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2Mercredi 03 décembre 2014 19h00 [GMT + 1]

NO 444

Je n’aurais manqué un Séminaire pour rien au monde— PHILIPPE SOLLERS

Nous gagnerons parce que nous n’avons pas d’autre choix — AGNES AFLALO

www.lacanquotidien.fr

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À propos de Littérature et politique de Philippe Sollers

(In)actualité brûlante,

la chronique de Nathalie Georges-Lambrichs

« Le Verbe fait homme », ainsi définit-il Voltaire pour conclure La Guerre du

goût il y a déjà vingt ans.

« Il va falloir que je m’occupe d’améliorer le style de la détestation que je

déclenche. Il faut tout faire désormais », écrit-il dans son Journal de L’Année du tigre,

en date du 13 novembre (1998).

2001. Dans Éloge de l’infini, suite de La Guerre du goût qui s’adresse aux

« musiciens de la vie », « politiciens véreux », parmi d’autres, s’abstenir.


Le sollersisme, aujourd’hui, est donc une passion à éclipses, vie oblige !, et la

LPA (lecture pour autrui) que pratique son inventeur confère aux intervalles

autorisés le charme puissant des conversations de Paradis : « prends et lis » (Éloge de

l’infini, p. 366), « comme tu vis, tu lis » (Ibid., p. 367), « pour savoir écrire, a dit une

fois Debord, il faut avoir lu, et pour savoir vivre il faut savoir lire » (Ibid.).

« Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures

d’un mot », se demande Louis Lambert (Ibid., p. 368). L’aventure qui a fait Sollers

ferrer ce mot aujourd’hui a nom « politique ». Il nous invite autour du creuset où il la

retient captive, et verse avec précaution sur elle un soupçon de littérature, sous le

regard transsubstantiant du mage François le Bordelais. Miracolo ! Evviva e gioia ! Les

mots s’accolent, se prennent au collet, décollent, racolent, s’encollent sous la frappe

qui cette fois vise la page Une, qui condensera en son unicité l’excès que c’est de lire,

si peu, pour marquer d’autant mieux que c’est encore et, quoi qu’il arrive, contre

vents et marées et malgré tout.

Les entrées, nombreuses, entourent à chaque fois un nom, qui est plus souvent

propre que commun. C’est en tout cas réglé comme un ballet. Les réminiscences de

cette tétralogie (Après La Guerre du goût et Éloge de l’infini nous avons eu Discours

parfait puis Fugues) de cette somme plus-Une sont recensées et référencées dans une

table pourvue d’un index dont l’exhaustivité renforce le mystère : l’anatomie de

notre animalité est là, disséquée et exposée, partes extra partes, ô combien plus

nombreuses que le « tout » supposé les contenir, en pleine lumière, à fleur de

culture : chaque synapse de ce cortex d’homo lector 1 invite au voyage et rappelle

qu’« il faut écouter l’espace respirer » (Ahmad Jamal, Discours parfait, p. 512), et

bruire des cent mille voix des personnages live de ce rejeton de comédie humaine.

Parmi eux Lacan est là, qui agace avec sa « poubellication » (p. 616), mais demeure

une fulgurance (p. 299). Miller aussi, Jacques-Alain, salué pour son Neveu de Lacan et

l’édition du Séminaire. Chaque nom, une carte. Lecteur démiurge, il ne tient qu’à toi

de prolonger la vie de tous ces avatars.

Analyser à Pékin L’idée le tente, mais ce fumeur invétéré (ne pas manquer à

ce propos les pages hilarantes sur la morale de Frêche, qui me rappellent toujours la

formule délicieuse de Gérard Wacjman refusant la cigarette que je lui offrais en

m’assurant qu’il fumait toujours, « intérieurement »), « recule devant la pollution »

(p. 548). C’est une surprise. La voie reste ouverte à celles et ceux que ce mal

contemporain n’arrête pas.

