Think magazine - Base de connaissance AEGE

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Think magazine - Base de connaissance AEGE

THINK MAGAZINE

Huitième numéro

A grands renforts de think tanks et d’expertise, on s’interroge : comment penser le monde qui vient ?

Comment répondre aux troubles qui le traversent ? Des questions qui, si elles semblent travailler la

gauche européenne en général, et le Parti socialiste français en particulier, paraissent également les

embarrasser.

Mots clés

Think tank, OFTT, Observatoire français des think tanks, Benoit Hamon, Citoyenneté,

Démocratie, Fondation Copernic, Fondation Jean Jaures, La forge, PS - Parti Socialiste,

Société civile, Think magazine

10/2008

Auteur :

Observatoire français des think tanks

http://www.oftt.eu

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Numéro thématique :

les chantiers intellectuels de la gauche

Horizons États-Unis : le rôle des think tanks dans l’élaboration

de l’appareil idéologique démocrate

Entretiens Alain Bergounioux, Marylise Lebranchu et Olaf Cramme


Editorial

Cela n’aura échappé à personne, c’est la crise ! Le singulier est d’ailleurs trompeur, car

c’est au pluriel que celle-ci devrait se décliner. Crise financière, immobilière, alimentaire,

crise économique, énergétique et écologique, crise de confiance, crise de la presse,

du pouvoir d’achat, globale ou locale, il n’y en a que pour elle, la crise. A charge pour

nos dirigeants, comme certains se sont plu à le rappeler ces derniers temps, de se

révéler dans l’adversité et de se construire une stature d’homme d’Etat, celle-ci dût-elle

prendre les atours d’une posture et se réduire au temps d’un discours.

A cet égard d’ailleurs, il est intéressant de constater que le temps où l’on se plaisait à

filer la métaphore militaire ou maritime pour se portraiturer dans de telles situations de

crise est révolu. Ni général ni capitaine, nos hérauts du moment auraient, semble-t-il,

davantage le volontarisme batisseur et la main verte que l’âme guerrière ou le pied

marin. Face à la crise, le discours se veut entrepreneurial : « colmater en urgence

puis reconstruire » – de la famine, si peu, au système financier international. Rénover,

refonder, rebâtir : à l’heure de la « société liquide » (Zygmunt Bauman), la rhétorique du

solide voudrait faire oublier la pratique de la bulle.

En matière de crise et de reconstruction, les champs politique et intellectuel ne sont

pas en reste, notamment à gauche. Engagés dans une dynamique de renouvellement

idéologique, programmatique et organisationnel tous azimuts, ces acteurs peinent

à répondre de manière convaincante aux transformations globales de la société. A

grands renforts de think tanks et d’expertise, on s’interroge : comment penser le

monde qui vient ? Comment répondre aux troubles qui le traversent ? Des questions

qui, si elles semblent travailler la gauche européenne en général, et le Parti socialiste

français en particulier, paraissent également les embarrasser.

D’où l’objet de ce numéro thématique, consacré entièrement aux chantiers intellectuels

de la gauche : des chantiers ouverts au gré des entretiens publiés dans ce numéro,

mais aussi dans les précédents, et une gauche ramenée, pour l’occasion, à son

expression socialiste et social-démocrate, en France mais aussi en Europe et aux

Etats-Unis. Sans être de même nature, la crise intellectuelle de la gauche et les crises

mondiales que nous connaissons ne sont pourtant pas sans relations. Elles révèlent

des systèmes de représentation du monde en échec, l’un qui peine à se renouveler et

l’autre qui a prospéré sur les absences ou les errements du premier. Deux crises, en

somme, qui peuvent être tenues pour deux variables d’une équation globale dont l’une

des entrées pourrait se nommer « guerre des idées ».

Revue d’observations, ainsi que le veut notre mission, mais aussi d’analyses et de partis

pris – tranchés parfois, diversifiés, autant que faire se peut – , nous espérons, quoi qu’il

en soit, que ce numéro aidera nos lecteurs à avancer dans les allées sinueuses de ce

chantier des idées.

Emilie Johann

rédactrice en chef

Robert Chaouad

conseiller éditorial

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 2


Sommaire

Notre époque p. 4

Le temps des roses

10 Questions à p. 6

La Fondation Jean Jaurès

Entretiens p. 7

Alain Bergounioux - Diagnostic sur l’état du Parti Socialiste p. 7

Marylise Lebranchu - Prendre le risque des idées p. 9

Olaf Cramme - Rénover la social-démocratie à la lumière des nouvelles réalités sociales p. 11

Horizons p. 14

États-Unis : Le rôle des think tanks dans l’élaboration de l’appareil idéologique démocrate

Lectures p. 17

Regard p. 19

Robert Chaouad : Les paradoxes d’une gauche sans identité

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 3


Le temps

des roses…

Changer de logiciel, de

paradigme, en somme

rénover ou reformuler

sa vision du monde. Voilà

ce que semblent demander les

électeurs au Parti socialiste français,

ou du moins, tels sont les mots qui

accompagnent le plus souvent les

apparitions médiatiques des ténors

du PS pour expliquer leur incapacité

à remporter l’élection majeure qu’est

devenue l’élection présidentielle.

sensibilité spécifique au sein du Parti a

cru bon de créer ce que tout le monde

s’accorde à appeler un think tank.

D’une certaine manière, le think tank

serait devenu pour le PS ce qu’est la

catharsis pour le subconscient : un

moment émotionnel libératoire et si

possible à visée programmatique !

Historiquement, le Parti socialiste et de

manière plus générale le champ politique

en France n’ont pas vécu l’essor des

think tanks tels qu’ont pu l’expérimenter

au même moment les Etats-Unis ou

générale la culture politique française

dont les cercles de réflexion enfantés par

la Révolution française ont été l’une des

manifestations, ont favorisé l’émergence

de structures internes au sein du parti

le plus souvent organisées autour

d’élus nationaux ou de notables locaux.

Contrairement au Parti communiste

français qui fut un parti de masse, le

PS est avant tout un parti d’élus, de

cadres. Le nombre très limité de ses

militants, sa très faible représentativité

au sein de la classe ouvrière ainsi que

« D’une certaine manière la sociologie des membres

du PS a toujours joué contre lui le rendant incapable

de fournir des débouchés politiques aux aspirations

sociales et démocratiques d’un pays en mouvement. »

Pour orchestrer ce renouveau avec en

ligne de mire le prochain congrès de

Reims, le parti a vu se renforcer autour

de lui une constellation de think tanks

et de clubs de réflexion. A l’historique

Fondation Jean Jaurès, se sont ajoutés de

nouveaux centres de réflexion politique le

plus souvent autour de personnalités de

premier plan. Citons notamment La Forge

constituée autour de Benoît Hamon et de

Noël Mamère, Désir d’avenir autour de

Ségolène Royal, Gauche Avenir autour de

Paul Quilès et Marie Noëlle Lienemann ou

encore Terra Nova. Chacune ou presque

des personnalités du PS possédant une

le Royaume-Uni. La tradition jacobine

du PS et une sociologie politique

défavorable n’ont en effet pas permis

de voir croître à ses côtés une expertise

certes partisane mais autonome dans

laquelle le mouvement des idées aurait

été relativement indépendant de celui

des leaders politiques et des soubresauts

de la vie politique nationale, le temps de

la réflexion en démocratie n’étant pas

celui de l’action politique. L’absence de

telles structures ne signifie pas pour

autant une absence totale de réflexion au

sein des structures partisanes. La culture

politique du PS, et de manière plus

ses faibles connexions avec le monde

syndical n’ont jamais réellement permis

de créer des espaces publics de réflexion

et de production d’idées autour des

enjeux politiques. Durant toute l’histoire

socialiste, aucun leader de premier rang

ne fut issu de la classe ouvrière. Jaurès,

Blum, Mendès, Mollet, Mitterrand,

Rocard… tous issus des classes sociales

supérieures, ceci est toujours le cas

aujourd’hui avec une surreprésentation

des énarques et des fonctions libérales.

D’une certaine manière la sociologie des

membres du PS a toujours joué contre

lui le rendant incapable de fournir des

Notre Époque par Selim Allili

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 4


Le temps

des roses…

débouchés politiques aux aspirations

sociales et démocratiques d’un pays en

mouvement.

Parmi les clubs de réflexion, citons l’un

des plus emblématiques à savoir le Club

Jean Moulin, matrice avec le PSU de ce

qu’on aura appelé la deuxième gauche

incarnée à l’époque par Michel Rocard.

Le futur Premier ministre de François

Mitterrand sera d’ailleurs à l’origine de

la création durant les années 80 des

Clubs Convaincre dont le RMI aura été

l’une des innovations sociales les plus

marquantes.

Aux côtés du Club Jean Moulin, créé en

1958, en pleine guerre d’Algérie, viendront

s’ajouter notamment le Club Démocratie

soi, ceci est nouveau. Le vecteur internet

est une nouvelle fois un moyen puissant

de mise en réseau, de confrontation et de

relais d’opinion. Première différence donc

avec les clubs d’antan, leur ouverture plus

large sur l’espace public. Mais ouverture

sur l’espace public ne signifie pas

nécessairement expertise, proposition de

politiques publiques innovantes. En effet,

la plupart des sites internet sont encore

pauvres en solutions, en programmes.

Nombreux sont ceux qui s’attachent pour

le moment à définir ce que veut dire

« être de gauche » au XXIe siècle et

se cantonnent encore, d’une certaine

manière, aux constats plus qu’aux

solutions. Leur relative jeunesse explique

sociale-démocrate du PS. Désir d’avenir

est clairement une organisation dont le

but affiché (c’est au moins son mérite !)

est de permettre à Ségolène Royal

d’être à nouveau candidate à l’élection

présidentielle. Quant à la Fondation Terra

Nova qui est née sur les cendres d’A

gauche en Europe, initialement mis en

place par Dominique Strauss-Kahn et

Michel Rocard, elle essaie de redonner ses

lettres de noblesse à la social-démocratie

française. C’est peut-être avec la Fondation

Jean Jaurès ce qui se rapproche le plus

d’un véritable think tank, avec une volonté

d’inscrire dans le temps une démarche

et de dégager les fonds nécessaires à

l’embauche d’un personnel dédié. Loin

« J’ai appris qu’on ne peut espérer de création

intellectuelle dans un organisme dans lequel le vote

sur les idées est associé au vote sur le pouvoir »

Michel Rocard, Si la Gauche savait, Ed. Laffont, 2005

Nouvelle à Marseille, le Cercle Tocqueville

à Lyon ou encore le club Vie Nouvelle

avec Jacques Delors comme président.

Composés de leaders politiques, de

hauts fonctionnaires et d’intellectuels,

ces clubs ont d’une certaine manière

jeté les bases de l’intellectuel collectif et

guidé les actuels leaders du PS vers une

nouvelle forme d’organisation qu’est le

think tank.

