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Think magazine - Base de connaissance AEGE

THINK MAGAZINE

Douzième numéro

Au lendemain d’une échéance électorale, force est de constater que le débat d’idées sur des

questions sociétales a pris une place quasiment aussi importante que les pures propositions

programmatiques. La vive polémique du débat sur l’identité nationale aura sans nul doute animé le jeu

des dynamiques politiques en lice pour l’élection.

Mots clés

Think tank, OFTT, Observatoire français des think tanks, Argentine, Fédération Française du

Droit Humain, ONG, Think magazine

03/2010

Auteur :

Observatoire français des think tanks

http://www.oftt.eu

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Horizons

Les think tanks en Argentine

Entretiens

Michel Payen et Donald Abelson


Editorial

Au lendemain d’une échéance électorale, force est de constater que le débat d’idées

sur des questions sociétales a pris une place quasiment aussi importante que les pures

propositions programmatiques. La vive polémique du débat sur l’identité nationale

aura sans nul doute animé le jeu des dynamiques politiques en lice pour l’élection.

Dans une autre mesure le vrai / faux débat sur la diffusion d’un programme télévisé

dédié à l’environnement la veille du scrutin aura, sinon élevé le débat, du moins

souligné encore une fois, si cela était nécessaire, l’imbrication intime et grandissante

entre programmes politiques, réformes nationales et questions de société. Quels sont

alors le rôle et la place des think tanks dans ce jeu à multiples bandes ? Qu’en est-il

de leur positionnement sur des questions traditionnellement appelées « de société »

quand celles-ci sont érigées en débats nationaux et politiques, prémices de nouvelles

politiques publiques ? Ces questions entrent-elles pour autant dans leur objet de

recherche, d’analyse, voire de proposition ? C’est la question que nous nous poserons

en entrée de ce douzième numéro de Think, mais c’est aussi une de celle qui anime la

réflexion plus globale que notre Observatoire mène en ce moment quand il continue

d’évaluer sa propre production, sa pertinence et sa cohérence à l’égard de son travail

d’observation.

C’est pourquoi nous travaillons en ce moment à une refonte de notre magazine. Dès

son prochain numéro, Think se présentera sous un jour nouveau, toujours plus proche

de l’actualité des think tanks, mais également de ces thématiques limitrophes : débats

de société, économie et environnement. Nous laisserons toujours une place importante

à l’échange avec des acteurs du monde de la production d’idées, et veillerons à ouvrir

notre observation à d’autres horizons.

D’ici là, nous vous remercions encore une fois de votre fidélité, et vous souhaitons une

bonne lecture.

Emilie Johann

Rédactrice en chef

THINK n°12 - Mars 2010 p. 2


Sommaire

Notre époque p. 4

Associations et ONG, acteurs de la pensée sociétale

Entretiens p. 6

Michel Payen p. 6

Donald Abelson p. 10

Horizons p. 14

Les think tanks en Argentine

Chroniques p. 18

Parcours d'une idée : Le service civique - par Amaury Bessard

THINK n°12 - Mars 2010 p. 3


Associations et ONG,

acteurs de la pensée sociétale.

S

i les think tanks traditionnels

dominent largement la

production d'idées et la

prescription de politiques

publiques en matière de relations

internationales, d’économie ou

d’organisation du travail, ce n'est pas

le cas lorsque l'on aborde ce qu'il

convient d'appeler les questions de

société. Laïcité, droit au mariage

et à l'adoption pour les couples

homosexuels, urbanisme ou écologie

(hors politique énergétique) ne

trouvent traditionnellement pas

ou peu d'écho dans les travaux des

organismes de recherches. Pourtant,

leur place augmente considérablement

dans la sphère publique. Radio,

particulier dans la notion d'influence. En

effet, ils sont les seuls acteurs majeurs de

prescription en matière de thématiques

sociétales. Pourtant, ce rapprochement

ne doit pas faire oublier les différences

majeures qui peuvent exister entre think

tanks et associations. Si les premiers sont

marqués idéologiquement et clairement

positionnés sur l'échiquier politique, leur

champ d'étude n'est pas des plus limités

: relations internationales, économie… les

thématiques sont larges et disparates.

Dans le cas des seconds, au contraire,

c'est le choix de la thématique qui définit

l'organisation avant son positionnement

politique, à tel point qu'il oriente, le cas

échéant, la recherche produite : il ne

s'agira pas de déterminer la réponse à une

font partie de l'audience recherchée mais

le grand public est lui aussi concerné

par une majorité d'actions. La raison en

est simple : non seulement associations

et ONG visent l'évolution, voire le

changement radical, d'une politique mais

elles cherchent également une large

adhésion du grand public à leurs valeurs.

C'est la modification des attitudes, au

sens psychologique, de la population tout

autant que l'orientation politique qui sont

recherchées. Les associations se placent

sur le terrain des valeurs avant d'être sur

celui de l'action. Ainsi, une association

revendiquant la fin des discriminations

à l'encontre des couples homosexuels

ne cherchera pas seulement à permettre

le vote de nouvelles lois (même si les

« Non seulement associations et ONG visent l’évolution, voire

le changement radical d’une politique, mais elles cherchent

également une large adhésion du grand public à leurs valeurs. »

télé, newsmagazines, les médias

se succèdent pour couvrir l'un ou

l'autre de ces sujets. Les politiques

ne sont pas en reste et réagissent

souvent fortement à l'actualité sur ces

thématiques, avec parfois un manque de

recul dommageable pour les premiers

concernés.

Pour autant, l'absence des think tanks de

ces thématiques ne signifie pas qu'elles sont

laissées à l'abandon. D'autres organismes

se sont imposés depuis une quarantaine

d'années sur les sujets de société au

sens large. Associations ou ONG, ces

organismes sont nombreux, disparates

et hétérogènes. Ils se rapprochent par

certains aspects des think tanks, en

problématique particulière dans un cadre

idéologique donné mais bien de démontrer

le bien-fondé d'une revendication, celleci

venant en amont de la recherche

lorsqu'elle a lieu.

Production de valeurs

La conséquence de cette différence

fondamentale se retrouve logiquement dans

l'objectif final des actions de promotion et

d'influence des associations et ONG par

rapport aux think tanks. Si ces derniers

agissent avant tout auprès du personnel

politique afin d'obtenir une orientation

stratégique, avec des conséquences

législatives s'il y a lieu, les premiers visent

un public beaucoup plus large. Certes, les

élus et responsables locaux et nationaux

problématiques soulevées s'y prêtent)

mais surtout à obtenir un changement

de mentalité, une nouvelle attitude de

chacun, pour que la population soutienne

cette cause.

Le mode d'action choisi démontre en

général largement cet objectif. Loin de

résumer leur mode opératoire à du simple

lobbying, la plupart des associations

mettent en œuvre de larges opérations

de communication et de promotion, voire

d'influence. Elles utilisent les différents

champs de la communication moderne,

de la publicité pour les plus fortunées, au

webmarketing ou aux relations presse.

Les événements organisés sont conçus

pour toucher une large audience et attirer

l'attention des médias.

Notre Époque par Romaric Bullier

THINK n°12 - Mars 2010 p. 4


Associations et ONG,

acteurs de la pensée sociétale.

Des valeurs différentes donnent des

actions différentes

L'hétérogénéité de la sphère associative

se retrouve dans les modes opératoires

choisis par la multitude d'organisations

qui la composent. Le premier élément

de discrimination est stratégique, en

fonction de l'objectif final : promotion ou

dénonciation. Si la Marche des fiertés de

l'inter-LGBT vise à promouvoir l'égalité des

droits pour les couples homosexuels, la

mise sous cellophane de militants de PETA

s'inscrit clairement dans la dénonciation

de la consommation de viande animale

et des méthodes d'abattage. Si certaines

associations sont très claires dans le

choix entre promotion et dénonciation

(les associations dénonçant l'adoption

par des couples homosexuels ne font

pas, même indirectement, la promotion de

l'adoption par les couples hétérosexuels),

fourrure), voire empruntes d'une violence

symbolique, comme l'entrée en force des

militants de Greenpeace dans l'hémicycle.

