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Revue Humanitaire n°13 - décembre 2005 - Médecins du Monde

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<strong>Humanitaire</strong><br />

enjeux pratiques débats<br />

> Hiver <strong>2005</strong><br />

N°13<br />

L’humanitaire<br />

en<br />

catastrophe(s)


Sommaire<br />

p.2 Editorial > par Françoise Jeanson<br />

et Boris Martin<br />

p.5<br />

Dossier<br />

L’humanitaire<br />

en catastrophe(s)<br />

• Table ronde animée par Olivier Bernard,<br />

avec Anne-Marie Granet-Abisset,<br />

Rony Brauman, Jean-François Mattéi,<br />

Bruno David, Madeleine Moulin<br />

• Catastrophes humanitaires,<br />

par Jean-Pierre Dupuy<br />

• Pour une action humanitaire<br />

aux effets <strong>du</strong>rables,<br />

par Jean-François Mattéi<br />

• Se préparer aux catastrophes naturelles,<br />

par Béatrice Miège<br />

• Financement des ONG : le Tsunami a-t-il<br />

révélé de mauvaises pratiques ?,<br />

par Pierre Micheletti


p.65 Actualités<br />

• La France et ses ONG :<br />

les paradoxes de « l’Etat stratège »,<br />

par Franz Lauer<br />

• Retrait <strong>du</strong> Fonds global de Birmanie :<br />

la mort à terme pour des milliers de Birmans,<br />

par Françoise Sivignon<br />

p.75<br />

L ir e<br />

• Petite métaphysique des tsunamis<br />

• Les catastrophes dans l’histoire<br />

• ONG au Cambodge<br />

• L’ONU, vue des populations<br />

• La justice internationale soumise à la question<br />

• Parcours <strong>du</strong> volontaire<br />

p.89 Abonnement<br />

Regard<br />

de<br />

photographe<br />

Gérard Rondeau


Editorial<br />

Cinq ans déjà…<br />

> Par Françoise Jeanson, directrice de la publication<br />

et présidente de Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong><br />

et Boris Martin, rédacteur en chef<br />

Novembre 2000. L’Afghanistan n’était situé sur une<br />

carte que par une poignée d’humanitaires nostalgiques<br />

d’un âge d’or où l’Est et l’Ouest s’étaient<br />

livrés à la Guerre froide par procuration ; New York<br />

abritait encore le World Trade Center, tours jumelles<br />

de Babel dans lesquelles vaquaient à leurs occupations des<br />

milliers de New-Yorkais toutes origines confon<strong>du</strong>es ; l’Irak était<br />

le symbole de l’Etat belligérant renvoyé dans ses pénates après<br />

l’agression <strong>du</strong> Koweit…<br />

Cinq ans plus tard, la carte <strong>du</strong> monde a changé. Le World Trade<br />

Center s’est effondré, emportant avec lui des milliers d’innocents<br />

et quelques certitudes occidentales. Le terrorisme mondial<br />

devient une réalité dramatiquement concrète, mais aussi un<br />

prétexte sémantique aux réponses occidentales qui suivront.<br />

L’Afghanistan s’est matérialisé aux yeux <strong>du</strong> grand public à la<br />

faveur d’une riposte gigantesque aux attentats <strong>du</strong> 11 septembre<br />

2001 tandis que l’Irak a fait l’objet d’une attaque en règle au<br />

prétexte d’armes chimiques introuvables. Le monde est bel et<br />

bien entré dans le XXI e siècle avec un goût de cendres dans la<br />

bouche.<br />

En novembre 2000, modeste et ambitieuse à la fois, la revue<br />

<strong>Humanitaire</strong> naissait. Ce que nous observions et pressentions<br />

dans notre premier éditorial de novembre 2000 prend aujourd’-<br />

hui une singulière acuité : « Mutation des conflits et complexification<br />

des enjeux, de nouveaux problèmes surgissent qui exigent<br />

des réponses inédites. L’implication croissante des populations<br />

civiles et la perpétuation des génocides, le rapport au politique,<br />

l’imbrication <strong>du</strong> militaire et de l’humanitaire, les conquêtes <strong>du</strong> droit<br />

international, la couverture médiatique, l’élaboration de critères<br />

d’évaluation de l’action humanitaire… » Ces quelques lignes résumaient<br />

parfaitement bien les mutations qui s’opéraient, dessinant<br />

une évolution qui n’a malheureusement pas été contredite depuis.<br />

L’action humanitaire, <strong>du</strong>rant ces cinq années, a avancé au rythme<br />

de l’Histoire, enregistrant — « encaissant » pourrions-nous écrire<br />

— les chaos de cette dernière. Elle est bien évidemment<br />

contrainte d’en prendre acte, d’en mesurer la portée pour réaffirmer,<br />

ou revoir, ses postulats. De notre point de vue d’acteurs<br />

2


humanitaires, il nous semble que l’on peut identifier quatre<br />

grands faits marquants de ces dernières années :<br />

Avec le 11 septembre 2001, et de manière conjuguée, nous<br />

avons assisté à la fin de la multipolarisation née avec la chute <strong>du</strong><br />

Mur de Berlin et au début d’une nouvelle polarisation dont les<br />

critères ne sont plus uniquement politiques.<br />

L’action humanitaire voit, non plus seulement l’émergence, mais<br />

bien l’installation en masse, parfois sous forme de reconquête<br />

forcée, d’acteurs militaires, diplomatiques, économiques et<br />

confessionnels. De plus en plus clairement, la composante<br />

humanitaire est intégrée aux dispositifs diplomatiques et militaires<br />

des grandes puissances, brouillant les frontières entre l’humanitaire<br />

d’Etat et l’humanitaire indépendant.<br />

Dans les périodes de post crises et de reconstructions — planifiées<br />

jusqu’en amont des conflits — nous sommes confrontés à<br />

des restrictions programmées des services et en particulier de<br />

l’accès aux soins.<br />

Nous voyons disparaître progressivement le « militantisme<br />

humanitaire » pris entre la double exigence de la sécurité des<br />

terrains et d’une normalisation privilégiant la qualité opérationnelle<br />

et la satisfaction des bailleurs, aux combats politiques.<br />

La revue <strong>Humanitaire</strong>, depuis ses débuts, se veut réceptacle<br />

des évolutions qui se font jour et des débats qui s’engagent.<br />

Plus que jamais, Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong> soutient cette revue et<br />

souhaite ainsi développer cet espace de débat et de réflexion<br />

unique en France. Puisant aux sources de sa propre histoire et<br />

de son appartenance au mouvement French doctors qui a marqué<br />

le développement de l’action humanitaire, mais intégrant<br />

les évolutions et les influences multiples de ces dernières<br />

années, Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong> entend affirmer pour la revue<br />

<strong>Humanitaire</strong> la ligne éditoriale suivante :<br />

• Revendiquer et valoriser les acquis d’un humanitaire laïque<br />

s’appuyant sur le droit et la dimension politique de l’acte de soigner.<br />

La force <strong>du</strong> témoignage et <strong>du</strong> plaidoyer y reste le complément<br />

incontournable de l’action d’assistance. Notre attention se<br />

portera aussi bien sur le drame qui se joue ici dans nos pays nantis<br />

que sur celui qui se joue là-bas dans les pays en crise.<br />

• Poursuivre le dialogue avec les autres sensibilités humanitaires<br />

notamment anglo-saxonnes mais aussi confessionnelles.<br />

Dans cette démarche, la revue <strong>Humanitaire</strong> continuera d’accueillir<br />

les contributions et interventions de toutes les ONG qui<br />

3


souhaitent enrichir un débat ouvert et polyphonique sur l’humanitaire.<br />

• Promouvoir de nouvelles alliances entre intervenants humanitaires<br />

<strong>du</strong> Nord comme <strong>du</strong> Sud, alliances qui viendront compléter<br />

celles nouées depuis longtemps entre partenaires occidentaux.<br />

• Exposer au lecteur concerné comme au profane la complexité<br />

de l’action humanitaire aujourd’hui, sans complaisance mais<br />

sans démission.<br />

Pour enrichir cette démarche, la revue <strong>Humanitaire</strong> met en place<br />

une organisation qui combinera un Comité de pilotage et un<br />

Comité de rédaction. Le comité de pilotage sera en charge <strong>du</strong><br />

respect de la ligne éditoriale et de la diffusion de la revue. Placé<br />

sous la responsabilité <strong>du</strong> président de Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong>,<br />

directeur de publication de la revue, il est composé de membres<br />

de l’association. Le Comité de rédaction, ouvert à des personnalités<br />

reconnues d’origines professionnelles et géographiques<br />

multiples, sera en charge, sous la responsabilité <strong>du</strong> rédacteur en<br />

chef, de la conception intellectuelle et pratique de la revue.<br />

4


L’humanitaire<br />

en catastrophe(s)<br />

Dossier<br />

On présente souvent, et de manière spontanée presque<br />

« intégrée », les ONG humanitaires (nous parlons bien<br />

d’ONG humanitaires et non pas de l’humanitaire 1 …)<br />

comme des structures appelées à intervenir dans les<br />

contextes de conflits et de catastrophes naturelles. Mais<br />

est-ce si évident que cela ?<br />

A l’occasion <strong>du</strong> tsunami <strong>du</strong> 26 décembre 2004, de multiples<br />

informations plus ou moins contradictoires ont circulé. Dans<br />

les premières he res <strong>du</strong> tsunami, un appel spontané, massif<br />

et populaire, relayé à l’échelle mondiale par les médias,<br />

appelle les ONG humanitaires à intervenir, les présentant<br />

finalement comme les ressources évidentes dans ce type<br />

de situation. Mais très rapidement, on entend des déclarations<br />

— certaines provenant d’humanitaires euxmêmes,<br />

comme le fit Rony Brauman — affirmant que l’action<br />

des ONG humanitaires internationales était finalement<br />

en grande partie ren<strong>du</strong>e « inutile » par le fait qu’il n’y<br />

avait presque plus personne à soigner, qu’il n’y avait pas<br />

de risque d’épidémie et que de toute façon, le travail<br />

essentiel de première assistance avait été rempli par les<br />

organisations (publiques ou privées) locales. Et finalement,<br />

une fois passées les premières semaines de la catastrophe,<br />

une fois relativisé le besoin d’action humanitaire<br />

médicale d’urgence stricto sensu, les ONG humanitaires<br />

sont sommées de procéder à la reconstruction des infrastructures<br />

des régions détruites (et il faut reconnaître que<br />

cette perspective était à l’œuvre dans les demandes de<br />

dons) alors même que certaines affirment ne pas être en<br />

capacité de le faire quand d’autres endossent sans problème<br />

une telle possibilité…<br />

1<br />

Expression fourretout<br />

qui peut<br />

regrouper aussi<br />

bien les ONG<br />

humanitaires que<br />

le CICR, les NU ou<br />

les Etats par l’intermédiaire<br />

des militaires,<br />

des services<br />

de sécurité civile,<br />

etc.<br />

5


2<br />

Ainsi, il n’est pas<br />

sans intérêt de lire<br />

les guidelines de<br />

l’OMS en matière<br />

de tsunami : « ne<br />

pas envoyer<br />

d’équipe ou de<br />

personnel médical<br />

qui de toute façon<br />

arriveraient trop<br />

tard », « ne pas<br />

envoyer d’hôpitaux<br />

ou d’unités locales<br />

mobiles », « ne<br />

pas envoyer des<br />

tentes ou d’autres<br />

types d’abris temporaires<br />

»… Donc<br />

soit l’OMS édite<br />

de mauvais<br />

guidelines, soit les<br />

humanitaires ont<br />

commis toutes les<br />

erreurs qu’il ne<br />

fallait pas faire !<br />

3<br />

Ce tremblement<br />

de terre qui fit<br />

60 000 morts<br />

inspira en effet un<br />

chapitre de<br />

Candide à Voltaire<br />

dans lequel il<br />

s’interrogeait sur la<br />

bonté <strong>du</strong> dieu<br />

créateur et<br />

l’existence <strong>du</strong> Mal.<br />

Il fit ainsi de cette<br />

catastrophe<br />

naturelle un<br />

véritable<br />

événement<br />

intellectuel.<br />

Sources d’un débat salutaire, ces échanges ont ouvert la<br />

voie d’une mise en discussion et en perspective de la pertinence,<br />

<strong>du</strong> rôle et des effets atten<strong>du</strong>s de l’action des<br />

ONG humanitaires dans le cas de catastrophes naturelles.<br />

Quelle réflexion plus globale et féconde peuvent susciter<br />

tous ces débats ? On peut poser la question de départ de<br />

manière iconoclaste : les ONG humanitaires sont-elles<br />

réellement compétentes (au double sens de « mandat » et<br />

de « facultés » 2 ) pour intervenir dans les contextes de<br />

catastrophes naturelles ? La réponse dépend sans doute<br />

de la manière dont on considère et définit aujourd’hui une<br />

« catastrophe naturelle ».<br />

On peut la considérer comme un événement imprévisible,<br />

une fatalité qui relèverait dans ses conséquences de l’Etat,<br />

avatar de Dieu que Voltaire incriminait dans le tremblement<br />

de terre de Lisbonne en 1755 3 . Dans cette perspective, il n’y<br />

a pas grand-chose à faire, sinon à prier et solliciter les organisations<br />

caritatives (au sens plein <strong>du</strong> terme). Quant à l’opérationnel,<br />

il s’agit alors de ne faire intervenir que des « corps<br />

constitués » (sécurité civile, pompiers, militaires), spécialistes<br />

des catastrophes naturelles dans lesquelles les ONG humanitaires<br />

n’auraient aucun rôle à jouer. Reste que les catastrophes<br />

naturelles étant souvent l’occasion pour les Etats ou des<br />

entrepreneurs privés de faire passer quelques « changements<br />

en douce » (déloger les anciens locataires de zones à fort<br />

potentiel touristique pour reconstruire de riches habitations…),<br />

les ONG ne perdent-elles pas ici leur possibilité de<br />

jouer un rôle de veille ?<br />

Mais — seconde conception — si l’on voit les « catastrophes<br />

naturelles » d’aujourd’hui comme les stigmates de plus en<br />

plus flagrants de la fragilité de nos écosystèmes, comme des<br />

événements dont les conséquences humaines et environnementales<br />

sont en grande partie imputables à l’incurie<br />

des Etats, au mal développement et aux conséquences<br />

d’une globalisation économique incontrôlée, alors dans ce<br />

cas, les ONG humanitaires sont — peut-être — dans leur<br />

champ de compétences. L’action des ONG humanitaires<br />

(et plus largement de la galaxie humanitaire) devient l’aide<br />

à la prise en charge de phénomènes en interaction directe<br />

(dans leurs causes ou leurs effets) avec l’activité humaine<br />

(dans ses dimensions politiques, sociales, etc.) 4 . Mais la<br />

6


Dossier<br />

question qui se pose alors si l’on estime que les ONG doivent<br />

entrer dans ce dispositif est la suivante : est-ce qu’elles<br />

ne tombent pas, une fois de plus, dans le piège de la<br />

substitution et de la sous-traitance puisque les problèmes<br />

qu’elles prennent alors en charge découlent de la négligence<br />

ou de l’abstention des Etats ?<br />

Toutes ces questions renvoient finalement à ce que sont fondamentalement<br />

les ONG humanitaires : « spécialistes » en<br />

catastrophes politiques ou bien en catastrophes naturelles ?<br />

La table ronde qui ouvre ce nouveau dossier de la revue a<br />

rassemblé Anne-Marie Granet-Abisset, Rony Brauman,<br />

Jean-François Mattéi, Bruno David et Madeleine Moulin.<br />

Les débats ont permis une mise en perspective historique<br />

croisée avec une réflexion sur la « communication », un<br />

questionnement sur l’opportunité et les modalités de l’intervention<br />

des ONG dans le contexte actuel de surmédiatisation<br />

des catastrophes naturelles et une réflexion sur le double rôle<br />

de veille que peuvent jouer les ONG : sur l’équité de l’accès<br />

à l’aide, en cas de catastrophe avérée ; sur la « mise en tension<br />

» qu’elles peuvent exercer vis-à-vis des politiques, quant<br />

à la prévention de telles catastrophes et de leurs effets ?<br />

Quatre articles sont ensuite venus compléter les débats ainsi<br />

largement ouverts sur cette problématique. Le philosophe<br />

Jean-Pierre Dupuy s’est ainsi interrogé sur la symptomatique<br />

« disparition » des catastrophes naturelles. Jean-François<br />

Mattéi, président de la Croix-Rouge française a développé<br />

plus longuement son argumentation en faveur d’un humanitaire<br />

aux effets <strong>du</strong>rables. Béatrice Miège, de Dipecho, le<br />

programme de préparation aux désastres de l’Union européenne<br />

nous a présenté le travail de prévention mené par<br />

ce service. Pierre Micheletti, enfin, est revenu sur la question<br />

des financements qui, à l’occasion <strong>du</strong> tsunami, ont largement<br />

occupé le débat.<br />

4<br />

D’où l’intérêt à<br />

porter aux travaux<br />

des NU qui,<br />

depuis la conférence<br />

de Kobé en<br />

janvier <strong>2005</strong>,<br />

recommandent<br />

« qu’une culture<br />

de la prévention<br />

des catastrophes<br />

naturelles soit<br />

encouragée à<br />

tous les niveaux<br />

qui reconnaît les<br />

liens entre la<br />

ré<strong>du</strong>ction des<br />

catastrophes, le<br />

développement<br />

<strong>du</strong>rable et la<br />

ré<strong>du</strong>ction de la<br />

pauvreté ».<br />

7


Table<br />

ronde<br />

L’humanitaire en catastrophe(s)<br />

> Table ronde organisée le 5 novembre <strong>2005</strong><br />

Animée par Olivier Bernard, vice-président de Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong><br />

Anne-Marie Granet-Abisset,<br />

maître de conférence en histoire<br />

contemporaine, Université Pierre<br />

Mendès France, Grenoble<br />

Rony Brauman, ancien président<br />

de Médecins sans frontières,<br />

professeur associé à l’IEP de Paris<br />

Jean-François Mattéi, ancien ministre,<br />

président de la Croix-Rouge française<br />

Bruno David, fondateur et président<br />

de Communication Sans Frontières,<br />

président de l'ONG Noir&Blanc<br />

Madeleine Moulin, chargée des<br />

relations extérieures au Bureau des<br />

Nations unies pour la coordination<br />

des affaires humanitaires<br />

Olivier Bernard Cette table ronde s’intitule « L’humanitaire en<br />

catastrophe(s) », titre volontiers polémique 1 , qui pose clairement<br />

le débat et autorise ainsi la critique. L’expression « en catastrophe(s)<br />

» est prise dans sa double acception, visant bien évidemment<br />

les catastrophes naturelles, mais faisant également<br />

référence à l’idée d’inachevé, d’inabouti, de non préparé. Car<br />

qu’est-ce qui détermine qu’un événement est une catastrophe<br />

sinon la rencontre entre cet événement indésirable, un tsunami,<br />

un tremblement de terre, une éruption et le déficit de réponse<br />

1<br />

Titre directement inspiré de l'ouvrage de Pierre de Sénarclens, L'humanitaire en catastrophe,<br />

Presses de Sciences-Po, 1999.<br />

8


Dossier<br />

endogène d’une société ? C’est en tout cas de cette manière<br />

que la définit le CICR pour qui une catastrophe est une rupture<br />

d’équilibre entre un événement et la capacité endogène de<br />

réponse de la société. C’est de cette rupture d’équilibre dont<br />

nous allons parler aujourd’hui en proposant d’y poser trois<br />

regards.<br />

Le premier, celui d’une historienne qui nous dira comment, au fil<br />

<strong>du</strong> temps, les sociétés ont réagi face à cette rupture<br />

d’équilibre ? Bruno David interviendra en contrepoint, en sa qualité<br />

de communiquant, pour nous dire comment aujourd’hui les<br />

médias traitent ces ruptures d’équilibre.<br />

Ensuite, nous poserons cette même question de la rupture d’équilibre<br />

à des acteurs humanitaires, en l’occurrence Rony Brauman et<br />

Jean-François Mattéi, en essayant de savoir quelle doit être l’éten<strong>du</strong>e,<br />

dans le temps et l’espace, de l’action humanitaire. Doit-on intervenir<br />

vite, longtemps et sur quel espace ? Et dans l’affirmative, les ONG ontelles<br />

une parole spécifique à porter sur cette rupture d’équilibre ?<br />

Et la troisième question, enfin, nous la poserons à Madeleine<br />

Moulin d’OCHA, des Nations unies, pour savoir comment on doit<br />

prévenir ces ruptures d’équilibre ?<br />

Mais d’abord, Anne-Marie Granet-Abisset, quel regard, au fil <strong>du</strong><br />

temps, les hommes ont-ils porté sur ces événements « catastrophiques<br />

», quelle représentation ont-ils générée ? Mais n’est-ce<br />

pas finalement la question de la culture et de la pratique <strong>du</strong> risque<br />

qui est posée ?<br />

Anne-Marie Granet-Abisset L’historien ne travaille pas que sur le<br />

passé, il travaille aussi au présent. C’est justement dans ce double<br />

regard à partir <strong>du</strong> présent et à partir <strong>du</strong> passé qu’on peut essayer de<br />

comprendre comment les sociétés ont géré des événements qui, tout<br />

d’un coup, prennent une dimension exceptionnelle.<br />

A priori, ce n’est pas à l’historien que revient la tâche de travailler sur la<br />

question des « catastrophes naturelles ». Cette notion qui renvoie aux<br />

tsunamis, aux avalanches ou aux inondations — c’est-à-dire un aléa physique<br />

— ne prend d’importance pour l’historien que parce que celui-ci se<br />

pro<strong>du</strong>it dans des territoires habités qui en subissent des dommages, des<br />

transformations. Car on sait très bien que ces aléas naturels ne sont pas<br />

considérés comme des catastrophes s’ils se passent dans un endroit où<br />

il n’y a pas d’hommes. Parfois aussi, ce sont les hommes qui déclenchent<br />

ces aléas naturels ou c’est <strong>du</strong> moins leur action qui les renforce ou<br />

en amplifie les effets.<br />

Un même événement qui entraîne des pertes humaines, des transformations<br />

<strong>du</strong> territoire, des biens et des personnes, peut être traité<br />

comme une catastrophe dans un cas et pas <strong>du</strong> tout dans l’autre. Autrement<br />

dit, cela renvoie à la façon dont les hommes appréhendent ces<br />

phénomènes : pour certains, c’est une catastrophe et pour d’autres, ça<br />

9


Table<br />

ronde<br />

ne l’est pas <strong>du</strong> tout, en raison, tout simplement, de cette culture <strong>du</strong><br />

risque que vous évoquiez.<br />

On a l’habitude de considérer que les sociétés anciennes subissaient<br />

avec fatalité, avec résignation les événements et qu'elles trouvaient un<br />

appui avec l'Eglise ou une explication dans les phénomènes superstitieux.<br />

En fait, en regardant leur fonctionnement réel, on s’aperçoit que<br />

les sociétés anciennes — mais on dirait la même chose actuellement<br />

pour les sociétés des pays pauvres —, montraient moins de fatalité que<br />

ce que l’on pourrait penser. En réalité, elles avaient une attitude de gestion<br />

à la fois indivi<strong>du</strong>elle et collective de ces phénomènes. Finalement,<br />

ce sont peut-être nos sociétés contemporaines, techniciennes,<br />

formées d’experts qui sont beaucoup plus fragiles, beaucoup plus<br />

superstitieuses. C’est la notion de « risque maîtrisé », construite<br />

depuis le XIX e siècle et devenue depuis la deuxième moitié <strong>du</strong> XX e siècle<br />

celle de « risque zéro » qui fait que, actuellement, on a l’impression que<br />

tout événement hors <strong>du</strong> commun prend un caractère exceptionnel, voire<br />

un caractère de catastrophe.<br />

Effectivement, dans l’histoire, les catastrophes ont toujours suscité<br />

des récits de peur et d’angoisse, mais précisément et je renverrai la<br />

chose à Bruno David pour l’aspect communication — est-ce que ça<br />

n’est pas aussi le récit qui construit la catastrophe ?<br />

Cette notion <strong>du</strong> récit est en effet importante parce que, en tant qu'historiens,<br />

quand on travaille sur les phénomènes anciens on se rend compte<br />

que depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, les catastrophes naturelles ont<br />

laissé des traces, à travers les monnaies, des pierres gravées pour l’Antiquité,<br />

des recits mémorisés ou fixés par écrit, des documents iconographiques<br />

: tous ces témoignages veulent expliquer ce qui s’est passé<br />

et comment la société a géré cet événement, en particulier <strong>du</strong> point de<br />

vue de la solidarité et de l’assistance.<br />

Mais ces traces que l’on trouve donnent souvent le point de vue des<br />

élites, ceux qui avaient en charge la gestion de ces événements, mais<br />

on a beaucoup moins la réaction des populations qui vivaient ces événements.<br />

Alors, en travaillant sur la longue <strong>du</strong>rée, sur les sociétés anciennes, sur<br />

leur comportement face à des phénomènes qui amenaient une rupture<br />

dans le quotidien, dans la chaîne de la vie, puisqu’il entraînait des morts<br />

et des destructions de biens provoquant des difficultés pour continuer<br />

à vivre, on remarque toujours deux choses : d’une part elles pro<strong>du</strong>isent<br />

des récits de peur, qui sont d’ailleurs instrumentalisées par certains —<br />

l’Eglise par exemple — pour s’imposer, affirmer une autorité par le<br />

biais de la protection ou par la façon de gérer l’événement, d’autre<br />

part ces sociétés ont appris à organiser une réelle culture <strong>du</strong> risque.<br />

Pour prendre le cas des avalanches, puisque je viens de Grenoble où<br />

nous avons beaucoup travaillé sur les sociétés de montagne, les sociétés<br />

anciennes connaissaient le risque des avalanches. Elles savaient<br />

qu’il valait mieux ne pas installer sa maison dans un endroit où ces ava-<br />

10


Dossier<br />

lanches étaient récurrentes. Elles savaient aussi, pour l’avoir observé,<br />

que parfois ces avalanches pouvaient être plus importantes. Aussi il y<br />

avait une manière de construire pour atténuer les effets de l’avalanche.<br />

La question qui se pose, et que l’on a souvent éludée, c’est comment<br />

il se fait que des sociétés ont réussi à vivre dans des endroits<br />

dangereux qui, normalement, n’auraient pas dû permettre à des sociétés<br />

d’y vivre <strong>du</strong>rablement. Je crois qu’il faut prendre en compte une<br />

notion essentielle qui va avec celle de culture <strong>du</strong> risque : c’est la<br />

notion de risque acceptable et accepté. Cette notion n’a rien à voir<br />

avec le pessimisme ou le fatalisme. Tout simplement, en fonction des<br />

contextes techniques, économiques, politiques et culturels, on va<br />

savoir ce que l’on est capable de faire par rapport à des événements<br />

qui peuvent con<strong>du</strong>ire à cette rupture.<br />

Les récits de peur ne sont pas forcément apportés par ceux qui ont<br />

vécu ces événements, parce que la peur on la raconte, mais pas forcément<br />

de façon répétée. On cherche surtout à transmettre l’expérience<br />

de l’événement comme celle de la peur pour pouvoir apprendre<br />

à ceux qui vont vivre au même endroit la façon de réagir et la façon de<br />

pouvoir dépasser ces événements. En même temps, il n’est pas toujours<br />

facile de parler et, quand il y a traumatisme, il y a souvent silence. Je suis<br />

parfois étonnée de voir comment au moment de ces événements, on<br />

envoie des psychologues qui viennent faire parler les gens dans le<br />

contexte immédiat de l’événement, des victimes qui sont ensuite<br />

abandonnées à leurs souffrance. Or les sociétés avaient appris à vivre<br />

avec la menace et il fallait justement que sa gestion passe parfois par<br />

le silence, un silence qui ne veut pas dire oubli. C’est plus simplement<br />

une façon de pratiquer des territoires qui leur permet de faire face à<br />

des événements qui, sur le plan de la technique, n’étaient pas forcément<br />

maîtrisables.<br />

Par ailleurs, quand on regarde sur la longue <strong>du</strong>rée, on voit que cette<br />

culture <strong>du</strong> risque et de la catastrophe possible implique la gestion de<br />

ses conséquences. Par exemple, dès le XVII e et surtout le XVIII e siècle,<br />

que les sociétés, quand une inondation ou une avalanche détruisaient<br />

les terres et les récoltes, les sociétés demandaient des dégrèvements<br />

fiscaux. A partir <strong>du</strong> XVIII e siècle, pour la France en particulier, les habitants<br />

vont demander, non plus des dégrèvements fiscaux, mais une<br />

aide financière. En d’autres termes, on change le procédé de réaction<br />

et de compensation. On ne demande plus des dégrèvements, mais on<br />

fait appel au pouvoir central et à l’Etat. Ce phénomène ne fera que<br />

s’accentuer au cours <strong>du</strong> XIX e siècle.<br />

Il y a une chose qui nous interroge beaucoup, nous historiens de la<br />

période contemporaine, ce sont les parallèles qu’on pourrait faire entre<br />

les sociétés des pays qu’on appelait « en voie de développement » et<br />

les sociétés anciennes, en France et en Europe. C’est tout le problème<br />

<strong>du</strong> rapport à l’expertise et à la maîtrise des savoirs. Dans le domaine des<br />

catastrophes naturelles, ce sont les ingénieurs et les techniciens, ceux<br />

11


Table<br />

ronde<br />

qui maîtrisent le savoir technique et scientifique qui ont pris la gestion<br />

de cette connaissance et qui ont voulu s’approprier cette connaissance,<br />

opposant les deux niveaux de connaissance. Cela pose un problème<br />

de croisement entre ces niveaux de connaissance, entre l’usage des<br />

deux types de connaissance, l’une technique, l’autre empirique, alors<br />

qu’elle sont au contraire complémentaires. Parfois, on croit que les<br />

populations ne savent pas comment faire alors qu’elles ont une autre<br />

maîtrise des choses, une autre façon de traverser l’événement.<br />

Je terminerai en rappelant ce qui a été parfois dit au moment <strong>du</strong> tsunami,<br />