Les groupes de réflexion nouvellement

créés ne sont certainement pas tous des

think tanks à proprement parler même si

leurs fondateurs usent et abusent parfois

de ce vocable pour témoigner d’une

certaine volonté de créer les conditions

favorables à la production de nouvelles

idées. La plupart possèdent des vitrines

sur internet, ouvrent leurs portes à la

société civile et à toute personne qui

souhaite faire avancer le débat d’idée. En

peut-être cette situation actuelle.

Ce mouvement général cache pourtant des

disparités profondes. Quoi de commun en

effet entre la Fondation Jean Jaurès, La

Forge, Désir d’avenir ou Terra Nova ?

Soyons honnête, pas grand-chose. Cela

n’enlève rien à leur légitimité respective

mais les moyens, modes d’action et

surtout les buts sont clairement différents.

La Fondation Jean Jaurès essaie de

sortir de son rôle historique de centre de

réflexion sur l’histoire du socialisme en

se transformant en véritable think tank.

Rappelons que l’essentiel du financement

de cette Fondation provient de Matignon à

hauteur de 1,5 million d’euros par an. Elle

est de loin la structure la plus puissante

financièrement. La Forge, initiée par Benoît

Hamon et Noël Mamère, ne dispose que

de très faibles moyens et tente d’occuper

l’espace politique entre la LCR et l’aile

d’exclure les autres organisations, celles

mentionnées ci-dessus nous ont semblé

emblématiques de la situation actuelle

de la nébuleuse intellectuelle qui gravite

autour du PS.

Si la majeure partie de ces nouveaux

groupes s’apparente davantage à des

clubs politiques ad hoc ou des courants

au sein du parti qu’à des think tanks

structurés et institutionnalisés, cela ne

doit pas nous empêcher de questionner

ces mouvements qui en disent long

sur les tentatives de refondation d’une

pensée de gauche capable de remporter

à nouveau les élections présidentielles.

Prenons garde cependant de ne pas

prendre une révolution dans l’ordre des

mots pour une révolution dans l’ordre

des choses, comme avertissait Pierre

Bourdieu il y a de cela une dizaine

d’années.

Notre Époque par Selim Allili

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 5


La Fondation Jean Jaurès

Propos de Gilles Finchelstein, directeur général de la FJJ.

Pouvez-vous décrire La Fondation Jean-Jaurès en quatre mots ?

Valeurs, Liberté, Idées, Carrefour.

Avez-vous une maxime ? Un credo ?

Vive le travail collectif.

Comment définiriez-vous la notion de think tank à un néophyte ?

Un centre de production intellectuelle et politique.

Si La Fondation Jean-Jaurès ne devait travailler que sur un sujet,

lequel serait-ce ?

Le socialisme dans la mondialisation.

Quelle est selon vous la place des producteurs d’idées

dans l’espace public français contemporain ?

C’est le chainon manquant entre l’expertise et la politique.

Quelle est la spécificité de votre think tank parmi les producteurs

d’idées français et européens aujourd’hui ?

Etre le lieu où se réunissent des femmes et des hommes d’horizons différents –

responsables politiques, dirigeants syndicaux, dirigeants d’entreprises, experts et

universitaires pluridisciplinaires – qui, trop souvent, ne travaillent pas de concert.

Avec quels hommes / partis politiques êtes vous en contact ?

Les socialistes français notamment à travers un partenariat avec les groupes

parlementaires socialistes à l’Assemblée nationale et au Sénat.

Les sociaux-démocrates européens, la Fondation européenne pour les études

progressistes (FEPS) et l’ENSoF (European Network of Social-Democratic

Foundations).

Pouvez-vous citer trois think tanks français ou étrangers ?

Fondation Friedrich Ebert, Policy Network, Bruegel Institute.

Quel est le plus grand succès de La Fondation Jean-Jaurès ?

L’échec que vous regrettez ?

Avoir une influence intellectuelle centrale dans la campagne présidentielle de 2007

avec l’ouvrage « Le descenseur social ».

Ne pas avoir réussi encore à porter les fondations politiques françaises au niveau de

leurs homologues européens.

Quel est le prochain objectif de La Fondation Jean-Jaurès ?

Notre ambition, être le lieu de la rénovation de la pensée socialiste.

LA 11 e QUESTION

Quel est aujourd’hui à votre avis le rôle des think tanks dans

l’élaboration du programme de la Gauche et dans sa refonte ?

- Faire des propositions ambitieuses et innovantes,

- Profiter de notre liberté pour être audacieux,

- Profiter de notre proximité pour être influent.

10 questions à la Fondation Jean Jaurès par Maud Clément

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 6


Alain Bergounioux

Diagnostic sur l’état du Parti socialiste

Propos recueillis par Selim Allili, le 10 septembre 2008

Alain Bergounioux, historien, inspecteur de l’Éducation nationale, président de l’OURS

(Office universitaire de recherche socialiste), militant socialiste, est membre des

organismes centraux du PS depuis 1993. Il est l’un des principaux historiens du Parti

socialiste.

Selim Allili : Dans quelle situation se trouve le PS à la

veille du Congrès de Reims ?

Alain Bergounioux : C’est une situation difficile due à une

crise de leadership qui dure depuis maintenant quelques

années. Et d’un autre côté, il n’y a pas de solution évidente à

ce problème. Ce qui crée un sentiment de confusion. C’est à

mon sens la première difficulté. La seconde difficulté réside

dans le fait qu’il faut mettre en avant non pas un programme

mais quelques idées fortes, les hiérarchiser et les mettre

en perspective. Mais ceci est étroitement lié à la première

question. Tant que la crise de leadership ne sera pas réglée

le reste ne pourra être traité. Ce qui d’une certaine manière

est paradoxal car le PS est sûrement le premier parti de

France en nombre d’élus et de conseillers mais malgré tout

il n’arrive pas à dégager une ligne forte.

SA : Comment expliquer cette contradiction qui fait

du PS un parti qui compte dans les villes et les

régions, mais qui est incapable d’offrir, depuis plusieurs

années maintenant, des débouchés politiques au niveau

national?

AB : Il n’est pas incapable en soi car le parti a démontré

dans le passé qu’il était capable de cela. Seulement la

transition entre jeunes et anciens et la crise de leadership

sont un des éléments majeurs de cette incapacité à fédérer

autour d’une personne et d’un programme. Prenez la

Grande-Bretagne, la transition entre Tony Blair et Gordon

Brown n’a pas été simple.

SA : Abordons maintenant la thématique des think tanks,

comment expliquez-vous la croissance importante

de ces structures qui gravitent autour du PS depuis

plusieurs mois maintenant ?

AB : Tout d’abord, permettez-moi de vous dire que

toutes ces organisations ne sont pas des think tanks et, à

proprement parler, il n’y a pas, à gauche, autant de think

tanks que cela. Il y a certes des Fondations indépendantes

qui ont leur propre finalité et puis il existe des clubs qui

sont liés plus ou moins à des personnalités. Ce n’est pas

tout à fait de même nature et donc avec une production

différenciée. Il est difficile, à mon sens, de ranger toutes

ces organisations sous le vocable think tank. En même

temps, il est vrai que la diversité des initiatives et leur

nombre démontrent un certain dynamisme. Les nouveaux

moyens de communication ont d’ailleurs fortement favorisé

l’émergence de ces phénomènes. De manière générale, la

crise que traversent le PS, mais également les Verts et le

Parti communiste, a été un des éléments déclencheurs,

étant donné les attentes et les inquiétudes qui existent au

sein de la gauche toute entière. La dernière raison qui peut

expliquer l’émergence de ces nouvelles organisations tient

dans l’existence d’une certaine crise des intellectuels de

gauche qui n’ont pas su ou pas pu repenser les modèles

hérités des décennies précédentes.

SA : Les clubs de réflexion qui se créent autour de

personnalités sont-ils un phénomène nouveau au sein

du PS ? Et selon vous, quel intérêt une personnalité

politique peut-elle retirer de la mise en place d’une telle

structure ?

AB : Non, évidemment. Ces phénomène existent depuis

plusieurs années et ne sont absolument pas nouveaux.

Dans les années 1970 et 1980, il y avait déjà des clubs.

Contrairement à aujourd’hui, ils étaient organisés sous

une forme assez traditionnelle, à savoir que les rencontres

se faisaient lors de petites réunions. Des revues étaient

parfois éditées. Les nouvelles technologies de l’information

ont réellement changé ce modèle de l’intérieur. Ces clubs

permettaient à une personnalité de constituer des réseaux,

de confronter ses idées afin de renforcer notamment son

image. Actuellement, les objectifs des clubs organisés

autour de personnalités n’ont pas réellement changé de

ceux des clubs des années 1970 et 1980.

SA : En ce qui concerne les structures plus importantes

et moins organisées autour de personnalités, nous

pouvons citer la Fondation Jean Jaurès, estimezvous

que cette fondation apporte son lot d’innovation

Entretiens par Selim Allili THINK n°8 - Octobre 2008 p. 7


Entretiens Alain Bergounioux

politique en dehors de son rôle historique de centre de

recherche sur le socialisme ?

AB : La Fondation a plusieurs dimensions, et notamment, en

effet, une dimension de centre de recherche sur l’histoire du

socialisme qu’elle remplit très bien, en partenariat d’ailleurs

avec l’OURS, que je dirige. Il y a également la dimension de

réflexion et de production d’idées, qui est le second volet

du travail de cette Fondation. Certaines notes sont sorties

de l’anonymat mais cela reste évidemment insuffisant. Il

faut un travail sur le long terme alors qu’actuellement cela

est fait de manière peut-être trop ponctuelle. C’est vrai

qu’elle pourrait faire plus, mais je vous rappelle que cela ne

représente qu’un tiers de sa mission.

SA : J’aimerais avoir le point de vue de l’historien du

PS et de son regard sur la manière dont le PS a vécu

ou organisé cette production

d’idées en son sein ou de

manière plus décentralisée, et

ce depuis la deuxième moitié

du XXe siècle ?

AB : Les réflexions se faisaient

essentiellement au sein du parti

et autour des parlementaires.

Ceci a un peu changé avec la Ve

République, qui a vu la montée

des experts, des intellectuels

et des fonctionnaires, dont la

manifestation la plus importante

a notamment été la création du

club Jean Moulin. On est passé

en fait d’une monopolisation des

questions programmatiques par

les parlementaires sous la IVe

République, à un partage de

ces tâches avec ces nouveaux

entrants et les commissions du

parti sous la Ve République.

SA : Pensez-vous que ces think tanks ou clubs qui

gravitent autour du PS peuvent permettre au parti de

faire la différence lors des prochaines échéances ?