Ce dernier exemple est par ailleurs

significatif de l'ambivalence des objectifs

en fonction des cibles visées. Alors que

cet événement a suscité une vive réaction

du public il est moins sûr qu'il ait influencé

les politiques dans leur implication dans la

conférence de Copenhague.

La recherche comme outil d'influence

Cette ambigüité dans la finalité des actions

se retrouve également dans le rapport des

organisations militantes à la recherche

scientifique. Il est rare en effet qu'une

association, ou même une ONG, possède

son propre organisme de recherche,

préférant la plupart du temps s'en

remettre aux publications indépendantes.

En France, les associations dénonçant les

été effectuées sur le sujet, sur divers plans

(psychologique, sociologique, éducatif,

etc.). Ces mêmes recherches ont été

largement publiées et mise en avant par

l'APGL.

Les associations participent donc à un

double phénomène. Dans un premier

temps, en prenant la défense d'une

cause, elles suscitent un engouement de

la communauté scientifique pour un sujet.

Dans un deuxième temps, cette recherche,

qui n’aura pas été déterminante dans la

mise en place de leur postulat de départ

devient un outil d'influence au service de la

cause défendue. Avec le temps, la plupart

des associations et ONG tendent à se

professionnaliser. Elles participent à des

travaux de recherche, voire, pour les plus

fortunées, elles intègrent en leur sein les

structures leur permettant d'approfondir

les connaissances sur les sujets qu'elles

« Si certaines associations sont très claires dans le choix entre

promotion et dénonciation, d’autres agissent indifféremment

selon l’un ou l’autre des positionnements. »

d'autres agissent indifféremment selon

l'un ou l'autre des positionnements. C'est

le cas d'une ONG telle que Greenpeace

qui, autour d'une thématique générale, la

défense de l'environnement, promeut ou

dénonce des comportements.

Fort logiquement, ce positionnement

donne lieu à des actions très différentes.

Si c'est au sein des actions de promotions

que se voit le plus un parallèle avec

les moyens des think tanks (lobbying,

conférences, etc.), les associations et

ONG n'ont que peu de limites (du moins

dans la communication) lorsqu'il s'agit de

défendre leur cause. Ainsi, il n'est pas rare

d'assister à des campagnes volontairement

choquantes (par exemple, les vidéos

des conditions d'abattage d'animaux à

conditions de vie des populations les plus

pauvres fournissent peu de chiffres mais

citent largement les travaux d'organismes

privés (Observatoire des inégalités)

ou publics (INSEE). Cette absence de

structure interne est compréhensible en

gardant à l'esprit la raison d'être d'une

association : il ne s'agit pas de proposer

une nouvelle politique publique mais bien

de défendre un point de vue fort, avant

même la mise en place de recherches

spécifiques. Ainsi l'Association des Parents

Gays et Lesbiens a-t-elle commencé

son action à une époque où il n'existait

aucune recherche scientifique soutenant

(ou s'opposant à) sa démarche en faveur

d'une législation sur l'homoparentalité.

Depuis, de nombreuses recherches ont

défendent. Paradoxalement, la prise de

position partisane des associations, bien

que motivante pour la défense d'une

cause, peut parfois jouer un rôle contreproductif

en matière de recherche.

L'objectivité scientifique ne faisant pas

bon ménage avec militantisme, il est

rare de voir une recherche soutenue par

une association sans que l'objection de

parti pris ne soit agitée par un opposant.

L’enjeu d’avenir pour les organismes

impliqués dans l’étude et la promotion de

politiques publiques en matière de sujets

de société peut être de dépassionner

certains débats, voire de repenser leur

forme pour renforcer leur crédibilité, à la

manière des think tanks traditionnels.

Notre Époque par Romaric Bullier

THINK n°12 - Mars 2010 p. 5


Michel Payen

Entretien mené par Amaury Bessard.

Michel Payen est le président du Conseil National de la Fédération Française du Droit

Humain (www.droithumain-france.org), l’une des plus importantes obédiences de la francmaçonnerie

en France. Il exerce la fonction de proviseur adjoint au Lycée Janson de Sailly

à Paris.

photos : d.r.

Amaury Bessard : Pourriez-vous nous présenter votre

organisation et ce qui la caractérise au sein de la francmaçonnerie

française ?

Michel Payen : Le Droit Humain est une branche de la

Franc-maçonnerie tout à fait spécifique. Notre obédience

a vu le jour en 1893 après un long travail et de nombreux

essais insistants pour que la franc-maçonnerie de l’époque

reçoive les femmes. Même

s’il existait tout de même

des loges féminines de type

sociétés de salon appelées

« loges d’adoption », les

femmes n’étaient pas

reconnues comme des

francs-maçons à part

entière.

Après de nombreuses

tentatives donc, une loge

de la commune du Pecq

décide toutefois d’initier

une femme du nom de

Maria Deraismes. Cette

femme dirigeait un journal

en Seine et Oise et fut l’une

des figures d’un féminisme

intellectuel engagé. Elle

organisa et anima de

nombreuses conférences sur l’égalité hommes / femmes,

un engagement d’avant-garde à l’époque pouvant être

considéré comme un véritable combat politique reposant

sur de fortes convictions républicaines.

Mais cette initiation posait problème au monde francmaçon.

Il eut alors une division au sein même de la loge

dans laquelle elle avait été initiée. Elle fut alors soutenue

par le Dr Georges Martin et s’associat très rapidement à lui

pour créer en 1893 « la grande loge symbolique écossaise

le Droit Humain » qui évolua en « Ordre Maçonnique Mixte

International le Droit Humain ».

« Il nous faut saisir

AB : Au regard de cette spécificité de la mixité, qui génère

un vrai clivage au sein des francs-maçons, quelles sont

vos relations avec les deux autres grandes obédiences

en France que sont le Grand Orient de France et la

Grande Loge Nationale Française ?

MP : Bien que nous

reconnaissions la GLNF,

l’inverse n’est pas vrai et

nous ne sommes pas reçus

dans ses loges. Concernant

le Grand Orient, nous nous

situons dans une vision

maçonnique proche, c'està-dire

adogmatique. Le

Grand Orient de France

reçoit nos sœurs pour le

temps de la tenue sans

toutefois les initier. A mes

yeux, la mixité s’inscrit

progressivement dans le

monde maçonnique. Les

fondateurs du Droit Humain

ont mené un combat

engagé social et politique.

Nous poursuivons à notre

façon l’engagement de nos

fondateurs vis-à-vis de la société et de son évolution.

l’ordonnancement des éléments entre

eux, analyser leurs interactions,

leur interpénétration. Pour nous,

le tissu de l’univers est un tissu

continu dans lequel nous devons

rechercher et comprendre

les relations. »

AB : Est-ce cet engagement initial à l’égard de la société

qui a construit votre projet intellectuel ?

MP : Le projet de la franc-maçonnerie est le progrès de

l’humanité. Au Droit Humain, nous nous efforçons de

travailler à la construction d’une société libre et unie par

la fraternité. Nous recherchons comment nous pourrions

faire progresser la société en commençant par nousmêmes.

