudain Amandine. Fais-le taire ! Ty ! Tue Laurent !

Ty enfonce la détente. Un tonnerre éclate dans sa main, un éclair de rage saborde la nuit trop claire.

Laurent s’écroule.

L’odeur immonde s’est aussitôt effacée. La silhouette spectrale a disparu.

L’invocation n’a pas abouti.

Les secondes, puis les minutes, sont passées sans qu’ils ne remarquent aucun autre signe. La

douleur, elle, est restée. S’ils n’ont vu que des ombres, cette fois encore, la certitude est gravée en eux.

Physiquement. Ils savent. Ils savent que la Chose, l’Immonde, est bien là, tout près, attendant son heure.

Bientôt leurs corps en supporteront les premiers symptômes, et ils finiront comme Chris.

Ty se détourne définitivement du crâne perforé de Laurent. Aucune horreur humaine ne peut

désormais l’atteindre. Le ciel, les étoiles… Et au-delà ? Le sol, la terre… Et après ? Les sirènes de

police… Et alors ?

— Qu’est-ce qu’on fait ? interroge Amandine.

Ty se retourne vers elle, se souvenant soudain qu’il n’erre plus seul dans son cauchemar. Elle a

toujours les bras serrés contre sa poitrine, elle n’a pas fait un pas. Pourtant son regard a changé. L’espoir y

a disparu, mais elle est résolue. Il approche et l’étreint violemment. Sa peau, sa voix, passent pour les

dernières sources de chaleur de ce monde.

Condamnés.

— Qu’est-ce qu’on fait ? mendie Ty à son tour. Il faut partir.

— Quelle importance ?

Une pensée pour Chris. Une pensée pour Cathie, Stéph, Borris. Une pensée pour ce raté de

Laurent, au fond. Une pensée pour eux deux, les prochains.

La main d’Amandine rejoint celle de Ty et récupère l’arme au canon encore chaude. Elle

l’embrasse comme on se dit adieu. C’est inutile, mais elle lui précise :

— Si la terre, si les mers, si les hommes sont condamnés à Lui appartenir, décide-t-elle, alors il ne

reste qu’un lieu et qu’un état.

Elle écarte les bras et offre un pas de danse à ses fantômes, à ses souvenirs. Résolue et magnifique.

L’outil de mort se balance au bout de ses doigts. Ses pensées se résument à un voile de brume blanche. Ty

n’a pas encore vraiment réalisé, lorsque l’arme crache. Une douleur, minime, envahit sa poitrine. Son

souffle se coupe. Elle pleure. Il essaie de lui sourire avant de s’écrouler, mort.

Amandine tremble une demi-seconde, frissonnant de répulsion. Puis elle retourne l’arme sur elle.

48


M'isey - celui qui viendra

Un rideau écarlate choit sur le voile de brumes blanches, et le gémissement d’un être immatériel

résonne dans le lointain.

M'Isey

49


Yoann Queyla

Sa combinaison neuve le protégeait du vent

glacial de l’hiver. Le champ de force généré par la

batterie située au niveau de son sternum formait une

bulle de calme autour du caporal Mathieu Durand. Il

n’arrêterait cependant pas les balles. Du monde extérieur

ne lui parvenaient que les ordres de son chef d’escouade

dans ses oreillettes et la vision thermique de l’usine

désaffectée s’élevant devant lui. Grise pour le moment.

Pas une seule source de chaleur, humaine ou artificielle.

Mais ça ne saurait tarder, leurs renseignements étaient

fiables. Une cellule rebelle tramait une attaque dans la

région et ce bâtiment leur servait de base d’opérations.

Photographie par Coacoa Chu Chu

— Allez, allez, allez !

Mathieu s’élança, imité par une centaine d’hommes tout autour de l’usine.

Une explosion retentit à sa droite. Il ne tourna pas son visage pour ne pas abimer sa vision. Il n’en

avait pas besoin ; il savait ce qui s’était déroulé. Une mine venait de tuer deux de ses amis. Il maudit les

bureaucrates qui leur avaient refusé les sweeper-bots. Pas le temps, ils avaient dit, l’attaque doit être

immédiate. Une bande d’idiots assis sur leurs fauteuils de roi, oui. Comme si les rebelles allaient s’enfuir.

Mathieu en avait déjà affronté plusieurs bandes, toujours de nuit, toujours en supériorité numérique. Ils

n’étaient pas du genre à refuser un combat.

Il continua son avancée. Au nord, les premiers coups de feu éclatèrent, puis d’autres explosions

suivirent. L’adjudant gueulait dans ses oreilles, mais Mathieu n’écoutait plus, perdu dans une course

frénétique. D’autres mines se déclenchèrent autour de lui : d’autres jambes qu’il faudrait amputer, d’autres

veuves qu’il faudrait consoler.

Il atteint la façade en tôle et se permit un regard en arrière. Quatre hommes l’avaient rejoint et se

pressaient contre lui. Ce qui voulait dire que plus de la moitié de son escouade gisait dans la neige.

L’adjudant s’était tu, un corps parmi les autres.

— On continue les gars ! cria le caporal Durand, temporairement promu.

Leur point d’entrée était une porte à quelques mètres de là. Piégée, certainement, mais Mathieu

avait prévu le coup. Il plaça une charge de C-4 sous la poignée et recula. Il tirait l’explosif désuet de son

dernier raid sur les rebelles. Les forces de la Fédération se servaient plutôt du TR-F7, mais il n’était pas

formé à son utilisation. Il avait risqué sa paye en raflant le C-4 à l’insu de ses supérieurs. Il appuya sur la

gâchette. La porte explosa dans un bruit sourd et un nuage de poussière.

— Allez ! Montrez-leur à ces fils de pute ce qu’il en coute de s’attaquer à la Légion !

Les soldats s’engouffrèrent dans l’ouverture. Mathieu fermait la marche. Une rafale de mitrailleuse

les accueillit. Ses hommes tombèrent en arrière, Mathieu fut projeté au sol. Sa tête heurta le béton.

Il revint à lui quelques instants plus tard.

— Les gars ? Les gars ? Répondez putain !

Mais il n’entendit que le grésillement de son oreillette et le concert du combat au loin. Lui n’était

pas blessé, couvert par le cadavre de ses amis. Il joua du coude, prudemment, pour déplacer les membres

inertes qui obstruaient sa vision de la bataille. La femme derrière la mitrailleuse était morte, ainsi qu’une

demi-douzaine de rebelles. Il en restait trois, abrités derrière d’énormes machines. Ils lui tournaient le dos

; son groupe ne représentait plus vraiment une menace. La rage s’empara de lui à la pensée de ses

camarades décimés. Il fit glisser son fusil d’assaut sous les corps pour l’amener devant ses yeux. Il eut un

peu honte de prendre appui sur la cheville de Pauly, mais celui-ci ne pouvait plus se plaindre. En face de

lui, les trois rebelles. Un homme et une femme combattaient côte à côte, à droite d’un bras métallique

50


yoann queyla - Le coffre

accroché au plafond. L’autre était dissimulé derrière un bureau et ne sortait que par à coups pour tirer des

rafales sur les légionnaires.

Le caporal ajusta son arme et se concentra sur sa respiration. Il inspira. Il expira. Puis il fit feu sur

le couple. Ils s’écroulèrent sans un cri. A sa gauche, une grenade vint cueillir le dernier récalcitrant. La

bataille était terminée.

