Télécharger le rapport synthèse de l'étude. - Alliance médias jeunesse

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Et les enfants

dans tout ça ?

LES FAMILLES CANADIENNES ET LA TÉLÉVISION À L’ÈRE NUMÉRIQUE

RAPPORT

DE

SYNTHÈSE

Groupe de recherche sur les jeunes et les médias

Centre for Youth and Media Studies


Nous aimerions remercier le Fonds des médias

du Canada qui a soutenu financièrement la

traduction et contribué à la diffusion de nos

rapports de recherche.

Alliance Médias Jeunesse

Youth Media Alliance

1400 boul. René-Lévesque Est

Bureau 106

Montréal, QC, H2L 2M2

Télécopieur: 1-514-597-5205

alliance@ymamj.org

Groupe de recherche sur les jeunes et les médias

Centre for Youth and Media Studies

GRJM/CYMS, Département de communication

C.P. 6128, succursale Centre-ville

Montréal, QC, H3C 3J7

Téléphone: 1-514-343-7828

andre.caron@umontreal.ca

Conception et mise en page : Pierre-Luc Chabot

Tous droits réservés © 2012


Et les enfants dans tout ça?

Les familles canadiennes

et la télévision à l’ère numérique

Groupe de recherche sur les jeunes et les médias

Centre for Youth and Media Studies

Département de communication, Université de Montréal

Auteurs

André H. Caron Ed.D.

Jennie M. Hwang Ph.D.

Elizabeth McPhedran B.A.

Collaborateurs

Catherine Mathys B.Sc.

Pierre-Luc Chabot B.Sc.

Ninozka Marrder B.A.A.

Boris H.J.M. Brummans, Ph.D.

Letizia Caronia, Ph.D.

Traduction

Frédéric Moreau


Remerciements

Nous aimerions tout d’abord souligner l’excellente

collaboration qui a pu s’établir entre nous et

l’Alliance Médias Jeunesse, particulièrement grâce

à Peter Moss, président de l’AMJ, ainsi que les

directrices Caroline Fortier et Chantal Bowen.

Nous voudrions aussi remercier Richard J. Paradis,

président du Groupe CIC pour son appui précieux

à ce projet. De plus, nous aimerions souligner

la contribution de Michele Paris, Alex Raffé,

J.J. Johnson, Lyne Côté et Katrina Walsh pour la

révision de nos chapitres régionaux.

Évidemment, un projet d’une telle envergure ne se

réalise pas sans l’enthousiasme, le dynamisme et

le travail acharné de toute une équipe de gens qui

nous a assistés tout au long du processus.

Enfin, rien de ceci n’aurait été possible sans la

participation, le temps et le chaleureux accueil que

nous avons reçu des nombreuses familles et des

jeunes que nous avons rencontrés dans toutes les

régions du pays.

Leur curiosité, leur appréciation de la recherche

et leurs précieuses suggestions ont été d’un appui

inestimable.

Nous aimerions aussi souligner l’énorme

contribution de Bell Média qui a financé ce projet

ainsi que le Fonds des médias du Canada qui a

soutenu financièrement la traduction et contribué

à la diffusion de nos rapports de recherche.

Prof. André H. Caron

Directeur du groupe de recherche sur les jeunes et les médias

Université de Montréal.


Table des matières

Introduction 1

Présentation de l’étude 1

Méthodologie 3

Vue d’ensemble régionale 6

Vue d’ensemble nationale 7

Le covisionnement : un événement familial 7

Programmes familiaux : l’opinion des parents 8

Le point de vue adolescent : un éclairage unique 10

Perception et intervention parentale : la télévision, un média plus sûr 10

Productions canadiennes : un besoin à combler 11

La chaîne par défaut : une approche de la télévision propre aux enfants 13

Télévision sur Internet : une option secondaire 14

La consommation multi-écrans simultanée : un choix personnel 15

« Et si j’étais producteur » : aperçu des préférences des enfants 16

Conclusion 17


Introduction

C’est indéniable, les jeunes Canadiens d’aujourd’hui

évoluent dans un monde différent de

celui qu’ont connu les générations précédentes;

un monde où avoir accès à 400 chaînes est la

norme; où texter sa mère pour savoir ce qu’il y

aura au souper semble plus naturel que le lui demander

de vive voix; où découvrir le dernier clip

en vogue sur YouTube assure succès et popularité

dans la cour d’école. Pourtant, dans cet environnement

bourré de technologies, où le nombre de

plateformes médiatiques augmente de jour en

jour, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la

place qu’occupe désormais l’appareil qui a façonné

les enfances passées : la télévision. Ce qui génère

toute une vague de questions :

——

Les enfants d’aujourd’hui regardent-ils vraiment

la télévision ?

——

Dans l’affirmative, que regardent-ils et quel est

leur mode d’écoute ?

——

Quelle est l’offre de programmes jeunesse ?

——

Les enfants regardent-ils réellement du contenu

télévisuel pour enfants sur Internet ?

——

La télévision peut-elle concurrencer les iPod,

téléphones cellulaires et autres ordinateurs

portables ?

Présentation de

l’étude

Pendant plus de trente ans, l’Alliance Médias

Jeunesse (AMJ), anciennement l’Alliance pour

l’enfant et la télévision (AET), a suivi de près

la qualité de la télévision jeunesse canadienne

et celle de tous les autres contenus sur écran

destinés aux enfants. Elle a aussi contribué

ardemment à la vitalité de l’industrie télévisuelle

et a entrepris des projets de recherche originaux

afin de mieux comprendre la télévision pour

enfants et l’impact des écrans sur les jeunes.

L’étude sur les productions jeunesse dont c’est ici

la synthèse est une initiative de l’AMJ, soutenue

et financée par Bell Média. Ce projet a été mené

pendant trois ans par une équipe de chercheurs

issus du Groupe de recherche sur les jeunes et

les médias du Département de communication

de l’Université de Montréal, sous la direction du

professeur André H. Caron, Ed.D. . Le travail de

recherche, novateur, s’est déployé en deux temps.

Au cours de la première phase, en s’appuyant

sur une approche quantitative, les programmes

jeunesse de la télévision canadienne ont été examinés

au niveau national et leur contenu analysé.

Les conclusions publiées en 2010 dressaient l’état

de la télévision pour enfants, de ses forces et de

ses perspectives de développement. Le rapport de

la première phase portait également sur les émissions

que les jeunes Canadiens regardent, classées

par groupes d’âge et par popularité, à partir de la

relation entre télédiffuseur, horaire et audience.

1

Cette première phase (2010) a entre autres révélé

d’importantes lacunes quant à la disponibilité

et à la diversité des programmes de la télévision

canadienne expressément destinés aux enfants

âgés entre 9 et 12 ans. Parmi l’ensemble des

émissions proposées, seules 2 sur 5 sont d’origine

canadienne et plus de la moitié du contenu disponible

consiste en dessins animés.

Au Canada anglais, parmi les 10 programmes

jeunesse le plus plébiscités par les 9-12 ans,

seuls 3 sont réalisés au Canada, alors que pour

les 2-6 ans, 8 des 10 programmes les plus cités


2

sont produits ou coproduits au Canada. Chez les

francophones, les chiffres sont respectivement de

5 sur 10 pour les 9-12 ans et de 6 sur 10 pour les

2-6 ans.

Globalement, les 9-12 ans, qui se trouvent à

l’orée de l’adolescence, forment une tranche d’âge

particulièrement vulnérable. À cette période, les

enfants recherchent l’indépendance et l’intimité.

Ils développent un intérêt accru pour les médias

sociaux et les interactions en général avec leurs

pairs. Leur champ d’intérêts personnels et

d’aptitudes intellectuelles s’élargit. Ils continuent

de façonner leur sens de la communauté et ont

soif de reconnaissance, que ce soit de leurs semblables,

de leur famille ou en tant que citoyens.

De plus, cette période peut s’avérer très délicate

car l’accès à la maturité et les changements

connexes se vivent à des rythmes et sur des

durées différentes d’un enfant à l’autre. Enfin, cet

âge est décisif en ce qu’il va de pair avec une exposition

grandissante à de nouvelles technologies

à écran, lesquelles sont susceptibles de limiter le

temps accordé à la télévision.

Ces enfants ont été dans un premier temps de

fidèles spectateurs des nombreuses productions

canadiennes de qualité qui leur étaient proposées.

Mais vers 9-12 ans, devant une offre de programmes

canadiens réduite et de qualité moindre,

ils commencent à se tourner vers des émissions

étrangères. Beaucoup d’entre eux se mettent

également à regarder des contenus destinés à

des spectateurs plus âgés, au grand public ou aux

adultes, qui ne conviennent pas toujours à leur

âge.

La seconde phase de l’étude, qui s’appuie sur les

résultats de la première, consiste en un examen

qualitatif de l’appropriation des médias et de leur

contenu par les familles et les enfants. Suivant

cette approche des familles canadiennes ont été

interrogées dans leur environnement quotidien.