AB : Peut-être, mais il ne faut pas oublier qu’à l’intérieur

du parti, des commissions fonctionnent très bien, comme

celle relative à la santé ou à l’économie, mais il est vrai que

d’autres sont laissées en déshérence.

SA : Comment fonctionnent ces commissions internes

au PS ?

AB : Les directions sont données à des secrétaires nationaux

qui sont en charge d’une problématique ou d’un secteur.

Par la suite, ces directeurs composent eux-mêmes ces

commissions avec des responsables du parti, des experts,

des intellectuels à travers des auditions notamment. Cela

«Avant d’être

intellectuelle,

la crise au PS

est politique»

fonctionne plutôt quand le parti est en état de marche avec

une direction forte.

SA : Que ressort-il de ces commissions ?

AB : Cela prend souvent la forme de notes ou de préparation

de colloques, qui peuvent déboucher sur la publication de

rapports. Tout cela sert aussi à composer le site internet

du parti.

SA : Que pensez-vous du renouveau de l’extrême

gauche, ou du moins le relatif succès qu’elle peut avoir

dans les urnes ? Pensez vous qu’elle a changé de

vocable, travaillé sur elle-même ?

AB : Cette impression de renouveau de la pensée

est discutable. Il y a eu une tentative avec ATTAC qui

heureusement ou malheureusement a échoué. Mais on

ne peut pas dire qu’il y a un

renouvellement de la pensée

de l’extrême gauche lorsqu’on

écoute Olivier Besancenot.

Le logiciel est resté le même.

L’impression de renouveau

réside seulement dans

des effets d’annonce et de

communication et rien d’autre.

SA : Pour conclure, qu’estce

qui fait que le PS n’arrive

pas à être audible auprès

de la société civile ? On a

l’impression qu’il existe

un blocage qui rend

caduque toute tentative de

communication concernant

l’offre politique du PS ? Estce

réellement un problème

d’idées, de leadership ou

bien les deux ? Comment sortir du lieu commun qui

affirme que le PS n’a rien à dire sur la société française

d’aujourd’hui ?

AB : Je ne crois pas que cela soit un problème d’idées. Et

comme vous le dites, c’est un lieu commun de croire que

le PS n’est pas une force de proposition. Le dossier du

Monde 2, de la fin août, consacré aux think tanks à gauche,

montre bien que les idées sont là. Et de plus, j’attire votre

attention sur le fait que les idées exposées par le journal Le

Monde étaient quasiment, sinon exclusivement, les mêmes

que celles de Ségolène Royal lors de l’élection de 2007.

Donc parler d’un problème d’idées novatrices au PS est un

faux problème. Le problème réside dans le positionnement

stratégique et dans la difficulté à faire des choix clairs, et

est lié à un manque de leadership et de hiérarchie capable

d’arbitrer les débats et aussi de donner une orientation.

Avant d’être intellectuelle, la crise au PS est politique.

Entretiens par Selim Allili THINK n°8 - Octobre 2008 p. 8


Marylise Lebranchu

Prendre le risque des idées

Propos recueillis le 6 octobre 2008 par Robert Chaouad

Marylise Lebranchu est députée du Finistère, ancienne Garde des Sceaux. Elle vient de

publier, en collaboration avec Gwenegan Bui et Serge Bossini, Brèves de campagne.

Votre avenir vaut mieux que nos querelles !, Editions Descartes.

Robert Chaouad : Dans la foulée de l’élection présidentielle

2007, de nombreux cercles de réflexion se sont créés autour

du Parti socialiste. Quel rôle leur accordez-vous dans le

renouveau de la pensée socialiste ?

Marylise Lebranchu : En effet, de nombreux clubs se sont créés

à gauche, répondant à l’impératif de nourrir le débat intellectuel

et politique et de « parler à l’opinion publique ». L’enjeu est à

la fois de se mettre d’accord sur des diagnostics, de produire

des propositions en réponse aux diagnostics réalisés et donc de

contribuer à bâtir un corpus d’idées.

RC : Paradoxalement, c’est au moment où se multiplient ces

thinks tanks qu’on voit surgir un discours général consistant

à dire qu’il n’y a pas d’idées à gauche, pas d’idées au Parti

socialiste. Que pensez-vous de cette proposition ?

ML : Cette proposition est une conséquence de la situation

actuelle au PS, c’est-à-dire qu’il y a tellement de médiatisation des

querelles, des tensions, des oppositions et tellement d’absence

d’unité dans les expressions que, du coup, on en vient à tirer la

conclusion rapide selon laquelle il n’y a pas d’idées à gauche. Ce

qui est pourtant totalement faux ; et on est nombreux, au contraire,

à relever l’importance des intellectuels, l’importance de ce qu’ils

nous apportent et le rôle qu’ils jouent dans le renouvellement de

la pensée politique. Cette proposition apparaît donc davantage

comme une conséquence de la cacophonie.

RC : En juin 2008, le Premier ministre, François Fillon, déclarait

avoir gagné la bataille idéologique face à la gauche, qu’en

pensez-vous ?

ML : Ce n’est pas faux d’une certaine manière. Dans ma

contribution, comme dans l’introduction de mon livre Brèves de

campagne, nous constatons que ce n’est pas la société française

qui est de droite. Un certain nombre de tabous de gauche bien

installés depuis François Mitterrand ont été cassés. Je pense là à

tout ce qui concerne la laïcité, le nouveau concept de solidarité, les

relations entre sphère privée et sphère publique, et avec l’abolition

de la peine de mort, tous les discours sur les libertés publiques ;

toutes ces idées avaient totalement irrigué la société française. Or,

entre 2002 et 2007, je pense que Nicolas Sarkozy et l’UMP ont

malheureusement réussi à casser ces tabous de gauche, et c’est

ce qu’il faut retrouver aujourd’hui.

RC : Face aux défis du nouveau capitalisme et eu égard aux

remèdes apportés à la crise financière mondiale actuelle,

pensez-vous, pour votre part, que la pensée socialiste est une

pensée d’avenir ?

ML : Je crois résolument que c’est une pensée d’avenir et c’est

pour cela qu’il faut en appeler à tous les intellectuels et à tous ces

groupes de réflexion. Et même si, en France, on a beaucoup moins

de budget et de moyens matériels que d’autres organisations

comme la Friedrich Ebert Stiftung en Allemagne ou la fondation

Olaf Palme en Suède par exemple, on a besoin néanmoins de

davantage de confrontations avec les politiques, et ce pour mettre

en confrontation le travail de réflexion théorique et idéologique avec

la réalité de terrain. Cette confrontation entre théorie, idéologie et

réalité est plus que jamais d’actualité aujourd’hui. Il faut qu’il y ait un

double jeu en quelque sorte : un travail de réflexion des think tanks

et un effort pour diffuser cette réflexion politique dans l’opinion

publique, car il y a une attente extrêmement forte de ce point de

vue-là. Il y a donc un jeu d’aller-retour politique-intellectuel qui doit

s’opérer pour permettre d’apporter des réponses et de diffuser ces

réflexions. Il y a un réel problème, aujourd’hui, de diffusion des

réflexions politiques et de leurs résultats dans l’opinion. D’où cette

petite musique qui tourne en boucle selon laquelle « il n’y aurait

pas d’idées ». Le problème ce n’est pas qu’il n’y a pas d’idées,

c’est qu’elles ne se diffusent pas.

RC : De nombreux travaux ont montré combien le Parti

socialiste s’était coupé d’un certain nombre d’acteurs sociaux

traditionnels (syndicats, associations, etc.), ne pensezvous

pas que cela joue en votre défaveur en vous coupant

de certaines réalités sociales, mais aussi, en retour, en

restreignant le champ de diffusion des idées que vous

entendez promouvoir ?

ML : Si on continue à créer des groupes de réflexion, il est important

de veiller à ce qu’ils ne fonctionnent pas seulement à Paris. Car le

cercle de diffusion va être le cercle des cadres du parti et je pense

que la question qui nous est posée est là. Souvent on se parle à

Entretiens par Robert Chaouad THINK n°8 - Octobre 2008 p. 9


Entretiens Marylise Lebranchu

nous-mêmes, entre cadres du parti, membres du bureau national

ou responsables des groupes d’études, mais on ne diffuse pas

en direction des militants. Qui plus est, on ne va pas chercher les

idées de gauche là où elles se déclinent ailleurs. Elles se déclinent

dans des associations, dans des syndicats, dans des mutuelles,

dans des coopératives, dans des entreprises d’économie solidaire,

dans des tas d’endroits où des gens porteurs de valeurs de

gauche travaillent mais ne nous rencontrent pas. Et c’est à nous

de créer des ponts partout. Avec les syndicats par exemple, en se

réinterrogeant sur la charte d’Amiens. La charte d’Amiens, c’est

un acte d’indépendance très intéressant dans l’histoire française,

mais est-ce que, malgré tout, il ne faudrait pas qu’il y ait davantage

de ponts pour nous permettre de discuter davantage ensemble

et permettre qu’il y ait un véritable aller-retour de la pensée entre

partis et syndicats. Aujourd’hui, le clivage est tel que chacun

réfléchit dans sa sphère et, à mon avis, c’est une erreur pour la

gauche. Pas pour la droite, car ses

différentes instances de réflexion se

sont toujours rencontrées. Ce qui

n’est pas le cas pour la gauche.

RC : En pratique quelle forme

cela pourrait-il prendre ?

ML : J’ai parlé à plusieurs reprises

d’une fédération de la gauche. Je

ne vois pas très bien comment on

pourrait faire aurement. Je ne sais

pas si j’ai raison, mais je crois qu’on

pourrait imaginer un tel schéma.

RC : Un terme embarrasse

énormément, semble-t-il, les

membres du Parti socialiste,

c’est le terme « libéral ». A

peine prononcé et on assiste,

en permanence, à une levée de

boucliers ? Comment réagissez-vous à ce terme et à ce qu’il

provoque dans votre famille politique ?

ML : Il y a un problème de sémantique et ça ne sert à rien

de vouloir chercher à le cacher. La réflexion intellectuelle est

intéressante quand elle apporte quelque chose. On pourrait

s’interroger longtemps sur ce que signifie le terme libéral – j’ai

lu, à ce sujet, un très bon texte de Vincent Peillon. Néanmoins,

concernant l’emploi du mot, je ne pense pas qu’il y ait d’utilité à

s’enfermer là-dedans. Quand la réflexion se heurte à l’inaudibilité,

ce n’est pas la peine d’insister. En revanche, il faut travailler sur ce

que signifie le réformisme, ce que signifie l’adaptation au marché,

ce que signifie l’évolution d’une société multiculturelle, cela me

paraît plus important que de demeurer attaché à une querelle

quasi-sémantique.