La politique n’est donc rien d’autre que le plein exercice de cette

responsabilité : lire, relire. C’est dire si elle est plus que tout, et que Sollers ne le sait

que trop – ce pourquoi il lui faut réinventer et diffuser sans trêve les moyens de

renouveler et prolonger ce miracle.

Si la lecture en est l’exercice le plus spirituel, c’est parce qu’elle est ouverte,

invitante, criblée d’anfractuosités, d’anciens impacts où s’adosser avec les livres et s’y

dépêcher soi-même en ambassade pour enrichir la matière des jours qui menace

chacun de morne illisibilité, à force de savoir stérile sur l’ignominie ordinaire.

« Le langage doit être remis au feu » (p. 452).


Que Sollers ne cesse pas d’écrire cela qui, s’écrire une fois pour toutes, ne le

peut, c’est sa grandeur, aussi bien sa pudeur, son audace et le soin qu’il prend de sa

mélancolie, et de la nôtre autant qu’il le peut.

« Requinquennage », dit-il. C’est le 14 Juillet, nous sommes avec Jacques

Chirac pour un entretien-éclair. Tout va pour le mieux aux Champs-Élysées, l’air est

maniaco-exquis, on en redemande, à dose homéopathique, car c’est un traitement de

fond, vous savez, ce qui manque le moins. Puisqu’il faut tout faire, vous dis-je.

À la fin de la première soirée de ses Études lacaniennes à l’ECF le 25 novembre

dernier, Éric Laurent nous promettait un développement sur la lecture par Husserl

de la sixième Méditation de Descartes. Un monde, disait-il, qu’il lui faudrait nous

présenter sans le trahir, ni non plus lui donner toute la place.

Choisir, dit-il.

Pas-tout Sollers, donc. Sollers, cet expert exceptionnel en pas-tout.

Philippe Sollers, Littérature et politique, Paris, Flammarion, 2014, 812 pages.

1 Lector is Latin for one who reads, whether aloud or not. In modern languages it takes various forms, as

either a development or a loan, such as French : lecteur, English: lector, Polish : lektor and Russian : лектор.

It has various specialized uses. (Wiki).


Le Studio de l’inutilité de Simon Leys

M’enfin !, la chronique belge d’Yves Depelsenaire

Au cours de l’année qui se termine, la Belgique a perdu un de ses plus grands esprits

en la personne du sinologue Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, pseudonyme inspiré

du René Leys de Victor Segalen.

Pierre Ryckmans est notamment le traducteur des admirables Propos sur la peinture

de Shi Tao 1 – le moine Citrouille Amère –, dont Lacan s’émerveilla en 1970 dans son

Séminaire « La logique du fantasme ».

Mais c’est sous le pseudonyme de Simon Leys qu’il accédera à la notoriété un an plus

tard avec la publication des Habits neufs du Président Mao 2 . Cet implacable réquisitoire

contre l’entreprise maoïste lui vaut alors d’être traîné dans la boue par les adorateurs

de la Révolution culturelle, Philippe Sollers en tête. Seul un agent de la CIA pouvait

avoir quelqu’intérêt à souiller l’image du Grand Timonier. Plus tard, Sollers

conviendra de son aveuglement et reconnaitra en Simon Leys un écrivain lucide de

premier ordre. Inébranlable, Alain Badiou pour sa part persiste à ne voir en Simon

Leys que « l’avant-garde [...] de l’esprit renégat [Tiens, tiens !] et

contrerévolutionnaire » 3 . On savourera la réplique ironique de S. Leys dans un texte

consacré au génocide cambodgien, repris dans Le Studio de l’inutilité 4 .

Nommé professeur à l’université de Canberra en 1975, P. Ryckmans s’établit

définitivement en Australie, loin de ces querelles. Il conserve cependant des liens

avec la Belgique. Nommé Docteur honoris causa de l’université de Louvain (sur la

proposition de notre collègue de l’ECF Ginette Michaux), il était aussi membre de


l’Académie Royale de langue et de littérature française de Belgique. Il en

démissionne en 2013, en manière de protestation contre le sort lamentable réservé à

ses deux enfants, privés de la nationalité belge en 2007 suite à une erreur

administrative du Consulat de Sidney – six ans n’avaient pas suffi aux services des

Affaires étrangères pour rétablir leurs droits.