à propos des villages de pêcheurs qui vivaient en bor<strong>du</strong>re de<br />

côte et auxquels on conseillait de s’installer à l’intérieur des terres<br />

pour éviter que la destruction de leur village ne se renouvelle…<br />

Comme si des pêcheurs pouvaient vivre et s’installer à l’intérieur des<br />

terres !<br />

Olivier Bernard Cette première intervention me semble remarquable<br />

dans la mesure où elle pose clairement les questions que<br />

nous allons traiter. D’abord la question des traces, de la réaction,<br />

<strong>du</strong> témoignage : comment traite-t-on finalement ces événements,<br />

sachant que, comme vous l’avez souligné, on se place quand<br />

même majoritairement <strong>du</strong> point de vue des élites ? C’est ensuite<br />

la question des logiques de pouvoir dont il faut être conscient :<br />

comment, après la rupture d’équilibre que représente l’événement<br />

catastrophique, il y aura mise en tension entre la population et le<br />

pouvoir. Troisième point, enfin, la notion de risque sur laquelle<br />

Madeleine Moulin reviendra par le prisme de la prévention <strong>du</strong><br />

risque.<br />

Bruno David, vous êtes président-fondateur de l’ONG Communication<br />

sans frontières. En mai <strong>2005</strong>, lors d’un colloque consacré au<br />

tsunami, Joseph Dato — responsable des Missions internationales<br />

à Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong> — rappelait que cet événement inédit et<br />

exceptionnel avait acquis une spécificité mondiale <strong>du</strong> fait de la<br />

multiplicité des pays des victimes, des secours et de la circulation<br />

de l’information. Ainsi, en 6 mois, plus de 36 000 articles sur<br />

le tsunami paraissaient dans la presse écrite occidentale alors<br />

que 2 500 articles consacrés à l’épidémie historique de VIH-sida<br />

dans les deux dernières années ! Joseph Dato parlait alors de<br />

« sur-réaction ». A l’inverse, concernant le récent tremblement<br />

de terre au Pakistan, on peut rappeler les propos <strong>du</strong> coordinateur<br />

de l’aide d’urgence pour les Nations unies, qui dénonçait dans<br />

une pleine page <strong>du</strong> journal Le <strong>Monde</strong> le « déficit de réaction » de<br />

la communauté internationale.<br />

Alors, Bruno David, quelle médiatisation voire quelle manipulation<br />

peuvent expliquer cette différence de traitement ? Quel<br />

regard portez-vous, de votre place d’humanitaire et de communiquant,<br />

sur ces deux exemples marquants ?<br />

12


Dossier<br />

Bruno David Vous avez raison de rappeler ces chiffres de parution,<br />

sachant, de surcroît, que ce sont des chiffres qui ne sont ni<br />

arrêtés ni « arrêtables » dans l’immédiat, puisqu’ils continuent<br />

aujourd’hui d’être alimentés par les médias. D’ailleurs, la première<br />

des questions que nous nous sommes posés, c’est celle de savoir<br />

si l’événement qu’a représenté le tsunami n’allait pas devenir ce<br />

que l’on appelle dans le métier un « marronnier », c’est-à-dire un<br />

sujet susceptible de revenir de façon récurrente et permanente<br />

dans les médias tout au long des années futures parce qu’il procure<br />

une audience garantie.<br />

Pour vous donner d’autres indicateurs, sachez que Le <strong>Monde</strong>, Libération<br />

et Le Figaro y ont consacré pour certains jusqu’à six sujets en<br />

Unes entre le 26 décembre et le mois de février, ce qui est exceptionnel<br />

puisque le seul événement qui ait eu, à cette époque, une<br />

couverture plus importante que le tsunami, ce fut la mort <strong>du</strong> pape<br />

Jean-Paul II. Paris-Match lui a consacré une édition complète. Courrier<br />

International lui a reservé deux Unes. Environ cinquante journaux<br />

télévisés ont traité <strong>du</strong> tsunami et trois émissions spéciales ont<br />

été organisées par les télévisions françaises, drainant ainsi plusieurs<br />

millions de personnes devant leurs écrans de télévision. On<br />

peut dire aujourd’hui que personne n’a échappé à la « tsunamisation<br />

» de l’information.<br />

Au tout début de la catastrophe, lors d’une conférence auprès d’experts<br />

de la collecte de fonds et de spécialistes de la communication<br />

humanitaire, j’avais déjà alerté sur la situation qui était en train de<br />

naître, notamment sur « la réplique sismo-médiatique » à laquelle<br />

les ONG risquaient d’être confrontées. J’expliquais qu’il ne pouvait<br />

pas y voir une surmédiatisation sans qu’une réplique vienne contrebalancer<br />

cette suroccupation de l’espace médiatique et émotionnel.<br />

On m’a répon<strong>du</strong> à l’époque en substance que les ONG en avaient<br />

connu d’autres, avec le Biafra, l’Ethiopie, la Somalie... et que deux<br />

mois après on n’en parlerait plus ! On voit ce qu’il en a été. Cela<br />

pose à mon sens deux questions : d’abord, est-ce que, au sein <strong>du</strong><br />

milieu humanitaire et notamment au niveau de ceux qui ont la<br />

responsabilité de communiquer sur ce qui est en train de se passer<br />

et, d’une certaine façon, de « promouvoir » les crises, nous ne sommes<br />

pas victimes d’un zapping humanitaire en passant, nousmêmes,<br />

d’une crise à une autre ? Ensuite, quelle est notre capacité<br />

à remettre en perspective l’information et la médiatisation des<br />

crises auxquelles nous sommes confrontés ?<br />

Mon sentiment est que si l’on remet en perspective la communication<br />

humanitaire avec le thème ses catastrophes qui nous réunit<br />

aujourd’hui, on a une forte probabilité de voir l’humanitaire « aller à<br />

la catastrophe », dans les deux sens <strong>du</strong> terme : celui qui nous<br />

indique l’objet humanitaire autant que celui qui l’oriente vers un<br />

13


Table<br />

ronde<br />

possible destin. Et ce précisément, dès lors qu’on ne sera plus en<br />

mesure de maîtriser le cheval fou sur lequel nous sommes en train<br />

de galoper ! Le tsunami et sa médiatisation soulèvent en effet un<br />

certain nombre de questions lourdes et préoccupantes pour les<br />

humanitaires que nous sommes.<br />

La première me semble être celle de la logique économique des<br />

médias qui se basent sur une recherche d’audience toujours plus<br />

rentable publicitairement. Après Patrick Le Lay, le patron de TF1,<br />

qui avait déclaré vendre <strong>du</strong> temps de cerveau disponible à Coca-<br />

Cola, il faut bien voir que les médias aujourd’hui sont aussi des<br />

entreprises avec des logiques économiques et financières qui priment<br />

parfois sur l’éthique, ou en tout cas sur la déontologie journalistique.<br />

Pour l’humanitaire — « média dépendant » dans la mesure<br />

où il ne peut alerter les opinions sans les médias — cela pose la<br />

question des limites qu’il est prêt à se fixer dans la recherche de<br />

fonds et la sollicitation de donateurs. On observe même l’intrusion<br />

dans la collecte directe de fonds des médias-entreprises que sont<br />

devenues les télévisions, les journaux, les radios, mais aussi la téléphonie<br />

mobile et l’internet.<br />

La deuxième question a trait à l’arrivée en masse des témoignages<br />

et des images de victimes grâce aux moyens de communication<br />

modernes, sans aucun garde-fou légal et éthique. Auparavant, les<br />

sources journalistiques étaient limitées par les moyens technologiques<br />

alors que la plupart des informations qui ont circulé au<br />

moment <strong>du</strong> tsunami sont issues des nouvelles technologies — téléphones<br />

portables, caméras numériques, ordinateurs — qui ré<strong>du</strong>isent<br />

le laps de temps qui s’écoule entre la crise et le moment où<br />

l’information nous est délivrée. D’autre part, les sources étaient<br />

auparavant « qualifiées », à savoir qu’elles provenaient de reporters<br />

ou même d’ONG « reconnus » qui continuent d’alimenter les<br />

médias. Mais ces sources se sont aujourd’hui multipliées à tel point<br />

qu’on finit par ne plus connaître l’origine des informations qui circulent.<br />

Cela con<strong>du</strong>it notamment à une circulation massive de<br />

rumeurs infondées, comme celle relative au risque d’épidémies<br />

après le tsunami et sur laquelle, d’ailleurs, Rony Brauman est intervenu.<br />

Ensuite, c’est la question de la convergence d’intérêts qu’il<br />

peut y avoir entre les nations riches, les nations pauvres et les médias.<br />

Je pense qu’il y a une symétrie entre le tsunami et la Tchétchénie :<br />

dans le cas <strong>du</strong> tsunami, nations riches, nations pauvres et médias<br />

avaient tout intérêt à en parler alors que dans celui de la Tchétchénie,<br />

les trois n’ont aucun intérêt à en parler.<br />

Et j’en viens <strong>du</strong> coup à l’intrusion à grands renforts médiatiques<br />

dans la sphère humanitaire des personnalités politiques nationales<br />

et internationales, avec leur cohorte inéluctable de promesses et<br />

d’effets d’annonce sans lendemain, pressées qu’elles sont par<br />

leurs opinions publiques de proposer des solutions. Ce fut le cas de<br />

14


Dossier<br />

l’idée d’un « SAMU mondial » ou d’un corps de « Casques rouges »<br />

qui ont donné lieu à beaucoup d’articles mais dont on n’entend plus<br />

désormais parler. De même, l’intrusion de l’armée et de la diplomatie<br />

dans le champ humanitaire modifie l’iconographie de ce dernier.<br />

On est passé de l’image <strong>du</strong> brancardier de la Croix-Rouge à<br />

celui <strong>du</strong> French doctor, le médecin avec sa blouse blanche, son stéthoscope<br />

autour <strong>du</strong> cou en train de soigner un enfant noir. Et puis<br />

aujourd’hui, on en est à celle <strong>du</strong> soldat de dernière génération avec<br />

une victime dans les bras. Or cette iconographie n’est pas liée au<br />

hasard : quand on impose des images au public, tout cela est fait de<br />

manière réfléchie pour véhiculer ou donner un sens à une action.<br />

Mais je pense que le problème majeur auquel nous sommes confrontés<br />

est qu’aujourdhui, les humanitaires n’imposent plus leur calendrier médiatique<br />

: il leur est imposé. Le cas <strong>du</strong> tsunami est extrêmement révélateur à<br />

cet égard : les médias demandent dorénavant des comptes aux ONG, ce<br />

qu’elles ont fait des millions d’euros reçus, etc… Il y a 5 ou 10 ans, la question<br />

ne se posait pas comme ça.<br />

On note également l’intrusion de la sphère commerciale et capitalistique<br />

dans l’humanitaire : la grande distribution, des marques<br />

mondiales, des entreprises marchandes se lancent dans l’humanitaire<br />

à des fins qui ne semblent pas dénuées d’intérêts privés ou qui,<br />

en tout cas, ne présentent aucune garantie en la matière. Je n’en<br />

citerai qu’une : Leclerc qui a mené une grande opération médiatique<br />

avec l’association La Voix de l’Enfant pour les enfants <strong>du</strong> tsunami,<br />

sans autre explication que de passer en caisse pour les aider !<br />

La monopolisation de la parole et la posture humanitaire par les plus<br />

grands est évidente : quand une crise humanitaire émerge aujourd’hui,<br />

ce sont les « représentants » <strong>du</strong> monde humanitaire qui passent<br />

dans les médias, grosso modo entre 5 et 10 personnes qui<br />

sont sollicitées pour parler de l’humanitaire. autrement dit, n’y a-t-il<br />

pas un monopole de la parole humanitaire aujourd’hui dans les<br />

médias et y a-t-il véritablement un débat public sur différentes postures<br />

humanitaires que l’on serait susceptibles d’exprimer ?<br />

On a aussi vu l’apparition des « hit-parades humanitaires » : c’est la<br />

première année que l’on voit « le plus vertueux des donateurs »,<br />

« le plus gros donateur », le tout étant à mettre en parallèle avec la<br />

comptabilité régulière <strong>du</strong> nombre de morts.<br />

La liste des questions que soulève le tsunami est très longue et<br />

mon sentiment aujourd’hui c’est que cette crise reste exemplaire<br />

des enjeux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui en termes<br />

de communication. Et je voudrais terminer sur la question de<br />

la manipulation : la manipulation des consciences n’est possible<br />

que lorsqu’on entre dans un environnement d’ignorance, de<br />

manque de transparence, d’obscurantisme, de machiavélisme,<br />

érigé en système de fonctionnement. Il me semble que l’histoire<br />

15


Table<br />

ronde<br />

humanitaire, et notamment celle d’associations comme Médecins<br />

<strong>du</strong> <strong>Monde</strong>, a toujours combattu cela et été dans une logique et une<br />

recherche permanente de vérité dans l’action. S’il y a un risque de<br />

manipulation, il est plutôt lié à notre incapacité à renouveler le débat<br />

et à se dire les choses telles qu’elles sont, mais aussi à notre difficulté à<br />

résister à la tentation de « sur-marketiser » ou de « sur-publiciser » les<br />

crises humanitaires. On risquerait, à terme, de voir apparaître des<br />

grandes surfaces de la solidarité dans lesquelles nous vendrons <strong>du</strong><br />

marketing de la compassion à tous les rayons.<br />

Olivier Bernard Je passerai maintenant la parole à Jean-François<br />

Mattéi, président de la Croix-Rouge française, et à Rony Brauman,<br />

ancien président de MSF et enseignant à Sciences-Po Paris. Pour<br />

en revenir à cette question de la rupture d’équilibre, comment les<br />

ONG humanitaires doivent-elles, dans l’espace et dans le temps,<br />

intervenir ?<br />

Jean-François Mattéi Pour répondre précisément maintenant à vos<br />

questions, je me vois contraint de rappeler que la Croix-Rouge n’est pas<br />

une ONG traditionnelle alors que vous l’avez globalement présentée<br />

comme cela et que d’ailleurs tout le monde ou presque la considère<br />

comme telle. Or la Croix-Rouge est un auxiliaire des pouvoirs publics :<br />

c’est inscrit dans ses statuts. C’est un aspect qui est plus ou moins marqué,<br />

selon les sociétés nationales. C’est très marqué dans les sociétés de<br />

Croix-Rouge scandinaves où les gouvernements n’ont pas de ministère<br />

de la Coopération et où l’ensemble <strong>du</strong> budget de l’action humanitaire est<br />

alors parfois confié à la Croix-Rouge locale. C’est beaucoup moins marqué<br />

en France puisque nous ne recevons aucune subvention pérenne <strong>du</strong> gouvernement.<br />

Mais quoiqu’il en soit, nous sommes auxiliaires des pouvoirs<br />

publics.<br />

Par ailleurs, la Croix-Rouge française appartient à une Fédération internationale<br />

de la Croix-Rouge et <strong>du</strong> Croissant-Rouge qui comporte 183 sociétés<br />

nationales et a établi des règles très précises quant à la légitimité<br />

d’une intervention : aucune société nationale n’est habilitée à intervenir<br />

dans un pays si elle n’y a pas été invitée par la société nationale <strong>du</strong>dit<br />

pays. Ainsi, lors <strong>du</strong> tsunami, la Croix-Rouge indienne ayant refusé toute<br />

aide, la Croix-Rouge française n’y est pas allée. En revanche, pour l’ouragan<br />

Katrina, la Croix-Rouge américaine a fait valoir à la fédération un<br />

besoin de 80 logisticiens anglophones et nous avons alors mobilisé 18<br />

logisticiens que nous avons envoyés là-bas dans les 24 heures. Autrement<br />

dit, et contrairement aux ONG, la légitimité nous est donnée par une<br />

demande <strong>du</strong> pays concerné via sa société nationale.<br />

Concernant maintenant la question des modalités d’intervention dans le<br />

temps et dans l’espace. Je n’ai aucune position dogmatique sur ce thème. Je<br />

suis persuadé que l’urgence humanitaire est fondatrice et primordiale et cela<br />

16


Dossier<br />

ne se discute même pas un seul instant. Néanmoins, et c’est l’idée que je voudrais<br />

développer, l’action humanitaire ne peut pas à mon sens se résumer à la<br />

seule urgence et j’ai plusieurs arguments à évoquer pour étayer cela.<br />

D’abord, dans le passé, on a vu des ONG se lancer dans la reconstruction,<br />

dans la réhabilitation pour pouvoir utiliser des crédits de fins de programmes.<br />

C’est certes secondaire, mais cela a été fait. Ensuite et le tsunami a<br />

été extrêmement révélateur à ce sujet je crois que quand on a sauvé quelqu’un,<br />

on n’a pas le droit de l’abandonner. C’est vrai qu’en Indonésie, nous<br />

sommes intervenus après que les problèmes de survie aient été réglés.<br />

On n’a pas sauvé grand monde là-bas, et je crois même qu’on n’a sauvé<br />

personne. Mais est-ce que pour autant on a le droit d’abandonner quelqu’un<br />

? Si on veut aider une personne à se reconstruire, il faut lui donner<br />

les moyens de se réinsérer dans une vie humaine et donc lui fournir un<br />

toit, une école pour ses enfants, un dispensaire pour se soigner voire participer<br />

à des projets de relance de la pêche, de la pisciculture ou de l’artisanat<br />

local comme nous le faisons en Indonésie ou au Sri Lanka… Tout<br />

cela me paraît aller de soi et c’est pour cela que je défends l’idée d’actions<br />

humanitaires <strong>du</strong>rables, en apportant deux précisions tout de suite.<br />

D’abord, il ne s’agit évidemment pas de se substituer aux États en faisant<br />

des routes, des ponts, des ports ou des aéroports, mais d’accompagner<br />

les gens et de faire en sorte que notre action ait des effets <strong>du</strong>rables. Cela<br />

ne revient pas à les installer dans l’assistance mais à leur donner tous les<br />

éléments nécessaires pour pouvoir devenir autonomes le plus rapidement<br />

possible. Ensuite, cette démarche repose sur une problématique un peu<br />

plus générale que nous proposons dans nos sociétés, à savoir le rapprochement<br />

<strong>du</strong> médical et <strong>du</strong> social. J’ai été frappé, <strong>du</strong> fait de mes expériences<br />

antérieures, par le côté insupportable <strong>du</strong> sanitaire décroché <strong>du</strong><br />

social. On ne peut pas se contenter de l’urgence immédiate : il faut<br />

accompagner les gens qui en ont besoin dans toute la mesure <strong>du</strong> possible.<br />

Regardons d’ailleurs ce que nous faisons en France dans nos quartiers<br />

et ce que la mission France de Médecins de <strong>Monde</strong> a fait depuis<br />

1986 : cette petite structure avait été créée pour six mois… et elle existe<br />

toujours et s’est même développée. Quand nous luttons contre l’illettrisme,<br />

contre l’exclusion, pour former des gens et les faire entrer dans une filière<br />

de qualification, il me semble que nous faisons de l’action humanitaire<br />

<strong>du</strong>rable parce que nous donnons aux gens les atouts nécessaires pour<br />

s’assumer.<br />

Enfin, je voudrais que l’on se souvienne qu’il y a un peu plus d’un siècle,<br />

la définition première de l’humanitaire, c’était de rechercher le mieux-être<br />

de l’humanité et que la notion a évolué pour se confondre, au cours des<br />

trente dernières années, avec l’urgence. Mais les ONG ou les associations<br />

comme la Croix-Rouge ne sont plus les seules détentrices de l’action<br />

humanitaire : les États, les institutions internationales s’y sont mis<br />

également. Ensuite, nous fonctionnons tous plus ou moins avec des<br />

fonds d’États ou des fonds institutionnels. Et enfin, il a déjà été question<br />

de prévention pour limiter les effets des catastrophes or la préparation et<br />

17


Table<br />

ronde<br />

la prévention, ce n’est pas de l’urgence au sens strict <strong>du</strong> terme. Cela<br />

s’inscrit au contraire dans la <strong>du</strong>rée.<br />

Il faut reconnaître la place primordiale de l’urgence dans la naissance de<br />

l’humanitaire moderne mais je pense qu’il est temps aujourd’hui d’ouvrir<br />

l’éventail et d’accepter l’idée qu’on puisse également faire de l’humanitaire<br />

au-delà de la seule urgence.<br />

Ce qui différencie simplement les ONG de l’action des États ou de l’action<br />

des grandes institutions internationales, c’est que nous faisons de l’humanitaire<br />

: nous ne raisonnons pas en termes de population, mais personne après<br />

personne, visage après visage. Ce qui est notre motivation profonde, ce<br />

n’est pas de faire diminuer un pourcentage de décès ou de maladies, mais<br />

de répondre à chaque visage qui se tourne vers nous et qui a besoin d’être<br />

accompagné à un moment donné. C’est comme ça que je conçois l’action<br />

humanitaire. A la Croix-Rouge française, nous faisons de l’urgence, et nous<br />

nous sommes lancés dans cette ouverture d’éventail, avec une volonté affirmée<br />

de faire de l’action humanitaire aux effets <strong>du</strong>rables.<br />

Olivier Bernard Vous avez bien pointé, effectivement, la<br />

légitimité statutaire de vos interventions, ce qui, il est vrai,<br />

vous différencie d’un certain nombre d’acteurs. Rony Brauman,<br />

j’aimerais que vous puissiez réagir aussi à ces propos et donner<br />

votre point de vue d’acteur humanitaire, d’ancien président de<br />

MSF et de penseur sur ces questions.<br />

Rony Brauman Je reprendrai quelques questions qui ont été posées,<br />

en particulier celles que Jean-François Mattéi vient d’aborder. Je voudrais<br />

d’abord en finir, en tout cas dans le cadre de ce débat, avec cette idée<br />

d’urgence car il est trompeur de s’appuyer sur une notion aussi peu<br />

utilisée pour ensuite critiquer des institutions qui s’appuieraient dessus.<br />

Je ne parle pas spécialement de Médecins sans Frontières, même<br />

si évidemment, je suis là en tant qu’ancien président de MSF, mais je<br />

peux témoigner que, ni l’humanitaire en général, ni MSF en particulier<br />

ne sont spécialement orientés vers l’urgence. Cette opposition entre<br />

l’urgence d’un côté et la reconstruction, le « <strong>du</strong>rable » de l’autre, me semble<br />

un artifice trompeur. L’action de MSF par exemple, c’est d’agir dans<br />

les situations de conflits, dans les camps de réfugiés, dans les situations<br />

de crises politiques <strong>du</strong>rables pour l’essentiel, si bien que le nombre de<br />

pays dans lesquels nous travaillons pendant des années est bien supérieur<br />

au nombre de pays dans lesquels nous ne faisons que passer !<br />

Pour en venir plus directement à la problématique de la catastrophe<br />

naturelle, regardons ce qui se passe actuellement au Pakistan : le<br />

tremblement de terre constitue l’événement initial et c’est sur ce qui<br />

suit — une crise politique, sociale, humaine majeure — que nous<br />

essayons d’intervenir. Donc, c’est bien dans ce contexte de crise,<br />

indépendamment de sa <strong>du</strong>rabilité, que nous nous inscrivons. Ensuite,<br />

18


Dossier<br />

et depuis que MSF existe, on s’interroge sur ce qu’on peut faire dans<br />

les situations de catastrophes naturelles. Je rappelle que le tremblement<br />

de terre <strong>du</strong> Nicaragua de 1972 a été la première intervention de<br />

Médecins sans Frontières — et c’est donc un peu un anniversaire pour<br />

nous tous puisque MDM et MSF ont un passé très lié évidemment…<br />

Cette intervention au Nicaragua en 1972 s’est révélé un vrai désastre,<br />

une pantalonnade. C’était ridicule, même si sur le moment, on ne pouvait<br />

pas savoir. Et en 1974, au Hon<strong>du</strong>ras, on a envoyé à l’autre bout<br />

<strong>du</strong> monde des gens qui ont simplement trimballé des seaux pleins<br />

de boue ! Ce qui fait quand même cher la main-d’œuvre !<br />

Au fil des années, on a fini par s’orienter sur quelques actions relativement<br />

cernées, limitées, d’ordre logistique. Mais la question médicale était vraiment<br />

très peu au cœur des interventions dans les tremblements de terre<br />

ou les inondations : il y avait peu de blessés, jamais d’épidémies, pas<br />

tellement de malades, si bien que l’on se limitait — et c’était déjà très<br />

bien — à des constructions d’abris, des distributions de couvertures, de<br />

moyens de communication, de moyens de déblaiement… L’aide doit<br />

s’adapter aux circonstances et ce ne sont pas les circonstances qui<br />

doivent se plier aux formes d’actions des institutions évidemment.<br />

Le tsunami, justement, a montré qu’on demandait aux circonstances<br />

de se plier aux formes d’actions des institutions humanitaires. Or, de<br />

tous temps, les catastrophes naturelles ont été un théâtre très difficile<br />

car les secours d’urgence sont pris en charge, pour l’essentiel,<br />

par les sociétés locales ce que les médias, s’agissant <strong>du</strong> tsunami,<br />

ont totalement escamoté et c’est l’un des principaux reproches que<br />

je leur ferais. J’ouvre d’ailleurs une parenthèse pour dire que,<br />

contrairement à Bruno David, ce n’est pas <strong>du</strong> tout le fait qu’il y ait eu<br />

plus de 30 000 articles sur le tsunami et une couverture médiatique<br />

impressionnante, qui m’ait choqué car je ne vois pas comment il pouvait<br />

en être autrement : un événement aussi spectaculaire qui élimine<br />

de la surface de la terre 250 000 personnes en deux minutes,<br />

dont 8 000 Européens c’est-à-dire l’équivalent <strong>du</strong> dernier grand bombardement<br />

de la Seconde Guerre mondiale, pouvait difficilement<br />

passer comme un fait divers ordinaire !<br />

Par contre, et pour en revenir au compte-ren<strong>du</strong> des secours, il s’est<br />

conformé à une sorte de schéma cognitif plaqué sur une situation<br />

très différente de celle dont il prétendait rendre compte : dans les<br />

heures qui ont suivi la catastrophe, les abris, la nourriture et les soins<br />

avaient été donnés au Sri Lanka par des Sri Lankais et en Indonésie<br />

par des Indonésiens eux-mêmes ! Il y avait — mais qui pouvait le<br />

savoir en lisant la presse ? — 1 000 médecins et infirmières sur la<br />

côte est <strong>du</strong> Sri Lanka dans les heures qui ont suivi le tsunami. Mais<br />

cela n’a pas empêché des ministres de la Santé, des ONG médicales<br />

et même des ONG non médicales qui voulaient se médicaliser<br />

pour l’occasion d’envoyer des troupes de médecins qui se battaient<br />

entre eux pour chercher le malade. Chacun a vu, parmi les gens qui<br />

19


Table<br />

ronde<br />

y sont allés, 15 chirurgiens en train d’essayer d’attraper un blessé qui<br />

leur échappait et qui s’était peut-être cassé la figure en déballant une<br />

caisse. Bref, c’était vraiment totalement ridicule.<br />

Mais il est un autre point dont les médias n’ont pas ren<strong>du</strong> compte,<br />

et d’une certaine manière heureusement pour nous, c’est la façon<br />

dont chaque ONG construisait en fonction de son propre répertoire<br />

d’actions, les besoins qui étaient censés avoir été provoqués par le<br />

tsunami. C’est ainsi, par exemple, qu’on a enten<strong>du</strong> parler d’orphelins<br />

livrés au racket des pédophiles, car chacun semblait tenir pour évident<br />

que le Sri Lanka et l’Indonésie sont remplis de pédophiles qui<br />

sortent <strong>du</strong> bois dès qu’il y a un problème tandis que les enfants y<br />

sont abandonnés ! L’image <strong>du</strong> « sauvage » est revenue avec une<br />

spontanéité et les civilisés allaient mettre de l’ordre dans cela : c’est<br />

aussi dans ce schéma-là, je crois, que prend place la représentation<br />

<strong>du</strong> tsunami. D’autres associations spécialistes en hydrologie, en irrigation,<br />

en approvisionnement en eau se sont mises à apporter de<br />

l’eau. Or, chacun sait qu’il suffit de planter un doigt dans la terre <strong>du</strong><br />

Sri Lanka pour trouver de l’eau ! Bref, personne n’avait besoin que<br />

l’on cherche de l’eau et pourtant on avait des hydrologues, des techniciens,<br />

des réservoirs, etc.<br />

De même, il a déjà été fait allusion aux questions des blessés et des<br />

épidémies. Rappelons-nous ce fait : aucune catastrophe naturelle n’a<br />

jamais provoqué d’épidémie. Mais le patron <strong>du</strong> Département<br />

« Health in crisis » de l’OMS, David Nabarro, l’homme qui est donc<br />

censé prendre la parole et organiser l’action dans les situations d’urgence,<br />

nous annonçait de 150 000 à 200 000 morts par typhoïde, par<br />

choléra et même par paludisme ! Une épidémie de paludisme créée<br />

par l’eau de mer ! C’est dire si on atteignait des sommets dans le<br />

délire : comment peut-on, à ce point, perdre la raison ?<br />

Voilà, me semble-t-il, quels étaient les problèmes et je pense — cela<br />

m’est d’autant plus facile de le dire ici que les choses se sont très<br />

bien passées avec MDM — que le mouvement des ONG d’aide opérationnelle<br />

a manqué une belle occasion de montrer qu’il n’était pas<br />

immédiatement estourbi par l’ouragan médiatique et qu’il pouvait<br />

manifester collectivement un certain professionnalisme et <strong>du</strong> sangfroid.<br />

