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ZANONI MAGDA et LAMARCHE Hugues (coords), Agriculture et ruralité au

Brésil. Un autre modèle de développement, Paris, éd. Karthala (Collection

“Economie et développement”), 2001, 346 p.

Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont pour la plupart issus d’un

atelier organisé en 1995 par l’Université Fédérale du Paraná en collaboration

avec un certain nombre d’autres organismes, dont les Universités de Paris VII

et Paris X, sur le thème «O desenvolvimento de outra agricultura : acesso à

terra e a meios de produção, a questão da fome e a integração social» (le

développement d’une autre agriculture : accès à la terre et aux moyens de

production, la question de la faim et de l’intération sociale). Ils ont déjà fait

l’objet en 1998 d’une édition au Brésil par cette Université (Para pensar

outra agricultura, Editora UFPR , 275 p.), mais la version française comporte

quelques modifications, notamment l’ajout de quelques textes, qui ont dans

l’ensemble pour objectif -et pour conséquence- de renforcer l’intérêt pour le

lecteur français ou européen. Cet intérêt, à mon sens, est double.

En premier lieu, l’ouvrage apporte une contribution très importante au

débat, scientifique mais aussi politique, que suscitent partout dans le monde

les tendances actuelles du développement agricole, tendances fondées sur

l’accroissement forcené de la productivité, l’incorporation à la production de

techniques toujours plus sophistiquées et plus coûteuses, l’élimination

croissante des exploitations “non productives”, etc. Dans cette mesure,

beaucoup des conclusions des auteurs pourront être transposées aux

agricultures européennes, et cela d’autant plus que l’analyse du cas brésilien

fait ressortir ces tendances avec une sorte d’effet de grossissement et en

souligne les conséquences dramatiques.

Le second intérêt, complémentaire du précédent, est que l’ouvrage

permet de beaucoup mieux comprendre comment ces tendances se

concrétisent dans un pays “en développement” dont l’économie agricole est

soumise de façon violente à la modernisation et à la mondialisation. Le cas

du Brésil est à cet égard exemplaire à un triple titre : parce qu’historiquement

les grandes exploitations, latifundiaires ou capitalistes, y ont toujours

marginalisé la petite agriculture familiale ; parce que le gouvernement a

affiché depuis quelques années sa volonté de promouvoir celle-ci ; et parce

que les petits producteurs et les paysans sans terre ont eux-mêmes engagé en

ce sens des mouvements sociaux d’une grande portée. Comment ne pas

souligner ici le scandale que constitue l’opposition entre, d’un côté, les

immenses ressources agricoles dont bénéficie le Brésil et, de l’autre, la faim

Cahiers du Brésil Contemporain, 2003, n° 51/52, p. 299-301


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Chronique bibliographique

et la malnutrition dont souffre une grande partie de sa population et la

dépendance alimentaire où il se trouve réduit ? Et comment ne pas rejoindre

les auteurs lorsqu’ils affirment que ce scandale, par-delà le “sousdéveloppement

technique” de l’agriculture, est fondamentalement imputable

aux structures sociales extrêmement déséquilibrées qui caractérisent le

Brésil ?

Il se situent ainsi dans un courant intellectuel pour lequel il est

nécessaire de “penser une autre agriculture”, et de la penser dans le cadre

d’un autre modèle de développement et de société, non pas pour le seul

secteur rural mais pour l’ensemble du pays. Cette “autre agriculture”, qui

aurait pour base les exploitations familiales et les établissements de réforme

agraire (assentamentos), aurait le grand avantage, en valorisant leurs qualités

intrinsèques, de garantir beaucoup mieux qu’actuellement la sécurité

alimentaire des Brésiliens, la protection de l’environnement et l’équilibre

villes-campagnes, et donc d’apporter une contribution essentielle à un

véritable développement durable. Mais son plus grand avantage serait de

permettre l’intégration sociale et l’accès à la citoyenneté de millions de

Brésiliens actuellement exclus parce qu’ils n’ont pas de terre ou sont privés

des moyens de la travailler.

L’argumentation s’appuie à la fois sur de solides bases théoriques et

sur une analyse précise des réalités brésiliennes. Les chapitres sur l’histoire et

la situation actuelle des agricultures familiales sont complétés par des travaux

sur ses conditions de reproduction et les différentes stratégies mises en œuvre

à cet égard par les petits producteurs. Malgré leur grande diversité, ces

stratégies ont généralement pour point commun la recherche d’une plus

grande autonomie, que ce soit du point de vue économique ou du point de

vue sociopolitique. Cette autonomie constitue précisément l’une des

caractéristiques les plus notables des assentamentos de réforme agraire ; et

c’est à juste titre que l’ouvrage leur consacre une place importante, puisqu’il

s’agit de lieux où très souvent s’expérimentent déjà d’autres formes de

production agricole et d’autres formes de ruralité. Cependant, si les travaux

ici réunis mettent en valeur les résultats positifs qu’ils obtiennent dans

l’ensemble pour améliorer la situation économique des familles concernées,

ils nous font sentir également leur grande diversité, les tensions qui les

traversent (et peuvent notamment opposer les producteurs de base aux

dirigeants et aux techniciens, particulièrement sur la question de la

production collective) et même leur incapacité (mais cela n’apparaît qu’en

filigrane) à résoudre par eux-mêmes les problèmes de la pauvreté rurale.


Chronique bibliographique 301

Plaider pour un autre modèle de développement suppose de faire

d’abord une analyse critique des modèles appliqués jusqu’à présent et, l’on

trouvera à ce sujet de fortes pages dans ce recueil, que ce soit sur la

discrimination délibérée et systématique dont les petits producteurs familiaux

sont l’objet dans les politiques agricoles, sur les insuffisances et

inconséquences des politiques de réforme agraire et d’appui à l’agriculture

familiale, ou encore sur les effets pervers des programmes de lutte contre la

sécheresse ou de protection de l’environnement.

Sans doute manque-t-il dans le dossier de ce plaidoyer une

comparaison détaillée et chiffrée des contributions respectives au

développement économique et à la sécurité alimentaire des différentes formes

d’agriculture et de leur évolution au cours des dernières décennies. Il ne fait

qu’évoquer également la dimension internationale des “modèles de

développement”, laquelle est pourtant essentielle à tous égards. Par ailleurs, il

est un peu paradoxal que, à une exception près, les contributions portent sur

le Sud et le Centre-Sud du pays, alors que c’est le Nordeste qui est surtout

touché par la pauvreté rurale et la détresse des petits producteurs. Malgré ces

quelques réserves, il s’agit à mon avis d’un ouvrage important dans les études

rurales sur le Brésil.

Maxime HAUBERT

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