Des parents, des adolescents et des enfants de

9-12 ans ont, chez eux et dans leurs propres

mots, partagé avec les chercheurs ce qu’ils

pensaient des programmes jeunesse actuels qui

s’adressent aux 9-12 ans. L’équipe a tenté ainsi

d’évaluer, avec le plus de précision possible, lele

des médias dans la vie de ces jeunes individus.

Cette étude ne se fonde pas uniquement sur

l’usage habituel des médias de chacune de ces

familles. Elle s’appuie aussi sur la façon dont

celles-ci interprètent, appréhendent et utilisent

les médias au cours de leurs interactions sociales

quotidiennes, en famille et avec leurs amis.

Par ailleurs, outre lele de la télévision et de son

contenu, l’étude examine comment les enfants

utilisent les autres médias à écran tels que

l’ordinateur, les consoles de jeux vidéo et les téléphones

cellulaires. À cet égard, les chercheurs ont

observé dans chaque famille la place des médias

dans les interactions quotidiennes. Ils ont demandé

aux participants comment ils percevaient

l’impact de la télévision sur les jeunes Canadiens

de 9-12 ans et comment ils évaluaient la qualité

des programmes jeunesse actuels et passés. Enfin,

l’étude a cherché à savoir comment ils se voyaient

eux-mêmes évoluer dans un paysage médiatique

en mutation permanente.

En résumé, ce travail de recherche a répondu aux

objectifs suivants :

——

comprendre lele que joue la télévision

dans la vie des jeunes Canadiens, avec une

attention particulière à leur perception des

programmes pour enfants ;

——

examiner comment les jeunes perçoivent

le contenu des médias, en se basant sur

l’interprétation et l’usage qu’ils en font dans

leurs interactions sociales et familiales quotidiennes

;

— — mieux comprendre l’influence des programmes

télévisés sur la jeunesse canadienne

quant aux valeurs et à la notion d’identité.


Méthodologie

Avec ces objectifs en tête, le Groupe de recherche

sur les jeunes et les médias (composé de quatre

chercheurs chevronnés et de quatre assistants de

recherche d’études supérieures) a développé une

série d’instruments de collecte de données :

——

entretiens approfondis avec des familles dans

leur foyer respectif ;

——

groupes de discussion composés respectivement

d’enfants, de pères, et de mères,

permettant aux participants de partager leurs

idées avec leurs pairs ;

——

groupes de discussion composés d’adolescents

qui, venant juste de quitter l’enfance, ont une

idée pertinente des éléments qui intéressent

les enfants et qui fondent un programme de

qualité.

Le principal critère delection des familles a été

l’âge des enfants. Dans chaque région prise en

considération, des firmes de recrutement ont été

approchées pour identifier des familles sur la base

de l’âge de leurs enfants (entre 9 et 12 ans) et en

respectant une parité fille-garçon. Chaque famille

participante avait au moins 1 enfant dans cette

tranche d’âge, et la plupart du temps 2. Autre

critère, chaque enfant participant devait regarder

la télévision 10 heures ou plus par semaine et

chaque famille retenue devait posséder à la maison

certains appareils de nouvelle technologie.

Les entrevues ont été conduites au domicile des

familles, permettant à l’équipe de se familiariser

avec leur environnement médiatique quotidien

et d’avoir un aperçu de leur vie à la maison. Le

protocole d’entretien comprenait des questions

spécifiques visant à examiner les thèmes majeurs

suivants :

——

Habitudes d’écoute des enfants (où, quand,

quoi, pourquoi, avec qui ?)

——

le et intervention des parents dans la sélection

des programmes

——

Perception des programmes jeunesse au

Canada

——

Usages émergents de nouveaux médias, etc.

——

Les chercheurs ont également relevé, dans

les foyers, la disposition des équipements

technologiques. Ce détail leur a semblé significatif

dans la mesure où il indique comment

la famille s’approprie la technologie. Parmi

les questions types du protocole d’entretien

figuraient les suivantes :

——

Décrivez une journée type dans la vie de l’enfant,

du lever au coucher. Indiquez les médias

qu’il utilise quotidiennement, en précisant à

quel endroit et à quel moment de la journée il

le fait.

——

Demandez à l’enfant de nommer ses programmes

préférés et les émotions particulières

que les regarder lui procure.

——

Demandez aux parents de citer les trois

meilleures émissions pour enfants disponibles

actuellement et de donner les raisons de leur

choix.

——

Demandez aux parents d’exprimer leurs

opinions quant à l’état actuel des programmes

jeunesse, la disponibilité des programmes

pour les 9-12 ans, celle des productions canadiennes

et l’impact de la télévision sur la vie

de leurs enfants. Demandez-leur comment ils

interviennent dans la consommation médiatique

de leurs enfants.

Dans les groupes de discussion composés de 4 ou

5 pères ou mères, un exercice novateur de stimulation

mémorielle a été mis en place, aidant les

participants à se replonger dans leurs souvenirs

d’enfance liés à des programmes télévisés. Une

vidéo Internet conçue par Chrome Experiment

et permettant de revisiter la maison familiale et

le voisinage de leur enfance leur était présenté.

Après avoir entré leur adresse d’alors, un clip de la

chanson du groupe Arcade Fire, We Used to Wait,

se lançait, accompagné d’images Google Earth

3


4

du quartier d’enfance du participant, de sa rue

et finalement de sa maison. Les parents qui ont

pris part à l’expérience ont été stupéfiés de revoir

l’environnement dans lequel ils avaient grandi, ce

qui a réveillé en eux des souvenirs empreints de

nostalgie. Par la suite, ces mêmes parents ont été

invités à réfléchir sur les expériences de télévision

de leur enfance et à les partager, en répondant

notamment aux questions suivantes :

——

Quels étaient vos programmes et vos personnages

favoris lorsque vous aviez dix ans ?

——

Vous rappelez-vous de la musique du générique

du programme en question ?

——

Quand ces programmes étaient-ils diffusés et

avec qui les regardiez-vous ?

——

Quelles émotions ressentiez-vous devant ces

programmes ?

Cette méthodologie créative s’est avérée extrêmement

efficace. Certaines mères se sont rappelé

l’intrigue de leurs épisodes favoris de La Petite

maison dans la prairie ou de Passe-Partout. Des

groupes entiers de pères dans la quarantaine ont

repris à l’unisson le générique de Mr. Dressup.

Interpeller la mémoire nostalgique des parents

concernant les programmes de leur enfance

a donné aux chercheurs une idée très précise

de leur rapport d’alors à la télévision et des

caractéristiques qu’ils souhaiteraient retrouver

dans les programmes que leurs enfants regardent

aujourd’hui. Les parents ont également eu à se

prononcer sur la situation actuelle des émissions

pour les 9-12 ans et à nommer les éléments qu’ils

jugent nécessaires au succès des contenus destinés

à cette tranche d’âge.

Les groupes de discussion des enfants ont réuni

entre 6 et 10 enfants âgés de 9 à 12 ans. Il leur

a été demandé de participer à un jeu de dessin

inspiré du Pictionary. Chacun leur tour, ils ont

dessiné des indices représentatifs de leur programme

télévisé préféré pour faire deviner aux

autres de quel programme il s’agissait. Le tout

était suivi d’une discussion en groupe sur ce que

chacun ressentait quant au programme concerné.

Les enfants ont également été invités à évaluer

les programmes jeunesse actuels les plus populaires

après en avoir regardé de courts extraits.

Certains enfants adeptes d’un programme ont

parfois entonné spontanément la chanson

du générique et de façon assez surprenante,

beaucoup d’entre eux avaient une opinion arrêtée

sur ces programmes. Ils tenaient à partager leurs

commentaires tant positifs que négatifs. Ils ont

aussi joué à être producteur de télévision, rôle

dans lequel ils devaient travailler en équipe pour

créer un programme destiné à leur propre tranche

d’âge. Dans cet exercice, les enfants étaient en

mesure de choisir le style de programme (dessin

animé, comédie ou dramatique), le décor, les

personnages et le synopsis de l’intrigue. Cela a

fourni aux chercheurs un aperçu de l’esprit créatif

des jeunes Canadiens.

En plus des familles participantes, dans chaque

ville/région, 5 ou 6 adolescents âgés de 13 à 17

ans ont été recrutés. Les groupes de discussion

ainsi constitués ont eu pour objectif de fournir

plus d’éléments sur leurs préférences, en les questionnant

sur les programmes qu’ils regardaient

entre 10 et 12 ans. Tout frais sortis de la tranche

d’âge cible de l’étude, les adolescents se sont

remémoré avec précision leurs expériences antérieures

de la télévision. Ils en ont tiré aisément

des comparaisons avec les programmes d’aujourd’hui,

alimentant certaines critiques. Ils ont

ainsi livré à l’équipe de recherche une réflexion

intéressante sur la qualité, la justesse et la valeur

divertissante des contenus jeunesse actuels. Leur

point de vue reflétait une plus grande proximité

et un lien plus tangible avec lesdites productions

que celui des parents. On leur a également

demandé d’évaluer les programmes actuels pour

enfants (après diffusion d’extraits) et de se soumettre

au jeu dele du producteur de télévision.

