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Aguaplano Biblioteca

Marika Piva

Chateaubriand

face aux traditions


Aguaplano/Biblioteca

mmxii


Studi

3


Marika Piva

Chateaubriand

face aux traditions

aguaplano


Couverture : Kenyon Cox, The Sciences, Study for Peacock in Tympanum, SouthWest

Gallery, Decoration for the Library of Congress. Library of Congress Prints and Photographs

Division, Washington D.C.

Propriété littéraire réservée.

isbn/ean: 978-88-97738-19-0

Copyright © 2012 by Aguaplano–Officina del libro, via Nazionale 41, Passignano s.T.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites. Tous droits réservés pour

tous les pays. Conformément aux dispositions de l’accord du 18 décembre 2000 entre

S.I.A.E., A.I.E., S.N.S. et C.N.A., Confartigianato, C.A.S.A., Confcommercio, modifié

par l’accord de novembre 2005, la reproduction payante de livres, pour un usage privé,

n’est autorisée que dans la limite de 15 % de la pagination totale, Art. 69 (4).

www.aguaplano.eu / info@aguaplano.eu


On ne prend pas les mouches avec du vinaigre…

… ni un hippopotame avec un hameçon


Sigles et abréviations

Sauf indication contraire, toutes les références aux textes de Chateaubriand renvoient

aux éditions suivantes :

Congrès de Vérone :

Essai sur la littérature anglaise :

Paris, Delloye, 1838, 2 vol.

Paris, Furne et Gosselin, 1836, 2 vol.

Mot : Mémoires d’outre-tombe, éd. Jean-

Claude Berchet, Deuxième édition revue

et corrigée, Paris, Garnier « La Pochothèque

», 2003-04, 2 vol.

Le sigle Mot sera suivi de l’indication de

tome, livre, chapitre et page.

ŒC :

Œuvres Complètes, Paris, Ladvocat,

1826-31, 28 vol.

Le titre de l’œuvre en question précédera

le sigle ŒC suivi de l’indication de volume

et page.

Vie de Rancé : Seconde édition, Paris, Delloye, 1844.


Chateaubriand face aux traditions

Ouverture

e credo à la base de ces études est que l’art de Chateaubriand

trouve son acmé au carrefour de différentes

L

traditions et que l’orientation qu’il a su exercer sur la littérature

par son originalité est le fruit d’une hybridation qui

tient tant aux sources qu’à l’emploi que l’auteur a su en faire.

Le centre de nos analyses est constitué par les Mémoires d’outretombe,

qui sont, on ne le soulignera jamais assez, une reconstruction

a posteriori de la bio-bibliographie de l’auteur et de ses jugements

historico-politiques et esthético-littéraires, ce qui risque de

fausser la perspective du critique surtout au moment où l’écrivain

appuie ses affirmations de mémorialiste sur des textes antérieurs.

Il faut tout d’abord se méfier des mises au point et des citations de

Chateaubriand qui représentent, dans la plupart des cas, des matériaux

qu’il utilise avec une certaine insouciance envers la précision.

Les mosaïques proposées par l’auteur des Mémoires sont des tentatives

pour recréer, à partir de ses modèles, une nouvelle perspective

d’outre-tombe, définitive et inattaquable, où son point de vue et son

jugement apparaissent inébranlables justement grâce au dépassement

de l’incertitude liée au monde terrestre et à travers l’assimilation

des résultats auxquels sont parvenus ses devanciers. Dans les

Mémoires d’outre-tombe Chateaubriand réinvente sa relation avec

ses sources, les événements historiques et les mouvements littéraires.

Notre perspective ne vise évidemment pas à exclure l’aspect

biographique d’un auteur qui fonde une bonne partie de ses ouvrages

sur l’ambiguïté entre la dimension fictive/narrative et la dimension

réelle/référentielle, surtout là où nous faisons appel à un texte, les

Mémoires, dans lequel la réduction à une unicité est impossible et


8 Chateaubriand face aux traditions

impensable étant donné sa nature intimement hétérogène, discontinue

et bigarrée. Il n’en reste pas moins que nos examens porteront

essentiellement non sur la réalité de la biographie, mais sur la vérité

de l’écriture et sur l’établissement de l’entité en bonne partie mythique

du personnage Chateaubriand et de son univers textuel de la

part de l’auteur Chateaubriand.

Citation et émulation

L’appartenance à la famille des immortels est assurée par des

formes raffinées d’émulation, où l’éthique se mêle indissolublement

à l’esthétique et à la rhétorique dans une hybridation inédite ;

il en est ainsi pour l’assimilation de Montaigne, dont l’esprit est en

quelque sorte fusionné avec les pages de Chateaubriand. Les citations

de Montaigne disséminées dans les œuvres de Chateaubriand

instaurent non seulement un dialogue entre les auteurs, mais aussi

entre les textes successifs de l’enchanteur : si les Mémoires d’outretombe

offrent la concentration et la variété majeures d’emprunts

aux Essais, la continuité est assurée par la répétition de certains

extraits. En même temps, les coupures des citations choisies d’une

œuvre de Chateaubriand à l’autre, les variations du texte de Montaigne

lui-même – notamment l’exclusion des emprunts présents

dans les Essais –, le manque d’attribution de certains extraits semblent

suggérer que les Mémoires offrent une summa de l’art de la citation

prônée par Montaigne. Une perspective ample sur la présence

du nom et de l’œuvre de l’écrivain du xvi e siècle dans l’ensemble des

ouvrages de Chateaubriand permet d’apprécier l’évolution tant du

jugement de ce dernier que de l’influence du premier ; ainsi émerge,

par exemple, un parallèle entre Montaigne et Rousseau à propos du

mythe du bon sauvage. Dans l’article sur le Voyage aux régions équinoxiales

de Humboldt, on peut lire la condamnation de l’utopie de la

bonté naturelle de l’homme préconisée par le philosophe de Genève

et dont le modèle se trouve dans les Essais – jugement négatif qui

revient aussi dans l’Analyse raisonnée de l’histoire de France référé

cette fois-ci aux barbares : « c’est une grande erreur que d’attribuer

l’innocence à l’état sauvage ; tous les appétits de la nature se développent

sans contrôle dans cet état : la civilisation seule enseigne


Ouverture

9

les qualités morales » 1 – ; l’on retrouvera cet éloignement, de façon

différente et avec une distanciation entre les noms de Montaigne et

Rousseau, dans les Mémoires. Le lien entre ces derniers concernant

les différentes approches de la narration du Moi, parallèle suggéré

dans le Génie du Christianisme, est par contre presque totalement

effacé dans les Mémoires d’outre-tombe, évidemment à cause de la

damnatio memoriae bien connue frappant Rousseau qui est conséquemment

associé de préférence à des auteurs par rapport auxquels

Chateaubriand veut prendre ses distances. On peut cependant en

trouver un indice dans un fragment du Livre sur Venise retranché

de la version définitive, où Chateaubriand cite le Journal de voyage

de Montaigne à propos des courtisanes de la Serenissima – patrie de

la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron – et l’introduit

par l’appréciation « Montaigne qui ne cache jamais rien » (Mot, ii,

Appendice ii, p. 1374). Dans ce sens, le parallèle suggéré par Patrizio

Tucci entre deux vulgates touchant la composition des Essais et des

Mémoires d’outre-tombe – celle qui voit une évolution des chapitres

plus impersonnels de la première édition des Essais aux confidences

de la dernière, et l’autre, involutive, de Levaillant qui lit l’histoire des

Mémoires comme un éloignement forcé par les circonstances du moi

intime de l’auteur 2 – serait intéressant à approfondir ; pas en suivant

ces préconceptions, qui n’ont pas raison d’exister comme le démontre

le savant en analysant les corrections manuscrites de l’ancienne quatrième

partie des Mémoires, mais plutôt en étudiant dans le détail les

différentes versions « finales » de cette œuvre en cherchant à établir

si certaines variantes qui se trouvent dans la première édition sont

vraiment la dernière volonté de l’auteur, ce que la critique semble

désormais considérer comme acquis et qui, dans certains cas, nous

semble par contre douteux 3 . Nous allons y revenir.

1

Études historiques, ŒC, vbis, p. 419. À propos de l’article sur Humboldt, Jean-

Marie Roulin souligne opportunément comment l’actualité est inscrite dans la longue

durée grâce à l’insertion de l’ouvrage récemment paru entre ceux de Tacite, Montaigne

et Rousseau, ce qui place le fait du jour « dans une perspective historique large » (« Le

remploi des articles de presse : vers une écriture de l’actualité ? », dans Chateaubriand

réviseur et annotateur de ses œuvres, éd. Patrizio Tucci, Paris, Champion, 2010,

pp. 65-74, p. 70).

2

Patrizio Tucci, « Les corrections autographes dans le manuscrit de 1845 », dans

Chateaubriand réviseur et annotateur de ses œuvres, cit., pp. 155-178, p. 160.

