La diagonale des fous - Magazine Sports et Loisirs

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La diagonale des fous - Magazine Sports et Loisirs

SPORT EXTRÊME

LA RÉUNION

Claire Buart

Photos: Claire Buart

et Noël Thomas

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Diagonale des Fous

A la poursuite du temps perdu…

21 heures 30. Une clameur

s’élève du stade de la

Redoute à Saint-Denis de

la Réunion. Match de foot?

Concert de Sega? Non. Le

vainqueur de la mythique

course à pied La Diagonale

des Fous lâche sa dernière

foulée: 19 heures 49

minutes et 38 secondes

pour relier le sud de l’île

au nord soit 140 km et

8500 mètres de dénivelé

positif foulés, broyés,

engloutis. Un exploit et un

triomphe pour ce forçat de

la montagne, libéré enfin

de son effort, pendant que

d’autres, dans le silence

des failles et des sentiers,

courent encore et

encore…

A la poursuite du temps

perdu…

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Faut être «gratté ti bois»

Pour sa 13 e édition les 21, 22 et 23 octobre 2005,

la Diagonale des Fous n’a pas failli à sa réputation.

Et le parcours qui attendait les partants pour ce

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Grand Raid n’avait rien d’une promenade

de santé: 140 km, pas moins de cinq

crêtes avoisinant les 2000 mètres et trois

cirques (Cilaos, Salazie, Mafate) à dompter,

dont un point culminant à 2411 m. Le

tout en moins de 60 heures. Pourtant,

2082 «Fous» de 20 à 74 ans n’auraient

changé pour rien ce billet pour l’aventure

et parmi eux 300 «Métro» venus de

80 départements et d’autres «zoreilles»

(étrangers). En tout 13 nations «arrangées»

ou «grattées ti bois» comme on dit

en créole quand on est «possédé»… Il y

avait ceux qui «savaient»; ceux qui découvraient

et ceux qui avaient juré de ne plus

jamais revenir! Funambules des cimes,

acrobates des pentes escarpées, papillons

des ravines. Tous prêts à s’élancer dans une

performance physique et mentale, tendus

vers une même énergie: aller au bout de

soi, puiser dans des ressources surtout

insoupçonnées et décrocher le futile mais

ô combien symbolique tee-shirt jaune

marqué du «J’ai survécu». Avec la Diagonale

des Fous, c’est aussi toute l’île qui

devient folle et attrape le virus! Impressionnant

de voir à quel point un événement

sportif enflamme les esprits et tous les

médias! C’est toute une population qui

vit au rythme de la foulée des raideurs, a

fortiori quand les favoris sont des locaux!!!

Alors l’île prend la «dingue», encourage

ses héros, vénère ses idoles, joue les Pénélope

attendant fébrilement l’arrivée de

ses Ulysse aliénés. Il faut dire qu’à la

Réunion, on court comme on respire, à

croire que certains naissent les baskets

aux pieds. Un «truc» normal, banal, naturel.

Mais surtout une tradition héritée du

passé quand le seul moyen de se déplacer

ou de se cacher dans l’île était: ses

jambes. Parce que la Réunion, c’est aussi

le refuge de l’âme créole longtemps enchaînée

à la barbarie des colons. En souvenir

des ancêtres qui se sont réfugiés dans ses

entrailles, les Créoles disent que marcher

sur les sentes de Mafate, c’est «aller

marron». Ce cirque devrait ainsi son nom

à un Noir marron, esclave en fuite. Ce

réfugié aurait vécu en ermite près de

sources sulfureuses et on lui prêtait des

pouvoirs sorciers… Quand on s’inscrit à

la Diagonale des Fous, qu’on le veuille

ou non, on foule l’histoire de l’île, pleine

de balafres, de ravines, de failles:

empreintes du temps et de ses volcans.

Pour chaque raideur, c’est l’occasion de

s’immerger dans sa toison végétale, d’écouter

le silence vertigineux des sommets,

de se dévêtir des ombres de l’aube. Un

parcours initiatique qui donne à l’exploit

une dimension mystique.

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Allumer... les Fous

Le départ lui-même (à 2 heures du matin!) un

soir de pleine lune a quelque chose de rituel: une

cérémonie enflammée par des cracheurs de feu

sur fond de djembés et de tambours. 2082 battements

de cœur unis en une marée humaine

sur le stade de Cap Méchant. Nom prémonitoire…

Trois heures avant la libération, ils sont

là. Quelques-uns ont déjà «pointé», se sont

soumis au contrôle des sacs (obligatoires: 2

lampes frontales; une couverture de survie, des

bandes élasto, du gel, des barres énergétiques,

un sifflet et de l’eau). Un rasta man aux chaussettes

couleurs de «Bob», promène ses locks au

milieu d’une foule bigarrée et hétéroclite:

hommes, femmes, grands, petits, cuissots galbés,

velus, imberbes, effilés, affûtés! On rit, on parle.

Certains attendent, isolés dans leur bulle, une

boule, là, juste sous le plexus. Derniers échanges.

Quelques clichés. Chacun exorcise ses démons

comme il peut. Sur l’autel de Cap Méchant,

l’huile camphrée (protection contre le froid)

diffuse ses effluves et monte à la tête des Fous.

L’instant est festif et solennel. Plus question de

reculer. Les Fous s’animent: drôle d’image que

ces hommes et femmes la frontale en guise de

troisième œil, vidant le stade: grosse chenille

lumineuse qui se délitera dès les premiers kilomètres.

Les dos «stars» privilégiés sont partis

comme des comètes. Les derniers marchent

tranquillement car ils savent que pour eux, rien

ne sert de courir, il faut partir à point et arriver.