À ceux qui n’ont pas eu encore le bonheur

de découvrir cet auteur, je ne peux trop

recommander la lecture de son recueil

d’essais, dernier ouvrage paru de son vivant,

qui s’intitule joliment Le Studio de l’inutilité.

Ce nom est celui de la modeste cahute que

partageait P. Ryckmans, dans un bidonville

de Hong Kong entre 1967 et 1969, avec un

calligraphe taiwanais et deux autres

étudiants. Il garde un souvenir ébloui de ce

séjour où « l’étude et la vie ne faisaient

qu’une seule et même entreprise, d’un

intérêt inépuisable, mes amis devenant mes

maîtres et mes maîtres mes amis ». Ce n’est

pas autrement que P. Ryckmans imagine,

avec le Cardinal Newman, l’Université de

ses rêves, comme le texte par lequel se

conclut le livre en fait foi. Par fidélité à cette

conception, il abandonnera ses fonctions à Canberra le jour où un recteur l’engagera

à voir avant tout dans ses étudiants des clients.

Le Studio de l’inutilité témoigne à merveille de la variété des intérêts de cet esprit

curieux et sans concession : la Chine bien sûr, mais aussi les écrivains et la mer,

Magellan, le Prince de Ligne, Chesterton, Conrad, Nabokov, Milosz et Henri

Michaux. Pour cette chronique belge, je n’évoquerai que le premier texte du recueil

consacré à ce dernier.

« Les artistes qui se contentent de développer leurs dons n’arrivent finalement pas à

grand chose, écrit Simon Leys. Ceux qui laissent vraiment une trace sont ceux qui ont

la force et le courage d’explorer et d’exploiter leurs carences. Dès le début, Michaux

en eut l’intuition : “Je suis né troué”, et il sut en tirer parti avec génie. “J’ai sept ou

huit sens. Un d’eux : celui du manque (…) Il y a de ces maladies, si on les guérit, à

l’homme, il ne reste rien.” Aussi faut-il toujours prendre ses précautions : “Toujours


garder en réserve de l’inadaptation”. Mais sur ce chapitre, de naissance, il était bien

équipé. Car, pour commencer, Michaux était belge. »

La soi-disant « belgitude » n’est rien d’autre que cette conscience diffuse d’un

manque – qui est d’abord le manque d’une langue. Dans l’usage du français,

remarque S. Leys, les Belges sont « taraudés d’incertitudes ». C’est ce qui les

différencie de leurs voisins français. « Pour un Français, l’arrogance est un soupçon

dont il lui faut constamment se protéger. À l’étranger, au milieu d’indigènes

déshérités, le Français est souvent amené, bon gré mal gré, à promener son identité

nationale comme une sorte de saint sacrement qu’il s’agit de ne point déshonorer » –

pas seulement à l’étranger, au fait ! A contrario, le Belge a peur de la prétention,

surtout de la prétention des mots dits ou écrits. C’est ce que Michaux notait fort bien

dans un de ses premiers textes : « Le secret est tel : le Belge croit que les mots sont

prétentieux. Il les empâte et les étouffe tant qu’il peut, tant qu’ils soient devenus

inoffensifs, bon enfant. Parler doit se faire, pense-t-il, comme ouvrir son portefeuille,

en cachant les billets de mille » !

De cette difficulté, S. Leys montre comment Michaux a fait un levier. Il l’a retournée

en une lutte sans merci contre le langage. Ses voyages, réels ou imaginaires, en sont

la métaphore. « “Il voyage contre. Pour expulser de lui sa patrie, ses attaches de

toutes sortes, et ce qui s’est en lui et malgré lui, attaché de culture grecque ou

romaine ou germanique, ou d’habitudes belges. Voyages d’expatriation.“ [...]