3

Il s’agit donc de s’interroger à nouveau sur des idées désormais préconçues, ce


10 Chateaubriand face aux traditions

Dans l’analyse des extraits tirés de Montaigne, comme ailleurs,

nous avons choisi de citer en entier plusieurs passages assez étendus,

bien qu’ils risquent de rompre la continuité du discours. Une partie

de ces passages est tirée d’ouvrages d’autres auteurs utilisés par Chateaubriand

– cités ou réécrits – et représente donc le texte source

sans lequel il est impossible de comprendre le travail de composition

mis en place par l’écrivain ; une autre partie provient d’œuvres plus

ou moins connues de notre auteur et de versions précédentes par

rapport aux Mémoires qu’on considère aujourd’hui comme définitifs,

textes qui nous offrent un contrepoint intéressant sinon nécessaire

pour l’énonciation ou la confirmation de certaines thèses. Dans

plusieurs cas il nous a paru peu commode pour le lecteur de devoir

se reporter aux éditions de référence pour pouvoir suivre nos déductions.

L’orthographe des extraits respecte toujours celle des éditions

citées.

Sources (dés)avouées

Les sources de Chateaubriand, notamment les textes d’où il tire

ses citations, sont depuis longtemps au centre de nos recherches. Si

notre intérêt porte essentiellement sur l’étalage des extraits mis en

scène par l’auteur, donc sur la fonction de l’emprunt dans l’ouvrage

d’arrivée, l’identification de la source permet de juger les choix stylistiques,

structurels et parfois aussi systématiques de l’enchanteur.

Qui plus est, la présence de nombreuses citations de deuxième main

invite à une certaine cautèle au moment de la théorisation des rapports

existant entre Chateaubriand et les différents écrivains dont les

ouvrages sont insérés textuellement dans sa production. La curiosité

et la variété de ses lectures est hors de question, mais la présence

d’une citation n’est nullement la garantie d’une réelle connaissance

d’une œuvre.

qui a été fait par la dernière édition des Essais (éd. Jean Balsamo, Catherine Magnien-

Simonin et Michel Magnien, Paris, Gallimard « La Pléiade », 2007), qui ne suit pas

l’exemplaire de Bordeaux, depuis longtemps considéré comme l’expression de la dernière

volonté littéraire de Montaigne, mais plutôt l’édition posthume publiée en 1595

par les soins de Marie de Gournay.


Ouverture

11

Le cas de l’Indicateur italien de Valery nous paraît exemplaire, en

ce qu’il permet une analyse classique de la réutilisation « artistique »

de données recueillies par un érudit, en consentant en même temps

un élargissement à la source elle-même, ouvrage dans l’ensemble peu

connu qui, à son tour, cite Chateaubriand et ses ouvrages. Le rapport

entre les deux écrivains et les deux textes devient donc bilatéral et

permet de s’interroger sur un genre apparemment loin de la poétique

de notre auteur, le genre touristique. La dynamique de silences et

hommages qui nous a longuement intéressé lors des recherches pour

notre thèse sur les citations dans les Mémoires d’outre-tombe s’est

donc présentée à nouveau de façon explicite, mais elle reste aussi

à l’arrière-plan dans les autres études, surtout si l’on considère les

difficultés qu’on doit surmonter pour identifier les textes précis d’où

Chateaubriand a tiré ses citations. Si pour les auteurs des siècles précédents

le problème peut être posé par le grand nombre d’éditions

existantes – le cas de Montaigne est exemplaire –, même pour les

contemporains la nouveauté éditoriale n’est pas une garantie de lecture

ponctuelle. Le Choix des poésies originales des troubadours de

Raynouard peut nous offrir des exemples intéressants. La citation

d’un vers original de la comtesse de Die après sa traduction, troisième

citation des troubadours dans les Mémoires d’outre-tombe,

ouvrirait apparemment un scénario connu : Chateaubriand a trouvé

des extraits traduits dans le deuxième tome du Choix et en a déjà

copié une phrase seulement en français – l’emprunt à Bonifaci Calvo

(Mot, ii, xl, 5, p. 899) –, aussi bien qu’une bribe en langue originale

retrouvée grâce aux indications suivant le texte traduit – l’extrait de

Pierre Vidal (Mot, ii, xxxvi, 5, p. 669) 4 . Observons le passage concernant

le texte de la comtesse de Die :

La langue d’Oyl eut Marie de France ; la langue d’Oc la dame de Die, laquelle,

dans son chastel de Vaucluse, se plaignait d’un ami cruel.

« Voudrois connaître, mon gent et bel ami, pourquoi vous m’êtes tant

cruel et tant sauvage »

Per que m’etz vos tan fers, ni tan salvatge

(Mot, ii, xlii, 6, p. 973).

4

Cf. infra, « Le dernier troubadour ? Aux sources du médiévalisme de Chateaubriand

», p. 133, notes 67 et 68.


12 Chateaubriand face aux traditions

Dans le deuxième tome du Choix, on retrouve la traduction de

ces vers de la chanson – la phrase qui nous concerne est la suivante :

« oui, mon beau, mon aimable ami, je veux connaître pourquoi vous

me traitez d’une manière si dure, si barbare ? » 5 – et l’extrait est suivi

de l’indication « Comtesse de Die, p. 22 : A chantar m’er » qui permet

de retrouver l’original dans le tome suivant : « Per que m’etz vos

tan fers ni tan salvatges » (v. 34) 6 . Toutefois, ces vers sont présents

aussi dans le premier tome de l’ouvrage, où ils servent d’exemple à

la grammaire proposée par le savant ; ici, contrairement aux tomes

contenant le véritable Choix, où Raynouard ne recopie que les textes

manuscrits, en note on trouve la traduction. Dans le premier cas ils

illustrent l’usage du -s :

E voill saber, lo mieus bels amics gens,

Per que m’etz vos tan fers e tan salvatges […]*

* […] Et je veux savoir, ô le mien bel ami gent,

Pourquoi m’êtes vous tant cruel et tant sauvage 7 ;

dans le deuxième les auxiliaires :

E vuoill saber, lo mieus bel amics gens,

Per que me ses tan fers ni tan salvatges*

Comtesse de Die : A chantar

J’ai cité ce vers p. 123. La version est différente de celle-ci, que je trouve

dans le ms. de la Bibl. du Roi 7225.

* Et veux savoir, le mieu [sic !] bel ami gentil,

Pourquoi me êtes tant cruel et tant sauvage 8 .

Le vers cité par Chateaubriand correspond à celui du troisième

tome, exception faite pour le –s de « salvatges », mais sa traduction

rappelle beaucoup plus celle du premier tome exemplifiant l’usage

du -s : « mon gent et bel ami » et « tant cruel et tant sauvage » sont

évidemment plus proches de « le mien bel ami gent » et « tant cruel

et tant sauvage » que de « mon beau, mon aimable ami » et « d’une

5

François-Marie de Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours, Paris,

Firmin Didot, 1816-21, 6 vol., ii, p. xlii.

6

Ibid., iii, p. 23.

7

Ibid., i, p. 123.

8

Ibid., i, p. 276.


Ouverture

13

manière si dure, si barbare ». Raynouard lui-même souligne, dans les

toutes premières pages du deuxième tome, que les traductions qu’il

va proposer dans ce volume ne sont pas interlinéaires comme celles

insérées dans la grammaire présentée dans le volume précédent où

il a « porté le scrupule de la fidélité jusqu’à placer constamment le

mot français sous le mot roman ». Dans les extraits traduits, destinés

à faire connaître « l’esprit, le talent, et la grace poétique des

troubadours », par contre, les images et les pensées sont respectées,

mais l’auteur y a ajouté « les couleurs nécessaires pour donner à

la copie une partie de l’éclat de l’original » 9 . Il est pourtant impossible

d’affirmer que Chateaubriand a certainement recopié le vers

et la traduction de leur toute première occurrence dans le Choix,

puisqu’ici le vers original porte « e » au lieu de « ni » outre le même

-s de « salvatges » que l’on retrouve aussi dans le texte transcrit en

son entier au troisième tome. La deuxième occurrence présente dans

la grammaire, qui pourtant correspondrait parfaitement quant aux

vers choisis 10 , offre une version différente en provençal, tandis que la

traduction s’accorde avec celle de Chateaubriand pour la deuxième

partie – « tant cruel et tant sauvage » – mais s’en éloigne pour la première

: « le mieu bel ami gentil » là où notre auteur écrit « mon gent et

bel ami ». Faut-il imaginer une collation des différentes occurrences

de la part de Chateaubriand ou plutôt une traduction de son cru à

partir de l’extrait de Raynouard confronté avec l’original ?

Ailleurs la situation est plus compliquée encore : l’Analyse raisonnée

de l’histoire de France contient le chapitre « Mœurs générales

des xii e , xiii e et xiv e siècles », véritable collage de différentes sources,

où l’on retrouve la seule citation explicitement tirée de Raynouard à

l’intérieur des ouvrages de Chateaubriand :

Les sirvantes, qui n’épargnoient ni les papes, ni les rois, ni les nobles,

ne ménageoient pas plus le clergé que les sermons. « Dis donc, seigneur

9

Ibid., ii, pp. iv-v. Est-il nécessaire de rappeler qu’en introduisant sa traduction

du Paradise Lost de Milton, qui est imprimée avec le texte anglais en regard, Chateaubriand

affirme « La traduction littérale me paraît toujours la meilleure : une traduction

interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu’elle a de

sauvage » (Essai sur la littérature anglaise, i, p. 8) ?

10

Dans les deux autres cas la citation est plus longue, correspondant à une strophe

et à la chanson tout entière.


14 Chateaubriand face aux traditions

évêque, tu ne seras jamais sage qu’on ne t’ait rendu eunuque. – Ah ! faux

clergé, traître, menteur, parjure, débauché ! Saint Pierre n’eut jamais

rentes, ni châteaux, ni domaines ; jamais il ne prononça excommunication.