C’est cette catastrophe qui touche les humanitaires et sur<br />

laquelle nous devrions tous nous interroger.<br />

Autre point que je souhaitais aborder : toute catastrophe naturelle<br />

est politique. Les catastrophes naturelles prennent place dans des<br />

sociétés ; or, toute société est historique. En ce sens les événements<br />

qui s’y déroulent, par définition politiques, interagissent très<br />

étroitement avec la catastrophe. Je rappelle qu’une des circonstances<br />

de naissance de MSF, c’est la sécession <strong>du</strong> Pakistan oriental,<br />

elle-même accélérée par une catastrophe naturelle d’une ampleur<br />

tout à fait exceptionnelle qui avait provoqué environ 250 000 ou 300 000<br />

20


Dossier<br />

morts, entraîné des soulèvements puis pratiquement une guerre indo-pakistanaise,<br />

avant de donner lieu à la création <strong>du</strong> Bengladesh. Donc l’interaction<br />

entre une catastrophe naturelle et un événement politique majeur — la naissance<br />

d’un pays, ce n’est quand même pas un détail dans l’histoire des<br />

hommes ! — est une réalité à la fois historique, sociale pour les pays concernés<br />

mais qui fait également partie de notre histoire collective : nous sommes<br />

les plus mal placés pour l’oublier.<br />

Une catastrophe naturelle est aussi politique en ce sens qu’elle nous<br />

rappelle que l’adage selon lequel « toutes les victimes se valent » est<br />

un cliché. D’abord, parce que ce n’est pas exact anthropologiquement :<br />

il nous est impossible à tous, en tant qu’indivi<strong>du</strong>, de considérer que toutes<br />

les victimes, tous les morts, toutes les souffrances, toutes les<br />

détresses, à un moment donné, sur la planète, nous touchent de la<br />

même façon. C’est un exercice psychologiquement impossible et qui,<br />

à mon avis, appartient à la pure rhétorique de tribune, une façon de<br />

se poser dans une posture avantageuse plutôt que de décrire une<br />

réalité. En revanche, les institutions sont là pour lisser ces heurts,<br />

ces diverses façons d’apprécier une catastrophe. C’est notre travail<br />

à nous, organisations humanitaires, d’égaliser ces sentiments, de<br />

niveler ces passions, pour organiser une action indexée sur les<br />

besoins et non sur la sympathie spontanée. Mais indivi<strong>du</strong>ellement et<br />

socialement, il est impossible d’exiger et encore plus impossible<br />

d’affirmer que désormais toutes les victimes se valent. On devrait<br />

arrêter de véhiculer le conte de fées selon lequel, avant, il y avait de<br />

« bonnes et de mauvaises » victimes et que grâce à l’humanitaire<br />

d’aujourd’hui, tous les hommes sont égaux devant la détresse. Il suffit<br />

de se rendre compte <strong>du</strong> peu de compassion pour les sinistrés <strong>du</strong><br />

Cachemire.<br />

Autre point sur la question des rapports entre catastrophes naturelles<br />

et politique : après le tsunami, l’Inde a refusé l’aide humanitaire internationale<br />

et il n’y a pas que la Croix-Rouge qui ait dû s’incliner devant<br />

cette décision souveraine mais l’ensemble des ONG, MSF y compris.<br />

Et je pense que l’Inde a bien fait, ne serait-ce que parce que<br />

deux ans auparavant, lorsqu’elle avait connu un tremblement de terre<br />

qui avait provoqué une douzaine de milliers de morts, personne ne s’en<br />

était ému. Il y avait donc quelque chose d’assez frivole, voire même<br />

d’insultant, à s’offusquer <strong>du</strong> fait que l’Inde refuse cette aide et en ce<br />

qui me concerne, j’ai publiquement approuvé l’Inde dans son refus.<br />

Reste que l’on voit que l’Inde serait bienvenue à intervenir au Pakistan<br />

et qu’elle ne le peut pas <strong>du</strong> fait des blocages pakistanais. Or si le<br />

Cachemire est tellement peuplé, c’est bien parce que c’est une zone<br />

de peuplement volontariste mise en place par le gouvernement<br />

pakistanais et où les modes d’habitat sont tout à fait politiquement<br />

déterminés.<br />

21


Table<br />

ronde<br />

Je crois que le fait que les ONG n’aient plus l’exclusivité de l’intervention<br />

humanitaire, comme le disait Jean-François Mattéi, demande<br />

aussi à être resitué dans l’histoire. D’abord ce sont les États, au moins<br />

autant que les institutions privées, qui ont inventé les secours d’urgence,<br />

l’aide en général. Et s’agissant des institutions privées, elles<br />

étaient de toute façon très étroitement liées aux États, dont elles<br />

étaient en quelque sorte des agents subsidiaires. Donc, si l’on a pu<br />

penser pendant un temps que les ONG seraient les dépositaires<br />

exclusives des actions de solidarité internationale, cela n’a <strong>du</strong>ré qu’une<br />

dizaine d’années — les années 1980 en gros — et encore… puisque<br />

la coopération interétatique occupait quand même à peu près 95 %<br />

<strong>du</strong> volume de l’aide. Donc, je pense que nous sommes aujourd’hui<br />

dans une configuration à peu près classique même si elle suit des<br />

évolutions un peu fluctuantes.<br />

Et j’en terminerai avec un mot sur le Pakistan pour souligner à quel<br />

point le réel doit nous inciter à être vigilants : comme je le disais, il<br />

n’y a jamais ou pratiquement jamais de blessés dans les catastrophes<br />

naturelles… sauf au Pakistan où il y a eu plusieurs dizaines de milliers<br />

de blessés graves. C’est une exception qu’on n’a jamais vue jusqu’à<br />

présent dans les catastrophes naturelles, mais cela montre qu’il faut<br />

tout de même rester attentifs aux évolutions de la réalité, car là, pour<br />

le coup, il y a de véritables besoins médicaux.<br />

Olivier Bernard Je vais passer la parole à Madeleine Moulin,<br />

chargée des relations extérieures à OCHA, le Bureau des<br />

Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires.<br />

Récemment, un article <strong>du</strong> <strong>Monde</strong> rapportait les propos de l’International<br />

Council for Science qui disait : « Il est temps de changer l’état<br />

d’esprit selon lequel les catastrophes naturelles sont inévitables ».<br />

Pour reprendre un certain nombre de données, le centre de<br />

recherche épidémiologiques des catastrophes note qu’entre<br />

1995 et 2004, 6 000 catastrophes ont été recensées qui auraient<br />

fait 900 000 morts, touché plus de 2,5 milliards de personnes et<br />

créé 700 milliards de dollars de dommages. Par comparaison,<br />

les catastrophes recensées de 1985 à 1994, auraient fait<br />

auraient 600 000 morts et 1,7 milliard de dollars de sinistres.<br />

Nous ne sommes pas égaux devant les catastrophes. En tout<br />

cas, c’est un des constats que pointe la Croix-Rouge en termes<br />

de vulnérabilité par rapport aux catastrophes naturelles.<br />

Donc, quelle politique est mise en place par les grands bailleurs<br />

et les Nations unies en ce qui concerne la prévention des catastrophes<br />

et comment ces grands organismes internationaux<br />

mettent en tension les décideurs et la société sur la nécessité<br />

de cette prévention ?<br />

22


Dossier<br />

Madeleine Moulin Pour parler de prévention, je dirais que la communauté<br />

internationale est depuis bien longtemps consciente de la nécessité de la prévention<br />

et de l’inégalité des êtres humains devant la catastrophe naturelle.<br />

De 1990 à 2000, il y a eu la Décennie internationale de prévention des catastrophes<br />

qui a mis en place un certain nombre de politiques. En 1990, quand<br />

la communauté internationale venait parler prévention avec les dirigeants<br />

des pays <strong>du</strong> tiers-monde, ces derniers n’étaient pas réceptifs. Pour eux,<br />

les politiques de prévention étaient faites pour les pays riches. Ils se<br />

concentraient, disaient-ils, d’abord sur les problèmes de développement.<br />

Or, pendant dix ans, je crois que la sensibilisation qui a été faite à tous les<br />

niveaux a permis un changement des mentalités. Malheureusement,<br />

aussi, l’accélération des catastrophes naturelles dans les pays pauvres y<br />

a également contribué. Il courait d’ailleurs une expression à l’ONU disant<br />

qu’on ne peut parler de prévention que lorsque la catastrophe est arrivée.<br />

C’est a priori assez paradoxal mais il est vrai que quand il y a eu une catastrophe<br />

naturelle dans un pays, les autorités locales sont tout à fait prêtes à envisager des<br />

politiques de prévention.<br />

La prévention des catastrophes est une action extrêmement complexe.<br />

Il y a deux cultures dans la prévention : la culture « militaire », dans<br />

laquelle la protection civile prévoit de développer des systèmes d’alertes<br />

au niveau national et local. Cette approche nécessite des moyens<br />

importants pour atteindre l’ensemble <strong>du</strong> pays concerné. Et puis il y a<br />

l’approche plus participative s’appuyant sur le slogan : « N’ayez pas<br />

peur, soyez préparés ». Cela a extrêmement bien marché : on a demandé<br />

la constitution de comités nationaux de prévention de catastrophes qui<br />

pouvaient être appuyés par les ministères en charge de la prévention —<br />

c’est-à-dire la protection civile ou le ministère de l’Intérieur — ou qui pouvaient<br />

être des émanations d’universités dans certains pays, ou d’associations<br />

féminines, etc.<br />

Ces deux approches ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Je pense<br />

qu’une bonne prévention regroupe les deux : une approche d’encadrement<br />

et une approche participative, où chacun va prendre les mesures<br />

adaptées à sont environnement pour se protéger.<br />

A la fin de cette décennie, on a pensé que l’action n’était pas assez efficace,<br />

pas assez importante et surtout, on a parlé des bailleurs de fonds,<br />

or une bonne politique de prévention nécessite des moyens. Cette conférence<br />

internationale sur la prévention des catastrophes qui a eu lieu en<br />

janvier à Kobe était prévue depuis 4 ou 5 ans, et je dois dire que nous<br />

avons été « servis » par le tsunami parce que, là, toute la communauté<br />

internationale était sous le choc des images <strong>du</strong> tsunami et cela a permis<br />

une prise de conscience. J’y étais moi-même et je dois dire qu’il y avait<br />

une mobilisation extraordinaire. S’il n’y avait pas eu le tsunami, aujourd’-<br />

hui il n’y aurait pas la Commission océanographique qui préparait un système<br />

d’alerte au tsunami qui devrait déjà être opérationnel en 2006 dans<br />

l’Océan Indien et au plan mondial en 2007. Donc, à Kobe, le plan d’action<br />

qui a été adopté comprend cinq priorités.<br />

23


Table<br />

ronde<br />

Tout d’abord s’assurer que la ré<strong>du</strong>ction des catastrophes est une priorité<br />

nationale et locale. A cette conférence, un certain nombre d’acteurs se<br />

sont engagés, comme la Banque mondiale qui, dix mois après la fin de la<br />

conférence, a déjà engagé dans 32 pays, des discussions et aidé des pays<br />

à intégrer la prévention des catastrophes dans leur programme de lutte<br />

contre la pauvreté. L’approche consiste à faire entrer la prévention des<br />

catastrophes dans tous les programmes pour le développement <strong>du</strong>rable.<br />

Un autre partenaire très important, le Programme des Nations unies pour<br />

le Développement, travaille dans les pays concernés avec des conseillers<br />

qui œuvreront au niveau des ministères parce que le problème majeur des<br />

pays en développement sujets aux catastrophes naturelles, disons les<br />

pays « pauvres », c’est justement ce manque de capacité et manque de<br />

suivi.<br />

Ensuite, deuxième priorité, il convient de renforcer les systèmes d’alerte<br />

et d’identifier les risques. L’organisation Météo mondiale travaille énormément<br />

avec tous les services météorologiques nationaux afin de renforcer<br />

leur efficacité.<br />

Troisième priorité : utiliser toutes les connaissances. Il faut être innovateur<br />

et faire rentrer ces politiques de prévention dans l’é<strong>du</strong>cation. L’Unesco s’attache<br />

à ce que, dans les écoles, on apprenne la prévention car on sait que si<br />

on atteint les enfants, on atteint par ricochet les familles, les a<strong>du</strong>ltes. Les<br />

diverses associations locales de femmes, de personnes âgées, car elles ont<br />

une mémoire et la connaissance <strong>du</strong> terrain, ou d’autres groupes sont un bon<br />

vecteur pour diffuser les connaissances dans le domaine de la prévention.<br />

La quatrième priorité, c’est de ré<strong>du</strong>ire les risques sous-jacents, c’est-àdire<br />

le domaine beaucoup plus difficile de tous les aspects socio-économiques.<br />

On sait souvent que les gens s’installent dans des régions à<br />

risques, parce que, souvent, ce sont des régions riches. Les pentes d’un<br />

volcan sont des zones agricoles fertiles et il est très difficile d’empêcher<br />

des populations d’aller là où elles peuvent le mieux gagner leur vie. Avec<br />

l’urbanisation galopante, il est aussi très difficile de freiner la tendance naturelle<br />

à l’occupation des zones disponibles même si elles sont inconstructibles.<br />

Enfin, la cinquième priorité, c’est de renforcer la préparation et la réponse.<br />

Et là, il faut être novateur en prenant en compte les difficultés des pays<br />

concernés, c’est-à-dire le manque de moyens adéquats et de suivi. Au<br />

Bureau de la coordination des affaires humanitaires, nous avons demandé<br />

à des pays donateurs s’ils acceptaient de s’engager à financer des politiques<br />

de prévention dans un pays, le Pakistan. C’était avant le tremblement<br />

de terre. On s’attendait à recueillir l’accord d’un ou deux donateurs.<br />

Ce sont cinq donateurs qui nous ont dit être prêts à partir en mission dans<br />

ce pays avec une équipe de l’ONU et à évaluer ensemble les risques et<br />

les besoins. A partir de cette mission, un programme de prévention sera<br />

préparé puis adopté, les Nations unies apportant un soutien neutre, technique<br />

et dénué de toute arrière-pensée politique. C’est ça qui, je crois,<br />

rassure les pays en développement, mais aussi les donateurs. Cette mis-<br />

24


Dossier<br />

sion devrait avoir lieu fin janvier 2006, au Pakistan où les autorités pakistanaises<br />

ont dit qu’elles avaient besoin plus que jamais de ce genre de<br />

programme. Nous n’intervenons bien enten<strong>du</strong>, comme pour la Croix-<br />

Rouge, qu’à la demande <strong>du</strong> pays concerné.<br />

Olivier Bernard Ce qui est important dans ce que nous a dit<br />

Madeleine Moulin, c’est qu’elle a insisté sur l’approche participative<br />

et sur le fait que les Nations unies vont essayer de renforcer<br />

ce type d’approche dans la prévention des catastrophes<br />

ce qui fait clairement résonance avec ce qui a été dit en intro<strong>du</strong>ction<br />

sur la capacité endogène d’une société à répondre à une<br />

catastrophe naturelle.<br />

25


Catastrophes humanitaires<br />

> Par Jean-Pierre Dupuy<br />

1<br />

Michel Serres,<br />

NDLR<br />

Pour le naïf que je suis en matière<br />

d’ONG humanitaires, la surprise<br />

aura été grande de voir fuser de<br />

toutes parts, y compris au sein de<br />

certaines de ces ONG, des critiques<br />

parfois violentes au sujet des principes<br />

mêmes de l’action humanitaire, à l’occasion<br />

<strong>du</strong> tsunami de décembre 2004. N’y avait-il pas<br />

quelque chose d’admirable dans cette générosité<br />

planétaire, dans cette compassion universelle<br />

qui a con<strong>du</strong>it un philosophe réputé 1 à<br />

prophétiser l’advenue d’une « mondialisation<br />

de la solidarité » ? L’humanitarisme n’est-il<br />

pas le fondement de cette éthique à l’échelle<br />

planétaire que beaucoup de par le monde s’efforcent<br />

d’édifier ? Qu’y a-t-il de plus noble, de<br />

plus urgent, de plus nécessaire que de soulager<br />

les souffrances de nos frères humains, que<br />

de voler au secours des victimes des guerres,<br />

des persécutions et des catastrophes naturelles<br />

? Qui donc pourrait s’opposer à cet impératif<br />

moral minimal, et au nom de quoi ?<br />

Pour m’être déjà fait prendre dans le feu croisé<br />

d’une bagarre entre ONG humanitaires, je<br />

26


Dossier<br />

sais à présent la force des passions qui peuvent<br />

se déchaîner lorsqu’on aborde ces sujets.<br />

On me pardonnera donc de prendre <strong>du</strong> champ.<br />

En s’adressant à moi, ce dont je leur suis<br />

reconnaissant, les « Médecins <strong>du</strong> monde » ne<br />

s’attendaient de toute façon pas à ce que je<br />

discute tel ou tel aspect contingent de l’action<br />

humanitaire, mais que je me situe au plan des<br />

principes, sur la base de ma réflexion sur le<br />

statut philosophique de la catastrophe à l’époque<br />

moderne et, singulièrement, de la catastrophe<br />

naturelle.<br />

> Entre Voltaire et Rousseau<br />

Je partirai de la réflexion des « Médecins <strong>du</strong> monde » euxmêmes<br />

à ce sujet 2 . Il y aurait deux interprétations possibles<br />

de la catastrophe naturelle, que l’on pourrait rapporter, au<br />

fond, au débat entre Voltaire et Rousseau sur le sens à donner<br />

au tremblement de terre de Lisbonne <strong>du</strong> 1 er novembre<br />

1755. L’interprétation voltairienne ferait de la catastrophe<br />

naturelle une fatalité, un coup <strong>du</strong> sort auquel, n’y pouvant<br />

rien, les hommes ne pourraient réagir que par des mesures<br />

réparatrices. Les ONG humanitaires ne seraient pas concernées.<br />

L’autre interprétation (que je prends sur moi de rapporter<br />

à Rousseau) consisterait à faire de la catastrophe<br />

naturelle une catastrophe… politique : plutôt que se contenter<br />

de porter remède, il faudrait prévenir, ce qui implique de<br />

se mêler de l’organisation sociale et politique <strong>du</strong> monde. Les<br />

ONG humanitaires auraient là un rôle, certes risqué, puisque<br />

interférant avec les processus et les procé<strong>du</strong>res qui constituent<br />

la sphère politique, mais néanmoins essentiel. Je<br />

retiens la forte phrase qui conclut la présentation des<br />

« Médecins <strong>du</strong> monde » : « Toutes ces questions renvoient<br />

finalement à ce que sont fondamentalement les ONG humanitaires<br />

: « spécialistes » en catastrophes politiques ou bien<br />

en catastrophes naturelles ? »<br />

2<br />

Lire le texte<br />

intro<strong>du</strong>isant ce<br />

dossier, p. 5.<br />

L’ironie veut que ce soit très précisément sur ce point que<br />

la critique de l’action humanitaire — ou <strong>du</strong> moins ce que j’en<br />

connais — porte le coup le plus violent : c’est parce que les<br />

catastrophes préten<strong>du</strong>ment naturelles sont en vérité poli-<br />

27


tiques que les ONG n’ont rien à y faire! L’argument est bien<br />

connu, et les « Médecins <strong>du</strong> monde » y sont sans doute<br />

sensibles, puisqu’ils s’en font l’écho, en manifestant une<br />

certaine inquiétude. L’humanitaire ne jouerait-il pas ici le rôle<br />

d’alibi, d’excuse, d’ « opium » devant une absence d’action<br />

politique ? La charité ne serait-elle pas de ce fait l’obstacle à<br />

une transformation politique <strong>du</strong> monde ?<br />

Se greffe là-dessus une critique de la charité et de la compassion<br />

comme foncièrement non politiques, et, de fait,<br />

antipolitiques. La compassion peut être admirable, elle peut<br />

aussi être intéressée, hypocrite ou indécente, mais une<br />

chose est certaine : elle n’est pas politique. La bonté qui<br />

s’affiche cesse d’être bonne. Entre le tsunami spectaculaire<br />

et le tsunami « silencieux » que représentent les trois<br />

millions d’enfants qui meurent chaque année de la malaria<br />

dans le tiers-monde, la compassion se porte massivement<br />

et aveuglément sur le premier. Et que dire <strong>du</strong> cri de détresse<br />

des enfants qui ne sont pas encore nés ? On ne bâtira rien<br />

sur l’intérêt que nous sommes censés éprouver pour les<br />

générations futures. C’est nous qui avons besoin de l’avenir,<br />

et non l’inverse.<br />

Le philosophe que je suis doit admettre que les critiques de<br />

l’action humanitaire tiennent ici un argument de poids, que<br />

j’aimerais généraliser comme suit. Je rappelais en commençant<br />

que pour beaucoup, le souci pour les victimes est, ou<br />

devrait être la base minimale sur laquelle bâtir une morale<br />

internationale, si une telle chose est concevable. Or je ne<br />

crois pas que ce souci soit si « minimal » que cela. Pour<br />

utiliser le jargon de la philosophie morale, il constitue une<br />

doctrine ou une attitude « épaisse » et non pas « mince ».<br />

L’universalisation <strong>du</strong> souci pour les victimes révèle de la<br />

façon la plus éclatante que la civilisation est devenue une<br />

à l’échelle de la planète tout entière. Et cette attitude n’a pas<br />

que des effets positifs, loin de là! Celui qui se juge en situation<br />

d’infériorité se pose en victime. Or, dans notre monde,<br />

la victime est sacrée. La sacralisation des victimes signifie<br />

trop souvent le déchaînement <strong>du</strong> ressentiment et autres<br />

passions destructrices. Partout, c’est au nom des victimes<br />

que les autres ont réellement ou préten<strong>du</strong>ment commises<br />

que l’on persécute, tue, massacre ou mutile. A les en croire,<br />

c’est, en bonne « logique », au nom des victimes d’Hiroshima<br />

que les kamikaze islamiques ont frappé l’Amérique.<br />

Voilà bien une perversion abominable de ce souci pour les<br />

28


Dossier<br />

victimes qui, selon Nietzsche, le plus antichrétien des philosophes,<br />

est la marque <strong>du</strong> christianisme et de la morale d’esclaves<br />

qu’il a enfantée. A quoi l’on peut répliquer par le mot<br />

de G. K. Chesterton qu’en effet, « le monde moderne est<br />

plein d’idées chrétiennes… devenues folles ».<br />

> Existe-t-il encore des catastrophes<br />

naturelles ?<br />

Le manifeste humanitaire que j’ai brièvement commenté et<br />

les critiques de l’aide humanitaire sont au moins en accord<br />

sur un point : les catastrophes naturelles ne sont pas si<br />

naturelles que cela. Et c’est justement cet accord qu’il me<br />

paraît important de contester. Rien de nouveau sous le<br />

soleil : ce point est précisément celui sur lequel Voltaire et<br />

Rousseau se sont opposés. La question centrale que j’aimerais<br />

discuter est celle-ci : existe-t-il encore des catastrophes<br />

naturelles ?<br />

Pendant une dizaine de jours, on a cru que le cyclone qui a<br />

frappé les côtes états-uniennes <strong>du</strong> golfe <strong>du</strong> Mexique le 29<br />

août <strong>2005</strong>, détruisant l’une des plus belles villes de l’Amérique,<br />

berceau <strong>du</strong> jazz et l’un des refuges <strong>du</strong> vieux français<br />

créole et de la langue acadienne, avait fait beaucoup plus de<br />

victimes que les attentats terroristes <strong>du</strong> 11 septembre<br />

2001. Nombre de ceux qui se complaisent à minimiser l’importance<br />

historique et géopolitique de l’attaque portée par<br />

Al Qaida au cœur même de la puissance américaine, ne se<br />

privèrent pas de le souligner. Mais y avait-il un quelconque<br />

sens à rapprocher une catastrophe naturelle d’un acte de<br />

guerre qui ne dit pas son nom ?<br />

Les cyclones reçoivent des noms propres, comme s’ils<br />

étaient des personnes. La tueuse de la Nouvelle-Orléans se<br />

nomme Katrina. À son sujet, l’éditorialiste <strong>du</strong> New York<br />

Times <strong>du</strong> 2 septembre <strong>2005</strong> titrait : « Cette catastrophe causée<br />

par l’homme » (The man-made disaster). Il est vrai que<br />

Katrina a révélé aux yeux de ceux qui l’ignoraient encore l’incroyable<br />

fragilité de la société américaine, minée de l’intérieur<br />

par des inégalités pérennes, une violence endémique<br />

que la cordialité et le caractère bon enfant des rapports quotidiens<br />

masque difficilement, des services publics indigents<br />

par manque flagrant de moyens, le mépris ou l’indifférence<br />

de l’élite <strong>du</strong> pouvoir et de l’argent pour les pauvres et les<br />

29


3<br />

Cité par Thomas<br />

Friedman dans<br />

son éditorial <strong>du</strong><br />

New York Times<br />

<strong>du</strong> 7 septembre<br />

<strong>2005</strong>, éloquemment<br />

intitulé<br />

« Osama and<br />

Katrina ».<br />

miséreux, abandonnés à leur triste sort. « Je ne veux pas<br />

abolir le gouvernement, rassure Grover Norquist, le président<br />

<strong>du</strong> lobby Americans for Tax Reform, et l’un des inspirateurs<br />

<strong>du</strong> président Bush. Je veux simplement ré<strong>du</strong>ire sa<br />

taille au point où je pourrai le traîner dans mes toilettes et le<br />

noyer dans la chasse d’eau. 3 » Cette citation résume assez<br />

bien l’ « esprit » qui souffle sur une partie de l’Amérique<br />

aujourd’hui.<br />

Ce constat, ce sont des Américains eux-mêmes qui le portent<br />

à présent. Ils ont honte de leur pays et n’ont plus peur<br />

de le clamer devant le monde entier. Katrina aura donc pro<strong>du</strong>it<br />

l’effet inverse de celui <strong>du</strong> 11 septembre. Là où l’attentat<br />

terroriste a rassemblé le pays autour de son chef, le<br />

cyclone l’a fait éclater, entre ceux qui continuent de soutenir<br />

le pouvoir et les autres, qui le rendent entièrement responsable<br />

de la catastrophe. Je peux témoigner qu’au printemps<br />

2003, il était impossible de discuter aux Etats-Unis <strong>du</strong> bienfondé<br />

de la guerre en Irak, même avec des amis, même<br />

avec des personnes dont on savait qu’elles rejetaient la politique<br />

de l’administration Bush. « Support the troops »<br />

(« Soutenons nos soldats ») était le mot d’ordre que tout le<br />

monde respectait, par contrainte, docilité ou conviction. Une<br />

sorte de maccarthisme doux — au sens où Tocqueville parlait,<br />

à propos de la démocratie, d’un « despotisme doux » —<br />

régnait sur l’Amérique. Il aura fallu Katrina pour faire voler en<br />

éclats cet unanimisme de façade. Les opposants à la guerre<br />

en Irak font valoir maintenant avec force que les ressources<br />

qui lui sont consacrées — par exemple les gardes nationaux<br />

des Etats <strong>du</strong> Sud — auraient permis de ré<strong>du</strong>ire considérablement<br />

le coût humain et matériel <strong>du</strong> passage de Katrina si<br />

elles avaient pu être mobilisées à cette fin.<br />

Le paradoxe est patent. L’histoire et l’anthropologie nous<br />

apprennent que, le plus souvent, c’est en se dressant contre<br />

un ennemi extérieur et en l’éliminant que les sociétés humaines<br />

retrouvent leur unité après une période de dissensions intestines.<br />

Certes, cette extériorité supposée de l’agresseur est<br />

souvent suspecte : précède-t-elle vraiment son élimination ?<br />

Ne serait-elle pas plutôt la conséquence de celle-ci ? Quoi<br />

qu’il en soit, il faudrait donc admettre que l’extériorité d’un<br />

attentat terroriste, qui est en principe un acte intentionnel,<br />

issu d’une volonté humaine, est plus marquée que celle<br />

d’une catastrophe naturelle ? Le paradoxe même que constitue<br />

cette suggestion éclaire on ne peut plus nettement le<br />

30


Dossier<br />

statut de la catastrophe naturelle dans l’imaginaire des<br />

sociétés modernes. On note d’ailleurs que les attentats <strong>du</strong><br />