RC : Comment définiriez-vous, alors, le réformisme

aujourd’hui ? Comment peut-il s’incarner au sein du PS et

parler de gauche moderne a-t-il un sens ?

«je reste persuadée que c’est

celui qui prend des risques en

accord avec ses convictions

profondes et qui prend même le

risque d’aller à contre-courant

de l’opinion publique qui gagne»

ML : Selon moi, et vous pardonnerez l’oxymore, il me semble

archaïque de parler de gauche moderne. On se cogne la tête en

permanence contre un discours qui a consisté à dire, pendant

longtemps, que l’adaptation à l’économie libérale, au sens de

l’adaptation au marché et de son évolution, c’est moderne, alors

que la régulation par l’Etat, en revanche, c’est archaïque. Il s’agit

là d’analyses toutes faites, sorties des années 1980 ; et on a traîné

comme une queue de comète les avantages comparatifs jusqu’à

faire la société des low cost. On doit se sortir de là. La modernité,

ce n’est pas l’adaptation d’une idée à une réalité. La modernité,

c’est analyser une réalité et trouver comment l’idée qu’on a se

coule dans cette réalité-là. Je crois que c’est ça qui ne fonctionne

pas dans notre débat moderne contre archaïque. Aujourd’hui, la

droite dit que c’est archaïque de parler de régulation de l’Etat

quand les Etats-Unis sont en train de montrer le contraire ! Faisons

attention à ne pas rester enfermé dans des débats d’intellectuels

selon lesquels « le PS moderne,

c’est celui qui comprend

l’économie ». Je rappelle toujours

que ce sont ces mêmes personnes

qui rattachent la modernité à la

compréhension de l’économie

qui nous disent que l’extrême

gauche est archaïque, alors qu’il

y a d’excellents économistes qui

animent le mouvement. C’est donc

un débat totalement faussé.

RC : Le PS est un parti d’élus. La

propension de ces élus à vouloir

être reconduit dans leur mandat

ne les conduit-elle pas à faire

preuve d’un pragmatisme qui

pourrait être préjudiciable au

renouvellement de la réflexion

doctrinale socialiste ?

ML : Il y a deux choses à dire à ce sujet. La première est qu’il

est logique que des élus pensent à leur réélection, sinon on ne

les comprendrait pas ; la seconde, c’est que pour gagner une

élection, il faut avoir pris des risques, y compris des risques dans

le domaine des idées.

RC : Prendre un tel risque justement, n’est-ce pas potentiellement

remettre en cause la perspective d’une réélection ?

ML : Non, car je reste persuadée que c’est celui qui prend des

risques en accord avec ses convictions profondes et qui prend

même le risque d’aller à contre-courant de l’opinion publique

qui gagne. Ce qui est important, pour revenir sur la question du

pragmatisme, c’est que les idées soient adaptées à la réalité ; une

idée ne peut pas être désincarnée d’une part et elle ne doit pas,

d’autre part, être déconnectée de la réalité. C’est-à-dire qu’on doit

toujours avoir en tête la manière dont on va mettre en pratique les

conséquences d’une idée exprimée.

Entretiens par Robert Chaouad THINK n°8 - Octobre 2008 p. 10


Olaf Cramme

Rénover la social-démocratie à la

lumière des nouvelles réalités sociales

Propos recueillis en septembre 2008 par Robert Chaouad

Olaf Cramme est directeur du think tank Policy Network (www.policy-network.net),

basé à Londres. Titulaire d’un doctorat en études européennes, il enseigne à la London

Metropolitan University.

Robert Chaouad : Avant de revenir plus en détails

sur les idées développées et défendues par le Policy

Network, pourriez-vous définir la nature des activités

du think tank que vous dirigez et l’objectif que vous

poursuivez ?

Olaf Cramme : La raison d’être du Policy Network est

très simple. La définition de solutions pour répondre aux

défis complexes que les partis de centre-gauche doivent

affronter au XXIe siècle requiert des efforts conjoints des

milieux intellectuels et politiques du monde entier, et ce

par-delà la divergence des systèmes nationaux et des

points de vue initiaux. Mettre en relations les hommes

politiques et les intellectuels, fournir une plateforme de

débats afin d’apporter de nouvelles idées en vue de

politiques progressistes, voilà ce qui caractérise notre

travail. Notre activité consiste donc à rechecher et proposer

des approches innovantes pour le futur, et non pas à

revenir aux concepts traditionnels du passé.

RC : Au regard des objectifs du Policy Network, quel

regard portez-vous sur l’état de la social-démocratie

en Europe ?

OC : La social-démocratie européenne traverse, aujourd’hui,

une double crise : une crise de leadership et une crise

intellectuelle. S’agissant de la crise de leadership et de

personnalités politiques qui affecte la social-démocratie

européenne, on constate, en effet, qu’il n’existe pas

réellement, au sein des différents partis de centre-gauche

européens, de personnalités politiques capables de définir,

d’incarner et de porter, pour le XXIe siècle, un nouveau

projet politique de centre-gauche pour lequel les citoyens

seraient prêts à voter. Dans de nombreux pays européens,

le centre-gauche manque de personnalités capables de

proposer une option politique attractive susceptible de

rassembler au-dede leur électorat traditionnel.

C’est le cas, par exemple, de l’Allemagne, où l’on a vu se

succéder à la tête du SPD quatre présidents en cinq ans.

Actuellement, le SPD est dirigé par Franz Müntefering, alors

que le candidat à la chancellerie, Frank-Walter Steinmeier,

qui est une personnalité extrêmement intéressante, n’a pour

sa part jamais obtenu de mandat politique. On observe la

même situation en France, au sein du Parti socialiste, où

l’on rencontre les mêmes difficultés à identifier et à faire

émerger un leader incontestable derrière lequel se rallier.

Le deuxième problème que rencontre aujourd’hui la socialdémocratie

européenne est un problème structurel qui

constitue certainement le challenge le plus important à

relever. Le défi qui guette la social-démocratie actuellement

est en effet d’ordre intellectuel. Au cours du XXe siècle,

principalement après la Seconde Guerre mondiale, la

social-démocratie a adopté et développé un programme

d’économie sociale de marché garantissant le progrès

matériel et social à travers des politiques redistributives

initiées dans le cadre des Etats-nations. Aujourd’hui,

cependant, la pensée social-démocrate a quelque peu failli

à apporter des réponses adéquates aux transformations

globales et à la révolution économique et sociale qui se

sont opérées.

Autrement dit, on trouve, au cœur des succès de la socialdémocratie

au XXe siècle, l’édification, à l’échelle nationale,

d’un Etat-providence associant croissance économique

et garanties sociales. Par-dessus tout, les notions

communément admises et partagées de « justice » et de

« progrès » autorisaient les partis sociaux-démocrates à

apparaître comme les champions à la fois de l’égalité et de

la liberté autant que comme une force de modernisation.

Pourtant, la dernière vague de changements social,

économique et culturel a profondément transformé les

conceptions classiques de la justice sociale. Le nouveau

capitalisme financier, l’impact de la globalisation sur la

compétitivité internationale, les perspectives d’emplois

dans ce qui tend à devenir la société post-industrielle, le

déclin des institutions et des communautés traditionnelles

ou le besoin de définir de nouvelles solidarités et de

nouvelles formes de respect dans un monde ethniquement

et culturellement divers, tous ces éléments ont créé un

environnement politique auquel la social-démocratie a du

mal à s’adapter et à apporter des réponses.

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 11


Entretiens Olaf Cramme

RC : Au cours des années 1990, l’expérience

social-démocrate britannique, à travers un nouveau

programme politique, la « Troisème voie », et avec

un leader charismatique, Tony Blair, a incarné une

certaine forme de modernité pour l’ensemble des

partis sociaux-démocrates européens. Comment

définir cette Troisième voie incarnée par le nouveau

parti travailliste (le New Labour) ?

OC : De nombreuses analyses ont été avancées pour

tenter de définir ce qu’était la troisième voie (« the

Third Way »). Cependant, une grande partie de ces

analyses se trompent, me semble-t-il, lorsqu’elles

essaient de réduire la troisième voie à une idée

qui viserait à inventer une

nouvelle manière de faire de

la politique par-delà la droite

et la gauche.

La Troisième voie des

années 1990 était plutôt

une réponse à la ligne dure

anti-gouvernementale et à la

rhétorique anti-étatique de

l’ère Thatcher-Reagan. Elle

entendait revitaliser la socialdémocratie

à la lumière des

changements sociétaux,

économiques et culturels.

Ainsi, la Troisième voie a

fondamentalement à voir

avec la manière qu’ont les

partis de centre-gauche de

concevoir le changement.

D’un autre côté, en tant que

stratégie de gouvernement,

la politique de la Troisième

voie cherchait à répondre

aux aspirations de la nouvelle

classe moyenne tout en

apportant des solutions aux

vieux travers de la gauche,

à savoir une certaine forme

d’irresponsabilité en matière économique et fiscale. De

la sorte, cette politique insistait sur l’accroissement de

la prospérité, contre ceux qui entendaient simplement

défendre et protéger les acquis du passé.

RC : Il a souvent été reproché au modèle initié

par le New Labour de rompre avec certains des

fondements de la social-démocratie traditionnelle

au profit d’une vision davantage libérale, au point

de qualifier ce programme de social-libéralisme.

Que pensez-vous de cette analyse qui a cours en

Europe continentale ?

OC : Il s’agit là, à mon sens, d’un débat erroné, car

ces deux concepts ont davantage de points communs

« fournir une plateforme

de débats afin d’apporter

de nouvelles idées

en vue de politiques

progressistes »

qu’on ne le dit, tant sur le plan philosophique que d’un

point de vue pratique, comme on a pu le constater,

historiquement, au sein de différents gouvernements

– en Allemagne par exemple, dans les années 1970,

au moment du gouvernement de Willy Brandt. Ce

que Tony Blair et le programme du New Labour ont

voulu faire, c’est prendre en compte les nouvelles

formes d’individualisme et la diversité croissante de la

société dans la redéfinition du projet collectif socialdémocrate.

Historiquement, la social-démocratie avait pour objectif

et pour ambition d’améliorer et d’accroître le bien être

collectif de la communauté pris dans son ensemble.

Tony Blair, pour sa part, a

fait de l’individu, c’est-à-dire

des besoins individuelles,

le point de départ de son

interprétation libérale de la

social-démocratie. Il s’agit

là, effectivement, d’une

différence importante dans

le débat idéologique qui se

joue entre le modèle socialdémocrate

britannique

et le modèle continental.

Ces dernières années

cependant, ce débat a

également gagné les autres

partis européens, et il ne

concerne plus uniquement

le New Labour.

RC : Le projet socialdémocrate

développé

depuis une décennie par le

parti travailliste britannique

peut-il se réduire à un

pragmatisme ?