Il y a des gens d’église qui ne brillent que par leur magnificence

et qui marient à leurs neveux les filles qu’ils ont eu de leur mie. » (Raynouard,

Troubadours.) 11 .

Malheureusement dans le Choix on n’en trouve aucune trace…

En nommant l’histoire d’Aucassin et Nicolette quelques pages

après, Chateaubriand insère une parenthèse regroupant ses

sources – « (Le Grand d’Aussi, Raynouard, Hist. de Phil.-Aug. Capefigue,

etc.) » 12 – qui nous offre une piste : il ne s’agit évidemment pas

de signaler d’une façon précise les sources, mais plutôt d’en tirer un

tableau. En effet la citation que Chateaubriand attribue à Raynouard

est, selon toute apparence, un collage de l’Histoire de Philippe-Auguste

de Capefigue, où ce dernier cite à son tour Raynouard, mais

aussi Millot. Dans le premier tome de son ouvrage, Capefigue cite des

sirventes pour prouver que les troubadours ne respectaient aucune

autorité et on peut y lire « Dis donc, seigneur évêque, tu ne seras jamais

sage qu’on ne t’aie rendu eunuque » ; la note en donne la source :

« Le troubadour Guillaume de Pergodan, ibid., t. ii, p. 125-128 » et la

note précédente renvoie au quatrième tome de Raynouard 13 . La citation

se trouve en réalité dans le deuxième tome du texte de Millot 14 ,

cité deux notes auparavant ! Dans Capefigue on retrouve aussi la

deuxième citation, qui dans le texte de Chateaubriand constitue un

continu, attribuée cette fois de façon incontestable à Millot 15 . Notre

11

Études historiques, ŒC, vbis, pp. 424-25.

12

Ibid., p. 427.

13

Jean-Baptiste Honoré de Capefigue, Histoire de Philippe-Auguste, Paris, Dufey,

1829, 4 vol., i, pp. 14-15.

14

Histoire littéraire des troubadours, contenant leurs vies, les extraits de leurs

pièces, & plusieurs particularités sur les mœurs, les usages, & l’histoire du douzième

& du treizième siècles, Paris, Durand, 1774, 3 vol. ; la citation est insérée dans la partie

consacrée à Guillaume de Bergedan (ii, pp. 125-132) : « Trois sirventes contre l’évêque

d’Urgel sont remplis d’affreuses obscénités. Il lui dit dans un envoi : “ Jamais tu ne

seras sage, qu’on ne t’aie fait eunuque ” » (p. 128).

15

J.-B. Capefigue, Histoire de Philippe-Auguste, cit, i, pp. 41-42, la citation est

plus longue que celle rapportée par Chateaubriand, mais elle commence et finit par

les mêmes mots ; la note renvoie à « Poésies de Bertrand des sires de Marseille, Millot,

t. ii, p. 432, 439 » (p. 42). Dans le texte de ce dernier, la citation se trouve sous la


Ouverture

15

auteur condense et simplifie en se trompant et il ne nomme jamais le

compilateur de l’Histoire littéraire des troubadours qui en 1774 rend

public son travail sur les inédits recueillis par Lacurne de Sainte-Palaye,

objet de culte, ce dernier, pour l’auteur du Génie. S’agit-il d’une

inadvertance de la part de Chateaubriand, ne connaissait-il pas l’ouvrage

de l’abbé Millot, ou faut-il y lire une omission volontaire dont

nous pouvons voir un exemple en analysant les emprunts tirés de

l’Indicateur italien de Valery ? Une confusion semblable, où la source

ne correspond pas à la référence et où il serait simple de remonter

jusqu’au texte originel si la solution la plus vraisemblable n’était celle

de chercher un troisième texte qui contient plusieurs emprunts cités

par Chateaubriand, est exemplifiée par la première citation que le

mémorialiste dit avoir tirée du Mémorial de Sainte-Hélène sur laquelle

nous ne nous attardons pas ici 16 .

Une analyse des autocitations peut aussi révéler un choix précis

de la part de l’auteur et la confrontation des variantes du texte cité

confirme sa volonté de brouiller les pistes. Nous nous référons aux reprises

de la « Lettre à Fontanes » insérées dans les Mémoires d’outretombe

: la Lettre, on le sait, fut publiée dans le Mercure de France

le 3 mars 1804 et reprise vingt-trois ans plus tard dans le Voyage

en Italie, à l’intérieur du tome vii de l’édition Ladvocat des Œuvres

Complètes après la fin du Voyage en Amérique et avant le Voyage

à Clermont (Auvergne). Bien que toutes les citations du Voyage en

Italie insérées dans les Mémoires soient tirées de l’édition de 1827,

Chateaubriand soutient les avoir toutes reprises de la célèbre Lettre

qu’il dit imprimée en 1803. La raison de ce maquillage est à chercher

dans le désir de l’auteur de se poser en découvreur de la campagne

romaine et donc d’avancer sa publication pour pouvoir devancer ses

possibles adversaires ; mais une collations des différentes versions ne

laisse pas de doute quant au texte réellement utilisé 17 :

rubrique Bertrand Carbonel ou Bertrand de Marseille (Histoire littéraire des troubadours,

cit., ii, pp. 432-41) aux pages 439-40 ; Chateaubriand n’a surement pas tiré la

citation de là, puisqu’on y lit « leur commère » au lieu de « leur mie ».

16

Cf. Infra, « Exil et ambigüité du déracinement chez Chateaubriand », pp. 160-61.

17

Cf. Infra, « Les citations touristiques des Mémoires d’outre-tombe », pp. 89-91,

notes 42, 43 et 46.


16 Chateaubriand face aux traditions

S’il [quiconque s’occupe

uniquement de l’étude de

l’antiquité et des arts, ou

quiconque n’a plus de liens

dans la vie] est malheureux,

s’il a mêlé les cendres

de ceux qu’il aima, à tant de

cendres illustres, avec quel

charme ne passera-t-il pas

du sépulcre des Scipions au

tombeau d’un ami vertueux,

du charmant mausolée de

Cecilia Metella au modeste

cercueil d’une femme infortunée

!

(« Lettre sur Rome », Mercure

de France, xv, 3 mars

1804, pp. 485-509, p. 491)

S’il [quiconque s’occupe

uniquement de l’étude de

l’antiquité et des arts, ou

quiconque n’a plus de liens

dans la vie] est malheureux,

s’il a mêlé les cendres

de ceux qu’il aima, à tant

de cendres illustres, avec

quel charme ne passera-til

pas du sépulcre des Scipions

au dernier asile d’un

ami vertueux, du charmant

tombeau de Cecilia Metella

au modeste cercueil d’une

femme infortunée !

(Voyage en Italie, ŒC, vii,

p. 242)

À force de parcourir les solitudes

du Tibre, elles se gravèrent

si bien dans ma mémoire,

que je les reproduisis

assez correctement dans

ma lettre à M. de Fontanes :

« Si l’étranger est malheureux,

disais je ; s’il a mêlé

les cendres qu’il aima à tant

de cendres illustres, avec

quel charme ne passera-t-il

pas du tombeau de Cecilia

Metella au cercueil d’une

femme infortunée ! »

(Mot, i, xv, 7, p. 712)

Savez-vous que je n’ai vu

qu’une seule fois le comte

Alfieri dans ma vie, et devineriez-vous

dans quelle circonstance

? je l’ai vu mettre

dans sa bière. On me dit qu’il

n’étoit presque pas changé.

Sa physionomie me parut

noble et grave ; la mort y

ajoutait sans doute une nouvelle

sévérité ; son cercueil

étant un peu trop court, on

lui inclina la tête sur la poitrine,

ce qui lui fit faire un

mouvement formidable.

(« Lettre sur Rome », Mercure

de France, xv, 3 mars

1804, pp. 485-509, p. 507)

Savez-vous que je n’ai vu

qu’une seule fois le comte Alfiéri

dans ma vie, et devineriez-vous

comment ? Je l’ai

vu mettre dans sa bière : on

me dit qu’il n’étoit presque

pas changé. Sa physionomie

me parut noble et grave ; la

mort y ajoutoit sans doute

une nouvelle sévérité ; le

cercueil étant un peu trop

court, on inclina la tête du

défunt sur sa poitrine, ce qui

lui fit faire un mouvement

formidable.

Voyage en Italie, ŒC, vii,

p. 264

Je rappellerai ici un passage

de ma lettre sur Rome à M.

de Fontanes : « Savez-vous

que je n’ai vu qu’une seule

fois le comte Alfieri dans ma

vie, et devineriez-vous comment

? Je l’ai vu mettre en

bière : on me dit qu’il n’était

presque pas changé ; sa physionomie

me parut noble et

grave ; la mort y ajoutait sans

doute une nouvelle sévérité ;

le cercueil étant un peu trop

court, on inclina la tête du

mort sur sa poitrine, ce qui

lui fit faire un mouvement

formidable »

Mot, ii, xxix, 7, pp. 212-13

- Le lieu est propre à la réflexion

et à la rêverie ; je remonte

dans ma vie passée ;

je sens le poids du présent,

et je cherche à pénétrer mon

avenir. Où serai-je, que ferai-je

et que serai-je dans

vingt ans d’ici ?

