Bernard Challandes - Magazine Sports et Loisirs

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Bernard Challandes - Magazine Sports et Loisirs

INTERVIEW BERNARD CHALLANDES

Texte : Chantal-Anne Jacot

Photos : © Jacques Michel, © EQ Images et

© Bernard Challandes

L’intelligence

émotionnelle

Bernard Challandes est l’actuel entraîneur

du FC Zurich. Une carrière réussie, très

professionnelle, où la performance, la

réussite et le comportement ont autant

d’importance que les titres !

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Pourquoi le football ?

Comme tous les enfants, j’accompagnais

mon père pour suivre

des matchs de football. Je

n’ai jamais pensé à une carrière

d’entraîneur. Bien sûr, je rêvais

de devenir un champion... J’ai

fait mes études au Locle et j’ai

obtenu un baccalauréat littéraire.

Je jouais au FC Le Locle,

mais je n’étais pas satisfait.

Alors j’ai eu l’idée de partir à

Genève. Difficile d’expliquer à

ma mère - j’ai perdu mon père

jeune - que je voulais me rendre

dans la ville de Calvin surtout

attiré par le foot ! Je me suis

inscrit à l’Institut d’études sociales

à la rue Prévost-Martin

pour devenir bibliothécaire-documentaliste.

Je mariais ainsi

les études à une passion.

Que signifie le mot

performance ?

Il m’arrive d’être en désaccord

avec les dirigeants qui assimilent

«performances» et «titres».

Pour moi, la performance signifie

bien jouer. Je me fixe des

objectifs en termes de jeux:

comment s’améliorer ? Et des

règles de comportement qui mènent

à la performance. J’ai instauré

des mots-clés qui permettent

de maîtriser le comportement.

J’entraîne de jeunes espoirs

suisses depuis des années.

Nous avons imaginé un « Swiss

Program » avec des statuts.

Dans le mot « swiss », nous

avons trouvé des termes qui ont

une force d’encouragement très

grande. Par exemple, le « S »

s’applique à la sérénité, soit garder

son calme sans stress, arriver

à se contrôler. Le « W »

reflète le teamWork : placer

l’équipe au premier plan en

laissant son ego au vestiaire.

Le « I » symbolise le « wInner

type », c’est-à-dire celui qui

développe une personnalité

de vainqueur. Le dernier « S »

équivaut à prendre du plaisir

(« Spass » en allemand).

La compétence, chaque joueur

la choisit. Il décide. Personne

d’autre, ni l’entraîneur, ni l’arbitre,

ne le fait à sa place. De

cette manière, il se donne la

chance de gagner. Décider, c’est

aussi apprendre à gérer la

concentration, à dissiper l’appréhension,

à éloigner les incertitudes.

Les joueurs doivent

s’armer de pensées et d’énergie

positives. Le héros n’est pas

celui qui ne tombe jamais, mais

celui qui se relève toujours.

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La définition de la réussite...

Avoir et prendre du plaisir dans ce que

l’on fait.

Les forces du

football suisse ?

Depuis 15 ans, le football suisse a énormément

progressé. Nous avons professionnalisé

la formation et avancé

sur le plan du mental. Avant, lorsque

les Suisses perdaient 2 à 1 contre l’Italie,

ils étaient satisfaits. Aujourd’hui,

cette mentalité est obsolète. Les jeunes

sont très audacieux. Ils n’ont peur

de rien. Leur force intérieure psychologique

est impressionnante.

Les faiblesses ?

Techniquement, nous devons encore

augmenter notre potentiel. Nous avons

environ 200’000 licenciés en Suisse,

alors qu’en Allemagne ils sont 2 millions

! Nous ne sommes pas un véritable

pays de sport... Je pense à l’intégration

du sport au sein des études. J’ajouterais

que nous sommes en retard sur

les structures en règle générale, même

si nous sommes très performants.

Le football romand est-il davantage

en crise que le

suisse alémanique ?

Les clubs de Genève et Lausanne sont

en crise. Pour être honnête, ce n’est

pas évident. L’argent ne tombe pas du

ciel chez nous en comparaison à d’autres

pays qui perçoivent d’énormes

montants au travers des droits de télévision.