Les recommandations formulées pour de futures

productions jeunesse ont permis d’étudier les

portées symboliques significatives et les éléments

constitutifs de programmes/personnages singuliers

et marquants.


La collecte de données a démarré à Montréal

(Québec) à l’automne 2010 et s’est prolongée au

cours des 18 mois suivants à travers le Canada.

Elle a été réalisée auprès de familles de Toronto

(Ontario), St. John’s (Terre-Neuve-et-Labrador),

Calgary (Alberta) et Vancouver (Colombie-Britannique).

Dans chaque ville/région, 5 familles

ont été interrogées à domicile et 4 groupes de

discussion ont été conduits. Au total, 80 familles

distinctes ont été sondées (soit plus de 200 participants)

à propos de leur utilisation des médias et

de leur opinion sur la télévision pour enfants.

Les entretiens à domicile ont été l’occasion pour

l’équipe de recherche de côtoyer tous les types de

famille, non sans relever quelques excentricités.

Au cours de ce projet, les chercheurs ont tout vu.

Ils ont rencontré des familles de tous les milieux

et de tous les horizons. Certaines vivaient de

façon moins favorisé, d’autres occupaient de

grandes demeures avec trois voitures dans le

garage. Ils ont parfois été accueillis avec des

biscuits tout droit sortis du four mais également

dans des halls d’entrée encombrés de cartons

remplis de babioles. Certains foyers comptaient

pas moins de six postes de télévision quand

d’autres n’en possédaient qu’un. Une famille en

particulier gardait son poste sous clef dans le

bureau des parents. Ils ont rencontré des enfants

inscrits au tableau d’honneur de leur école et

d’autres éprouvant des difficultés d’apprentissage

; des enfants capables de jouer de quatre

instruments de musique et d’autres occupés à

construire des bateaux pirates, grandeur nature,

dans leur jardin. Les chercheurs ont également

croisé toutes sortes d’animaux à poil, des chiens

et chats communs au rat domestiqué en passant

par un poney miniature. Les parents interrogés

exerçaient toutes sortes de métiers : enseignant,

arboriculteur, comptable, mécanicien, constructeur

de kayak, joueur de jeux vidéo professionnel,

parent au foyer et fonctionnaire, pour n’en citer

que quelques-uns. Les familles sondées présentaient

des antécédents divers, parlant parfois une

deuxième langue à la maison, et des structures

variées, quelques-unes étant recomposées. Ces

familles ont livré aux chercheurs une lecture globale

des pratiques régionales de consommation

des médias. Et prises individuellement, elles ont

montré des utilisations des médias et des cultures

familiales diverses.

Pendant cette traversée du Canada, des heures

d’enregistrement ont été accumulées, lesquelles

ont été transcrites méticuleusement en anglais

ou en français. Au total, ce sont plus de soixante

heures de données qui ont été examinées. Ces

transcriptions ont été analysées en cherchant des

thèmes émergents qui ont permis de se faire une

idée plus précise de l’usage et de l’appréciation

des médias par les enfants et les parents. Plus

spécifiquement, on a étudié les aspects thématiques

des propos de chaque participant tout en

se concentrant sur les préférences télévisuelles

des parents, enfants et adolescents qui transparaissaient

dans les fréquents récits d’expériences

et souvenirs nostalgiques de chacun. Puis, les

transcriptions et les notes prises sur le terrain

ont été relues plusieurs fois pour identifier et

marquer les éléments récurrents. La régularité

avec laquelle ces références ressortaient a permis

de définir des thèmes centraux et de capturer

ainsi les modes spécifiques selon lesquels chaque

famille et chaque participant s’approprie un usage

et un contenu médiatique dans chaque ville/

région.

À partir de toutes les données collectées et de

tous les entretiens conduits, plusieurs thèmes

majeurs ont émergé. Certains sont spécifiques

à des régions tandis que d’autres constituent

des inclinations communes à tous les foyers du

pays. Dans ce rapport, il sera fait brièvement

état de la tendance distinctive de chaque région

examinée, et des trouvailles exclusives à certaines

villes seront soulignées. Le rapport final consacre

à chaque région son chapitre entier et offre un

regard plus approfondi sur chaque ville, avec

des citations et des exemples personnels des

gens interrogés. Le présent rapport de synthèse

s’emploie dans les pages suivantes à présenter les

thèmes les plus marquants à avoir émergé et résonné

dans les cinq régions canadiennes qui ont

été le théâtre de cette grande collecte de données.

5


6

Vue d’ensemble

régionale

« Habituellement, il joue dehors

jusqu’au souper. »

Au cours de l’étude, l’équipe de recherche a veillé

à ne pas édifier de stéréotypes. Néanmoins, les

données brutes et les observations collectées lors

d’entrevues indiquent toutes deux que chaque

région présente une « essence » qui lui est propre.

Celle-ci se traduit par un mode d’appropriation

spécifique des contenus télévisuels et médiatiques

par les familles. Par exemple, tandis que

St. John’s compte la plus forte consommation

de télévision en famille et le plus grand nombre

d’heures d’écoute en général, les enfants de

cette région semblent maintenir le meilleur

équilibre avec les activités de plein air, et ce,

comparativement à tous les enfants participant

à l’étude sur l’ensemble du territoire. Les familles

québécoises interrogées à Montréal ont quant à

elles livré un remarquable portrait de la réalité

des programmes jeunesse québécois ainsi que

de l’écho que trouvent ces contenus et ceux

américains chez leurs enfants aujourd’hui. Il est

intéressant de voir comment les enfants québécois

s’approprient ces deux types de programmes

télévisés et s’identifient à eux, même si leurs

parents expriment bien souvent le souhait d’une

plus grande offre de programmes pour les 9-12

ans — de préférence d’origine québécoise.

À Toronto, l’équipe a observé les familles les plus

diverses. Toutefois, toutes présentaient en gros

des modèles similaires de vie familiale moderne

et active. Bien que les parents semblent être

moins en phase avec les habitudes médiatiques

de leurs enfants, ils manifestent un fort désir

de programmes jeunesse à contenu informatif

afin de soutenir et d’accompagner l’éducation de

leurs enfants. En bref, à Toronto, la télévision

pour enfants est censée informer tout autant

que divertir. Les familles de Calgary incarnent

l’appropriation des médias la plus traditionnelle

et la plus conservatrice des cinq régions. On y a

constaté le plus grand nombre d’interventions

des parents mais aussi une implication active

de ces derniers dans la vie de leurs enfants. Fait

assez notable dans notre échantillon, Calgary est

la seule ville où aucun des enfants interrogés ne

possède son propre téléviseur dans sa chambre.

Calgary détient aussi le plus haut taux d’activité

chez les enfants. La plupart des jeunes interrogés

sont impliqués dans plusieurs activités parascolaires

qui leur laissent peu de temps pour les

plateformes médiatiques. Enfin, à Vancouver,

bien que les parents se montrent impliqués et

soucieux des habitudes médiatiques de leurs

enfants, leur attitude à cet égard semble plus

permissive. Les familles de Vancouver et leurs

enfants accordent moins d’importance au nombre

d’heures consacrées à la télévision. Ils mènent

par ailleurs un train de vie très actif et consacrent

plus de temps aux activités de plein air, au point

parfois de reléguer au second plan le temps passé

devant des écrans.

« J’enregistre tout avec mon PVR

pour pouvoir sauter les publicités »

Autre point sur lequel les situations diffèrent, les

enregistreurs numériques (plus connus sous le

nom de PVR pour Personal Video Recorder) sont

plus populaires dans les provinces de l’ouest que

dans celles de l’est. Cela pourrait s’expliquer par

des horaires décalés mais parmi les raisons citées

figurent aussi la capacité de sauter les publicités

et celle de visionner le programme avec plus de

flexibilité. D’une côte à l’autre, les opinions des

parents divergent également sur le programme

jeunesse le plus adapté. Sur la côte est, les parents

considèrent généralement que les comédies de

situation en prises de vue réelles comme La Vie

de palace de Zack et Cody et Les Sorciers de

Waverly Place sont les émissions les plus appropriées

pour leurs enfants de 9 à 12 ans. Selon

eux, ces émissions présentent des portraits justes

de personnages préadolescents dans des réalités

sociales auxquelles il est facile de s’identifier. Sur

la côte ouest, en revanche, les parents adoptent

une pensée tout autre. Beaucoup perçoivent

ces même programmes comme plutôt banals et


leur reprochent de décrire, pour la plupart, des

stéréotypes inexacts sur des préadolescents peu

respectueux des adultes, évoluant dans un milieu

manquant globalement d’implication parentale.

