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Absinthe_14

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Photographie de couverture par la Palestine Exploration Fund

Sommaire

Edito du quatorzime numéro, par Aaron McSley................................................................... page 03

Largo, par John Steelwood............................................................................................................. page 05

Tout ira bien, par Nina Hierro Izaguire...................................................................................... page 1 0

Le Fils Perdu, par Jean-Mathieu Fischer.................................................................................... page 1 7

Vous pouvez compter sur Nanuk, par Laurent Pendarias.................................................... page 21

Mamahātmā, par Frédéric Pieters................................................................................................ page 24

Ce que veulent tous les Oiseaux, par Anthony Boulanger................................................... page 31

Dindon, par Patrick Cialf.............................................................................................................. page 33

Papio, par Julien Brethiot.............................................................................................................. page 38

Le Corbeau, par Nadia Harre....................................................................................................... page 45

Quat' Pattes, par Aaron McSley................................................................................................... page 47

La Tricoteuse, par Julien Noël...................................................................................................... page 49

Toujours prêt de Lui, par Thomas Lebescond........................................................................... page 50

My Name is #lennox, par Necromongers................................................................................... page 51

Petit Chat, par Thomas Lebescond............................................................................................... page 52

Le Corps Beau, par Mélanie Osselet............................................................................................ page 53

Le Chat et la Sorcière, par Julien Noël...................................................................................... page 54

Les Remords, par Barnett Chevin................................................................................................ page 55

CC BY-NC-ND

Absinthe - Littérature de l'Imaginaire

Mai 2014

2


L’homme et l’animal, une grande histoire d’amour.

Que serions-nous sans nos petites bêtes poilues, à écailles, à grandes et à petites dents Ce numéro

se pose en tant que véritable ode à l’amitié (sauf quand ce fameux être cher en veut à notre peau) interespèce.

Ce numéro marque aussi la fin d’une période, puisque vous n’êtes pas sans savoir (vraiment )

qu’Absinthe & Co bénéficiera d’un petit lifting, synonyme de changements, synonyme d’arrêt temporaire,

durant l’été. Occasion de profiter du soleil et des plages ou véritable bouleversement à la clef Cela, vous

le découvrirez en septembre.

Une chose est sûre, nous donnerons tout ce que nous avons pour vous, lecteurs.

PS : Qui a dit que le chien était le meilleur ami de l’homme

Cordialement,

A. McSley.

3

Photographie par Sukidala


largo, par john steelwood

Tout ira bien, par nina hierro izaguire

le fils perdu, par jean-mathieu fischer

vous pouvez compter sur nanuk, par laurent pendarias

mamahatma, par frédéric pieters

ce que veulent tous les oiseaux, par anthony boulanger

dindon, par patrick cialf

papio, par julien brethiot

le corbeau, par nadia harre

quat' pattes, par aaron mcsley

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John Steelwood

J’ai changé de maison. Là, je

vis dans un appartement un brin

crasseux si je m’en réfère aux ex-avis

de mon ex-toujours-épouse – tout

dépend du point de vue en fait, je le

trouve plutôt classieux. J’ai perdu mon

boulot il y a environ trois semaines,

sans doute est-ce un dommage

collatéral de la vie de merde qui

m’accable depuis que ma femme s’est

barrée. Pour compenser son absence,

j’ai pris un chat. C’est bien un minet,

j’ai toujours rêvé d’en avoir un, de

plus, il n’est pas du genre à faire des

reproches. Donc, depuis ma solitude

Photographie par Quinn Dombrowski

imposée, Largo le chat vit avec moi. Il

ne paie pas de mine comme ça, il mesure une quarantaine de centimètres et pèse dans les cinq kilos. Je

dois avouer qu’il m’a évité de commettre tout un tas de conneries, comme me pointer avec un fusil devant

la maison où vit maintenant Annette, juste histoire de les flinguer : elle et l’autre connard. Mais bon, en

même temps, je n’ai pas d’armes, juste mes poings et puis j’ai aucune envie de me salir les mains avec ce

tas de merde.

En parlant de merde, je dois avouer que mon salon est un véritable souk. J’ai toujours été de nature

bordélique, mais là, vu que je suis sensiblement court niveau argent, je n’ai pas vraiment le choix. Déjà

que je n’ai pas de quoi m’acheter à bouffer, alors des produits ménagers… Vous comprenez. Par contre,

aujourd’hui, même si je vis dans un appartement pouilleux, je suis heureux comme ça à minima avec mon

chat.

Quand Annette a foutu le camp, j’ai erré seul dans l’appartement, pendant ce que je nomme la sale

période. Le chat est devenu mon seul compagnon. Au final, je suis un peu comme Mère Nature, je déteste

le vide. Largo m’a permis d’oublier celle qui m’a largué pour un connard de banquier, mais… Vous vous

en doutez, quand tout marche bien – même au 36 dessous –, il y a toujours un mais pour tout foutre en

l’air, pour vous enfoncer encore plus profondément dans la fange. J’ai toujours détesté cette conjonction,

ce mais que l’on colle juste derrière une bonne nouvelle – l’inverse est rarement vrai.

L’origine de ce mais remonte à la semaine dernière, quand un homme est venu frapper à la porte de

mon deux-pièces. Quand Largo daignait encore se coller contre moi. J’ai d’abord jeté un œil dans le judas

pour voir, puis j’ai entrouvert, méfiant. Je n’avais aucune envie de me retrouver face à mon ex, ou pire, au

nouveau de mon ex. La sonnerie a retenti une seconde fois et comme de coutume, depuis sa présence dans

les lieux, Largo s’est précipité vers l’entrée, mais – ce putain de mais – quand il a passé le museau par

l’ouverture, il s’est carapaté aussitôt dans la chambre, en miaulant.

— Bonjour Monsieur Paking, je me présente. Andrew Richard, je travaille pour les laboratoires

Glicom Industrie.

— Je ne veux rien acheter. Désolé.

Juste après avoir répondu cela, j’ai tenté de refermer la porte, mais une chaussure noire, d’un cuir

parfaitement entretenu, est venue bloquer l’accès. L’homme s’est penché dans l’entrebâillement et a

simplement ajouté :

— Je ne viens pas vous vendre un produit Monsieur Paking, je suis à la recherche de candidat pour

un programme pharmaceutique.

— Des cobayes

5


john steelwood - largo

L’homme éclata de rire et déroula son discours appris par cœur :

— Le terme est quelque peu péjoratif. Nous préférons employer : Volontaire pour des Essais

Clinique. C’est plus long, mais nous devions dédiaboliser tout ça. Dans le monde actuel, les clichés du

passé n’ont plus lieu d’être. Aujourd’hui, les essais se déroulent dans la plus parfaite transparence et…

— Je ne suis pas intéressé.

La chaussure ne bougea pas. L’homme laissa s’écouler une seconde puis m’annonça

immédiatement la couleur :

— 4500 euros.

Je restai un instant immobile, les yeux braqués sur la chaînette, il ajouta :

— 4500 euros pour les quinze premiers jours. Après, si le protocole entre en phase deux. Nous

monterons à 3000 euros la semaine et ce pour une durée d’un an.

Je suis et je resterai nul en math, mais d’un rapide calcul mental, et surtout, quand je vis les

factures s’amoncelant sur l’accoudoir du canapé et qui attendaient d’être payées depuis plusieurs jours, je

me décidai à déverrouiller la porte pour laisser entrer ce Monsieur Andrew Richard.

C’est à cet instant que le mais, ce mais tant redouté, s’est insinué dans mon existence.

J’ai signé une multitude de papiers, des autorisations, des contrats d’assurance, des clauses de

confidentialité. Je n’avais plus rempli autant de paperasse depuis mon mariage aujourd’hui avorté. Largo

se tenait dans l’encoignure de la porte de la chambre, son poil était hérissé sur l’ensemble du dos, et ses

yeux, comment dire… Ils ne reflétaient plus l’esprit joueur qui caractérisait mon chat, j’y discernais de la

peur. Cela peut paraître ridicule au premier abord, mais Largo était terrifié par l’homme, un peu comme si

ce dernier était venu m’offrir l’Enfer en cadeau. Dès que l’employé de Glicom Industrie quitta mon

appartement, Largo s’approcha de moi et se roula en boule sur mes genoux.

— Je vais me faire un paquet de flouze. On va bientôt se tirer de là. Annette regrettera bientôt de

m’avoir lâché pour l’autre abruti.

Le chat ronronna, étala ses pattes avant sur mes cuisses.

— Je vais juste faire le cobaye quelque temps, histoire de me renflouer.

D’un coup, sans prévenir, Largo planta ses griffes dans ma chair.

Je ne portais qu’un short, c’est pour donner une idée de la douleur qui irradia ma jambe droite. Le

chat sauta immédiatement sur le sol.

— Qu’est-ce qu’il te prend, Largo Tu verras dès que je commencerai le protocole, je…

Largo souffla à mon encontre. Il resta un instant à me toiser, comme prêt à me sauter au cou pour

m’égorger, puis il me laissa avec des traces de sang coulant le long de ma jambe. J’étais quelque peu

déboussolé par le comportement de mon chat, mais je dois avouer que le chèque posé sur la table basse

occulta sur le coup le micro-événement coup de griffes, du moins jusqu’à aujourd’hui.

*

Voilà sept jours que j’avale une dizaine de comprimés avant chaque repas. Le responsable de

l’essai clinique m’avait expliqué le principe. L’ensemble des participants recevait un lot de pilules, mais

pour certains, il ne s’agissait que d’un placebo, sans principe actif dans la formule chimique.

Ça, c’est pour le côté informatif. L’autre revers, celui qui est parsemé de mais en veux-tu en voilà,

est que depuis trois jours, je n’arrête pas d’effectuer des allers retours aux toilettes.

Comme le disait mon padre, j’avais la courante, oui, la main courante à me torcher les fesses toutes

les cinq minutes. Une vraie plaie.

Les yeux humides, je regarde le poster de Wolfen épinglé sur le mur des gogues. Dans ce nouvel

appartement, vu qu’Annette n’y a jamais mis les pieds, j’ai pris la fâcheuse habitude de laisser la porte

ouverte. De toute manière, personne ne vient me rendre visite – même à l’improviste. Mon réseau social

se trouve dans mon PC, mais depuis trois jours, je n’ai plus le temps de me connecter. Mon ventre ne cesse

de gargouiller et dès que je mange un bout, mon système biologique prend l’allure d’un colon de canard.