En France, les 2/3 du budget des

clubs sont couverts par les droits des

médias, en Angleterre encore plus !

Nous devons chercher des sponsors

dans l’industrie, l’économie... Il faut

survivre en formant et vendant nos

joueurs. Au FC Zurich, l’âge moyen

est de 23 ans. Il est primordial qu’un

entraîneur de club suisse soit prêt à travailler

avec des jeunes.

Des joueurs partent

régulièrement. Comment

l’expliquez-vous ?

Evidemment, un entraîneur n’est jamais

très content quand des joueurs

quittent un club, mais il doit l’accepter.

C’est humain. Cette année avec la

Ligue des Champions, nous avons

perçu un bénéfice de 15 millions de

francs suisses, mais c’est exceptionnel.

Normalement, la seule façon de

boucler son budget, c’est de vendre les

joueurs que nous avons formés.

Ce qui vous plaît

le plus dans votre métier ?

J’ai une chance extraordinaire d’avoir

fait de ma profession un métier. J’aime

voyager pour suivre d’autres matchs,

compléter ma formation continue,

m’enrichir afin d’entraîner encore

mieux mon équipe.

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Comment améliorez-vous

vos compétences

d’entraîneur ?

Par une formation continue, par le

fait de regarder et d’observer les

techniques d’autres teams. Je suis

régulièrement invité à des séminaires

de coaching et de leadership.

Actuellement, ce qui a changé, c’est

que nous sommes devenus encore

plus spécialisés. Nous travaillons

en staff et je suis le manager général.

Je suis entouré d’un préparateur

physique, d’un adjoint, de

diverses personnes aux compétences

pointues. Ensemble, nous y arrivons.

Le management de l’homme

est devenu prépondérant. Comment

permettre aux joueurs d’évoluer

objectivement dans un monde de

stars, de célébrités ? Ou encore :

Comment faire pour qu’ils ne soient

pas trop égoïstes et qu’ils comprennent

que le football est un sport collectif,

de partage, de solidarité ?

La relation avec les médias ?

Elle est du style : « Je t’aime moi non

plus ! » Certes, nous en avons besoin.

Il faut vendre le football

comme notre produit. En même

temps, certains médias ont pour but

de faire une polémique autour de

notre métier et de déstabiliser les

équipes. Difficile à vivre pour nous.

La presse de boulevard n’est pas

tendre et souvent partiale. Je pense

à un voyage avec mon team à Oman

où nous avons invité un journaliste

durant dix jours. Toutes les portes

lui étaient ouvertes. Il a réellement

vécu le quotidien, le stress, les entraînements,

les soirées avec nous.

Nous ne lui avons rien caché. Nous

l’avons accueilli comme s’il faisait

partie des nôtres. Au retour, ce journaliste

a rédigé un article dégradant

sur le FC Zurich. Quelle

déception ! Comment voulez-vous

que nous ayons confiance en la

presse après un tel exemple ! La

relation avec les médias est parfois

tendue. J’ai l’impression qu’il faut

dénigrer pour dénigrer. Quelle mauvaise

image ! Je suis conscient

que les médias jouent un rôle très

important et qu’ils sont durs,

intransigeants et recherchent

des sensations à transmettre à

leur lectorat. Psychologiquement,

j’encourage les joueurs à vivre et

composer avec cet état d’esprit. En

écrivant des nouvelles non objectives,

les journalistes déstabilisent les

joueurs au lieu de les motiver.

Le mariage entre Suisses

romands et Suisses

alémaniques, comment

se passe-t-il ?

Le visage romand - « welsch » -

apporte une forme de légèreté à la

rigueur du visage alémanique.

L’équilibre est excellent.

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Les émotions lors

d’un match ?

Une des spécificités du football

est de comprendre qu’il s’agit

d’un sport collectif. Lors d’un

match, on lutte durant 90 minutes.

Il faut faire preuve de persévérance,

composer avec le

succès ou affronter l’échec. Des

aspects excitants qui rendent

parfois le foot et les spectateurs

fous ! Un match doit susciter

des émotions. Actuellement, on

essaie de tuer la spontanéité

et cela me gêne. Si tout est politiquement

correct, où est l’intérêt

? On a l’impression que

l’on veut assister à des exploits

sans dépasser les limites. On

refroidit les impulsions et on

dénature l’élan sportif. Quel

dommage !