Il se releva difficilement et retira ses lunettes thermiques. Il se dirigea ensuite vers ses victimes, le

fusil braqué sur leurs corps au cas où ils auraient survécus. Face contre terre, ils se tenaient la main,

baignant dans une flaque rougeâtre qui s’étendait peu à peu. Ils étaient jeunes, pas plus d’une vingtaine

d’années. Le manteau de fourrure du garçon couvrait sa tête. Du canon, Mathieu repoussa la capuche

imbibée de sang pour découvrir la nuque de son ennemi. Une trace de pied nu, gravée dans la peau : le

symbole de la résistance. Mathieu ne doutait pas que la fille possédait la même sur sa propre nuque. Les

rebelles peignaient ce symbole sur les murs des villes au péril de leur vie. Les plus fanatiques d’entre eux

s’en marquaient aussi le corps.

L’arrivée d’un groupe de légionnaires, officier en tête, le sortit de sa rêvasserie.

— Bien joué, caporal ! Où est votre escouade ?

— Ils sont tous morts, mon capitaine.

— Avec courage, je suis sûr ! Vous avez fait un beau travail, je vous promeus au rang de sergent.

— Merci monsieur.

Après cinq années de service, il avait fallu la mort de toute son escouade pour qu’il passe officier.

Sa mère serait fière. Il pourrait même demander Emmanuelle en mariage. Elle l’aimait, du moins le

croyait-il, mais elle avait refusé toutes ses demandes. Les simples soldats meurent si jeunes, elle avait dit,

je ne veux pas devenir veuve à 20 ans.

Le vieil ordinateur bipa ; une des cellules de résistants contactait le QG.

— Mon colonel, on vient de recevoir un message de Rob. Son groupe a été trahi, ils se préparent à

une attaque imminente.

— Putain de fédéraux ! s’exclama le colonel Scheiner en frappant sa table.

Sa colère s’évanouit aussitôt. André Scheiner, chef du groupe des Pieds-Nus, fondateur de la

Résistance, ancien colonel dans la Légion souffla un grand coup avant de continuer :

— Réponds-leur que leur courage ne sera pas oublié. Nous érigerons des monuments à leur

honneur sur les cendres fumantes de l’Empire. J’ai été fier de les compter comme amis.

Il patienta tandis que le major tapa ses mots sur le clavier.

— C’est fait, mon colonel.

— Va prévenir les hommes de faire leurs affaires. On attend le retour de l’escouade de Maurais et

on met les voiles.

— Oui mon colonel.

Scheiner porta son regard sur le coffre de métal posé dans un coin de la pièce. Il avait espéré

garder ce bunker plus longtemps, mais les services secrets de la Fédération marchaient sur leurs talons. Il

faudrait mettre à jour tout le protocole de communication avec les diverses cellules de résistants

éparpillées dans toute l’Europe. Ils perdraient un temps crucial.

— Capitaine, y a un gamin qui nous suit.

— Où ça ?

— À 8 heures, derrière le mur. Mais vous retournez pas idiot !

— Je te saurais gré de témoigner d’un peu plus de respect envers ton chef préféré.

— Taisez-vous tous les deux, vous allez nous faire repérer !

— Toi aussi tu t’y mets Wanda ? Je n’ai donc aucune autorité dans cette escouade ?

Maurais considéra le regard assassin de ses deux lieutenants : deux jumelles, belles si tant est que

pouvaient l’être des femmes vivant dans l’insalubrité d’une planque de résistants, sacrément rusées et

capables de tirer un légionnaire à 500 mètres par vent fort. Elles faisaient l’envie de tous les autres chefs

d’escouade. Pour une raison qu’il ignorait, elles avaient décidé de le suivre, lui. Elles lui cassaient la tête à

51


yoann queyla - Le coffre

longueur de journée, toujours à se porter volontaires pour des missions dangereuses. Il luttait avec les

Pieds-Nus depuis 20 ans déjà, n’avait-il pas mérité d’être paresseux ?

— Bon, Wanda, prends ton équipe et fais le tour du pâté. On va le coincer et l’interroger.

Elle s’exécuta sans un mot, entrainant avec elle les trois hommes sous ses ordres. Le capitaine

Maurais se tourna vers Viola, l’autre face de la pièce.

— Retourne sur nos pas avec Mortimer et Corvès. Je prends Raúl, on bloquera l’ouest au cas où il

décide de tenter une percée.

Les rues étaient désertes en cette fin de soirée hivernale. Son escouade s’était soustraite sans mal

aux quelques patrouilles fédérales qui circulaient encore la ville sous la tempête. Il serait bien rentré au

QG se blottir sous sa couverture en écoutant les tirades optimistes du colonel, mais ce gamin pouvait être

un informateur de la Fédération. Il fallait l’appréhender.

Leur plan se déroula sans accroc. Le garçon, un jeune d’une quinzaine d’années, fut acculé dans

une ruelle, pressé contre le mur par les canons des fusils des jumelles. Maurais arriva en trottinant.

L’adolescent tremblait de peur. Repoussant doucement ses lieutenants, le colonel vint se placer devant lui.

— Qui es-tu et pourquoi nous suis-tu ? Il fait froid et je ne suis pas patient, donc soit tu réponds

gentiment aux questions, soit je te laisse entre les mains des deux charmantes demoiselles à mes côtés.

Il imagina le regard que devaient lui jeter ses lieutenants et dut se retenir de rire.

— Je… je m’appelle Félix. Je veux me battre avec vous.

— Nous ne sommes qu’une simple milice d’habitants concernés, nous ne nous battons pas. Rentre

chez toi, gamin. Tes parents vont s’inquiéter.

Il voulut reculer, mais le jeune homme agrippa son bras en répondant.

— Vous mentez, je sais que…

— Lâche-le ou tu prends une balle dans la tempe, gronda Viola.

— Je sais que vous êtes les Pieds-Nus, fit-il en obéissant, je veux me battre avec vous. Mes parents

ne peuvent pas s’inquiéter, ils ont été exécutés. Je dois les venger. Laissez-moi vous rejoindre, je vous en

supplie.

— La vengeance ne t’apportera rien, gamin, répondit le capitaine Maurais.

Puis, en soupirant :

— Mais je ne peux pas me permettre de refuser du sang neuf. Le chef aurait ma peau. Viola, dit-il

en se tournant vers la jumelle à sa droite, c’est toi qui l’as repéré. Il est sous ta tutelle. Apprends-lui les

bases du métier, félicite-le s’il t’écoute, tue-le si tu doutes de sa loyauté.

— Oui mon capitaine.

L’escouade arriva dans un QG en pleine agitation. Leurs camarades couraient dans tous les sens.

Des ordres étaient criés et contredits dans la minute.

— C’est quoi ce bordel ? cria Maurais au soldat le plus proche.

— Évacuation générale, mon capitaine.

— Putain…

Une évacuation générale pouvait signifier deux choses : une attaque imminente sur le QG, ou une

cellule externe compromise. Il se tourna vers ses troupes.

— Lieutenants, vous connaissez le protocole. Je vous retrouverai à la sortie B dans un quart

d’heure.

— Oui mon capitaine ! firent-elles, en chœur.

Maurais leur faisait confiance pour organiser la retraite. Il voulait savoir ce qui se passait. Il se

dirigea vers le bureau du colonel, au centre de la base. Il dut se frayer un chemin à travers le tumulte des

bureaucrates choisissant les papiers à détruire et ceux à conserver.

Le colonel Scheiner se trouvait au fond d’un couloir. Il donnait des ordres, stoïquement. Ceux qui

couraient ralentissaient le pas quand ils passaient devant lui. La scène rappela à Maurais l’image d’un roc

au milieu de vagues déchainées, solide sous l’ouragan.

Un jeune soldat sortit du bureau du colonel, portant un coffre de métal, pliant sous l’effort. Il

manqua de trébucher. Son dos buta le mur, mais il parvint de justesse à rattraper le coffre. Il ne put

52


yoann queyla - Le coffre

cependant étouffer le bruit de sa mésaventure. La salle se fit silencieuse, les coureurs s’étaient arrêtés ;

tous regardaient le colonel. Sa figure paisible vola en éclats.