Largo m’évite depuis le début du protocole. Même lui m’abandonne, je ne comprends pas

pourquoi, mais à chaque fois que je me visualisais la somme dans la tête, celle que j’allais recevoir en plus

des 4500 euros, mon chat ne devenait plus qu’un bibelot, une ombre. C’est cruel d’avoir ce genre de

pensées, mais sans l’argent, je risque de perdre tout ce qu’il me reste. Deux bons mais s’enchaînent pour le

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john steelwood - largo

coup, ça n’augure rien de bon. Non

J’ai contacté le laboratoire, je n’ai aucune raison de m’inquiéter. D’après eux, les comprimés

contiennent un émulsifiant auquel mon estomac est sensible. Ils arrangeront ça avec les suivants. Je n’ai

pas cherché plus loin, j’ai raccroché et dans la foulée, j’ai avalé mes trois pilules du midi.

Ce qui est bien quand on touche un chèque de cette importance, c’est que le frigo n’est jamais

vide. Je me suis fait plaisir en me faisant livrer du japonais, j’en ai profité pour acheter des sushis pour

Largo. Seulement, il n’a pas daigné y toucher. J’ai l’impression qu’il me fait la gueule. Il faut dire, on ne

se voit plus beaucoup, je passe ma vie visser sur la lunette de mes WC. Quant à lui, j’ai remarqué qu’il ne

se rendait plus dans sa caisse pour faire ses besoins.

— Je vais m’occuper de toi, Largo.

Son nom le fait encore réagir. Il s’avance et se fige devant la porte ouverte. C’est con, mais il me

fiche la trouille. Mine de rien, son regard me glace et dans la foulée, mon intestin se défoule, se

débarrassant sans ménagement du restant de brochettes de porc sauce caramel.

— Excuse, Largo. Bientôt ça ira mieux. Promis.

En guise de réponse, Largo souffle et s’engouffre dans la chambre. Il ne miaule plus, il gronde.

Est-ce une amélioration J’en doute.

Je tiens à revenir au soir du septième jour. J’ai reçu un coup de fil d’Andrew Richard pour

m’annoncer que le protocole était prolongé pour un an. J’avais passé avec succès les tests, et dès demain

matin, un coursier se pointerait aux aurores pour me livrer mon lot de médicaments pour la semaine, ainsi

qu’un chèque de 3000 euros. Le premier d’une longue lignée. J’aimais ça. Enfin, j’entrevoyais le bout du

tunnel. Annette n’allait plus être qu’un funeste souvenir.

Vers 22 h 00, les douleurs au niveau du ventre ont enflé. Je me revois encore me lever du canapé,

Largo traversant le salon et me jetant un regard avant de disparaître dans la cuisine. Je n’arrivais plus à

marcher qu’arc-bouté contre les meubles et les murs. Aussitôt, je songeai à la suite du protocole, me

demandant, au final, s’il était raisonnable de le poursuivre – vu l’état dans lequel je me trouvais après

quinze jours. Les 3000 euros se pointèrent aussitôt dans la ligne de mire, m’expliquant par leur seule

existence, que je n’avais pas le choix.

Mais c’était sans compter sur l’état de Largo. Il m’inquiétait. Son comportement n’avait plus rien

de naturel. Quelque chose le perturbait, mais je n’arrivais pas à savoir quoi. Au final, peut-être que les

médicaments pourraient l’aider, mais le cobaye c’était moi, et personne d’autre.

Du moins, c’est ce que je me persuadai de songer.

*

Le coursier sonna à 7 h 15 tapante. Il me déposa un colis avec les comprimés et le chèque. Moins

d’un quart d’heure plus tard, je m’enfilai deux pilules bleues et une verte ; la suite, que je pensais n’être

qu’un mauvais souvenir, fut plus terrible encore que ce que j’avais traversé jusqu’ici.

J e vais tenter de vous expliquer succinctement ce qu’il m’est arrivé. J’avais préparé mon petitdéjeuner,

mais quand j’ai posé mon regard dessus, je me suis vu non pas le manger avec calme, mais me

bâfrer jusqu’à m’en faire péter l’estomac. Est-ce une réaction au médoc ou une simple suggestion mentale

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas eu le temps de me rendre aux toilettes. Je me suis vidé sur place. En

m’entendant courir et glisser dans mes propres excréments, Largo est sorti de la chambre et m’a lancé un

regard désapprobateur – les chats en sont capables et le mien est un véritable champion en la matière

depuis le début du protocole.

Je n’avais plus de javel pour nettoyer cette merde.

— Ça va Largo. Je crois que mon protocole vire au proctocole, hein.

Et j’ai ri. J’en avais partout, mais je riais. Il valait mieux ça que fondre un plomb. Je ne sais

pourquoi j’ai balancé ça au chat, comme j’ignore la raison qui l’a poussé à hérisser le poil une nouvelle

fois. Il s’est approché de la flaque de merde, la huma et recula d’un pas. J’avançai ma main pour le

caresser, mais en guise de réponse, il me flanqua un coup de griffe au bout des doigts.

— T’es vraiment qu’un ingrat, me contentai-je de lui répondre. Largo s’évapora une nouvelle fois.

C’est sans doute après ce coup de patte de trop que j’ai eu l’idée de biaiser le protocole. Je n’en

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john steelwood - largo

pouvais plus. J’avais pris conscience que mon organisme ne pourrait tenir des mois dans cet état, de plus

mon appartement n’y survivrait pas. Après tout, je n’étais intolérant qu’à un émulsifiant. Je me savais

allergique au lactose et le responsable des essais cliniques m’avait indiqué qu’il y en avait dedans.

— Oui, mais ils devaient changer ça.

Voilà que je me mettais à parler tout seul.

Au moment du repas de midi, je me décidais à réduire en poudre les comprimés. Largo ne devait

pas me voir. Du moins, s’apercevoir ce que je m’apprêtais à faire. J’ai déposé la poudre dans la gamelle

d’eau et j’ai attendu. S’il réagissait aussitôt et qu’il se mettait à se vider dans tout l’appartement, alors je

me contenterais de dissoudre les médocs dans l’évier, dans le cas contraire, cela ne lui ferait pas de mal de

partager cette expérience avec moi. Surtout après les blessures qu’il m’avait infligées. Et puis, comme ça,

j’avais la conscience tranquille, le protocole se poursuivrait, seul le cobaye changeait.

*

Je n’aurais pas dû.

Largo n’arrête pas de hurler depuis plus d’une heure. C’est horrible. L’un de mes voisins, celui qui

s’occupe toujours du cul des autres depuis le décès de sa moitié, est venu toquer contre la porte de mon

deux-pièces. Il faut dire, les hurlements de mon chat ont attiré l’attention de tout l’immeuble.

Je crois, au final, qu’il y a un truc de pas très clair dans les comprimés. Par contre, je suis bloqué,

je ne peux appeler le laboratoire, j’en serais pour mon portefeuille et là, clairement, vu le contexte

économique de ma vie, je ne peux me payer le luxe d’avouer ma connerie.

Tant pis pour Largo, j’espère qu’il ne va pas souffrir. J’ai tenté de me débarrasser de la gamelle

quasiment pleine, mais l’évier est encombré. Je ne peux pas jeter l’eau sur la vaisselle sale, Largo serait

capable de la lapper – il va bien boire dans la cuvette des chiottes quand je suis absent. Quant aux toilettes,

je crois que ni lui ni moi n’avons envie de nous y attarder une seconde de plus. Je préfère mettre la

gamelle d’eau de côté.

J’ai ouvert le fenestron de la cuisine pour déposer la gamelle sur la bordure avant de refermer. Au

moins, ici, Largo ne pourrait venir boire de nouveau.

*

Et voilà que j’ai plus d’électricité. Un réalisateur de film d’horreur n’aurait pas pu faire mieux. Je

me retrouve enfermé dans mon appartement avec un chat à l’agonie. Ce n’est pourtant pas très grand, mais

je n’arrive plus à lui mettre la main dessus.

— Largo, mon petit. C’est moi.

Miaoouuuuuu.

Je l’ai senti se faufiler entre mes jambes. Putain, le con, il en a profité pour me griffer au passage.

Il charrie derrière lui une sale odeur de chair pourri. J’ignore ce qu’il a bouffé, sans doute une souris, mais

ça empeste dans tout l’appartement maintenant. Si je ne réagis pas rapidement, je vais voir rappliquer les

services d’hygiène et en moins de deux, on me mettra à la porte.

J’ai donc fouillé les tiroirs de la commode installée près de l’interphone, à la recherche d’une

lampe torche. Mais, quand enfin je suis tombé dessus, je n’ai pas eu le temps de vérifier le compartiment

des piles, car j’ai senti une boule de nerfs s’abattre sur ma nuque.

Des griffes se sont plantées dans ma face au niveau de mes narines.

Je vivais un véritable cauchemar, Largo s’agrippait à moi comme un mort de faim à son quignon

de pain. Il enfonçait ses petites dents dans la chair de ma nuque. La douleur, jusqu’ici supportable,

atteignait un paroxysme effroyable. Je me débattais pour me défaire de la bête enragée, mais mes mains

glissaient sur son pelage. Plus précisément, mes doigts saisirent des plaques de poils, les arrachant une à

une du corps de Largo.

Le sang s’insinuait entre mes articulations. Son sang. Il se mêlait à une matière visqueuse qui

dégageait une odeur de pourriture. Les cris de Largo attirèrent derechef mon voisin et pour la première

fois, je bénissais son arrivée. Seulement, je ne voyais plus rien, j’entendais juste le son de sa voix au

travers de la porte.

— Ça va bien

Mais putain, vous entendez pas, ici c’est la guerre ouverte avec mon chat, avais-je l’intention de lui

8


john steelwood - largo

balancer, mais Largo déplaça l’une de ses pattes et me l’enfonça dans la gorge. J’avalais pour le coup une

boule de poils, elle partit se coincer au fond de ma gorge.

*

Le lendemain matin, un serrurier déverrouilla la porte de l’appartement de Monsieur Paking.

Annette était présente, elle n’était jamais venue dans ce lieu. L’odeur agressa l’ensemble des personnes

présentes. Sur le sol, tout près du canapé, le voisin aperçut des pieds dépasser. Il s’agissait de ceux de

Monsieur Paking.

— Ouvrez les fenêtres.

— Il faudrait attendre la police, lança le serrurier.

Personne ne bougea. Finalement, un cri strident parvint de la cuisine. Annette se rappela que son

mari avait pris un chat après son départ. Hypnotisée, elle avança, tandis qu’une personne vérifiait le pouls

du mari, sans résultat.

— Il est mort.