Vos traits de

caractère...

En général, je suis calme, posé,

tolérant, ouvert. Il y a cependant

des moments où la pression

est forte et je laisse éclater

des émotions, je me fâche, puis

je me maîtrise. Dans le développement

de soi, il faut travailler

l’intelligence émotionnelle qui

est primordiale pour un manager

: sentir les gens, faire passer

le message, anticiper.

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Et le risque ?

Ma vie a été faite de risques. Durant 10 ans, j’ai

été actif à l’Association Suisse de Football (ASF).

J’étais reconnu par mes pairs. Mon poste était

sûr. Je ne subissais pas la même pression. L’offre

du FC Zurich est venue subitement. J’avais

24 heures pour me décider. Je suis venu me présenter

poliment, un samedi. Le dimanche, je

partais en vacance en Grèce. Très vite, j’ai reçu

la réponse : « Tu es choisi ! ». Je succédais à

Lucien Favre. J’ai eu une nuit pour réfléchir. J’en

ai longuement discuté avec mon épouse, car il

s’agissait d’un changement de vie quotidien

pour elle et pour notre famille. Elle m’a dit que

c’était un nouvel épisode de la vie et qu’il fallait

le saisir. Par contre autour de moi, tout le

monde m’a dit : « Tu es fou ! »

J’aime le risque, j’en suis conscient. Relever

constamment d’autres défis me plaît. La première

année a été difficile. On m’attendait au

contour. La seconde année, nous avons gagné

le titre de Champions suisses et la troisième année,

nous avons arraché une qualification en Ligue

des Champions.

Le Président du FC Zurich, Ancillo Canepa, entouré des joueurs et de Bernard

Challandes (fond gauche) © EQ Images

Les portes du stade se ferment.

Quels sont vos loisirs ?

Ma vie de famille avec mon épouse Anouk, très

sportive qui participe à la patrouille des glaciers,

et mes quatre enfants, Maude née en 1982,

Chloé en 1985, Mehdi en 1988 et Jules en 1993.

Fredy Bickel, Directeur sportif du

FC Zurich a toujours accordé sa

confiance à Bernard Challandes.

© EQ Images

Le saviez-vous ?

Bernard Challandes, entraîneur de football

suisse, est né le 26 juillet 1951 en Suisse,

dans le canton de Neuchâtel au Locle. Il est

marié et père de quatre enfants. Il commence

sa carrière d’entraîneur au FC St.-Imier. Il entraîne

par la suite Le Locle, La Chaux-de-

Fonds, Yverdon-Sport, le Servette et les BSC

Young Boys.

Ensuite, Bernard Challandes a longtemps

été l’entraîneur des rougets appelés « M21

suisse » (l’équipe des espoirs de football est

constituée par une sélection des meilleurs

joueurs suisses de moins de 23 ans sous

l’égide de l’Association suisse de football

(ASF). L’âge limite pour jouer en espoirs est

de 21 ans à la date du début des phases

éliminatoires d’un championnat d’Europe.

Depuis 2009, le sélectionneur est Pierluigi

Tami.) avant de remplacer Lucien Favre, parti

au Hertha Berlin, à l’été 2007.

Bernard Challandes est l’actuel entraîneur

du FC Zurich, club qui évolue en Super

League (première division suisse), dont le

Président est Ancillo Canepa.

Dès sa première saison à la tête du FC

Zurich, le club termine à la troisième place du

championnat 07/08 derrière Bâle et les Young

Boys.

Avec Lucien Favre et Christian Gross,

Bernard Challandes est actuellement un des

entraîneurs suisses les plus cotés.

Carrière

Joueur

Le Locle Sport

Urania Genève Sport Football

Entraîneur

FC La Chaux-de-Fonds

Le Locle

Yverdon-Sport FC (1987 - 1994)

BSC Young Boys (1994 - 1995)

Servette FC (1995)

ASF - Équipe nationale Suisse des

moins de 21 ans (2001 - 2007)

FC Zurich (depuis été 2007)

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Bernard Challandes brandissant

le trophée “Champion Suisse de

Football”. © EQ Images

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