Le progrès sur soi constitue ainsi un passage

obligé. Nous pensons simplement que pour que la société

Entretiens

THINK n°12 - Mars 2010 p. 6


Entretiens Michel Payen

dans laquelle nous vivons aille mieux, nous devons nous

interroger sur notre place en son sein, notre comportement

en tant qu’individu et en tant que citoyen. Finalement, notre

raisonnement est très simple : en tant que personne, que

puis-je faire ?

avec la réalité. Nous devons nous former pour défendre nos

valeurs et la représentation que nous construisons de la

société dans laquelle nous désirons vivre. En ce sens, nous

pouvons affirmer que nous sommes un laboratoire d’idées

pour la société dans laquelle nous vivons.

AB : Partant de cette posture très « socratique » de

connaissance de soi, pensez-vous vraiment que le

changement collectif ne peut être initié qu’à partir de

l’échelle individuelle ?

MP : Vous avez raison, mais si nous ne nous donnons pas

un temps de réflexion sur nous-mêmes pour savoir comment

faire de soi un acteur utile

et productif à la société, les

choses ne prendront pas

naturellement. Le changement

global repose donc en partie

sur l’individu, c’est évident

mais pas uniquement. Il existe

d’ailleurs chez les francsmaçons

une démarche de

réflexion qui s’appuie sur une

approche dialectique. Notre

symbolique triangulaire en est

l’une des illustrations. Nous

partons d’une base duale

(ou dialectique) où il existe

des positions différentes

voire conflictuelles. Notre

but ensuite est d’ouvrir notre

champ de réflexion et de

pensée pour dépasser ce conflit initial et atteindre une

nouvelle position. Cette nouvelle position permet ainsi de

transcender nos raisonnements de base.

AB : Vous avez récemment défendu l’idée lors d’une

interview accordée au Nouvel Economiste [du 26

novembre 2009] que la franc-maçonnerie restait un

laboratoire d’idées important. A la différence d’un

laboratoire d’idées de type anglo-saxon comme ce

que nous nommons couramment « think tank », il

semble que vos membres adhèrent davantage à une

méthode intellectuelle qu’à un corpus d’idées ou une

doctrine.

MP : Tout à fait. Notre approche est la compréhension des

choses en étendant le périmètre de notre vision. Il nous faut

saisir l’ordonnancement des éléments entre eux, analyser

leurs interactions, leur interpénétration. Pour nous, le tissu

de l’univers est un tissu continu dans lequel nous devons

rechercher et comprendre les relations. Comme je vous l’ai

dit, la préoccupation des francs-maçons est le progrès de

l’humanité. Ainsi lorsque nous avons travaillé en loge au

sein de nos temples, nous avons le devoir de partager nos

réflexions à l’extérieur, de porter la lumière en dehors. Ce ne

sont pas d’aimables discussions entre gentlemen sans prise

« Notre but est de produire une

réflexion originale fortement

appuyée sur notre socle de

valeurs et qui illustre notre

expression propre d’une

problématique. »

AB : Justement, à partir de cette méthode que nous

pourrions qualifier de macroscopique, vous produisez

des idées politiques, au sens étymologique du terme.

Cependant, depuis une vingtaine d’années, il apparait

que les producteurs d’idées prolifèrent dans l’entourage

de la décision publique. Comment parvenez-vous à

vous faire entendre par les

décideurs ?

MP : Nous transmettons ce

que nous produisons auprès

des politiques et des décideurs

par le biais de fiches de

synthèse. Nous les diffusons

à 5.000 exemplaires environ.

D’ailleurs, suite aux diffusions

de nos fiches, nous recevons

de nombreux retours nous

indiquant que nos réflexions

ont bien été reçues. Nous

voyons également de temps

en temps nos arguments

repris dans la presse ou par

les décideurs eux-mêmes.

Mais la diffusion de ces fiches

ne constitue pas du tout une

garantie d’être entendus.

AB : Nous reviendrons évidemment sur vos relations avec

le pouvoir au fil de notre entretien. Ce qui m’intéresse

pour le moment est de savoir comment se construit

cette réflexion ? Quel travail et selon quelles modalités

arrivez-vous à ce résultat ?

MP : Tout d’abord, nos thèmes de réflexion sont décidés lors

de notre assemblée générale annuelle que nous nommons

convent. Un questionnaire est ensuite adressé à l’ensemble

de nos loges qui se porte volontaire pour réfléchir au sujet.

Selon le degré de complexité des thèmes proposés, le

questionnement ou la problématique de réflexion peut déjà

avoir fait l’objet d’un travail préalable. Les loges s’approprient

ensuite les thèmes qui les intéressent et nous font remonter

leur production. Une commission nationale intitulée

« perspectives sociétales » se charge de la centralisation

des données, du travail d’analyse, de filtrage puis rédige un

premier projet soumis au Conseil national. Cette commission

tripartite se compose de membres de l’institution dirigeante

du Droit Humain, de frères et de sœurs élus par l’Assemblée

Annuelle et d’experts de notre organisation.

Notre but est de produire une réflexion originale fortement

appuyée sur notre socle de valeurs et qui illustre notre

Entretiens

THINK n°12 - Mars 2010 p. 7


Entretiens Michel Payen

expression propre d’une problématique. Par exemple, sur le

cas de l’école (dont le thème était « Quelle école pour quelle

société ? »), nous travaillons à sortir de nos travaux tout

esprit revendicatif qui ne nous est pas propre. Nous faisons

parfois appel à des experts dits « profanes », c'est-à-dire

non francs-maçons pour qu’ils viennent nous apporter un

éclairage complémentaire. C’est donc un travail ouvert et je

dois vous avouer que la durée est variable selon les sujets,

leur complexité et la façon dont nos loges se les approprient.

Cela peut aller de quelques mois à plusieurs années.

AB : Tout en amont de ce processus, comment sont mis

à l’agenda du convent les thèmes de réflexion ? Quels

ont été les thèmes retenus pour cette année ?

MP : C’est la Commission perspectives sociétales qui

propose une liste de thèmes au

conseil national qui la soumet

ensuite au Convent. Cette

liste est alors ouvertement et

librement discutée lors de notre

Assemblée Annuelle. Il arrive

parfois que des thèmes nous

soient proposés directement par

nos loges. Cela a été le cas par

exemple en 2007 à l’occasion de

la commémoration de l’abolition

de l’esclavage. C’est une de nos

loges située dans les Antilles qui

a souhaité que le Droit Humain

porte sa réflexion sur le sujet. Le

thème a alors été proposé aux

autres loges.

Pour cette année, les thèmes

retenus par le convent sont au

nombre de cinq : Quelle école

pour quelle société ? Monde

virtuel et lien social ; Banlieues et politique de la ville ; Risques

sanitaires et principe de précaution ; Les migrations.

AB : Lorsque l’on produit des idées sur la société, la

première attitude à adopter est de prendre position.

Connaissant les valeurs qui vous animent, je me dis

que vous avez dû avoir une réaction forte à l’écoute de

certains discours de Nicolas Sarkozy, que ce soit sur la

politique de civilisation ou la laïcité positive.

MP : En effet, les discours successifs de Latran puis de

Ryad ont hérissé le monde de la franc-maçonnerie dite

libérale et adogmatique. Nous avions d’ailleurs rédigé une

déclaration commune avec six autres obédiences pour

réaffirmer notre attachement aux fondements du pacte

républicain. Notre analyse nous porte à penser que les

propos de Nicolas Sarkozy sur la laïcité positive reposent

sur une triple erreur et constitue une triple menace. Erreur

sur la religion, sur le sens de la laïcité et sur les valeurs de

« Notre analyse nous porte

à penser que les propos

de Nicolas Sarkozy sur

la laïcité positive reposent

sur une triple erreur

et constitue une triple

menace. »

la République. Au-dede l’erreur, ces propos forment une

menace pour l’indivisibilité de la République, le lien social

et la liberté de penser. Pour nous, la laïcité est un principe,

elle ne peut en aucun cas être positive ou négative car elle

dépasse ces particularités.