Il faisait sombre dans la cuisine, mais Annette distinguait parfaitement deux billes jaunes pointer

dans sa direction. Dans son dos, le voisin ramassa la lampe torche sur le sol et l’alluma. Quand le faisceau

croisa le regard de Largo, ce dernier effectua un saut en direction d’Annette.

— Attention ! hurla une autre personne.

D’un coup sec, un pied de lampe halogène s’abattit sur le corps décharné de l’animal. Il s’envola

en direction de la chambre, lâchant un hurlement déchirant.

— Putain, c’était quoi

— Le chat de mon mari, précisa Annette. J’ai l’impression qu’il…

— Il faut appeler les services d’hygiène, il est peut-être porteur d’une maladie, coupa le serrurier,

qui en avait vu des vertes et des pas mûres dans son métier.

Mais, car il y a toujours un mais, tout ne se déroula pas comme prévu. Une nuée d’oiseaux – des

pigeons, des moineaux, des tourterelles – s’engouffra en masse par la fenêtre ouverte et s’attaqua aux

nouveaux venus dans l’appartement. Certains voyaient leur plumage ensanglanté, pour d’autres, une

humeur aqueuse et sombre coulait de leurs yeux. Plus loin, sur la bordure du fenestron de la cuisine, la

gamelle d’eau du chat gisait, vide.

Cinq minutes plus tard, Largo quitta sa cachette et vint se repaître du corps d’Annette, puis il partit

se blottir contre son maître en ronronnant.

John Steelwood

9


Nina Hierro Izaguire

J'entre dans ma chambre. Immédiatement,

avant même de réfléchir ou d'avancer, j'inspire

profondément l'air. Rien. Rien à part l'immonde

odeur de linge sale qui fait office de bouclier olfactif.

Avec soulagement, je referme la porte derrière moi,

j'abandonne mon sac à même le sol et je me jette à

plat ventre sur le parquet en direction de mon lit.

J'écarte frénétiquement les piles de magazines et de

mangas. À nouveau, l'apaisement m'envahit.

Il est là. Ou bien elle Je n'en ai toujours

aucune idée. Quand on essaie de planquer une

créature non identifiée avec six pattes et deux fois

plus d'yeux, notre premier réflexe n'est pas de lui

regarder entre les pattes pour voir ce qui s'y cache.

Parce que trouver une bestiole jusque-là inconnue

sur un terrain vague en sortant des cours, c'est

Photographie par David

marrant. Ça ressemble au début d'un roman SF à la

mode. Aller voir ladite bestiole tous les jours, lui apporter des morceaux de jambon piqués dans le frigo et

la voir s'attacher à nous, c'est cool. Mais quand ses potes se ramènent par paquets de cinquante un peu

partout dans la région, ça devient plus problématique. Quand ils se mettent à saccager les jardins et à

manger les chiens domestiques, ça devient flippant. Et quand mes compatriotes humains ont commencé à

les éradiquer au fusil de chasse, il a bien fallu que je fasse quelque chose. Voilà, vous savez tout. Les

enfants ont peur du monstre imaginaire sous leur lit, moi j'en ai un vrai. Certaines filles achètent un

cochon d'Inde ou une perruche qu'elles élèvent en cachette dans leur armoire parce que les parents n'en

veulent pas. Moi j'ai un extra-terrestre.

Je le vois à peine, caché derrière le vieux drap qui lui sert de matelas. Mais je l'entends. Son

souffle est rauque et saccadé. Je peux sentir sa peur. Sa colère. Je sais qu'il déteste être là. Qu'il m'en veut

plus que tout. Je suis sûr qu'il aurait préféré rester dehors et mourir avec ses semblables plutôt que de vivre

cloîtré ici sans pouvoir respirer l'air frais ni voir le ciel. C'était égoïste de ma part de vouloir le garder pour

moi seul. Pourtant, je lui ai quand même sauvé la vie. Il n'a pas le droit de m'en vouloir pour ça. J'ai été

égoïste, mais je l'ai fait pour lui. ... Et pour moi.

Je tends la main pour le caresser. Une main vide. J'étais si pressé de le rejoindre et de m'assurer

qu'il n'avait pas été découvert que je n'ai pas pensé à lui apporter quelque chose à manger. Le rappel à

l'ordre est immédiat. Je sens ses crocs s'enfoncer dans ma chair, puis se rétracter tout aussi vivement. Il

n'en est pas à vouloir me dévorer. Pas encore.

Je retire immédiatement mon bras pour l'examiner. La douleur est aiguë, mais la blessure n'est pas

profonde. Le sang coule légèrement, et j'ai du mal à plier mes doigts, mais je sais d'expérience que ça

disparaîtra rapidement. Lui se met à gronder tout bas. Il n'est pas particulièrement agressif. Jamais il ne se

jette sur moi dès que j'entre. En revanche, il n'aime pas être dérangé. Et il le fait savoir.

Voilà deux semaines que je le garde ici. « Tout ira bien » est devenu ma devise. On y croit et on ne

pense pas trop au lendemain. Même si le petit bonheur d'aller le voir tous les jours dans son terrier, après

les cours, s'est changé en cauchemar dès qu'il a franchi le seuil de la maison. Il n'est plus le même. Il reste

prostré des heures sous le lit sans sortir ni bouger. Lorsque je parviens à lui faire quitter son antre pour le

distraire, il se montre méfiant, distant et parfois brutal. Ses réactions se font imprévisibles. Mes avantbras,

mon torse et même mes genoux sont marbrés de griffures plus ou moins récentes, de croûtes et de

traces de crocs. Aucune blessure sévère pour l'instant - rien que je ne puisse faire passer pour une chute à

1 0


nna hierro izaguire - tout ira bien

vélo, en tout cas. Pour le reste, c'est une autre histoire. Le nourrir reste abordable, même si mon argent de

poche le sent passer. Mais le dissimuler devient un véritable marathon. Étant relativement silencieux - je

ne me souviens pas l'avoir entendu émettre autre chose que des grognements sourds -, le vrai problème

reste l'odeur. Déjà au naturel, il n'a jamais embaumé tels les champs en fleur, et le fait est que je ne peux

décemment lui faire un brin de toilette dans la baignoire familiale ou le promener dans le quartier pour

qu'il fasse ses besoins. J'en suis donc réduit à accumuler le linge sale pour masquer la puanteur de ses

déjections que je nettoie tous les matins.

Avec un soupir, je m'assois en tailleur sur le sol et j'attends, serrant mes doigts blessés pour

atténuer la douleur. Le silence se fait pesant. Je l'appelle doucement, par le surnom que je lui ai trouvé.

— Racco Sors, n'aie pas peur.

Racco, comme raccoon en anglais, parce qu'il ressemble à un raton laveur. Un raton laveur presque

entièrement noir qui aurait six yeux, autant de pattes et une mâchoire à rendre un crocodile jaloux, mais un

raton laveur quand même.

Il sort prudemment son museau autrefois blanc et désormais maculé de sang et de pulpe de fruits.

Tous ses yeux sont braqués sur moi, épiant ma réaction. Son souffle est toujours aussi haché et ses

moustaches fines frémissent, analysant les environs. Lentement, il darde sa langue bleue et nettoie un à un

ses globes oculaires aux pupilles jaune luisant, avec un écœurant bruit de succion. Il scrute son

environnement avec attention puis, jugeant sans doute que rien n'est digne de son intérêt, retourne se

cacher dans l'ombre.

À nouveau, un soupir m'échappe. Je m'ennuie sans lui. Je regrette le passé où je pouvais le

considérer comme un ami. Le temps est long lorsque l'on s'ennuie, et encore plus lorsque la nostalgie nous

prend. La nostalgie et les remords. Le regret frustrant d'être dans une situation où chaque choix possible se

révèle mauvais. Je ne peux pas l'abandonner. Il est... il était mon ami. Et il n'a plus personne, j'en suis

persuadé. Je me souviens très bien des nuits passées à trembler sous mes draps pendant que les coups de

feu retentissaient dehors. Je doute qu'il en reste un seul en vie. Ils sont morts, et lui aurait dû les

accompagner. Seulement, voilà, je n'ai pas pu m'y résoudre. Et maintenant, à qui s'adresser Personne ne

peut nous venir en aide. Quant à le garder ici, ce n'est qu'une solution provisoire. Je n'arrive déjà pas à

croire que j'aie pu le cacher si longtemps. Bientôt, quelqu'un le verra, ou alors il aura le cran de quitter son

drap sale pour tenter de s'enfuir, ou alors je n'aurai plus de quoi le nourrir. Peu importe de quelle manière,

je fonce droit dans le mur et je le sais.

Le meilleur choix serait sans doute de le libérer. Mais comment je pourrais m'y résoudre Comment

trouve-t-on le cran de faire comprendre à un être vivant qu'on ne veut plus de lui, qu'il ne repart pas avec

nous, qu'il va devoir se débrouiller par lui-même Comment font les gens qui abandonnent leur chien sur

le bord de la rocade au mois d'août J'aimerais le savoir, parfois. Je pensais que c'était de la lâcheté quand

je regardais du coin de l’œil les campagnes publicitaires des refuges pour animaux. À présent, je me

demande si ce n'est pas au contraire une forme de courage très particulier. Tout est question de point de

vue, au final.

Mon regard ne lâche pas le dessous du lit. Racco n'est plus en vue. Sans doute retourné se terrer le

plus loin possible. Qu'en pense-t-il, lui Que préfèrerait-il vraiment La liberté éphémère de l'extérieur,

ou la sécurité morose de la vie en captivité dans une chambre d'ado suffocante Je ne peux pas le lui

demander et je le regrette amèrement. Il me laisse seul devant le choix final.

Ne pouvant me résoudre à trancher aujourd'hui, je me traîne sans conviction jusqu'à mon bureau,

sors agenda et cahiers et me lance dans mon travail scolaire. Sans surprise, la productivité n'est pas au

rendez-vous. Je fixe stupidement les mots alignés devant mes yeux sans que mon cerveau ne se décide à

les déchiffrer. Mon attention reste focalisée sur lui. Me regarde-t-il Me déteste-t-il Le temps s'écoule

laborieusement sans que je ne réussisse à travailler. Le soir arrive, le repas familial également, puis enfin

l'heure du coucher. Je crois que c'est le moment que je préfère. Je passe les premières heures à me reposer

dans le noir, allongé sur mon matelas, à écouter Racco dormir. Il n'est jamais si serein que lorsqu'il est

plongé dans le sommeil. Sa respiration assoupie est tranquille et régulière, presque inaudible si l'on ne

tend pas l'oreille ; elle m'apaise et m'aide moi-même à sombrer lentement dans l'inconscience et les rêves.