Vue d’ensemble

nationale

« J’ai 1, 2, 3, 4, 5 — 5 télés à la

maison »

Indéniablement, les habitudes d’écoute et les

centres d’intérêt varient considérablement à travers

le Canada. Il semble d’ailleurs à prime abord

que le Canada n’est pas un marché uniforme et

qu’il se prêterait à un contenu à spécificité régionale.

Bien que cette observation soit en partie

vraie, elle est à nuancer. En effet, il existe de nombreux

liens entre les habitudes de consommation

médiatique à travers le pays. Il en va de même

pour les opinions relatives à l’état de la télévision

jeunesse, lequel sera examiné ci-dessous.

Pour commencer, il faut noter qu’en 2012, le

foyer canadien moyen est extrêmement bien

équipé technologiquement parlant. Bien que les

chiffres varient légèrement d’une ville à l’autre,

les moyennes globales portant sur l’inventaire

technologique de chaque foyer sont relativement

similaires. Sur l’ensemble des participants, la

moyenne des postes par foyer est de 3,5, et 2

enfants sur 5 ont leur propre téléviseur dans

leur chambre. De plus, 2/3 des familles se sont

abonnées à une forme quelconque de TV HD par

satellite ou par câble numérique. Concernant

les ordinateurs et les ordinateurs portables, la

moyenne est de 2,3 par maison et toutes les personnes

interrogées disposent d’un accès Internet

haute vitesse. Bien que cette étude porte essentiellement

sur les enfants de 12 ans ou moins, il

est assez intéressant de constater que 1 enfant

sur 2 possède un compte Facebook tenu à jour, et

ce malgré le fait que l’âge minimum requis pour

devenir membre soit de 13 ans. Pour les consoles

de jeux vidéo (Wii, Xbox, Playstation, Nintendo

DSi, etc.), la moyenne globale est de 2,9 plateformes

de jeux par foyer. Enfin, pour les appareils

portatifs, 1 enfant sur 2 détient un téléphone

cellulaire tandis que 2/3 d’entre eux possèdent

un iPod. En bref, les chercheurs ont observé un

nombre considérable d’équipements médiatiques

dans leur ensemble. Il faut également mentionner

qu’il semble n’exister aucune corrélation entre

la quantité de technologie détenue et le revenu

familial annuel. Le foyer visité qui bénéficiait

de l’aide sociale possédait la même quantité de

téléviseurs, sinon plus, que les foyers de classe

moyenne-supérieure.

Le

covisionnement :

un événement

familial

« Je pense qu’ils retirent quelque

chose des programmes que nous

regardons en famille »

Parmi les tendances les plus notables et les plus

rassurantes observées dans les cinq villes figure le

temps consacré à regarder la télévision en famille,

ou le covisionnement familial (terme repris

dans cette étude). La télévision reste le média le

plus utilisé pour vivre une expérience familiale.

Comme le prouvent les anecdotes empreintes de

nostalgie rapportées par les parents dans leurs

groupes de discussion, la télévision joue à la maison

un rôle tout aussi significatif que par le passé.

En effet, elle continue de réunir la famille, aujourd’hui

dans sa version moderne, en proposant

une activité de groupe. Elle crée des affinités sur

fond d’intérêts communs et permet aux membres

de la famille de profiter de leur compagnie réciproque

ainsi que d’un divertissement de qualité.

En outre, elle stimule la communication entre les

membres de la famille et nourrit des liens qui les

rapprochent en retour.

7


8

« Peu importe que ce soit devant

la télévision, la question est de

savoir s’ils veulent ou non que

je sois avec eux. Et si c’est le cas,

alors je suis là »

Que ce soit un père et sa fille qui partagent un

même goût pour la comédie, une mère qui a

recours à certaines émissions pour aborder des

sujets délicats avec son fils préadolescent, ou tout

simplement une famille entière qui se retrouve

sur le canapé pour regarder chaque semaine une

émission familiale réconfortante, le temps passé

ensemble devant la télévision est une opportunité

de partage et un moment que parents et enfants

apprécient.

En résumé, regarder ensemble la télévision reste

perçu comme un événement familial majeur qui

ne doit pas être sous-estimé.

Programmes

familiaux :

l’opinion des

parents

« Il n’y pas de bons programmes

familiaux qui plaisent à chacun

d’entre nous »

Dans tout le pays, les chercheurs ont entendu le

même appel des parents. Tous affirment qu’il n’y

a pas assez de programmes familiaux de qualité et

qui conviennent au plus grand nombre. Cela rend

difficile le covisionnement en famille puisque

tout le monde ne parvient pas à s’entendre sur

le contenu à regarder ou ne prend pas plaisir à le

suivre. Une exception à cette règle au Québec est

l’émission Les parent. Les parents se disent nerveux

quand ils laissent leurs enfants regarder des

programmes grand public, en raison du caractère

imprévisible des émissions diffusées aux heures

de grande écoute et de leur contenu souvent

inapproprié. Pour autant, peu d’alternatives les

séduisent. En général, les parents n’apprécient

guère de regarder les programmes jeunesse, parce

qu’ils sont peu sensibles à l’humour pratiqué ou

parce qu’ils se sentent offensés par les comédies

de situation jugées irrespectueuses envers les

adultes.

Ainsi, parents et enfants se retrouvent en quête

de programmes à regarder ensemble. Le plus

souvent, ils se tournent vers des chaînes spécialisées

comme Discovery Channel, The Learning

Channel, The History Channel et The Food

Network. Ces programmes sont pour les parents

relativement « sans danger » et conviennent à la

plupart des groupes d’âge. Autrement, les familles

consacrent certains soirs de la semaine à des programmes

grand public de type concours de chant

ou autres émissions pendant lesquelles plusieurs

participants s’affrontent, comme American Idol,

Survivor et So You Think You Can Dance. La plupart

des parents les considèrent adaptées pour leurs

enfants de 9-12 ans et les affectionnent parce

qu’elles sont relativement « sûres » et que rien

d’inapproprié n’y est montré.

De nombreux pères et mères rapportent en

effet avoir vécu des « expériences terribles » et

embarrassantes devant des comédies de situation

grand public à une heure de grande écoute, lorsqu’ils

ont dû expliquer à leurs enfants des scènes

peu convenables ou des blagues croustillantes.

Beaucoup aiment par ailleurs faire partager à leur

progéniture les programmes de leur enfance en

DVD, via Netflix ou un télédiffuseur affilié. Ils estiment

en effet que les programmes avec lesquels

ils ont grandi étaient beaucoup plus centrés sur la

famille et convenaient beaucoup mieux à tous ses

membres. La pratique la plus courante à laquelle

ont recours les parents pour regarder la télévision

en famille consiste à instituer une « soirée film »

hebdomadaire. La plupart des membres du foyer

ont en effet plus de chance de s’accorder sur un

film que sur une émission. En résumé, dans les


cinq régions, les participants ont réclamé plus de

programmes familiaux, adaptés à des publics de

tous âges et permettant un suivi en famille.

« Il y a vraiment une espèce de

vide »

Non seulement les parents souhaitent avoir

accès à plus de contenu familial, mais ils ressentent

fortement un manque de programmes

de qualité spécialement dédiés aux 9-12 ans.

Comme mentionné plus tôt, les préadolescents

sont un groupe difficile à satisfaire. Leur niveau

de maturité et l’éventail de ce qui les passionne

diffèrent considérablement d’un enfant à l’autre.

Tandis que les 9-10 ans sont moins compliqués

et plus constants quant à leurs centres d’intérêt,

leurs programmes, leurs chaînes favorites et leurs

habitudes d’écoute, les 11-12 ans commencent à

se diversifier. Ils explorent de nouvelles chaînes et

sont plus influencés par les choix de leurs pairs.

Des séries animées comme les Griffin ou les Simpson,

des séries policières comme La Loi et l’ordre

et Esprits criminels ainsi que des programmes

pour adolescents sur des stations axées sur la

musique sont de plus en plus prisés par ce jeune

public. Cela consterne bon nombre de parents,

qui aimeraient que l’on diffuse plus d’émissions

dédiées au groupe d’âge de leurs enfants. Les parents

estiment tous que leurs enfants se tournent

vers des contenus pour individus plus âgés, à défaut

de se voir proposer des programmes qui les

satisfassent. Au rang des commentaires les plus

fréquents, les parents déplorent une présence

insuffisante des valeurs morales, des programmes

trop stéréotypés qui lassent facilement leurs

enfants, et certains contenus trop simplistes

surtout du point de vue d’enfants de 12 ans. Cela

a pour effet de pousser ces derniers à chercher

satisfaction dans des émissions plus stimulantes

et plus complexes à comprendre. Dans l’ensemble,

les parents ont l’impression que les producteurs

de télévision n’accordent pas assez de crédit à

cette génération d’enfants et qu’ils tendent à

simplifier exagérément le contenu qu’ils leur

proposent aujourd’hui. Pères et mères aimeraient

que les programmes fassent la promotion

des bonnes valeurs morales, renvoient à des

attitudes courtoises et convenables, soient plus

informatifs et se concentrent sur l’importance

de la famille et le respect des adultes. Cela dit,

tous sont sensibles à l’humour et à son caractère

essentiel dans un programme de divertissement

pour enfants. Quelques parents affirment que

pour réussir un programme jeunesse, il faudrait

qu’il soit également attirant pour les adultes. Ils

suggèrent donc un contenu qui présenterait deux

degrés d’humour pour que parents et enfants

puissent y trouver leur compte en matière de

divertissement.