(Voyage en Italie en

1827 (ŒC, vii, p. 169)

Je visitai Tivoli le 10 décembre

1803 : à cette époque

je disais dans une narration

qui fut imprimée alors : « Ce

lieu est propre à la réflexion

et à la rêverie ; je remonte

dans ma vie passée ; je

sens le poids du présent, je

cherche à pénétrer mon avenir

: où serai-je, que ferai-je

et que serai-je dans vingt

ans d’ici ? »

(Mot, ii, xxix, 9, p. 218)


Ouverture

17

Tradition(s) et (re)découvertes

Chateaubriand passe pour l’un des initiateurs de la redécouverte

romantique du Moyen Âge et on a appliqué son mythe chevaleresque

à la politique – en soulignant la vertu archaïque et aristocratique inhérente

à la féodalité et en parlant d’une nostalgie rétrograde bien

que consciemment irréalisable –, aussi bien qu’à l’esthétique – en

insistant sur le concept du sublime de l’idéal qui s’inscrit dans le

double registre du romanesque et du tragique pour aboutir à l’impossible

et à l’absolu. On a insisté sur la recherche de complémentarité

et d’intégration qui, dans les descriptions du palais des Mille

et une Nuits qu’est L’Alhambra, ce lieu hors du monde et hors du

temps, trouve une annulation des tensions, ces mêmes tensions qui

d’ailleurs sont à la base de la nouvelle de l’Abencérage. L’étude que

nous menons se concentre, par contre, sur les reflets de cette atmosphère

chevaleresque dans les Mémoires d’outre-tombe et suggère

d’élargir la toile de fond sur laquelle on a placé la composition du

récit en abolissant des définitions à la fois trop rigides et trop floues

qui risquent de créer des cases où, selon les cas, on ne peut rien faire

entrer ou bien placer n’importe quoi. Si les formules « roman mauresque

» et « roman troubadour » offrent évidemment des points de

repère commodes, elles finissent parfois par être utilisées à tort et à

travers. De même, la recherche des aspects originaux dans l’écriture

de Chateaubriand expose à un dangereux manque de perspective : la

centralité de l’amour qui tient au moins autant de place dans la vie

des héros que les prouesses guerrières, à titre d’exemple, est un aspect

typique des romans de matière médiévale du xvii e siècle ; ceux-ci

suivent à leur tour l’exemple du Tasse et on pourrait aussi remonter

jusqu’aux ouvrages de Chrétien de Troyes et à la difficile conciliation

entre la valeur chevaleresque et l’amour exposée dans Erec et Énide

ou Yvain. Arrêtons-nous un instant sur ces ancêtres.

Le Tasse est un auteur incontournable dès qu’on évoque la chevalerie.

Avant tout sa Gerusalemme liberata représente parfaitement

la dialectique entre sentiments et raison, moralité et rhétorique, inspiration

religieuse et classicisme qui sont au centre de la méditation

esthétique du poète de Ferrare, qui se posent en pierre angulaire de

la réflexion littéraire – et notamment épique – de Chateaubriand

et dont on retrouve aussi des traces dans l’Abencérage. Pour l’au-


18 Chateaubriand face aux traditions

teur baroque, qui y réfléchit dans ses Discorsi dell’arte poetica, l’art

doit se rattacher à l’histoire à travers le vraisemblable en restaurant

ainsi – via la poésie – une unité et une synthèse qui rejoignent le

sublime héroïque associant harmoniquement beauté et vertu. Ainsi,

dans un contexte historique mémorable – la première Croisade –,

il recueille la multiplicité des sentiments humains – passion amoureuse

et haine, propensions ascétique et sensuelle, sincérité et fiction,

courage et peur – sur lesquels dominent la grandeur aristocratique et

la pietas religieuse. S’il n’y a pas dans son ouvrage l’invention romanesque

de l’Arioste et la machine narrative complexe de ce dernier,

on y trouve par contre un air parfois lourd de menaces qui dérive de

l’attitude de l’auteur face à sa réalité. Le schéma mis en place par

Chateaubriand est évidemment simplifié et dépouillé, mais dans sa

réduction il ne manque pas de proposer un abrégé de plusieurs de

ces questions. On a vu dans l’Abencérage une réécriture et une variation

de l’épisode du chrétien Tancrède et de la musulmane Clorinde

– qui se conclut avec la mort de l’infidèle après son baptême –,

mais qui plus est, la Gerusalemme liberata est un texte fondamental

pour le Chateaubriand des Martyrs 18 et de l’Itinéraire. Dans ce

dernier texte, la fin du poème du Tasse fournit la toute première

citation – liée au motif du pèlerinage en Terre Sainte – et resurgit

à Jérusalem 19 lorsque Chateaubriand en contemple les monuments

gothiques qui se réduisent à des « mausolées gothiques qui renfermoient

des chevaliers français, des pèlerins devenus rois, des héros

de la Jérusalem délivrée » 20 . La Gerusalemme, on le sait, devient la

protagoniste absolue dans la cinquième partie de l’Itinéraire où elle

dispense l’auteur de donner une nouvelle description de la ville vu

qu’il peut puiser dans les beaux vers du Tasse ; le tableau s’ouvre par

18

Chandler B. Beall (Chateaubriand et le Tasse, Baltimore, The John Hopkins

press, 1934), qui retrace l’influence de l’auteur italien sur Chateaubriand et l’admiration

de ce dernier qui en vieillissant se trouvait de plus en plus de ressemblances avec

le malheureux génie, passe en revue l’utilisation du merveilleux chrétien du Tasse à

l’intérieur du Génie et soutient que dans les Natchez l’imitation du poème des Croisades

est plus intéressante que celle entreprise dans les Martyrs.

19

L’ensemble des citations de cet auteur dans l’Itinéraire se trouve dans Marika

Piva, « Texte et intertexte : les citations de Chateaubriand », dans Le voyage en Orient

de Chateaubriand, éd. Jean-Claude Berchet, Houilles, Manucius, 2006, pp. 153-73,

pp. 156-7.

20

Itinéraire, ŒC, ix, p. 295.


Ouverture

19

un vers du chant iii, 55, « Gerusalemme sovra due colli è posta » et

le hasard veut que Grenade soit à son tour bâtie « sur deux hautes

collines » 21 … si cela ne correspond de fait qu’à une heureuse coïncidence,

elle n’a en tout cas surement pas manqué de frapper l’auteur.

D’autre part, le difficile équilibre entre amour et gloire est illustré

dans l’Abencérage d’un côté par la crainte de Blanca qui pense que

les armes peuvent éloigner son amant – « reste obscur et vis pour

moi. Souvent un chevalier célèbre oublie l’amour pour la renommée

» 22 –, de l’autre par le fait que c’est à travers le duel qu’Aben-Hamet

prouve qu’il est digne de l’amour de sa belle et qu’il se défend du

redoutable mépris du frère de cette dernière ; la mésestime, on le sait,

est une sorte de phobie des chevaliers. Cela nous amène directement

aux sources de la littérature chevaleresque, mais pose aussi le problème

des sources textuelles disponibles à l’époque. En février 1777,

dans la Bibliothèque Universelle des Romans, la classe des romans

de chevalerie passe des Romans de Chevalerie de la Table Ronde en

prose et déjà imprimés, dont on avait rendu compte dans les volumes

précédents, à ceux en vers, encore manuscrits, mais mis à la disposition

du rédacteur par Lacurne de Sainte-Palaye. Si les héros sont

les mêmes, les aventures sont un peu différentes – il y a notamment,

selon le rédacteur, d’« assez grandes différences » entre les romans

en vers du Graal, de Lancelot, de Perceval et leurs versions en prose

connues à l’époque – et l’on trouve aussi de nouveaux personnages,

tels Erec et Énide dont l’histoire est justement la première à être racontée.

Dans l’extrait proposé, Erec est présenté comme un jeune qui

est déjà chevalier grâce à « de grands & beaux exploits » et qui épouse

la belle Énide à la suite de l’énième combat, mais après le mariage

« enivré d’amour & tout entier à Énide, il ne vécut plus que pour elle ;

chaque jour plus enchanté de sa douceur & de sa vertu, & chaque

jour l’aimant davantage, il regardoit comme perdus tous les momens

qu’il ne passoit pas à ses côtés. Bien-tôt ce ne fut plus ce héros dont

le courage bouillant alloit partout chercher la gloire & les combats ;

armes, chevaux, tournois, tout fut oublié » 23 . Dans l’Abencérage, ce

21

Abencérage, ŒC, xvi, p. 206.

22

Ibid., p. 231.

23

Aventures du Chevalier Erec, & de la belle Énide, suivi du Lai d’armes &

d’amours, dans Bibliothèque Universelle des Romans, Paris, Lacombe, février 1777,

pp. 49-86, pp. 51 et 64-65.


20 Chateaubriand face aux traditions

problème du devoir et de l’oubli est central : à Grenade « on sent que

dans ce pays les tendres passions auroient promptement étouffé les

passions héroïques » ; l’Alhambra, que les amants visitent ensemble,

est un « magique édifice ; espèce de cloître de l’amour, retraite mystérieuse

où les rois maures goûtoient tous les plaisirs, et oublioient

tous les devoirs de la vie » ; et surtout, quand Aben-Hamet révèle

son lignage, il admet qu’il y a « un secret que je t’ai caché, ou plutôt

que tu m’avois fait oublier » : il était parti pour venger ses ancêtres 24 .

