Grock le clown - Magazine Sports et Loisirs

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Grock le clown - Magazine Sports et Loisirs

BEAU

un

RÊVE

Sur les pas de Grock,

le clown

le plus génial

au monde

AU MUSÉE DES SUISSES DANS LE MONDE, GENÈVE

Texte : Colette de Lucia

Photos : LDD Photos Grockland

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Le clown le plus génial au monde

Découvrir Grock, ce clown génial

dont la réputation a fait le tour du

monde, à la fois directeur de troupe,

humoriste, musicien, compositeur,

jongleur, acrobate, cascadeur,

contorsionniste, danseur et mime,

c’est pénétrer dans un monde de

rêve. Eh bien, ce rêve s’est concrétisé

au Musée des Suisses dans le Monde

du château de Penthes, un musée

tout à fait extraordinaire et parfois

injustement méconnu, qui retrace,

inlassablement depuis quelque quarante

ans, la saga des Suisses, à travers

le destin d’hommes et de femmes

qui ont marqué le monde de leur

empreinte, après avoir quitté leur

chère patrie, la Suisse. Ainsi donc,

jusqu’au 26 septembre, se tiendra

une exposition qui lui est entièrement

consacrée et qui, au travers

du prisme kaléidoscopique de publications,

conférences et animations,

revisitera son histoire et dévoilera les

innombrables facettes de son immense

talent de clown et d’homme

de scène, permettant de la sorte aux

visiteurs de découvrir ou de redécouvrir

le plus grand clown de tous

les temps !

Adrien, 23 ans, à Lyon

en 1903. Bientôt Grock !

Mais, au fait, savons-nous seulement

qui était Grock, ce clown

facétieux, parti de rien, qui a su

conquérir, en soixante ans de musichall,

dans quinze langues et autant

d’instruments, le monde entier par

ses pitreries géniales ? Cette star

mondiale que rois, reines et présidents

d’Europe, notamment Churchill

et même Hitler, ont applaudi,

ce clown suisse qui a su faire rire

trois générations entières, ce qui représente

35 millions de spectateurs

et ce, à une époque tourmentée où

l’on n’avait guère envie de rire. On

a dit de lui le meilleur, comme par-

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fois le pire. Connu pour son inégalable

«Sans blââââgue», l’artiste virait

facilement dans l’outrance, tant dans

sa vie privée que dans sa vie publique.

Raymond Naef, petit-neveu de Grock,

confia à l’ATS que son « grand-oncle

Adrien était chaleureux, mais parfois

colérique. C’était un casse-cou un peu

frimeur. Egocentrique et têtu, il pouvait

se montrer mesquin puis cordial

peu après...» Ce trait de caractère se

retrouve dans son numéro. «Il entrait

en scène vêtu d’un costume trop large

et coloré puis il partait se changer et

revenait dans un costume trop étriqué,

noir et blanc. Ou alors, il arrivait

avec une grande valise, dont il sortait

un violon minuscule

Né pauvre, le 10 janvier 1880 dans

une petite ferme, sur la route de

Reconvillier à Loveresse, dans le Jura

bernois, Adrien Wettach alias Grock

a grandi au Locle où il a été formé par

ses parents au métier d’acrobate - jongleur

- musicien. Il est vraiment parti

de rien. « J’aurai pu être fermier,

comme mon grand-père, ou horloger,

comme mon père... J’ai été clown.

C’est le métier que j’ai choisi et aimé.

C’est un métier sérieux, les clowns en

tout cas le savent » déclare-t-il dans

le film « Au revoir Mr Grock » en

1949. « Anticonformiste patenté »,

son parcours n’est pas celui d’un

ange. Ses proches, ses voisins le

fuient comme la peste, car il vit enfermé

dans son monde. Nul ne parvient

à l’y en faire sortir. En revanche,

c’est un travailleur acharné, très créatif.

Une enfance ballottée, un destin

romanesque qu’on croirait « inspiré

des Misérables, les Wettach ressemblent

étrangement aux Thénardier.