« Ces programmes devraient être

comme de bons bouquins. Ils

doivent divertir les adultes autant

que les enfants »

L’élément positif à retirer de ces remarques,

quelque peu négatives, est que beaucoup de

parents canadiens prennent le temps de suivre

activement les programmes télévisés de leurs enfants.

Ils sont alors capables de les commenter, ce

qui dénote aussi la haute attention qu’ils prêtent

aux contenus diffusés. Le comportement actif

des parents ne fait aucun doute dès lors qu’ils

parviennent à citer les noms des émissions, ceux

des personnages, les horaires, voire lorsqu’ils se

rappellent des intrigues des épisodes précédents.

En revanche, les pères et mères qui n’ont qu’une

vague idée des choix de leurs enfants ne peuvent

qu’indiquer le titre ou donner une description

imprécise de l’émission. Suivre attentivement un

programme jeunesse, au moins les premières fois

que son enfant le découvre, est primordial. Cela

permet aux parents d’analyser et d’évaluer ce que

leurs enfants regardent et ainsi de se prononcer

de manière avisée sur le caractère convenable

d’une émission.

9


10

Le point de vue

adolescent : un

éclairage unique

« Dans ces séries, ils sont tous très

sociables. Je crois que les regarder

m’a rendu plus sociable quand

j’étais enfant »

Les adolescents qui ont pris part aux groupes

de discussion ont livré aux chercheurs un point

de vue unique sur l’état actuel de la télévision

jeunesse. Leur proximité avec l’âge cible de

l’étude leur permettait de retrouver avec acuité

leurs souvenirs de télévision et de les comparer

aisément avec les programmes d’aujourd’hui,

voire de formuler certaines critiques à leur égard.

Ils admettent avoir regardé des séries comme Les

Griffin à 10 ans, bien qu’ils réalisent maintenant

qu’ils ne comprenaient pas grand chose des

blagues et que ce programme est inadapté pour

cet âge. La majorité d’entre eux seraient gênés de

laisser leurs jeunes frères et sœurs regarder de

tels contenus. Ils continuent de suivre certaines

de leurs anciennes émissions favorites, comme

Hannah Montana, et ont conscience de la nature

superficielle et de l’attitude irrespectueuse des

personnages principaux, traits qu’ils n’avaient pas

identifiés plus jeunes.

« À cet âge, tu ne comprends pas

toujours les blagues, mais ce qui

compte, c’est de rire. Alors tu ris

aussi à des trucs stupides »

Cela dit, ils conservent d’extrêmement bons

souvenirs des programmes de leur enfance et

sont en mesure d’identifier leurs effets positifs

sur leur évolution. Ils ont pu s’identifier aux

personnages et les prendre comme modèles. Ils

ont appris des situations sociales précises qui y

étaient dépeintes. Enfin, cela les a aidés à avoir

davantage confiance en eux et à trouver des

moyens d’interagir avec les autres. L’importance

du covisionnement en famille n’a pas été oubliée.

Les adolescents appréciaient grandement,

enfants, pouvoir partager avec leurs parents leurs

programmes préférés. Nombreux sont ceux qui se

rappellent aussi avoir été déçus que ces moments

n’aient lieu que rarement, parce que leurs parents

étaient trop occupés par leur travail ou d’autres

activités.

Perception et

intervention

parentale : la

télévision, un

média plus sûr

« Il sont assez bons avec les règles.

Ce sont des enfants faciles »

Sur la question de l’intervention parentale

aujourd’hui, les niveaux de discipline varient d’un

foyer à l’autre. Pour illustrer ce propos, voici les

deux cas extrêmes observés. Dans la première

famille, chaque pièce du domicile est dotée d’un

téléviseur. Ils ne sont jamais éteints et à peine

mis en sourdine la nuit. Dans la seconde, il n’y a

qu’un seul poste et un seul ordinateur, respectivement

gardé sous clef et protégé par un mot de

passe inconnu des enfants afin de contrôler et

surveiller chaque seconde de leur consommation

médiatique. Bien entendu, le reste des familles

interrogées se situent quelque part entre ces deux

extrêmes.

Dans l’ensemble, les parents considèrent la télévision

comme un moindre mal. Presque tous les

pères et mères consultés surveillent l’usage que

font leurs enfants de l’ordinateur et de la console

de jeux vidéo. Et ils pratiquent ce suivi avec beaucoup

plus d’assiduité que pour ce qui est des programmes

de télévision. Les chercheurs expliquent

cela par un confort accru à l’égard de la télévision,


étant donné que les parents ont grandi avec elle,

contrairement à Internet ou aux jeux vidéo. Loin

d’infirmer ce constat, une autre tendance a été

observée dans les cinq villes : quand les parents

interviennent dans la consommation télévisuelle

de leurs enfants, ils tendent à contrôler le contenu

regardé plus que le temps qui y est consacré.

À l’inverse, les parents se soucient plus du temps

que leurs enfants passent sur Internet ou à des

jeux vidéo que du contenu auquel ils ont accès.

Cela se vérifie dans de nombreux cas, notamment

quand des parents autorisent leurs enfants à

jouer à des jeux vidéo pour adultes (Call of Duty

et Halo, tous deux classés pour individus de 17

ans et plus, ont été les deux jeux les plus cités par

les participants) et à ouvrir des comptes Facebook

(même si tous les enfants interrogés avaient

moins de 13 ans, soit l’âge requis pour devenir

membre). En général, les parents ont bien souvent

fait part des difficultés qu’ils ont à contrôler

la consommation médiatique de leurs enfants,

parce que les types de médias et leur disponibilité

ne cessent d’augmenter et que les règles à appliquer

ne sont jamais les mêmes.

« C’est plus un système de

négociation qu’une liste de règles

gravées dans la pierre »

Pour contrebalancer cette consommation médiatique,

de nombreux parents essaient d’introduire

des activités parascolaires ou entre amis. Bien que

la télévision soit une forme de divertissement

acceptable pour leurs enfants, ils ne souhaitent

pas qu’elle occupe la part la plus importante de

leur vie.

Productions

canadiennes : un

besoin à combler

« Dans les programmes canadiens

en anglais, ils disent "eh" »

Au cours de tous les entretiens à domicile, la

distinction entre programmes jeunesse canadiens

et américains a été abordée. Les membres

de l’équipe de recherche étaient désireux de

découvrir ce que les familles pensaient des deux

types de productions. Ils souhaitaient également

vérifier si les contenus canadiens continuaient de

prévaloir chez les 9-12 ans et si leur popularité

se maintenait. Les émissions canadiennes sont

extrêmement bien établies et bien perçues au

niveau préscolaire (le constat apparaît de façon

évidente dans la première phase de l’étude).

C’est un fait. Mais il semble que cela commence

à s’effriter à la préadolescence. Les parents et

leurs enfants manifestent une grande nostalgie

pour les programmes préscolaires canadiens. Cela

dit, les mêmes participants, surtout au Canada

anglais peinent à identifier les programmes

canadiens destinés aux 9-12 ans. Drake et

Josh, L’Île des défis extrêmes et Degrassi sont

cités par plusieurs enfants, mais bien moins

que la majorité. Généralement, les familles

d’aujourd’hui font primer la qualité du contenu

sur l’origine de la production.

« Les modes de vie canadien et

américain sont juste tellement

différents »

11

Pour généraliser, beaucoup de personnes

interrogées reconnaissent à la fois la qualité

« inférieure » et « supérieure » de certains programmes

canadiens par rapport à leurs vis-à-vis

américains. Pour l’équipe de recherche, le terme

« qualité » a soulevé plusieurs questions puisqu’il

semblait ne pas vouloir dire la même chose pour


12

tout le monde. Certains des participants pensent

que les productions canadiennes ne jouissent

pas d’un budget suffisant pour concurrencer

les programmes américains. Par conséquent,

ils considèrent que les émissions canadiennes

sont de qualité « inférieure » d’un point de vue

purement technique. D’autres estiment que les

contenus canadiens tendent à être de qualité

« supérieure » quant aux valeurs qu’ils véhiculent

et au sens de la communauté qu’ils insufflent

aux spectateurs. Un plus grand nombre de

participants encore reconnaissent sans hésiter

être incapables de faire la différence entre les

productions des deux pays, affirmant que leurs

qualités se valent. Beaucoup soulignent d’ailleurs

que c’est une bonne chose puisque cela signifie

que les productions canadiennes sont désormais

aussi bien conçues et divertissantes que les

américaines. D’autres en revanche y voient une

occasion ratée de se distinguer. Le fait qu’elles

soient équivalentes peut traduire un défaut

d’identité des productions canadiennes et leur

incapacité à promouvoir suffisamment le « sens

de la communauté » que beaucoup de parents et

d’enfants disent apprécier.