“Voyages pour t’appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin.“ » Michaux s’établit à Paris. Il

fuit ce « pays triste et surpeuplé… une campagne argileuse qui clapote sous le pied,

terre à grenouille… pas vide […] Une campagne de petites montagnes

d’excursionnistes ; des files interminables montent, descendent, en lacet, en

colimaçon ; fourmis, fourmis de ce pays laborieux, laborieux entre tous… »

Car, s’il est une chose dont le Belge est pénétré, remarque avec justesse S. Leys, c’est

de son insignifiance. Cependant, il y a un paradoxe : « cela, en revanche, lui donne

une incomparable liberté – un salubre irrespect, une tranquille impertinence, frisant

l’inconscience. […] Le Belge est une espèce de fou du roi : comme ce qu’il dit ne

pourrait prêter à conséquence, il peut tout dire. Spontanément, c’est ainsi que

Michaux s’est vu lui-même dans la première moitié de son existence ». À bas toute

langue convenue !

Mais voilà, Michaux hélas va devenir français ! Non pas qu’il se fasse naturaliser. Il

devient français en ce sens qu’il va peu à peu surveiller son langage. Ainsi, quand

vient pour lui la consécration sous la forme de l’édition de ses œuvres dans la

Bibliothèque de la Pléiade, il entreprend de réviser et corriger nombre de ses anciens

textes. Redécouvrant par exemple Un barbare en Asie, il se sent honteux, gêné, il se


epent d’avoir mal parlé des Japonais ou des Hindous. Le résultat est désastreux,

comme on peut le mesurer à divers exemples que S. Leys détaille.

Telle tournure scatologique est censurée, les coups de griffe disparaissent, telle

insolence cruelle remplacée par une lénifiante formule passe-partout. Il édulcore, il

s’excuse. Le poète s’est converti à l’usage du savon ! Comme si Michaux avait oublié

ce beau principe : « Toujours garder en réserve de l’inadaptation » 5 .

1 Shi Tao, Propos sur la peinture du moine Citrouille Amère, Bruxelles, Institut belge des Hautes Etudes

chinoises, 1970 & Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère, trad. Pierre Ryckmans, Paris, Plon,

2007.

2 Simon Leys, Les Habits neufs du Président Mao, Paris, Champ Libre, 1971.

3 Badiou A., Le Siècle, Paris, Seuil, 2005.

4 Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Paris, Flammarion, 2012, rééd. poche 2014.

5 Michaux H., Poteaux d’angle, Paris, Gallimard, 1981, rééd. 2004.


Ce qui de la rencontre s'écrit de Pierre Naveau

par Solenne Albert

« En psychanalyse, il n'y a pas de solution immédiate, mais seulement la longue et

patiente recherche des raisons. » 1 Il me semble que cette parole de Lacan résonne

avec ce que traite avec une grande justesse le livre de Pierre Naveau 2 , à savoir

l'amour, la rencontre amoureuse, le désir, la jouissance. Qu'est-ce qui donne à une

rencontre son caractère déterminant Qu'est-ce qui sépare une femme d'un homme

Quelle dissymétrie se rencontre, au cœur de ce qui rate ou de ce qui se noue Dans la

préface à ce livre, Éric Laurent indique qu'il ne s'agit pas, dans ce qui sépare, d'une

différence anatomique, mais « d'une séparation des modes de jouissance. Et c'est de

la non-rencontre de ces deux modes dont se plaignent hommes et femmes dans

l'expérience analytique ». Cette disjonction marque une impossibilité, que Lacan a

resserrée ainsi : Il n'y a pas de rapport sexuel. « L'envers de cette impossibilité, de ce « il

n'y a pas », c'est qu'il y a des relations contingentes, non nécessaires entre les

hommes et les femmes. » 3

C'est la recherche des secrets de ces rencontres qui palpite dans ce livre, « secrets qui

reposent sur le réel de l'inconscient » 4 . Il y a une logique à cela, et c'est la poursuite de


cette logique, à travers les modifications conceptuelles de Lacan, au fil de son

enseignement, que suit précisément P. Naveau. Du concept de répétition, encadré

par ceux de tuché et d’automaton, dans le Séminaire XI, à celui de jouissance dans le

Séminaire XX, le point vif concerne « l'articulation entre le savoir et la rencontre » 5 .