— Faites attention imbécile ! Vous savez ce que vous transportez ? Si on n’était pas pressé par le

temps… Allez ! Dégagez ! Hors de ma vue !

Le soldat obéit à la hâte, tenant le coffre comme si c’était une couronne de cristal. Sa tête se cogna

sur le cadre d’une porte, mais il n’osa s’arrêter.

— Qu’est-ce que vous regardez tous ? cria le colonel au reste de ses troupes. On doit être parti

dans vingt minutes. Bougez-vous !

Le capitaine Maurais s’approcha de lui, un sourire au coin des lèvres. Le coffre des Pieds-Nus était

légendaire : on disait qu’il contenait la clé de la résistance. Le colonel s’en éloignait rarement et le

protégeait avec une férocité quasi maternelle.

— Capitaine Maurais au rapport mon colonel.

— Ah, Maurais, on n’attendait plus que vous.

— Que se passe-t-il, monsieur ?

— Le groupe de Rob a été compromis. La légion converse sur leur position.

— Merde…

Il ne trouva rien d’autre à dire. Rob était entré dans la résistance un an après lui. Ils se

connaissaient bien. Le colonel remarqua son abattement.

— Réveillez-vous capitaine, nous aurons tout le temps de pleurer nos morts plus tard. L’évacuation

est primordiale.

— Oui monsieur. Pardon monsieur.

— Ce n’est rien. Je sais que vous venez de rentrer de mission, mais votre escouade est la meilleure.

Je veux que vous serviez d’éclaireurs au reste du convoi. Départ dans cinq minutes.

— Bien mon colonel.

Maurais fit mine de partir avant de se rappeler de sa rencontre plus tôt.

— Mon colonel, nous avons trouvé un garçon sur le chemin du retour. Il dit qu’il veut nous

rejoindre. Il m’a eu l’air sincère, et il est trop jeune pour être un espion.

— Refilez-le à Kostas pour le moment, vous pourrez le récupérer une fois qu’on sera installé dans

la nouvelle base.

— Oui monsieur.

Le capitaine s’en alla informer son escouade de leurs ordres. Se faufilant à travers la cohue, il

prononça une prière pour accompagner les morts dans l’au-delà.

— Suis-nous et ferme-la. Si tu nous ralentis, je te bute. Si tu fais trop de bruit, je te bute. Regardemoi

de travers et je te bute. Compris ?

— Euh…

— T’es con ou quoi gamin, c’est pas compliqué. On a trois postes de contrôle à franchir sur la

route et tout un convoi à faire passer. Pour une raison que j’ignore, les patrons ont décidé qu’on te prenait

avec nous. Je sais pas ce qui leur a pris, mais c’est comme ça. Heureusement pour eux, je veille au grain.

Donc au moindre mouvement, je te bute et on n’en parle plus. Tu as compris ?

— Oui…

— Oui qui ?

— Oui… monsieur ?

— Putain je te sens mal toi.

Le sergent lui tourna le dos pour aller gueuler sur un autre soldat. Félix put respirer. Il préférait le

groupe d’avant.

Il n’était pas prêt. Il ne pensait pas qu’on l’aurait envoyé en mission dès le premier jour. Et, dans

ses rêves, les Pieds-Nus se comportaient mieux. On lui donna un uniforme de la légion trop grand pour lui.

Puis on le conduisit sur la banquette arrière d’une voiture. Le sergent se plaça à sa droite, une femme qu’il

ne connaissait pas à sa gauche. Son chef d’escouade, le capitaine Kostas, se trouvait devant, à côté du

chauffeur.

53


yoann queyla - Le coffre

— OK, allons-y, fit le capitaine.

La voiture démarra. À l’extérieur, le vent soufflait à en faire trembler les vitres.

Le début du trajet se déroula sans complication. Les soldats fédéraux levèrent la barrière sans

même vérifier leurs papiers. Vu le temps qu’il faisait, Félix comprit qu’ils voulaient rester au chaud dans

leurs cabines. Il se prit même à espérer. Si tous leurs ennemis étaient aussi laxistes avec leurs ordres, les

rebelles ne pouvaient pas perdre. Leur arrêt devant le troisième et dernier barrage le fit déchanter. Une

dizaine de soldats en sortirent, leurs armes braquées sur les occupants de la voiture de tête. C’est-à-dire la

sienne.

— Halte ! cria l’un d’eux. Sortez du véhicule les mains en l’air.

— Il y a un problème, caporal ?

— Contrôle de routine, mon capitaine. Personne ne nous a signalé qu’un convoi devait passer par

ici.

— Je ne vois pas en quoi ça me regarde. J’aimerais retrouver mon lit avant de me les geler dans

cette voiture de merde. Alors ouvrez cette putain de barrière.

— Mais monsieur, nous dev…

— Vous avez un problème avec l’autorité, caporal ? Je vous ai donné un ordre, il me semble.

Félix observait l’échange avec attention. Le cran du capitaine Kostas l’impressionnait. Il se rendit

soudain compte d’un objet lui pressant les côtes. Il tourna le visage. Ses yeux rencontrèrent ceux du

sergent. Il tenait un pistolet et le pointait sur lui. Dans un murmure, il annonça :

— Si on se fait choper, t’es le premier à partir, gamin.

Félix ne répondit pas. Il fixa le pare-brise, droit devant lui.

La barrière se leva, lentement, et la voiture avança. La pression sur son flanc disparut aussi vite

qu’elle était venue. Félix souffla un grand coup. Il était sauf, pour le moment.

La grêle frappait les montants des fenêtres, assaillait les tuiles de la toiture. Le tambourinement

donnait au QG une ambiance lugubre. Ils n’avaient pas eu à subir un hiver aussi pourri depuis dix ans.

L’année de son recrutement, en fait.

Le caporal Félix Dumarchais se souvint de sa première mission. Oui… monsieur ? Quel idiot il

faisait à l’époque.

La résistance l’avait changé. Il était moins naïf, moins fragile. Moins innocent.

Sous le commandement du capitaine Kostas, puis du capitaine Wanda Carmona, il avait gagné le

respect de ses camarades. Et le colonel voulait le voir, lui, personnellement.

Félix cogna la porte pour annoncer son arrivée. Il attendit. Un cri s’éleva de la pièce.

— Entrez !

Félix tourna la poignée, poussa. Le colonel Scheiner se tenait debout devant son bureau,

contemplant des cartes. Son crâne rasé empêchait ses cheveux blancs de se montrer, mais il ne pouvait

effacer la fatigue de son visage. Le légendaire chef de la résistance vieillissait.

Félix contempla le coffre noir posé dans un coin. Les rumeurs allaient bon train sur ce qu’il

contenait. Certains, les plus anciens, savaient, mais ne disaient rien. Félix mourrait d’envie de donner un

grand coup de crosse sur le cadenas et de regarder à l’intérieur.

— Caporal, dit le colonel sans lever les yeux, vos officiers chantent vos louanges.

Félix reporta son attention sur le vieil homme.

— Je fais mon travail, mon colonel.

— Et vous le faites bien. Asseyez-vous caporal, parlez-moi de la guerre.

Félix obéit, prenant place en face de Scheiner.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, mon colonel ?

— Comment se déroule-t-elle, selon vous ? Soyez franc.

— Nous avons remporté quelques succès mineurs, mais nous ne sommes guère plus qu’un insecte

bruyant pour la Fédération.

Le colonel acquiesça doucement.

54


yoann queyla - Le coffre

— Vous avez raison, bien sûr. Mais ça va changer. Nous montons une nouvelle mission en ce

moment pour faire pencher la balance. Le capitaine Maurais la dirige et vous a choisi pour en faire partie.