Sur ce point, les personnes interrogées sont

divisées. Il n’en ressort pas moins une volonté

de voir plus de contenu d’origine canadienne.

En fait, quand on leur demande s’ils aimeraient

voir plus de programmes canadiens pour leurs

enfants, presque tous les parents répondent par

l’affirmative. Ils voient des avantages à ce que

leurs enfants puissent regarder des programmes

qui dépeignent leur pays et qui par conséquent,

leur insufflent un sens accru de la communauté.

En résumé, les parents désirent en premier lieu

une offre élargie de programmes jeunesse de

qualité pour leurs enfants de 9-12 ans. En second

lieu, les productions canadiennes auraient leur

préférence, à supposer que les protagonistes

canadiens du secteur soient capables de réaliser

des programmes bien faits et de « qualité » (de

préférence à tous les niveaux de qualité abordés

ci-dessus) équivalente à celle des productions

américaines actuelles.

Chez les enfants aussi, les avis divergent quant

il s’agit de comparer les programmes jeunesse

canadiens et américains. Certains préfèrent les

émissions canadiennes et ressentent une certaine

satisfaction à voir l’unifolié ou des dollars canadiens

dans leurs émissions favorites. Néanmoins,

ils ont souvent bien du mal à distinguer les productions

américaines des canadiennes et pensent

parfois qu’une chaîne canadienne ne diffuse

que des programmes canadiens. Par exemple,

plusieurs enfants croient que MuchMusic ne

programme que des contenus canadiens parce

que c’est une chaîne canadienne. Or, ce n’est pas

le cas. En bref, il est difficile pour les enfants de

faire la différence entre des productions des deux

pays, à moins que celles-ci présentent des signes

distinctifs forts, comme lorsque les personnages

de Drake et Josh font référence à Toronto, ou

quand des émissions américaines parlent de

président et célèbrent le jour de l’Action de grâces

en novembre. Certains ont remarqué sur YTV

l’apparition d’un drapeau canadien dans le coin de

l’écran quand débute une émission canadienne. Si

on leur donnait le choix, ces enfants préféreraient

une augmentation de l’offre de programmes canadiens.

D’un autre côté, il y a beaucoup d’enfants

qui penchent ouvertement vers des émissions

américaines ou n’ont pas de préférence marquée.

« Je dirais que les émissions

québécoises essayent de passer plus

de valeurs que les américaines »

Montréal fait toutefois figure d’exception à cet

égard. Les enfants y ont beaucoup plus de facilité

à distinguer les programmes québécois de ceux

importés des États-Unis. La plupart des jeunes

interrogés déclarent préférer les productions

québécoises parce qu’elles incarnent leur culture

et que leur production en français, donc non

doublée, les rend plus agréables à suivre. Comme

leurs homologues du Canada anglais, beaucoup

de parents québécois privilégient la qualité du

contenu sur l’origine de la production, bien qu’ils

préféreraient que leurs enfants regardent des

programmes faits au Québec.


Chose intéressante, ce souhait est déjà partiellement

exaucé puisque d’après les observations des

chercheurs de l’étude, les programmes québécois

sont plus suivis au Québec que les productions

anglophones canadiennes ne le sont au Canada

anglais. On peut donc raisonnablement affirmer

que les familles québécoises cultivent un lien

plus fort avec les productions québécoises que

les familles anglophones avec les programmes

canadiens anglais.

Il faut mentionner qu’à l’occasion du jeu dele

autour de la production télévisuelle, les groupes

de discussion des enfants et des adolescents se

sont vu demander où leur programme imaginaire

de choix se déroulerait. Presque la moitié des

groupes ont répondu au Canada. L’autre moitié

s’est prononcée pour les États-Unis au motif que

leur production toucherait alors un public plus

large. Chose certaine, ces discussions et les observations

des chercheurs révèlent clairement un

intérêt potentiel pour la télévision canadienne,

à supposer que les programmes visés aient piqué

leur curiosité à l’âge préscolaire. Le meilleur

moyen de raviver cet engouement est d’exposer

ces jeunes téléspectateurs de 9-10 ans à encore

plus de programmes canadiens et de refaire

valoir que les productions canadiennes sont aussi

divertissantes que les américaines. Les parents

doivent également s’informer sur le contenu

canadien déjà disponible pour leurs enfants et les

encourager à le regarder. Même les conversations

menées en présence des chercheurs ont soule

des discussions sur la télévision canadienne que

beaucoup de familles ont admis ne jamais avoir

eues auparavant. En fin de compte, les émissions

canadiennes suscitent un intérêt chez les familles

canadiennes pour autant que leur qualité soit

perçue comme équivalente à celle de leurs rivales

américaines.

La chaîne par

défaut : une

approche de la

télévision propre

aux enfants

« Cette chaîne est ma préférée

parce qu’on y raconte les histoires

de gens de mon âge »

À propos des tendances qui se rapportent exclusivement

aux enfants, l’analyse des données met

en lumière une observation répandue : le concept

de « chaîne par défaut » ou « chaîne incontournable

». En d’autres termes, la chaîne préférée de

l’enfant. Il apparaît que plus l’enfant est jeune,

plus il est susceptible de regarder un nombre limité

de chaînes; celles qu’il connaît, en lesquelles il a

confiance et dont il retient aisément le numéro de

la chaîne sa programmation quotidienne. Au dire

des parents et des adolescents, un enfant se rend

à une chaîne précise et regarde ce qui y est diffusé,

quel que soit le programme en question, même

si cela ne l’intéresse pas particulièrement. Beaucoup

d’enfants restent assis devant une émission

qu’ils n’auraient pas normalement cherché à

regarder, en attendant que leur programme favori

soit diffusé. Tandis que la plupart des adolescents

ou des adultes naviguent entre les chaînes pour

trouver quelque chose qui leur convient, ou tout

simplement éteignent la télévision parce qu’ils

disposent de trop peu de temps pour adopter une

consommation spontanée, les enfants de 9-10

ans vont presque exclusivement rester attachés à

leurs deux ou trois chaînes « par défaut ».

13


14

« Les enfants ne se baladent pas

vraiment de chaîne en chaîne.

Ils en trouvent une avec un

programme qui leur plaît et c’est

celle-là qu’ils regardent »

En revanche, plus l’enfant grandit, plus il

prend confiance et s’aventure aisément au-de

de ses « chaînes par défaut » pour explorer

ce qui est proposé ailleurs. Il est crucial d’en

avoir conscience, car cela montre la marge de

manœuvre que les télédiffuseurs et leurs grilles de

diffusion peuvent avoir quant à ce que les enfants

regardent véritablement. Lorsque de nouvelles

émissions sont introduites, et plus spécialement

des émissions canadiennes, il serait plus efficace

de les diffuser sur les chaînes les plus populaires

et dans des cases horaires situées entre deux

programmes déjà fortement suivis. Ainsi, les

nouvelles productions seraient susceptibles de

rassembler le plus grand auditoire possible chez

les enfants.

Télévision sur

Internet : une

option secondaire

« Il y a une section jeu, une section

épisode et plein de choses ! »

Au cours des dernières années, il y a eu dans l’industrie

de la télévision un murmure d’inquiétude

grandissant selon lequel les enfants commençaient

à se tourner vers Internet pour regarder

leurs programmes de télévision. Certains ont

exprimé la crainte que cette pratique devienne

un jour la norme, représentant ainsi une réelle

menace pour la programmation télévisuelle. En

conséquence, une section des entretiens a eu

pour but d’aborder cette question. L’objectif était

d’obtenir une mesure réelle de cette tendance et

de voir si les enfants canadiens s’aventuraient

véritablement sur Internet pour regarder leurs

émissions de télévision. Dans l’ensemble, selon

les observations des chercheurs, bien que certains

enfants visionnent lesdites émissions en ligne,

cette tendance est loin d’être la norme. Les

préadolescents de 9-12 ans continuent de suivre

en très grande majorité leurs contenus jeunesse

sur un téléviseur.

De plus, ils admettent sans hésiter que la télévision

reste leur support favori pour regarder du

contenu télévisuel. Ils ne consulteraient Internet

à cette fin que dans deux cas : quand ils ont raté

un épisode de leur émission préférée et ne possèdent

pas de enregistreur numérique, ou quand

ils souhaitent voir des épisodes retirés des grilles

de programmation et donc plus télédiffusés.