11 septembre, non signés, non revendiqués, donc sans<br />

objectifs déclarés ou intelligibles, apparemment indifférents<br />

à l’identité ou aux caractéristiques de leurs victimes,<br />

mimaient la brutalité aveugle d’un tremblement de terre ou<br />

d’un tsunami. Mais la dévastation pro<strong>du</strong>ite par Katrina est<br />

apparue, elle, comme une catastrophe dont l’homme est<br />

responsable.<br />

Faut-il se résigner à admettre que l’on doit désormais se<br />

passer de la notion de catastrophe naturelle ? C’est bien ce<br />

que conclut une association spécialisée dans l’étude des<br />

catastrophes que l’on disait encore naguère « naturelles » :<br />

« Un risque naturel se caractérise par la combinaison de<br />

l’aléa (c’est-à-dire le phénomène géologique générateur)<br />

avec la vulnérabilité (l’effet sur les installations humaines).<br />

Beaucoup de séismes importants passent inaperçus<br />

lorsqu’ils frappent des régions inhabitées. Ce qui<br />

caractérise un risque aujourd’hui, au plan de son impact,<br />

ce qui en fait une catastrophe, c’est bien l’exposition des<br />

hommes. Au point que l’une des conclusions de la<br />

décennie internationale pour la prévention des<br />

catastrophes naturelles (DIPCN), qui s’est achevée en<br />

2000, a été de considérer qu’il ne fallait plus parler de<br />

“catastrophe naturelle”. Si l’aléa naturel existe,<br />

qu’on ne peut empêcher, c’est bien la vulnérabilité sociale<br />

qui transforme le phénomène en catastrophe. 4 »<br />

J’ai rappelé dans un ouvrage récent 5<br />

qu’il fallait rendre<br />

Rousseau responsable de cette confusion des catégories,<br />

Rousseau qui, dans sa Lettre à Monsieur de Voltaire<br />

d’août 1756, répondait à l’auteur <strong>du</strong> Poème sur le Désastre<br />

de Lisbonne dans les termes suivants :<br />

« Je crois avoir montré qu’excepté la mort, qui n’est<br />

presque un mal que par les préparatifs dont on la fait<br />

précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore<br />

notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne,<br />

convenez, par exemple, que la nature n’avait point<br />

rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages,<br />

et que si les habitants de cette grande ville eussent été<br />

dispersés plus également, et plus légèrement logés, le<br />

dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul. Tous<br />

4<br />

Texte de<br />

présentation<br />

d’un débat<br />

organisé par<br />

l’association 4D,<br />

Dossiers et<br />

Débats pour le<br />

Développement<br />

Durable : « Les<br />

catastrophe<br />

naturelles<br />

balayent-elles<br />

aussi le<br />

développement<br />

<strong>du</strong>rable ? », Paris,<br />

27 janvier <strong>2005</strong>.<br />

5<br />

Jean-Pierre<br />

Dupuy, Petite<br />

métaphysique<br />

des tsunamis,<br />

Seuil, <strong>2005</strong>.<br />

31


6<br />

Œuvres<br />

complètes,<br />

volume IV,<br />

Bibliothèque de la<br />

Pléiade, p. 1061-<br />

1062. Je<br />

souligne.<br />

eussent fui au premier ébranlement, et on les eût vus le<br />

lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que s’il<br />

n’était rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour<br />

des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce<br />

que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut<br />

emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce<br />

désastre pour vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses<br />

papiers, l’autre son argent ? Ne sait-on pas que la<br />

personne de chaque homme est devenue la moindre partie<br />

de lui-même ; et que ce n’est presque pas la peine de la<br />

sauver quand on a per<strong>du</strong> tout le reste ? 6 »<br />

Ceux qui ont appris dans les petites classes que l’auteur des<br />

Discours et de l’Emile faisait de la Nature la norme de la<br />

bonté et de la société le lieu de la corruption, auront quelque<br />

difficulté à admettre que l’on puisse reprocher à Rousseau<br />

d’avoir fait passer à la trappe le prédicat « naturel », fût-ce à<br />

propos de catastrophes ! Mais c’est oublier que Rousseau<br />

est le premier à reconnaître que cet « état de nature » où<br />

l’homme était bon n’a sans doute jamais existé ; c’est surtout<br />

ne pas voir que pour Rousseau cette nature bonne est,<br />

non pas un Eden auquel il conviendrait de revenir par une<br />

démarche régressive, mais au contraire, tournée vers l’avenir,<br />

une tâche à réaliser dans le sens d’une toujours plus<br />

grande perfection, la liberté dont l’homme est dotée étant la<br />

capacité de se construire soi-même, peuple ou indivi<strong>du</strong>. La<br />

nature rousseauiste est, fondamentalement, une nature artificielle<br />

(man-made).<br />

Mais pourquoi parler ici de reproche ? N’y a-t-il pas de la grandeur<br />

à se vouloir ainsi autonome, maître de soi, artisan de sa<br />

propre nature ? N’y a-t-il pas <strong>du</strong> panache à s’écrier : « Homme<br />

ne cherche plus l’auteur <strong>du</strong> mal: cet auteur c’est toi-même. Il<br />

n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres,<br />

et l’un et l’autre te vient de toi » (Emile) ? Rousseau se<br />

veut le savant des mécanismes par lesquels les hommes se<br />

font mutuellement souffrir. Il est, selon le mot fameux de<br />

Kant, le « Newton <strong>du</strong> monde moral. » Cherchant partout des<br />

remèdes aux maux qu’il catalogue et décrit avec une complaisance<br />

qui procure parfois un sentiment d’étouffement, il<br />

est le prototype <strong>du</strong> « constructivisme social ». Avec lui, le mal<br />

se ré<strong>du</strong>it au statut de problème. Toute transcendance, fût-ce<br />

celle de la contingence, toute dimension d’extériorité est par<br />

là même évacuée. Les réactions au tsunami asiatique de<br />

32


Dossier<br />

décembre 2004 ont montré la prégnance de ce rousseauisme-là,<br />

pas moins que celles qu’a suscitées Katrina.<br />

> Les écueils d’une « dénaturalisation »<br />

des catastrophes<br />

Nous sommes ici sur une pente très dangereuse. Pour le<br />

montrer, je propose de la dégringoler jusqu’en bas. On aura<br />

noté que Rousseau fait une exception à sa maxime qui rend<br />

l’homme responsable des « maux physiques » qui l’assaillent<br />

: la mort. C’est, aujourd’hui, une exception de trop.<br />

La notion de « mort naturelle » n’est pas moins menacée<br />

d’obsolescence que celle de « catastrophe naturelle ».<br />

Dans un texte postérieur au tsunami de décembre 2004,<br />

le philosophe de l’université de Cambridge (Angleterre)<br />

Nick Bostrom recourt à la parabole suivante. Il y a, de par<br />

le monde, chaque jour que fait l’Eternel, cent mille<br />

morts… « liées à l’âge » (age-related deaths). Supposons<br />

que ces cent mille décès quotidiens soient causés par une<br />

sorte de tsunami tournant, de puissance meurtrière égale à<br />

peu près à la moitié <strong>du</strong> tsunami de 2004. Le monde, horrifié,<br />

se dresserait et exigerait que l’on prenne sans tarder les<br />

mesures adéquates. Or, constate Bostrom, nous nous résignons<br />

à mourir de vieillesse alors même que nous jugeons<br />

intolérable de mourir emporté par un cyclone. Cette différence<br />

d’attitude apparaît comme le comble de l’incohérence aux<br />

yeux de notre penseur.<br />

Je conçois que peu nombreux sont les lecteurs pour qui le<br />

nom de Nick Bostrom est familier. Pour goûter pleinement<br />

le sel de la chose, ils doivent savoir ceci. Philosophe d’origine<br />

suédoise on ne peut plus sérieux et brillant, le professeur Nick<br />

Bostrom est l’intellectuel en chef <strong>du</strong> mouvement international<br />

qui se nomme « transhumaniste ». C’est lui qui en a rédigé la<br />

charte et les statuts. Les transhumanistes se donnent pour<br />

tâche d’accélérer le passage à l’étape prochaine de l’évolution<br />

biologique, laquelle verra cet être radicalement imparfait<br />

qu’est l’homme remplacé par une « post-humanité », grâce à<br />

la convergence entre les nanotechnologies, les biotechnologies,<br />

les technologies de l’information et les sciences<br />

cognitives. Le projet nanobiotechnologique part <strong>du</strong> constat<br />

que l’évolution est un piètre ingénieur, qui a fait son travail<br />

de conception plus ou moins au hasard, se reposant sur ce<br />

qui marchait à peu près pour échafauder de nouvelles constructions<br />

plus ou moins branlantes — bref, en bricolant.<br />

33


L’esprit humain, relayé par les technologies de l’information<br />

et de la computation qui le dépasseront bientôt en capacités<br />

d’intelligence et d’imagination, fera bien mieux, et arrivera à<br />

se transcender lui-même. Dans une perspective d’études<br />

culturelles comparées, je note combien il est fascinant de<br />

voir la science américaine, qui doit se battre de haute lutte<br />

pour chasser de l’enseignement public toute trace de créationnisme,<br />

y compris dans ses avatars les plus récents,<br />

comme l’intelligent design, retrouver par le biais <strong>du</strong> programme<br />

nanotechnologique la problématique <strong>du</strong> design,<br />

avec simplement désormais l’homme dans le rôle <strong>du</strong><br />

démiurge.<br />

7<br />

Écrit en collaboration<br />

avec Terry<br />

Grossman;<br />

Rodale, 2004.<br />

La cyber-post-humanité qui se prépare pourra accéder à l’immortalité<br />

lorsqu’on saura transférer le contenu informationnel<br />

<strong>du</strong> cerveau, « donc » l’esprit et la personnalité de chacun,<br />

dans des mémoires d’ordinateur. L’un des nombreux<br />

idéologues <strong>du</strong> programme nanotechnologique américain,<br />

Ray Kurzweil, a publié récemment un ouvrage édifiant, Fantastic<br />

Voyage, dont le sous-titre résume bien le propos : Live<br />

long enough to live forever (Vivez assez longtemps pour<br />

vivre à jamais) 7<br />

. Le projet consiste à se maintenir en vie<br />

assez longtemps pour atteindre une époque où les techniques<br />

d’«interfaçage» (sic) <strong>du</strong> vivant et de la machine nous<br />

permettront d’étendre à l’infini nos capacités physiques et<br />

mentales et, de fait, à vaincre la mort. Kurzweil ne cache pas<br />

sa philosophie: « Je tiens la maladie et la mort, quel que soit<br />

l’âge où elles se pro<strong>du</strong>isent, pour des calamités et des problèmes<br />

à résoudre. »<br />

8<br />

En compagnie<br />

de Mihail Roco.<br />

On aurait tort de sourire de ces divagations. Ce serait d’abord<br />

ignorer que les transhumanistes ont réussi à occuper d’éminentes<br />

positions de pouvoir dans l’establishment scientifique<br />

et militaro-in<strong>du</strong>striel états-unien. L’un de leurs principaux<br />

responsables, William S. Bainbridge, a la haute main 8<br />

sur<br />

l’« Initiative » américaine lancée par la National Science<br />

Foundation en matière de nanotechnologies, et, à ce titre,<br />

commande un budget fédéral de plus d’un milliard de dollars<br />

annuels. Mais c’est surtout que le délire apparent dissimule<br />

un très profond problème philosophique.<br />

Le tremblement de terre de Lisbonne <strong>du</strong> 1 er novembre 1755<br />

n’aura pas seulement détruit l’une des plus belles capitales<br />

culturelles de l’Europe. Il aura fait voler en éclats le système<br />

34


Dossier<br />

métaphysique qui, rendant compte de l’existence apparente<br />

<strong>du</strong> mal dans le monde, empêchait les hommes de trop<br />

désespérer de leur condition. C’est évidemment Dieu<br />

qu’il fallait tenter d’exonérer de la responsabilité d’avoir<br />

laissé ce mal au cœur même de Sa création. La mise en<br />

jugement, ou la justification de Dieu se dit en grec théodicée,<br />

et c’est sous ce nom qu’en 1710 le philosophe et<br />

mathématicien allemand Leibniz avait proposé sa solution à<br />

ce scandale théologique et philosophique : ce que nous<br />

appelons le mal n’est qu’un effet de perspective pro<strong>du</strong>it par<br />

notre finitude. Si nous pouvions occuper la position de Dieu,<br />

nous comprendrions que ce mal apparent n’en est pas un en<br />

vérité, car il contribue à la maximisation <strong>du</strong> bien général net.<br />

Après Lisbonne, il devint très difficile de se satisfaire d’une<br />

telle thèse. Par quoi fut-elle remplacée ? Les réactions au<br />

tsunami de Sumatra comme au cyclone de Louisiane l’illustrent<br />

clairement : c’est Rousseau qui l’a emporté. Rousseau<br />

aura simplement mis l’homme à la place de Dieu. Dorénavant,<br />

c’est l’homme qui doit être justifié, ou plutôt, puisqu’il<br />

n’y a plus que l’humanité face à elle-même, l’homme doit se<br />

justifier à ses propres yeux. Il est inévitable de nommer<br />

cette tâche impossible et déraisonnable : anthropodicée.<br />

Le premier scandale dont l’anthropodicée doit rendre compte,<br />

c’est précisément cette « catastrophe » qu’est la finitude de<br />

l’homme — en particulier le fait que l’homme soit mortel, mais<br />

aussi le fait qu’il soit né : la honte d’être né, c’est-à-dire d’avoir<br />

été jeté dans le monde sans y être pour quoi que ce soit, c’est<br />

la honte de ne pas s’être fait soi-même. Le remède nanobiotechnologique<br />

au scandale de la finitude est radical : mettons<br />

fin par nos techniques à la finitude. L’effet secondaire de ce<br />

remède, serait-il condamné à rester dans le monde des<br />

rêves (ou des cauchemars), est redoutable. Jusqu’ici, l’humanité<br />

avait trouvé un moyen à la fois simple et incroyablement<br />

subtil de se rapporter à sa propre finitude : en lui donnant sens.<br />

Le fait qu’une vie ait un commencement et une fin est précisément<br />

ce qui en fait une histoire : « la mort transforme toute<br />

vie en destin », etc. Mais comment peut-on donner sens à cela<br />

même que l’on ne cherche qu’à extirper ?<br />

Il est intéressant d’analyser ce que les promoteurs de la<br />

« convergence » des technologies avancées imaginent être<br />

l’état d’esprit de ceux qu’ils prennent pour leurs « ennemis<br />

», ou en tout cas leurs critiques. Une expression revient<br />

toujours pour désigner cet état d’esprit présumé : les êtres<br />

humains n’auraient pas le droit d’usurper des pouvoirs qui<br />

35


n’appartiennent qu’à Dieu : Playing God serait un jeu interdit.<br />

On ajoute souvent que ce tabou serait spécialement le<br />

fait <strong>du</strong> « judéo-christianisme ».<br />

9<br />

Henri Atlan, Les<br />

Etincelles de<br />

hasard. Tome 1:<br />

Connaissance<br />

spermatique,<br />

Paris, Seuil, 1999,<br />

p. 45.<br />

Je passe sur le fait que cette imputation méconnaît complètement<br />

tant la leçon talmudique que la théologie chrétienne.<br />

Elle les confond tout bonnement avec la conception que les<br />

Grecs avaient <strong>du</strong> sacré: les Dieux, jaloux des hommes coupables<br />

d’hybris (la démesure), leur dépêchent la déesse de<br />

la vengeance, Némésis. Mais la Bible représente au contraire<br />

l’homme comme co-créateur <strong>du</strong> monde. Comme l’écrit le<br />

biophysicien Henri Atlan, grand spécialiste <strong>du</strong> Talmud, analysant<br />

la littérature sur le Golem: « On n’[y] trouve, au moins<br />

au départ, contrairement à la légende de Faust, aucun jugement<br />

négatif sur le savoir et l’activité créatrice des hommes,<br />

« à l’image de Dieu ». Bien au contraire, c’est dans l’activité<br />

créatrice que l’homme atteint la plénitude de son humanité,<br />

dans une perspective d’imitatio Dei qui lui permet d’être<br />

associé à Dieu, en un processus de création continue et perfectible<br />

9 . Quant au christianisme, toute une série d’auteurs<br />

importants, de Max Weber à Louis Dumont, de Marcel<br />

Gauchet à René Girard, l’analysent comme « la religion de<br />

la fin de la religion » : ils le rendent responsable de la désacralisation<br />

<strong>du</strong> monde (le fameux « désenchantement »), et<br />

donc de l’élimination progressive de tout tabou, interdit ou<br />

limite. C’est d’ailleurs pourquoi les mêmes auteurs font <strong>du</strong><br />

christianisme la principale cause <strong>du</strong> développement scientifique<br />

et technique de l’Occident, car la science et la technique<br />

reposent précisément sur l’affranchissement par rapport<br />

à toute limite.<br />

C’est la science elle-même qui a pris le relais de cette désacralisation<br />

<strong>du</strong> monde opérée par les religions de la Bible, en<br />

dépouillant la nature de toute valeur prescriptive ou normative.<br />

Il est donc parfaitement vain de vouloir opposer la science et la<br />

tradition judéo-chrétienne sur ce point. Le kantisme a donné<br />

ses lettres de noblesse philosophiques à cette dévaluation de<br />

la nature en en faisant un monde sans intentions ni raisons,<br />

habité uniquement par des causes, et en le séparant radicalement<br />

<strong>du</strong> monde de la liberté, où les raisons d’agir tombent sous<br />

la juridiction de la loi morale.<br />

Où donc se situe le problème éthique, s’il y en a un ici ? Il<br />

n’est à l’évidence pas dans la transgression de je ne sais<br />

quel tabou ou limite garantie par le sacré, puisque l’évolution<br />

36


Dossier<br />

conjointe <strong>du</strong> religieux et de la science a privé de tout fondement<br />

le concept même de limite morale, et donc de transgression.<br />

Mais c’est précisément cela le problème. Car il n’y<br />

a pas de société humaine libre et autonome qui ne repose<br />

sur un principe d’autolimitation. Rousseau puis Kant ont<br />

défini la liberté ou l’autonomie comme l’obéissance à la loi<br />

que l’on se donne à soi-même. Pour leur donner une force<br />

suffisante, Rousseau voulait que les lois de la Cité aient la<br />

même extériorité par rapport aux hommes que les lois de la<br />

nature, alors même que ce sont les hommes qui font les<br />

premières et qu’ils le savent. Mais dans une société qui rêve<br />

de façonner et de fabriquer la nature selon ses désirs et ses<br />

besoins, c’est l’idée même d’une extériorité ou d’une altérité<br />

qui perd tout sens. La substitution <strong>du</strong> faire au donné<br />

participe de ce même processus. Traditionnellement, la<br />

nature était définie comme ce qui restait extérieur au<br />

monde humain, avec ses désirs, ses conflits, ses turpitudes<br />

diverses. Mais si la nature devient dans nos rêves intégralement<br />

ce que nous faisons d’elle, il est clair qu’il n’y a plus<br />

d’extérieur et que tout dans le monde reflétera tôt ou tard ce<br />

que des hommes ont fait ou n’ont pas fait, ont voulu ou bien<br />

négligé.<br />

> L’humilité face à la nature ou la leçon<br />

de Voltaire<br />

Si quelqu’un comprit après le tremblement de terre de Lisbonne<br />

que l’homme n’est pas en mesure de percer les mystères de la<br />

nature et que seule l’humilité est de mise face à ses déchaînements,<br />

ce fut Voltaire, dont je n’ai pas encore parlé. On répète<br />

trop souvent que le Poème sur le Désastre de Lisbonne est une<br />

réfutation de la « doctrine optimiste » formulée par Leibniz<br />

et mise en poème par Alexander Pope dans son Essay on<br />

Man, publié à Londres en 1734. Le sous-titre <strong>du</strong> poème de<br />

Voltaire : « Examen de cet axiome, Tout est bien », se réfère<br />

en effet à la conclusion de celui de Pope : « whatever is,<br />

is right ». Or, dans sa préface, Voltaire soutient au contraire<br />

qu’il « ne combat point l’illustre Pope, qu’il a toujours admiré<br />

et aimé : il pense comme lui sur presque tous les<br />

points. » Ce que Voltaire retient de Pope, c’est la critique<br />

que celui-ci fait de tous ces arrogants qui prétendent déchiffrer<br />

l’ordre <strong>du</strong> cosmos. Le Poème le dit admirablement :<br />

37


1<br />

0<br />

Poème sur le<br />

Désastre de<br />

Lisbonne, édition<br />

Beuchot des<br />

Œuvres de<br />

Voltaire, t. XII ;<br />

repris in Voltaire,<br />

Candide,<br />

Classiques de<br />

Poche, p. 190.<br />

11<br />

Ibid. p. 191.<br />

Leibniz ne m’apprend point par quels nœuds invisibles,<br />

Dans le mieux ordonné des univers possibles,<br />

Un désordre éternel, un chaos de malheurs,<br />

Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs,<br />

Ni pourquoi l’innocent, ainsi que le coupable,<br />

Subit également ce mal inévitable.<br />

Je ne conçois pas plus comment tout serait bien :<br />

Je suis comme un docteur ; hélas ! je ne sais rien. 10<br />

Et plus loin :<br />

Que peut donc de l’esprit la plus vaste éten<strong>du</strong>e ?<br />

Rien : le livre <strong>du</strong> sort se ferme à notre vue. 11<br />

« Le livre <strong>du</strong> sort se ferme à notre vue » : ce n’est pas par<br />

souci métaphysique que Voltaire assume notre finitude,<br />

accepte notre ignorance et regarde la cruelle contingence <strong>du</strong><br />

sort dans les yeux. C’est que toute autre option ne peut<br />

qu’étouffer la compassion :<br />

12<br />

Ibid., p. 186.<br />

13<br />

David Brooks,<br />

«A Time to<br />

Mourn», New<br />

York Times, 1 er<br />

janvier <strong>2005</strong>.<br />

Tranquilles spectateurs, intrépides esprits,<br />

De vos frères mourants contemplant les naufrages,<br />

Vous recherchez en paix les causes des orages :<br />

Mais <strong>du</strong> sort ennemi quand vous sentez les coups,<br />

Devenus plus humains, vous pleurez comme nous. 12<br />

Le tsunami de décembre 2004 a provoqué des réactions fort<br />

dissemblables en France et aux Etats-Unis. Autant la première<br />

s’est montrée rousseauiste, autant l’Amérique s’est<br />

montrée voltairienne ! Si l’on persiste à croire que Voltaire a<br />

détruit l’optimisme, quel paradoxe! Car quel peuple est plus<br />

optimiste que l’Amérique ? J’isole le commentaire de l’éditorialiste<br />

conservateur <strong>du</strong> New York Times, David Brooks,<br />

mais il résonne avec la tonalité générale de ce que l’on a pu<br />

lire ou entendre en Amérique au sujet <strong>du</strong> séisme de décembre<br />

2004 13 . Comme Voltaire, Brooks commence par rappeler<br />

qu’il fut un temps où les tremblements de terre s’expliquaient<br />

par la justice de Dieu infligeant aux pécheurs un<br />

juste châtiment. Comme Voltaire, il juge ce type de compteren<strong>du</strong><br />

« répugnant ». Cependant, il ajoute : au moins, dans<br />

ces récits, il y avait l’homme au centre de l’histoire ; au<br />

moins, il y avait un Dieu qui formait des plans au sujet de<br />

l’humanité. Aujourd’hui, constate-t-il, écoutant ce qui se dit<br />

38


Dossier<br />

autour de lui, l’impression est que « le sens de l’événement<br />

est qu’il n’a aucun sens », <strong>du</strong> moins qui nous soit accessible.<br />

Mais c’est précisément cela même qui permet la compassion<br />

authentique. David Brooks conclut son éditorial par<br />

ces mots :<br />

La générosité <strong>du</strong> monde a été sans conteste étonnante,<br />

mais nous usons parfois de la compassion comme d’un<br />

brouillard dont nous nous enveloppons pour ne pas voir<br />

l’abîme. Il y a quelque chose de malsain à transformer ce<br />

désastre en une histoire heureuse qui nous tient chaud au<br />

cœur en cette période de fêtes. Il y a quelque chose de malsain<br />

à en faire une histoire qui parle de nous, qui avons<br />

donné, beaucoup plus que d’eux, dont les vies ont été brisées.<br />

Et il est carrément malsain d’en faire le prétexte à de<br />

médiocres querelles politicardes, comme beaucoup s’y sont<br />

employés d’une façon qui provoque un haut-le-cœur.<br />

L’heure est à la peine que nous éprouvons en pensant aux<br />

morts et à tous ceux d’entre nous qui ne trouvons pas d’explication.<br />

Il y a de la grandeur et de la dignité dans cette attitude. De<br />

l’optimisme, certainement pas, mais <strong>du</strong> pessimisme, pas<br />

davantage : peut-être les prolégomènes à une éthique de la<br />

finitude. Dire, comme les « Médecins <strong>du</strong> monde » dans leur<br />

présentation, que l’interprétation voltairienne de la catastrophe<br />

naturelle ré<strong>du</strong>it à néant le rôle des ONG humanitaires, apparaît<br />

à la lumière de cette analyse comme hautement paradoxal.<br />

C’est en effet Voltaire qui insiste sur la compassion, et qui<br />

montre son incompatibilité avec une démarche qui ferait de<br />

toute catastrophe naturelle une catastrophe politique. Les<br />

ONG humanitaires sont-elles prêtes à renoncer à fonder leur<br />

action sur le souci compassionnel pour les victimes ?<br />

> Permanence <strong>du</strong> mal<br />

Que les réactions au tsunami de décembre 2004 aient repro<strong>du</strong>it<br />

presque fidèlement l’état de la discussion entre les leibniziens,<br />

Voltaire et Rousseau après le tremblement de terre<br />

de Lisbonne de 1755, m’a beaucoup choqué. Tout s’est<br />

passé comme si, en 250 ans, nous n’avions rien appris au<br />

sujet <strong>du</strong> mal. Or les horreurs morales <strong>du</strong> vingtième siècle<br />

auraient dû nous ouvrir les yeux sur une propriété essentielle<br />

des formes modernes <strong>du</strong> mal.<br />

39


14<br />

Eichmann in<br />

Jerusalem. A<br />

Report on the<br />

Banality of Evil<br />

2ème édition<br />

(1965), Penguin,<br />

1994.<br />

15<br />

Hiroshima ist<br />

überall (Hiroshima<br />

est partout),<br />

Munich, 1982.<br />

16<br />

Hannah Arendt,<br />

The Human<br />

Condition, The<br />

University of<br />

Chicago Press,<br />

1958; trad. fr.,<br />

Condition de<br />

l’homme<br />

moderne,<br />

Calmann-Lévy,<br />

1961, p. 9-10.<br />

Je souligne.<br />

Dans ma Petite métaphysique des tsunamis, je reviens sur<br />

l’interprétation que Hannah Arendt a donnée d’Auschwitz 14<br />

et celle que Günther Anders a donnée d’Hiroshima 15 . Arendt,<br />

Anders et Hans Jonas, trois philosophes juifs allemands qui<br />

furent les élèves de Heidegger, nous ont livré des réflexions<br />

bouleversantes et controversées sur ce que Kant appelait le<br />

mal radical. Je ne peux résumer ici des analyses extrêmement<br />

subtiles et le plus souvent mal comprises. Je me limiterai<br />

à ceci. Avec Rousseau et surtout Kant, s’est mise en<br />

place une séparation radicale entre le monde de la nature,<br />

sans intentions ni raisons, habité uniquement par des causes,<br />

et le monde de la liberté, où les raisons d’agir tombent<br />

sous la juridiction de la loi morale. C’est ce cloisonnement<br />

qui vole à son tour en éclats avec les horreurs morales qu’a<br />

pro<strong>du</strong>ites le siècle passé. Lorsque certains seuils de monstruosité<br />

sont dépassés, les catégories morales qui nous servent<br />

à juger le monde tombent en désuétude. Il semble<br />

alors qu’on ne puisse rendre compte <strong>du</strong> mal qu’en des termes<br />

qui évoquent une atteinte irréparable à l’ordre naturel<br />

<strong>du</strong> monde. Je montre dans mon livre que ce n’est pas par<br />

hasard que le terme qui a finalement été retenu pour dire<br />

l’extermination des juifs d’Europe, « Shoah », désigne une<br />

catastrophe exclusivement naturelle; ni que les survivants<br />

des massacres nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki se<br />

réfèrent à la catastrophe en utilisant le mot japonais de...<br />

tsunami.<br />

Arendt et Anders, à eux deux, auront mis en évidence la structure<br />

<strong>du</strong> mal moderne. Le scandale, qui n’a pas fini de bouleverser<br />

les catégories qui nous servent encore à juger le<br />

monde, c’est qu’un mal immense puisse être aujourd’hui<br />

causé par une absence complète de malignité; qu’une<br />

responsabilité monstrueuse puisse aller de pair avec une<br />

absence totale d’intentions mauvaises. Trois ans avant le procès<br />

Eichmann, Arendt écrivait dans sa Condition de l’homme<br />

moderne : « Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé<br />

d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons<br />

plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et<br />

d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables<br />

de faire. […] S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne<br />

de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon,<br />

nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant<br />

de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures<br />

écervelées à la merci de tous les engins techniquement<br />

possibles, si meurtriers soient-ils. 16 »<br />

40


Dossier<br />

Quant à Günther Anders, de retour d’Hiroshima, il écrivait en<br />

1958 : « Le caractère invraisemblable de la situation est tout<br />

bonnement à couper le souffle. A l’instant même où le<br />

monde devient apocalyptique, et ce par notre faute, il offre<br />

l’image… d’un paradis habité par des meurtriers sans<br />

méchanceté et par des victimes sans haine. Nulle part il<br />

n’est trace de méchanceté, il n’y a que des décombres. » Et<br />

Anders d’annoncer : « La guerre par télémeurtre qui vient<br />

sera la guerre la plus dénuée de haine qui ait jamais existé<br />

dans l’histoire. […] cette absence de haine sera l’absence de<br />

haine la plus inhumaine qui ait jamais existé ; absence de<br />

haine et absence de scrupule ne feront plus qu’un. »<br />

Nous contemplons un chassé-croisé étonnant. Avec<br />

Rousseau, le mal est entièrement moral, c’est notre affaire.<br />

Avec Hannah Arendt et Günther Anders, le mal est comme<br />

une sur-nature, il nous transcende. Il nous faut sortir de ce<br />

jeu de bascule.<br />

L’époque que nous vivons est vraiment fascinante: l’humanité<br />

est en train de prendre conscience d’elle-même au<br />

moment même où elle comprend que sa survie est en danger.<br />

Arendt et Anders ont raison : la catastrophe majeure qui<br />

barre notre horizon sera moins le résultat de la malignité des<br />

hommes ou de leur bêtise que de leur courte vue. Si elle se<br />

présente comme quelque chose qui nous dépasse et que<br />

nous refusons de voir, ce n’est pas qu’elle est une fatalité ;<br />

c’est qu’une multitude de décisions de tous ordres, caractérisées<br />

davantage par la myopie que par la malice ou l’égoïsme,<br />

se composent en un tout qui les surplombe, selon un mécanisme<br />

d’autotranscendance. La voilà, la synthèse-dépassement<br />

de Rousseau et d’Arendt : nous sommes la source <strong>du</strong> mal,<br />

mais celui-ci nous transcende.<br />

> La tentation de l’orgueil<br />

Au lendemain de l’explosion des bombes atomiques sur<br />

Hiroshima et Nagasaki, Robert Oppenheimer eut ce mot :<br />

« Nous, physiciens, avons connu le péché. » On comprit que<br />

le responsable <strong>du</strong> projet Manhattan se reconnaissait coupable<br />

d’avoir causé des centaines de milliers de morts et d’irradiés.<br />

Ce qu’il voulait dire était beaucoup plus profond,<br />

comme il s’en expliqua des années plus tard. « Je voulais<br />

dire, commenta-t-il en substance, que nous physiciens<br />

avons connu le péché d’orgueil. Dotant l’humanité d’une<br />

41


puissance inouïe, nous lui avons permis de se prétendre l’arbitre<br />

<strong>du</strong> bien et <strong>du</strong> mal. Cela, ce n’est pas de notre ressort. »<br />