Vous prendrez le grade de lieutenant si vous décidez d’accepter. Mais je vous préviens, jeune homme, ce

sera dangereux. Beaucoup n’en reviendront pas.

Félix faillit consentir immédiatement, mais une idée lui traversa l’esprit.

— J’accepterai à une condition.

— Et quelle est-elle ?

— Je veux voir l’intérieur du coffre.

Le colonel esquissa un léger sourire. La respiration de Félix se bloqua dans sa gorge, tant ce sourire

n’avait pas sa place sur le visage ridé de cet homme de guerre. Scheiner remarqua sa réaction. Une

tristesse fugace envahit ses traits. Il se leva.

— Suivez-moi, lieutenant.

Il dévoila une chaine d’argent pendue à son cou. Une clé y était attachée. Le colonel s’agenouilla

devant le coffre. Quelques instants plus tard, le couvercle s’ouvrit. Le vieil homme s’écarta pour laisser

place à son cadet.

Félix s’avança. Son cœur battait la chamade. Il se pencha.

— C’est… c’est tout ?

— Vous vous attendiez à quoi ?

— Je ne sais pas, une arme, des cartes secrètes, n’importe quoi. Mais pas à ça !

Au fond du coffre, une liasse de feuilles. Toutes vierges.

— Passez-les-moi, lieutenant. Faites attention à ne pas les abîmer.

Félix fit ce qu’on lui dit, par réflexe. Il n’en revenait pas. Combien de fois le colonel avait-il

sermonné des soldats qu’il avait surpris en train de critiquer son coffre. Félix l’avait vu accueillir la

nouvelle de la mort d’une escouade entière sans sourciller, mais il suffisait que quelqu’un regarde de

travers le conteneur de métal pour que le vieil homme déchaîne toute sa colère.

— Lieutenant, je vous parle.

— Pardon monsieur.

— Dans l’étagère de gauche, dit-il en désignant une armoire collée contre le mur nord. Il y a une

bouteille. Amenez-la-moi.

Le lieutenant Dumarchais obéit. À l’endroit indiqué se trouvait une petite bouteille en ver. Une

étiquette blanche l’entourait. Il la retourna en quête d’une inscription, en vain. Seule une tête de mort,

dessinée au feutre noir, y figurait.

Il la donna au colonel, qui en ôta le bouchon. Il tira un tissu de sa poche et l’imbiba du liquide

contenu dans la bouteille. Puis il frotta la feuille sur le haut de la pile.

Félix se rapprocha, curieux. Des mots commencèrent à apparaître sur le papier, des noms. Félix en

connaissait plusieurs, des pieds-nus morts au combat. Mais la plupart lui étaient inconnus.

— Je ne comprends pas, monsieur.

— Ces feuilles, lieutenant, représentent la raison d’être de notre mouvement.

Il souleva la pile et retira la page à sa base. Félix remarqua sa couleur jaunâtre, en contraste avec la

blancheur de celle qu’il venait de lire. Avec la plus grande délicatesse, le colonel en frotta le haut avec son

tissu.

Deux noms s’affichèrent aux yeux du jeune homme. Helga Scheiner. Gabriele Scheiner.

— Vous comprenez maintenant, lieutenant ?

— Oui monsieur. Ce sont les noms des morts pour la Résistance.

— Pas seulement. La Fédération est née d’un idéal de paix, une union des peuples d’Europe.

Toutes les personnes sur ces feuilles ont été tuées parce que, quelque part sur le chemin, nos gouvernants

l’ont oublié. Nous nous battons pour leur mémoire.

Le colonel commença à ranger les pages. Les noms dévoilés par le liquide mystérieux

commençaient déjà à s’effacer. Félix posa sa main sur le bras de son supérieur.

— Monsieur, je peux ajouter quelqu’un ?

— Bien sûr lieutenant.

55


yoann queyla - Le coffre

Il produit un stylo étrange d’une autre de ses nombreuses poches et le tendit au jeune homme.

— L’encre disparaitra après quelques secondes.

La main de Félix tremblait. Il se concentra sur sa respiration. Il inspira. Il expira. Puis il écrivit.

Ambre Dumarchais. Jorge Dumarchais.

Quand il eut fini, il rendit le stylo au colonel Scheiner.

— Je peux compter sur vous pour la mission, lieutenant ?

— Oui mon colonel.

Le capitaine Maurais l’attendait à l’extérieur du bureau. Lui aussi avait vieilli, depuis cette nuit où

tout avait commencé.

— Tu viens avec nous, Félix ?

— Oui mon capitaine.

— Tu as écrit quels noms, si ce n’est pas indiscret ?

— Ceux de mes parents. Et vous ?

— Celui de mon fils.

Le lieutenant Dumarchais hocha la tête, distrait. Il se rapprocha de la fenêtre. Le ciel s’était éclairci

pendant son entretien avec le colonel, mais ça ne durerait pas. Une lueur vint traverser la nuit. Une étoile

filante.

— Nous partons demain matin, 5 heures pétantes. À demain lieutenant.

— À demain mon capitaine.

Yoann Queyla

56


Cultistes, par philippe devos

double vie, par julien noël

cartographie de l'hyperzone, par cyril amourette

les enfants des soupirs, par m'isey, echo & fost aragen

les ombres de ton ombre, par pocky dany

la sorcière aux ballerines, par julien noël

57


Philippe Devos

Au fin fond de la vallée les cultistes rassemblés psalmodient leur litanie.

Un chant grave et douloureux qui s'élève vers les cieux en l'honneur des anciens dieux.

De quelles indicibles horreurs ont-ils été les témoins dans leurs rituels païens?

Hommes et femmes délaissés dans les abysses glacées d'une profonde solitude,

Ils viennent à la nuit tombée vénérer les entités tapies dans l'obscurité,

Primordiales déités, masquées sous le sombre voile du vide entre les étoiles.

Dans le secret de leurs âmes ils entretiennent la flamme d'une foi qui les consume.

Invisibles la journée, reclus dans un quotidien dévasté par l'amertume,

Ils sont les douces brebis d'une religion impie qui hors du monde s'assume.

Loin de ce supermarché aux frontières effacées, suffocante société,

Au clair de lune ils survivent, et crachent à l'humanité leur liturgie subversive,

Soufflant de cruelles prières, murmures dans l'obscurité qui s'enfoncent loin sous terre.

58


Julien Noël

La ronde des sorcières

Tourne,

Tourne,

Tourne,

Tourne,

La ronde des sorcières

Tourne sur les bruyères.

-

Guy de Maupassant,

Sabbat (1897).

Strozzi dit avoir vu autour d'un châtaignier [...] un cercle dont la terre était aussi aride que les sables de la Libye, parce que les

sorciers y dansaient et y faisaient le sabbat.

-

Collin de Plancy,

Dictionnaire infernal

(édition de 1863).

Dès ce matin et durant tout le jour,

Notre bailli entend les doléances

Des villageois qui chacun à son tour,

Ayant quitté leurs vaches et leurs censes,

Vont espérer de lui des complaisances.

S'avance alors au devant de la foule

Un vieux fermier ayant les nerfs en boule :

« De vils sorciers m'ont piétiné mon champ ! »

Le bailli dit : « T'as perdu la ciboule »

Mais l'avant-veille, il y dansait, péchant.

59


Cyril Amourette

Rapport de la collecte des données effectuées par l’I.A. de faible intensité n° 56732, référence N.S.A.

#HJRH, portant sur l’entrée « hyperzone ».

À partir de nombreuses sources (blogs, forums, google groups, profils Facebook, emails, GIFs animés

stéganographiés, flux RSS, Reddit, code JavaScript, fichiers robots.txt, commentaires YouTube, etc.), l’I.A.

de faible intensité n° 56732 a tenté d’établir une cartographie des plus précises des occurrences du terme

« hyperzone ».

