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SPORT EXTREME

CASCADES DE GLACE

Claire Buart

Photos : J-M Favre

Avant l’assaut, le rituel est le même : vérifier

le matériel, scruter « la matière », être

déjà « dans » la cascade de glace.

C’est dans les années 70, aux USA et

au Canada, qu’apparaît cette nouvelle

forme de grimpe. Des alpinistes chevronnés

étendent leur terrain de jeu et

s’attaquent à ce milieu éphémère, évolutif

et acrobatique. Le but ? S’arracher

à la pesanteur de la planète en escaladant

à l’aide de piolets, crampons,

visses et broches à glace des cascades

de glace.

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Devenir des araignées du froid dans un corps-àcorps

avec de grosses sucettes gelées. La discipline

requiert un apprentissage spécifique pour

l’appréhender avec le maximum de sécurité et

avoir le plaisir au bout des piolets. Cette grimpe

subtile suppose d’écouter la glace « parler »,

c’est-à-dire de connaître par cœur le répertoire

des bruits de ses lames qui la tapent pour savoir

si le point d’ancrage est sûr ou pas... Une vie

contenue dans le son, les éclats, la manière

dont la glace s’est écaillée autour de la lame. Parfois,

cela tient de la caresse car ces formes instables

qui réfléchissent la lumière imposent

l’humilité. Et ce sont toujours elles qui décident

si elles veulent ou non de l’homme.

Philippe Batoux appartient à cette tribu de passionnés

par ce peuple de stalactites, par ces

champs de « méduses », ces amas de « chouxfleurs

» et ces pétales éclatés. Guide de haute

montagne, diplômé d’un doctorat de maths, il

a sous les doigts, des faces du monde entier. Depuis

maintenant 16 ans, cet alpiniste chevronné

profite de ces métamorphoses de la nature où

le liquide, devenu solide, l’invite à ouvrir ou suivre

des voies glacées.

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R e n c o n t r e

CB : Quand avez-vous commencé la cascade

de glace ?

PB : J’ai commencé la cascade dans les années

90. À l’époque je faisais de l’escalade l’été.

Grimper sur des cascades gelées m’est apparu

comme l’activité logique pendant les périodes

froides.

2001 fut une année exceptionnelle. Suite à un

mois de décembre particulièrement froid, nous

avons pu avec Benoît Robert gravir deux lignes

exceptionnelles : la Pisse dans le col du Lautaret,

ainsi que la Cascade de Moulins-Marquis

dans le Vercors.

CB : Roche et glace: ce sont deux activités

complémentaires? Opposées?

PB : Ce sont des activités totalement complémentaires.

La gestuelle et les positions sont les

mêmes... La différence se trouve au niveau de

l’engagement. En rocher la chute fait partie du

jeu car on est assuré: on va grimper des voies

de plus en plus difficiles jusqu’à la chute. En

cascade la chute est la plupart du temps interdite

car elle peut engendrer des blessures. Le

haut niveau en cascade intègre le risque d’effondrement

de la structure et la « délicatesse »

nécessaire pour grimper la cascade. On retrouve

en cascade des formes que l’on a en spéléologie

comme les méduses, les pétales.

CB : Y a-t-il une “lecture” de la cascade avant

de grimper?

PB : L’observation est primordiale, mais pas

seulement l’observation de la ligne. On va tenir

compte des conditions météo, des variations de

température les jours précédents. Il faut également

tenir compte, et c’est peut-être le plus important,

de l’état psychologique dans lequel on

se trouve. La plupart des accidents surviennent

quand le grimpeur n’est « pas complètement

dans la cascade » car il a des soucis et pense

donc à autre chose que grimper. Lorsque l’on

grimpe, on ne pense qu’à cela. Si on pense à autre

chose c’est qu’on n’est pas au bon endroit

au bon moment.

Il faut avoir beaucoup grimpé pour avoir de

bonnes sensations. Au bout d’un grand nombre

de journées, on grimpe instinctivement. On a un

meilleur feeling sur la solidité de ses ancrages,

de ses protections et de la cascade. L’escalade

et les prises de décisions deviennent intuitives.

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CB : Y a-t-il un moment

“propice” pour attaquer

une cascade?

PB : Pour une ligne extrême

il faut réunir pas mal de conditions. La

température doit être bonne : ni trop chaude

car c’est cassant, ni trop froide à cause des risques

d’effondrement... La couleur de la glace

est importante car elle donne une idée de sa

fragilité. Des glaces très blanches sont des

glaces réchauffées et ont donc moins d’assise.

Des glaces gris foncé ont des chances

d’être cassantes. Des glaces bleues sont tendres

et belles... La couleur vient également de

la source qui alimente la cascade. Au Québec,

il y a une cascade appelée la Pomme-d’Or car

elle est jaune. L’indicateur de l’état de la cascade

est la réponse que la glace donne lorsque

l’on frappe avec son piolet ou ses pieds.

On analyse plus ou moins inconsciemment

cette réponse. Selon les vibrations, le son de

la frappe, on arrive à avoir une idée de l’état

de la cascade...