17<br />

Avec une prescience<br />

extraordinaire,<br />

Hannah<br />

Arendt analysait<br />

dès 1958 cette<br />

mutation de l’action<br />

dans son<br />

ouvrage majeur<br />

The Human<br />

Condition, op.cit.,<br />

p.40<br />

Je crois que la principale menace qui pèse aujourd’hui sur<br />

l’avenir de l’humanité est la tentation de l’orgueil. Nous savons<br />

en gros à quoi ressembleront les catastrophes futures.<br />

Réchauffement climatique, destruction de l’environnement,<br />

technologies échappant à la maîtrise de leurs concepteurs, utilisation<br />

terroriste ou étatique d’armes de destruction massive,<br />

conflits mondiaux provoqués par la panique qui s’emparera des<br />

peuples de la Terre lorsqu’ils prendront enfin conscience qu’on<br />

n’exploite pas impunément celle-ci de façon <strong>du</strong>rable : peu<br />

importe au philosophe la forme particulière que ces catastrophes<br />

prendront, puisqu’elles procèdent d’une même source. De tout<br />

temps, les hommes ont dû apprendre à vivre avec les résultats<br />

inatten<strong>du</strong>s de leurs actions, qui se retournaient contre eux<br />

comme si c’étaient des puissances étrangères. De cette expérience<br />

primordiale de l’autonomisation de l’action par rapport aux<br />

intentions des acteurs sont probablement nés le sacré, la<br />

tragédie, la religion et la politique — autant de dispositifs<br />

symboliques et réels susceptibles de maintenir dans des<br />

limites cette capacité hautement redoutable que les hommes<br />

possèdent de déclencher dans le réseau des affaires<br />

humaines des processus irréversibles et qui n’ont pas de fin.<br />

Le fait totalement inédit qui caractérise nos sociétés fondées<br />

sur la science et la technique est que nous sommes<br />

désormais capables de déclencher de tels processus dans<br />

et sur la nature elle-même 17 . Les sécheresses, cyclones et<br />

autres tsunamis de demain, ou tout simplement le temps<br />

qu’il fera, ce temps qui depuis toujours sert de métonymie<br />

à la nature, seront les pro<strong>du</strong>its de nos actions. Nous ne les<br />

aurons pas faits, au sens de fabriqués, car l’activité de fabrication<br />

(poiesis pour les Grecs), contrairement à l’action<br />

(praxis), a non seulement un commencement mais aussi<br />

une fin, dans les deux sens <strong>du</strong> terme : but et terminaison. Ils<br />

seront les pro<strong>du</strong>its inatten<strong>du</strong>s des processus irréversibles<br />

que nous aurons déclenchés, le plus souvent sans le vouloir<br />

ni le savoir.<br />

La présomption fatale, c’est de croire que la technique, qui<br />

a mis à mal le sacré, le théâtre et la démocratie, pourra jouer<br />

le rôle que ceux-ci avaient lorsque la capacité d’agir ne portait<br />

que sur les relations humaines. Croire cela, c’est rester<br />

prisonnier d’une conception de la technique qui voit en celle-<br />

42


Dossier<br />

ci une activité rationnelle, soumise à la logique instrumentale,<br />

au calcul des moyens et des fins. Mais la technique est<br />

précisément aujourd’hui cette capacité de déclencher des<br />

processus sans retour. Elle relève beaucoup plus de l’action<br />

que de la fabrication. S’abandonner à l’optimisme scientiste<br />

qui compte uniquement sur la technique pour nous sortir<br />

des impasses où nous a mis la technique, c’est courir le<br />

risque d’engendrer des monstres qui nous dévoreront.<br />

L’aide humanitaire constitue une forme de technique particulière,<br />

et, si je comprends bien, elle envisage aujourd’hui<br />

de devenir une technique politique. Il ne faudrait pas qu’ellemême,<br />

ce faisant, cède à la tentation de l’orgueil.<br />

L’auteur<br />

Jean-Pierre Dupuy est professeur de philosophie sociale et<br />

politique à l’Ecole polytechnique et à l’université Stanford. Il<br />

est également membre de l’Académie des technologies et<br />

siège au Conseil général des Mines. Il est l’auteur de Pour<br />

un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002, Avions-nous oublié le<br />

mal ? Penser la politique après le 11 Septembre, Bayard,<br />

2002, et Petite métaphysique des tsunamis, Seuil, <strong>2005</strong>.<br />

43


Pour une action humanitaire<br />

aux effets <strong>du</strong>rables<br />

> Par Jean-François Mattéi<br />

1<br />

Six mois après la<br />

catastrophe, le<br />

sociologue Alain<br />

Mercier indique<br />

que le tsunami<br />

est inscrit sur une<br />

échelle événementielle<br />

où figurent<br />

Hiroshima et<br />

le 11 septembre<br />

2001.<br />

Le 26 décembre 2004, les vagues <strong>du</strong><br />

tsunami ravagent les littoraux d’Asie<br />

et font disparaître à jamais plus de<br />

200 000 personnes, enfants et a<strong>du</strong>ltes.<br />

Une contre-vague planétaire de<br />

générosité s’élève aussitôt pour secourir les<br />

victimes et exorciser ces images de cauchemar<br />

qui inondent nos écrans. Une formidable mobilisation<br />

humanitaire commence. Près d’un an<br />

plus tard, elle est loin d’être achevée. Cette tragédie<br />

a marqué les imaginations 1 . Elle constitue<br />

aussi, à mon sens, la pierre de touche de ce que<br />

l’on appelle l’action humanitaire aujourd’hui.<br />

> Entre urgence et reconstruction<br />

Début janvier <strong>2005</strong>, moins de trois semaines après la catastrophe,<br />

Médecins sans frontières (MSF) suspendait son appel<br />

à dons et prévoyait déjà des réaffectations d’une part des sommes<br />

reçues vers d’autres causes jugées plus prioritaires. À<br />

contre-courant de la vague de générosité, cette décision unilatérale<br />

a engendré une certaine confusion auprès <strong>du</strong> grand<br />

public et malmené d’autres associations qui n’en partageaient<br />

pas le sens.<br />

L’annonce était sérieuse. MSF s’est imposé depuis 30 ans<br />

comme un opérateur humanitaire de référence, dont l’efficacité<br />

et l’expertise ne sont plus à démontrer. Aussi, cette décision,<br />

largement reprise dans la presse, prit un tour polémique prévisible.<br />

44


Dossier<br />

La vérité, c’est que MSF avait raison pour ce qui relève de<br />

l’urgence. Le tsunami a provoqué beaucoup plus de morts que<br />

de blessés, si bien que, très vite, les humanitaires sont entrés<br />

dans la phase de post-urgence, domaine dans lequel nombre<br />

d’associations humanitaires sont impliquées de longue date,<br />

MSF inclus. Au regard des sommes en jeu, l’urgence et la<br />

posturgence absorbent en effet des volumes relativement<br />

limités, ce qui pourrait accréditer la thèse défen<strong>du</strong>e unilatéralement<br />

par MSF.<br />

En revanche, cette association considère que la reconstruction<br />

ne relève pas de l’humanitaire mais de la responsabilité des<br />

États. C’est sur ce point que nous divergeons. Sans nier, bien<br />

sûr, les compétences spécifiques des États et des organisations<br />

humanitaires, notre position est différente. Nous considérons<br />

que lorsque la générosité fait se tendre des mains pour<br />

donner, il ne faut pas les repousser mais les saisir. C’est la<br />

seule façon qu’ont certains de se sentir impliqués dans un malheur<br />

qui les touche. On ne refuse jamais une bonne volonté<br />

sans prendre le risque de la décourager et la con<strong>du</strong>ire au<br />

repliement déçu. En revanche, accepter la générosité oblige<br />

au regard de celui qui donne. Il faut donner une signification à<br />

cette relation en rendant intelligible nos choix et nos engagements.<br />

Or, je considère justement que la reconstruction des<br />

personnes passe aussi par la reconstruction de leur environnement<br />

nécessaire pour reprendre pied dans la vie.<br />

Cette controverse n’est pas anodine. A travers elle, c’est le<br />

sens même que nous assignons à l’action humanitaire qui est<br />

en jeu.<br />

> Les conquêtes <strong>du</strong> sans-frontiérisme<br />

L’humanitaire est devenu une référence dans l’esprit <strong>du</strong><br />

public, qui l’assimile davantage à la seule action d’urgence.<br />

Plus encore, à l’urgence médicale. La passion de l’humanitaire<br />

se résumerait à la passion <strong>du</strong> secours, de sauver des<br />

vies, là-bas et maintenant. Cette vision a ses défenseurs opiniâtres<br />

et elle s’est imposée, <strong>du</strong> moins en France, comme une<br />

forme d’évidence.<br />

Cela n’a pas toujours été ainsi. L’humanitaire, il y a deux siècles,<br />

désignait les idéalistes et les penseurs qui « visaient le<br />

bien de l’humanité ». Comment est-on passé <strong>du</strong> « bien de l’humanité<br />

» à l’urgence ? Le tournant s’est opéré dans les années<br />

1970-1980, avec la percée <strong>du</strong> mouvement sans-frontiériste. Sa<br />

45


montée en puissance, portée par la figure devenue emblématique<br />

des French doctors, s’est construite d’emblée en privilégiant<br />

le témoignage, l’éveil de la conscience planétaire contre<br />

les massacreurs et les fauteurs de troubles que comptaient<br />

alors la scène internationale. Une position qui bousculait le<br />

principe de neutralité jusque là incarné par un opérateur traditionnel<br />

comme la Croix-Rouge.<br />

Seconde étape, la charge con<strong>du</strong>ite contre le tiers-mondisme<br />

en général, les associations de développement en particulier,<br />

jugées trop proches de dictatures tropicales et de régimes<br />

socialistes condamnés par l’Histoire. Du même coup, c’est<br />

l’idée même d’action menée dans la <strong>du</strong>rée qui était évacuée<br />

de la sphère humanitaire pour ne concevoir celle-ci qu’à l’aune<br />

de la seule urgence. Le concept d’ingérence humanitaire, qui<br />

prend son essor à la fin des années 1980 et s’installe au cœur<br />

des débats au début des années 1990, relaie ce principe d’un<br />

humanitaire ré<strong>du</strong>it à un samu international au nom de l’intérêt<br />

supérieur des victimes.<br />

Aujourd’hui, dans le monde globalisé qui est le nôtre, il ne sera<br />

plus possible de massacrer en paix, de bafouer les droits les<br />

plus élémentaires. Telle est la grande conquête des acteurs<br />

humanitaires qui se sont affirmés sur la scène internationale<br />

ces dernières décennies. Dans le même temps, la cause<br />

humanitaire est devenue un fait de civilisation. Elle s’est imposée<br />

comme une nécessité spontanée face à toute situation de<br />

crise, même si sa promotion n’est pas allée sans ambiguïtés.<br />

Débordant les acteurs traditionnels comme la Croix-Rouge ou<br />

les nouvelles ONG, le recours à l’humanitaire s’est insinué<br />

dans les rouages des grandes instances de décision internationales<br />

— États, armées, agences intergouvernementales,<br />

instances européennes… — qui l’ont adopté comme un nouveau<br />

levier d’action.<br />

Les conquêtes de l’humanitaire sont réelles, mais loin d’être<br />

achevées en l’état. Trop de limites et nombre d’apories la guettent<br />

si elle reste crispée sur le ressort exclusif qui l’a promue :<br />

l’urgence.<br />

> Les impasses de la seule urgence<br />

Depuis Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge et de l’humanitaire<br />

moderne jusqu’au tsunami, l’action humanitaire est<br />

née d’une exigence dictée par l’urgence face à l’abomination.<br />

Cette culture de l’immédiateté, de la spontanéité, s’est universalisée,<br />

<strong>du</strong> simple particulier au secrétaire général de<br />

46


Dossier<br />

l’ONU. Le monde ne peut que s’en porter mieux. L’urgence,<br />

c’est la sensibilité à l’inacceptable transformée en actes. Face<br />

aux désastres, au cœur des conflits, parmi les réprouvés de<br />

notre modernité, c’est le devoir de secourir toute vie menacée<br />

qui a permis de sauver sans doute des millions de vies en un siècle,<br />

grâce au dévouement de milliers de volontaires anonymes<br />

répartis aux quatre coins <strong>du</strong> monde.<br />

Mais l’urgence posée comme un absolu, un horizon indépassable<br />

de l’humanitaire porte en germe des ambiguïtés qui<br />

peuvent, à terme, la desservir. En effet, les dilemmes de<br />

l’urgence sur le terrain sont connus, analysés depuis des<br />

années 2 , démontrant que la pureté apparente <strong>du</strong> secours<br />

peut s’avérer dangereuse si on n’y prend garde.<br />

Le fond de la critique porte cependant ailleurs. Il pointe <strong>du</strong><br />

doigt une mécanique qui parfois ressemble moins à une entreprise<br />

de sauvetage à grande échelle qu’à un éternel recommencement.<br />

Si elle est parfaitement intégrée et acceptée par<br />

les urgentistes de l’aide, cette sensation de retour à la case<br />

départ provient aussi d’une caractéristique consubstantielle de<br />

la logique de secours : son objet est de traiter les symptômes<br />

des crises, et non les causes. C’est patent lors de catastrophes,<br />

comme le souligne avec justesse l’économiste britannique <strong>du</strong><br />

développement Mary B. Anderson : « L’aide d’urgence néglige<br />

habituellement les causes qui l’ont ren<strong>du</strong>e nécessaire. Les<br />

agents de secours s’efforcent souvent de “ rétablir la normalité<br />

”. Or ce sont précisément ces conditions de “ normalité ”<br />

qui ont provoqué la situation d’urgence. » 3 En un mot, à ne voir<br />

que les corps, on occulte à tort le terreau des vulnérabilités qui<br />

conditionnent l’intervention.<br />

On retrouve ce schéma dans notre conception de l’urgence<br />

médicale en France. Les secours médicalisés, et au-delà la<br />

médecine elle-même, réservent indifféremment à un sans-abri<br />

ou à une personne âgée isolée le même traitement « technique<br />

», sans être en mesure d’intervenir sur les causes de<br />

maladies qui bien souvent relèvent autant d’un malaise<br />

psychosocial que d’un dysfonctionnement physique.<br />

Un autre germe de corruption inscrit dans le « code génétique<br />

» de l’urgence est la logique d’assistanat qu’elle véhicule.<br />

Figé dans l’instant court, l’urgence se résume à l’impératif<br />

d’agir, de soigner coûte que coûte, d’administrer des remèdes<br />

à un mal bien identifié, sans solliciter une quelconque<br />

participation <strong>du</strong> bénéficiaire dans la relation d’aide. D’où un<br />

processus déviant qui con<strong>du</strong>it les bénéficiaires à considérer<br />

l’aide extérieure comme un droit, voire comme un dû. L’en-<br />

2<br />

Jean-Christophe<br />

Rufin, Le piège<br />

humanitaire, éd.<br />

J.-C. Lattès,<br />

1986. Rony<br />

Brauman, <strong>Humanitaire</strong><br />

: le dilemme,<br />

Textuel,<br />

1996.<br />

3<br />

Jonathan Moore<br />

(dir.), Les Choix<br />

difficiles – Les<br />

dilemmes moraux<br />

de l’humanitaire,<br />

Gallimard, 1999.<br />

47


4<br />

Myriam Revault<br />

d’Allonnes, Le<br />

dépérissement de<br />

la politique.<br />

Généalogie d’un<br />

lieu commun,<br />

Aubier-Flammarion,<br />

1999.<br />

5<br />

Les Choix difficiles,<br />

op. cit.<br />

jeu est plus important qu’il n’y paraît puisqu’il revient à questionner<br />

l’action d’urgence quant à ses effets collatéraux. Et<br />

ceux-ci peuvent se tra<strong>du</strong>ire par une altération de la dignité. Il<br />

n’est pas rare, par exemple, dans le cadre des dispositifs d’urgence<br />

sociale, de voir un sans-abri s’emporter parce qu’il n’a<br />

pas vu le Samu social la veille, ou en raison de conditions d’hébergement<br />

jugées déplorables… Un psychanalyste comme<br />

Miguel Benasayag va même plus loin en affirmant : « L’urgence<br />

sociale [ré<strong>du</strong>isant] les personnes exclues à leur corps leur<br />

dénigre tout droit à la dignité humaine ». Complexe, ce problème<br />

n’appelle pas de solution simple mais mérite, à mon<br />

sens, de lui accorder un espace de réflexion.<br />

Dans le même registre, la sociologue Myriam Revault d’Allonnes<br />

écrit : « Une humanité qui n’a d’autre appartenance qu’à<br />

la “ nature humaine ” est une humanité déshumanisée 4 . »<br />

L’urgence est ainsi faite que, souvent, elle ne perçoit son<br />

engagement qu’au prisme <strong>du</strong> corps à sauver sans délai,<br />

dans un environnement sociopolitique hostile ou pour le<br />

moins difficile. Pris dans l’élan impérieux d’agir, l’humanitaire<br />

d’urgence a trop tendance à ne voir que la victime,<br />

oubliant parfois l’humain dans sa globalité, ses besoins,<br />

ses capacités, ses aspirations, ses projets ou encore —<br />

pourquoi pas ? — ses rêves. Ou, comme le titre Mary A.<br />

Anderson dans un article 5 : « Aujourd’hui, vous me sauvez la<br />

vie, mais pour quel avenir ? »<br />

L’urgence s’est instituée comme le temps de référence de<br />

nos sociétés, le métronome d’un temps qui s’accélère. Mon<br />

propos sur l’humanitaire d’urgence n’a rien de polémique. Il<br />

vise pour l’essentiel à dire ceci : malgré son prestige et ses<br />

innombrables lettres de noblesses, et en dépit de son absolue<br />

nécessité en situation de crise ou de désastre, l’action<br />

urgence n’a pas et ne saurait avoir le monopole de l’humanitaire<br />

légitime.<br />

> Quel sens à l’action humanitaire ?<br />

6<br />

Encyclopaedia<br />

Universalis, 1993.<br />

Cette question sempiternelle vaut, une fois encore, d’être<br />

posée. Pas seulement parce qu’elle suscite autant de réponses<br />

définitives que ce champ d’action compte d’opérateurs<br />

différents. Mais aussi parce que le débat qui a rebondi lors <strong>du</strong><br />

tsunami, entre urgence et <strong>du</strong>rée, mérite d’être ici clarifié.<br />

À la source de l’humanitaire gît un socle moral, que Rony Brauman<br />

résume d’une phrase tirée de Levinas : « Ne pas laisser<br />

48


Dossier<br />

autrui seul, fût-ce en face de l’inexorable 6 ». Et de poursuivre<br />

par une définition évocatrice : « L’action humanitaire vise à préserver<br />

la vie dans le respect de la dignité, à restaurer l’homme<br />

dans ses capacités de choix. Elle est mise en œuvre pacifiquement<br />

et sans discrimination par des organismes indépendants,<br />

impartiaux (j’ajouterais ici « neutres »), dans le contexte<br />

d’une crise, c’est-à-dire de la rupture d’un équilibre antérieur<br />

7 ».<br />

La mission de protection est en effet essentielle. Celle de<br />

« restauration », de « réparation » aussi. Mais peut-on concevoir<br />

cette dernière dans la seule urgence, qui constitue à bien<br />

des égards un véritable « carcan de l’instant court » ? Cette<br />

notion n’appelle-t-elle pas celle, voisine, de reconstruction ? Il<br />

faut aider à reconstruire les personnes, et donc leur rendre la<br />

vie « possible » parce que digne. Telle est ma conviction. Telle est<br />

la signification de ce que j’appelle l’action humanitaire <strong>du</strong>rable.<br />

L’expression peut surprendre, mais je n’en ai pas trouvé d’autres.<br />

D’emblée, c’est naturellement le concept omniprésent de<br />

« développement <strong>du</strong>rable » 8 qui m’est apparu pour qualifier à la<br />

fois le temps nécessaire et la finalité des programmes en cours<br />

de lancement dans les pays sinistrés. Trop globale, s’adressant<br />

aux États et aux populations, combinant développement économique<br />

et préoccupations écologiques, l’idée de développement<br />

<strong>du</strong>rable ne révélait pas dans toute sa force combien,<br />

pour les acteurs de la solidarité, l’humain se pose comme<br />

une fin en soi.<br />

Ce concept répond surtout à la volonté de ne pas — de ne plus<br />

— ré<strong>du</strong>ire l’humanitaire à la seule mission d’urgence. Lorsqu’on<br />

sauve quelqu’un de la noyade, ce n’est pas pour l’abandonner<br />

sur la berge. On cherche à le relever, à l’écouter, à lui<br />

remettre le pied à l’étrier… L’action humanitaire ne prend sa<br />

réelle dimension que dans une perspective plus large qui<br />

consiste à donner à chaque vie menacée toutes les chances<br />

de se perpétuer dans la <strong>du</strong>rée. Toute personne aidée ne doit<br />

pas l’être uniquement au motif d’un besoin spécifique immédiat<br />

(blessure, maladie, indigence…), mais au regard de déterminants<br />

qui la rendent universelles : la vie, la souffrance, la<br />

joie, l’amour, l’aspiration au bonheur.<br />

En cela, l’action humanitaire n’est véritablement elle-même<br />

que lorsqu’elle consiste à créer les conditions d’un équilibre<br />

personnel retrouvé. Elle ne remplit pleinement son office que<br />

lorsqu’elle permet à chaque bénéficiaire de se relancer, d’être<br />

en mesure de « vivre sa vie ». Elle ne se réalise vraiment que<br />

lorsqu’elle permet à chaque personne d’avoir au moins un toit,<br />

7<br />

Ibid.<br />

8<br />

Tra<strong>du</strong>it de<br />

l’anglais<br />

« sustainable »,<br />

qui revêt la<br />

double<br />

signification de<br />

« inscrit dans la<br />

<strong>du</strong>rée » et<br />

« viable » en<br />

termes de<br />

respect des<br />

grands<br />

équilibres<br />

environnementaux.<br />

49


une instruction, un accès aux soins, une activité pro<strong>du</strong>ctrice de<br />

revenus suffisants pour satisfaire les besoins d’une famille.<br />

Elle ne donne sa mesure qu’en prolongeant le combat pour la<br />

survie par un engagement pour la vie.<br />

Qu’on ne se méprenne pas sur l’idée de <strong>du</strong>rabilité. Il ne s’agit<br />

pas de militer pour une assistance humanitaire conçue pour<br />

s’institutionnaliser. Au contraire ! Sa vocation est naturellement<br />

de se dissoudre, une fois les objectifs atteints. Dès que<br />

possible. A la différence <strong>du</strong> concept cousin de développement<br />

<strong>du</strong>rable, l’humanitaire ne doit être <strong>du</strong>rable que dans les effets<br />

recherchés. Une <strong>du</strong>rabilité qui se mesure à l’aune de critères<br />

de capacités de choix restaurées, d’autonomie retrouvée, de<br />

projets et d’espoirs (r)éveillés.<br />

En un mot, l’action humanitaire <strong>du</strong>rable dépasse, tout en l’intégrant,<br />

la seule urgence pour con<strong>du</strong>ire le combat contre ce<br />

qui avilit, conjurer les facteurs qui fragilisent, permettre à<br />

chaque enfant, chaque a<strong>du</strong>lte, d’avoir la vie devant soi.<br />

> Réhumaniser l’humanitaire<br />

L’humanitaire <strong>du</strong>rable n’est pas une idée neuve, créée ex-nihilo.<br />

Tout spécialiste, connaisseur et vieux routard de l’humanitaire l’a<br />

noté : elle ne fait que reprendre, articuler, conceptualiser des<br />

pratiques qui préexistent, parfois depuis fort longtemps,<br />

sans vraiment avoir fait l’objet d’une unité de vue.<br />

La prise en charge de malades <strong>du</strong> sida en Afrique, les programmes<br />

d’assainissement en eau dans les pays <strong>du</strong> Sud, les<br />

actions pour les enfants des rues ou les femmes battues, l’aide<br />

dans la <strong>du</strong>rée auprès des personnes sinistrées de l’ouragan<br />

Mitch, des victimes de séismes ou des familles frappées par<br />

les inondations <strong>du</strong> Gard, la lutte contre l’illettrisme ou le<br />

réconfort pour les sans-abri… Autant d’engagements qui, malgré<br />

la diversité des pratiques, illustrent un unique élan pour<br />

ré<strong>du</strong>ire les vulnérabilités dans tous les continents. Autant<br />

d’exemples qui démontrent que cette action humanitaire aux<br />

effets <strong>du</strong>rables désigne des pratiques courantes, des démarches<br />

intégrées dans les programmes et dans les faits. Et pour<br />

cause, elle relève <strong>du</strong> simple bon sens !<br />

Bon sens, lorsque nous postulons que chaque être, sur la<br />

planète, revendique spontanément, en plus de son droit<br />

absolu à la vie, un droit légitime à un toit, à la santé, à<br />

l’instruction, au travail. Il n’est nulle raison de penser que<br />

les besoins primordiaux d’un rescapé sri-lankais diffèrent<br />

50


Dossier<br />

radicalement de ceux d’une personne sinistrée dans le<br />

Gard.<br />

Bon sens, lorsque nous postulons que l’humanitaire consiste<br />

d’abord en une compétence de l’humain, dans ses doutes et<br />

ses espoirs, ses projets et ses renoncements. Et il faut être né<br />

trop cartésien pour scinder l’urgence et le <strong>du</strong>rable dans les<br />

modalités de l’aide. L’ONG britannique Oxfam ne s’embarrasse<br />

pas de ce type de controverse, mêlant assistance d’urgence<br />

et action humanitaire <strong>du</strong>rable 9 dans une même vision pragmatique<br />

selon les besoins et les réalités <strong>du</strong> terrain.<br />

S’il fallait trouver un point commun entre les actions qui relèvent<br />

d’une dynamique humanitaire <strong>du</strong>rable, je dirais que, dans<br />

leur diversité, elles tra<strong>du</strong>isent toutes un même combat contre<br />

la discrimination et l’intolérance. De même qu’elles témoignent<br />

de l’importance originelle <strong>du</strong> lien humain noué et<br />

nourri ; <strong>du</strong> lien qui grandit aussi bien la personne aidée<br />

que la personne « aidante ». Un lien mal scellé, et c’est le<br />

socle même de l’humanitaire qui vacille, sa vocation <strong>du</strong>rable<br />

qui est compromise. L’humanitaire, d’une certaine<br />

façon, c’est d’abord l’art de créer <strong>du</strong> lien, l’art de relier au<br />

nom <strong>du</strong> souci de l’autre. Un art toujours perfectible, toujours<br />

nécessaire. Si l’humanitaire a un sens, c’est certainement<br />

celui-là.<br />

Cette vision de l’humanitaire se veut ample, ouverte, pragmatique.<br />

L’énergie qu’elle demande va de pair avec la modestie<br />

qu’elle exige. Parce que la tâche est immense, au-delà de la<br />

portée d’un acteur isolé et préten<strong>du</strong> omnipotent. La rupture<br />

d’équilibre dont parle Rony Brauman ne peut se limiter aux<br />

seules guerres et catastrophes. Elle donne son sens à l’humanitaire<br />

en ce qu’elle embrasse un champ bien plus large, un<br />

défi plus universel à relever : celui des pauvretés, lointaines ou<br />

à nos portes.<br />

Le temps est venu, selon moi, de renouer avec l’idéal originel de<br />

l’humanitaire, lorsque ce mot exprimait la volonté d’améliorer les<br />

conditions de vie des hommes. Comment ne pas s’étonner en<br />

constatant que d’un côté l’humanitaire est devenu un cadre de<br />

référence globalisé dans les relations internationales et plébiscité<br />

par le grand public, alors que de l’autre il se ré<strong>du</strong>it le plus souvent<br />