Pour accéder à du contenu télévisuel en ligne, les

enfants se rendent sur YouTube ou directement

sur le site Internet du télédiffuseur.

« Je ne savais même pas que tu

pouvais regarder la télévision sur

Internet »

Une fois encore, soulignons qu’environ la moitié

des enfants interrogés ne sont jamais allés sur

Internet pour regarder une émission de télévision

et que l’autre moitié n’en fait pas une habitude.

En résumé, regarder des contenus télévisuels en

ligne reste une activité marginale et Internet n’est

en aucun cas le support préféré des enfants pour

suivre leurs programmes favoris.

On notera aussi que lorsqu’ils s’aventurent sur

Internet aux fins qui intéressent l’étude, ils

adoptent des modes de consommation différents

de ceux qui sont les leurs devant un téléviseur.

Alors qu’ils sont susceptibles de rester pendant

de longues périodes ininterrompues devant un

téléviseur, ils pratiquent sur Internet un suivi

plus fragmenté et ont l’habitude de regarder

moins d’épisodes à la fois. De plus, sur Internet,

ils sélectionnent avec attention le programme

qu’ils souhaitent regarder, ce qui révèle un intérêt

préalable pour tel ou tel programme ou épisode.

Enfin, il convient de mentionner que la télévision


sur Internet serait moins recherchée si les

émissions n’étaient pas en premier lieu diffusées

à la télévision. Les enfants découvrent d’abord les

contenus à la télévision, et une fois leur intérêt

éveillé, ils décident parfois d’aller sur Internet

pour de plus amples visionnements. D’où la

constante importance de diffuser des émissions

à la télévision afin que ces dernières gagnent en

popularité, pour ensuite les rendre accessibles en

ligne.

Une autre tendance touche la popularité des

sites Internet des télédiffuseurs. Celle-ci évolue

avec l’âge de l’enfant. De nombreux enfants de

9-10 ans, voire 11 ans, visitent fréquemment

des sites de diffuseurs comme family.ca, ytv.com,

vrak.tv et la zone jeunesse de radio-canada.ca.

Toutefois, cette propension chute considérablement

alors que l’enfant grandit. À l’image de ce

que le concept de la « chaîne par défaut » met en

lumière, ces jeunes enfants identifient des sites

Internet « ressources » sur lesquels ils naviguent

avec aisance. En outre, ces enfants apprécient

que les jeux auxquels ils jouent et les concours

auxquels ils participent soient tous en lien avec

leur programme préféré.

À mesure qu’ils grandissent, les enfants se

sentent de plus en plus à l’aise sur Internet et

s’aventurent sur des sites recommandés par des

amis ou simplement via un moteur de recherche.

À cet égard, il existe un parallèle évident entre

les phases d’exploration de nouvelles chaînes de

télévision et celles de découverte de nouveaux

sites Internet. Dans les deux cas, l’enfant se sent

suffisamment à l’aise pour explorer de nouveaux

contenus. Il montre une meilleure compréhension

des deux médias. Enfin, il est plus à l’écoute des

recommandations de ses pairs et des suggestions

véhiculées par les médias eux-mêmes ou d’autres

membres de la famille, habituellement des frères

et sœurs plus âgés.

La consommation

multi-écrans

simultanée : un

choix personnel

« S’il y a une pause publicitaire,

Je vais sur mon iPod ou un autre

appareil »

Une autre habitude a dernièrement suscité un

intérêt grandissant dans le secteur des médias et

des nouvelles technologies. Il s’agit de l’utilisation

par les enfants de plusieurs médias simultanément,

tout en regardant la télévision. On parle

aussi de « media multitasking ». Ce terme désigne

l’utilisation de plusieurs plateformes médiatiques

à la fois. Dans le cas de l’étude, les chercheurs

se sont penchés sur le recours concomitant à la

télévision et à une autre plateforme (ordinateur

portable, Internet, clavardage, jeu à la DSi, envoi

de messages texte, etc.). Certains craignent que

cette pratique nuise à l’attention que les enfants

portent à la télévision et la relaie au second plan

de leurs centres d’intérêt. L’analyse des données

recueillies révèle que le « media multitasking »

existe bel et bien, mais qu’il est pratiqué par une

minorité et à des fréquences différentes, encore

une fois en fonction de l’âge de l’enfant. Plus

précisément, le « media multitasking » se répand

parmi les enfants plus âgés (11 et 12 ans). Ces

derniers ont tendance à prendre leur ordinateur

portable pour bavarder en ligne avec leurs amis, à

envoyer des messages texte sur leur cellulaire ou

à jouer à des jeux vidéo sur leur iPod, le tout en

regardant la télévision. Cette hausse du « media

multitasking » chez les enfants plus âgés s’explique

par l’importance qu’ils accordent aux médias

sociaux, à la reconnaissance par leurs pairs et

à l’interaction avec eux. À l’inverse, les plus jeunes

(9-10 ans) ont plus tendance à se concentrer sur

une seule activité à la fois.

15


16

Les 9-10 ans vont parfois lire, colorier, jouer sur

leur iPod ou avec des figurines tout en regardant

la télévision, mais la télévision continue de

retenir leur attention. Selon l’étude, les enfants

adeptes du « media multitasking » citent tous

au moins un programme favori pour lequel ils

abandonnent toute autre activité. Ils admettent

en effet que certains programmes méritent toute

leur attention. L’examen montre également que

la pratique du « media multitasking » n’est pas

nécessairement en lien avec les contenus suivis

à la télévision. Par exemple, les enfants ne bavardent

pas en ligne avec leurs amis au sujet des

émissions qu’ils sont en train de regarder. Il s’agit

de deux activités distinctes.

« Et si j’étais

producteur » :

aperçu des

préférences des

enfants

« Ça devrait se passer dans un lieu

exotique, quelque part qui fait

rêver »

La dernière tendance qu’il est pertinent de relever

résulte d’avis recueillis auprès d’enfants, lorsqu’ils

ont été sondés sur les programmes jeunesse

regardés et plus précisément ce qu’ils désiraient

y trouver. Les préférences varient d’un enfant à

l’autre, selon les goûts de chacun. Néanmoins, il

existe certains éléments que les enfants disent

tous apprécier et qui constituent des aspects

essentiels de leurs programmes préférés. Les

trois réponses les plus fréquentes sont le caractère

drôle du programme, les actions bizarres/

intéressantes des personnages et la diversité/

intérêt des sujets abordés. Les préadolescents

sont aussi prompts à critiquer les contenus « trop

prévisibles » et apprécient les émissions qui modifient

leur formule pour proposer divers scénarios

à leur auditoire. Ils insistent sur le fait que le jeu

des acteurs et le développement des personnages

peut faire la réussite comme l’insuccès d’un

programme. Selon eux, même dans des émissions

de type comédie, un mauvais jeu d’acteur et des

personnages pas assez étoffés nuisent à l’effet

comique. Quelques enfants déclarent ne pas

aimer les rires enregistrés. Ils les trouvent parfois

ringards et estiment que leur usage est excessif.

« J’aime pas ça quand ils passent

les rires enregistrés et qu’on les

entend 200 fois »

Ceux qui se sont prononcés contre les rires enregistrés

les considèrent quelque peu insultants,

comme si on insinuait que les enfants sont

incapables d’identifier seuls ce qui est drôle.

Enfin, les enfants pensent que les émissions en

prises de vue réelles doivent ne pas trop s’écarter

de la réalité mais contenir certains éléments « irréalistes

» pour être divertissantes. En revanche,

l’inverse semble s’appliquer aux dessins animés.

Plus le programme animé est farfelu et éloigné de

la réalité, plus il est bien reçu.

Comme les adolescents, les enfants se sont prêtés

au jeu dele du producteur de télévision. Ils ont

ainsi pu réfléchir à un tout nouveau programme

jeunesse destiné aux 9-12 ans. Dans chaque région,

un scénario différent a émergé mais certains

thèmes ont été récurrents. Par exemple, tous

les groupes s’accordent sur l’importance d’avoir

plusieurs personnages principaux ayant chacun

une personnalité distincte pour que les enfants

puissent en choisir un auquel s’identifier.

« Émissions de fantasme, tsé, hors

de la réalité »

Tous considèrent également que l’humour et

l’aventure sont les qualités les plus recherchées

dans un programme de télévision. Certains

prônent des fins haletantes, pour s’assurer que

le spectateur soit captivé et suive le prochain

épisode, lequel doit également débuter par un


écapitulatif en images pour que le spectateur

puisse s’y retrouver. Les enfants mentionnent

l’importance d’avoir un thème musical qui reste

en tête. Il est ressorti des groupes de discussion

qu’un air accrocheur pendant le générique de

début nourrit l’excitation du spectateur et capte

son attention. Les adolescents estiment que

pouvoir entonner les paroles du générique de leur

programme préféré est un signe de loyauté et

quelque chose dont ils sont fiers.