AB : Je me permets de revenir sur un débat d’actualité

sur lequel nous aurions pu vous entendre davantage il

me semble : le port de la burqua. Quelle est la position

du Droit Humain sur ce sujet de société ?

MP : Nous soulignons que l’acceptation de ce type de

vêtement dans l’espace public constitue une atteinte à la

dignité de la femme et l’expression dangereuse d’une tentative

permanente d’accaparer cet espace public. Toutefois nous

avons indiqué les limites de notre compétence concernant

la nécessité de légiférer.

AB : Avant de conclure, je

me permets de revenir sur

les liens supposés ou réels

de la Franc-maçonnerie

avec le pouvoir. L’ouvrage

presque incontournable de

Sophie Coignard « Un Etat

dans l’Etat » ou les dossiers

régulièrement publiés dans

l’Express semblent accréditer

la thèse que les francs-maçons

exercent une influence secrète

en France. Comment régissezvous

à ces enquêtes et ces

différentes positions ?

MP : D’abord la relation avec

le pouvoir n’est pas un facteur

déterminant de la francmaçonnerie.

L’immense majorité

des francs-maçons n’a rien à

voir avec le pouvoir et n’a d’ailleurs aucun intérêt à en créer.

La plupart n’estime pas avoir une influence particulière.

Pour moi, la franc-maçonnerie est une organisation humaine

comme une autre qui cherche le progrès de l’homme par le

progrès sur soi et dont les relations avec le pouvoir n’est pas

une préoccupation principale. Concernant les campagnes

de l’Express, je trouve que certains médias vont trop loin et

empiètent sur la vie privée de gens au mépris de leur liberté.

Et ce qui me paraitrait le plus dommageable sous l’effet

d’actions de ce type serait que les francs-maçons adoptent

des positions de repli au sein des temples. Nous devons

continuer à former des gens forts de leurs convictions afin

qu’ils puissent adopter un comportement citoyen ferme et

généreux à la fois. Comme l’a si bien écrit Rimbaud : « Nous

nous sentions si forts, nous voulions être doux… »

Entretien relu par M. Michel Payen

Entretiens

THINK n°12 - Mars 2010 p. 8


Donald Abelson

Entretien mené par Selim Allili le 27 novembre 2009.

Traduction par Charlotte Laigle-Jegun

Professeur de sciences politiques et titulaire de la chaire d'études américaines à l'Université

Western Ontario au Canada, Don Abelson figure parmi les meilleurs spécialistes des think

tanks en Amérique du Nord.

photos : d.r.

Sélim Allili : En tant que professeur de sciences politiques,

pourquoi êtes-vous si intéressé par les think tanks ?

Donald Abelson : J’ai toujours été intéressé par l’origine

et la diffusion des idées, notamment celles en lien avec la

politique étrangère américaine. Il y a de nombreuses années,

alors que j’étais étudiant, je suis tombé sur un article dans

le Washington Quarterly, de James Smith, un historien

social qui évoquait la montée des think tanks aux Etats-

Unis. A cette époque, il n’établissait pas de lien entre les

think tanks et l’élaboration

des politiques et j’ai décidé

de me pencher sur le lien

entre les experts travaillant

pour des think tanks et le

processus d’élaboration

de la politique étrangère,

pour déterminer dans quelle

mesure ces institutions

étaient partie prenante.

C’est ce que j’ai étudié ces

vingt dernières années, en

me concentrant d’abord sur

les Etats-Unis, puis sur le

Canada.

SA : Pourquoi publier une

seconde édition ?

DA : J’ai souhaité publier une seconde édition pour mettre

à jour les informations sur la visibilité des think tanks de

2000 à 2008 et pour voir si le schéma que j’avais observé

au Canada et aux Etats-Unis à cette époque était resté le

même en termes d’exposition médiatique, de déclarations

au Congrès, etc. Je voulais voir si la situation avait vraiment

évolué et j’ai découvert dans cette seconde édition que si

les think tanks cherchent toujours à renforcer leur visibilité,

des doutes subsistent sur leur pertinence dans l’élaboration

des politiques. En observant le contexte canadien et

américain, j’ai remarqué que le groupe de think tanks qui

faisait l’objet de presque toute l’attention des médias avant

« Aucun autre pays que les

Etats-Unis ne compte autant

de think tanks qui aient

une telle influence sur

l’élaboration des politiques. »

2000 continuait, pour l’essentiel, à avoir une exposition

médiatique considérable.

SA : Dans votre livre, vous soulignez le fait que le système

politique dans lequel évoluent les think tanks peut

faciliter ou amoindrir leurs efforts en vue d’influencer

l’élaboration des politiques. Pouvez-vous nous en dire

plus ?

DA : Je ne pense pas que ce soit simplement le système

politique d’un pays donné

qui permette aux think tanks

d’accéder plus ou moins

facilement aux décideurs

politiques, mais il est clair

que les Etats-Unis sont

une terre fertile pour les

think tanks. Le contexte

américain est unique. Le

phénomène des think tanks

aux Etats-Unis ne peut pas

s’appliquer à un autre pays.

Aucun autre pays ne compte

autant de think tanks, qui

aient une telle influence sur

l’élaboration des politiques.

Je pense que le système

politique américain, qui

repose sur plusieurs branches se partageant le pouvoir,

offre de multiples opportunités aux think tanks et à d’autres

types d’organisations non gouvernementales d’avoir de

l’influence. Ajoutez à cela de faibles partis politiques et

une importante classe d’entrepreneurs politiques, qui sont

prêts à soutenir financièrement de nombreux think tanks, et

vous avez tous les éléments pour permettre aux think tanks

américains de prospérer. Dans d’autres pays industrialisés

avancés, tels que le Canada ou l’Allemagne, le système

politique peut limiter l’accès, mais d’autres facteurs sont

également très importants : le manque de financement,

l’accès limité à d’autres institutions qui peuvent contribuer

Entretiens

THINK n°12 - Mars 2010 p. 9


Entretiens Donald Abelson

à rendre certains enjeux plus visibles, l’existence de partis

politiques forts, le principe parlementaire d’une grande unité

des partis, etc. Tous ces facteurs peuvent limiter l’accès

des think tanks. Pour résumer, le système politique est

important, mais ce n’est pas le seul facteur qui détermine le

succès ou l’échec des think tanks.

SA : Les think tanks sont-ils utiles à la démocratie ?

DA : Je pense qu’ils sont utiles dans la mesure où ils

contribuent à établir les paramètres de débats politiques

essentiels. C’est là que les think tanks ont tendance à

avoir le plus d’impact. Les think tanks peuvent contribuer à

trouver une approche simple pour appréhender des enjeux

politiques complexes. Ils peuvent tenter de toucher un public

aussi large que possible.

Afin de former l’opinion

publique, ils doivent parler

un langage que la plupart

des gens comprennent.

Ils cherchent parfois à

toucher des dirigeants

politiques, mais la plupart

du temps, ils s’adressent à

un segment beaucoup plus

large de la population. Les

intellectuels ne représentent

qu’une partie infime de la

population.

Les think tanks parviennent

à analyser des enjeux

politiques complexes, à

déterminer s’ils sont en

rapport avec la politique

étrangère, la politique

économique, la politique

sociale, etc. et présentent

leurs idées de telle sorte

que la plupart des gens peuvent les comprendre. En ce

sens, ils peuvent rendre service à une grande partie de la

population, mais cela peut aussi être un mauvais service,

car certains enjeux sont complexes par nature, et ne

peuvent pas être découpés en petits morceaux. Regardez

ce qui s’est passé lors du débat sur la santé aux Etats-Unis.