à des préoccupations techniques, logistiques, managériales,<br />

financières… Certes, il est <strong>du</strong> devoir des acteurs humanitaires de<br />

témoigner de leur efficience, de rendre des comptes précis et<br />

rigoureux à leurs donateurs. Certes, l’humanitaire n’est jamais<br />

mieux servi que par des associations veillant scrupuleusement à<br />

leurs principes d’indépendance et d’impartialité.<br />

9<br />

Les Anglo-<br />

Saxons utilisent<br />

le terme de<br />

« Recovery »<br />

pour qualifier la<br />

phase, après<br />

l’urgence, de<br />

réhabilitation, de<br />

reconstruction et<br />

de relance<br />

économique afin<br />

de permettre aux<br />

communautés, en<br />

liaison avec les<br />

pouvoirs publics<br />

locaux, de<br />

« recouvrer » des<br />

conditions de vie<br />

dignes et<br />

autonomes.<br />

51


J’ai néanmoins le vif sentiment que les personnes qui expriment<br />

leur confiance aux acteurs humanitaires, comme elles<br />

l’ont fait massivement après le tsunami, attendent d’eux autre<br />

chose que des rapports circonstanciés et des tableaux de<br />

chiffres. Elles espèrent d’autres récits que les simples<br />

énoncés de programmes en cours et de réalisations bien<br />

pensées.<br />

Il n’est bien sûr pas dans le pouvoir de l’action humanitaire de<br />

changer, ni même de réenchanter l’avenir. Son pouvoir, et son<br />

sens, sont ailleurs : dans sa capacité à (ré)humaniser la vie.<br />

Réhumaniser la vie. Beaucoup reste à faire. Je dirais même<br />

que nous n’en sommes qu’au commencement. Au commencement<br />

d’un élan antidote aux replis sur soi et aux égoïsmes,<br />

à l’indifférence et à l’étroitesse d’esprit. Au commencement<br />

d’une action humanitaire qui reprend son souffle et s’ouvre<br />

vers l’extérieur, s’entrelace avec des acteurs qui adhèrent à<br />

ses valeurs et se reconnaissent dans ses combats.<br />

Il ne s’agit pas de réinventer l’action humanitaire, mais de la<br />

sortir des fausses oppositions et des vaines polémiques pour<br />

la soumettre au débat au sein des acteurs associatifs. Débat<br />

plus universel aussi, associant Etats et décideurs politiques,<br />

chefs d’entreprise et décideurs financiers, organisations internationales<br />

et acteurs humanitaires, mais aussi représentants<br />

des médias, psychologues, sociologues, anthropologues,<br />

experts de l’environnement et <strong>du</strong> développement… Un débat<br />

qui aurait la protection et la promotion de l’humain pour objet.<br />

L’ambition d’un tel dessein n’est pas extravagante. Car ce<br />

n’est rien moins que <strong>du</strong> principe d’humanité dont il est question,<br />

tel qu’il se décline dans notre village planétaire, ou juste<br />

à côté de chez nous. L’interaction entre les pratiques et la<br />

réflexion, les engagements et les responsabilités, gagnera à<br />

devenir l’objet de délibérations collectives. Du local au global,<br />

l’humanitaire a sa vision, un angle d’approche à faire valoir, des<br />

valeurs à faire partager, dans les esprits et dans les faits, et<br />

une énergie à rendre contagieuse.<br />

L’auteur<br />

Le professeur Jean-François Mattéi, ancien ministre de la<br />

Santé, est président de la Croix-Rouge française.<br />

52


Se préparer aux catastrophes<br />

naturelles<br />

> Par Béatrice Miège<br />

Au prix de nombreuses pertes en<br />

vies humaines, le tsunami <strong>du</strong> 26<br />

décembre 2004 a rappelé à la communauté<br />

internationale à quel<br />

point le manque de préparation<br />

aux catastrophes peut avoir un impact d’une<br />

ampleur inquiétante sur toute une région et,<br />

bien au-delà, sur l’ensemble <strong>du</strong> monde. Les<br />

effets des ouragans Katrina sur la Nouvelle-<br />

Orléans et Stan au Guatemala et au Salvador,<br />

suivis <strong>du</strong> tremblement de terre ravageur au<br />

Pakistan et en Inde en octobre <strong>2005</strong>, ont malheureusement<br />

confirmé que nous sommes loin<br />

d’avoir intégré les leçons <strong>du</strong> tsunami. Par son<br />

programme de préparation aux catastrophes<br />

naturelles (DIPECHO), la Commission européenne<br />

offre une alternative à la fatalité des<br />

crises naturelles et prône la prévention auprès<br />

des populations vulnérables.<br />

Ces catastrophes majeures, largement relayées par les<br />

médias, ne doivent cependant pas nous faire oublier tous les<br />

autres désastres naturels, tels les inondations récurrentes,<br />

les sécheresses, les glissements de terrain, les vagues de<br />

froid, les éruptions volcaniques, qui ont lieu tous les jours dans<br />

différentes parties <strong>du</strong> globe. Chacune de ces catastrophes<br />

nécessite une réponse appropriée de la part de la communauté<br />

internationale, et notamment de l’Union européenne, en termes<br />

53


de préparation et de prévention aux catastrophes car, hélas,<br />

ces dernières contribuent à accroître la vulnérabilité de populations<br />

déjà fragilisées par d’autres facteurs tels que la pauvreté<br />

et la surpopulation.<br />

Au total, plus de 300 millions de personnes sont affectées<br />

chaque année par les catastrophes naturelles. Les pays en<br />

développement en subissent les plus grandes conséquences<br />

en termes de pertes de vies humaines et de moyens de subsistance.<br />

Au niveau économique, les catastrophes ré<strong>du</strong>isent<br />

la pro<strong>du</strong>ction des pays les plus pauvres d’environ 13 %, les<br />

privant ainsi des ressources nécessaires pour échapper à la<br />

pauvreté.<br />

> L’aide humanitaire de la Commission<br />

européenne<br />

La Commission européenne (CE) est l’un des plus grands donateurs<br />

humanitaires dans le monde. En son sein, la Direction<br />

générale de l’Aide humanitaire (ECHO) gère l’aide humanitaire<br />

que finance le budget communautaire. Son objectif principal est<br />

de sauver et préserver des vies dans les situations d’urgence et<br />

de post-urgence immédiate à l’occasion de catastrophes naturelles<br />

ou de conflits. Si l’aide humanitaire européenne est<br />

basée sur les valeurs essentielles d’humanité et de solidarité,<br />

sa mise en œuvre repose sur des principes fondamentaux : la<br />

neutralité, l’impartialité, la non-discrimination et l’indépendance.<br />

En tant que donateur, la Commission ne met pas en œuvre<br />

les projets directement sur le terrain mais apporte son assistance<br />

par l’intermédiaire d’organisations partenaires spécialisées<br />

dans le secteur humanitaire tels que certaines agences<br />

des Nations unies, le Mouvement de la Croix-Rouge et <strong>du</strong><br />

Croissant-Rouge et les organisations non gouvernementales.<br />

1<br />

DIPECHO,<br />

Disaster<br />

preparedness<br />

ECHO.<br />

Bien que son mandat soit fortement orienté sur l’aide d’urgence,<br />

c’est-à-dire sur la réponse immédiate à des crises, le<br />

service d’aide humanitaire de la CE a très vite reconnu l’importance<br />

des mesures de prévention aux catastrophes. Ainsi,<br />

dès 1996, le programme de préparation aux catastrophes<br />

naturelles DIPECHO 1 était créé.<br />

Le constat de base était simple : qui mieux que les victimes<br />

elles-mêmes sont en mesure de fournir les premiers<br />

secours, connaître les gestes simples qui peuvent sauver<br />

des vies, mettre à l’abri ce qu’elles ont de plus précieux<br />

(bétail ou outils de travail) ? Quelles sont les techniques de<br />

54


Dossier<br />

survie dans les premiers jours, ou semaines, qui suivent la<br />

catastrophe, avant que l’aide gouvernementale ou internationale<br />

n’arrive ? Comment faire en sorte que des catastrophes<br />

naturelles récurrentes, prévisibles, n’aient pas un impact<br />

majeur et ne soient pas considérées comme une fatalité ?<br />

> Aider les plus vulnérables à s’aider<br />

eux-mêmes<br />

Les projets de préparation aux catastrophes visent à renforcer<br />

les capacités locales de réaction et à permettre aux habitants<br />

de se préparer à l’éventualité de nouvelles catastrophes. La<br />

population est consultée et impliquée à chaque étape <strong>du</strong> projet<br />

pour assurer la prise en compte de ses besoins réels.<br />

La formation est essentielle pour optimiser l’efficacité <strong>du</strong><br />

matériel et des systèmes de préparation aux catastrophes tels<br />

que les systèmes d’alerte précoce et les abris d’urgence.<br />

Les projets menés dans le cadre de DIPECHO prévoient souvent<br />

des cours de formation pour les populations locales en<br />

vue de les aider à reconnaître les signes précurseurs et à<br />

prendre à temps les précautions nécessaires. Les projets<br />

DIPECHO comprennent différents types d’actions telles<br />

que :<br />

• La sensibilisation à la présence des risques, à leur nature, aux<br />

manières d’y faire face : vastes campagnes de sensibilisation<br />

par radio ou par distribution de dépliants, sensibilisation dans<br />

les écoles avec pro<strong>du</strong>ction de matériel pédagogique, sensibilisation<br />

des agents administratifs locaux.<br />

• La formation de groupes de bénévoles, que les communautés<br />

désignent elles-mêmes en leur sein : formation aux<br />

premiers secours, formation à la recherche des victimes,<br />

exercice de simulation, formation de corps de métiers spécialisés<br />

dans la reconstruction (ex : formation de maçons<br />

pour la construction antisismique).<br />

• Le renforcement des capacités locales : établissements de<br />

plans d’urgence au niveau communautaire, fourniture d’équipements<br />

et de services, constitution de petits stocks de<br />

matériel de secours et de première nécessité.<br />

• Les travaux de faible envergure visant à atténuer les effets<br />

des catastrophes, entrepris à des fins de démonstration et<br />

de sensibilisation : reboisement, plantations, construction de<br />

murs de protection le long des rives des cours d’eau, élévation<br />

des sources d’approvisionnement en eau et des habitations en<br />

vue d’éventuelles inondations ; identification et renforcement<br />

de lieux pouvant servir d’abris en cas de catastrophes tels<br />

55


qu’écoles ou lieux de culte; fabrication d’abris résistant aux<br />

cyclones, aux tremblements de terre. L’ensemble de ces<br />

activités est basé sur une cartographie des risques qui peut<br />

être faite avec les bénéficiaires eux-mêmes.<br />

• La mise en place de systèmes d’alerte précoce au niveau<br />

local. Par système d’alerte précoce, on entendra tout système<br />

qui permet de fournir en temps voulu des informations<br />

appropriées, relayées par des réseaux institutionnels ou de<br />

communication. Les systèmes d’alerte précoce permettent<br />

aux personnes exposées à une menace, d’agir pour ré<strong>du</strong>ire<br />

leur risque et de se préparer à répondre efficacement au danger.<br />

Il ne suffit pas de disposer d’une technologie de pointe<br />

qui permette de détecter un risque, encore faut-il que le système<br />

envoie des signaux d’alarme, que ces signaux soient<br />

relayés à temps auprès des personnes en danger et que ces<br />

personnes comprennent la signification de ces messages.<br />

Tout ceci demande bien plus que de la technologie. Cela<br />

demande aussi de l’information et de la formation auprès de<br />

tous les intervenants dans la chaîne de transmission des<br />

signaux, y compris, et surtout, les populations elles-mêmes.<br />

Le tsunami a fourni un bon exemple de ce qui peut arriver<br />

quand un système d’alerte est inexistant ou défaillant. Des<br />

milliers de vies humaines auraient pu être sauvées sur les<br />

côtes indiennes, sri lankaises et thaïlandaises si un système<br />

d’alerte avait été mis en place. Dans les projets DIPECHO,<br />

les systèmes d’alerte précoce se font quelquefois avec une<br />

technologie minimum, telle que mégaphones, radios, téléphones,<br />

indications visuelles des côtes d’alerte dans les<br />

cours d’eau. Cela n’exige pas de gros financements mais un<br />

investissement important en temps passé à assurer la formation<br />

des gens à réagir à temps et de manière appropriée.<br />

> La prévention : un travail<br />

de partenariat<br />

Le service d’Aide humanitaire de la CE sélectionne les projets<br />

à financer sur base des résultats concrets escomptés,<br />

ainsi que sur l’aspect partenariat et collaboration avec les<br />

communautés locales. En effet, les meilleurs résultats sont<br />

obtenus lorsque le public, les groupes représentant la société<br />

civile et les autorités locales, nationales et régionales,<br />

coopèrent efficacement ensemble. ECHO a constaté que,<br />

dans la plupart des cas, les organisations locales et les municipalités<br />

sont enthousiastes et soutiennent pleinement les<br />

56


Dossier<br />

activités des projets. Force est de constater également que<br />

les populations sont bien plus enclines à coopérer aux lendemains<br />

d’une catastrophe.<br />

Lorsque le service d’Aide humanitaire lance des appels à propositions<br />

pour des projets de préparation aux catastrophes,<br />

les partenaires opérationnels de la Commission sont encouragés<br />

à créer ou à renforcer les liens institutionnels entre les<br />

différents intervenants pour assurer la <strong>du</strong>rabilité des projets.<br />

Plus les populations locales participent aux activités de préparation<br />

aux catastrophes et plus les interventions engendrent<br />

leur propre dynamique et ont des chances de per<strong>du</strong>rer<br />

au-delà <strong>du</strong> financement d’ECHO. A cet égard, les liens établis<br />

avec les structures locales et avec les instruments de financement<br />

à long terme sont indispensables pour assurer la<br />

<strong>du</strong>rabilité des projets.<br />

Ces liens, au niveau local, sont un réel défi pour les partenaires<br />

humanitaires de la Commission, et notamment les ONG.<br />

Pendant longtemps, ces dernières ont été habituées à ne travailler<br />

que dans l’urgence réelle où le lien avec les autorités<br />

est disten<strong>du</strong> et se limite parfois à de simples autorisations<br />

pour opérer dans le pays.<br />

Dans le programme DIPECHO, un véritable effort d’advocacy<br />

(plaidoyer) est fait auprès des autorités locales afin<br />

que, sur le long terme, cette problématique fasse partie<br />

intégrante de leur plan de développement. Le même<br />

effort de sensibilisation doit d’ailleurs être fait auprès des<br />

autres donateurs qui travaillent sur le développement à<br />

long terme afin que la ré<strong>du</strong>ction des désastres soit intégrée<br />

de manière systématique dans tous les instruments<br />

de coopération au développement et de lutte contre la<br />

pauvreté, véritable garantie d’un impact à long terme.<br />

Dans le domaine de la prévention aux catastrophes, il est vrai<br />

que la responsabilité première incombe aux gouvernements,<br />

responsables de leur développement <strong>du</strong>rable et supposés<br />

prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir et<br />

ré<strong>du</strong>ire les risques, ainsi que protéger les citoyens et les<br />

infrastructures contre l’impact des catastrophes naturelles.<br />

Cette responsabilité a été confirmée à Kobe, au Japon, fin<br />

janvier <strong>2005</strong>, à l’occasion de la Conférence mondiale sur les<br />

catastrophes naturelles qui a réuni, sous l’égide des Nations<br />

57


unies, l’ensemble de la communauté internationale (gouvernements,<br />

institutions internationales, ONG, scientifiques).<br />

De cette conférence mondiale, s’est dégagé le « Cadre d’action<br />

de Hyogo » définissant des priorités d’action pour <strong>2005</strong>-<br />

2015 en matière de prévention. Cinq pistes d’action ont été<br />

définies comme prioritaires :<br />

• s’assurer que la ré<strong>du</strong>ction des risques de catastrophes soit<br />

une priorité nationale et locale dotée d’une forte base institutionnelle<br />

pour sa mise en œuvre ;<br />

• identifier, évaluer et « monitorer » les risques de catastrophe<br />

et améliorer l’alerte précoce ;<br />

• utiliser le savoir, l’innovation et l’é<strong>du</strong>cation pour construire<br />

une culture de sécurité et de réaction à tous les niveaux ;<br />

• ré<strong>du</strong>ire les facteurs de risque sous-jacents ;<br />

• renforcer la préparation aux catastrophes afin de permettre<br />

une réponse efficace à tous les niveaux.<br />

> DIPECHO : une approche régionale<br />

Le programme DIPECHO s’inscrit tout à fait dans ces lignes<br />

prioritaires en abordant la question de la préparation aux catastrophes<br />

dans un cadre régional et en se focalisant sur les<br />

principales régions exposées à ces risques dans le monde en<br />

développement. Le programme a débuté en 1996 par des<br />

projets en Asie <strong>du</strong> Sud-Est, aux Caraïbes et en Amérique centrale.<br />

En 1999, la Commission a décidé d’étendre l’action à<br />

l’Asie <strong>du</strong> Sud et à la Communauté andine. Depuis 2003,<br />

DIPECHO couvre également l’Asie centrale. Les régions exposées<br />

aux catastrophes subissent des effets dévastateurs sur<br />

leur population, leur patrimoine, leur niveau économique et<br />

leurs ressources naturelles. Le changement climatique risque<br />

d’aggraver encore la situation et, déjà, certaines communautés<br />

défavorisées sont affectées par de fréquents phénomènes<br />

météorologiques extrêmes, ainsi que par l’élévation <strong>du</strong> niveau<br />

de la mer. A ce jour, le programme DIPECHO comprend six<br />

plans d’action régionaux :<br />

• en Amérique centrale (Guatemala, Hon<strong>du</strong>ras, Salvador,<br />

Nicaragua, Costa Rica et Panama) ;<br />

• en Asie centrale (essentiellement Tadjikistan et Kirghizstan,<br />

ainsi que Ouzbékistan, Turkménistan et Kazakhstan) ;<br />

• en Asie <strong>du</strong> Sud (Bangladesh, Inde, Népal et Pakistan) ;<br />

• en Asie <strong>du</strong> Sud-Est (Cambodge, Indonésie, Laos, Philippines,<br />

Timor oriental, Vietnam) ;<br />

• dans les Caraïbes (Haïti, Cuba, République dominicaine,<br />

58


Dossier<br />

Guyane, Belize, Iles Caïman et îles orientales des Caraïbes) ;<br />

• en Communauté andine (Bolivie, Colombie, Equateur,<br />

Pérou, Venezuela). Dans le futur, il est possible que ce Plan<br />

d’action soit éten<strong>du</strong> à d’autres pays d’Amérique <strong>du</strong> Sud selon<br />

les résultats d’une évaluation qui se fera fin 2006.<br />

Jusqu’à présent, l’Afrique n’a pas été incluse dans le programme<br />

DIPECHO. La première raison est que l’Afrique est<br />

un continent frappé par toutes sortes de catastrophes humanitaires<br />

(famines, conflits, déplacements de populations,<br />

réfugiés) qui nécessitent une réponse d’urgence et de grande<br />

ampleur, sous peine de voir des populations entières décimées.<br />

Cela n’empêche pas la prévention, mais cela limite la possibilité<br />

pour la plupart des donateurs humanitaires et de développement<br />

de mettre la prévention comme priorité d’action. Une autre raison<br />

est que la principale catastrophe naturelle qui frappe le continent<br />

africain est la sécheresse, phénomène plutôt structurel, qui<br />

serait mieux traité par les programmes de développement à long<br />

terme et non par des actions à plus court terme, comme c’est le<br />

cas des projets DIPECHO (action d’une <strong>du</strong>rée maximum de 15<br />

mois).<br />

> Préparer les catastrophes : un réel<br />

investissement économique<br />

Le budget annuel de DIPECHO s’élève actuellement à environ<br />

17 millions d’euros par an (soit environ 3 % <strong>du</strong> budget de<br />

l’aide humanitaire de la CE) et il devrait augmenter dans les<br />

années à venir. Ce budget a permis de financer plus de 300<br />

projets dans le monde depuis 1996.<br />

La contribution de la Commission européenne à la préparation<br />

aux catastrophes va toutefois bien au-delà <strong>du</strong> programme<br />

DIPECHO. En effet, la préparation aux catastrophes est<br />

intégrée dans de nombreuses interventions d’urgence faisant<br />

suite à des catastrophes. C’est ce qui se passe notamment<br />

dans la phase de réhabilitation avec diverses activités<br />

telles que : construction d’étables pour protéger le bétail des<br />

vagues de froid, évitant ainsi des pertes supplémentaires<br />

dans des troupeaux déjà décimés (Pérou); formation et équipement<br />

de brigades anti-feu au sein de communautés vivant<br />

dans des zones à risque d’incendie de forêt (Indonésie) ; préparation<br />

au choléra et information en matière de santé (Malawi)<br />

; mesures « antirouille » pour éviter la pollution de l’eau<br />

et protéger les canalisations des effets des cendres volca-<br />

59


niques (Equateur) ; mise en place d’un système d’alerte précoce<br />

dans l’Océan Indien ; mesures de sensibilisation et de<br />

formation aux normes antisismiques suite au tremblement<br />

de terre au Pakistan. L’intégration de mesures de cette sorte<br />

dans les interventions d’urgence contribue à renforcer la qualité<br />

de l’aide humanitaire, prenant en compte non seulement<br />

les besoins immédiats des populations mais investissant<br />

également pour leur futur.<br />

La préparation aux catastrophes permet de sauver des vies<br />

et de ré<strong>du</strong>ire les risques de nouveaux désastres. DIPECHO<br />

est un instrument de réponse qui a déjà prouvé son efficacité<br />

dans de nombreuses occasions. Il s’agit d’un investissement<br />

et non d’un coût car, au-delà de son rôle très important de sauver<br />

des vies, la prévention permet de ré<strong>du</strong>ire les dépenses<br />

liées aux interventions d’urgence et aux travaux de remise en<br />

état et de reconstruction.<br />

La prévention, c’est l’affaire de tous, et en tant qu’acteur<br />

humanitaire, nous devrions tous faire en sorte que cette problématique<br />

trouve écho dans nos interventions mais aussi, et<br />

surtout, dans celles des acteurs <strong>du</strong> développement à long<br />

terme. La Stratégie internationale pour la prévention des<br />

catastrophes (ISDR – International Strategy Disaster Re<strong>du</strong>ction)<br />

des Nations unies prédit que le coût économique global<br />

des catastrophes naturelles s’élèvera à plus de 300 milliards<br />

de dollars par an d’ici à 2050, si les effets projetés <strong>du</strong> changement<br />

climatique ne sont pas contrecarrés par d’importantes<br />

mesures de prévention.<br />

Il est temps d’en avoir conscience et de prendre les mesures<br />

qui s’imposent.<br />

L’auteur<br />

Béatrice Miège est responsable pour le programme<br />

DIPECHO en Asie <strong>du</strong> Sud et <strong>du</strong> Sud-Est à la Direction<br />

générale de l’Aide humanitaire – ECHO, unité en charge de<br />

l’Asie et de l’Amérique centrale et <strong>du</strong> Sud.<br />

60


Financement des ONG : le tsunami<br />

a t-il révélé de mauvaises pratiques ?<br />

> Par Pierre Micheletti<br />

La mobilisation financière en relation<br />

avec le tsunami survenu fin 2004 a<br />

constitué, par son ampleur, un épiphénomène,<br />

mais l’arbre de doit pas<br />

cacher la forêt. Un an après, les<br />

actions de solidarité internationale, suite à<br />

celles développées dans l’extrême urgence,<br />

ont maintenant pris un rythme plus serein,<br />

propice à mener une réflexion sur l’un des<br />

sujets soulevés au détour de cette grande crise<br />

humanitaire : le financement des ONG. Dans le<br />

même temps le voile de l’oubli recouvre rapidement<br />

les victimes <strong>du</strong> récent tremblement de<br />

terre au Pakistan.<br />

> Principe de réalité ?<br />

Les ONG ne sont pas dans la mystification à l’égard de leurs<br />

donateurs quant elles réaffectent ou proposent de réaffecter<br />

sur une autre zone géographique des financements spécifiquement<br />

collectés à l’origine pour une urgence dans un pays<br />

ciblé. Un tel choix est alors guidé par un double principe de<br />

réalité, conséquence des modalités de gestion financière des<br />

associations humanitaires en France et des réalités opérationnelles<br />

qui caractérisent la plupart des urgences. Cela suppose<br />

cependant l’existence d’un contrat de confiance global<br />

entre une association et ses donateurs.<br />

61


Les ONG n’ont pas vocation à effectuer de placements financiers<br />

et, de ce fait, elles ont au mieux des réserves de trésorerie<br />

de quelques mois. Elles doivent donc faire face, en<br />

fonction des événements, à des urgences sanitaires qui<br />

sont, par nature, grosses consommatrices de fonds. Les<br />

montants en jeu dépassent largement leur capacité d’engagement<br />

financier spontané.<br />

C’est précisément cette tension entre dépenses et recettes<br />

qui a pro<strong>du</strong>it les débats, parfois transformés en polémiques,<br />

autour de l’annonce très médiatisée de Médecins Sans Frontière<br />

France (relayant celles de MSF Hong Kong et MSF USA)<br />

de ne plus faire appel à la générosité de ses donateurs dans<br />

les jours qui ont suivi la survenue <strong>du</strong> tsunami.<br />

> Principe d’incertitude<br />

Lors de la survenue d’une crise humanitaire, l’action des<br />

ONG est guidée par un principe d’incertitude inhérent à beaucoup<br />

d’interventions médicales d’urgence. Cette incertitude<br />

porte notamment sur :<br />

• l’ampleur réelle <strong>du</strong> sinistre et des besoins des populations<br />

concernées ;<br />

• l’attitude des autorités locales concernant leur acceptabilité et<br />

leur perméabilité à l’arrivée de l’aide internationale ;<br />

• l’état des infrastructures locales, le système sanitaire en<br />

particulier ;<br />

• l’accessibilité effective aux populations, <strong>du</strong> fait des conditions<br />

géographiques ou de la détérioration des réseaux de<br />

transports ;<br />

• la générosité des donateurs privés et de l’opinion publique ;<br />

• la réaction de la communauté internationale et des donateurs<br />

institutionnels gouvernementaux ou multilatéraux.<br />

Ce sont les premiers contacts des équipes arrivant sur le terrain<br />

qui vont préciser certains de ces aspects, un délai de plusieurs<br />

jours étant en général nécessaire pour obtenir des<br />

informations fiables.<br />

La préparation opérationnelle et la mobilisation logistique<br />

vont alors débuter et, pour gagner en temps et en efficacité,<br />

les associations humanitaires lancent très rapidement des<br />

appels à la générosité <strong>du</strong> public en même temps qu’elles<br />

entreprennent des démarches pour obtenir des financements<br />

institutionnels (auprès de l’Union européenne par<br />

62


Dossier<br />

exemple). Ces démarches démarrent avec une absence de<br />

visibilité sur les sommes qui, au bout <strong>du</strong> compte, seront<br />

obtenues auprès des deux types de donateurs. Lors de la<br />

récente urgence au Pakistan par contre, la mobilisation a été<br />

moindre : « Les caisses sont vides… Le monde ne répond<br />

pas comme il devrait. » déclarait le 20 octobre dernier Jan<br />

Egland, coordinateur de l’aide d’urgence des Nations unies 1 .<br />

Dans le cas <strong>du</strong> tsunami de décembre 2004 les associations<br />

ont en outre été confrontées, pour la première fois à une<br />

telle ampleur, au phénomène <strong>du</strong> don spontané en ligne, qui<br />

a encore augmenté la difficulté à prévoir et maîtriser les<br />

recettes.<br />

≤<br />

1<br />

Le <strong>Monde</strong>, 22<br />

octobre <strong>2005</strong>.<br />

La plupart des opérations humanitaires médicales se caractérisent<br />

donc , à leur démarrage, par une incapacité à pouvoir<br />

évaluer le montant des dépenses à prévoir et la réactivité des<br />

donateurs. Il arrive ainsi fréquemment qu’au bout <strong>du</strong> compte,<br />

une association obtienne à la fois des fonds institutionnels<br />

en même temps que des recettes issues de donateurs<br />

indivi<strong>du</strong>els. Dans ce cas la marge de manœuvre la plus facile<br />

est de questionner l’affectation des fonds privés, dont l’usage<br />

est plus souple mais, chemin faisant, cela remet en cause le<br />

« contrat moral » passé entre l’ONG et le donateur.<br />

> Question de confiance<br />

La réponse à ce type de catastrophes peut intégrer les différentes<br />

phases d’intervention que sont la prise en charge dans<br />

l’urgence des blessés, la réhabilitation puis la reconstruction<br />

des systèmes locaux de santé. Les modalités choisies auront<br />

un impact sur la <strong>du</strong>rée de la présence sur le terrain.<br />

Aucune ONG de peut revendiquer l’exclusivité de la définition<br />

de ce qu’est ou doit être l’aide humanitaire, de façon dogmatique.<br />

Les populations locales ne font pas ces subtiles<br />

distinctions.<br />

Dans la seule province d’Aceh en Indonésie 700 000 personnes<br />

étaient encore dépendantes de l’aide alimentaire extérieure fin<br />

août <strong>2005</strong>, soit huit mois après le tsunami 2 .<br />

Ainsi, le débat sur l’affectation des dons amène à rappeler que<br />

les associations humanitaires agissent comme un levier symbolique<br />

et politique de la mobilisation internationale face à des<br />

besoins d’une très grande ampleur mais qu‘elles-mêmes mobilisent<br />

des ressources qui restent modestes. La grenouille ne<br />

doit pas se prendre pour le bœuf.<br />

2<br />

Le <strong>Monde</strong>, 24<br />

août <strong>2005</strong>.<br />

63


Placer le débat des financements sur le seul plan de l’éthique<br />

nous prive de la perspective d’avancer dans la résolution des<br />

problèmes pointés.<br />

C’est une question qu’il faut solutionner dans la transparence<br />

et pas seulement au travers de polémiques médiatiques<br />

visant à revendiquer le rôle de celui qui apporte la goutte<br />

d’eau la plus pure dans l’Océan des besoins.<br />

De fait, au début d’une crise, les ONG ne maîtrisent pas le<br />

volume des dons qu’elles vont recevoir. C’est un point de fragilité<br />

qui rend leur pilotage financier quotidien périlleux et<br />

complexe. En toile de fond, c’est globalement la question de<br />

la confiance entre donateurs et ONG qui est posée.<br />

Cette confiance doit persister. Les associations doivent s’expliquer,<br />

faire œuvre de clarté et de pédagogie à l’égard des<br />

donateurs pour argumenter que, dans beaucoup de lieux la<br />

mort rode <strong>du</strong> fait de catastrophes qui n’ont souvent rien de<br />