L’équité et le sens du devoir en plus...

Cosette et Jean Valjean en moins !

Ici, pas de cadeau ni miracle, mais le

fléau de la Bible : un fils ensorcelé »,

écrit Laurent Diercksen dans sa biographie*.

"Sans blâââgue!"

Grock 1930

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La naissance d’une star

Grock

et Antonet

1907

En dépit de la morosité régnante chez les

Wettach, le petit Adrien garde espoir.

Elevé à la dur, il arrondit les fins de mois

de la famille, à 9 ans, en s’acquittant de

rudes besognes à la ferme Bechmann

contre quelques piécettes qui serviront à

acheter du lait pour le petit dernier, Adolphe

Armand. Enfin, la famille déménage

pour Bienne. « La ville pour laquelle nous

étions tous faits et que nous attendions

avec impatience... Au bord de son lac,

Bienne nous appelait. Et, de nos montagnes,

nous descendîmes dans la cité du

Lac, dans cette ville que mon cœur ché-

rit encore entre toutes...» écrira-t-il. A treize ans,

avec sa sœur Jeanne, il monte pour la première

fois sur scène, au restaurant Paradiesli à Bienne,

pour donner un numéro de clown. A 17 ans, il

fuit le chômage et quitte la Suisse, pour se rendre

en Hongrie afin d’y travailler comme maître

de français et de gymnastique au sein d’une

famille aristocratique hongroise. Deux ans plus

tard, en 1899, il s’installe à Budapest où il parvient

à gagner sa vie comme vendeur d’instruments

de musique et comme violoniste dans un

petit orchestre. Sur scène, Grock possède tous

les talents: mime, acrobate et jongleur... Alors,

à vingt ans à peine, il commence à enchaîner

les spectacles avec des partenaires comme

Alfred Prinz, Achille Conche, Marius Galante

avec lesquels il prend pour la première fois, en

1903, son pseudonyme « Grock ».

A partir de 1906, il débute une carrière avec le

célèbre clown blanc Umberto Guillaume, alias

Antonet, de son nom de scène : tout d’abord sur

une piste de cirque, puis sur les scènes de

théâtres de variété et de music-halls. Dès 1913,

il s’associe à Géo Lolé, Georges Laulhé de son

vrai nom. Puis, quand débute la première

guerre mondiale, il décide de s’installer en

Grande-Bretagne où il continue de monter sur

les planches pour présenter des spectacles, notamment

avec Max van Embden avec lequel il

deviendra la grande star mondiale que l’on

connaît, vedette qui provoque le rire, sans tarte

à la crème et sans se moquer des petits travers

de ses semblables, mais qui, sait exploiter, a

contrario, le côté burlesque de toutes

situations, jouant de quinze instruments de

musique et sachant s’exprimer dans toutes les

langues où il se produit. Pour vous situer le personnage,

imaginez-vous, qu’en 1916, il se voit

décerné le titre d’ «Artiste royal de la Cour

d’Angleterre» par son Altesse royale George V,

lui l’ex gamin du ruisseau qui n’aurait

su prononcer une british gentry... « What...

Lavi’ouiss ?... Lowriss ? » Seule parade pour lui:

ne pas faire dans la dentelle. « I am the French

clown from Paris ». Il s’en sort par une pirouette,

sans donner dans la dentelle : “I am the

French clown from Paris”. Bravo, l’ami. Belle

parade! Vedette universelle du rire, multimillionnaire

- ce qui lui vaut d’ailleurs quelques

démêlés avec le Fisc en Grande Bretagne - et

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1913-14, tournées anglaise et russe avec Géo Lolé.