« Quelque chose d’universel, que

tout le monde peut comprendre. Je

voudrais que ce soit un programme

familial »

Certains enfants s’entendent sur l’importance

de créer un programme familial, que tous les

membres de la famille peuvent partager et

apprécier. À Montréal, l’émission Les parent a

d’ailleurs souvent été citée. Dans un groupe de

discussion, les participants ont décidé de créer un

programme en prises de vue réelles sur un enfant

qui déménage dans une autre ville et qui doit

s’adapter à sa nouvelle école. Un autre groupe

a opté pour un dessin animé portant sur une

communauté de créatures marginales qui vivent

dans les nuages et flottent autour du monde en

admirant les « étranges » humains qu’ils voient

au-dessous. Dans la liste des propositions figure

aussi une fiction qui raconte l’histoire d’un frère

et d’une sœur échoués sur une île. Chaque épisode

relate leurs tentatives d’être secourus mais

inclut aussi des éléments très drôles sur la rivalité

entre frère et sœur et des blagues pour en faire

une comédie.

Conclusion

« Le soir, quand on s’assoit

ensemble, c’est l’heure de la télé en

famille »

Si l’équipe de recherche devait énoncer une

observation d’ensemble, commune aux cinq

régions canadiennes visitées, ce serait la valeur et

l’importance que les familles canadiennes continuent

d’attribuer à la télévision, ainsi que lele

immuable que cette dernière joue dans les foyers.

Les entretiens qualitatifs approfondis conduits

à domicile ainsi que les groupes de discussion

organisés à travers le pays ont clairement révélé

que dans cet océan de nouvelles technologies, la

télévision reste le média le plus communément

utilisé. C’est à elle que revient la charge de rassembler

la famille. Contrairement à l’ordinateur

qui propose une activité individuelle et tend à

isoler son utilisateur, la télévision rassemble

les membres de la famille. C’est une plateforme

médiatique que tout le monde peut partager, en

raison de sa taille et de son emplacement, mais

aussi parce que les contenus proposés conjuguent

plusieurs centres d’intérêt et créent des liens et

des affinités entre les spectateurs.

Aujourd’hui, à l’entame de la deuxième décennie

du XXIe siècle, la plupart des parents et des

enfants s’accordent à dire que la télévision reste

comme par le passé la plateforme médiatique

la mieux adaptée pour vivre une expérience

familiale.

Cela ne signifie pas que les nouveaux écrans sont

négligés, mais seulement que la télévision remplit

un rôle unique dans le paysage médiatique de la

famille canadienne contemporaine. Sur lele des

nouveaux écrans dans les foyers, ce projet de recherche

vient compléter des découvertes récentes

relatées dans d’autres études, en particulier celles

17


18

de Viacom 1 et Disney et Yahoo, 2 sur l’utilisation

des tablettes électroniques comme deuxième

écran pour enrichir l’expérience télévisuelle.

Ces études suggèrent que les deuxièmes écrans,

en particulier la tablette électronique, ne

constituent pas une menace pour la télévision. La

tablette n’est pas une plateforme concurrentielle

mais offre plutôt au spectateur d’autres façons

d’interagir avec ses émissions préférées, à l’aide

d’applications qui leur sont consacrées. L’objectif

principal n’est donc pas d’entrer en concurrence

avec la télévision mais de garder les téléspectateurs

impliqués et dédiés aux programmes qu’ils

suivent, surtout quand ils ne sont plus devant

leur téléviseur. D’une certaine manière, l’industrie

télévisuelle prend conscience du rôle constant

que joue la télévision dans les foyers et cherche

ainsi des moyens d’intégrer de nouveaux écrans

dans cette routine médiatique déjà établie, afin

d’améliorer l’expérience télévisuelle de la famille

moderne.

« Ils sont attirés par les

programmes attachants,

intelligents et qui ne les prennent

pas pour des imbéciles ou qui ne les

rabaissent pas »

En ce qui a trait spécifiquement aux 9-12 ans, la

conclusion est la suivante : les enfants canadiens

continuent de regarder la télévision — celle-ci

n’est pas menacée d’extinction, au moins pas dans

un avenir proche. Bien que certains individus

prédisent sa disparition, les enfants et parents

interrogés à travers le Canada jugent cette

annonce incorrecte. Ils soulignent au contraire

l’importance de la télévision en la citant sans

hésiter au rang des équipements de base du foyer.

1 Viacom. “Tapping into Tablenomics”. Viacom Media

Network. April 17, 2012.

2 Gaylord, Chris. “Second screen apps turn digital distractions

into TV companions”. The Christian Science

Monitor. April 17, 2012.

Pour les enfants comme pour les parents, ce

n’est donc pas l’acte de regarder la télévision qui

pose problème mais bien le contenu avec lequel

on est en contact. Les producteurs se doivent

de répondre aux préoccupations des nombreux

parents qui souhaitent une plus grande variété

de programmes de qualité pour les 9-12 ans et

un plus grand nombre d’émissions familiales qui

conviendraient aux spectateurs de tous âges. Il

apparaît clairement dans l’étude que les enfants

de ce groupe d’âge aspirent toujours à une

proximité familiale et chérissent ces moments

passés ensemble.

Il est d’autant plus déterminant de capitaliser

sur ces expériences de partage que les 9-12 ans

sont sur le point de basculer dans l’adolescence

et consacreront bientôt moins de temps à des

activités familiales. C’est également une période

propice pour ranimer leur intérêt envers des

programmes de télévision canadienne. Il s’agit

là aussi d’un facteur crucial pour les fidéliser

aux productions canadiennes sur le long terme.

Bien qu’ils aient été des spectateurs avides de

programmes canadiens préscolaires dans leurs

premières années, leur intérêt a commencé à

décliner. Par ailleurs, parents et enfants déplorent

tous un manque d’attention des producteurs

envers les programmes destinés aux 9-12 ans.

Accroître l’offre de programmes de qualité pour

cette tranche d’âge permettrait de regagner

leur attention. Cela les aiderait également à

s’identifier à leur communauté et à créer un

attachement sur le long terme pour les arts et le

divertissement canadiens.

En plus de donner lieu à ces observations,

s’inviter dans des foyers canadiens et questionner

directement des familles sur leur lien avec

la télévision offre un aperçu fascinant de la

variété des rôles que les familles canadiennes

lui attribuent. En d’autres termes, cette étude

révèle que la télévision outrepasse de bien

des manières sa vocation initiale de source de

divertissement. Dans de nombreuses familles,

elle sert de support d’apprentissage, en proposant

des émissions éducatives à contenu informatif ou

des programmes de type comédie de situation.


Ces derniers présentent en effet aux enfants des

situations auxquelles ils peuvent s’identifier,

des attitudes convenables et des solutions

plausibles aux questions quotidiennes liées à

leur âge. La télévision peut également servir à

insuffler un sens de la communauté, surtout

quand les programmes mettent l’accent sur la

culture et la région natale de ses spectateurs. De

nombreux parents préconisent des émissions qui

informent leurs enfants sur leur patrimoine et

les familiarisent avec leur communauté. Ainsi,

une mère de St. John’s suit avec les siens une

émission de pêche de Terre-Neuve pour qu’ils

découvrent comment leur grand-père a gagné sa

vie.

famille des plateformes médiatiques centrées sur

l’individu. Elle crée des occasions de passer du

temps ensemble. Les chercheurs ont pu constater

en personne, grâce à des récits empreints de

nostalgie, combien la télévision rassemblait

les familles par le passé. Des témoignages ont

également indiqué que cette vocation perdurait

aujourd’hui. Pour finir, il ne fait donc pas de

doute que la télévision a le potentiel de continuer

à rassembler parents et enfants, aussi longtemps

que le contenu proposé donnera des raisons à

tous de se retrouver sur le canapé, de regarder un

programme satisfaisant et de se divertir.

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Au final, et cela a été souligné à maintes reprises,

la télévision favorise le temps passé en famille.

Malgré le mode de vie actif et les horaires chargés

des foyers canadiens, entre entraînements

de soccer et après-midi de jeu chez des amis,

regarder la télévision en famille continue de

revêtir à travers le pays une grande importance.

Cette activité symbolise le temps précieux passé

ensemble et permet aux membres d’une famille

de tisser des liens, mais elle constitue aussi un

événement que parents et enfants affectionnent.

Ces moments de partage, tant appréciés, sont

autant d’expériences de vie remarquables et

inoubliables.

« On s’entasse tous sur le canapé.

J’aime ça parce que c’est amusant

de regarder la télé et parce que

je passe plus de temps avec ma

famille »

En résumé, la télévision n’est pas qu’une

plateforme médiatique parmi d’autres. Elle ne

doit pas être vue comme un simple système par

lequel du contenu est délivré. Elle ne peut pas non

plus être comparée aux technologies destinées

à un utilisateur unique comme l’ordinateur ou

le téléphone cellulaire. Contrairement à ces

dernières, la télévision propose en elle-même

une expérience qui extrait les membres de la

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