« naturelles » mais sont d’essence politique : Tchétchénie,<br />

RDC, Birmanie, Népal en constituent quelques exemples.<br />

Les ONG pourront ainsi conserver les moyens financiers et<br />

opérationnels d’intervenir là où les médias ne sont pas toujours,<br />

auprès de ces « populations que le monde oublie peu<br />

à peu », interpellant et prenant à témoin la presse internationale,<br />

plutôt que d’être dans ses valises.<br />

L’expérience prouve qu’une fois les arguments clairement<br />

posés, les donateurs sont capables de ce deuxième geste de<br />

solidarité qui consiste à accepter la réaffectation de leurs<br />

fonds. Aussi est-il souhaitable de ne pas hypothéquer cette<br />

capacité d’empathie en vaccinant définitivement contre l’acte<br />

de don ceux qui apportent un soutien indivi<strong>du</strong>el aux<br />

actions des ONG.<br />

Ni la polémique, ni l’opacité ne sont en effet de nature à rendre<br />

plus forte notre capacité d’intervention auprès des victimes.<br />

L’auteur<br />

Pierre Micheletti est médecin, trésorier-adjoint de Médecins<br />

<strong>du</strong> <strong>Monde</strong>.<br />

64


Actu<br />

alités<br />

La France et ses ONG : les paradoxes<br />

de « l’Etat stratège »<br />

> Par Franz Lauer,<br />

ancien chargé de mission au ministère des Affaires étrangères<br />

Les autorités publiques françaises ont<br />

récemment accordé, au plus haut<br />

niveau de l’Etat, une attention toute<br />

particulière à la « coopération nongouvernementale<br />

1 » et aux Organisations<br />

Non Gouvernementales (ONG) en général.<br />

Cette évolution paraît légitime au regard de<br />

leur montée en puissance : les ONG se sont en<br />

effet progressivement imposées dans le champ<br />

des relations internationales et sur la scène<br />

politico-médiatique internationale comme des<br />

acteurs à part entière <strong>du</strong> débat sur le développement<br />

et la coopération internationale. Bien que<br />

toutes les interrogations — et les critiques —<br />

liées à cette montée en puissance soient loin<br />

d’être épuisées 2 , leur légitimité, tant en France<br />

qu’à l’étranger, s’est renforcée. Cette légitimité<br />

s’est appuyée très largement sur la sympathie<br />

de l’opinion publique et des médias, qui ont<br />

accordé à ces nouveaux venus émergents un a<br />

priori favorable, par opposition aux autres<br />

acteurs traditionnels <strong>du</strong> jeu international. Les<br />

institutions internationales <strong>du</strong> système des<br />

Nations unies ont développé avec la communauté<br />

des ONG une « relation spéciale », faite<br />

de valeurs et d’intérêts communs, alors que les<br />

institutions dites de « Bretton Woods » ont été<br />

1<br />

Terme générique<br />

utilisé par le<br />

ministère des<br />

Affaires étrangères<br />

pour décrire<br />

l’action des ONG<br />

dans les pays en<br />

développement.<br />

2<br />

Cf. débats récurrents<br />

sur leur<br />

représentativité,<br />

légitimité, transparence,<br />

indépendance<br />

etc. Voir<br />

aussi le projet<br />

« NGO watch »<br />

des cercles souverainistes<br />

et<br />

conservateurs<br />

américains :<br />

www.ngowatch<br />

.org<br />

65


3<br />

Source<br />

COCODEV 2004.<br />

contraintes de concéder à la « société civile » un<br />

espace toujours plus grand.<br />

Paradoxalement, le regain d’intérêt de la puissance<br />

publique française pour les ONG ne s’est<br />

tra<strong>du</strong>it par aucune amélioration <strong>du</strong> dispositif<br />

public français d’appui à la Coopération non<br />

gouvernementale. Plus explicitement, les crédits<br />

dévolus aux ONG sont restés faibles, quand<br />

ils n’étaient pas ponctionnés en cours d’année<br />

par le ministère des Finances en vertu <strong>du</strong> traditionnel<br />

gel budgétaire. Ainsi, pour détourner<br />

une formule célèbre <strong>du</strong> prix Nobel d’économie<br />

Robert Solow, on pourrait considérer que « la<br />

coopération non gouvernementale est partout,<br />

sauf dans les statistiques de l’APD française ».<br />

Avec seulement 1,16 % de l’Aide Publique au<br />

Développement française 3 , la Coopération nongouvernementale<br />

française est en effet proportionnellement<br />

la plus faible d’Europe. Comment<br />

expliquer, d’une part, ce regain soudain d’intérêt<br />

pour les ONG de la part des autorités françaises<br />

et, d’autre part, la faiblesse des moyens qui leur<br />

sont consacrés par l’Etat ?<br />

21 avril 2002 : le « Printemps » de la<br />

coopération non gouvernementale<br />

et des ONG ?<br />

Au lendemain de l’élection présidentielle <strong>du</strong> 21 avril 2002,<br />

quelque chose a changé. La conjonction inatten<strong>du</strong>e d’une<br />

équation de politique intérieure nouvelle (les succès électoraux<br />

de l’extrême gauche) et des vicissitudes de la vie internationale<br />

(l’affirmation de « l’unilatéralisme » américain) devait soudain<br />

placer les ONG au cœur des préoccupations <strong>du</strong> sommet<br />

de l’exécutif français.<br />

Les ONG : cinquième colonne de la diplomatie présidentielle<br />

française<br />

Au plan international, l’affirmation de « l’hyperpuissance »<br />

américaine, prélude à la formulation de « l’unilatéralisme » de<br />

66


Actu<br />

alités<br />

l’Administration Bush, fut le fait marquant de la vie internationale<br />

à compter de 2001. En France, la fin de la cohabitation,<br />

synonyme pour le président de la République de restauration<br />

de la plénitude de ses moyens d’action extérieurs, devait inciter<br />

la diplomatie française, « fille aînée <strong>du</strong> multilatéralisme », à<br />

rechercher de nouvelles alliances sur le front diplomatique,<br />

pour contrer le rouleau compresseur américain. Les ONG<br />

devenaient en puissance des alliées naturelles dans cette réaffirmation<br />

d’une politique étrangère revendiquant son attachement<br />

au droit international et à la recherche d’une « gouvernance<br />

globale ». Face aux Etats-Unis, désormais ouvertement<br />

en retrait vis-à-vis de la plupart des engagements conventionnels<br />

pris par le précédent locataire de la Maison Blanche, la<br />

politique étrangère française rechercha systématiquement le<br />

soutien de la « société civile » pour faire pression, dans toutes<br />

les enceintes de négociation internationale et au-delà, sur le<br />

gouvernement américain. Il est vrai que les terrains de discorde<br />

ne manquaient pas : Cour pénale internationale,<br />

réchauffement climatique, interdiction des mines anti-personnel,<br />

règles <strong>du</strong> commerce international, protection de la<br />

diversité culturelle, augmentation de l’aide au développement,<br />

mécanismes de mise en œuvre de l’aide, modalités de lutte<br />

contre la pandémie <strong>du</strong> VIH-sida etc. Sur l’ensemble des grands<br />

dossiers de l’après Guerre froide, pour la plupart synonymes de<br />

cette maturité politique que la communauté internationale semblait<br />

vouloir atteindre à l’orée <strong>du</strong> siècle nouveau, des fissures<br />

sérieuses apparaissaient au grand jour. Sur la quasi-totalité des<br />

dossiers touchant à la gestion de la mondialisation ou de<br />

ses « externalités » négatives, la France se trouvait en désaccord<br />

avec les Etats-Unis. Et à la différence de nombreux alliés<br />

traditionnels de l’Amérique, elle s’employa à systématiquement<br />

contester la position de l’Administration Bush, avec le<br />

concours actif des ONG et des organisations issues de la<br />

société civile.<br />

Le président de la République, élu avec 80 % des voix de ses<br />

concitoyens, saisit là une opportunité pour renouer avec les<br />

plus purs accents de la tradition universaliste et tiers-mondiste <strong>du</strong><br />

gaullisme, exploitant chacun des grands sommets internationaux<br />

où il se rendit pour affirmer cette différence. Le « Sommet de la<br />

terre » de Johannesburg, dix ans après celui de Rio, fut le premier<br />

de ces grands rendez-vous que le Président utilisa<br />

comme tribune pour haranguer la société civile et l’opinion<br />

publique mondiale, au nom d’une « certaine idée <strong>du</strong> multilatéralisme<br />

». Sa célèbre formule, « la Maison brûle ! », répondait<br />

67


en tout point aux préoccupations des professionnels de la solidarité<br />

internationale. Le président Chirac et les ONG s’embarquèrent<br />

dès lors dans une lune de miel, qui se prolongea de<br />

façon ininterrompue à travers la gestion de dossiers complexes<br />

et épineux tels que l’intervention anglo-américaine en<br />

Iraq, la bataille pour le financement <strong>du</strong> Fonds mondial de lutte<br />

contre le sida, la tuberculose et le paludisme ou encore celui<br />

de la convention sur la diversité culturelle. Enfin, la proposition<br />

de taxe sur les billets d’avion pour financer le développement<br />

et notamment les « Objectifs <strong>du</strong> Millénaire pour le Développement<br />

», reprise à son compte par le président, acheva de<br />

convaincre les ONG qu’ils avaient à l’Elysée un compagnon de<br />

route pas comme les autres. L’Elysée prit le soin d’envoyer<br />

ses missi dominici à chacune des éditions <strong>du</strong> Forum Social<br />

Mondial, et par ailleurs de consulter de façon approfondie les<br />

ONG avant chaque sommet <strong>du</strong> G8. Il n’en fallait pas plus au<br />

peuple des ONG pour succomber avec délice aux sirènes de «<br />

l’alterchiraquisme ».<br />

De façon surprenante, les ONG et la diplomatie présidentielle<br />

se retrouvèrent ainsi sur plusieurs terrains : celui de « l’antibushisme<br />

» d’une part, mais aussi et surtout à travers un<br />

même attachement au droit international et aux Nations<br />

unies ; enfin, autour d’une même désaffection et d’une<br />

méfiance instinctive envers les conséquences sociales d’un<br />

capitalisme globalisé mal maîtrisé.<br />

21 avril 2002 : l’alterchiraquisme comme instrument de<br />

politique intérieure<br />

Sur le front de la politique intérieure, une configuration politique<br />

nouvelle allait également s’avérer propice aux milieux de<br />

la solidarité internationale au lendemain de l’élection de<br />

Jacques Chirac à la présidence de la République. Le gouvernement<br />

formé par Lionel Jospin en 1997 n’avait pas témoigné<br />

d’un intérêt particulier pour les ONG. L’aide publique au développement<br />

était en berne. Le « covoiturage » avec l’Elysée en<br />

matière de politique étrangère n’avait pas incité l’ancien Premier<br />

ministre socialiste à développer une véritable doctrine en<br />

la matière. Il n’est pas interdit de penser non plus que la culture<br />

« trotsko-jacobine » de l’ancien Premier ministre n’était<br />

pas pour rien dans son ignorance relative, voire dans son désintérêt,<br />

pour l’action et la culture des milieux associatifs français<br />

de la solidarité internationale. Quant à son ministre des<br />

Affaires étrangères, Hubert Védrine, son « hyperréalisme » ne<br />

l’inclinait pas à faire des « Organisations Non Gouvernables »<br />

des acteurs majeurs de son kriegspiel.<br />

68


Actu<br />

alités<br />

Dès son élection, Jacques Chirac prit un soin méticuleux à<br />

consulter les acteurs associatifs français de la solidarité internationale<br />

sur la plupart des grands dossiers internationaux.<br />

Enfin, il prit rapidement des engagements qui ne pouvaient<br />

que les combler : doublement de l’APD sur cinq ans, pour finalement<br />

atteindre le seuil de 0,7 % <strong>du</strong> PIB (qui est aux professionnels<br />

de la solidarité internationale ce que fut, pendant longtemps,<br />

le fameux 1 % pour la culture : un horizon indépassable)<br />

en 2012. En contrepoint, le président de la République,<br />

avec le concours <strong>du</strong> ministère des Affaires étrangères, engagea<br />

des chantiers importants : création d’un groupe de travail<br />

sur les Biens publics mondiaux, création d’une groupe de travail<br />

sur les mécanismes innovants de financement <strong>du</strong> développement<br />

confié à l’économiste Jean-Pierre Landau, et mise en<br />

chantier, à travers l’UNESCO, d’une convention sur la diversité<br />

culturelle censée sanctuariser les biens culturels. L’association<br />

ATTAC pouvait applaudir des deux mains ; ce qu’elle ne manqua<br />

pas de faire. Pour les acteurs associatifs de la solidarité<br />

internationale, cet activisme présidentiel sur la scène internationale<br />

fut une divine surprise : la solidarité internationale revenait<br />

au premier plan de l’action extérieure de la France et un<br />

canal de dialogue leur était soudain ouvert au plus haut niveau<br />

de l’Etat.<br />

Les leçons <strong>du</strong> scrutin <strong>du</strong> 21 avril 2002 servirent ainsi de ferment<br />

à l’élaboration de l’« alterchiraquisme ». L’Elysée faisait<br />

coup double : d’une part une alliance utile sur le plan diplomatique,<br />

d’autre part un moyen commode de diviser la gauche en<br />

multipliant les appels <strong>du</strong> pied en direction des professionnels<br />

de la solidarité internationale.<br />

L’Etat et les ONG : les carences de<br />

« l’Etat stratège »<br />

Etonnamment, la lune de miel qui a prévalu entre les ONG et<br />

l’Etat à la faveur <strong>du</strong> contexte rappelé précédemment n’a<br />

entraîné aucun changement tangible dans le dispositif public<br />

français d’appui aux ONG. Et si une grande réforme de la<br />

Coopération française est bien intervenue <strong>du</strong>rant l’été 2004,<br />

les ONG ont été finalement les grandes absentes de cette<br />

réforme. Il y avait là pourtant une occasion unique de réformer<br />

et d’optimiser le dispositif public français d’appui aux ONG.<br />

Comment expliquer ce décalage sidéral entre la réaffirmation<br />

constante par le président de la République et les ministres<br />

des Affaires étrangères successifs de l’attachement des pou-<br />

69


voirs publics à l’action des ONG françaises, et, d’autre part,<br />

l’absence de toute réforme d’envergure <strong>du</strong> dispositif français<br />

d’appui aux ONG Françaises ?<br />

L’une des réponses à ce paradoxe tient peut-être au caractère<br />

essentiellement conjoncturel de l’alliance conclue à la hâte<br />

entre la diplomatie française et les ONG, à la faveur de la crise<br />

diplomatique transatlantique de 2002. La fin de l’état de grâce<br />

— conséquence de l’apaisement de la crise transatlantique —<br />

pouvant ainsi expliquer pourquoi les ONG n’ont pas touché<br />

tous les dividendes de cette alliance. Cette explication n’est<br />

que partiellement satisfaisante. Les raisons de cette déconnexion<br />

entre le discours présidentiel et les politiques publiques<br />

d’appui aux ONG, au-delà <strong>du</strong> caractère éphémère de la part de<br />

stratégie dans cette alliance, sont plus vraisemblablement<br />

décelables au sein même des arcanes de ces politiques<br />

publiques, et à travers les mécanismes et processus de leur<br />

élaboration.<br />

Les rigidités structurelles de l’APD Française, principal<br />

obstacle de l’augmentation des crédits de la coopération<br />

non gouvernementale<br />

Le ministère des Affaires étrangères, chef de file de l’élaboration<br />

de la politique de soutien aux ONG françaises, n’a pas été<br />

en mesure de provoquer la « révolution statistique » tant atten<strong>du</strong>e<br />

par les ONG, que les attentions présidentielles pouvaient<br />

laissaient espérer. La raison de cet échec est à rechercher<br />

d’une part dans la complexité de la structure de l’APD française,<br />

d’autre part dans la faiblesse <strong>du</strong> ministère des Affaires étrangères<br />

vis-à-vis <strong>du</strong> ministère des Finances, pour faire prévaloir ses<br />

priorités.<br />

4<br />

La France contribue<br />

approximativement<br />

à hauteur<br />

de 25 % au<br />

Fonds européen<br />

de développement.<br />

A l’instar de la majorité des autres politiques publiques, la politique<br />

française d’aide au développement se distingue par son<br />

enchevêtrement complexe de priorités. Mais elle se singularise<br />

également par sa rigidité : par analogie avec le ministère de<br />

la Culture, où les grands établissements publics ponctionnent<br />

une part très importante <strong>du</strong> budget de la culture, le budget de<br />

la coopération est accaparé en grande partie par la contribution<br />

de la France aux organisations multilatérales et notamment à<br />

l’Union européenne 4 , et par les annulations de dette. A l’arrivée,<br />

la part bilatérale rési<strong>du</strong>elle est faible. Et les ONG n’ont traditionnellement<br />

que les miettes de ce rési<strong>du</strong>. Ainsi, les arbitrages<br />

pour l’allocation de l’APD française s’effectuent dans un<br />

cadre fortement contraint, où une priorité vient en chasser une<br />

70


Actu<br />

alités<br />

autre. La part de ce budget rési<strong>du</strong>el allouée aux ONG est faible,<br />

on l’a vu.<br />

De surcroît, la coopération non gouvernementale n’est pas<br />

une matière « noble » <strong>du</strong> dispositif français d’APD. Comme<br />

son nom l’indique, la coopération non gouvernementale est<br />

une coopération « bis », une coopération « roturière » vis-à-vis<br />

de l’autre coopération, gouvernementale, régalienne, qui<br />

traite, elle, d’affaires d’Etat à Etat. Enfin, la coopération<br />

non gouvernementale « à la française » est spécifique. Elle<br />

repose en effet sur un postulat en fonction <strong>du</strong>quel, par leurs<br />

actions de coopération, les ONG <strong>du</strong> Nord peuvent créer des<br />

« espaces » démocratiques au sein des pays en développement.<br />

Elle est, d’une certain point de vue, une coopération<br />

principalement tournée vers des objectifs politiques (coopérer<br />

avec des acteurs <strong>du</strong> Sud) et de façon subsidiaire vers des<br />

objectifs « purs » de développement. Sa priorité est le renforcement<br />

ou l’« empowerment » des sociétés civiles <strong>du</strong> Sud.<br />

Cette conception très politique de l’appui à l’action des ONG,<br />

souhaitée par le ministère des Affaires étrangères, explique<br />

probablement en partie la modicité des moyens qui lui sont<br />

alloués. En effet, les structures et les acteurs en charge de<br />

l’élaboration de l’APD française se méfient des ONG françaises<br />

qu’ils jugent souvent, et de façon abusive, « trop<br />

politiques, trop petites, trop dispersées et insuffisamment<br />

professionnelles 5 ». Inversement, ils soulignent régulièrement<br />

le professionnalisme des « ONG anglo-saxonnes »,<br />

jugées à la fois professionnelles, solides financièrement et<br />

peu versées sur la chose politique. Et c’est là un paradoxe<br />

supplémentaire de la relation entre l’Etat et les ONG : se<br />

contentant de dénoncer les carences des ONG françaises,<br />

l’Etat n’agit pas pour leur venir en aide et les aider à monter<br />

en puissance. Ici, « l’Etat stratège » est muet.<br />

Outre ces contradictions de la politique d’aide française aux<br />

ONG et les difficultés d’allocation de cette APD, il convient de<br />

souligner pour finir la faiblesse des acteurs en charge de cette<br />

politique, dans le concert budgétaire. C’est en effet le ministère<br />

des Finances qui est maître <strong>du</strong> jeu en matière de définition<br />

de la politique française d’APD. Face à lui, le ministère des<br />

Affaires étrangères ou son ministère délégué à la Coopération<br />

ne peuvent envisager de bouleverser en profondeur la structure<br />

de l’APD. En conséquence, les ONG sont condamnées à<br />

un face-à-face stérile avec leur ministère de tutelle, qui, à supposer<br />

qu’il soit animé de bonnes intention à leur égard, ne peut<br />

pas véritablement changer la situation.<br />

5<br />

Critiques<br />

récurrentes invoquées<br />

par les<br />

pouvoirs publics<br />

pour<br />

justifier la<br />

modicité des<br />

moyens alloués<br />

aux ONG<br />

françaises<br />

(environ<br />

1,16 % de<br />

l’APD<br />

française).<br />

71


A la faveur d’une situation politique intérieure complexe et<br />

d’une grave crise transatlantique, les ONG françaises ont noué<br />

à partir de 2002 une singulière alliance avec les pouvoirs<br />

publics français. Elles n’ont pourtant retiré aucun dividendes<br />

de cette alliance : le dispositif français de coopération, réformé<br />

pour la deuxième fois en moins de dix ans, n’a pas daigné leur<br />

donner la place qu’elles revendiquaient. A nouveau, « l’Etat<br />

stratège » a manqué une occasion d’inscrire <strong>du</strong>rablement l’action<br />

des ONG françaises au cœur de ses politiques de coopération,<br />

au risque de les marginaliser encore un peu plus sur la<br />

scène internationale. Au risque, également, de se priver <strong>du</strong>rablement<br />

<strong>du</strong> concours d’acteurs efficaces, synonyme de « soft<br />

power » et d’influence dans le système des relations internationales.<br />

Cet article a été conçu et écrit au moment même où Coordination SUD,<br />

principale plate-forme des ONG françaises, publiait un remarquable rapport<br />

sur l’architecture et les carences de l’Aide Publique au Développement<br />

française. Cette concomitance est pure coïncidence et j’invite le<br />

lecteur à se reporter à cette étude complète (téléchargeable en ligne sur<br />

le site de SUD : www.coordinationsud.org) pour comprendre, dans le<br />

détail, les rigidités structurelles de l’APD auxquelles je fais référence et qui<br />

sont parfaitement explicitées dans le rapport rédigé par Régis Mabilais et<br />

Katia Herrgott pour Coordination SUD. F.L.<br />

72


Retrait <strong>du</strong> Fonds global de<br />

Birmanie : la mort à terme<br />

pour des milliers de Birmans<br />

> Par Françoise Sivignon,<br />

responsable de la mission Birmanie à Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong><br />

Le Fonds global de lutte contre le sida, la tuberculose et le<br />

paludisme, mécanisme de financement multilatéral transparent<br />

et coordonné de lutte contre ces trois maladies, est<br />

engagé en Birmanie depuis avril <strong>2005</strong>. Son retrait de ce pays<br />

qu’il a annoncé le 18 août <strong>2005</strong>, s’inscrit de façon brutale à<br />

l’encontre des politiques de santé publique prônées par<br />

l’OMS ou ONUSIDA. Or la situation de la Birmanie est très<br />

préoccupante vis-à-vis de ces trois fléaux sanitaires avec<br />

500 000 personnes vivant avec le VIH /sida, 400 000 cas de<br />

paludisme répertoriés et 97 000 nouveaux cas de tuberculose<br />

par an sur une population de 50 millions d’habitants.<br />

Ce retrait brutal intervient officiellement <strong>du</strong> fait des entraves<br />

imposées par la junte militaire au pouvoir sur les organisations<br />

humanitaires. Ces entraves se sont mises en place progressivement<br />

depuis l’arrestation <strong>du</strong> premier ministre Khin<br />

Nyunt en décembre 2004. Ces contraintes portent notamment<br />

sur les déplacements des expatriés et sur l’approvisionnement<br />

en médicaments essentiels et en antirétroviraux<br />

(ARV), ne permettant plus de mettre en place de façon acceptable<br />

les programmes financés par le Fonds. Le Fonds Global<br />

dit appliquer de ce fait les « additional safeguards policy »<br />

(« politique de garanties supplémentaires »).<br />

Officieusement, les financements <strong>du</strong> Fonds global ont été<br />

depuis de longs mois critiqués par le Congrès américain ; les<br />

USA restent des partenaires financiers importants <strong>du</strong> Fonds,<br />

même si leur politique actuelle tend à privilégier les financements<br />

bilatéraux de programmes véhiculant des messages<br />

de prévention inspirés par les puissants chrétiens fondamentalistes.<br />

73


Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong> est présent depuis 15 ans en Birmanie,<br />

impliqué dans des programmes de prévention <strong>du</strong> VIH et d’accès<br />

aux traitements ARV auprès des prostituées de Rangoon<br />

ainsi que dans des programmes de Ré<strong>du</strong>ction des Risques<br />

auprès des toxicomanes de l’Etat <strong>du</strong> Kachin. Les actions de<br />

MDM auprès des autorités portent sur la démonstration de la<br />

faisabilité des activités de prévention et de soin pour les plus<br />

marginalisés. Pour faire cesser la politique répressive et l’incarcération<br />

des bénéficiaires, le plaidoyer de MDM auprès des<br />

autorités porte aussi sur la défense de leurs droits élémentaires.<br />

Les activités de MDM en Birmanie, inscrites avec celles<br />

d’autres ONG dans le long terme, permettent d’obtenir des<br />

résultats probants et un impact significatif sur l’épidémie de<br />

VIH. Ce d’autant qu’il n’existe aucune réponse nationale<br />

à l’épidémie grandissante de VIH qui atteint désormais la<br />

population générale.<br />

MDM condamne avec véhémence cette décision aux<br />

conséquences humaines catastrophiques pour la population<br />

birmane mais aussi pour toute la sous-région <strong>du</strong> fait d’importants<br />

phénomènes migratoires internes et transfrontaliers.<br />

En l’absence des financements <strong>du</strong> Fonds global, c’est toute<br />

une population précaire pour qui la prise en charge psychologique<br />

et thérapeutique inscrite dans le long terme qui sera<br />

abandonnée. Ce sont des acteurs locaux, formés dans la<br />

perspective d’un désengagement, qui seront délaissés.<br />

Les entraves aux activités des ONG ne doivent pas entraîner<br />

la décision irrévocable <strong>du</strong> Fonds global de cesser tout<br />

financement.<br />

MDM demande aux décideurs <strong>du</strong> Fonds global de reconsidérer<br />

leur position et de mettre en place des mécanismes de<br />

financements alternatifs sur le modèle de ceux imaginés<br />

dans d’autres pays au contexte politique difficile. Le départ<br />

<strong>du</strong> Fonds global signifie une mort certaine pour des milliers<br />

de Birmans car aucune solution alternative n’est en place. Si<br />

des réformes politiques sont nécessaires, elles ne doivent<br />

pas être négociées aux dépens de vies humaines.<br />

74


L ir e<br />

Dans ce numéro :<br />

• Jean-Pierre Dupuy, Petite métaphysique<br />

des tsunamis, Seuil, <strong>2005</strong>.<br />

• René Favier et Anne-Marie Granet-Abisset<br />

(sous la dir.), Récits et représentations<br />

des catastrophes depuis l’Antiquité,<br />

Grenoble, CNRS-MSH-Alpes, janvier <strong>2005</strong>, 408<br />

pages.<br />

• Sabine Trannin, Les ONG occidentales au<br />

Cambodge : La réalité derrière le mythe,<br />

L’Harmattan, <strong>2005</strong>, 260 pages.<br />

• Béatrice Pouligny, Ils nous avaient<br />

promis la paix – Opérations de l’ONU et<br />

populations locales, Paris, Presses de<br />

Science Po., Coll. Académique, 2004,<br />

356 pages.<br />

• François Rubio, La justice<br />

internationale : mythe ou réalité ?,<br />

Editions de l’Hèbe, <strong>2005</strong>, 94 pages.<br />

• Amina Yala, Volontaire en ONG :<br />

l’aventure ambiguë, Editions Charles<br />

Léopold Mayer, <strong>2005</strong>, 237 pages.<br />

75


L ir e<br />

> Petite métaphysique des tsunamis<br />

Comment penser le mal au XXI e siècle ? Le tsunami <strong>du</strong> 26<br />

décembre 2004 et la commémoration en <strong>2005</strong> de trois grandes<br />

catastrophes qui ont marqué l’Occident dans sa manière<br />

de se représenter le mal — Auschwitz ; Hiroshima et Nagasaki ;<br />

le tremblement de terre de Lisbonne (1 er novembre 1755) —<br />

mettent à l’épreuve la pensée de la catastrophe. Le mal<br />

« naturel » est-il contingent ? L’homme est-il responsable <strong>du</strong><br />

mal ? A en juger par les réactions au tsunami, tout se passe<br />

comme si, de 1755 à aujourd’hui, le mal soulevait les mêmes<br />

interrogations. Cependant, quand le mal moral rejoint les sommets<br />

qu’a connus le XX e siècle, on ne sait plus l’évoquer<br />

qu’en termes d’atteintes à l’ordre naturel <strong>du</strong> monde. Cela<br />

augure mal de notre capacité à faire face aux catastrophes<br />

futures. Un essai vif et stimulant sur les chassés-croisés entre<br />

catastrophes naturelles et catastrophes morales, revisités à la<br />

lumière de l’actualité.<br />

Présentation de l’éditeur<br />

> Jean-Pierre Dupuy, Petite métaphysique des tsunamis, Seuil, <strong>2005</strong>. Lire le<br />

texte de l’auteur dans ce numéro, p. 26.<br />

76


L ir e<br />

> Les catastrophes dans l’Histoire<br />

Si un événement peut être catastrophique pour les populations qui<br />

en sont victimes, c’est dans bien des cas par le discours que l’on a<br />

tenu sur lui, qu’il prend ou non un statut de catastrophe. Par la<br />

manière dont ils sont construits et présentés, ces récits ne se limitent<br />

pas à rendre compte des événements survenus : ils sont l’expression<br />

de la façon dont les sociétés ont vécu avec la menace,<br />

acceptent ou occultent le risque. Depuis l’Antiquité, avec des mots<br />

parfois identiques, ces récits, tant vernaculaires qu’érudits, et l’iconographie<br />

qui peut les accompagner, ont fait de la catastrophe un<br />

thème récurrent traversant toutes les périodes et tous les pays.<br />

Cet ouvrage propose, à travers des contributions issues d’un colloque<br />

organisé à Grenoble en avril 2003, une série d’éclairages sur<br />

ces questions, via des exemples très variés aussi bien dans le<br />

temps (depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine) que<br />

sous l’angle des événements considérés (avalanches, inondations,<br />

tempêtes, séismes) et des « médias » par lesquels passent ces discours<br />

et représentations (bas-reliefs, presse, littérature, sermons,<br />

films, photographies).<br />

Les textes ont été regroupés autour de trois entrées : la médiatisation,<br />

l’instrumentalisation et la scénarisation de la catastrophe.<br />

Présentation de l’éditeur<br />

> René Favier et Anne-Marie Granet-Abisset (sous la dir.), Récits et représentations<br />

des catastrophes depuis l’Antiquité, Grenoble, CNRS-MSH-Alpes, janvier <strong>2005</strong>, 408<br />

pages. Lire également le compte-ren<strong>du</strong> de l’intervention d’Anne-Marie Granet-Abisset<br />

lors de la table ronde qui ouvre ce dossier, pp. 8. et suivantes.<br />

77


L ir e<br />

> ONG au Cambodge<br />

La littérature consacrée à l’aide humanitaire apportée au Cambodge,<br />

comme en ont témoigné récemment et successivement les livres de<br />

France de Lagarde (Cambodge : Pour un sourire d’Enfant, Nouvelle<br />

Cité, Montrouge, <strong>2005</strong>, 188 p.), de Somaly Mam (Le silence de l’innocence,<br />