Les think tanks ont contribué à polariser les discussions

sur ce sujet. Il s’agit d’un débat où les think tanks ont

essayé de réduire des enjeux complexes à une simple

formule et n’ont pas tenu compte de certains arguments

essentiels. Les think tanks peuvent enrichir la démocratie

en communiquant leurs idées, mais ils peuvent également

lui nuire, en kidnappant l’agenda politique pour parvenir à

leurs fins. L’argument pluraliste selon lequel les Etats-Unis

sont composés de groupes qui se battent pour avoir du

pouvoir et de l’influence est aussi faible que l’hypothèse

selon laquelle le gouvernement sera un arbitre impartial

pour modérer ces intérêts contradictoires. Ce n’est pas

le cas aux Etats-Unis, ni dans de nombreux autres pays.

« Les think tanks peuvent

enrichir la démocratie en

communiquant leurs idées,

mais ils peuvent également

lui nuire, en kidnappant

l’agenda politique pour

parvenir à leurs fins. »

Nous savons que certaines institutions ou think tanks ont

beaucoup plus d’influence que d’autres. Et certains sont

bien mieux placés pour faire en sorte que les décideurs

privilégient tel ou tel objectif.

SA : Les Canadiens connaissent-ils leurs think tanks ?

DA : Je pense que la plupart des Canadiens les connaissent.

Ils connaissent sûrement l’Institut Fraser, l’Institut C.D. Howe

et peut-être quelques autres. Mais le Canada reposant sur

le système démocratique de Westminster, avec des partis

politiques forts et des députés qui sont censés adhérer aux

principes parlementaires et à l’unité des partis, les think

tanks ne jouent pas un rôle si important. Ils ne jouissent

certainement pas de la même exposition médiatique qu’aux

Etats-Unis. L’impact des

Etats-Unis sur la scène

internationale étant bien

plus important que celui

du Canada, ce n’est pas

surprenant que les think

tanks américains fassent

l’objet de plus d’attention.

Après tout, ils peuvent

influencer des décisions

stratégiques, qui influencent

la politique étrangère

américaine.

SA : Une question sur le

marketing des idées : vous

mentionnez l’exemple

intéressant de l’Heritage

Foundation. Je trouve que

la Fondation parvenait

assez bien à cette époque

à expliquer leurs positions

à leurs cibles, mais

selon vous, leurs objectifs ne sont-ils pas multiples

aujourd’hui ? Si vous parcourez les sites Internet de

l’Heritage Foundation ou de la Brookings Institution, un

citoyen lambda comprendra plus facilement les idées

de l’Heritage que celles de la Brookings. Ne pensezvous

pas que l’Heritage Foundation a, peut être mieux

que les autres, anticipé la révolution internet et rendu

ainsi son site accessible au plus grand nombre ?

DA : Je suis entièrement d’accord. Je pense que dès le

départ, l’Heritage a réalisé que pour avoir de l’influence au

Capitole, il fallait produire des études compréhensibles pour

les décideurs politiques. La Brookings Institution a toujours

eu la réputation d’être plus académique, plus universitaire,

et son programme de recherche a donc eu tendance à

s’articuler davantage autour de la publication d’ouvrages.

Cette situation a un peu évolué car leurs chercheurs ont

commencé à saisir l’importance de toucher un public plus

large que le milieu académique. Pendant des années, il était

notoire que la Brookings publiait des ouvrages pour les

Entretiens

THINK n°12 - Mars 2010 p. 10


Entretiens Donald Abelson

décideurs, qui étaient généralement lus par des étudiants.

Je pense que la Brookings a essayé de faire évoluer cette

situation en touchant d’autres acteurs. Vous avez également

raison quand vous indiquez que l’Heritage a compris le rôle

et le pouvoir d’Internet. Ainsi, l‘Heritage a été l’un des

tous premiers think tanks à créer une base de données

contenant des milliers de noms de jeunes conservateurs qui

souhaitaient travailler à Washington. L’Heritage a ensuite

proposé à ces candidats des postes vacants au sein du

gouvernement américain. Il s’agissait presque d’un service

de rencontres, mais pour des

jeunes souhaitant travailler

pour le gouvernement. Et

c’était considéré comme

révolutionnaire car c’était

un moyen pour l’Heritage

de renforcer son emprise

sur le gouvernement.

Très peu d’autres think

tanks sont parvenus à faire

de même. Je pense que

l‘Heritage a également

saisi l’impact de faire du

publipostage direct et de

cibler certains segments

de l’électorat américain

davantage susceptibles

de faire des donations à

l’Heritage Foundation.

C’était aussi assez

révolutionnaire dans

l’univers des think tanks,

car l’Heritage s’est targuée

pendant de nombreuses

années du fait que l’essentiel

de ses fonds provenait de

contributions de moins de

deux cents dollars. Ainsi,

alors qu’elle était en mesure

de se développer et qu’elle

parvenait à recueillir des

donations philanthropiques

conséquentes, l’essentiel

de son budget de plusieurs

millions de dollars provenait de donations de citoyens

lambda, qui appréciaient ses activités ; c’est quelque chose

que l’Heritage entretient.

Comme tous les think tanks américains, l'Heritage a un

site Internet. Mais depuis de nombreuses années, elle y

propose plus d’informations que la plupart d’entre eux.

L'Heritage est gérée comme une entreprise, du sommet

à la base, à la différence du Hoover Institute, qui est géré

comme un département universitaire. L’Heritage est gérée

comme une entreprise et c’est cet esprit d’entreprise, cette

politique d’entrepreneurariat menée par Edwin Feulner

et Paul Weyrich, qui ont dirigé l’Heritage pendant de

nombreuses années, et rendu ce think tank célèbre. Tout ce

qu’ils ont fait, ils l’ont bien fait et ils ont suivi une stratégie

simple : communiquer leurs idées au plus grand nombre le

plus efficacement possible. Fini le temps où l’on distribuait

des notes à chaque membre du Congrès, maintenant tout

se fait par email, grâce à des bases de données numériques

et ils ont joué un grand rôle à cet égard.

SA : Est-ce que cela signifie qu’on ne peut pas concilier

une activité très sérieuse avec la méthode Heritage ?

DA : Je pense que c’est

possible, mais tout dépend

des priorités du think tank.

Si l’on se penche sur le

« Si l’on se penche sur le budget de

l’Heritage (entre 50 et 60 millions

de dollars par an),

entre onze et treize millions

sont consacrés aux relations

avec les médias. Consacrer

autant de fonds à cet exercice est

très significatif, cela montre que

vous cherchez davantage à influer

sur l’élaboration

des politiques qu’à faire

de la recherche. »

budget de l’Heritage (entre

50 et 60 millions de dollars

par an), entre onze et treize

millions sont consacrés aux

relations avec les médias.

Consacrer autant de fonds

à cet exercice est très

significatif, cela montre que

vous cherchez davantage

à influer sur l’élaboration

des politiques qu’à faire de

la recherche. Si l’essentiel

des fonds est consacré à la

recherche et à l’embauche

des chercheurs les plus

qualifiés pour examiner de

grands enjeux stratégiques,

il s’agit d’un type de think

tank très différent. Je

recommande donc toujours

aux gens qui tentent de

déterminer quelles sont les

priorités des think tanks

d’examiner la gestion de

leur budget. Suivant si

l’essentiel des fonds est

consacré à la recherche

ou aux relations avec les

médias et aux activités de

lobbying, vous pourrez en

déduire certains éléments.

Selon moi, l’Heritage a réalisé dès le départ que sa raison

d’être serait de produire des études pour apporter des

réponses rapides. Ce n’est pas pour autant que tous les

think tanks doivent faire de même. A nouveau, cela dépend

de qui sont les acteurs qu’ils cherchent à toucher, de

comment ils comptent le faire et du meilleur moyen pour

y parvenir. Je pense que vous pouvez combiner les deux :

chercher certains universitaires très érudits et chercher des

personnes qui parlent une langue compréhensible pour

tous. On peut y parvenir, mais il faut de la volonté pour

cela.