Le lendemain est sans surprise. Tout comme les jours qui suivent. Chaque matin, sur mon

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nna hierro izaguire - tout ira bien

calendrier, je dessine une croix discrète marquant les jours passés à dissimuler un extraterrestre dans ma

chambre. Quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf... Puis je reprends une vie ordinaire. Tout ira bien.

Lycée et échec scolaire, parents et potes du quartier. Avant de rentrer, je file à la supérette du coin pour

acheter de quoi contenter mon « raton laveur ». Jambon, croquettes pour chat, fruits. J'arrive chez moi.

Moment de doute fatal chaque fois que je franchis le seuil de ma chambre. Soulagement instantané en

constatant que tout est normal. Je dispose la nourriture au sol, je m'éloigne suffisamment pour qu'il puisse

manger à l'aise. J'essaie de l'approcher, de le caresser, de revenir à ce qui nous liait autrefois. Je reçois mes

coups de griffes quotidiens. Je m'apitoie sur mon sort. Je fais semblant de bosser en m'évertuant à trouver

des solutions pour Racco. Je vais me coucher. Et le lendemain on recommence.

Vingt jours. Vingt-et-un. Vingt-deux. Vingt-trois. Vingt-quatre. Tout ira bien. Lycée. Supérette.

Petite bombe du jour : mon portefeuille est vide et je passe pour un demeuré en arrivant en caisse avec

mon paquet de croquettes sous le bras. Je ressors les mains vides, la tête vide, les poches vides. J'erre

quelques instants dans le froid, à me demander ce que je vais faire. Je rentre sans avoir trouvé la réponse.

La maison est encore déserte, j'en profite pour me ruer sur le réfrigérateur. Des yaourts, une brique de lait.

Pas intéressant. Un poulet rôti. Intéressant, mais je ne peux pas le faire disparaître dans l'estomac de mon

extraterrestre sans que mes parents ne se posent des questions. La chance n'est pas de mon côté. On dirait

que la roue tourne.

Atterré, je me dirige vers ma chambre à pas lents. Comme toujours, je m'arrête à l'entrée, j'inspire

un grand coup et je suis soulagé de constater qu'on ne décèle aucune odeur suspecte. Mais cette fois,

l'anxiété de n'avoir rien pour nourrir mon pensionnaire surpasse tout le reste. Je me laisse tomber sur le

matelas, et je l'entends faire bruisser son drap, juste en-dessous. Il se rapproche, guette, attend ce qui ne

viendra pas.

Pris d'une brusque inspiration, je me relève et vais fouiller dans un tiroir. Je cache parfois quelques

économies sous de vieux cahiers. Je retire le contenu, je retourne tout, frénétiquement, comme un animal

furieux. Rien. Je me revois effectuer le même geste une semaine plus tôt. Alors ça y est, j'ai vraiment

dépensé tout ce que j'avais pour nourrir ce monstre L'inquiétude s'accentue, muée en véritable panique.

Puis, sournoisement, un autre sentiment vient la remplacer. Quelque chose de plus matériel, de plus

sombre. L'amertume égoïste, l'avarice. Je comptais me payer un jeu vidéo, le mois prochain. Je l'attendais

avec impatience, et les évènements avec Racco me l'ont fait oublier. Je devais aussi aller au cinéma avec

une fille de ma classe. Peu à peu, les pensées anodines me parasitent le cerveau, me font oublier

l'essentiel. L'essentiel, c'est que Racco aille bien, pas vrai Qu'il ait l'estomac plein et soit heureux ici. S'il

va mal, comment pourrait-on redevenir amis Oui, c'est ça le principal. Mais rien à faire, je n'arrive pas à

me détacher du reste. Moi aussi, j'ai une vie, après tout. Moi aussi j'ai mérité d'aller bien. Un mouvement

de rage soudain me fait donner un coup de pied dans la tête de lit. Le meuble tremble et cogne contre le

mur. Pour la première fois, Racco pousse un glapissement mi terrifié mi outragé. Je lui ai fait peur. Je

n'arrive pourtant pas à m'en vouloir. Bien au contraire, je me sens un peu mieux après avoir évacué ma

colère.

Sans remords, j'attrape ma console de jeux et me vautre sur ma couverture. Je passe le reste de la

journée à jouer, sans même me donner la peine de faire semblant de travailler. L'extraterrestre reste hors

de vue. Tant mieux. Il serait temps que je pense un peu à moi.

La journée suivante se déroule merveilleusement bien. J'avais oublié à quel point il pouvait être

reposant de ne plus être en permanence rongé par l'angoisse. J'ai décidé de ne pas m'en faire pour Racco. Il

peut bien tenir quelques jours sans manger, non Je me suis suffisamment privé pour lui. Il est temps qu'il

me renvoie l'ascenseur. C'est comme ça que ça marche, entre amis, pas vrai Oui, exactement. Il aura de

quoi boire et je continuerai à nettoyer ses merdes. C'est suffisant. Je prends quelques jours de repos, c'est

tout. Le temps de trouver comment récupérer un peu de fric.

Tout se passe bien pendant quelques temps. Il pointe parfois sa tête de raton laveur pleine d'yeux

vers moi, attendant visiblement quelque chose. Je l'ignore, et il finit toujours par retourner se coucher. Les

jours passent. Vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf. Racco se met à gémir à intervalles

réguliers. Je pique quelques fruits à la cuisine et je les lui balance. Il se calme un peu, mais je sais que ce

n'est pas suffisant. Je n'ai pas trouvé de solution durable pour résoudre mes problèmes de budget. À vrai

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nna hierro izaguire - tout ira bien

dire, je n'y ai pas tellement réfléchi. Pour le moment, ça se passe plutôt bien, alors... pourquoi ne pas

continuer Tout ira bien, j’en suis sûr.

Trente. Trente-et-un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. La nuit, j'entends des grattements de

plus en plus insistants, de plus en plus pénibles. Je lui crie de la fermer. Il continue. J'allume la lampe, je

jette un œil et je m'aperçois qu'il a commencé à bouffer le pied du lit. Manquait plus que ça.

— Arrête ça !

Il ne m'écoute pas. Je crois qu'il a trouvé un moyen de se remplir vaguement la panse tout en

m'énervant, et on dirait que ça lui plaît. Agacé, je me glisse sous le lit, j'agrippe sa fourrure rêche et je tire

d'un coup sec dans l'intention de lui donner une bonne leçon. À l'instant où je le fais, je sais que je n'aurais

pas dû. Je sais que j'ai exagéré et le remords m'envahit instantanément. Je m'attends à être griffé, mordu en

représailles. Et je me dis que ce serait mérité. Mais rien ne vient. Il sursaute simplement, se cogne contre

le sommier, me fait face et me lance un regard que je n'oublierai jamais. Le regard qui veut tout dire.

« Mais pourquoi tu me fais ça Pourquoi »

Et je ne peux pas le soutenir. Trop honte. Alors j'éteins la lumière et je retourne dans mes draps.

Mais je ne dors pas de la nuit. Et bien avant que le soleil ne se lève, j'ai enfin ma solution.

En pédalant à toute allure en direction du centre commercial, je me dis que c'est tellement simple

que j'aurais dû y penser plus tôt. La supérette de mon quartier est trop peu fréquentée, mieux vaut cet

immense magasin anonyme. J'attache mon vélo et fonce en direction du rayon alimentaire sans perdre de

temps. Je m'éloigne des yaourts et compotes pour me diriger vers les étagères réfrigérées des viandes.

Jambon, rôti froid et j'en passe, essentiellement des emballages plats et fins, faciles à dissimuler. Mais il y

a du monde dans cette allée, beaucoup de monde. Je tergiverse, piétine, tourne en rond, n'ose pas aller

jusqu'au bout. Finalement, je vais tenter ma chance au fond de la grande surface, dans les rayons pour

animaux. Bonne idée : les clients se font plus rares ici. Je fais mine d'hésiter entre plusieurs paquets le

temps qu'une vieille dame fasse son choix et change d'allée, puis j'attrape le premier sac de croquettes qui

me tombe sous la main et le fourre dans mon sac à dos.

— Norbert, c'est toi

Je fais un tel bond en me retournant que je me cogne contre les rayonnages. Je dévisage la nouvelle

venue avec des yeux ronds. Je ne l'ai pas entendue arriver. C'est une fille brune qui doit avoir le même âge

que moi. Elle porte un gros sac en bandoulière qu'elle tient serré contre elle comme s'il contenait un trésor.

Il me faut quelques secondes pour récupérer avant de réaliser que je la connais très bien. Elsa, ma voisine

en cours de maths. Juste derrière, une femme d'âge mûr avec le même nez qu'elle, sans doute sa mère. Je

les salue en bafouillant, parfaitement conscient que je ne pourrais pas avoir l'air plus suspect.

— Je ne savais pas que tu avais un chat, poursuit-elle d'un ton badin en voyant ce que j'avais

commencé à dissimuler dans mon sac.

Mon cerveau se paralyse quelques instants. Vous savez, ce moment où vous devez inventer un

mensonge crédible à toute vitesse mais que vos neurones refusent de coopérer.

— Je... Ça fait pas longtemps. Euh... On l'a trouvé sur le terrain vague derrière chez nous, y a peutêtre

un mois.

Ce n'est qu'un demi-mensonge, au final. Il paraît que c’est ce qui marche le mieux. Pourtant, une

drôle de lueur passe dans le regard d'Elsa, et ma paranoïa emballe mon rythme cardiaque. Mais il ne se

passe rien. Elle fait la conversation normalement, et j'arrive à m'en libérer au bout d'une dizaine de

minutes. Je leur souhaite une bonne journée sans pouvoir me défaire de ma voix chevrotante d'inquiétude,

et je file aussi vite que possible, priant pour avoir été convaincant. Une part de moi n'y croit pas une

seconde, me fait réaliser à quel point je suis acculé. À quel point nous sommes sur la sellette, Racco et

moi. Je tâche de chasser ces pensées tout en cherchant mon chemin.