OC : Il y a certainement

une dimension pragmatique

forte dans le projet du New

Labour, mais je ne crois pas que ce soit une particularité

du nouveau parti travailliste ou du projet de Tony Blair.

De nombreux autres partis européens font également

preuve de pragmatisme, particulièrement lorqu’ils

ont été au gouvernement. Ainsi, les changements

doctrinaux opérés par les partis sociaux-démocrates

dans d’autres pays européens ont produit de solides

résultats, comme l’attestent la vigueur du modèle

scandinave, le succès du modèle néerlandais (« polder

model »), ou encore les courageuses innovations

politiques entreprises par les gouvernements de centregauche

en Allemagne, en France et dans d’autres

pays, et ce dans un environemement économique plus

difficile.

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 12


Entretiens Olaf Cramme

RC : Avec le départ de Tony Blair, le New Labour

semble en perte de vitesse politique et intellectuelle.

Quel est l’état intellectuel du centre-gauche

aujourd’hui en Grande-Bretagne ?

OC : La question se pose effectivement, car, à l’image

des autres partis de centre-gauche en Europe, le New

Labour est à la recherche d’un nouveau projet politique

pour l’avenir. Les défis d’aujourd’hui sont de loin

beaucoup plus grands que ce que les modernisateurs

sociaux-démocrates du milieu des années 1990

avaient imaginé. Ces défis incluent la géopolitique

de l’énergie et le changement climatique, mais aussi

des problèmes liés aux migrations et à l’intégration,

aux conflits religieux et culturels à propos de la

notion de bonne société, à des niveaux d’inégalités

économiques sans précédents et à l’individualisation

des valeurs parallèlement à l’accroissement de

l’interdépendance.

L’une des questions qui

anime le débat intellectuel

actuellement consiste ainsi

à se demander comment

redéfinir le rôle de l’Etat à

l’ère de la globalisation ?

A la lumière du nouveau

capitalisme global, nous

avons besoin de repenser

la relation entre l’Etat et le

marché, et leur rôle dans

la production des biens

publics. Pourtant, le débat

sur la frontière entre l’Etat et

le marché – comme cela se

produit dans de nombreux

partis sociaux-démocrates –

méconnaît ce point. L’enjeu

est quel type d’Etat et quel

type de marché voulons-nous

élaborer à l’âge global ? Autrement dit, la question du

rôle de l’Etat ne se pose pas en termes quantitatif, sur

le mode « quelle quantité d’Etat ou de marché ? ». Ce

qui doit importer, maintenant, c’est de savoir ce que

l’Etat doit faire et ce que le marché peut faire pour

répondre aux défis et aux problèmes que rencontrent

les citoyens et la population.

RC : Au sein du Policy Network, autour de quelles

problématiques s’organise le travail intellectuel que

vous menez afin d’alimenter la réflexion en faveur

d’un nouveau projet politique progressiste ?

OC : Ce qui est important pour nous, actuellement,

c’est d’essayer de comprendre pourquoi les partis

sociaux-démocrates européens, mais aussi les partis

de centre-droit, rencontrent autant de difficultés pour

définir de nouveau projet politique. Nous essayons

donc d’identifier les grands défis politiques qui se

posent à nous, et ce afin de tenter d’y apporter des

réponses adaptées dans le cadre d’un nouveau projet

social-démocrate.

L’activité du Policy Network s’attache donc, dans un

premier temps, à tenter de cerner et de comprendre

l’émergence de problèmes globaux, comme la crise

alimentaire ou énergétique, la révolution économique

mondiale, le rôle des pouvoirs économiques, etc.,

et nous réfléchissons à la manière dont les sociauxdémocrates

peuvent répondre à ces questions qui se

posent à l’échelle du monde entier. Nous insistons sur

l’idée qu’un certain nombre d’enjeux ne peuvent plus

être gérés par un seul Etat. A ces problèmes globaux,

il faut des réponses globales.

Par ailleurs, à côté des questions qui se posent

au niveau mondial, nous

réflechissons également,

à une autre échelle, aux

changements qui affectent

les réalités domestiques.

Comment prendre en

compte l’augmentation

de l’individualisme, la

panne de certaines

« A la lumière du nouveau

capitalisme global,

nous avons besoin

de repenser la relation

entre l’Etat et le marché »

institutions traditionnelles,

les transformations de la

structure familiale, le déclin de

certains secteurs industriels,

etc. ? Ces nouvelles réalités

sociales représentent des

défis importants pour la socialdémocratie

car elles révèlent

des sociétés beaucoup plus

fragmentées qu’elles ne

l’étaient par le passé, et donc

ne se structurant plus, pour

les sociaux-démocrates,

autour de la classe ouvrière, sa base traditionnelle.

Au Policy Network, l’important est de reconnaître

et de prendre acte de la rapidité des changements

qui se déroulent sous nos yeux. C’est pourquoi,

l’enjeu, pour la social-démocratie, est d’apporter

constamment des réponses à ces changements. Il

s’agissait, d’une certaine manière, d’enjeux auxquels

le New Labour avait tenté de répondre : comment

initier des réformes ? Comment mettre en œuvre

des changements ? Or, à une époque d’insécurité

généralisée, insécurité sociale, économique, politique,

cette philosophie du changement et de la nécessité

de se réformer pour faire face aux transformations

du monde peut faire peur à une large partie de la

société. Surmonter ce défi majeur est une de nos

tâches principales. C’est aussi le débat auquel Policy

Network entend contribuer.

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 13


États-Unis d’Amérique :

Le rôle des think tanks

dans l’élaboration de

l’appareil idéologique démocrate.

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 14


Une fois de plus, la campagne

présidentielle américaine qui

oppose MM. Obama et Mac

Cain a montré le rôle central que jouent

les think tanks dans la vie politique

américaine. Dans un système politique

présidentiel et un environnement

médiatique qui favorisent pourtant

une personnalisation croissante des

oppositions et des débats, les deux

grands partis n’en continuent pas

moins à se livrer de violentes batailles

intellectuelles et idéologiques par

polémistes, titres de presse et think

tanks interposés.

Cette tradition d’externalisation de la

production d’idées hors des partis ou de

l’appareil d’Etat est ancienne aux Etats-

Unis. Les interactions entre les think

tanks et les deux grands partis dominants

sont complexes. Les think tanks servent

le parti en lui fournissant un réservoir

d’idées et de personnel qualifié. Le parti

sert le think tank en lui offrant visibilité et

postes clé dans l’administration.

Le cas du parti démocrate est

particulièrement révélateur de ces

relations entre think tank et parti politique.

Les origines du parti de l’âne remontent

aux sources mêmes du système politique

américain. Il a depuis connu des mutations

si profondes qu’il a migré d’un bout à

l’autre de l’échiquier politique. Les think

tanks démocrates d’aujourd’hui ont été

à la fois les fruits et les porteurs de cette

évolution.

Le parti démocrate-républicain :

conservateur et populiste.

Fondé entre autres par T.Jefferson et

J.Madison, le cœur de son programme

est essentiellement la défense des

prérogatives des Etats fédérés contre

le pouvoir central fédéral. Les think

tanks d’alors sont des clubs de débat

et de propagande comme les Fils de la

Liberté.

Les positions anti-étatistes du parti

démocrate-républicain, qui devient

parti démocrate dans les années 1830,

s’accompagnent assez logiquement de

positions antifiscales mais aussi d’un

certain conservatisme. Ainsi, une partie

importante des démocrates s’opposeront

à l’abolition de l’esclavage, défendue

à partir de 1856 par le nouveau parti

républicain. Dans le domaine des

relations internationales, il existe un

consensus entre les différents acteurs

politiques, fédéralistes puis whigs et enfin

républicains. La doctrine du démocrate

Monroe (1822) va servir de socle à la

pensée stratégique américaine pendant

une bonne partie du XIXe siècle.

A la fin du siècle, l’industrialisation et

l’urbanisation rapides, l’arrivée massive

d’immigrants et la corruption endémique

qui caractérisent le système politique

américain à l’époque vont provoquer une

importante vague de populisme, incarnée

par la société secrète « The Knights of

Labor », fondée en 1869, qui est aussi

une sorte de think tank avant l’heure. Le

parti démocrate va tenter de profiter de

ce courant puissant au sein de l’opinion

en intégrant à son programme un certain

nombre de mesures inspirées des cercles

de pensées populistes.

Les think tanks démocrates au XXe :

du populisme à l’apogée progressiste

Le populisme démocrate au début du

XXe siècle se traduit progressivement

par une volonté de « réparer » les

injustices économiques dont souffrent

certains américains. Cette synthèse de

populisme antiétatique et de moralisme

progressiste va profondément marquer

le parti démocrate au cours de ce siècle.

Les think tanks démocrates vont à la fois

l’entretenir et l’enrichir.

Le premier think tank américain, la

Brookings Institution, crée en 1916,

Center for American Progress

http://www.americanprogress.org/

se proclame indépendant. Mais son

fondateur, R.S. Brookings, est largement

inspiré par le moralisme progressiste

qui gagne du terrain au sein du parti

démocrate sous les présidences Wilson.

La « Brookings » sera, jusqu’à aujourd’hui,

un grand pourvoyeur d’hommes et d’idées

pour le parti démocrate.

Avec F.D. Roosevelt, se constitue le

véritable appareil idéologique et

intellectuel démocrate. Les syndicats et

les universités en sont le socle. Jusqu’à

la présidence de L.B. Johnson, les

démocrates imposeront aux républicains

le cadre de la réflexion sur la politique

intérieure. Durant cette période, se

constituent en parallèle des think tanks

parapublics, tel le Urban Institute, en

charge de l’évaluation des politiques

publiques. Le parti démocrate et ses

think tanks transposent progressivement

un modèle allégé de social-démocratie

européenne à l’Amérique.

Les années 1960 marquent l’apogée de

la pensée libérale démocrate : le débat

sur la fin de la ségrégation a contribué

à marginaliser les démocrates sudistes

les plus conservateurs, les universités

américaines fournissent un réservoir

d’idées et de pensée inépuisable et une

partie des républicains semblent sur le

point de rejoindre le parti de l’âne.

Paradoxalement, cette décennie marque

Le Center for American Progress (CAP) souhaite être le fer de lance du mouvement progressiste.

Créé en 2003, le CAP oeuvre, à travers ses idées et actions, à l’amélioration de la vie des citoyens

américains. Le CAP est dirigé par John Podesta, ancien directeur de cabinet de Bill Clinton et

professeur honoraire au Center of Law de la Georgetown University. C’est à partir d’idéaux tels

que ceux de Teddy Roosevelt, Franklin D. Roosevelt, John Fitzgerald Kennedy et Martin Luther

King que le CAP travaille, notamment sur les thèmes phares du XXe siècle : droits civiques,

droits des femmes, droit du travail, etc. Ces valeurs sont ensuite traduites en idées et actions,

concordantes avec les réalités politiques et économiques du monde actuel.