CB : Y a-t-il des termes spécifiques pour

distinguer les différentes voies : cascades

ou parois ou séracs ou dit-on toujours “cascades”?

PB : Une cascade de glace est une cascade ou

une coulée d’eau qui gèle l’hiver. Un sérac est

une partie verticale d’un glacier. C’est de la

neige tassée qui est devenue de la glace avec

le temps. Les textures n’ont rien à voir. Le sérac

est très aléatoire et imprévisible à grimper.

Je ne m’y aventure pas. Mais certains le font.

CB : Y a-t-il du bruit dans la cascade avec

l’eau qui coule ?

PB : La plupart du temps de l’eau coule, soit

à l’extérieur soit à l’intérieur. Cela ne fait

pas de bruit. Il arrive que l’on grimpe sur le

bord de cascades partiellement gelées. On a

alors le bruit de la cascade (d’eau).

Mais la plupart du temps, il n’y a aucun

bruit. Et à notre époque bruyante, c’est un des

privilèges de l’alpinisme hivernal que de

pouvoir passer des journées entières dans le

plus pur silence. (L’été, on a toujours le bruit

d’un torrent, de chutes de pierres...). S’il y a

du bruit quand on frappe la glace, ce n’est

pas bon signe...

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CB : Qu’est-ce qui garantit la sécurité : l’expérience?

Le matériel? L’écoute de la glace?

Tout?

PB : L’expérience est primordiale.

Le matériel et sa bonne utilisation

reposent sur l’expérience.

C’est un tout, et il faut

avoir passé beaucoup de

journées dans la glace avant

d’avoir les sensations pour aborder

des cascades sérieuses.

CB : Quels sont les principaux dangers?

PB : Les variations de température, les avalanches.

Se surestimer.

CB : Les principales difficultés?

PB : La difficulté d’une cascade est déterminée par

la hauteur, l’inclinaison et la qualité de la glace.

Il existe un système de cotation des cascades.

C’est un système à double entrée permettant de

distinguer le sérieux de l’itinéraire (chiffre romain)

de la difficulté technique (chiffre arabe).

Le sérieux : de I à VII. Le grade de sérieux exprime

l’engagement, l’exposition à des dangers

objectifs, la longueur, les difficultés d’approche

et de retour, la difficulté de faire demi-tour dans

la voie, la continuité, l’équipement en place.

La technique : de 1 à 7. Le degré technique exprime

la difficulté la plus importante, la longueur

la plus dure.

CB : Quelles sont les hauteurs des cascades

en général?

PB : De 100 à 300 mètres.

CB : Qu’est-ce que le freestanding?

PB : Lorsqu’une stalactite vient toucher une stalagmite

on appelle cela un freestanding. C’est une

colonne de glace complètement décollée du rocher.

C’est ce qu’il y a de plus excitant car on se

trouve souvent dans des grottes et c’est une

grimpe aérienne, délicate, technique qui implique

de réunir toutes les conditions. C’est presque

le but ultime, une sorte de quête du Graal.

CB : Un super souvenir de cascade?

PB : L’intégrale du cirque du Fer-à-Cheval, 1800

mètres : 18 heures pour monter en enchaînant

les étapes, 12 heures pour descendre non-stop.

Ma première escalade avec Patrick Gabarrou...

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CB : Une frayeur?

PB : A Megève en 2000, un freestanding s’est

cassé alors que j’étais à 10 m du sol. J’ai eu

des contusions partout, une entorse à chaque

cheville, une côte cassée et un traumatisme

crânien... C’était une mauvaise saison où je

n’avais pas assez grimpé et donc pas de « feeling

»

CB : La satisfaction en haut: c’est quoi?

PB : En haut, c’est magique. On est déconnecté

de tout. On est bien, apaisé de tout.

Cela dure un moment puis il faut revenir à

la réalité, rester concentré pour la descente.

CB : Constatez-vous les effets du réchauffement

climatique ?

PB : Je travaille avec un glaciologue, Michel

Piola. Il ouvre des voies depuis 1980 dans le

Mont-Blanc. Depuis ces années, certaines

de ses voies ont gagné jusqu’à 50 mètres de

hauteur à cause de la fonte de la glace. La

mer de glace à Chamonix a perdu 3 mètres

d’épaisseur depuis 2001.

CB : Avez-vous un rêve “glacé”?

PB : J’ai plein de projets glacés : Norvège, Canada,

Fer-à-Cheval. Espérons que le « non-hiver

» que nous avons eu l’an passé ne va pas

devenir un standard. Fin octobre, je pars

deux mois et demi en Géorgie du sud. On fera

la traversée intégrale de l’île par les sommets

les plus esthétiques comme le Mont-

Paget à 2900m. J’ai aussi en projet un livre

« Cascades de glace du Léman au Mont-

Blanc » et un film documentaire de 40 minutes

intitulé « La Sorcière blanche » sur l’ascension

dans le cirque de Fer-à-Cheval avec

Bertrand Delapierre.

CB : Quelle est la cascade la plus importante

pour vous à ce jour?

PB : La prochaine.

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