Maintenant, le plus compliqué : sortir d'ici sans rien acheter et sans avoir l'air encore plus louche

que je ne le suis déjà. J'ai fait de mon mieux pour ne pas avoir une allure de délinquant. Je me suis habillé

correctement et j'ai même donné un coup de peigne dans ma tignasse toujours hirsute. En sortant par les

portes automatisées sans avoir croisé le moindre vigile et sans que personne n'ait fait attention à moi, je

me dis que je me suis vraiment donné du mal pour rien. Ce n'est pas suffisant pour atténuer le malaise que

je ressens. C'est la première fois que je fais quelque chose d'illégal. Je suis un garçon plutôt sage, en temps

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nna hierro izaguire - tout ira bien

ordinaire, même si mon look me donne des allures parfois peu engageantes. Et voilà que je me rabaisse au

niveau de petit voyou de bas étage. Je pousse un soupir en remontant sur mon vélo. On va dire que c'est

pour la bonne cause. Reste à ne pas se faire pincer, maintenant. Je me le répète encore une fois, comme

une formule magique. « Tout ira bien. »

Je me sens presque consolé devant l'accueil que me réserve The Raccoon. Dès que j'ouvre la porte,

il sort la tête et se précipite vers moi. La scène m'arrache un sourire. Ça faisait un bout de temps qu'il

n'était plus sorti spontanément de son abri. Ma bonne humeur retombe immédiatement quand je

comprends ce qui l'intéresse. Ce n'est pas vers moi qu'il se jette, mais vers le sac de croquettes que je tiens

à la main. Il se redresse vivement sur ses pattes postérieures, agrippe l'emballage entre ses crocs et, avant

que je ne puisse réagir, tire d'un coup sec qui déchire le plastique et répand le contenu sur le sol. Je ne

peux retenir un cri de surprise, et je referme immédiatement la porte derrière moi. Je m'apprête à lui passer

un savon, mais la culpabilité m'en empêche, me serre la gorge en le voyant dévorer si avidement à même

le parquet.

J'abandonne l'emballage vide dans un coin et m'assois aux côtés de la créature occupée à engloutir

la nourriture avec des bruits de mastication et de déglutition parfaitement répugnants. Je me souviens de la

première fois que je l'ai rencontré. Je l'ai immédiatement adoré. Ses yeux jaunes et globuleux, son ignoble

langue bleue et visqueuse, sa fourrure sale et emmêlée, il est juste... l'incarnation parfaite de l'horreur, mais

à mes yeux, il est l'extraterrestre le plus mignon du monde. Tellement plus intéressant que le labrador aussi

jaune qu'obèse de mes parents, ou que le banal chat de gouttière qui vient parfois réclamer quelques restes

en grattant au carreau. Racco vaut bien mieux que ça, impossible de ne pas le voir. Je n'ai plus aucun

doute, maintenant. Et dire que l'idée de l'abandonner m'a effleuré plusieurs fois... Ce n'est pas facile tous

les jours, oui, mais ce n'est qu'une mauvaise passe. Il faut qu'il s'habitue à sa nouvelle vie.

« Ça ira. Oui, tout ira bien », me dis-je en le regardant nettoyer ce qui reste de son repas à coups de

langue.

Avec un sourire confiant et sans la moindre trace d'hésitation, je tends la main vers lui et gratte

tendrement son échine. La suite se déroule en moins d'une seconde. Ses muscles se tendent

instinctivement. Tous ses yeux convergent dans ma direction. Il arque le cou, dégaine une armée de crocs

jaune sale, referme sa mâchoire et me sectionne l'index.

« Les animaux ont tous des réactions imprévisibles. Même le plus doux de mes félins

pourrait se retourner contre moi si l'instinct le lui dictait. C'est pourquoi je garde mes précautions, quoi

qu'il arrive, même si la routine rassurante s'installe. » C'est un spécialiste des fauves en captivité qui a dit

ça. À la télévision, il y a quelques années. Je comprends mieux ce qu'il voulait dire, maintenant que je

serre ma main ensanglantée contre ma poitrine dans l'espoir vain de stopper l'hémorragie.

La douleur est insoutenable, tout comme la vision qui s'offre à moi. Mon doigt est là-bas, deux

mètres plus loin, sur le sol. Et le sang, du sang partout. Comment peut-on saigner autant pour juste un

doigt Racco reste indifférent. Il termine de gober les croquettes éparpillées sur le sol, et lorsqu'il n'y a

plus rien, il commence à lécher le liquide rouge qui tache le parquet. Il ne semble pas plus agité que

d'ordinaire, comme s'il avait déjà oublié ce qu'il venait de faire. Un simple mouvement d'irritation. Un

réflexe, un sursaut. Une réaction imprévisible. C'est tout.

Je n'arrive plus à bouger. Je n'en ai pas le courage. Je sais que je devrais sortir d'ici au plus vite,

appeler les urgences, trouver quelque chose pour faire un garrot en attendant l'ambulance. Mais je reste là

sans pouvoir détacher mon regard de cet extraterrestre. Il me faut un moment avant de m'apercevoir que je

pleure. À cause de la douleur Oui, mais pas seulement. La trahison y est pour beaucoup. Et mon état ne

m'aide pas à réfléchir clairement. J'ai les membres lourds, je transpire, je me sens nauséeux et faible. Je

vais sans doute faire un malaise. Je me demande quelle tête feront mes parents en me trouvant évanoui

dans mon propre sang qu'un raton laveur de l'espace continue de nettoyer à coups de langue gluante.

Soudain, il lève la tête vers moi, se sentant sans doute observé. À la façon dont il me regarde, on

dirait presque qu'il m'en veut.

« Qu'est-ce que tu fous par terre au lieu de t'occuper de moi », semble-t-il dire.

À moins que ce soit la quantité de sang perdu qui m'embrouille les idées. Allez savoir. Toujours

est-il que je me lève d'un seul coup, sans trop savoir où j'en ai puisé l'énergie. Peut-être la colère qui me

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nna hierro izaguire - tout ira bien

consume littéralement de l'intérieur Oui, peut-être. Je ne saurais pas dire ce qui me prend à cet instant.

C'est comme si mon esprit sortait de mon corps pour le laisser aux mains de toutes les rancœurs

accumulées au fil du temps. Il n'y a plus rien de sensé. Plus de Norbert. Juste une rage confuse et aveugle

qui me fait décocher un coup de pied dans l'estomac de Racco, l'envoyant s'écraser contre le mur. C'est ce

que je n'aurais jamais dû faire mais que je ne peux plus contenir.

Il retombe sur ses pattes. Son couinement de souffrance se mue bien vite en un grondement

menaçant. Moi, je brûle, j'explose.

— Comment tu peux faire ça ! Où tu te crois

Un nouveau coup qui le fait rouler à l'autre extrémité de la pièce. Il l'a sans doute vu venir mais n'a

pas eu le temps de réagir.

— Tu vois tout ce que je fais pour toi TU LE VOIS ! Comment tu peux... COMMENT

Je ne trouve pas les mots. Je ne parle plus, je ne hurle plus. Je crache, je siffle et vomis comme un

animal. Comme lui. Des larmes salées me piquent les yeux, troublent ma vision. Ça n'a pas d'importance.

Je n'ai plus besoin d'yeux, je suis une bête. Les bêtes se guident à l'instinct sauvage. Je l'attrape par la

peau, de ma main blessée. Sa fourrure sale ne fait qu'incendier davantage ma plaie. Je hurle, lui aussi. Je le

frappe aveuglément, et chaque coup porté m'en vaut un en retour. Je vais gagner, je le sais. Je suis plus

grand, plus fort. Il n'est rien. Je vais lui donner une leçon. Lui faire regretter d'avoir eu l'impudence de

mordre la main qui le nourrit.

Mais mon corps me trahit lui aussi. Tout ce sang perdu m'affaiblit. Mes jambes flageolent et refusent

bientôt de me porter. Je n'abandonne pas. Je continue à cogner, à me battre comme un diable tant que mes

muscles m'obéissent. Mes efforts sont dérisoires. Ses crocs sont plus acérés que je ne l'aurais jamais

imaginé. Je me sens déchiqueté de part en part. Je ne vois plus rien, ne comprends plus rien. Autour de

moi, il n'y a que la frénésie, le chaos. La souffrance est au-delà de tout. Je m'effondre au sol sous les

assauts de celui que j'ai toujours cru mon ami.

Le tumulte se calme. J'essaie de redresser la tête. Il me reste tout juste assez de conscience pour

comprendre. Il est là, à fouiller dans mes entrailles. Ce n'est plus seulement la douleur physique que je

ressens. C'est aussi le remords, la colère, l'injustice.

Surtout l'injustice.

Ce n'est pas juste, ce qui arrive. Non, vraiment pas juste. Depuis le début, je suis seul.

Seul.

Mes idées se déforment et s'entremêlent. J'ai froid, maintenant.

Je suis seul. Personne ne pouvait m'aider, personne ne pouvait comprendre. Parce que je suis le

seul abruti qui recueille un extraterrestre chez lui.

Voilà le résultat. Je crève seul, de la façon la plus pitoyable possible. Les intestins bouffés par mon

« chien » pendant que je me vide dans mes fluides. C'est pathétique. Et je suis seul.

Qu'est-ce qu'on pensera de ma mort La dernière personne que j'ai croisé avant de partir, qui

c'était déjà J'essaie de me rappeler, mais mes souvenirs se font la malle en même temps que mes tripes.

Je lutte encore un peu, comme si je cherchais la réponse à une question existentielle. Et puis quelques

images reviennent.

« Ah oui, le supermarché. »

Qui j'avais croisé, là-bas Cette fille que je connais... Son nom m'échappe. Mais je me rappelle,

elle m'a demandé si j'avais un chat. Je ne peux contenir un rire chuintant qui me fait cracher des caillots de

sang. Je m'étouffe à moitié. Si elle avait su pour qui j'étais en train de piquer ces croquettes...

Je tousse encore un peu et régurgite quelque chose d'acide qui ressemble à de la bile.

Elsa. La fille, elle s'appelait Elsa.

Un horrible tiraillement se fait sentir un peu plus bas quand Racco arrache Dieu sait quoi dans ma

cage thoracique.

Je me demande ce qu'elle foutait là-bas, Elsa. Elle non plus, elle n'a pas de chat ni de chien. Ou

alors ma mémoire me joue des tours Je ne sais plus.

Un craquement pendant qu'il broie mes côtes une par une. Mon crâne retombe contre le sol. Je me

sens partir.

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nna hierro izaguire - tout ira bien

« C'est pas trop tôt. Ça... ça... commençait à faire... »

« ... »

Lorsqu'elle arriva devant la maison, elle la trouva encerclée par un cortège de voitures de police,

accompagnées par une ambulance. Des voisins étaient rassemblés par petits groupes. Difficile de savoir

s'ils s’inquiétaient ou comméraient simplement. Elle marqua d'abord un temps d'arrêt, clouée sur place par

la stupeur. Que s'était-il passé ici Elle se remit en marche, dans la même direction. Elle voulait en avoir

le cœur net. Son lourd sac en bandoulière la ralentissait considérablement et malmenait son épaule, tirant

jusque dans sa nuque, mais elle ne pouvait l'abandonner dans un coin.