Entretiens

THINK n°12 - Mars 2010 p. 11


Les think tanks en Argentine

Avec plus de 120 entités, l’Argentine est de loin le pays latino-américain qui compte le plus de think tanks. Ce nombre

élevé place le pays au cinquième rang mondial derrière les Etats-Unis, le Royaume Uni, l’Allemagne et la France.

Au-delà du simple aspect quantitatif, les fabriques d’idées locales sont aussi reconnues pour la qualité de leurs travaux.

S’en veut pour preuve une étude réalisée par l’Université de Pennsylvanie l’an passé qui place deux think tanks

argentins parmi les cinq meilleurs de toute l’Amérique latine.

La richesse et la diversité de la scène des think tanks argentins sont directement liées aux spécificités de la

construction de l’espace politique argentin. Les acteurs qui ont contribué, depuis le XVIIIème siècle, à modeler cet

espace, se sont constamment appuyés sur des réservoirs de pensée, source de légitimité et d’innovation politique. Ces

derniers ont pris la forme de think tanks, largement inspirés du modèle nord-américain, dans les années 80, après

la chute de la dictature, alors que la politique argentine était à réinventer et que plusieurs gouvernements successifs

revendiquaient un tournant libéral.

Aujourd’hui, l’Argentine compte beaucoup plus de think tanks que le Chili ou le Brésil, mais n’a pourtant pas connu

les progrès économiques et sociaux réalisés par ses voisins au cours de la dernière décennie. Malgré une récupération

fulgurante après la crise économique de 2001 (taux de croissance supérieur à 9% sur plusieurs années), le pays

peine encore à se défaire de ses difficultés récurrentes telles que l’inflation, les inégalités sociales et les problèmes de

gouvernance.

Horizons par Romain Canler et Jean-Marie Lécuyer THINK n°12 - Mars 2010 p. 12


La construction de l’espace politique

argentin

Au XVIIIème siècle, la couronne

d’Espagne, soucieuse de rationaliser

et de renforcer l’administration de ses

territoires situés à l’Est de la cordillère

des Andes, crée la vice-royauté de La

Plata qui regroupe l’Argentine, l’Uruguay,

le Paraguay et la Bolivie actuels. Cet

ensemble, alors relativement pauvre en

richesses naturelles, avait jusqu’alors été

peu exploité et faiblement administré.

C’est dans ce cadre géographique que

va progressivement se constituer la

« Nation argentine ».

La sous-administration des territoires

de la vice-royauté va laisser place à des

expériences politiques originales comme

l’Etat jésuite qui se développe au Paraguay

et dans le nord de l’Argentine. Cette

organisation théocratique, s’appuyant sur

une doctrine égalitariste fait des indiens

guaranis, préalablement christianisés, les

égaux des colons espagnols, et aura une

grande valeur exemplaire pour un certain

nombre d’hommes politiques argentins

du XIXème siècle.

Les contours de l’espace politique

argentin prennent leur forme moderne

au début du XIXème siècle lors de la

guerre d’indépendance, précédée d’une

mobilisation populaire, essentiellement à

Buenos Aires, contre plusieurs tentatives

d’invasion britanniques. Les philosophes

des Lumières et la Révolution Française

servent de modèles aux pères de

l’indépendance argentine. Cependant,

au-delà d’un consensus sur les principes

généraux, la scène politique argentine se

divise rapidement entre un parti fédéraliste,

d’inspiration girondine ou thermidorienne

qui s’appuie sur l’aristocratie foncière, et

un parti unioniste, davantage jacobin et

centralisateur, qui recrute surtout dans

la petite bourgeoisie de Buenos Aires. Le

XIXème siècle argentin va être marqué

par l’opposition, souvent violente, entre

ces deux tendances. Chacune d’elles a

ses propres « réservoirs de pensée » :

Buenos Aires connaît une multiplication

de clubs qui forgent un « jacobinisme »

argentin, les leaders du parti fédéraliste

constituent des sociétés de pensée

qui s’inspireront du modèle américain.

Période d’instabilité chronique, le duel

entre les deux partis est souvent arbitré

par des « caudillos » qui développeront

progressivement une doctrine nationalecatholique,

également promise à un bel

avenir.

Les axes structurant de la scène

politique argentine

Au XXème siècle, schématiquement, trois

grands courants sont en compétition dans

l’espace politique argentin : le libéralisme

conservateur, le socialisme égalitariste

et le nationalisme autoritaire. Chaque

courant génère des centres de réflexion

et d’influence à l’intérieur de partis

politiques, de fédérations étudiantes ou

de syndicats. L’Eglise elle-même devient

un lieu de débat et d’affrontement entre

ces courants et se divise entre nationalcatholicisme,

doctrine sociale de l’Eglise

ou Théologie de la Libération. Parfois,

sous l’autorité d’un leader charismatique,

des synthèses interviennent comme

au sein du mouvement péroniste qui

regroupera des tenants des trois courants.

En effet, le courant nationaliste trouve

en Perón un leader affirmé, partisan

d’un nationalisme décomplexé. Les

conservateurs lui reconnaissent le mérite

d’avoir rétabli une certaine stabilité et

les socialistes lui sont gré d’instituer des

réformes instaurant davantage de justice

sociale.

Mais ces synthèses ambigües sont

fragiles et c’est régulièrement l’armée

qui y met un terme. L’influence des

Etats occidentaux, et surtout des Etats-

Unis, dans ces changements de régime

est prépondérante. L’épouvantail d’une

menace communiste, toute théorique

dans le cas argentin, légitimera un grand

nombre d’interventions de l’armée dans

les affaires politiques.

C’est la dernière d’entre elles, menée par

une junte dirigée par le général Videla

qui contribue à remodeler le paysage

politique argentin. Bien plus répressive

et violente que ses devancières, la

junte bouleverse considérablement

les habitudes politiques du pays. Le

personnel politique des années 60 et 70

est décimé, marginalisé ou décrédibilisé

par sa collaboration avec la junte. Au

retour de la Démocratie, un intense besoin

de renouvellement politique se fait sentir.

Les nouveaux acteurs vont s’appuyer

sur des partis politiques déjà existants

comme l’UCR (social-démocrate) ou

le parti justicialiste (péroniste) mais

vont considérablement faire évoluer la

production de politiques publiques en

suscitant ou en encourageant la création

de nombreux think tanks, directement

inspirés du modèle américain.

A l’origine des politiques libérales

On retrouve des exemples concrets

d'influence des think tanks dans la

politique nationale au cours des deux

mandats du président Menem (1989-

1999).

Le CIPPEC (Centro de

Implementacion de

Politicas Publicas para la

Equidad y el Crecimento /

Centre d’Application des

Politiques Publiques pour

l’Equité et la Croissance)

Fondé en 2000, il est l’un des principaux think tanks

argentins. Se définissant comme une organisation

indépendante, non-partisane et à but non lucratif,

le CIPPEC se propose de travailler à la construction

d’un Etat juste et démocratique.

Le travail du CIPPEC repose essentiellement sur une

phase d’analyse explicative et de promotion des

politiques publiques et des idées génératrices de

croissance et d’équité. La troisième phase est celle

de la mise en œuvre d’actions concrètes dans les

champs du développement socio-économique, de la

gestion publique et du soutien aux institutions.

Ses objectifs sont :

• Réaliser des analyses, conseiller et mettre en

œuvre, promouvoir, coordonner et évaluer tout

type de politique et / ou d’action dans le domaine

public.

• Créer, développer et diffuser des outils qui

permettent à la société civile de participer plus

activement aux politiques de l’Etat.

• Servir de consultant sur les politiques publiques

et contribuer au débat politique en produisant des

propositions innovantes visant à améliorer l’action

de l’Etat et le bien-être de la société civile.