« Tout amour se supporte d'un certain rapport entre deux savoirs inconscients. » 6

Lors de la rencontre, quelque chose d'« imprévisible et d'inattendu » se produit, qui

peut prendre les accents du traumatisme car on ne sait pas ce qui se passe.

« L'événement de la rencontre met en jeu le rapport à la langue que l'on parle et le

mode de dire qui est singulier à chacun. » 7 Tout à coup, c'est une manière inédite de

parler qui se découvre. Car, pour qu'une rencontre ait lieu, « il y a quelque chose à

dire ». « N'est-il pas arrivé à Lacan de soutenir qu'il n'y a d'événement que d'un

dire Ce qui se dit devient en effet décisif. Il suffit d'un mot pour que le désir

s'avoue. » Cette confrontation au dire est aussi une confrontation au désir de l'Autre.

« La clinique montre que la rencontre ébranle la position de l'être, « dérange la

défense ».

C'est aussi ce qui est central, au cœur de la relation analytique. L'analyste devient

partenaire, adresse de lalangue, en un mot, mais pour devenir de l'analysant. Et « la

condition pour que tienne le « nœud » de la rencontre avec l'autre, c'est de vouloir en

savoir quelque chose. » 8 Au début de ce livre, nous découvrons les impasses que peut

rencontrer une femme, lorsqu'elle est hystérique, dans la rencontre d'un partenaire :

refus de la castration de l'Autre, idéalisation du père, rejet de sa jouissance,

jouissance de son propre manque, querelle du phallus. « Le Neid est le signe d'un

refus, le refus précisément de ce point de négativité auquel elle est confrontée dans

son rapport à l'Autre. » 9 « Dans son séminaire sur Hamlet, Lacan met l'accent sur le

fait que ce dont il est question, au moment où la fille quitte son père, c'est d'un deuil

– le deuil du phallus. » Il ne lui donne rien, alors qu'il l'aime. « D'où la conséquence

qu'elle en tire : l'on aime et pourtant l'on se quitte. » 10 Et le choix qu'elle fait : position

virile, refus de sa propre féminité.

À travers des cas cliniques et de nombreuses références à la littérature, ce sont autant

de difficultés d'aimer et de refus d'être désirée qui sont articulés aux symptômes :

anorexie, boulimie, angoisse, etc. Pour Célia, par exemple, « la crise de boulimie est

une façon brutale de se mettre un bâillon sur la bouche. […] Manger trop, c'est une

manière d'éteindre le feu qui brûle dans son corps, une manière d'étouffer ce

désordre intérieur qu'est l'excitation » 11 .


Dans sa lecture du cas de Dora, P. Naveau souligne que ce qui objecte à la rencontre,

pour Dora, concerne « l'horreur de la jouissance sexuelle ». Ce dont elle jouit, c'est de

la boîte vide 12 . Il y a une jouissance de la privation, typiquement féminine, qui fait

obstacle à la rencontre. Ce qui s'en déduit est une passion pour le sexe féminin. Le

véritable objet de Dora, c'est l'Autre femme, en tant qu'elle incarne un savoir sur la

féminité. L'amour s'adresse donc au savoir. Et le transfert est orienté vers la femme.

La femme, ce n'est pas elle, ainsi elle n'a pas à être elle-même en position d'objet du

désir de l'Autre, ni de s'interroger sur ce qu'elle croit savoir.