En arrivant devant le lieu du drame, elle courait presque malgré son chargement. L'agitation qui

régnait l'empêchait de comprendre quoi que ce soit. Déboussolée, elle reconnut enfin la mère de Norbert

parmi les personnes présentes. Elle comprit toutefois que la femme n'était pas disposée à lui fournir de

quelconques explications lorsqu'elle vit son visage dévasté et ses yeux rougis. Reportant son attention sur

le véhicule blanc, elle comprit enfin la situation en découvrant la civière qui masquait un corps. Et ses

craintes furent confirmées en voyant un policier sortir de la maison en tenant une cage d'où s'échappaient

des grognements furieux.

Sous le choc, elle s'éloigna instinctivement, sans prendre de direction précise. Tout ce qui lui

importait était de ne plus faire face au drame. Elle finit par s'asseoir sur un banc public pour reposer son

épaule meurtrie et prendre le temps de se calmer. Elle ne savait pas réellement ce qu'elle espérait de

Norbert. L'aider, ou bien être aidée Elle n'en savait rien. Et ça n'avait plus d'importance. Elle avait vu

juste quant à sa situation mais était partie à sa rencontre trop tard. Et maintenant, que faire

Le sac remua à côté d'elle. Avec un sursaut nerveux, elle jeta un œil aux alentours pour s'assurer

que personne n'avait remarqué, mais l'allée était déserte. Elle se pencha et murmura tout près de

l'ouverture laissée pour permettre à la créature de respirer :

— Ne t'inquiète pas, Marla, ne t'inquiète pas. On trouvera bien quelqu'un d'autre. Ça va aller, ma

belle...

Les six yeux jaunes clignèrent distinctement, comme pour indiquer qu'elle comprenait. Avec un

sourire tendre malgré ses larmes, Elsa serra le sac contre sa poitrine, appréciant la chaleur que dégageait le

corps de l'animal. Elle n’était déjà plus inquiète.

« Tout ira bien. »

Nina Hierro Izaguire

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Jean-Mathieu Fischer

« Un humble ami au village vaut mieux que seize frères à la

Cour. »

Confucius

C’était la période des Seize Royaumes, et dans celui

du Yan du Nord, la saison de la Tortue Noire battait son

plein. La brise portée par les ailes de l’Oiseau Vermillon

aurait déjà dû dégeler la terre, mais le froid perdurait, et le

souffle se glaçait encore au bord des lèvres. La campagne

était parcourue de nombreuses maladies, sous l’effet des

miasmes exhalés depuis le Feng Du, le royaume des dix

enfers. Chacun se cloitrait au coin du feu pour ne pas tomber

malade avant l’arrivée du printemps.

Le vieux Guan se hâtait sur le chemin menant à sa

petite ferme, pressé de se réfugier à l’abri du vent et de la

bruine qui commençait à étouffer la lueur du crépuscule. Sa

petite bicoque, une unique pièce de vie et un cellier, se

dressait en surplomb du potager, là-bas, sur la ligne

d’horizon, au milieu de ses terres en culture.

À la maison, son fils unique, Song, l’attendait

sûrement, après une longue journée dans les champs à Photographie par Rochelle Ramos

labourer la terre gelée pour la préparer aux semailles. Le vent du sud finirait bien par chasser la froidure,

c’était inévitable, et ils seraient prêts à ensemencer dès le lendemain !

Sur son dos, le panier d’osier pesait fort lourd, chargé de céréales et de semis divers. En travers de

sa poitrine, une outre de mei kwei low battait au rythme de ses pas. Dans un grand seau, il ramenait une

mesure de son, pour récompenser son buffle. Toutes les économies de la petite exploitation étaient passées

dans ces maigres provisions et dans les semis, et comme souvent, Guan devait prier les dieux de faire une

bonne année sous peine de ne pas pouvoir recommencer la saison d’après.

Il se prit à espérer que Song ait déjà lancé la cuisson du gruau pour ce soir ; mais il était encore un

peu tôt… Tout en marchant, le vieil homme réfléchissait à tout le travail qui les attendait, lui, son fils et

leur animal, pour redémarrer au mieux la nouvelle année.

La route avait été longue et harassante, et perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas tout de suite

qu’aucune fumée ne sortait de la petite cheminée. Il ne remarqua pas non plus que la lumière ne brillait

pas à la fenêtre de cuir raclé. Même le champ à moitié labouré ne réveilla pas sa suspicion.

Il fallut qu’il parvienne jusqu’au perron avant de s’alarmer. Ce furent les mugissements de son

buffle, attaché au soc et perdu au milieu du champ, qui attirèrent finalement son attention juste avant qu’il

entre.

Le bœuf était la seule vraie richesse de Guan, et grâce à lui, à sa force et à sa ténacité, même la

terre gelée n’empêchait pas le paysan et son fils d’exploiter leurs maigres domaines. C’était aussi un fidèle

compagnon, qui n’avait jamais fait faux bond à son maître, et qui connaissait le métier aussi bien que le

vénérable paysan. Acheté tout jeune, l’animal n’avait jamais vécu qu’ici, et il était si précieux que son

propriétaire évitait autant que possible de le mener à la ville, remplie de coupe-jarrets et de brigands,

comme chacun le sait. Issu d’une espèce plus courante à l’état sauvage que domestiquée, il était pourtant

d’une placidité et d’une loyauté envers ses maîtres qui forçait l’admiration et l’affection. Il lui en avait

coûté un demi-li de bonne terre arable à l’est de son domaine, mais depuis lors, grâce à lui, jamais le

paysan n’avait dû se séparer d’un autre arpent pour finir une année.

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jean-mathieu fischer - le fils perdu

Aussi, c’est très en colère que ce dernier alla le libérer, bien décidé à punir son fils pour sa

négligence. Rassurant l’animal du plat de la main, il le détacha et le guida vers son refuge.

« Mais qui m’a fichu un fils pareil », pensa-t-il avec ressentiment. « Tu vois, mon vieux, tu n’as rien

perdu, sans famille ! Pourquoi les Dieux ne m’ont-ils pas donné un fils courageux et travailleur comme toi

Encore à dilapider le peu que j’arrive à économiser ! » maugréait-il à l’attention du placide animal, tout

en le menant vers la bâtisse.

Il savait bien qu’il n’était pas très juste avec Song, dont le rêve était d’être batelier à Linzi. Le

jeune garçon rêveur et astucieux avait dû renoncer à tous ses rêves quand sa mère était morte. Le père

avait en effet catégoriquement refusé d’engager un de ces bons à rien venus de la ville, qui auraient eu tôt

fait de piller ses maigres richesses et de lui couper le cou. Aussi, Song avait-il dû venir prendre le poste de

manœuvre d’exploitation qu’il fallait pourvoir.

Il n’était pas très doué, mais n’avait jamais fait preuve de mauvaise volonté et travaillait avec

ardeur. Maladroit comme tout, il n’avait pas son pareil pour récolter des plaies et des bosses par les

moyens les plus improbables. Guan se souvint de la fois où, en rentrant une cargaison de calebasses en vue

de les faire sécher, Song avait réussi l’exploit de se coincer la tête dans l’une d’elles. Cachant son hilarité,

le père n’avait pas trouvé mieux à faire de que fendre la calebasse sur les épaules même de son fils, lui

fichant au passage une sacrée frousse.

Song avait souvent des idées formidables, et sa présence était une bénédiction pour le vieux

paysan. Il avait ainsi réussi, au cœur de l’hiver d’avant, à créer avec le bœuf et le soc un réseau

d’irrigation dans les champs en aval de la ferme, qui avait du même coup protégé la petite construction des

inondations en drainant les eaux de pluie alentours.

Mais Guan n’était pas habitué à être gentil, car il avait fort à faire pour que la petite ferme tourne

bien. C’était sa femme qui s’occupait de leur fils, quand il était petit. Ensuite, Song avait eu l’âge de

commencer à aider aux champs, et il n’était plus temps de faire des risettes. Arrivé à l’âge d’homme, il

était parti, préférant l’eau à la terre, et son père s’était fâché. Pourtant, l’aventureux jeune homme avait

réussi à trouver une bonne place à la grande ville, et s’en sortait plutôt bien. Il avait fallu la vague de

fièvre jaune qui avait emporté sa mère pour qu’il revienne prendre sa place ici.

Le vieil homme était réellement fier de son fils, qui était un jeune homme bien fait, rusé et

autonome ; il lui arrivait souvent le soir venu de remercier les Dieux de lui avoir donné un si gentil garçon.

Quant à le lui dire, ou le lui montrer, c’était autre chose…

Guan raccompagna son bœuf dans la petite maison, car il n’y avait pas d’étable. De toute façon, sa

présence réchauffait la pièce de façon sûre et économique. Parfois, la nuit, lorsqu’il frissonnait, le

corpulent animal s’approchait de sa couche de paille de riz, et se couchait là, tout près de lui. Dans le

souffle de la bête, l’ancien sentait la chaleur d’un véritable allié, d’un compagnon de route, d’un frère de

labeur. Ces nuits-là, il se prenait à penser que personne au monde n’était autant son ami que ce stupide

ruminant. Lorsqu’il allait à la ville, il lui achetait toujours un tael de son, comme friandise. Dans la rude

vie du paysan, peu de choses comptaient autant que son animal.

Puis, il se mit à appeler son fils, armé de sa trique, prêt à châtier le petit insouciant pour sa faute.

Pendant toute l’heure du rat, il arpenta les champs, et ce n’est qu’à la clarté de la lune qu’il le trouva enfin.

Song gisait, bleu de froid, le visage tuméfié, au fond d’un fossé, sa jambe formant un angle impossible

avec sa cuisse. Sa poitrine était aussi dure que la terre glacée sur laquelle il était venu terminer sa chute.

Aucun souffle ne s’échappait plus de ses lèvres.

Le vieil homme venait de perdre son fils unique, son seul héritier, d’une stupide glissade. Il sentit

son cœur tomber comme une pierre dans sa poitrine. Ce fils, son seul avenir, qu’il avait aimé sans jamais

savoir le lui dire, était parti pour les Plaines Célestes avant lui. Il resterait toujours plus seul, et bientôt le

poids des ans le priverait de ses dernières forces pour exploiter la ferme. Sa mort serait misérable,

solitaire, et promettait une longue agonie, en attendant que la faim et la soif l’emportent finalement.

Repensant aux horribles paroles qu’il avait proférées un peu plus tôt, il sentit le remords et la

culpabilité embrasser son âme à pleine bouche. À genoux, il implora les dieux d’offrir un bon accueil à

son fils.