Pour le CAP, l’Amérique est une terre d’opportunités, il est possible pour tous d’améliorer son

sort, celui de ses enfants, de sa famille et de sa communauté par l’éducation, le travail et la

liberté économique. Parmi les postulats de son activité se trouve l’idée que le gouvernement

doit travailler pour le bien public, la mise à profit des différences, la sécurisation des droits et la

sécurité de chacun. L’espoir et la force doivent être les valeurs que les Etats-Unis inspirent. Les

progressistes se qualifient de suffisamment idéalistes pour penser que le changement est possible,

tout en se pensant suffisamment pragmatiques pour travailler à le réaliser.

Le CAP émet des propositions et s’engage dans la guerre des idées contre les conservateurs ;

ses experts travaillent sur des sujets variés (sécurité nationale, énergie, changement climatique,

etc.). En cette année d’élection présidentielle, ses travaux se sont centrés sur la restauration du

leadership mondial américain, l’énergie, la création d’une croissance progressive et la mise en

place d’un système de soins pour tous les Américains.

Réservoir d’acteurs par Agnès Iborra

Horizons par Romain Canler

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 15


The Brookings Institution :

une légitimité éprouvée par l’Histoire moderne des Etats-Unis

http://www.brookings.edu

Issu de ce que nous appelons les think tanks de première génération, The Brookings Institution

a contribué à ouvrir les portes du Capitole et de la Maison Blanche à une expertise technique

indépendante de la tutelle administrative. En 1916, Robert Brookings, un homme d’affaires

de Saint Louis aux idées conservatrices participe à la création de l’Institute for Government

Research (IGR), puis créé l’Institute of Economics en 1922 et the Brookings Graduate School of

Economics and government en 1924. En 1927, la Brookings Institution voit le jour par la fusion

de ces trois organisations. Elle est aujourd’hui présidée par l’ancien journaliste Strobe Talbott.

aussi le début du déclin de la machine

intellectuelle démocrate. Le parti, sous

l’impulsion des centres de réflexion

des universités et des syndicats, a

achevé sa mue vers le progressisme

à l’européenne. Mais, ce faisant, il

s’est coupé d’une partie de sa base,

demeurée populiste et conservatrice

sur le plan moral. Au contraire, le

parti républicain prend un tournant

conservateur assumé lors de l’élection

de 1964, avec B. Goldwater. Ce

tournant, jamais renié depuis, est

le début de la grande « révolution

conservatrice ».

Faillite et renaissance des libéraux

Pour imposer leurs valeurs et leur

conception du monde, ceux

qu’on appellera bientôt les « néoconservateurs

» mettent en place

un véritable arsenal intellectuel.

Investissant des think tanks existants

ou en créant de nouveaux, ils mettent

l’accent sur trois axes : la défense à tout

prix des intérêts américains dans les

relations internationales, le libéralisme

économique et le conservatisme en

matière de mœurs. Rand Corporation,

Heritage Foundation et autre American

Enterprise Institute deviennent

les symboles de cette révolution

conservatrice.

A partir de 1980, et de l’élection de

R. Reagan, elle triomphe partout et

durablement. Les deux présidences

Clinton ne changeront rien à la

suprématie intellectuelle conservatrice.

Au contraire, le président devra

jouer sur le terrain idéologique de

ses adversaires. Durant cette période,

Traditionnellement, l’expertise de la Brookings s’est concentrée sur trois programmes de

recherche : « Economic studies », « Foreign policy » et « Governance studies ». Afin de s’adapter

aux nouveaux enjeux de l’économie mondiale, deux programmes sont venus compléter ce

cadre de travail : « Global economy and development » et « Metropolitan policy ». Ces cinq

programmes se sont développés grâce aux donations de fondations. Le budget de la Brookings

a été évalué à 90 millions de dollars en 2007. Sa devise, « qualité, indépendance et impact »,

illustre sa volonté de demeurer un pôle de recherche d’excellence non partisan capable de faire

face à la concurrence des advocacy tanks conquis par les méthodes modernes du marketing

politique. En près d’un siècle, la Brookings est devenue l’une des maisons les plus influentes

et les plus respectées à Washington DC. Son prestige repose en partie sur sa contribution à

l’élaboration du Plan Marshall après la seconde guerre mondiale et sa proximité affichée avec

les administrations Roosevelt, Kennedy et Clinton.

Proche du programme politique défendu par Barack Obama pour la présidentielle américaine

2008, certains de ses experts conseillent le sénateur démocrate. Parmi les plus proches

conseillers d’Obama, nous pouvons citer : l’économiste Jason Furman, l’ancienne secrétaire

d’Etat aux affaires africaines de l’administration Clinton Susan Rice, un ancien de la CIA Bruce

Riedel, et Philip H. Gordon, spécialiste des questions européennes et du terrorisme.

quelques think tanks libéraux sont

créés mais leur rayonnement n’égale

pas encore celui de leurs homologues

conservateurs.

C’est à la fin des années 1990 que

les démocrates décident de lancer

une grande contre-offensive dans

la guerre des idées. Rob Stein, un

intellectuel démocrate, présente à

un public restreint de représentants,

universitaires et homme d’affaires un

document appelé « The Conservative

Message Machine’s Money Matrix ».

Ce document détaille l’architecture

de l’appareil de guerre intellectuelle

et idéologique conservateur. Les

démocrates, appuyés par de riches

donateurs, comme G. Soros, décident

de développer des outils similaires.

Seront crées, la Democracy Alliance

par R. Stein, le Center For American

Progress, l’Economic Policy Institute

ou le Center on Budget and Policy

Priorities. Ces think tanks vont

entamer une œuvre de remise en

cause systématique de la dialectique

conservatrice et républicaine.

Réservoir d’acteurs par Amaury Bessard

A la veille de l’élection présidentielle,

plusieurs de ces think tanks, en

particulier le Center For American

Progress, sont pressentis pour devenir

de grands pourvoyeurs de conseillers

dans une éventuelle administration

Obama.

Ces nouveaux think tanks démocrates

ont obtenu d’incontestables succès

depuis 2005, notamment en

soulignant la faillite morale d’une

administration Bush en fin de règne.

Mais leur jeunesse et leur manque

relatif de moyens ne leur ont pas

encore permis de jeter à bas les

dogmes conservateurs. Le candidat

Obama a dû, en effet, affronter J. Mac

Cain la plupart du temps sur le terrain

idéologique républicain.

Une victoire démocrate ne devrait

donc pas signifier une remise en

cause profonde et immédiate du

cadre intellectuel fixé par les forces

conservatrices durant trois décennies.

Les idoles républicaines sont encore

debout.

Horizons par Romain Canler

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 16


Emmanuel Giannesini, Le sarkozysme n’est pas une écologie,

Commentaire relatif au Grenelle de l’environnement,

Note électronique de La Forge, 1 er avril 2008

A l’heure où les premières mesures issues du Grenelle de l’environnement devaient être mises en place,

l’auteur revient sur cette initiative et prévient, dès son introduction, que son commentaire constituera

une « voix discordante dans le beau concert unanime» de félicitations adressées à ce projet, qualifiant

ses résultats de « déjà décevants ». La rupture nécessaire et annoncée en terme d’écologie ne peut

passer par le Grenelle de l’environnement tel que présenté par le président Sarkozy lors de son discours

du 25 octobre 2007, et ce pour une raison très simple : si les discours sont là, les actes et la volonté de

faire avancer les choses, eux, font défaut. L’auteur explique cette carence de façon simple : l’écologie

n’est pas un sujet qui compte véritablement pour l’UMP. S’il est de bon ton d’en parler, mettre en place

des moyens efficaces pour obtenir des résultats n’est pas primordial. Emmanuel Giannesini constate

que la droite met en place des coquilles vides, telle que la Charte de l’environnement en février 2005.

Rappelant que ce texte a valeur constitutionnelle, l’auteur pose alors la question de l’intérêt d’une

initiative comme le Grenelle de l’environnement. Il met en garde, en outre, face aux réactions positives

du monde écologiste, sur le fait qu’aucune mesure vraiment concrète n’est sortie de ce processus.

L’auteur insiste sur un point : un véritable progrès serait accompli si toutes les mesures arbitrées lors

du Grenelle étaient mises en place, mais cela serait insuffisant pour mettre la France sur le chemin d’un

développement durable, réel et sincère. Ce commentaire prend résolument le parti pris de l’écologie

et souligne les contradictions, les insuffisances politiques, éthiques et de moyens du Grenelle de

l’environnement, et par extension de la politique environnementale du gouvernent et du président

Sarkozy.

Agnès Iborra

Transatlantic Trends 2008,

German Marshall Fund, 2008.

Transatlantic Trends publie chaque année un sondage des opinions publiques des Etats-Unis et

de douze pays européens, dont la France, sur les relations transatlantiques. Les citoyens des pays

concernés se sont vus posés les mêmes questions au sujet des diverses menaces internationales, de

la gouvernance mondiale, des relations entre les Etats-Unis et l’Europe. Cette année, un focus a été fait

sur l’élection présidentielle américaine.

C’est le German Marshall Fund qui est à l’origine de cette étude, publiée en partenariat avec la

Compagnia di San Paolo de Turin (Italie), la Luso-American Foundation (Portugal), la Fundación BBVA

(Espagne) et la Tipping Point Foundation (Bulgarie).

Les grandes tendances relevées par l’étude sont les suivantes :

• L’inquiétude européenne face au comportement russe vis-à-vis de ses voisins (alors que la crise

géorgienne n’avait pas éclaté).

• En Europe, le sénateur Obama obtient 69% d’opinion favorable, contre 26% pour le sénateur

McCain. Si Obama était élu, 50% des Européens s’attendent à une amélioration des relations

transatlantiques, contre 10% en cas d’élection de McCain.

• 59% des Européens ne sont pas favorables à un leadership américain dans le monde.

• Si davantage d’autonomie par rapport aux Etats-Unis est souhaitée par les Européens, ceux-ci

veulent également une meilleure coopération entre les deux continents (31%). Ce chiffre est de 47%

côté américain.

Les Français estiment à 60% qu’au cours des douze derniers mois, les relations Europe- Etats-Unis

se sont améliorées.

• En 2008, le « sentiment chaleureux » des Turcs envers les Etats-Unis et l’Union européenne s’est

amélioré, alors qu’il se dégradait depuis 2004.

L’étude complète est disponible à l’adresse suivante :

http://www.transatlantictrends.org/trends/doc/2008_English_Key.pdf

Selim Allili

Lectures THINK n°8 - Octobre 2008 p. 17


Olivier Duhamel et Olivier Ferrand, Pour une primaire à la française,

Paris, Fondation Terra Nova, août 2008.