Grock et Antonet

Avec Max van Embden, son 10 e partenaire dès 1916

adulé par les foules du monde entier, il

décide, à l’aube de la Seconde guerre

mondiale, en 1929 exactement, de mettre

un terme à sa carrière fulgurante et se

retire dans la villa Bianca, un palais qu’il

a lui-même dessiné et fait bâtir sur la côte

ligurienne, à Oneglia, en Italie. Cette imposante

résidence néobaroque, à la mesure

de son phénoménal succès, possède

un pavillon des fêtes où « Oncle Adrien»

y rangeait ses cannes à pêches, une île

d’amour avec son dôme byzantin juste

en face d’un jardin d’hiver avec des vitraux

art déco, des coffres, sous l’avant-toit

avec des moulages, rosaces et fioritures en

abondance. « Suspendus au château de

sables naturels, les balcons et balustrades

en fer forgé, incrusté de dorures...

derrière les colonnes, le plafond bleu roi,

bordé de grenat et parsemé d’étoiles... une

carte du ciel! C’est là, sous la loggia garnie

de chaises en rotin que l’apéro était

servi dès 17 heures etGrock sortait parfois

son accordéon ». C’est encore là qu’il

coproduira et jouera alors dans un film en

Allemagne, une aventure folle qui se révèlera,

hélas pour lui, un fiasco financier.

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Sous les bombes et les roses

Episodes de tristes mémoires,

deux ans plus tard, sur ordre de

Joseph Goebbels, ministre de

Hitler, Grock donne des représentations

dans les hôpitaux.

Hitler qui l’adule, le félicite à

Munich en 1934. Celui-ci affirme

avoir assisté à treize de

ses spectacles et lui avoir dédicacé

sa photo que le malheureux

artiste, sans doute flatté

dans son égo, affiche chez lui, au

grand dam de ses proches. Mais,

il va changer vite d’avis sur ce

Führer fugacement admiré,

quand, en 1938, alors que l’Autriche

vient d’être annexée sans

résistance par le reich allemand,

à l’occasion d’un voyage professionnel

en Allemagne, on lui réclame

un certificat d’appartenance

à la race aryenne, pour

prouver qu’il n’a pas de sang

juif coulant dans ses veines...

Quinze ans après, à l’automne

1944, Grock fuit Oneglia sous

les bombes et se réfugie en

Suisse chez sa sœur Fanny. Puis,

un an plus tard, à Lausanne. En

pleine guerre, il annonce une

prochaine tournée, ce qui soulève

une vague de protestations.

C’est l’époque où l’on fait la

chasse aux collabos ! Et là, ô miracle,

après la capitulation de

l’Allemagne, le 8 mai 1945, il

remonte sur les planches et reprend

ses tournées en Suisse et

en France, car son public lui

manque, et ses finances ne sont

plus ce qu’elles étaient. Malgré

une presse qui le soupçonne

d’avoir collaboré avec les nazis,

ce qu’aucun document ne peut

prouver officiellement, relèvera

Raymond Naef, il connaît un

succès monstre. Jusqu’au moment

où une maladie lui impose

de s’arrêter momentanément

pour se reposer.

Entracte ! Car en 1951, à l’âge

canonique de 71 ans, figurezvous

qu’il va créer son propre

cirque et devenir l’inventeur

d’un spectacle de variété d’un

nouveau genre : sous un magnifique

chapiteau, une piste ronde

de neuf mètres de diamètre se

soulève et tourne sur elle-même,

elle a une capacité d’accueil de

4’500 places, permettant aux

spectateurs de voir le spectacle

de manière circulaire, de tous

côtés. Nous sommes en 1953 et

la très belle Caterina Valente

assume la première partie de

manière admirable. Bernard

Haller, dans la préface de

« Grock, un destin hors norme»,

dira de lui : « LE voilà ! Applaudissements,

émotion ! Cloué sur

mon siège, j’assiste à une fabuleuse

démonstration d’entrée

clownesque, d’une diversité

inouïe, d’un professionnalisme

extraordinaire. Jouant et se

jouant du violon, du sax soprano,

du piano, du concertina,

articulant ses répliques, au

demeurant simples, mais à chaque

fois, d’une totale efficacité.