Tout simplement. «Une telle course ne s’adresse

pas à n’importe qui», rappelle Robert Chicaud,

président de l’Association Grand Raid. Le parcours

dessiné par Denis Boulet n’épargnera rien

aux raideurs: montées interminables, descentes

à couper les pattes, marches, échelles, altitude.

Plus la boue, les racines, les cailloux, le froid,

le chaud. Pour garantir la santé de ces allumés

de la basket, le «parapluie est ouvert» en grand.

Et si on ne peut éviter les 30% d’abandons sur

chaque édition, tout est mis en œuvre pour

garantir la sécurité des raideurs. Stéphane André,

directeur d’Ilop Evénement et chargé de l’organisation,

connaît bien son affaire: «Le parcours

est balisé, sécurisé par plus de 1000 bénévoles,

10 points de contrôle, 40 médecins, une

centaine de personnes médicales, le PGHM, le

SAMU, sans compter les différents points de

ravitaillement».

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Plus qu’une course physique, la Diagonale des Fous

est d’abord un rendez-vous avec soi-même dans des

paysages grandioses et magiques. C’est aussi la rencontre

avec des compagnons de route, croisement

improbable de destins qui, le temps d’un effort, se

lient pour «tenir». Bref, l’enfer et le paradis réunis.

Le rêve mais aussi le cauchemar pour certains. Mais

au-delà de la douleur: la passion de la course et la

fierté d’aller au bout. Impossible de tricher, de mentir.

Tenir

Amateurs ou pros, anonymes et vedettes, ils ont tous

signés pour l’aventure en se préparant physique-

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ment et mentalement.«Je m’entraîne

depuis un an avec un entraîneur

personnel: vélo, course, travail sur

la dynamique de la foulée. L’important,

c’est de ne pas se mettre

dans le rouge», confie Cécile

Devaud. Pour sa première participation,

à 39 ans, cette Rochellaise

réalisera son rêve en 56 h, 9 min et

26 s… «C’est mon 6 e Grand Raid»,

lâche Eliane Benoît (46 ans) «Six?

Ça devient de la folie furieuse, non?»

Et elle se marre, heureuse d’arriver

dans les temps au check point de la

sublime plaine des Sables du Piton

de la Fournaise et du coup d’échapper

à la descente de Kervegen la

nuit. Un tracé infernal qui dégringole

de 824 m en 3,1 km jusqu’au cirque

de Cilaos: des marches à n’en plus

compter, des échelles, des mainscourantes,

le «gaz», là, tout proche.

Et puis il y a les athlètes: ceux qui

font de la course une seconde

nature. Un peu comme on respire,

eux courent sinon ils s’asphyxient.

Ceux-là parlent tactique, technique,

gestion de course. Fatigue? Pas

d’emprise. Sommeil? Pas besoin.

Manger, boire? Le minimum et l’essentiel

pour courir, courir le plus

vite possible et se coiffer des lauriers

de la victoire. Richeville Esparon,

un des locaux favoris surnommé

«la Machine», double vainqueur

du Grand Raid des dernières éditions,

la joue décontractée: «Pour

le parcours, mi conné tout. Ce n’est

pas en passant 20 fois sur les sentiers

que l’on va gagner. Ce sont les

heures d’entraînement qui comptent.»

Il se résignera à Deux-Bras,

vidé, vaincu. Et pour ces sportifs de

haut niveau, il n’y a rien de pire que

d’être trahi par son corps quand le

mental tient. Ce sera le cas de Danièle

Séroc, grande favorite, qui abandonnera

la tête de la course à l’inattendue

Grenobloise Sandrine Béranger.

Une super nana, presque gênée

d’avoir gagné, surprise par sa victoire

qui semblait promise aux

autres! 27 h, 24 min et 57 s:

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première au classement féminin

mais surtout 39 e au classement

général sur 1396 arrivés! Même

pas une ampoule et fraîche

comme une rose, l’ultrasportive,

touche-à-tout, avoue même un

peu honteusement s’être préparée

pour le «fun». De quoi en

dégoûter plus d’un.

Courir, trottiner, marcher. En remportant

la Diagonale des Fous,

le Réunionnais Charles-André

Fontaine aura galopé un peu

moins de 20 heures et semé dans

la foulée Vincent Delebarre, guide

de haute montagne et l’un des

organisateurs de l’Ultra-Trail du

Mont-Blanc (les deux courses

seront d’ailleurs dorénavant

jumelées). Delebarre avait tout

prévu sauf, ironie de son nom, le

coup de barre fatal à une trentaine

de kilomètres de l’arrivée.

Loi de la course, sans pitié. Mais

au stade de la Redoute, chaque

survivant est un héros en soi. Et

quand l’équipe suisse composée

de Béatrice Sutter et Roland

Farine referment cette 13 e édition

en 61 h, 50 min et 50 s, c’est

sous les acclamations de la foule

déchaînée. Un véritable défi pour

Roland (67 ans), qui aura dormi

50 minutes en 3 jours. Une belle

revanche pour Béatrice (33 ans)

qui avait jeté l’éponge l’année

précédente. «Elle m’a soutenu

plus que je ne l’ai fait», souffle

Roland. Les mots s’étranglent

dans l’émotion et l’épuisement.

Calvaire, libération, bonheur, il

ne sait plus…

Ne s’improvise pas Fou qui veut.

Car la folie est ici l’antichambre

de la sagesse et de l’humilité:

celle de reconnaître ses limites,

celles qui permettent d’atteindre

sa quête, son but. Car au point

ultime de la course, il y a toujours

le rendez-vous avec soi.

On ne revient jamais tout à fait de

la Diagonale des Fous…


Comité du Tourisme de la Réunion – Téléphone 02 62 21 00 41 – ctr@la-reunion-tourisme.com

www.la-reunion-tourisme.com – www.grandraid-reunion.com

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