Selon la Bibliothèque Universelle des Romans, c’est Énide, craignant

qu’on l’accuse « de cette oisiveté honteuse », qui pousse son époux

à repartir à l’aventure, mais sa réaction immédiate est d’inquiétude

et d’affliction : « Qu’ai-je dit, (s’écria-t-elle) j’étois aimée du plus aimable

des hommes, il n’étoit occupé que de mon bonheur ; il va s’exposer

à de nouveaux périls » 25 . Si Erec ne veut pas être arrêté parce

que « je ne peux déférer à des instances contraires à ma gloire & à

mon honneur », Énide « eut bien à se repentir d’avoir réveillé l’ardeur

pour la gloire de son cher Prince » et par la suite sa crainte ne

sera que confirmée par les exploits de son mari qui oublie les risques

qu’il vient de courir et les inquiétudes où il plonge sa femme : il est

« dévoré du désir de la gloire » 26 . Au contraire, Blanca est la cause

involontaire du dangereux duel entre son amant et son frère et elle

ne risque nullement d’être surmontée par le désir de gloire de celui

qui affirme l’aimer plus que la gloire bien que moins que l’honneur ;

des aventures comme celle racontée par Chrétien de Troyes lui sont

de toute façon bien connues. C’est le géant Mabonagrain, obligé de

combattre pour perpétuer l’enchantement qui le fait vivre avec son

épouse, qui révèle à Erec que « les douceurs d’un amour heureux,

tranquille & sans remords, sont bien préférables à celles d’une vie

sans cesse agitée & mise en risque, fut-on sûr d’être toujours victorieux

: le bonheur vaut mieux que la gloire » 27 . La maxime qui conclut

l’histoire est d’Erec lui-même : « dans votre brillante jeunesse, travaillez

pour la gloire & pour mériter l’amour & l’estime des Dames ;

mais quand vous aurez acquis le droit de vivre en paix, jouissez-en

24

Abencérage, ŒC, xvi, pp. 206, 225-26 et 265.

25

Aventures du Chevalier Erec, cit., pp. 65 et 66.

26

Ibid., pp. 76, 67 et 78.

27

Ibid., p. 82.


Ouverture

21

pour votre bonheur, & celui de vos peuples » 28 . Cette morale pourrait

être partagée par Chateaubriand et son héros, mais elle n’appartient

qu’aux siècles héroïques et non aux époques de décadence : tant l’auteur

que le personnage sont les derniers de leur race et n’ont donc

rien à sauvegarder ni à transmettre.

Cette histoire chevaleresque est suivie, dans la Bibliothèque Universelle

des Romans, de trois fabliaux, extraits à leur tour des manuscrits

communiqués par Lacurne de Sainte-Palaye. Le deuxième

est La Mule sans frein où la Dame à la base de l’histoire est « bien vêtue,

mais […] paroissoit assez mal montée » puisque sa monture est

justement une mule ; mais cette mule est en réalité une fée et à son

frein « est attaché le don d’éternelle jeunesse & d’éternelle beauté ;

ces grâces & ces attraits, sans lesquels tout ce que peut posséder

d’ailleurs une femme, n’est rien pour elle » 29 . Bien qu’il puisse évidemment

s’agir d’une autre coïncidence, nous nous demandons si

le changement de la monture de Blanca en mule 30 , où on a vu un

manque d’attention de la part de Chateaubriand envers les poncifs

du style troubadour, ne pourrait par contre pas se rattacher encore

une fois à la tradition chevaleresque et fantastique surtout du moment

que la monture de Blanca l’amène dans la « demeure des Fées »

exactement comme la mule du fabliau amène les chevaliers dans le

château d’une fée. Nous ne pouvons pas nous interdire de proposer

un autre rapprochement suggestif encore qu’aléatoire avec ce fabliau

qui se termine par la conquête de la part de Gauvain de la Demoiselle

à la mule ; cette dernière devient sa mie et possède, grâce au frein

que le chevalier a retrouvé, « la plus parfaite beauté & une éternelle

jeunesse » et le narrateur d’ajouter : « Eut-elle aussi le don d’une

éternelle constance ? Nous nous plaisons à le croire » 31 . La constance

est une vertu qui ne rime pas habituellement avec les charmes d’une

enchanteresse, est-ce que le repli religieux de Blanca après sa séparation

d’Aben-Hamet était la seule solution possible pour assurer

l’éternité de la chimère mise en scène par l’auteur de l’Abencérage ?

28

Ibid., p. 84.

29

La Mule sans frein, dans Bibliothèque Universelle des Romans, cit., pp. 98-112,

pp. 98 et 110.

30

« la fille de don Rodrigue monta sur une haquenée blanche » et « Aben-Hamet

[…] offrit la main à Blanca pour descendre de sa mule » (Abencérage, ŒC, xvi, pp. 224

et 225).

31

La Mule sans frein, cit., p. 112.


22 Chateaubriand face aux traditions

Ultérieure curieuse coïncidence : le troisième fabliau de ce tome de

la Bibliothèque Universelle des Romans – à la base d’un épisode

de l’Arioste et d’un conte et une comédie de La Fontaine – est raccourci

parce que « l’on n’en peut conclure autre chose, sinon que les

femmes qui n’ont rien à se reprocher, sont en bien petit nombre » 32 .

Chateaubriand en décrit une, mais en représentant là explicitement

une élévation idéale.

Il est évident, qu’en raison même des thèmes à la base des romans

chevaleresques qui vont devenir par la suite des clichés, n’importe

quel texte de ce genre a des ressemblances avec l’histoire de l’Abencérage.

Au tome suivant de la Bibliothèque Universelle des Romans

(mars-avril 1777), par exemple, la classe des romans de chevalerie

présente le Roman de la charrette et le Chevalier au lion : dans le

premier, Lancelot, à cause de son amour pour Genièvre, accepte de

monter dans la charrette, voiture ignoble, méprisée et honteuse, et

perd son honneur : il n’est donc plus digne de l’amour de la reine et

doit par conséquent suivre la route la plus dangereuse pour le regagner.

Dans le deuxième, Yvain épouse la veuve du chevalier qu’il a

vaillamment tué, mais la quitte pour rejoindre son Roi, elle lui demande

de revenir avant une année peine la fin de leur liaison et il

lui répond « il s’en faudra plus de onze mois que je sois aussi longtemps

absent de vous » 33 . À la cour du roi Artus on lui reproche de

perdre l’habitude des combats et il part chercher des aventures oubliant

sa promesse : il en deviendra fou – là on retrouve, selon le

rédacteur, le modèle de l’Orlando furioso, mais aussi des Amadis

et du Don Quichotte –, et il lui faudra une intervention magique et

beaucoup de temps pour trouver le bon équilibre entre aventures et

amour et reconquérir sa femme. Si, au contraire, le rendez-vous annuel

est respecté religieusement par Aben-Hamet pendant trois années

consécutives, le dénouement du récit voit une rupture consentie

et accompagnée d’un serment de fidélité éternelle : le héros maure est

déjà un chevalier et un amant accompli pour lequel Chateaubriand

n’envisage pas une réitération infinie, mais plutôt une évolution légendaire.

Il ne faut surtout pas oublier qu’« on n’a jamais su quelle

32

Le court Mantel, dans Bibliothèque Universelle des Romans, cit., pp. 112-115,

pp. 112-13.

33

Chevalier au lion, dans Bibliothèque Universelle des Romans, Paris, Lacombe,

mars-avril 1777, pp. 95-120, p. 104.


Ouverture

23

fut la destinée d’Aben-Hamet » 34 exactement comme la fin de Merlin

est enveloppée de mystère.

On peut élargir à plaisir les exemples de textes où l’on retrouve

des attitudes qui rappellent de près celles de Chateaubriand et de son

époque. Le rapport étroit entre autobiographie et credo politique de

l’auteur, par exemple, n’est évidemment pas une particularité du romantisme

vu que, dans les romans du xvii e siècle, l’actualité politique

ou l’esprit courtisanesque font assez souvent bon marché de la vérité

historique et que, pour nous borner à un seul cas, les critiques à la

cour que l’on retrouve dans Almahide « portent trop la marque de la

rancœur pour ne pas être celles d’un être qui a dû souffrir personnellement

de ce monde qu’il dénigre tant, ce qui est le cas de Georges

de Scudéry, dont les choix politiques lui valurent l’exil de la cour de

1652 à 1663 » 35 . D’autre part, la recherche d’anachronismes est assez

risible dans un récit où l’« Avertissement » de l’auteur déclare qu’« il

faut au moins que le monde chimérique, quand on s’y transpose, nous

dédommage du monde réel » 36 ; le rapport de Chateaubriand avec

l’histoire et le roman historique est abondamment étudié et nous ne

nous y attardons donc pas. Il serait pourtant intéressant de comparer

son attitude envers le Maure représenté en tant que chevalier courtois

plutôt qu’infidèle, avec la perspective d’historiens tel Froissart et

sa représentation de la guerre de Cent-Ans comme un combat entre

deux groupes de chevaliers plus que comme l’affrontement de deux

armées nationales.

éloignement…

Les stances que Fontanes, poète connu lors de leur exil commun

en Angleterre, compose pour consoler Chateaubriand de l’échec des

Martyrs, et que ce dernier cite deux fois dans les Mémoires 37 , font resurgir

de grandes figures de poètes rapprochées par le destin errant

34

Abencérage, ŒC, xvi, p. 269.

35

René Godenne, Les Romans de Mademoiselle de Scudéry, Genève, Droz, 1983,

p. 337.