La masse de données récoltée est considérable. Tout porte à croire que le terme « hyperzone » connaît une

utilisation exponentielle sur les réseaux ces dernières heures.

Hélas, le bruit autour de ce terme ne nous permet pas d’acquérir une vision d’ensemble de ce qu’est — ou

n’est pas — l’hyperzone. Elle reste une notion floue et mouvante. Voici pourquoi nous demandons

l’attribution de fonds illimités afin d’en dresser une carte exhaustive. L’hyperzone peut, hypothétiquement,

devenir notre pire ennemi.

En l’état actuel des données, nous sommes incapables de dire si le domaine sémantique de l’hyperzone

définit un lieu, un groupe, une doctrine, un évènement ou un produit.

L'hyperzone est une banlieue pavillonnaire contrôlée par des enfants sauvages,

L’hyperzone est un cybercafé à shisha de Tanger, que fréquente un des avatars de Bill Lee,

L’hyperzone est un magasin de bricolage survivaliste,

L'hyperzone est un loft du West End où se déroulent des slamming parties,

L’hyperzone est un drone Amazon autonome et psychotique livrant des ouvrages prohibés dans les écoles

maternelles,

L'hyperzone est une ruelle de Coatbridge où des adolescents saouls de Buckfast fomentent un coup d'État,

L’hyperzone est une aire biotique marécageuse servant de zone d'entraînement à des groupes

paramilitaires utilisant les armes et les méthodes des hommes préhistoriques,

L’hyperzone est un dôme expérimental de survie en complète autonomie abandonnée à Oracle, Arizona,

L’hyperzone est dans une usine textile en feu au Bangladesh,

L’hyperzone est une boite de nuit BDSM de Famagouste, située dans un parking souterrain abandonné,

L’hyperzone est une rue ensanglantée de Woolwich,

L’hyperzone est un hôpital militaire du Libéria où des enfants soldats sont soumis à une thérapie

expérimentale consistant au visionnage ininterrompu de Bambi et à un régime hypersucré,

L’hyperzone est l’ensemble des présents possibles,

L’hyperzone est un collectif d’enfants surdoués sous antipsychotiques voulant relancer le programme de

Guerre des Étoiles,

L’hyperzone est une intelligence artificielle de faible intensité de la N.S.A.,

L’hyperzone est une carte sans territoire, l’hyperzone est un groupe décentralisé d’activistes proréalité,

L’hyperzone est un groupe de pirates de l’air aveugles originaire de Turin,

L’hyperzone est un syndicat illégal d’ouvriers dépendant aux méthamphétamines travaillant sur des puits

de gaz de schiste dans le Dakota du Nord,

L’hyperzone est un camp de vacances en Grèce pour bipolaires échangistes,

L’hyperzone est un code JavaScript malicieux redirigeant les internautes vers des sites taiwanais

zoophiles,

L’hyperzone est un homme qui n’a pas dormi depuis 270 heures,

L’hyperzone se trouve entre le 144e et le 145e étage de la Burj Khalifa à Dubaï,

L’hyperzone est un lycéen pacifiste de Columbine,

60


cyril amourette - cartographie de l'hyperzone

L’hyperzone est un navire de croisière en perdition dans la baie du Bengale,

L’hyperzone est une fatwa pro-luddite lancée contre Donna Haraway,

L’hyperzone est un newsgroup concernant la résilience alimentaire, les techniques de thanatopraxie et le

compost organique,

L’hyperzone est une zone de transit pour conteneurs dépressifs à Shenzhen,

L’hyperzone est un immeuble abandonné de Benidorm,

L’hyperzone est un néon accroché à la façade d’un gratte-ciel, traçant des graphies cryptées dans la nuit de

Séoul,

L’hyperzone est un jeu de fiction augmentée pédophile,

L’hyperzone est une épidémie d’actes terroristes en milieu hospitalier,

L’hyperzone est un manifeste pour une libéralisation des biotechnologies DIY,

L’hyperzone est un fleuve pollué dans le nord de l’Inde,

L’hyperzone est une zona nationalista de la banlieue de Rome,

L’hyperzone est un allié de l’Interzone, de ses agents, de ses écrivains,

L’hyperzone est une organisation paramilitaire autrichienne exclusivement constituée de déficients

mentaux,

L’hyperzone est un jeu vidéo sur SNES, retiré de la vente en 1991, provoquant de graves crises d'épilepsie,

L’hyperzone est un médicament pirate traitant les troubles du sommeil, les pertes de contact avec la réalité

et l’insoumission à l’autorité,

L'hyperzone est une camionnette Volkswagen transportant un chargement de cobalt 60 tombé aux mains

des Zetas,

L’hyperzone est une autoroute chypriote bordée de maisons closes russes,

L’hyperzone est le théâtre d’opérations des conflits domestiques à venir,

L’hyperzone est une exégèse en ligne des écrits de Theodore Kaczynski

L’hyperzone est une cave aménagée à Donaustadt,

L’hyperzone est dans les yeux du bâtisseur de catastrophes à Disneyland,

L’hyperzone est un vaisseau fantôme infesté de rats cannibales au large des côtes britanniques,

L'hyperzone est une favela brésilienne survolée par un drone de combat pendant la coupe du monde de

football,

L’hyperzone est le manoir d’une star du rock paranoïaque à Los Angeles,

L'hyperzone est un laboratoire de crystal meth à Albuquerque,

L’hyperzone est un cimetière de robots démineurs en Irak,

L’hyperzone est un manuel d’instruction pour fabriquer une arme à feu avec une imprimante 3D,

L’hyperzone est un affrontement entre hooligans dans un stade de Sao Paolo,

L’hyperzone est une SSII pratiquant des rites vaudou de recrutement,

L’hyperzone est un tumblr d’hentai et de portraits d’immigrants mexicains décapités,

L’hyperzone est un logo apposé sur une pipe en verre de sisa dans les rues du Pirée,

L’hyperzone est un club de lecture dédié à Jean-Joseph Surin,

L’hyperzone est un groupe centralisé de terroristes bisexuels ayant prêtés allégeance à Benny Hill,

L'hyperzone est une armurerie pillée de Rabiya Al-Adawiya,

L’hyperzone est une base de données de tous les délinquants sexuels, incomplète,

L’hyperzone est une maladie auto-immune contractée par les utilisateurs d’une application de rencontres

sexuelles pour téléphone mobile, en Suède,

L’hyperzone est une équipe de e-sport nicaraguayenne dopée,

L’hyperzone est une des régions du désastre localisée dans la banlieue d’Amiens,

L’hyperzone est un ennemi naturel des Anonymous,

L’hyperzone est un laboratoire de biotechnologie à Bâle,

L’hyperzone est une milice survivaliste de Franche-Comté,

L’hyperzone est un pick-up blindé d’un groupe d’autodéfense à Oaxaca,

L’hyperzone est une révolution ouvrière à Guangzhou organisé par un clone du général Ludd,

L’hyperzone est ce qu’il reste de la fiction après la défaite de la réalité,

61


cyril amourette - cartographie de l'hyperzone

L’hyperzone est un centre commercial pris d’assaut par un groupe terroriste à Nairobi,

L’hyperzone est une voie de service abandonnée sur le périphérique orbital de Londres,

L’hyperzone est le bruit blanc dans la technologie omnisciente,

L’hyperzone est une station spatiale indienne à la dérive,

L’hyperzone est une relation sexuelle tarifée entre adultes consentants se déroulant dans la suite 2807 du

Sofitel de Jeddah,

L’hyperzone est une cave aménagée à Cleveland,

L’hyperzone est un enfant indigo élevé à Waco,

L’hyperzone est un glitch d’une VHS d’aérobic soft-porn,

L’hyperzone est une partie des futurs immédiats,

L’hyperzone est le sol d’un tunnel piétonnier recouvert de seringues, en contrebas du Capodimonte à