• Mener des projets et des travaux de recherche

complémentaires à ceux d’autres think tanks

argentins portant sur la résolution de problèmes

liés au domaine public.

• Les principales réalisations du think tank à ce jour

sont de nombreux articles et dossiers d’étude des

politiques éducatives, sanitaires, fiscales, judiciaires

et administratives, sur le conseil au gouvernement

dans ces domaines, ainsi que l’élaboration de

notes explicatives sur les causes et conséquences

d’un programme de politique publique, sur le

fonctionnement des appareils d’Etat, notamment

les corps de l’administration.

Aujourd’hui, le think tank s’appuie, pour mener à

bien ces différentes missions, sur une équipe de

travail composée d’une centaine de membres actifs

(âge, sexe, formation, champ d’expertise etc…).

Auteur Olivier Urrutia

Horizons par Romain Canler et Jean-Marie Lécuyer

THINK n°12 - Mars 2010 p. 13


Les recommandations du FIEL

(Fundación de Investigaciones

Económicas Latinoamericanas) publiées

dans les années 80 ont grandement

influencé la politique de privatisation

menée par le gouvernement Menem lors

de la décennie suivante. Le ministre de

l'économie de l'ère Menem, Domingo

Cavallo, avait pensé de son côté la

convertibilité Peso / Dollar bien avant

son entrée au gouvernement, lors de

son passage comme chercheur au

sein du think tank néolibéral Fundación

Mediterránea.

Si ces quelques think tanks ont à

l’époque réussi à modeler le débat

public sur les questions économiques,

le contexte politique actuel oblige ceux

d’aujourd’hui à positionner leurs idées

de manière plus subtile.

Les think tank dans l'ère Kirchner

Les think tanks traditionnels liés à

l'idéologie néolibérale tels que le FIEL,

la Mediterránea et le CEMA ont perdu

la résidence présidentielle où se

dessine la ligne politique adoptée par le

gouvernement.

La politisation du débat public s’étend

à présent jusqu’aux plus petites unités

de décision, limitant ainsi la capacité

qu’ont les think tank à influencer les

décideurs de manière directe.

Les usines à idées locales sont, dès

lors, contraintes de diffuser leurs

propositions par d'autres moyens.

Elles participent activement au débat

public au travers de la presse et d'Internet

et via l'organisation de workshops et de

débats. Les experts issus des think

tanks sont régulièrement courtisés

par la presse locale et régionale pour

fournir analyses et points de vue sur les

actualités politiques et législatives.

L'opposition au gouvernement en place

semble plus réceptive à l'apport des

think tanks. L’Unión Pro, groupement

politique fondé par Mauricio Macri,

l’actuel maire de Buenos Aires, a

plusieurs entités affiliées.

« La principale contribution des think

tanks argentins réside dans leur capacité

à former des hauts fonctionnaires publics,

qui une fois en poste appliqueront leurs

connaissances techniques à l’optimisation

du fonctionnement des institutions. »

est de former dès à présent des

fonctionnaires prêts à assumer des

postes à responsabilités.

Défis à venir

Les think tank argentins jouissent

aujourd’hui d’une crédibilité renouvelée

et leur avis est de plus en plus

sollicité. Même si leur influence est loin

d’égaler celles des groupes néolibéraux

des années 1980 / 90, leur stratégie

basée sur la collaboration avec les

institutions et sur une visibilité accrue

dans les médias pourrait s’avérer

payante sur le long terme.

Le fait que coexistent différentes sources

d’émission de politiques publiques au

lieu de la seule voix étatique bénéficie

déjà grandement à la qualité du débat

public.

Mais la principale contribution des

think tanks argentins réside dans

leur capacité à former des hauts

fonctionnaires publics, qui une fois en

poste appliqueront leurs connaissances

techniques à l’optimisation du

fonctionnement des institutions.

Ce travail de fond est essentiel

mais le véritable défi pour les think

tanks argentins sera de trouver des

interlocuteurs plus proches du cercle des

décideurs. Les élections présidentielles

de 2011 seront pour eux une occasion

de faire passer leurs idées directement

dans les programmes des candidats. A

moins de deux ans de cette échéance,

on peut d’ores et déjà s’attendre à

une intensification dans la production

d’idées.

en influence au tournant du millénaire.

L'application de leurs propositions

économiques fut un échec retentissant,

symbolisé par la crise économique de

2001. Ces entités passèrent au second

plan pour céder leur place à des think

tanks plus jeunes, souvent orientés

au centre gauche et répondant à une

demande de renouvellement des idées.

Cippec, Pent, le Grupo Fénix, Flacso

sont autant de nouveaux think tanks

qui sont apparus au cours des années

2000.

Nestor Kirchner, arrivé au pouvoir en

2003, puis sa femme qui lui succéde

en 2007, sont connus pour faire

cavalier seul sur les grandes réformes

régaliennes.

Les think tank argentins n'ont pas

leurs entrées à la Quinta de Olivos,

L’homme d’affaires Francisco de

Narvaez, représentant du PRO lors

des dernières élections législatives à

Buenos Aires et vainqueur dans son

duel direct avec Nestor Kirchner,

possède son propre réservoir d'idées

appelé Grupos Unidos del Sur. Certains

membres de ce think tank apportent

aux législateurs leurs connaissances

techniques sur l’élaboration de projets

de lois. Cette collaboration au sein des

commissions du Congrès constitue un

axe d’influence intéressant, qui permet

à Unidos del Sur de faire passer les

idées véhiculées par l’opposition dans

la vie quotidienne des Argentins.

Dans l’orbite d’Unión Pro, on retrouve

aussi la Fundación Creer y Crecer

ainsi que le Groupe Sophia fondé par

des proches de Macri, dont l'objectif

Horizons par Romain Canler et Jean-Marie Lécuyer

THINK n°12 - Mars 2010 p. 14


Parcours d’une idée :

Le Service Civique

Par Amaury Bessard,

Président Fondateur de l’Observatoire Français des Think Tanks.

Le 04 février 2010, une proposition de loi du sénateur Yvon

Collin (RDSE) est soumise au vote de l’Assemblée Nationale.

Elle revient sur un thème récurrent initié dans les années 90 :

l’institution d’un service dit « civique », c'est-à-dire la mise en

place d’un dispositif permettant aux citoyens, et principalement

aux jeunes, de se mettre au

service de la Nation pour un

temps déterminé et contribuer

activement au renforcement

de la cohésion sociale du

pays. Au Palais Bourbon, elle

emporte facilement l’adhésion

à l’unanimité moins une voix.

Elle connut le même succès

quelques mois auparavant

dans l’enceinte sénatoriale.

Cette proposition de loi a

pour ambition de réformer

le dispositif peu satisfaisant

institué par la loi pour l’égalité

des chances de 2006. Portée

par un élu de gauche, cette

réforme dispose du soutien

du gouvernement par son

représentant en charge

de la jeunesse et de la vie

associative, Martin Hirsch*.

Ce consensus politique ne masque toutefois pas la diversité

des approches qui a rythmé la construction de ce nouveau

L’Institut Paul Delouvrier

Institut fondé en 1995 par les amis de l’ancien président

d’EDF à qui ils en ont donné le nom. L’Institut présidé

par Christian Bouvier et animé par Guy Snanoudj s’est fait

connaître par ses travaux sur l’insertion des jeunes et ses

prises de positions pour un volontariat civil. Doté d’un

budget d’environ 100 000€, l’Institut développe également

un baromètre régulier sur la satisfaction des usagers / clients

des services publics en France.

* A quitté le gouvernement lors du remaniement ministeriel du 22 mars 2010.