36

Abencérage, ŒC, xvi, « Avertissement », p. 197.

37

Le premier vers dans Mot, i, xviii, 6, p. 832, la première strophe en entier dans

Mot, ii, xl, 2, p. 879.


24 Chateaubriand face aux traditions

et l’exil, famille qui, dans les Mémoires, sera enrichie d’ultérieures

figures réelles et imaginaires. À l’intérieur de cette longue liste de

textes, sources historiques et littéraires incontournables constituant

une tradition qui met en valeur et fonde l’expérience personnelle, Dix

années d’exil et le Mémorial de Sainte-Hélène sont convoqués en tant

que références en matière d’exil et, dans un paradoxe bien connu,

le malheur et l’exil deviennent une garantie pour la célébrité et la

gloire de l’auteur. En dépassant l’antagonisme sur lequel se dresse

le parallèle que Chateaubriand construit entre lui et les grandes figures

de son époque – aussi bien que des époques passées –, les Mémoires

proposent une appropriation de ces alter-ego et une sorte de

confusion où à la rivalité succède l’affinité propre aux êtres voués à

l’immortalité. Le rapport avec les deux grands exilés de son siècle se

bâtit sur le terrain de la mélancolie : si Chateaubriand a certainement

été frappé par l’analyse du génie mélancolique tracée par Mme de

Staël dans ses ouvrages, Napoléon, quant à lui, est transformé par

l’auteur en un double fantasmatique qu’il situe dans le domaine de la

littérature en le présentant comme un homme qui découvre la vanité

du monde à travers le souvenir mélancolique de l’empire perdu 38 . À

travers une analyse de la présence de ces textes dans les Mémoires,

le thème de l’exil – au centre d’innombrables études qui l’ont examiné

du point de vue historique, littéraire, aussi bien qu’ontologique

et psychanalytique – nous semble émerger comme énième système

architectural et existentiel de Chateaubriand ; ce dernier bâtit son

texte à travers d’autres textes qui lui fournissent les données dont il

a besoin et qui en même temps légitiment sa posture. En reprenant

les images de l’abeille et de l’araignée – l’une symbole de l’activité

généreuse et génératrice du poète, l’autre emblème de la réceptivité

et de la passivité créatrice 39 –, et en opposition à la célèbre figure du

« Grand Paon » proposée par Gracq, nous aimerions suggérer une

autre identification animale, le caméléon : il se camoufle admira-

38

Sur cette thématique voir Bernard Sève, « Chateaubriand, la vanité du monde

et la mélancolie », Romantisme, 23, 1979, pp. 31-42 et Naomi Schor, « Cent ans de

mélancolie », Revue des Sciences Humaines, 147, 1997, pp. 45-62.

39

Marc Fumaroli, qui a consacré une étude à ces images liées à la querelle des

Anciens et des Modernes (« Les abeilles et les araignées », dans Id., La Querelle des

Anciens et des Modernes, Paris, Gallimard, 2001), y revient plusieurs fois dans Chateaubriand.

Poésie et terreur, Paris, Fallois, 2003.


Ouverture

25

blement en changeant de couleur selon la situation à laquelle il doit

s’adapter, mais ne change jamais d’essence.

…et traits d’union

Nous avons évité de tracer a posteriori des lignes communes réunissant

ces études, qui, néanmoins, reviennent parfois sur les mêmes

thématiques et les mêmes passages textuels. En particulier, le sujet

du Moyen Âge, répandu presque uniformément dans les ouvrages de

Chateaubriand bien qu’y jouant des rôles disparates et faisant l’objet

de jugements parfois opposés de la part de l’auteur, aurait permis la

création d’un cadre rassemblant plusieurs des problèmes abordés.

Nous nous limitons à en suggérer deux exemples. L’article « Des

lettres et des gens de lettres », publié dans le tome xxi des Œuvres

Complètes Ladvocat et paru la première fois en mai 1806, que nous

citons pour la relation entre position publique et création littéraire

dans notre étude sur Montaigne, pourrait offrir un bel exemple d’utilisation

des images chevaleresques, puisque la métaphore de la joute

est filée pendant presque deux paragraphes avant que l’auteur ne

change de langage et en vienne au fait :

Un nouvel ennemi vient de descendre dans la lice. C’est un chevalier

béarnois. Chose assez singulière, ce chevalier m’accuse de préjugés gothiques,

et de mépris pour les lettres ! J’avoue que je n’entends pas parler

de sang-froid de chevalerie, et quand il est question de tournois, de défis,

de castilles, de pas d’armes, je me mettrois volontiers comme le seigneur

don Quichotte à courir les champs pour réparer les torts. Je me rends

donc à l’appel de mon adversaire. Cependant, je pourrois refuser de faire

avec lui le coup de lance, puisqu’il n’a pas déclaré son nom, ni haussé la

visière de son casque après le premier assaut ; mais comme il a observé

religieusement les autres lois de la joute, en évitant avec soin de frapper

à la tête et au cœur, je le tiens pour loyal chevalier, et je relève le gant.

Cependant, quel est le sujet de notre querelle ? Allons-nous battre,

comme c’est assez l’usage entre les preux, sans trop savoir pourquoi ?

Je veux bien soutenir que la Dame de mon cœur est incomparablement

plus belle que celle de mon adversaire. Mais si par hasard nous servions

tous deux la même Dame ? C’est en effet notre aventure. Je suis au fond

du même avis, ou plutôt du même amour que le chevalier béarnois, et,


26 Chateaubriand face aux traditions

comme lui, je déclare atteint de félonie quiconque manque de respect

pour les muses 40 .

Cette concentration de mœurs chevaleresques, où les récits contenus

dans les romans du Moyen Âge – et leurs perpétuations dans

les suites, imitations et remaniements qui se succèdent au fil des

siècles – se mêlent sans problème à la figure de don Quichotte comme

ils le feront avec les héros du Tasse et de l’Arioste, servirait bien notre

analyse des clichés médiévaux insérés dans les Aventures du dernier

des Abencérages et dont l’atmosphère glisse dans les passages

des Mémoires qui y sont en quelque manière reliés. Semblablement,

l’analyse de la diffusion du « genre troubadour » et de cette vogue des

origines, diffusée dans l’ancienne société au-delà des cercles des spécialistes

et des érudits, aurait pu permettre l’ouverture d’une parenthèse

à propos du débat sur la dignité du métier d’écrivain pour un

homme de qualité, querelle qui trouve une justification précisément

dans la littérature courtoise et dans l’histoire des troubadours vers la

moitié du xviii e siècle 41 . Cet enchaînement entre le loyalisme politique

et l’enthousiasme poétique, on le sait, est loin d’être accessoire pour

l’histoire de l’émigration.

À ce propos, là où nous nous consacrons aux figures de l’exil, nous

nous bornons à rappeler que les personnages des fictions de Chateaubriand

sont tous des exilés, en évitant des parallèles entre les

situations décrites dans les Mémoires et celles tracées dans les récits,

notamment l’emploi massif de négations et la présence de principes

contrastifs tels que les comparaisons avec les pays mythiques ou disparus

42 ; décalage qui rapproche, encore une fois, la perspective de

l’exilé de celle de l’« écrivain troubadour ». Ces ressemblances stylistiques

n’auraient fait que confirmer la parenté entre l’esprit de

l’émigration et le « genre troubadour » que la critique a déjà exhaus-

40

Mélanges littéraires, ŒC, xxi, pp. 284-85.

41

Cet « argument oblique et assez imprévu » est ébauché par Fernand Baldensperger,

« Le “ genre troubadour ” », dans Id., Études d’histoire littéraire, Genève, Slatkine,

1973, pp. 110-46, pp. 120-23.

42

On peut trouver ces analyses dans la monographie de Sébastien Baudoin, Poétique

du paysage dans l’œuvre de Chateaubriand, Paris, Garnier, 2011. L’étude incontournable

du négatif chez Chateaubriand et de son lien avec l’exil, la nostalgie, la fuite,

la mort et le tombeau reste celle de Jean-Paul Richard, « Chateaubriand et la rêverie

du négatif », Critique, xxii, 226, 1966, pp. 195-214.


Ouverture

27

tivement démontrée. Nous avons également glissé sur le symbole du

tombeau et du monument solitaire dans les œuvres de fiction : on a

fait couler beaucoup d’encre sur le rocher de René et le tombeau anonyme

du dernier Abencérage, évidents antécédents et/ou représentations

fictives des tombes réelles dont Chateaubriand parsème ses

ouvrages et qui ne manquent pas de devenir l’objet de pèlerinages.

La signification symbolique revêt en effet une importance remarquable

dans les ouvrages de Chateaubriand ; pour nous borner à un

autre exemple, la posture du dernier, la catégorie de l’ultime analysée

par Jean-Pierre Richard 43 , n’intéresse pas seulement le thème

du temps qui passe et la survivance des souvenirs des ancêtres, mais

convoque aussi le problème de la fatalité de la résurgence du passé.

Les origines permettent en fait un ancrage dans la tradition, mais

représentent en même temps un poids qui risque de séparer inévitablement

le héros – personnage ou auteur – du monde contemporain

et des gens qui l’habitent. Le sublime, sur lequel la critique revient

souvent, relève exactement de cette contradiction qui rend une vie

heureuse et la réunion des contraires impossibles : les origines représentent

le passé nécessaire et déterminent l’échec inéluctable du

présent, l’auteur ne peut ni ne veut s’en défaire, mais y reconnaît la

cause de ses inachèvements ; il regrette ainsi les temps révolus qui

ont définitivement miné sa possibilité d’appartenir à la contemporanéité.