A l’issue des travaux du groupe « projet primaire », présidé par O. Duhamel et O. Ferrand, un rapport

intitulé «Pour une primaire à la française» a été publié par la Fondation Terra Nova. Le rapport

commence par pointer le défaut de succession légitime au sein du Parti socialiste, et donc le défaut

d’incarnation de la pensée du PS, alors que les systèmes politiques voient s’accroître le principe de

personnification de la politique. Pour pallier cette crise du « leadership » une figure doit s’imposer au

sein de la gauche. Une des réponses à cette crise serait la mise en place pérenne de primaires au sein

du PS. Une primaire bien organisée instituerait au sein du parti une légitimité du candidat qui serait

proportionnelle à la légitimité du président (vote au suffrage universel direct).

Le principe de la primaire au PS n’est pas une nouveauté et il ne doit pas être abandonné car il serait pris

comme une régression. Cependant, le rapport rappelle que s’il faut opérer des primaires, pour qu’elles

soient efficaces, elles doivent être codifiées, et ce bien en amont de leur déroulement. La campagne

de Ségolène Royal a fait les frais d’une primaire trop rapidement organisée. Les primaires peuvent être

ouvertes, fermées, être faites en fin ou encore en début de mandat. C’est pourquoi le groupe de travail

s’est attaché à étudier différentes possibilités. Le rapport exclut la possibilité et l’intérêt d’une primaire

de toute la gauche, pour se pencher exclusivement sur ce que doit être la primaire du PS.

La primaire de type présidentiel est paradoxalement la mieux adaptée à la vie politique française mais

la plus éloignée de la vie partisane socialiste. Après avoir expliqué les caractéristiques d’une primaire

de type présidentiel (déroulement en fin de mandature, accès à candidature large, votes ouverts aux

sympathisants, temps de primaire long et rythmé), le groupe de travail conclut que ce modèle, bien

que théoriquement le mieux adapté, est en réalité trop exigeant et obligerait à une refonte importante

du parti.

Le modèle qui est donc apparu comme étant le plus adéquat est la primaire de type parlementaire.

Tirée du modèle britannique, cette primaire serait, semble-t-il, le modèle le plus en phase avec le

fonctionnement du Parti socialiste. La primaire devrait avoir lieu au début du mandat présidentiel, et le

secrétaire du parti deviendrait alors le candidat naturel, sous réserve de ne pas être désapprouvé quatre

ans plus tard, auquel cas une nouvelle primaire serait organisée en fin de mandature. Dans le cadre de

cette primaire dite interne, le vote devrait être élargi aux nouveaux adhérents et les militants se verraient

attribués de nouvelles fonctions, comme l’organisation de la primaire.

Cette primaire réglerait structurellement le problème du leadership au sein du PS. Par ailleurs, elle

éviterait une refonte du parti. Il suffirait de faire «passer l’élection du premier secrétaire avant le vote

des motions lors du congrès».

Emeline Bulgheresi-Descuilhes

Lectures THINK n°8 - Octobre 2008 p. 18


Les paradoxes d’une

gauche sans identité

par Robert Chaouad, Conseiller éditorial

Rénovation, refondation, reconstruction… depuis la défaite

à l’élection présidentielle, en mai 2007, ces mots sont sur

toutes les lèvres des dirigeants politiques de gauche et, plus

singulièrement, sur celles des dirigeants socialistes. Rien

de nouveau toutefois, c’est là le lot de tous les lendemains

de défaite électorale à gauche, avant que l’effervescence

transformatrice et les envies de changement ne retombent,

jusqu’à la défaite suivante... Il sera toujours temps, cependant,

une fois les changements organisationnels et formels en cours

intervenus, de tirer des conclusions définitives à propos de

ce qui se joue actuellement à gauche

et d’évaluer la portée réelle des

velléités de changement exprimées

ces derniers mois.

Il n’est pas rare, en effet, que

ces moments d’intense agitation

et d’appels au renouvellement

se concluent par la répétition du

même, comme semble l’attester, par

exemple, au sein du Parti socialiste

(mais pas uniquement là), le sort

réservé aux « quadras » dans la

course à la direction du parti. Leur

lente éviction de la compétition

interne au profit de cadres plus expérimentés nous donne

à penser qu’en matière de changement, le seul registre de

l’incantation et la posture de l’héritier réclamant son dû n’y

suffisent pas. Et d’ailleurs, à l’exception de revendications

cosmétiques relatives au changement de nom du parti ou à

l’acquisition d’un nouveau logiciel intellectuel – expression à

la mode répétée à l’envi ces derniers mois et dont on attend

encore le mode d’emploi –, qu’avaient-elles à nous dire,

sur le plan intellectuel, ces personnalités de la « nouvelle

génération » ? Qu’ont-ils produit, ces élus, pour prétendre

occuper les premiers rôles ? quel est leur apport à la pensée

socialiste aujourd’hui pour s’estimer naturellement en droit

de gouverner au devenir politique de la gauche ?

Une chose est sûre cependant, les concernant, à défaut

« La pensée socialiste

a cessé d’engendrer

sa propre grammaire

du monde »

d’afficher les capacités d’analyse et de réflexion que l’on est

en droit d’attendre d’un leader politique de haut rang, ils en

ont au moins, semble-t-il, pour certains d’entre eux en tout

cas, l’agenda surchargé – une manière comme une autre,

peut-être, de se donner l’illusion d’exister socialement, à

défaut de compter politiquement.

Toujours est-il, cependant, que par-delà l’écume de l’actualité

politique, qui réduit, ces derniers temps, la vie des partis

politiques de gauche à la préparation de congrès (au Parti

socialiste comme au Parti communiste) 1 , entre querelles de

succession, ambitions personnelles

et surexposition de divergences

d’orientations politiques plus ou

moins réelles 2 , il est une question

fondamentale qui devrait continuer

à occuper les esprits bien après la

conclusion du congrès et l’arrivée

d’une nouvelle équipe. Une question

qui ne se réduira pas à des enjeux de

leadership ni aux stratégies d’alliance

électorale, mais qui obligera le PS

à revenir sur ce que d’aucuns ont

appelé la crise intellectuelle de la

gauche, et donc, in fine, sur les

conditions de son dépassement – des conditions théoriques

(doctrinales) autant que pratiques (sociologiques) d’ailleurs.

La dimension intellectuelle de la crise de la gauche socialiste

se révèle, en effet, dans l’absence de corpus idéologique

cohérent à partir duquel penser le monde social et l’orienter

conformément à une certaine représentation. Absence

de réflexion doctrinale claire et de schèmes intellectuels

et politiques structurés à laquelle ne saurait pallier une

addition de mesures programmatiques avancées au gré de la

conjoncture, s’inspirant tantôt de la ligne social-libérale tantôt

des courants les plus à gauche. Cela se traduit notamment,

sur le plan politique, par une incapacité à faire preuve de

constance dans l’analyse de la réalité sociale et donc dans

les choix à réaliser pour la transformer, confortant l’idée d’un

1 - Dans le même temps, à l’extrême gauche, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) s’active à la création d’une nouvelle formation politique, qui devrait voir le jour au début de l’année 2009,

à quelques mois des élections européennes, prévues en juin 2009.

2 - Pour sa part, Laurent Bouvet, professeur de science politique à l’université de Nice et ancien rédacteur en chef de La revue socialiste, suggère au contraire, la coexistence de trois partis irréconciliables

au sein même du PS. « Les trois partis socialistes », Le Monde, 18 septembre 2008.

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 19


Regard Robert Chaouad

parti qui navigue à vue et prêt à tous les revirements, pour

peu que le vent des sondages d’opinion vienne indiquer une

nouvelle direction. D’où cette impression permanente d’un

parti dépassé par les événements, en décalage avec les

réalités sociales, avec le rythme du monde, et courant sans

cesse après un air du temps sur lequel il ne pourra être qu’en

retard. La pensée socialiste a cessé d’engendrer sa propre

grammaire du monde, le parti se contentant d’épouser et de

gérer, au présent, les contraintes d’un ordre social pensé

depuis des paradigmes dont il n’est pas le concepteur mais

qu’il a tant bien que mal tenté de se réapproprier. Et quand

bien même l’actualité lui tendrait les bras, remettant au goût

du jour ses propres schèmes d’analyse et ses instruments

traditionnels d’action publique, cette force politique ne se

sort pas de ses contradictions internes, trouvant même le

moyen de les accentuer.

En effet, la crise financière dans laquelle le monde a plongé

ces dernières semaines ne fait, paradoxalement, qu’amplifier

le sentiment d’incohérence du parti socialiste, en brouillant

davantage les clivages politiques classiques et en semant

un peu plus la confusion idéologique quant aux orientations

de la gauche et au rapport

qu’elle entretient avec

le capitalisme, la loi du

marché et les variantes du

libéralisme. Comment se

réapproprier, ces jours-ci,

le thème de la régulation

contre le tout marché

et l’idéologie libérale

qui le porte lorsque des

années durant l’on s’est

attaché à réconcilier la gauche, le marché et le libéralisme

économique, et lorsque ce sont des gouvernements libéraux

et conservateurs qui se trouvent en situation de nationaliser

à tour de bras les acteurs du système bancaire international,

soit des réponses considérées comme relevant du répertoire

d’action de la gauche ? Le Royaume-Uni incarne, à cet égard,

l’exemple-type de confusion mentale qui règne actuellement

à gauche. Qu’il soit revenu à Gordon Brown, chef du plus

libéral des partis sociaux-démocrates européens, artisan de

la troisième voie blairiste, contempteur de l’archaïsme de

l’ancien parti travailliste, de procéder à des nationalisations

bancaires au point d’inspirer les plans d’urgence des autres

Etats ne manquent déjà pas de sel ; que David Cameron,

leader du parti conservateur britannique, héritier de Margaret

Thatcher, réclame à son tour et avec force de telles

nationalisations, et c’est l’ensemble du système de référence

intellectuelle et idéologique qui vacille. Même si tout ça, bien

évidemment, ne durera qu’un temps, le temps de socialiser

les pertes de ces banques, avant d’en privatiser à nouveau

les profits, et ce lorsque les discours interventionnistes et les

éloges de la régulation auront disparu – certainement aussi

vite qu’ils sont réapparus en ce début d’automne 2008.