Terrassé, Guan ramena le corps de Song à la maison. Il ressortit son beau chang-pao de soie, qu’il

1 8


jean-mathieu fischer - le fils perdu

avait reçu bien des années plus tôt en cadeau d’un seigneur local. Il mit une attelle à la jambe de son fils. Il

lui enfila le beau vêtement, le prépara autant qu’il put, fit sa dernière toilette. Puis, lorsque le matin arriva,

il attela une dernière fois son bœuf, mit une dernière fois sa vieille charrette en route, et prit le chemin de

la ville, et du temple. A l’arrière, il avait allongé son fils pour son ultime voyage.

La route fut bien longue, l’âme en peine, le cœur accablé et le silence pesant pour seuls

compagnons. Le bœuf lui-même avait l’œil brillant de tristesse, et cheminait d’un pas lourd vers la ville.

Guan ne trouvait pas la force de relever la tête, et il n’avait pas le cœur à admirer les belles lueurs

papillonnantes qui l’entouraient dans les bois.

Au soir, il déposa le corps aux bons soins des moines, et promit de revenir avec la somme requise

pour l’inhumation. Déchiré, il se rendit au marché, où il tira une misère pour son vieux compagnon de

labeur, et encore moins de la charrette branlante. Avec les quelques pièces qu’il glana, Guan put tout juste

payer les dévotions, les offrandes de vin de riz, de sapèques rouges aux Dieux de la Cour Céleste, et

l’encens supposé éloigner les Dix démons. Avec les piécettes restantes, il fit un don sur l’autel de Chang-

E, déesse lunaire de l’amour et protectrice des bateliers. Il pria toute la nuit pour le salut de l’âme céleste

de son fils, et repartit le lendemain pour sa petite ferme perdue, seul.

Ironiquement, le froid disparut ce jour-là, et dès le lendemain, Guan put apprécier combien son fils

et son bœuf lui manquaient, alors qu’il traînait le soc derrière lui en répandant les semailles. Pendant toute

une lune, il tira et poussa, sema et recouvrit, ne ménageant pas sa peine. L’épuisement le gagnait, mais

s’arrêter, c’était mourir.

Et puis, un soir, il se coucha éreinté sur sa paillasse, et ne put plus se relever le lendemain. Voyant

sa dernière heure arrivée, Guan adressa une prière aux dieux pour leur demander de l’accueillir près de sa

famille.

La porte fut brusquement ouverte par un homme au physique massif, doté d’un visage ingrat et

stupide, au cou aussi large que la cuisse de Guan. Il entra sans demander la permission, et s’agenouilla

près du vieillard.

« On dit, en ville, que le vieux maître Guan est bien seul sur son exploitation, et qu’il ne

rechignerait pas à accepter un peu d’aide. J’ai de bons bras costauds : si vous me nourrissez, je vous

aiderai, maître ».

Dans ses yeux, Guan vit une douceur et une gentillesse que le physique de l’homme ne laissait pas

imaginer. Soufflant un remerciement aux dieux, il accepta de bon cœur la proposition du colosse, qui se

présenta sous le nom de Shui.

Pendant toute la saison, l’homme fit sa part, et plus que cela, à tel point que Guan finit rapidement

sur le banc, à donner des consignes et à reposer ses os douloureux. Les affaires prospéraient, car Shui

semblait infatigable, travaillant du soir au matin, et lorsque le temps ne permettait pas de s’activer dehors,

il trouvait toujours quelque réparation à faire dans la petite masure. Vivant pour travailler, le colosse se

contentait du gruau et des légumes blets qui faisaient le quotidien de la ferme ; il ne demandait nul argent,

nul cadeau, nul passe-droit. Il ne réclamait rien en retour, et lorsque Guan lui donna un congé, l’enjoignant

à aller profiter de la ville, Shui parut même surpris, voire perdu, par cette offre. Il ne partit jamais.

À la saison suivante, Guan proposa d’acheter un bœuf pour les aider aux champs, mais Shui

estimait que cela n’était pas utile.

« Maître, gardez donc votre argent pour votre confort, nous n’avons pas besoin de ça. Quand

viendront les vieux jours, vous serez content de pouvoir payer les remèdes du guérisseur ! »

Comme Guan avait réussi à réunir un peu d’économies, il se mit à agrémenter le quotidien de

morceaux de viande, de façon plutôt irrégulière bien sûr, mais cela remit du sang frais dans son corps

maladif. Shui refusait toujours d’y goûter, incitant son maître à se nourrir pour bien se porter. À la place, il

demandait une ration supplémentaire de carottes, de céréales ou de galettes de riz. Les soupçons de Guan

se virent confirmés lorsque, grâce au travail abattu par son manœuvre, il revint de la ville plus riche que

jamais. Afin de faire plaisir à son ouvrier, il fit l’acquisition de six délicieuses brochettes de grue au

caramel, qu’il ramena dans leur papier de soie, et un gâteau de son. Shui refusa, poliment mais de façon

constante, de goûter aux savoureux morceaux de viande, préférant nettement le gâteau de son qu’il dévora

avec appétit.

1 9


jean-mathieu fischer - le fils perdu

De ce jour, Guan et Shui vécurent côte à côte dans la petite chaumière, et pendant que l’un

exploitait la terre avec constance, l’autre fit de fréquentes navettes à la ville pour en tirer les bénéfices.

L’ancien s’offrit même pour la première fois de sa vie le luxe de passer plusieurs jours à la ville sans

raison.

La nuit, lorsqu’il faisait froid, Shui rapprochait sa couche de celle de Guan, et le couvrait de sa

propre couverture. Son souffle chaud rassurait le vieillard, qui sentait une présence solide et amicale à ses

côtés. Guan prit garde de souvent confier à Shui toute son affection et sa gratitude, donnant à ce fils offert

par le ciel ce qu’il avait oublié de donner au premier.

Lorsque les Dieux signifièrent au vieil homme, quelques années plus tard, que son temps était

écoulé, il appela Shui sur son lit de mort. Le colosse vint, les larmes aux yeux, tenir la main de son maître

pour ses derniers instants. Alors, Guan lui murmura :

« Shui, je remercie les dieux de t’avoir eu auprès de moi toutes ces années, et d’avoir si bien veillé

sur moi, même avant la mort de Song. Je ne sais pas comment tu as fait, mais je te suis infiniment

reconnaissant d’avoir abandonné ton cuir pour revenir à mes côtés. »

Puis, il rendit son dernier souffle, et son âme immortelle partit prendre sa place auprès de

l’Empereur Jaune. Son visage apaisé témoignait qu’enfin, il connaissait la sérénité.

Shui versa de chaudes larmes.

« Maître, vous avez toujours été là pour moi. J’ai dormi à vos côtés depuis mon jeune âge, et vous

m’avez toujours traité avec bienveillance et gentillesse. Les dieux ont été méchants de vous arracher votre

fils si tôt, et de nous séparer. Alors, j’ai prié les Mille Dieux Inférieurs de la Nature, et ils m’ont offert de

pouvoir remplacer ce fils parti trop tôt, et de veiller sur votre âme immortelle ».

Chargeant le corps de son vieux maître dans ses bras, Shui le porta jusqu’au temple. Durant sa

longue marche, il le garda au niché contre son torse, et lorsqu’il partit après les cérémonies d’usage, nul ne

le revit jamais plus.

Jean-Mathieu Fischer

20


Laurent Pendarias

Bonjour, je m’appelle Nanuk.

Ce n’est pas vraiment mon prénom.

Ma mère m’a baptisé d’un grognement qui

ressemblait plutôt à « Grrrrrrrriihen ». Nanuk

c’est le surnom que les humains me donnent

quand ils me voient, ou plutôt quand ils

s’enfuient en courant après m’avoir vu. «

Nanuk ! Nanuk ! »

Au début, je ne comprenais pas. A

force, j’ai fini par deviner qu’ils parlaient de

moi.

Je m’appelle Nanuk et je suis un ours

polaire. Polaire, parce que j’habite près du

Pôle nord. Concernant ma nationalité exacte,

Photographie par Esther Dyson

j’ai des doutes. Il m’arrive de voyager au

Canada, en Russie et même parfois en

Norvège. Comme j’ai perdu mon passeport depuis des années, je ne saurais vous répondre.

Et je n’ai pas le temps de vous répondre. Je ne voudrais pas vous paraître impoli mais je suis

pressé. Je suis attendu par un client. Parfaitement ! Je suis coach.

J’ai entendu dire que certains humains réalisaient des émissions télévisées sur la survie en

conditions extrêmes. L’homme contre la nature.

Mon travail est identique, à un détail près : j’apprends à la nature à survivre à l’homme. Je n’ai pas

toute la création pour client. Je me vois mal expliquer à la banquise comment survivre au réchauffement

climatique. Je coache principalement des ours.

Et on me paye en phoques. J’aime bien les phoques. J’accepte aussi les belugas.

L’important dans ma branche, c’est l’apparence. Avant d’aller voir un client, je fais un saut dans

l’eau glacée de la banquise. J’arrive toujours avec un poil blanc éclatant et un sourire ravageur. Je véhicule

une image de vainqueur. Je suis l’ours qui résout tous les problèmes.

Vous n’arrivez plus à trouver de nourriture Vos enfants font des bêtises Vous êtes perdu au

milieu de l’atlantique sur un bloc à la dérive Vous n’arrivez pas à attraper les phoques Vous ne savez

pas comment courtiser cette femelle

J’ai toutes les réponses à vos questions !

Quand j’ai ouvert mon entreprise (j’ai pris le statut d’auto-entrepreneur pour bénéficier des

réductions d’impôts), j’ai hésité entre plusieurs noms. Nanuk la super nanny Nanuk, le grand frère

Nanuk le teddy bear Nanuk, le survivant de l’impossible

Finalement j’ai juste gardé « Nanuk ». C’est simple, court et énergique. Il paraît que les Indiens

des îles arctiques canadiennes ont déposé ma marque. Si ça continue, dans dix ans, j’ouvre une franchise

dans chaque pays du globe. Et dans vingt, je débarque au Pôle sud.

Où en étais-je Comment Vous dîtes que j’avais rendez-vous Mince ! Vous avez raison. Je vais

être en retard. Ce serait dommage. Mon client est un grolar et il a de sacrés problèmes. Avec ce

réchauffement climatique… Pardon Vous avez une question Qu’est-ce qu’un grolar C’est évident : un

ours. Vous n’avez jamais entendu parler de cette espèce Vraiment Je crois que les francophones parlent

de pizzly.