« Parti de réflexions

institutionnelles autour de la

reforme de la stratégie de défense

en 1993, le service civil devenu

civique a connu un parcours agité

semé d’idéologies préconçues sur

la jeunesse, d’utopie républicaine,

d’emballement médiatique et de

récupération politique. »

service civil ou civique, volontaire ou obligatoire, encadré par

l’armée ou par une institution civile, etc. Pour comprendre le

parcours de cette idée dépassant les clivages traditionnels et

ses cheminements au sein des sphères étatique et politique, il

est nécessaire de revenir sur le contexte qui l’a vu naître et les

acteurs qui l’ont défendu tout

au long des deux dernières

décennies.

A l’origine : une réflexion

sur la professionnalisation

des armées

En mai 1996, Jacques Chirac,

Président de la République,

annonce la suspension

du service national. En

1997, dans le cadre de la

professionnalisation des

armées, cette annonce est

entérinée par le législateur.

Une mesure portée par

un président de droite et

approuvée par une majorité

parlementaire de gauche. En

contrepartie, la loi crée un

« service national universel »

construit autour d’un

recensement obligatoire et

de la participation de tous les jeunes à une journée d’appel de

préparation à la défense (JAPD). Pour compléter ce dispositif,

le législateur prévoit la création de nouvelles formes de

volontariats militaires et civils qui tarderont officiellement à voir

le jour par la loi du 14 mars 2000.

L’idée de Jacques Chirac de réformer le volontariat civil en

vue de la suspension de la conscription n’est pas neuve. Il

existait déjà des alternatives civiles au service militaire comme

l’objection de conscience ou la coopération. Dès 1993, dans le

cadre de la préparation du Livre Blanc sur la Défense, Edouard

Balladur, Premier Ministre, commande à Alain Marsaud un

rapport sur les formes civiles du service national. Cette

publication et l’avis du Conseil Economique et Social de

1995 serviront de base aux réflexions de la Commission

parlementaire sur le service national mise en place en 1996

THINK n°12 - Mars 2010 p. 15


Parcours d'une idée Amaury Bessard

et présidée par Philippe Séguin. Sans détour, ce dernier

dénoncera dans son rapport « La France et son service » le

détournement du service national au profit de l’administration

et vilipendera l’intention de celle-ci de biaiser les débats.

L’accusation est vigoureuse. Sous couvert de la préservation

du lien entre la jeunesse et la société, de la garantie de la mixité

républicaine ou de l’intégration sociale, certains ministères

défendraient un service obligatoire leur permettant de recourir

à une main d’œuvre qualifiée à faible coût.

La relance : la persévérance de l’Institut Paul Delouvrier et

une révolte sociale

Il apparaît que la loi du 14 mars 2000 aurait déçu les attentes

d’une partie de la société civile souhaitant aller au-delà d’une

simple redéfinition des volontariats civils. Sans défendre un

service obligatoire, de nombreux observateurs remarquent

que la décision de 1997 modifie en profondeur le rapport des

jeunes à la collectivité et que la loi de 2000 n’apporte pas une

L’Institut Montaigne

Né en 2000 sous l’impulsion de Claude Bébéar, l’Institut

Montaigne est l’un des premiers think tanks français à

avoir accordé une place stratégique à sa communication.

Bénéficiant de nombreux soutiens de la part du monde

de l’entreprise, l’Institut dispose d’un budget de plus de 3

millions d’euros. Initialement dirigé par Philippe Manière, il

est aujourd’hui animé par François Rachline et une équipe

permanente d’une dizaine de personnes.

rapport « Pour un service civique universel européen » lors de

la campagne présidentielle de 2007. Les notes successives

de l’Institut Paul Delouvrier trouvent désormais un écho plus

favorable auprès des leaders politiques en course qui peuvent

l’associer au thème de la sécurité ou de la citoyenneté. Le

service civil prend progressivement et politiquement l’intitulé

1993 Réflexion institutionnelle sur la professionnalisation

des armées

1996 Annonce de Jacques Chirac de la suspension du

service militaire

2000 Loi du 14 mars relative aux volontariats civils

2002 Note de l’Institut Paul Delouvrier « Réflexions et

propositions pour un service civil volontaire national et

européen »

2005 Emeutes en banlieue

2006 Loi du 31 mars pour l’égalité des chances

2007 Rapport de l’Institut Montaigne « Pour un service

civique universel européen »

2008 Rapport du conseil d’Analyse de la Société « Pour un

service civique »

2009 Livre Vert sur la Jeunesse de Martin Hirsch

2010 Adoption de la proposition de loi relative au service

civique déposée par le sénateur Yvon Collin

réponse suffisante à l’enjeu. Ils en appellent donc à la création

d’un véritable service civil. Jacques Voisard est de ceux-là.

Ancien militaire passé dans l’administration française, il réunit

au sein de l’Institut Paul Delouvrier quelques proches de son

réseau et personnalités expertes dans le domaine du bénévolat

et du volontariat. Dans ce groupe de travail, les militaires de

carrière croisent des civils issus de l’administration centrale

et de la vie associative. En effet, cette « réserve civile » de

volontaires autrefois dédiée à l’administration aurait pu faire

les beaux jours du monde associatif. En avril 2002, l’Institut

publie une note intitulée « Réflexions et propositions pour un

service civil volontaire national et européen ». Proposée aux

candidats à la Présidentielle de 2002, elle ne recueille pas

l’écho escompté.

En 2005 éclatent les émeutes en banlieue qui génèrent une

véritable onde de choc en France. Une prise de conscience

collective s’impose : la jeunesse semble avoir perdu ses repères

et / ou a été oubliée par les politiques publiques. Sous l’égide

de son président Jacques Dermagne, le Conseil Economique

et Social reprend de la voix et organise un colloque autour

du volontariat civil relançant les réflexions de l’Institut Paul

Delouvrier. Ces évènements créent un engouement médiatique

pour le service civil. En mars 2006, la loi pour l’égalité des

chances institue un « service civil volontaire » mais semble

manquer de moyens budgétaires et de clarté opérationnelle.

L’Institut Montaigne constitue à son tour un groupe de travail

« Amicus » qui publiera le fruit de ses réflexions dans son

de service civique.

L’institutionnalisation

L’agitation politique et médiatique passée, vient le temps

d’une nouvelle réflexion institutionnelle. En mars 2008, Nicolas

Sarkozy missionne le Conseil d’Analyse de la Société présidé

par Luc Ferry sur le service civique. Accompagné et très

épaulé par l’amiral Béreau, le CAS remet son rapport « Pour

un service civique » six mois plus tard. Le volontariat y est

préconisé au détriment de l’obligation. De son côté, Martin

Hirsch lance une grande consultation en 2009 sous la forme

d’un livre vert intitulé « Reconnaître la valeur de la jeunesse »

comprenant un volet sur le service civique. Enfin, grâce à un

rapport opérationnel de l’IGAS publié en novembre 2009, le

service civique français se précise et tente enfin de passer

du vœu pieu, du concept politique universalisant devenu mou

au long des années à un dispositif applicable, mesurable et

comparable. Ce rapport arrive au moment de l’élaboration de

la loi que présentera M. Yvon Collin.

Si l’Institut Paul Delouvrier n’a pas élaboré le projet, il en

a été l’un de ses plus fidèles artisans tout au long des

dix dernières années. Parti de réflexions institutionnelles

autour de la réforme de la stratégie de défense en 1993, le

service civil, devenu civique, a connu un parcours agité semé

d’idéologies préconçues sur la jeunesse, d’utopie républicaine,

d’emballement médiatique et de récupération politique. Une

nouvelle loi adoptée se charge de l’encadrer. Reste à savoir

comment il sera réellement mis en œuvre…

THINK n°12 - Mars 2010 p. 16


THINK n°12 / mars 2010

Édité par L’Observatoire français des think tanks

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