Je suis médusé. Grâce aussi à la

complicité étonnante de son

partenaire, je buvais des yeux

ce vieil homme d’une souplesse

impensable, dansant, tombant,

sautant hors de sa chaise crevée...

Un feu d’artifice !

Débutante au Cirque Grock en 1953, Caterina Valente avec "Papa Grock".

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Au revoir,

Monsieur Grock !

sent à tout rompre. Et le spectacle

vaille que vaille continue,

avec la même intensité, la même

puissance. Du grand art ! Finalement,

le vieil homme tire sa

révérence définitivement cette

fois-ci et quitte la scène, en donnant

son ultime représentation à

Hambourg, en octobre 1954. Celles-ci

seront enregistrées pour la

télévision italienne, l’immortalisant

à jamais. Grock s’éteint en

Italie, le 14 juillet 1959. Il n’y a

même pas de tombe où se recueillir,

mais une simple urne

recueillant les cendres du cher

disparu, tant attaché à sa chère

Villa Bianca, laquelle fut longtemps

à l’abandon.

On peine aujourd’hui encore à

mesurer le destin sans précédent

et le succès phénoménal

de celui qu’on a proclamé le

« plus grand Clown du XX e

siècle», celui qui a triomphé

à Londres, Paris et Berlin,

accomplissant de lucratives

tournées qui l’ont

entraîné en Russie,

en Afrique du Nord,

en Amérique du

Nord et du Sud. Il

connut la

gloire, les

honneurs, il

fut adulé, immensément

riche, mais

tout de suite

après sa mort,

son héritage

fut dilapidé, ses

Un soir, il entre en scène. « Catastrophe

! Il se marche sur les

souliers démesurés, fait un faux

pas, vacille et tombe lourdement.

Sa valise s’ouvre, le petit

violon gicle parterre. Son partenaire,

les garçons de piste se précipitent

pour le relever. Le public

rit très fort, croyant que tout

cela est voulu, bien entendu.

Grock est sonné, s’accroche à

son complice qui lui dit : - Eh

bien, mais vous êtes tombé !

Grock réplique après deux secondes

: - Sans blââââââgue ! Le

tour est joué ! », explique Bernard

Haller. Personne ne s’était

aperçu de la gravité de cet accident.

Les spectateurs applaudisrestes

mortuaires disparurent et

finalement Grock tomba dans

l’oubli.

Heureusement, aujourd’hui, son

destin hors du commun et sa figure

de légende sont réhabilités

par de nombreux ouvrages, films

et manifestations, comme ceux

et celles que l’on peut voir au

Musée des Suisses dans le

monde, qui abrite non seulement

quantité de témoignages

de sa vie et de son œuvre mais

des détails sur les traits les plus

marquants de Grock, comme ses

jeux de scène, son fameux « sans

blague », son numéro de chaise

percée, son petit violon extrait

d’une immense valise. On y admire

tous les instruments dont

il jouait avec maestria, comme le

violon, le piano, le concertina,

l’accordéon, le saxophone, la

clarinette, la trompette, la guitare

et le xylophone. Une séquence

filmée rend captif enfants et

adultes qui ressortent pétris

d’admiration pour cet interprète

incroyable. Et puis, l’artiste accompli

était aussi auteur d’abondantes

œuvres autobiographiques

que l’on peut se procurer

au sortir de la visite. A découvrir

absolument !

Informations pratiques :

Mardi au dimanche de 10h à 12h et

de 13 à 17h. Fermé le lundi

Prix : 5.- ; Tarif réduit: 3.50 et 1.50

Carte de réduction Billetnet :

3.50 et 1.50

Billetterie : Système de réservation

sur Internet non actif

Musée des suisses dans la Monde

Ch. Impératrice 18 - Chambésy -

1292 Prégny-Chambésy

Location/Renseignements:

022.734 90 21

http://www.penthes.ch

Le Restaurant du Château de

Penthes est ouvert midi et soir.

Réservations au 022 734 48 65.

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