Cela est évident, bien que nous ne l’ayons pas mis chaque fois

en lumière de façon explicite, dans sa présentation contradictoire de

l’exil ; l’article « De l’Angleterre et des Anglois », par exemple, paru

dans le Mercure en 1801, s’ouvre sur l’affirmation « Si un instinct

sublime n’attachoit pas l’homme à sa patrie, sa condition la plus naturelle

sur la terre seroit celle du voyageur » 44 . Bien que l’auteur synthétise

ici son goût pour les voyages qu’il partage avec son siècle, on

ne peut pas oublier que cet article est le fruit de son Émigration en

Angleterre, son séjour chez les Anglais correspondant à sa période

d’exil ; c’est justement pour servir son Roi et pour être fidèle aux traditions

de sa famille et de sa classe que Chateaubriand fuit sa patrie

dans laquelle il était revenu de son voyage en Amérique afin d’honorer

ces mêmes traditions. Mais cette ambiguïté des origines est pré-

43

Jean-Paul Richard, Paysage de Chateaubriand, Paris, Seuil, 1967.

44

Mélanges littéraires, ŒC, xxi, p. 5.


28 Chateaubriand face aux traditions

sente aussi dans l’intérêt envers le Moyen Âge, et on en retrouve des

traces même dans les citations que Chateaubriand tire de Montaigne.

Grâce à ces dernières transparaît un autre des thèmes privilégiés qui

hantent l’écrivain des Mémoires : le déclin, le vieillissement qui se lie

à des tournures négatives et à des images de décadence soulignant la

permanence des désirs et leur impossibilité. L’écrivain qui a chanté

les « fleurs de ruines » (Mot, i, xx, 2, p. 938), en préférant les génies

malheureux et les époques de décadence, ne manque pas d’associer

ses rêveries à des lieux privilégiés, tels que Venise, et au destin

des grands vaincus de l’histoire, tels que Napoléon, dans la célèbre

conclusion de la « Rêverie au Lido » :

Venise, quand je vous vis, un quart de siècle écoulé, vous étiez sous l’empire

du grand homme, votre oppresseur et le mien ; un île attendait sa

tombe ; une île est la vôtre : vous dormez l’un et l’autre immortels dans

vos Sainte-Hélène. Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent,

à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps

se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments

est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ;

votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent

aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore

mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon

cœur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse

extérieure, à la faire rentrer dans mon sein

(Mot, ii, Appendice ii, pp. 1407-08).

Les liaisons avec l’auteur qui demande à l’amour d’apporter un

réconfort « à ce pauvre homme qui s’en va le grand train vers sa

ruine » 45 et qui affirme que « ma raison est celle mesme que j’avoy

en l’aage plus licencieux » 46 surgissent spontanément, surtout si l’on

considère que dans les mêmes chapitres retranchés du Livre sur Venise,

juste après la phrase qui subsiste dans la version définitive des

Mémoires – « Je respire à l’aise au milieu de la troupe immortelle,

comme un humble voyageur admis aux foyers d’une riche et belle

famille » (Mot, ii, xxxix, 13, p. 861) –, aux citations de Shakespeare

(Othello), Otway (Venice preserved), Montesquieu (Lettres per-

45

Michel de Montaigne, Les Essais, éd. Pierre Villey, Paris, Quadrige/PUF, 1988,

3 vol., iii, 5 « Sur des vers de Virgile », p. 893.

46

Ibid., iii, 2 « Du repentir », p. 815.


Ouverture

29

sanes) et Mme de Staël (Corinne), fait suite une reprise de Montaigne

(Journal de voyage en Italie) qui vient à l’esprit de l’enchanteur au

moment où il évoque les femmes chantées par Rousseau et Byron ;

c’est justement sur un emprunt à ce dernier (le poème “ On this day,

I complete my thirty-six year ”) que se ferme le chapitre dans la version

de 1845 (Mot, ii, Appendice ii, pp. 1373-75).

Ces chimères hantent Chateaubriand qui les évoque chaque

fois que le souvenir de Natalie de Noailles l’assaille : bien que dans

l’« Avertissement » de la première édition de la Vie de Rancé on lise

qu’il n’est pas bon de demeurer dans le monde lorsque « les cheveux

ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des

yeux. Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca,

Cymodocée ; chimères qui ont été chercher ailleurs la jeunesse » 47 ,

l’arrivée du protagoniste à Comminges après un tremblement de

terre est l’occasion pour l’auteur d’ajouter « ce fut de même que j’arrivai

à Grenade en rêvant de chimères, après le bouleversement de la

Vega » 48 . Semblablement, la visite à l’abbaye de Rancé ne permet pas

seulement l’insertion du souvenir de Combourg, mais aussi un autre

parallèle : « Je n’ai rencontré qu’à l’Escurial une pareille absence de

vie : les chefs-d’œuvre de Raphaël se regardaient muets dans les obscures

sacristies : à peine entendait-on la voix d’une femme étrangère

qui passait » 49 .

Versions et variantes

« Il y a des chefs-d’œuvre qui fertilisent leur matière, en font un

carrefour magique, une étoile de routes sans cesse foisonnante de

nouveaux chemins » dit Gracq dans l’« Avant-propos » au Roi pêcheur,

et il continue en ajoutant « Wagner est un magicien noir – c’est

un mancenillier à l’ombre mortelle – des forêts sombres prises à la glu

de la musique il semble que ne puisse plus s’envoler après lui aucun

oiseau » 50 . Les travaux de Levaillant et de Durry, suivis de l’édition

de Berchet, ont eu en quelque sorte l’effet d’une pierre tombale : ils

47

Vie de Rancé, ii, p. xvi.

48

Ibid., p. 79.

49

Ibid., pp. 141-42.

50

Paris, Corti, 1996 [1948], p. 14.


30 Chateaubriand face aux traditions

ont mis le mot fin à l’étude des manuscrits de la version définitive des

Mémoires d’outre-tombe. Dans ces pages on trouvera par contre des

analyses des passages retranchés de la version finale et des variantes

entre les manuscrits et l’édition originale des Mémoires, examens

qui ne visent pas spécialement à une étude stylistique ni génétique,

mais qui cherchent parfois à rouvrir la question de l’établissement

du texte et des choix éditoriaux. Cette attention philologique a été réveillée

lors des recherches que nous avons menées pour notre thèse et

a abouti à notre engagement dans l’équipe qui va s’occuper de ce texte

à l’intérieur de l’édition des Œuvres Complètes pour Champion sous

la direction de Béatrice Didier. Le travail de collation et de confrontation

entre les différents manuscrits et éditions du texte, notamment

de l’ancienne deuxième partie (livres xiii-xxiv) qui nous a été confiée,

a évidemment laissé des traces dans notre approche. Nous espérons

que ces notes ou paragraphes portant sur des cruces philologiques

puissent éclairer l’importance des choix éditoriaux vu qu’ils se placent

non pas dans une introduction ou des notes à une édition, mais à l’intérieur

d’études plus généralement textuelles.

Pour faciliter le lecteur, nous proposons ici un raccourci des événements

complexes au centre de l’édition des Mémoires d’outre-tombe

dont nous nous limitons à rappeler les données essentielles dans les

différentes études. La rédaction de l’œuvre, longue et discontinue,

est complétée en 1841 et le secrétaire Hyacinthe Pilorge en fait une

copie continue, mais, en automne 1844, la Société propriétaire des

Mémoires – qui s’était constituée en 1836 pour aider financièrement

l’auteur – en cède les droits de publication en feuilleton au quotidien

La Presse. L’auteur commence ainsi un travail de relecture de

l’ensemble avec le nouveau secrétaire Daniélo qui numérote chaque

feuille au recto et au verso : il s’agit du manuscrit dit de 1845, composé

de 47 livres plus la conclusion, divisé en quatre parties. Suite

aux lectures faites au cénacle Récamier, le Livre Récamier est réduit à

4 chapitres rattachés au livre précédent, le Livre de Venise est abrégé

de deux tiers et perd son individualité, un autre livre composite disparaît,

les deux livres résumant le Congrès de Vérone sont coupés.

Le manuscrit définitif est pour une part constitué de feuilles prises

au Manuscrit de 1845 et transcrites autrefois par Pilorge, pour une

autre de nouvelles feuilles de la main de Maujard, le secrétaire qui

remplace Daniélo, qui numérote chacune des pages en établissant


Ouverture

31

parallèlement une nouvelle copie continue de l’ancienne quatrième

partie ; cette dernière fut donnée à Mme Récamier qui possédait

aussi une copie du Livre Récamier en son entier. Le résultat de ces

relectures et coupures est un ouvrage se composant de 42 livres sans

division en parties dont on fait établir deux copies qui sont déposées

chez l’éditeur et chez le notaire Cahouet ; cette dernière, dite Manuscrit

notarial ou Manuscrit de 1847, est encore déposée dans la même

étude – aujourd’hui Dufour et associés – et représente la seule copie

complète des Mémoires, reliée par la suite en 10 volumes. Le manuscrit

personnel de Chateaubriand, dit Manuscrit de 1848, qui a servi

à l’impression de la première édition et sur lequel le secrétaire Maujard

aurait transcrit les dernières corrections dictées par l’auteur, a

disparu et il n’en subsiste aujourd’hui que sept livres conservés au

Département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France.