« désintéressement des élus

pour la dimension intellectuelle

et doctrinale de la vie du parti »

En France, ce que la crise financière actuelle rend encore

plus éclatant au regard des orientations idéologiques des

principaux dirigeants politiques autant que des leaders

d’opinions de gauche depuis les années 1980, c’est, d’une

certaine manière, leur plasticité intellectuelle. Ce que révèle

la volte-face constatée ces dernières semaines à l’égard d’un

système de référence qu’ils n’ont cessé de vouloir introduire

et légitimer, tout en souhaitant apporter des correctifs à

ses excès. Il n’est pas inintéressant de constater, dès lors,

que c’est au moment où l’on annonce la fin de la séquence

libérale inaugurée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher –

séquence préparée par un lent travail intellectuel et politique

de remise en cause du modèle keynésien d’après-guerre 3 –,

que la plupart des partis sociaux-démocrates européens, et

les socialistes français avec eux, entendaient accentuer le

virage libéral pris quelques années plus tôt, et ce au nom de

la modernité. Les débats récents au sein du Parti socialiste

autour du terme « libéral » constituent, à cet égard, une

véritable caricature de débat intellectuel, pas très éloignée,

lorsqu’on y repense, du niveau zéro de la réflexion politique.

Converties à la modernité libérale façon années 1980

depuis déjà longtemps, ces

personnalités de gauche

n’ont, ces derniers jours,

que le mot de « régulation »

à la bouche, prononcé sur

le mode « cela fait des

années qu’on le dit et on n’a

pas voulu nous écouter ».

Pourtant, ce sont souvent

ces mêmes personnes

qui, après s’être fait les

chantres de la réconciliation de la gauche et du marché,

tournent aujourd’hui les talons et dénoncent les dérives d’un

libéralisme et d’une logique capitaliste qu’ils ont eux-mêmes

participé à imposer intellectuellement et pratiquement à

partir des années 1980 4 . La lecture de quelques éditoriaux

de la presse dite de gauche ces dernières semaines suffira

à prendre la mesure du trouble idéologique dans lequel la

gauche se trouve plongée et du crédit intellectuel qu’on est

en droit de lui porter.

Rompue depuis peu au libéralisme économique, redevenue

fortement interventionniste aujourd’hui, peut-être antilibérale

demain ; prônant l’adaptation au système économique et

financier la veille, appelant à le réguler le lendemain, puis à

le changer le jour d’après, ainsi va la pratique de la pensée

socialiste. Le principe de flexibilité, utilisé en matière de

marché de l’emploi et de droit du travail, a fait florès ces

dernières années, au point que les socialistes semblent

avoir décidé de l’appliquer même en matière d’orientation

doctrinale et idéologique. Et si la crise financière mondiale

semble avoir remis au goût du jour l’idée de bataille

idéologique 5 , il n’est pas certain que le pragmatisme élevé

au rang d’unique moteur de la pensée et de l’action soit

3 - Lire, à cet égard, l’ouvrage de Serge Halimi, Le grand bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, Paris, Fayard, 2006, dans lequel le journaliste s’attache à montrer la manière

dont le modèle libéral s’est peu à peu imposé aux partis de gauche de gouvernement, tout disposés, pour leur part, à le recevoir. Lire également, du même auteur, Quand la gauche essayait.

Les leçons de l’exercice du pouvoir 1924, 1936, 1944, 1981, Arléa, 2000.

4 - Sur ce qui se joue en France, dans les années 1980, tant sur le plan intellectuel qu’idéologique, lire François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris, La Découverte,

2006. On se référera également au travail de Didier Eribon, D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, Paris, Editions Léo Scheer, 2007, dans lequel l’auteur revient

sur ce qu’il nomme le processus de droitisation du Parti socialiste qui s’opère dans les années 1980 et sur la manière dont la pensée néoconservatrice a peu à peu gagné les rangs d’une certaine

gauche politique et intellectuelle.

5 - Olivier Ferrand, Michel Rocard, Eric Maurin, « La bataille idéologique va maintenant s’engager », Le Monde, 8 octobre 2008. Les trois auteurs sont présentés comme appartenant à la Fondation

Terra Nova.

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 20


Regard Robert Chaouad

l’arme la plus adéquate pour la livrer. D’autant que le 26 juin

2008, devant un parterre de dirigeants de droite réunis au

sein de l’Union démocratique internationale, l’actuel Premier

ministre, François Fillon, s’était laissé aller à annoncer la

victoire idéologique du capitalisme sur le communisme, et

donc, in fine, que son propre camp politique avait « gagné la

bataille idéologique » sur la gauche. Il pouvait ainsi déclarer,

un peu hâtivement sans doute et en refusant certainement, lui

aussi, de regarder la réalité en face… : « Depuis un an, sous

l’impulsion du Président de la République, la France est en

train d’accomplir une mutation culturelle. […] Nous sortons

du relativisme culturel et moral que la gauche française des

années 1980 avait diffusé dans le pays. Nous réintroduisons

dans la culture française des vertus qui avaient été négligées,

parfois même ridiculisées : la réussite, le mérite, le respect,

le civisme. » Puis revenant sur la notion de progrès : « Il

est vrai que la gauche a une certaine responsabilité dans

cet étiolement de la croyance dans le progrès. Pour elle,

le progrès ne pouvait, ne peut, que prendre le visage d’un

refus. Refus du libéralisme. Refus de la compétition. Refus

de la mondialisation. Quand on refuse la réalité, on est, au

bout du compte, renversé par la réalité ! »

Il ne croyait pas si bien dire, car c’est justement cette

réalité qui contraint des gouvernements de droite à parler

de régulation et à pratiquer des nationalisations, et pousse

certains dirigeants socialistes à considérer cette crise du

capitalisme financier comme une crise du libéralisme, et

donc comme un moment politique pour la gauche, car celleci

serait mieux outillée pour la penser et la résoudre. A la

lumière des motions déposées dans le cadre du congrès

de Reims, rien ne laisse réellement présager une telle

possibilité.

Par ailleurs, à côté de cette dimension intellectuelle s’ajoute

un autre élément d’explication à la crise de la gauche et du PS,

sur lequel l’accent est rarement mis et qui constitue pourtant

un enjeu fondamental de la refondation de la gauche. Alors

que le philosophe Didier Eribon fait du critère intellectuel et

du tournant idéologique des années 1980 l’un des éléments

centraux de son analyse de l’état de la gauche socialiste, en

revanche, sans rejeter totalement cet aspect, les politologues

Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki insistent, pour leur part,

sur la transformation de la sociologie et sur les pratiques qui

gouvernent le fonctionnement du principal parti de gauche

comme éléments d’explication à sa paralysie et à la méfiance

qu’il inspire. Dans leur travail La société des socialistes 6 , les

auteurs décrivent le PS comme une société fermée sur ellemême,

très peu fraternelle, peu encline au renouvellement,

chacun entendant garder ses positions acquises. Devenu

un parti d’élus, pour lesquels l’horizon d’attente politique se

confond avec la prochaine échéance électorale, le PS s’est

professionnalisé et notabilisé, recrutant ses membres, ses

cadres et ses élus dans les classes moyennes salariés et les

professions intellectuelles, davantage que dans les classes

populaires. En délicatesse avec les réseaux sur lesquels

il avait réussi à s’ouvrir dans les années 1970 (syndicats

et mouvement associatif, monde enseignant et secteur

mutualiste) et qui l’on conduit à la victoire de 1981, le PS

aurait fini de s’embourgeoiser et de devenir une machine

Quelques références bibliographiques

Travaux et analyses

Laurent Baumel, Rénover le Parti socialiste. Un défi impossible ?,

Bruno Leprince, 2007.

Laurent Baumel, Laurent Bouvet, L’année zéro de la gauche,

Michalon, 2003.

Jean-Jacques Becker, Gilles Candar (dir.), Histoire des gauches en

France. 2 volumes, La Découverte, 2004.

Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, L’ambition et le remords. Les

socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Fayard, 2005.

Marc Lazar (dir.), La gauche en Europe depuis 1945. Invariants

et mutations du socialisme européen, Presses universitaires de

France, 1996

Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, La société des socialistes. Le PS

aujourd’hui, Editions du Croquant, 2006.

Frédéric Sawicki, Les réseaux du parti socialiste. Sociologie d’un

milieu partisan, Belin, 1997.

Contributions de dirigeants politiques

Martine Aubry, Et si on se retrouvait…, Entretiens avec Stéphane

Paoli et Jean Viard, Editions de l’Aube, 2008.

Bertrand Delanoë, De l’audace!, Entretiens avec Laurent Joffrin,

Editions Robert Laffont, 2008.

Lionel Jospin, Le monde comme je le vois, Gallimard, 2005.

Lionel Jospin, L’impasse, Flammarion, 2007.

Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée,

Editions du Seuil, 2008.

Michel Rocard, Si la gauche savait, Entretiens avec Georges-Marc

Benamou, Editions Robert Laffont, 2005.

Ségolène Royal et Alain Touraine, Si la gauche veut des idées,

Grasset, 2008.

Manuel Valls, Pour en finir avec le vieux socialisme… et être enfin

de gauche!, Entretiens avec Claude Askolovitch, Editions Robert

Laffont, 2008.

électorale, attisant les appétits et les concurrences internes

autour d’un nombre de postes malgré tout restreint.

Toutes ces transformations du PS, sa sociologie comme ses

pratiques, ne sont pas sans effets sur la crise intellectuelle qu’il

traverse. Ces transformations ont ainsi alimenté une logique

de désintéressement des élus pour la dimension intellectuelle

et doctrinale de la vie du parti au profit d’un pragmatisme

censé leur permettre de conserver leur poste ou leur mandat.

La propension des cadres dirigeants du parti socialiste à

accepter le tournant idéologique des années 1980 et le flou

actuel en la matière peuvent également être considérés

comme le produit de ces évolutions sociologiques.

Ce serait donc autant le corpus doctrinal que les pratiques

internes de ce parti qu’il importerait de refonder, réellement,

sous peine de voir les mêmes dispositions sociales des

agents produire les mêmes conséquences politiques. Cela

est-il possible ? Rien n’est moins sûr. Et puis, après tout,

le mouvement et la pensée socialistes ont-ils encore une

perception du monde social singulière à proposer ? Dénué

de visée messianique, le socialisme a-t-il encore un avenir ?

Ne s’est-il pas épuisé dans les luttes du XIXe siècle et du

court XXe siècle, avant d’emprunter à d’autres, depuis lors,

leur manière de voir et de penser, réduisant d’autant le

champ des possibles politiques et leur laissant ainsi le soin

d’inventer l’avenir ?

6 Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauge, Editions du Croquant, coll. « Savoir-agir », 2006.

THINK n°8 - Octobre 2008 p. 21


THINK n°8 / Octobre 2008

Édité par L’Observatoire français des think tanks

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Directeur des publications : Amaury Bessard

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Secrétariat de rédaction : Agnès Iborra.

Comité de rédaction : Selim Allili, Robert Chaouad,

Maud Clément, Agnes Iborra, Romain Canler, Amaury Bessard,

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