Anne Carrière, Paris, <strong>2005</strong>, 215 p.) ou l’Enfance au cœur<br />

(Témoignages de Bambous en Asie <strong>du</strong> Sud-Est, C.L.D., Chambraylès-Tours,<br />

2004, 173 p.) scénarise le plus souvent pour les donateurs<br />

les projets des organisations non gouvernementales et leurs<br />

décideurs. Les actions con<strong>du</strong>ites par Christian et Marie-France des<br />

Pallières dans le cadre de l’association « Pour un Sourire d’Enfant »,<br />

Somaly Mam et Pierre Legros fondateurs de « Agir pour les femmes<br />

en situation précaire » ou Yves Meaudre, le directeur-général<br />

de « Enfants <strong>du</strong> Mékong » le méritent sans conteste, mais elles ne<br />

décrivent que partiellement le « NGO land » qu’est devenu depuis<br />

quinze ans le royaume de Norodom Sihanouk.<br />

Ex-journaliste au quotidien francophone Cambodge Soir 1 et collaboratrice<br />

sur place d’ONG (ex. Enfants d’Asie Aspeca) Sabine Trannin,<br />

forte de ses premières expériences et émotions professionnelles<br />

au pays de Pol Pot et de Hun Sen, s’est lancée dans une analyse<br />

critique, sans concession, de l’espace humanitaire cambodgien.<br />

Avec passion, sincérité, elle affirme ce en quoi elle croît au risque<br />

de perdre sa distance critique personnelle par rapport à l’objet de<br />

son étude. Une dérive qui se tra<strong>du</strong>it parfois par des mots très <strong>du</strong>rs<br />

vis-à-vis de ses employeurs et collègues passés, les bailleurs de fonds,<br />

les gouvernements et trop souvent les ONG « anglo-saxonnes ».<br />

Pamphlet, parcours initiatique, enquête, recherche universitaire, ce<br />

livre écrit à la première personne <strong>du</strong> singulier irrite tout autant par<br />

sa candeur, ses approximations mais aussi sa franchise. Une vision<br />

sombre des évergètes, de leurs stratégies et de leurs organisations<br />

mais à la hauteur des espérances qu’elles font naître et entretiennent<br />

tant chez leurs serviteurs, les donateurs que leurs éventuels<br />

bénéficiaires.<br />

Si d’un point de vue purement académique, cette enquête aurait pu<br />

se nourrir des analyses critiques théoriques et expérimentales<br />

développées sur d’autres terrains, elle présente une analyse très<br />

documentée notamment quant à ses appréciations sectorielles (ex.<br />

lutte contre le sida, microfinance, é<strong>du</strong>cation…). Les indications<br />

apportées sur la place des ONG dans l’espace économique, les<br />

1<br />

Pour découvrir le rôle d’importance que joue ce journal au Cambodge depuis dix ans, on lira<br />

l’enquête de Grégoire Rochigneux : Cambodge Soir : Chroniques sociales d’un pays au quotidien,<br />

Les Editions <strong>du</strong> Mékong, Phnom Penh, <strong>2005</strong>, 222 pages.<br />

78


débouchés qu’elles procurent aux fournisseurs locaux de services<br />

ou sur leur politique de formation sont d’un intérêt tout particulier<br />

pour comprendre leur socialisation spatiale, leur spécialisation par<br />

branche et leur rapport à l’Etat depuis la fin de la troisième guerre<br />

d’Indochine. Certains retours sur l’Histoire sont eux plus critiquables.<br />

Le rôle diplomatique des ONG à l’heure de la République<br />

populaire <strong>du</strong> Kampuchéa ou des négociations des Accords de Paris<br />

est surdimensionné tout comme aujourd’hui quand les associations<br />

de solidarité sont présentées comme des unités d’informations élémentaires<br />

pour les diplomates.<br />

Certaines approximations sur l’Autorité provisoire des Nations<br />

unies au Cambodge (APRONUC), le statut de la Caritas, l’histoire<br />

d’Oxfam, les contraintes de financement de l’aide au développement<br />

multilatérale dans le cas des P.M.A. auraient pu être évitées.<br />

Il n’en faudrait pas moins ne pas s’arrêter à ces quelques détails.<br />

Les débats polémiques les plus passionnants que soulève cet<br />

ouvrage portent sur la place des ONG dans la transition post<br />

totalitaire. Ceux qui l’ont vécu de l’intérieur jugeront peut-être<br />

que l’auteur justifie un peu rapidement le contournement de<br />

l’action de l’Etat par les ONG mais les insuffisances des administrations<br />

et de leurs dirigeants sont trop nombreuses et souvent<br />

très choquantes. On retiendra également le questionnement de<br />

l’articulation de l’aide humanitaire avec les politiques publiques, le peu<br />

d’implantation des ONG étrangères en province, leur faible travail<br />

psychologique dans une société si profondément polytraumatisée, le<br />

rôle original des humanitaires « bi culturels », des sujets aussi essentiels<br />

que trop rarement débattus.<br />

Christian Lechervy<br />

Maître de conférences à l’Institut d’études politiques<br />

> Sabine Trannin, Les ONG occidentales au Cambodge : La réalité derrière le mythe,<br />

L’Harmattan, <strong>2005</strong>, 260 pages.<br />

79


L ir e<br />

> L’ONU, vue des populations<br />

Le travail des chercheurs de haut niveau en sciences humaines est<br />

finalement bien ingrat. Il requiert la même rigueur dans la démarche<br />

scientifique, un identique tempérament de découvreur, une semblable<br />

intelligence et une pareille intensité dans l’investissement personnel,<br />

que pour les sciences dites « <strong>du</strong>res ». Pourtant, celles et<br />

ceux qui s’y astreignent (a fortiori dans le contexte difficile et de<br />

pénurie qui règne en France dans la recherche) sont loin de bénéficier<br />

(à quelques rares exceptions près, notamment chez les économistes),<br />

de la reconnaissance ou des bénéfices intellectuels (voire<br />

matériels) dont parviennent à jouir certains de leurs collègues physiciens,<br />

chimistes, biologistes, mathématiciens, médecins... Or, s’il<br />

existait l’équivalent d’un prix Nobel ou d’une médaille Field dans la<br />

discipline de la science politique/relations internationales, nul doute<br />

que Béatrice Pouligny figurerait parmi les nominées, en vue de l’obtention<br />

d’une telle distinction 1 .<br />

C’est la réflexion que devrait se faire tout lecteur (et on les souhaite<br />

nombreux) <strong>du</strong> remarquable ouvrage que ce chercheur <strong>du</strong> Centre<br />

d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) de l’Institut<br />

d’Etudes Politiques de Paris (où elle enseigne également), a<br />

consacré aux opérations de maintien de la paix des Nations<br />

unies. Il s’agit d’une véritable somme d’un peu plus de trois<br />

cent cinquante pages couvrant la période 1990 à 2004. Il faut<br />

presque oser la qualifier de « grand œuvre », tant il s’agit de la restitution<br />

exemplaire d’une recherche commencée dans le cadre<br />

d’une thèse de doctorat et qui s’est poursuivie sur une quinzaine<br />

d’années. Avec tout ce que cela peut impliquer (le lecteur de la<br />

<strong>Revue</strong> l’imaginera facilement) de dépouillement de masses de documents<br />

et d’archives officielles comme privées, de lectures, d’analyses,<br />

de rencontres et séjours sur le terrain, de nuits sans sommeil,<br />

et d’innombrables heures de travail, surtout de travail.<br />

Le livre est accompagné d’une bibliographie sélective bien sûr, et<br />

d’un index lui aussi modèle <strong>du</strong> genre. Sans compter l’appareil impressionnant<br />

de notes qui pour certains chapitres excèdent largement la<br />

centaine… Ceux qui voudront aller encore plus loin à cet égard pourront<br />

même se rendre sur un site internet spécialement dédié. Ils y<br />

trouveront une liste complète de sources, une bibliographie encore<br />

plus détaillée, des données graphiques, des références 2 ...<br />

1<br />

Elle a tout de même été distinguée en 2002 par la Commission Fulbright, aux Etats-Unis au<br />

titre de New Century Scholar.<br />

2<br />

www.ceri-sciences-po.org/cherlist/pouligny/index.htm<br />

80


Cette puissance de recherche n’altère pour autant en rien un style<br />

d’une fluidité et d’une élégance rares. La lecture n’est jamais pesante,<br />

mais tout au contraire, quasiment de bout en bout passionnante.<br />

L’auteur allie au surplus une connaissance approfondie d’un certain<br />

nombre de terrains (notamment le Salvador, Haïti, le Cambodge…)<br />

sur lesquels elle s’est personnellement investie comme acteur ou<br />

témoin (avec parfois des prises de risques personnels élevés) à une<br />

volonté très déterminée d’explorer de la manière la plus pertinente<br />

et exhaustive possible ce qu’implique à tous les niveaux ces opérations<br />

de paix des Nations unies.<br />

A partir d’un certain nombre d’intuitions et d’hypothèses scientifiques<br />

de départ. La principale d’entre elles est que trop peu d’attention<br />

est accordée « à la façon dont ces missions sont vécues par<br />

les différentes composantes des sociétés concernées » (p. 16). Or,<br />

lesdites missions entrent, localement, en interaction avec une grande<br />

variété d’acteurs politiques et sociaux (pp. 22,23). Dès lors, le<br />

projet <strong>du</strong> livre est de combler ce manque en proposant une lecture<br />

locale de l’histoire récente <strong>du</strong> maintien de la paix. Avec le souci de<br />

capter aussi « ce qui se tisse dans « l’entre-deux » aux multiples<br />

points d’articulation — et de non articulation — entre les niveaux<br />

« micro » et « macro », entre le quotidien d’une mission et le niveau<br />

politique de sa stratégie globale, entre un village per<strong>du</strong> ou le bidonville<br />

d’une capitale et les bureaux feutrés des missions ou les salles de<br />

négociations. » (ibid.). Sans omettre l’échelon <strong>du</strong> siège new-yorkais.<br />

Le lecteur de la <strong>Revue</strong> saisira dès lors l’extrême difficulté pour le<br />

commentateur de rendre compte d’un travail d’une semblable<br />

richesse. Au mieux, peut-il essayer d’en donner quelques aperçus<br />

afin d’inciter absolument ceux qui liront cette recension à se procurer,<br />

séance tenante, ce livre, et à s’y plonger sans retenue.<br />

Ils y découvriront alors, dès le premier chapitre (consacré aux nouvelles<br />

formes <strong>du</strong> maintien de la paix après la Guerre froide à la géographie<br />

locale des opérations de l’ONU qui s’en sont suivies), la<br />

« méthode Pouligny ». Elle consiste notamment à faire l’effort (pas<br />

si fréquent, même chez les scientifiques), de penser résolument<br />

l’hétérogénéité et d’analyser les logiques propres des populations<br />

confrontées à une opération décidée par le Conseil de sécurité dans<br />

le lointain (par elles) à New York. Et de construire (grâce à l’apport<br />

judicieusement utilisé de différentes disciplines des sciences sociales),<br />

cette pensée pas à pas en ne restant surtout pas, comme beau-<br />

81


coup au seul niveau <strong>du</strong> discours, mais en s’en donnant très concrètement<br />

les moyens ! (p. 18). La démarche s’ancre dans la sociologie<br />

dite compréhensive, et cherche à se placer au plus près <strong>du</strong> point de<br />

vue de l’acteur local. Ainsi dans un chapitre consacré aux « Différents<br />

visages des populations locales », sont passés successivement en<br />

revue les sphères respectives des entrepreneurs politiques, militaires et<br />

économiques, puis questionnées ces « sociétés civiles » locales, bien<br />

trop souvent survalorisées par les intervenants internationaux. En<br />

même temps que si mal comprises...<br />

Mais elle s’intéresse aussi à juste titre à ces employés locaux qui<br />

travaillent pour les Nations unies. Elle s’attache à en établir ainsi une<br />

typologie et à explorer diverses pistes afin de répondre à la question<br />

classique (pour tous ceux qui pratiquent le terrain) <strong>du</strong> comment on<br />

devient un employé local et <strong>du</strong> pourquoi. Elle insiste, notamment,<br />

sur la problématique si particulière des interprètes. Nous partageons<br />

largement son point de vue sur le fait qu’elle a été insuffisamment<br />

creusée jusqu’à présent. Plus globalement, une ambiguïté générale<br />

règne s’agissant de cette catégorie de personnels, qu’il s’agisse des<br />

salaires évidemment très supérieurs à ceux localement pratiqués,<br />

mais en même temps largement inférieurs aux rémunérations des<br />

« internationaux », <strong>du</strong> rôle d’informateurs plus ou moins consentants<br />

des factions en présence que jouent certains, de leur faible<br />

niveau de formation (mais c’est parfois le contraire), de leur absence de<br />

protection le plus souvent face au nouveau pouvoir ou aux diverses milices<br />

après le départ de la Mission. Sans compter l’image de collaborateur<br />

voire de traître qui peut être la leur auprès d’une partie de leurs<br />

compatriotes...<br />

B. Pouligny examine ensuite « Le face-à-face peacekeepers-sociétés<br />

locales ». Elle souligne ainsi que les interprétations <strong>du</strong> mandat<br />

d’une opération de paix divergent considérablement : ce qui donne<br />

des peacekeepers per<strong>du</strong>s dans des environnements complexes<br />

qu’ils maîtrisent mal, voire pas <strong>du</strong> tout. D’où l’on peut in<strong>du</strong>ire de<br />

sérieux doutes quant aux capacités réelles des missions onusiennes<br />

à mettre en œuvre leur mandat. Or, en dépit des multiples rapports<br />

audits, évaluations, la « machine » onusienne paraît largement frappée<br />

d’une incapacité à capitaliser les enseignements d’expériences<br />

antérieures pourtant désormais en nombre conséquent. L’ONU<br />

n’est certes pas la seule institution à éprouver de fortes difficultés à<br />

gérer et utiliser sa mémoire institutionnelle (quant elle existe, ce qui<br />

82


n’est même pas toujours le cas). Mais on ne peut, selon nous, se<br />

départir d’un sentiment de malaise au regard de cette sorte de<br />

« fuite en avant », que Conseil de sécurité et DPKO semblent, dans<br />

certaines situations, pratiquer. Avec une multiplication d’opérations<br />

initiées, sans véritable cadre préalable sérieusement construit. Certes,<br />

elles répondent à des objectifs politiques souvent louables (en<br />

leur principe), mais hors toute vraie réflexion en amont sur le sens,<br />

la portée et la faisabilité de la Mission dans le temps et l’espace.<br />

Divers dysfonctionnements dont a témoigné et témoigne encore la<br />

MONUC, en RDC (autrement dit la plus importante actuellement<br />

opération dans laquelle l’institution est engagée) l’illustrent malheureusement.<br />

Même si la MONUC a enregistré d’incontestables succès.<br />

Le lecteur verra plus loin l’auteur explorer finement les stratégies<br />

des acteurs locaux, à l’aune de l’extrême brutalité fréquente des rapports<br />

de force. Surtout elle fait comprendre pourquoi bien des communautés<br />

locales, à la différence de certaines élites, s’inscrivent plutôt<br />

majoritairement dans une démarche qui peut paraître surprenante de<br />

protection et d’évitement vis-à-vis des intervenants internationaux…<br />

Auparavant (à partir d’une approche qu’elle partage avec d’autres chercheurs<br />

français en science politique travaillant sur l’international)<br />

elle s’est consacrée à scruter de façon approfondie (afin d’en<br />

rendre compte aussi précisément que possible) les visions de<br />

ceux « d’en bas », par rapport à l’intervention et aux principales<br />

problématiques politiques locales <strong>du</strong> post-conflit. On recommandera<br />

ici la lecture de ses développements d’une part sur la légitimation<br />

qu’accorde l’ONU à certains interlocuteurs, et des conséquences<br />

qui en découlent. Apparaître ainsi « comme un interlocuteur<br />

de l’ONU est... vital » pour certains entrepreneurs politico-militaires<br />

ou seigneurs de la guerre. Pouligny cite entre autres exemples<br />

Mohamed Aydid qui en Somalie avait en permanence à ses côtés un<br />

caméraman pour filmer ses visiteurs de marque (p. 241). Les<br />

aspects pécuniaires peuvent se révéler également extrêmement<br />

concrets. Ainsi, au Mozambique il fallut mettre en place (en mai<br />

1993) un « Fonds d’affectation spéciale des Nations unies pour la<br />

mise en œuvre de l’accord de paix » afin d’assurer purement et simplement<br />

le versement d’espèces sonnantes et trébuchantes aux<br />

principaux leaders de la RENAMO. L’analyse qu’en fait Pouligny<br />

mérite le détour (p. 240 et 247). La suite <strong>du</strong> chapitre est à l’avenant<br />

d’ailleurs avec « ONG » de défense des droits de l’Homme, créées de<br />

toutes pièces au Cambodge comme moyen d’auto-emploi, détourne-<br />

83


ments divers et variés, vols purs et simples. Toujours dans ce même<br />

chapitre, l’auteur se livre à une critique subtile et pertinente <strong>du</strong><br />

recours aux analyses, inspirées de la théorie des jeux et reposant<br />

sur les spoilers (fauteurs de troubles) et bad guys (mauvais garçons).<br />

Elle explique pourquoi ces figures ne fonctionnent quasiment jamais<br />

sur ce type de terrain.<br />

Enfin, en un peu plus d’une trentaine de pages fortes, elle dresse<br />

dans le chapitre six un bilan sévère, mais finalement assez justifié de<br />

cette « ingénierie supposée contribuer à l’installation de la paix et de<br />

la stabilité dans le pays concerné ». Elle y aborde la question de la<br />

création de nouvelles institutions « représentatives » généralement<br />

inhérente au mandat de ces missions. Elle formule des appréciations<br />

critiques étayées sur les processus électoraux où la démocratie procé<strong>du</strong>rale<br />

et ses aspects techniques sont privilégiés par rapport à un<br />

projet réellement démocratique. Au risque d’aboutir à des « démocraties<br />

de façade » qui finalement ne résolvent rien (pp. 294 à 302).<br />

De même, certains programmes de reconstruction économiques relèvent-ils<br />

purement et simplement de l’ineptie politique. Quant à ceux<br />

de justice et de réconciliation politiquement et médiatiquement mis<br />

en avant dans nombre de cas, là également les ambiguïtés sont<br />

légion. D’autant plus que « l’implication des missions onusiennes<br />

dans la réforme de l’appareil judiciaire... demeure souvent assez faibles<br />

» (p. 317). Les contradictions entre la nécessité de réintégrer<br />

dans le jeu politique des acteurs locaux suspectés d’être les auteurs<br />

ou les commanditaires de crimes de masse (ou de les avoir couverts),<br />

avec le besoin de réparation des victimes sont évidemment tout aussi<br />

flagrantes. Il pourrait être utile pourtant, pour les gérer d’évaluer les<br />

pratiques de pays ayant assuré seuls leur transition d’un régime autoritaire<br />

à un régime démocratique (comme l’Argentine, le Chili ou<br />

l’Afrique <strong>du</strong> Sud) et les manières dont ils se sont efforcés de les<br />

résoudre.<br />

On peut certes faire quelques reproches mineurs à B. Pouligny. Par<br />

exemple sur le fait que sa méthode peut, au terme de la lecture de<br />

l’ouvrage, con<strong>du</strong>ire à une vision trop pessimiste des missions onusiennes.<br />

A la limite, qu’il ait fallu quelque peu « acheter » la paix en<br />

assurant les « fins de mois » d’un certain nombre de responsables<br />

au Mozambique ou ailleurs, demanderait à être relativisé et n’aurait<br />

pas un identique degré de gravité que certains autres dysfonctionnements<br />

justement signalés. Alors que finalement dans une recon-<br />

84


textualisation plus large, certaines s’avèrent plutôt des réussites. Ou<br />

au moins, à terme, ont été perçues comme telles par les populations<br />

concernées. L’opération des Nations unies au Kosovo, dans un<br />

contexte particulièrement volatile, n’affiche pas ainsi un bilan pleinement<br />

négatif, six ans après sa mise en place. Mais il n’est pas<br />

impossible en pareille circonstance que les dimensions personnelles<br />

propres à certains hauts représentants en situation intro<strong>du</strong>isent une<br />

donnée qui puisse faire basculer dans le bon sens les opérations<br />

concernées. De manière plus triviale, la comparaison entre Yasushi<br />

Akashi au Cambodge ou en Bosnie et Bernard Kouchner au Kosovo<br />

ou Sergio de Mello au Timor n’est pas l’avantage <strong>du</strong> premier...<br />

De même, si l’opération Artémis à Bunia en RDC en 2003 n’est pas<br />

le succès éclatant vanté par certains, son résultat n’est peut-être pas<br />

si négatif sur le moyen terme en Ituri. Peut-être l’auteur sous-estimet-elle<br />

aussi, parmi les acteurs, dans ce type d’opérations, le poids que<br />

peuvent avoir des ONG internationales et leur capacité d’autonomie<br />

plus importante qu’elle ne semble l’estimer. Alors qu’elles sont, au<br />

moins pour certaines d’entre elles, plutôt expertes désormais dans<br />

l’art d’éviter les instrumentalisations, ou à en limiter les effets. Mais là<br />

n’était pas de toute façon le sujet <strong>du</strong> livre.<br />

En tout cas, B. Pouligny conclut par quelques phrases bien ciselées,<br />

comme : « Depuis toujours, nos sociétés se sont préoccupées de<br />

gagner des guerres. Il est temps que nous réfléchissions aux manières<br />

de gagner la paix ». Si malheureusement, cela n’est pas nouveau,<br />

elle ajoute, à juste titre, que ces questions « ne peuvent être<br />

laissées aux seuls fonctionnaires nationaux et internationaux » et<br />

qu’elles doivent con<strong>du</strong>ire chacun (décideur, analyste ou citoyen) à<br />

s’interroger sur la valeur qu’il donne… « à sa propre humanité… et<br />

donc à celle des autres ». Ceci notamment en proposant, comme<br />

elle l’a fait tout au long <strong>du</strong> livre « une autre image des opérations de<br />

paix menées par l’ONU à travers le monde : celles que nous tendent<br />

les populations elles-mêmes » (pp. 335, 336). On suggérera aussi<br />

sur ce dernier point que les ONG internationales humanitaires, encore<br />

une fois non dénuées d’expérience (sur ces terrains), des rapports<br />

avec les populations locales, ainsi que la prise en compte de la<br />

série de paramètres évoqués par l’auteur, pourraient assez largement<br />

y contribuer. Et apporter leur pierre à la responsabilité de protéger<br />

qu’elle évoque aussi dans sa conclusion. Tel était précisément<br />

l’un des thèmes de la réforme proposée par le secrétaire général<br />

85


Koffi Anan au sommet <strong>du</strong> soixantième anniversaire de l’ONU. Il a<br />

connu l’échec que l’on sait. Mais certaines de ces idées, à commencer<br />

par celle-là, pourraient finalement ne pas disparaître pour<br />

autant de l’agenda international.<br />

Nous recommandions fortement en commençant à nos lecteurs de<br />

se procurer cet ouvrage le plus rapidement possible, en soulignant<br />

« la solitude <strong>du</strong> chercheur de fond »... Nous voudrions ajouter que<br />

sa lecture nous paraît relever de l’impératif catégorique au niveau<br />

des Organisations Non Gouvernementales pour tous ceux qui sont<br />

en charge (dans les directions des opérations, comme dans les<br />

desks) <strong>du</strong> pilotage de programmes dans des pays ou des régions où<br />

sont déployées justement des forces des Nations unies. Il va de soi<br />

qu’il devrait pareillement figurer au programme des cycles de formations,<br />

être lu de bout en bout et constituer un ouvrage de chevet<br />

pour les expatriés ONG en poste sur place 3 . Et bien sûr pour les personnels<br />

onusiens eux-mêmes.<br />

Philippe Ryfman<br />

Université Paris I<br />

> Béatrice Pouligny, Ils nous avaient promis la paix – Opérations de l’ONU et populations<br />

locales, Paris, Presses de Science Po., Coll. Académique, 2004, 356 pages.<br />

3<br />

Signalons aussi (pour ces derniers) à ceux qui sont sur le point de se rendre dans une zone où<br />

ce type de problématique se pose, la publication il y a quelques mois des actes d’un colloque<br />

codirigé pour le CERI par B. Pouligny encore, et pour le Secrétariat général de la Défense<br />

Nationale (SGDN) par E. Chevallier sur « Les anciens combattants d’aujourd’hui. Désarmement,<br />

démobilisation et réinsertion » Paris, CERI et SGDN, 2004. Le texte peut également en être<br />

consulté sur le site internet <strong>du</strong> CERI : www.ceri-sciences-po.org<br />

86


L ir e<br />

> La justice internationale soumise à la question<br />

Jamais télévisions, radios, journaux n’ont autant fait référence à la<br />

justice internationale.<br />

Elle occupe aujourd’hui une place essentielle dans le débat politique<br />

aussi bien au niveau des responsables que des citoyens. Pour<br />

autant, sommes-nous personnellement impliqués ? La justice internationale<br />

s’immisce-t-elle dans la vie quotidienne des femmes et<br />

des hommes <strong>du</strong> XXI e siècle ? Comment le système judiciaire national<br />

qui s’est construit en plusieurs siècles dans les Etats et qui ne<br />

connaît sa forme moderne que depuis à peine deux cents ans s’estil<br />

imposé aussi au niveau international en moins d’un demi-siècle ?<br />

Présentation de l’éditeur<br />

> François Rubio, La justice internationale : mythe ou réalité ?, Editions de l’Hèbe,<br />

<strong>2005</strong>, 94 pages. L’auteur est directeur juridique de Médecins <strong>du</strong> <strong>Monde</strong>.<br />

87


L ir e<br />

> Parcours <strong>du</strong> volontaire<br />

Chaque année, des milliers de personnes partent en mission pour<br />

des organisations non gouvernementales. D’où viennent-elles, que<br />

vont-elles chercher, que retirent-elles de cette expérience ? Dans<br />

cet ouvrage, Amina Yala ne propose pas seulement de reconstituer<br />

le « parcours <strong>du</strong> volontaire ». En s’appuyant sur les témoignages de<br />

celles et ceux qui ont un jour franchi le pas, elle nous offre surtout<br />

de comprendre ce qu’une telle démarche révèle des attentes et<br />

des images que nous projetons sur ces pays que nous prétendons<br />

aider. Entre quête de l’Autre et quête de soi, le volontariat en ONG<br />

exprime ici toutes ses ambiguïtés et ses richesses.<br />

Présentation de l’éditeur<br />

> Amina Yala, Volontaire en ONG : l’aventure ambiguë, Editions Charles Léopold<br />

Mayer, <strong>2005</strong>, 237 pages.<br />

88


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❒ n°1 Faut-il normaliser l'aide humanitaire ? • Hiver 2000 – EPUISE<br />

❒ n°2 La protection des populations civiles • Printemps 2001<br />

❒ n°3 Violence et <strong>Humanitaire</strong> • Automne 2001<br />

❒ n°4 27 décembre 1979 11 septembre 2001 Afghanistan • Hiver 2001/2002<br />

❒ n°5 Pauvreté(s) en France • Printemps/été 2002<br />

❒ n°6 Le SIDA saisi par les ONG • Automne/Hiver 2002<br />

❒ n°7 Le Quai d’Orsay et l’humanitaire • Printemps/été 2003<br />

❒ n°8 Guerre en Irak : au péril de l'ingérence humanitaire ? • Automne 2003<br />

❒ n°9 Derrière les crises oubliées, un monde fragmenté • Hiver 2004<br />

❒ n°10 Le génocide des Tutsis <strong>du</strong> Rwanda : une abjection pour l’Humanité,<br />

un échec pour les humanitaires • Printemps/été 2004<br />

❒ n°11 A l’est de l’Europe : populations vulnérables et société civile • Automne 2004<br />

❒ n°12 La question kurde et les humanitaires • Printemps <strong>2005</strong><br />

❒ n°13 L’humanitaire en catastrophe(s) • Hiver <strong>2005</strong><br />

Hors série<br />

❒ n°1<br />

L’observatoire de l’accès aux soins de la Mission France<br />

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❒ n°2 Quelle santé pour les migrants en Europe ? • Eté <strong>2005</strong><br />

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Notes - <strong>Revue</strong> <strong>Humanitaire</strong>


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<strong>Humanitaire</strong><br />

enjeux<br />

pratiques<br />

débats<br />

> Numéro 13<br />

Olivier Bernard • Rony Brauman • Bruno David •<br />

Jean-Pierre Dupuy • Anne-Marie Granet-Abisset •<br />

Franz Lauer • Christian Lechervy • Jean-François<br />

Mattéi • Béatrice Miège • Pierre Micheletti • Madeleine<br />

Moulin • Gérard Rondeau • Philippe Ryfman •<br />

Françoise Sivignon<br />

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