La première édition (Paris, Penaud, 1849-50, 12 vol.) est le résultat

de plusieurs interventions de la part des exécuteurs testamentaires :

on y trouve suppressions de développements, adoucissement de jugements,

censure de goût littéraire, rectifications des citations ou des

dates inexactes, comblement des lacunes de détail, interprétation de

certains passages… L’immixtion la plus célèbre est celle de l’arrangement

du Livre Récamier dû à la nièce de cette dernière – Mme Lenormant

– dans le viii volume, mais une analyse ponctuelle montre que

plusieurs détails qui passent d’une édition à l’autre ne sont pas de

la main de l’auteur 51 . À cause de l’aspect fragmentaire du manuscrit

personnel de Chateaubriand et des preuves des interventions de la

part des exécuteurs testamentaires, chaque différence entre la copie

notariale et l’édition originale en absence de la version ultime pose la

question du texte à suivre. Les éditeurs modernes n’ont pas suivi la

même version aux mêmes endroits, nous allons donc utiliser la dernière

édition des Mémoires d’outre-tombe, celle superbement annotée

par Jean-Claude Berchet, qui nous offre la plus grande variété des

versions et des textes retranchés pour proposer des analyses portant

aussi sur les parties qu’on ne lit pas dans le texte considéré comme

définitif.

51

Nous en avons donné un aperçu partiel en analysant les notes en bas de page ;

cf. Marika Piva, « In nota ai Mémoires d’outre-tombe di Chateaubriand », Critica del

Testo, viii/3, 2005, pp. 985-1030.


32 Chateaubriand face aux traditions

Cela a pour conséquence la possibilité de comparer des états différents

de l’œuvre, ce qui peut confirmer le rôle d’un auteur ou d’une

œuvre citée – c’est le cas de Montaigne – ou bien mettre en lumière

des facettes différentes d’une figure, comme on peut le voir en analysant

les citations de Mme de Staël présentes dans le Livre Récamier

et qui offrent justement une représentation différente de l’auteur par

rapport à l’image qui ressort des Mémoires d’outre-tombe dans leur

version de 1847. De même, la confrontation de différentes versions

d’un même passage peut éclairer des évocations plus ou moins volontairement

obscures, ce qui est évident dans une série de comparaisons

que nous avons menées à propos des passages concernant le

retour de l’Orient par l’Espagne. Dans certains de ces derniers cas,

le problème porte justement sur l’établissement du texte, puisque

l’éditeur comme le lecteur se trouve face à deux versions différentes,

l’une manuscrite mais remontant à 1847, l’autre publiée à partir de

la version définitive du texte mais par des exécuteurs qui n’ont pas

manqué d’intervenir avec une certaine liberté. En examinant les deux

versions de la rentrée d’Orient – qui dans l’édition Penaud propose

un montage du Journal de Julien et d’extraits de l’Itinéraire et qui

dans la copie notariale se limite à un résumé bref mais allusif –, nous

nous sommes bornés à souligner l’accord majeur qui existe entre la

version manuscrite et l’atmosphère chevaleresque qui semble envahir

tous les passages concernant celle qui fut le modèle de Blanca ;

une analyse plus ponctuelle du manuscrit et de la composition des

deux versions, aussi bien que du moment où a eu lieu la substitution

entre les deux, sortirait du cadre de ce volume, mais cette étude

ouvre des perspectives nouvelles sur une question qu’on a classée

apparemment un peu trop vite. Même ailleurs, les deux versions

existantes semblent répondre à des systèmes de composition profondément

différents et la version rejetée ne nous semble pas facilement

classable : il suffit de jeter un coup d’œil aux deux seules citations où

la traduction proposée par Chateaubriand – et non pas tirée d’une

traduction déjà publiée – est en vers, ou suit tout au moins la division

en vers de l’original. Dans les deux cas, un emprunt au Purgatorio de

Dante 52 et à une ode de Byron 53 , les versions manuscrites et l’édition

52

Cf. infra, « Les sources touristiques des Mémoires d’outre-tombe », p. 73 et

note 9.

53

Cf. infra, « Exil et ambiguïté du déracinement chez Chateaubriand », pp. 149-50.


Ouverture

33

originale ne correspondent pas : l’auteur, le secrétaire ou l’éditeur a

évidemment saisi qu’il s’agissait de circonstances qui se détachaient

du système général, qui pour être varié ne manque absolument pas

de cohérence même dans de menus aspects.

Un livre de troisième main

Ce livre se compose d’une profonde réélaboration de quatre

contributions faites à des colloques et à des tables rondes, occasions

dans lesquelles, de façons différentes, nous avons abordé l’analyse

de la position de Chateaubriand par rapport à ce qu’on pourrait en

général appeler des traditions.

À partir du rapport que l’enchanteur établit avec l’auteur, le texte

et la poétique citationnelle des Essais – « Citations en abyme: les

Essais de Montaigne dans les Mémoires d’outre-tombe » –, sujet

traité lors du colloque « Des Essais aux Mémoires : Montaigne et

Chateaubriand » (Paris, 3 avril 2009) et dont une version abrégée est

en cours d’impression dans les « Cahiers de l’Université de Chicago

à Paris », on passe aux dettes livresques et à l’art de l’assemblage qui

émergent lorsqu’on interroge les sources utilisées par Chateaubriand

au moment de la composition de récits de voyages – « Les sources

touristiques des Mémoires d’outre-tombe » –, problèmes que nous

nous sommes posés en occasion de l’« Atelier Chateaubriand » (Vallée-aux-Loups,

4 octobre 2008) et dont nous donnons ici une rédaction

révisée et complétée. De ces examens plus strictement textuels,

la perspective s’élargit en abordant la relation de Chateaubriand avec

des « genres » considérés comme surannés au moment où l’auteur en

publie sa contribution : le genre troubadour et le récit hispano-mauresque

– « Le dernier troubadour ? aux sources du médiévalisme de

Chateaubriand » – ; nous en proposons une version augmentée par

rapport au texte de la communication faite au colloque international

« Chateaubriand et le récit de fiction : héritages, ruptures et postérité

» (Toulouse, 30 mars-1 avril 2011) et qui est en cours d’impression

dans les actes réunissant les interventions de ce colloque et de deux

autres journées d’études. On termine avec la liaison complexe entre

notre auteur et la littérature d’émigration/exil – « Exil et ambiguïté

du déracinement chez Chateaubriand » –, aspect au centre du col-


34 Chateaubriand face aux traditions

loque international « Terra aliena. L’esilio degli intellettuali europei »

(Padoue-Venise, 31 mars-1 avril 2012) à partir duquel nous avons

élaboré une analyse plus spécifique que celle présentée lors de l’exposé

oral visant surtout à un encadrement historico-littéraire. Nous

avons conservé les titres de nos contributions puisque la structure de

base est restée la même en s’ouvrant cependant à d’amples réflexions

et à des analyses inédites qui ne pouvaient pas trouver place dans

le contexte originel, tant pour une question temporelle et spatiale,

que pour les contraintes plus théoriques posées par la thématique du

colloque qui en offrait le cadre. Dans le respect de cette autonomie

originelle, cependant, chaque étude est indépendante même du point

de vue des notes bibliographiques.

Il s’agit donc dans l’ensemble d’un parcours proposant un double

élargissement qui, d’une part, va de l’emprunt textuel à la réélaboration

de thèmes et qui, d’autre part, montre l’attitude de Chateaubriand

par rapport à la tradition passée et face aux publications

de ses contemporains en s’appuyant sur des recherches désormais

classiques et en ouvrant de nouvelles pistes d’approfondissement.


Table des matières

Chateaubriand face aux traditions. Ouverture 7

Citation et émulation, p. 8 ; Sources (dés)avouées, p. 10 ; Tradition(s) et (re)découvertes,

p. 17 ; éloignement…, p. 23 ; …et traits d’union, p. 25 ; Versions et variantes,

p. 29 ; Un livre de troisième main, p. 33.

Citations en abyme :

les Essais de Montaigne dans les Mémoires d’outre-tombe 35

Le nom de Montaigne, p. 37 ; Les citations de Montaigne, p. 41 ; Les citations

répétées, p. 46 ; Les citations entre les citations, p. 54 ; Les citations en abyme,

p. 62 ; « Et, qui ne peut prester, qu’il se defende d’emprunter », p. 66.

Les sources touristiques des Mémoires d’outre-tombe 69

L’Indicateur italien et les Mémoires d’outre-tombe, p. 70 ; Chateaubriand chez

Valery, p. 77 ; Sources avouées et sources cachées, p. 84.

Le dernier troubadour ?

Aux sources du médiévalisme de Chateaubriand 99

Un roman d’amour, p. 101 ; Un roman mauresque, p. 112 ; Un roman troubadour,

p. 121 ; Un roman, p. 128.

Exil et ambiguïté du déracinement chez Chateaubriand 135

Nomadisme, indépendance, inquiétude, p. 135 ; émigration et expatriation,

p. 137 ; L’exil en Angleterre et la naissance de l’écrivain, p. 140 ; Figures de l’exil,

p. 142 ; Lieux d’exil réels et livresques, p. 146 ; Mme de Staël, Napoléon et les représentations

de l’exil, p. 151.

* * *

Index des noms 165

Index des titres 171


isbn/ean

aguaplano.eu

9 788897 738190

euro 16,00

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