« Le problème qui se pose alors est celui qui est lié à l'articulation entre l'horreur de

la jouissance sexuelle et l'horreur de savoir. » 13 La question qui caractérise le lien

entre la sexualité et le savoir est une façon « de poser le problème du rapport entre le

signifiant et la jouissance » 14 . « Le signifiant brûle du réel de la jouissance. ». Cette

jouissance, la femme l'éprouve mais elle n'en sait rien. « L'important est donc ceci :

elle sait et elle ne sait pas – c'est un dit contradictoire. » 15

Côté homme, la difficulté prend la forme d'une difficulté à se décider. Il suppose

l'Autre savoir ce qu'il veut. Il est, lui, prisonnier de sa question, qui est celle « du

risque de la castration qu'il ose ou non affronter » 16 . « Que me veut-elle » est la

question angoissante qu'il rencontre. Pour parer à cette angoisse, il répond par un


scénario fantasmatique. C'est pourquoi dès l'instant où elle devient la cause de son

désir, il fait de la femme « la prisonnière de son fantasme ». À la question « Que veut

une femme », il répond « elle veut jouir de moi, elle veut ma castration ». « Pour

l'homme, fait remarquer Lacan, la réalisation du désir n'est atteinte qu'au prix de la

castration. Il en déduit que, dès lors que la femme veut jouir de l'homme, c'est à son

être qu'elle en veut. » 17 En fait, « l'angoisse de l'homme est liée à la possibilité de ne

pas pouvoir » 18 . De ce point de vue, donc, l'homme est angoissé, alors que la femme

est plus libre.

« Le véritable partenaire de l'homme est ainsi la castration, tandis que celui de la

femme est ce qui constitue, chez l'Autre, le désir. » 19 C'est pourquoi, ce qu'une femme

aime en un homme, ce peut bien être son courage, le courage qu'il montre à affronter

la singularité de sa jouissance féminine.

Ce livre enseigne aussi que, dans tous les cas, la rencontre suppose de consentir à en

passer par la parole – et donc par la castration, la sienne d'abord, ainsi que celle de

l'Autre. « La rencontre avec le partenaire est, du même coup, la rencontre avec ses

symptômes, c'est-à-dire ses difficultés à dire, et ses affects, ses embarras, ses

angoisses, ses joies et ses tristesses. »

Est-ce alors que le dire particulier rencontre le corps « Les événements de corps

sont des événements de discours ». À cet égard, Jacques-Alain Miller met l'accent sur

« l'incidence de la langue sur le corps de l'être parlant » 20 . C'est pourquoi Lacan parle

du traumatisme de la langue. Un mot peut alors avoir l'effet d'une gifle. Et plus on

aime, plus la parole de l'Autre vaut de l'or, et plus elle peut donc aussi blesser.

L'événement de corps se produit « relativement à l'instant où quelque chose se dit ou

ne se dit pas. » C'est à cet instant que se produit une rupture dans le savoir.


« S'agissant de l'amour, Lacan insiste donc là-dessus, la question la plus importante a

trait au savoir. » Une rencontre qui compte est une rencontre qui produit l'émergence

d'un savoir nouveau, articulée à un dire.

En lisant ce livre, on découvre aussi beaucoup de choses sur la jalousie féminine, sur

l'éthique de la rencontre, sur l'obsessionnel et la dette, sur la coupure du sexe, sur le

ravage... Précipitez-vous !

1 « 1974. Jacques Lacan. Entretien au magazine

Panorama », La Cause du Désir n°88, ECF-

Navarin, novembre 2014, p. 166.

2 Naveau P., Ce qui de la rencontre s'écrit. Études

lacaniennes, Paris, Éd. Michèle, 2014.

3 Ibid., « Préface » d'Éric Laurent, p.12.

4 Ibid., « Préface » d'Éric Laurent, p.13.

5 Ibid., p.16.

6 Mot de Lacan, p.131 du Séminaire XX, cité par P.

Naveau, p.17.

7 p.16.

8 p.19.

9 p. 32.

10 p.34.

11 p.60.

12 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers

de la psychanalyse, p.109 : « c’est la boîte,

l‘enveloppe du précieux organe, voilà ce dont elle

jouit » ]

13 p. 69.

14 p.72.

15 p.97.

16 p.114.

17 p.145.

18 p.146.

19 p.146

20 p.159


Lacan Quotidien

publié par navarin éditeur

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présidente eve miller-rose eve.navarin@gmail.com

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