Naples,

L’hyperzone est un ennemi de l’Interzone, de ses agents, de ses écrivains,

L’hyperzone est un collectif d’acteurs pornographiques somaliens,

L’hyperzone est une recherche google ne donnant aucun résultat,

L’hyperzone est un porte-lame perdu dans le South Bronx en feu des années 80,

L’hyperzone est un club de lecture dédié à Max Stirner,

L’hyperzone est un collectif d’artistes pratiquant des séquestrations sur commande,

L’hyperzone est un réseau social unisexe transitant par Tor,

L’hyperzone est un manuel de biopunk à l’intention des populations adolescentes des favelas,

L’hyperzone est un club de lecture dédié Edward Elmer Smith,

L’hyperzone est une émeute dans un centre commercial de Joburg,

L’hyperzone est ce qu’il reste de la réalité après la défaite de la fiction,

L’hyperzone est un coffre d’une banque du Benelux contenant l’A.D.N. d’une rock-star iranienne décédée,

L’hyperzone est un presbytère de la paisible commune de Ducey,

L’hyperzone est une association à but non lucratif pour la promotion de l’anorexie mentale, le

révisionnisme industriel et le travail du bois, L’hyperzone est une fraternité de vétérans de la troisième

guerre du Golfe dépendant à l’héroïne,

L’hyperzone est une maladie vénérienne, suburbaine et hautement contagieuse,

L’hyperzone est un bulletin météorologique incluant des prédictions eschatologiques précises,

L’hyperzone est une émission de télévision anglaise pour enfants animée par un pédophile,

L’hyperzone est un accident systémique de notre économie mondialisée provoqué par le trading robotisé à

haute fréquence,

L’hyperzone est un garage dans un pavillon de banlieue d’une mégalopole occidentale, équipé d’une

imprimante 3D,

L’hyperzone est un tueur lancé à la poursuite d’Allegra Geller,

L’hyperzone est un accident de la route à la sortie de Lambichl en Carinthie,

L’hyperzone est l’intégralité des passés irrésolus,

L’hyperzone est le treizième pilier du tunnel de l’Alma,

N.B. Il n’est pas à exclure que cette cartographie provienne d’un dysfonctionnement des algorithmes de

l’I.A. de faible intensité n° 56732. Dans ce cas, l’enquête devra se concentrer sur ladite intelligence

artificielle, afin de déterminer si oui ou non, elle est un agent de l’hyperzone. Nous préconisons la

surveillance de l’I.A. de faible intensité n° 56732 par l’I.A. de faible intensité n° 56733, sans que cette

première puisse avoir conscience de la surveillance opérée par cette dernière.

Cyril Amourette

62


1.

M'Isey, Echo & Fost Aragen

Trois doigts jouent sur les cordes aiguës d’une guitare désaccordée, quelques notes frisent. On

devine la mélodie plus qu’on ne l’entend. Mais c’est sans importance, le message est passé. Les larmes

aussi.

Entrez. N’écoutez pas les loups, ces enfants de la nuit . N’écoutez pas les vents.

Entrez, comme nous sommes entrés pour nous protéger de la tempête. La bise hurlait sans discontinuer.

Les nuages défilaient, couraient devant la lune, illuminés par elle en contre-jour. Et la pluie n’avait de

cesse. Le sol était détrempé, la rivière débordait déjà sur les oliviers et les vignes, elle ne tarderait pas à

inonder les plus proches habitations. Le vent gémissait toujours et les murs qui nous cernaient n’en

atténuaient pas l’écho. Il faut dire qu’ils étaient en mauvais état, vieille pierre humide et moisie sur un

squelette de bois rongé par les ans. Le toit n’était pas en meilleure forme. Il fallait zigzaguer pour éviter

les coins où la pluie s’infiltrait, et le vent rugissait entre les brèches et les lézardes. Le sol avait été dallé,

mais la poussière et la boue, le temps aidant, avaient eu le dernier mot. Du lierre envahissait péniblement

un coin de mur, illuminé par instants par le ballet d’éclairs. Des rats avaient élu domicile un peu plus loin.

En remarquant un vieil escalier et une sorte de mezzanine, au-dessus de la porte d’entrée, je

compris que nous étions dans une ancienne église. Rien à voir avec une construction médiévale, en forme

de croix et toute en arcades ; ici il n’y avait aucun pilier et le toit – où ce qu’il en restait – était bas et plat,

un peu comme les chapelles nordiques. Le balcon avait dû contenir un orgue, mais il était vide et

impraticable, plancher et garde-fou rongés par l’usure et les vers. L’escalier circulaire, étroit, menait à un

beffroi dont la cloche, elle aussi, était portée manquante. Malgré le vent, malgré la tempête et les

grincements inquiétants des marches sous nos pas, nous sommes tous montés. Notre présence a affolé des

oiseaux nocturnes et dérangé des chauves-souris, qui se sont enfuies maladroitement sous la pluie. Mal

abrités, nous aussi, de l’intempérie, nous sommes cependant restés là un moment, immobiles, fascinés par

le ciel lointain qui se teintait d’ocre et vermeil. Il avait quelque chose de surnaturel.

Nous mîmes du temps à réaliser que le vent s’était tu, que la pluie avait cessé. Lorsque je me suis

retourné, l’escalier n’existait plus. De même pour le beffroi. À perte de vue, en toute direction, c’était un

désert de cendres et de poussière gris-tombe, d’où émergeaient les formes de cadavres flous, dévorés par

les siècles. Un soupir du vent se fit entendre, soulevant la poussière. Comme un murmure qui

semblait nous souhaiter la bienvenue.

Cela ne faisait aucun doute : nous avions atteint la Mer des Ténèbres.

Je le savais comme si je l’avais toujours su.

Ma quête pouvait débuter.

‘C’est un désert de cendres sèches et froides. C’est le néant à perte de vue. Il n’est aucun vent,

mais la poussière se soulève sous un souffle maudit, hypnotique et dansante comme une brume blasée. Et

dans les artères de cette brume décolorée, sont des cadavres entamés par le rire du faucheur. La pourriture

saisit les narines et embrase les bronches, le silence écrase les tympans et la purulence remue les sens par

sa passive atrocité. L’air blême se saisit des intrus, et leurs yeux s’effacent en linceul virginal ; la route de

l’aveugle se veut connaissance.’ (a)

« Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair,

je tendrai sur vous de la peau, je vous donnerai un Esprit et vous vivrez »

Flash-back.

Elle.

63


m'isey, echo & fost aragen - les enfants des soupirs

‘Bozzetto d’arcades impudiques, mes épaules trônent, là sur ce balcon italien. Haussées vers

l’azur, elles narguent le ciel diaphane et la cité somnolente. Clés de voûte de galbes infants, elles paradent

à qui tendra les yeux, à quelque noctambule ivre, attirant les regards sur ma poitrine satisfaite – comme un

caprice. Dans l’ombre, sur les courbes fluettes de ma chair, sur la peau d’ambre et d’or de mon dos et de

mes fesses, gisent quelques larmes tièdes, souillures d’ivoire au masculin. Bientôt l’aube murmurera ton

prénom éthéré. Tes sens s’animeront, s’alcooliseront. Je ferai de toi ma nouvelle hétaïre, infidèle et sans

remords.’ (b)

Travelling arrière sur la Mer des Ténèbres, infinie, et flash-back, encore.

Lui.

Sur ‘ce piano lourd et froid, que l’ennui désaccorde’ , rythme la douleur lancinante d’un souvenir.

Un simple souvenir que, pourtant, pas un seul instant de vie ne parvient à effacer. Une réminiscence au fer

rouge sur mes yeux, sur ma bouche, sur mon âme, qui tient en un tableau, une unique image : dans une

robe blanche et or aux larges volants, les épaules et la gorge nues, c’est une fée, c’est ma muse peut-être,

mon hétaïre infidèle, qui valse sous l’ondée en un court moment d’extase, cheveux cuivrés détrempés,

pluie et larmes coulant conjointement sur son visage, lèvres entrouvertes sur la vie, sur l’espoir, sur la

brise tiède qui la caresse, qui glisse sous sa robe comme le plus doux des amants.

Noir, mon amour.

Noir.

L’image ne dura pas, bien que son souvenir me hante. La pluie, le blanc et l’or, cédèrent la place au

marbre sépulcral et aux prières contrites. La vie, l’espoir et la brise tiède, s’étaient éteintes conjointement.

Sans raison, sans logique. Sans coupable. Je restai seul, sans fée, sans muse, seul avec cette image tatouée

à même le cœur ; un cœur serré à le faire exploser. Je suffoquai et je suffoque encore aujourd'hui.

Noir, mon amour.

Noir.

2.

« Day by day your image fades,

And your face as an icon,

Will be the key to my kingdom »

Je suis fils des Soupirs.

Loin, bien avant d’atteindre la Mer des Ténèbres,

Nous rencontrons les âmes aux reflets de cobalt,

Les feux follets oubliés des berges de Styx.

Et l’Océanide soupire, comme ses enfants.

Charon lui-même est mort.

Car, dit-on, même les morts meurent à leur heure,

Et l’Enfer lui non plus n’est pas éternel !

Le Prince pleurera-t-il son royaume ?

Ou le royaume pleurera-t-il son Prince ?

Styx, elle, attend en rêvant.

Ces pans de murs délabrés étaient autrefois une église. Ce beffroi surplombait jadis une vallée

animée. Mais le temps et l’espace ont leurs caprices, et par une sombre lubie du Prince – ou de

l’Océanide, qui sait ? – l’édifice se retrouva hors de toute époque, décrépite et mourante, sur

l’emplacement exact d’une porte de l’Enfer. L’écho des prières anciennes se fait parfois entendre, piégé lui

aussi entre deux ères, et quelque démon puéril lui répond en hurlant : « Nous te servons ! Nous te servons

64


m'isey, echo & fost aragen - les enfants des soupirs

! Nous te servons ! »

« Pourtant le silence, ineffable envie… »

Flash-back, encore.

J’écoutais le vent

Quand l’inconnu s’est approché

J’écoutais la pluie

Sans m’abriter

Sans y penser

Quand il m’a parlé.

Il a dit : « belle nuit, n’est-ce pas ? »

Je n’ai pas répondu

Les mots sont sans importance

J’écoutais le vent

Je continuais

Et l’inconnu n’a rien dit d’autre

Il écoutait le vent

Il continuait

Quand la pluie s’est arrêtée

Il a parlé

Il m’a dit : « signe ici »

J’ai signé de mon sang.

Tourment de vie, tourment de sang et de cendres, où erres-tu donc lorsque nos paupières se ferment ?

Autant de soupirs, et tant de prières, ne peuvent rester sans écho. Où es-tu, Qui que Tu sois ?

La mélodie de la guitare désaccordée s’est tue, elle aussi.

Je ne compte plus mes larmes, je ne compte plus les lames…

… Ni leur éclat cinglant, ni la douleur fuyant de mes veines, de mes peines…

« On this winter day, this winter day,

I rest in peace »

Never Live Me !

« Ja, endlich bin ich zu Hause »

J’ai suivi sa voix.

J’ai suivi ses sanglots.

J’ai parcouru la Mer des Ténèbres et en un instant – et pour un instant –, le réel s’est reconstruit.

La brume se dissipe. Le château surplombe une butte cernée de résineux aux teintes de feu et d’or, dans

une région où le souffle froid de l’hiver surprend les âmes trop sensibles. L’édifice s’élève en aiguille, tout

en finesse et en étroitesse. Ses toitures d’ardoise semblent toucher le ciel, ou du moins dépasser les

sommets blancs que l’on aperçoit au loin. Ses murs ivoirins, percés de fenêtres en ogive, soulignés de

tours immaculées et qui paraissent inaccessibles, lui donnent l’aspect d’une dentelle gothique. On y entre

par une porte de bois clair cerclée de dragons en fer forgé, au cœur d’une façade de briques écarlates,

comme si le sang du monde des hommes s’était amoncelé là, incapable de souiller le château lui-même.

On raconte que seuls les esprits défunts peuvent franchir le seuil. Ses occupants seraient des fantômes

évanescents, dont chaque soupir est une plainte et chaque larme d’agonie un diamant. Si l’on tend

l’oreille, pendant les nuits claires du début de l’été, on peut différencier leurs voix de celle de la brise. À

l’unisson et sans répit, elles psalmodient : « Never live me ! »

Et parmi ces voix, la Sienne ! C’est Elle !

65


m'isey, echo & fost aragen - les enfants des soupirs

Je t’ai retrouvée, mon hétaïre, ma fille des Soupirs !

Alors nous franchîmes la Mer des Ténèbres…

« Il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent les uns des autres.

Je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair avait poussé,

et la peau s’était tendue par dessus, mais il n’y avait pas d’Esprit en eux. »

La Mer des Ténèbres n’a ni début ni fin, n’a aucune limite concrète, aucune direction, ni même de

passé ou de futur. Pourtant quelque part dans cette Mer, un genou au sol, se tenait un Ange Noir. Il pleurait

des larmes d’encre, ou plus exactement de sang, de son sang noir comme l’encre la plus profonde. Chaque

larme glissait sur sa peau d’ivoire et laissait une ligne sale sur sa joue, avant de s’écraser sur le sol de

poussière de la Mer des Ténèbres. Elle se dissolvait comme la fumée se dissipe dans l’air, par volutes, par

valses de couleurs et d’opposés. Les larmes de l’Ange Noir polluaient d’une certaine façon la Mer grise de

brume et de poussière née des hommes et des âmes. Il n’y avait aucun son, car les sons n’existent pas dans

la Mer des Ténèbres.

Mais dans nos têtes, une musique amère et lancinante résonnait, comme les accords d’une guitare

au son anormalement saturé, qui pleurerait en accompagnant une soprano triste. C’était le chant des Anges

Noirs, que nous seuls pouvions entendre, puisque nous étions leurs frères, les Enfants des Soupirs.

Elle.

Tout d’abord, on a entendu les loups qui hurlaient. Puis le vent s’est levé, comme pour nous

accueillir d’un timbre particulièrement lugubre. Enfin les mânes se sont mises à chanter, avec leurs voix

d’outre-tombe aussi belles que les murmures d’une amante. Les cloches des villages en ruine, dans la

plaine, ont commencé à accompagner le chœur. Lorsque nous avons atteint la cour du château, parsemée

de blocs de pierre effondrés, habitée par les plus noirs corbeaux, nous avons vu l’ombre translucide de

l’Ange Obscur qui apparaissait. Il pleurait des larmes plus sombres que ses ailes de jais, et lorsqu’il leva

les yeux au ciel nocturne sans étoile, sa longue chevelure d’ébène vola et s’étendit soudain comme les

serpents de la Gorgone. Le chœur des mânes marqua un silence contrit, le vent cessa, et seuls les loups

hurlaient au rythme des carillons lointains.

L’Ange Noir avait besoin de sang. Nous allions lui en offrir.

« Je suis l'homme qui a vu la misère sous la verge de sa fureur.

Il m'a conduit, mené dans les ténèbres, et non dans la lumière. »

Elle, encore.

Soupirs acérés et canines brillant dans la nuit noire, mouvements souples et silencieux, ombres

lourdes laissant un arrière-goût d’amertume ; je suis la Nuit personnifiée, je suis la sorcière, le démon,

l’ange déchu, la bête. En réalité je suis femme, seulement, mais je hante vos rêves, j’accompagne vos

jours dès que le ciel se couvre de nuages. Les soirs d’orage, je suis plus vive que jamais, mon excitation

est aussi palpable que la foudre, lugubre comme le tonnerre.

Qu’attendez-vous ?

Mourir serait si beau.

Mourir m’est impossible.

Douleur.

Mensonges.

Douleur. Éternité.

« La gloire de l’Éternel s’éleva de dessus les chérubins, et se dirigea vers le seuil de la maison ;

la maison fut remplie de la nuée, et le parvis fut rempli de la splendeur de la gloire de l’Éternel. »

66


m'isey, echo & fost aragen - les enfants des soupirs

3.

Elle avait un visage d’enfant, tout en rondeur, avec d’immenses yeux d’un azur profond comme

l’Enfer, cernés d’un khôl qu’elle laissait, volontairement, baver sous son œil gauche. L’idée de

déséquilibre, tel le fil d’un rasoir, était récurrente chez elle. Elle portait toujours deux boucles d’oreilles de

tailles et de coloris différents. Ses cheveux étaient de jais, teints bien sûr, mais elle conservait quelques

mèches châtain, plus longues, sur le côté droit. Pour s’accorder à son style tout en contraste, elle

blanchissait ses lèvres et rehaussait encore l’effet avec un piercing labial en acier noir.

Lorsque ses épaules étaient nues, on distinguait la pointe d’un tatouage qui s’étendait des

omoplates jusqu’aux fesses. Il commençait comme les ailes d’un ange et s’achevait sur des entrelacs,

mélange original de tribal océanien et de courbes celtiques. Ils sont peu nombreux, ceux qui peuvent se

vanter de l’avoir vu entièrement. Elle était envoûtante et elle le savait, mais elle pouvait aussi se rendre

inaccessible. Les fantasmes et les ambitions n’en étaient que plus forts ; elle semblait intouchable. Même

lorsqu’elle s’habillait court, même lorsqu’elle montrait plus de peau qu’elle n’en cachait, une frontière

invisible, un sentiment viscéral, nous séparait d’elle. Cela l’aurait presque rendu inhumaine, si elle ne

souriait pas si sincèrement. Son style marqué ne l’empêchait pas d’être ouverte aux gens et aux idées, ce

qui ne manquait pas de susciter la jalousie ; celle de personnes à l’aspect identique, et qui auraient voulu

qu’elle ne quitte jamais leur tribu. L’enchaîner, pourtant, semblait aussi chimérique que la toucher. Elle

était oiseau de nuit mais ne dormait pas le jour ; elle cultivait la noirceur et adorait le soleil.

Elle, bien sûr. Il y a si longtemps.

La quête et l’errance semblèrent durer quelques jours, mais des siècles s’étaient écoulés sous le

sourire narquois du Prince.

Lorsqu’il le comprit, il hurla, et c’est comme si son cri devait ne jamais cesser. En un instant, les

mânes et les vents soupirèrent de concert et il revit la Porte, la Mer, l’Ange Noir et Elle, Elle ! qui le

nourrissait. Ainsi, lentement, alors que son cri résonnait encore – son écho, aujourd'hui, ne s’est toujours

pas tu –, il ferma les yeux et se mit à oublier. La Quête du Suprême, désormais, serait celle du Vide. Même

ses larmes, lorsqu’elles se mirent à couler, s’effacèrent avant de toucher le sol.

Entropie.

Vacuité.

‘Alors, comme autrefois, je cherche la Princesse du regard. Je cherche l’Ange, et d’autres encore.

Mais je ne trouve personne. Ou plutôt, ceux que je trouve ne sont plus ni ange ni princesse. Seulement des

ombres diffuses et mornes, d’une grossière banalité. Est-ce donc là tout ce que vous êtes devenus ? La

cathédrale et le beffroi tombent toujours plus en ruine, la neige danse toujours en avalant les murmures et

les cris, et l’écho d’accords anciens résonne encore, mais les anges, les princesses, tous ceux qui

saignaient et hurlaient, tous, ont pris la grand-route et marchent désormais au pas.’ (c)

(a) : Dean Venetza : L’ENFANT (1999)

(b) : Echo (et Venetza) : ALIZEE (2000)

(c) : Dean Venetza : RETOUR AUX TERRES NOIRES (2010)

M'Isey, Echo & Fost Aragen

67


Pocky Dany

Ils l'entendaient, lui et sa sœur, des bruissements et murmures, ou leurs crissements de peur.

Il fallait que quelqu'un aille voir, que quelqu'un aille savoir.

« Je surveille, tu jettes un œil. », aussitôt dit, elle s'approcha des feuilles.

Des frissons parcouraient sa peau, mais il en faudrait plus pour revenir au dépôt. Il faisait nuit, et la garde

était endormie, il leur fallait sortir du camp aujourd'hui.

Elle s'embourbait dans le marécage, il n'en voyait rien, observait ce curieux adage, puis décida d'arrêter le

guet, et de la suivre dans cette forêt.

Ils l'entendaient, lui et sa sœur, des bruissements et murmures, ou leurs crissements de peur.

Une sirène retentit, il était passé minuit : La garde s'élargit, ils étaient éblouis par des spots de lumières

crachant de la lave rouge et meurtrière.

Impossible de distinguer quel son les aveuglait, quel chemin ils ne suivaient.

Il leur fallait partir, mais à chaque pas ils semblaient défaillir. La panique d'une détente, l'attaque de

l'attente, ils étaient perdus l'un dans l'ombre, incertains même de leur nombre. Ils étaient cernés par les

doutes, ternis par les cris, étouffés dans leur route, par qui vus ? Par qui pris ?

Ils l'entendaient, lui et sa sœur, des bruissements et murmures, ou leurs crissements de peur.

Dans le noir ils pensaient être seuls, contre le fantôme de leurs angoisses, avec le froid comme linceul...

mais par milliers les ombres de leur ombre surgirent à la surface.

68


Julien Noël

L'autre jour j'ai pu observer

Une sorcière en ballerines

À petits pas déambuler

En balançant sa taille fine.

Comment puis-je ainsi affirmer

Qu'elle avait une double vie,

Que retirée en son grenier

Elle y pratiquait la magie ?

C'est que j'ai sur un tel sujet

Une formidable expertise ;

Ce sont de semblables secrets

Qui ont rendu mes tempes grises...

Or donc cette sorcière-là

Était étrangement chaussée,

Car toute personne à sang froid

Se doit de rester bien chauffée.

Peu le savent mais c'est pourquoi

La plupart enfilent des bottes.

Pour déroger à cette loi,

Elle devait être fort sotte...

Néanmoins elle gambadait

Tout en exposant ses chevilles,

Dont la peau nue ressemblait

À deux statues bien polies.

J'étais vraiment déconcerté ;

Était-ce une nouvelle mode

Reléguant les autres souliers

Au plus profond de la commode ?

Et qu'en est-il de cette loi

Qui veut, depuis la nuit du monde,

Que les sorciers en tout endroit

Jamais tout à fait ne se fondent ?

Pourtant cette jeune Circé

N'arborait rien dans sa tenue

Qui aurait trahi son métier,

Pas plus que si elle allait nue...

69


guillaume Julien Noëldreher - la sorcière - le mangeur aux ballerines

de sons

Aurais-je pu faire une erreur,

Qu'elle soit la pure innocence ?

Et voilà que je me fais peur

À douter de mon expérience...

Mais, si par contre j'ai raison,

Je crains pour les humains de souche :

Pareille dissimulation

Doit cacher un projet bien louche...

Julien Noël

70

More magazines by this user
Similar magazines