Non, ce n’est pas un nouveau pokémon… C’est une véritable créature. Je trouve ça légèrement

inquiétant que les petits humains mémorisent des centaines de monstres virtuels et que simultanément ils

ignorent quels sont les animaux de leur monde. Mais je ne m’occupe pas de l’éducation des bipèdes… Ah

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laurent pendarias - vous pouvez compter sur nanuk

ça ! Si on me confiait l’élevage des humains, je te leur ferais faire dix kilomètres de natation dans l’eau

gelée tous les matins pour leur apprendre à chasser le phoque…

Un grolar est un ours hybride. Je crois que son papa était un ours polaire et sa maman une grizzly.

Ils se sont rencontrés au Canada au cours d’une manifestation écologiste. Et alors Cela vous surprend

Nous, les ours, n’avons pas d’émission du type L’amour est dans la banquise pour faire des rencontres

mais on vit aussi des histoires romantiques.

Ce n’est pas parce qu’on pèse six cent kilogrammes et qu’on tue des phoques à pattes nues qu’on

est incapable de tendresse. Franchement ! Vous avez de ces clichés…

Il se trouve que mon grolar rencontre des difficultés dans sa vie quotidienne. C’est pourquoi Nanuk

va l’aider. D’abord, le régime ! L’hiver approche. Il faut constituer des réserves de graisse et pour cela je

ne connais qu’une méthode : manger, au minimum, trente kilos de viande par jour. Des produits gras de

préférence. On arrête de grignoter des myrtilles toute la journée et on passe à cinq repas quotidiens de

phoques.

Deuxième point : la chasse. Je vais remettre mon grolar à la natation. Dix kilomètres tous les

matins. Le repas ne va venir tout seul.

Trois : le réchauffement climatique. Il paraît que les activités humaines nous font gagner des

degrés. Difficile à dire. Je ne me promène pas avec un thermomètre. C’est vrai que certains jours, la

chaleur devient insupportable. En été, il arrive qu’on passe la barre des dix degrés Celsius. Dans ces caslà,

je creuse la neige pour chercher un coin plus frais.

Comment Cela vous fait sourire Oh je vois ! Les humains sont tellement intelligents qu’ils font

mieux que nous… Quand il fait chaud, vous posez vos vêtements. Facile à dire. Je ne peux pas enlever

mon épaisse fourrure quand cela me chante. Essayez d’imaginer ce que vous ressentiriez en plein été avec

un pull, des gants, un bonnet, un manteau et une écharpe que vous ne pouvez poser. Vous voyez ce qu’on

subit

Le problème ne se limite pas à la chaleur. La banquise fond. De nombreux morceaux de glace se

détachent. Pour certains, c’est gênant, mais pour Nanuk, votre coach de l’impossible, c’est une

opportunité. Réfléchissez ! Plutôt que de vous embêter à nager cinq cents kilomètres pour trouver une

proie, montez sur une plate-forme gelée et laissez-vous porter par le courant. Avec cette technique, j’ai fait

le tour du monde (oui, je précise pour les humains que faire le tour du monde est rapide au niveau du

pôle). J’ai parcouru les îles arctiques du Canada, les steppes gelées de la Russie et effectué une escale en

Norvège. En général, je vis au Danemark. Plus précisément, je vis au Groenland mais les humains

appellent ça le Danemark.

L’an dernier, j’ai effectué un safari en Alaska. Un coin sympa. J’ai ramené plein de photos (visibles

sur ma page perso nanuklecoachdelimpossible.com).

Les ours pestent contre le réchauffement. Entre nous, on parle souvent de ras-le-bol climatique. Il

ne faut pas voir que l’aspect négatif. Certes, la diminution des glaces nous laisse moins de terrain, mais il

faut envisager le versant positif. Moins de glace, c’est plus d’eau. Nous sommes d’accord S’il y a plus

d’eau, il y a plus de plancton. Parce que, jusqu’à présent, je n’ai jamais vu d’espèce animale se développer

dans la glace.

Si le plancton se développe, les espèces qui s’en nourrissent vont prospérer. Plus de plancton, c’est

plus de phoques et donc plus de nourriture dans mon assiette. C’est ma-thé-ma-ti-que ! Imparable. On va

s’en sortir. Pas besoin d’angoisser.

Alors oui, vous allez m’objecter que le plancton charrie de plus en plus de polluants. Apparemment

le dernier jeu à la mode chez les humains consiste à balancer dans la mer tout ce qui peut nous

empoisonner : pétrole, mercure et autres métaux lourds. Après le plancton avale ces substances (il faut dire

que le plancton n’est pas malin, mais ça, vous vous en doutiez, on n’a jamais vu de plancton remporter un

prix Nobel ou une finale de Questions pour un poisson). Quand les phoques mangent ce plancton nocif, ils

absorbent les polluants et quand vient mon tour de manger, j’ai un arrière-goût de mercure dans la gorge.

Pas terrible. Vous avez déjà goûté Non Je ne vous recommande pas.

On plaisante, on plaisante, mais certains jours la situation ne me fait pas sourire. Je vous racontais

que j’aide des ours à chasser le phoque ou à trouver l’amour. Ce sont les clients faciles. Je m’occupe de

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laurent pendarias - vous pouvez compter sur nanuk

cas autrement plus inquiétants. Depuis quelques années, on assiste à des phénomènes terrifiants. Des

activités paranormales. Je ne vous parle pas de portes qui s’ouvrent pendant la nuit (on n’a pas de porte)

mais de comportements anormaux. On a retrouvé des ours noyés. C’est presque aussi ridicule que de

demander si les poissons savent nager. On nous a rapporté également, lors de la dernière famine, des cas de

cannibalisme. Et les journaux nous rebattent les oreilles des ours à problèmes. Certains jeunes trainent près

des communautés humaines et fouillent dans les poubelles.

Notez bien que j’ai contre les humains. J’ai un ami humain. Mais quand même… vous n’êtes pas

fréquentables. Vous passez votre temps à vous entretuer ou à détruire votre environnement. Non content

d’agresser et d’enfermer les autres espèces, vous parvenez également vous faire souffrir. Je ne veux pas

rentrer dans les stéréotypes mais vous êtes des masochistes. Ajoutez à ça le bruit et l’odeur… vous

comprendrez qu’on vous évite. On ne veut pas que nos enfants traînent avec des humains. Chacun chez soi

et les phoques seront bien gardés.

Quand on vient me dire que les ours traînent près des communautés humaines, je ne m’étonne pas

de voir surgir ces problèmes de comportement. Nos assistantes sociales n’en peuvent plus. Heureusement

qu’il y a des coachs comme moi (payés un demi-phoque la journée) pour remettre les gens d’aplomb.

En parlant de ça, justement, il serait temps que je reprenne le travail. Vous retrouverez tous seuls le

chemin de la sortie Ce n’est pas compliqué. Vous voyez le tas de neige là-bas Oui, celui qui est tout

blanc. A ce niveau, vous prenez à droite. Vous marchez environ vingt kilomètres. Si la banquise a fondu à

cet endroit, vous nagez un peu. Ne vous inquiétez pas. Le froid, c’est dans la tête. Vous arriverez à un

iceberg en forme de gros rocher. Vous ne voyez pas Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise Les

icebergs se ressemblent. Mais à cette intersection, vous redescendez cinquante kilomètres au sud et là,

normalement, vous tomberez sur un village d’Inuits.

Par contre, d’après le soleil, je pense que la nuit va tomber d’ici une heure. Alors soit vous trouvez

un hôtel rapidement, soit vous commencez à bâtir un igloo. Vous ne savez pas comment on fait C’est

votre problème. Il faut que j’y aille. Je vous laisse ma carte de visite. On ne sait jamais. Vous avez peutêtre

un ours dans votre entourage qui aurait besoin de conseils.

Et si c’est le cas, vous pouvez comptez sur Nanuk !

Laurent Pendarias

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Frédéric Pieters

« Lorsqu'on ne sait pas vers quel port on

navigue, aucun vent n'est le bon. »

Sénèque

Le monde n’eut pas le temps de panser

ses plaies après la seconde guerre mondiale.

Une poignée d’années plus tard, des êtres

remuèrent les entrailles de la Terre et

remontèrent à la surface. Telles des bulles

Photographie par Amy Palko

enfouies dans un champagne centenaire, ces

créatures au corps rocheux et à l’épiderme abrupt, firent pétiller nos continents. Il ne leur fallut qu’une

poignée d’années pour nous renvoyer à un âge sans confort ni courant. Un âge où n’importe quelle

décision était synonyme de risque. Où la paix n’était qu’un mot et rien de plus. Cet événement

extraordinaire fut récupéré par les religieux de tous bords. Apocalypse, Armageddon, fin des temps. Ces

mots peuplèrent quantité de lèvres fanatiques et les suicides de masse devinrent monnaie courante. Et la

Terre continua de vomir encore et encore ses titanesques coupables. Ils furent bientôt des centaines à

marteler le monde de leur pas. Les gens étaient terrifiés. Les puissants tentèrent malgré tout de résister

mais que faire contre un rocher qui cavale vers vous à pleine vitesse Que faire lorsqu’un pied aussi vaste

qu’un lac s’écrase vous surplombe Il fut alors décidé de creuser et se terrer, tel un trésor à l’abri des

forbans les plus infâmes. Malheureusement, cette tentative se solda par une catastrophe inimaginable.

Après des années d’efforts, la construction d’Atlanterra fut enfin achevée en 1984. Des dizaines de

galeries, un gigantesque dôme souterrain, tout avait été conçu et pensé pour que jamais plus les hommes

ne remontent. Nous étions sûrs que la cité tiendrait et que l’humanité se relèverait. Il faut croire que la

Terre ne fût pas de cet avis. Une créature remonta tout droit vers Atlanterra et pulvérisa les fondations de

la cité naissante. Celle-ci s’effondra sur elle-même, emportant avec elle les espoirs d’une bande

d’illuminés qui s’imaginaient vivre en ignorant la menace. De cet épisode tragique et honteux, on ne retint

que ceci : Mama. C’est paraît-il le seul mot qui avait été tissé sur toutes les langues, dans les bouches

ébréchées des rares survivants.

Mama.

C’est comme ça que nous les avons baptisés. Les Mamas. Ni hostiles, ni bienveillantes, elles ne

faisaient que cisailler la terre et les flots de leurs membres puissants. Toujours en mouvement, elles

fouettaient le monde d’une façon chaotique et hasardeuse, comme si elles étaient en deuil d’un être cher. À

cette époque-là, notre avenir était bel et bien incertain, et notre moral aux oubliettes. Ce fût grâce à

l’avènement du Cordon que nous reprîmes goût à quoique ce soit. Le drame d’Atlanterra n’était plus

qu’une cicatrice sur le visage de notre histoire. Nous étions habitués et non adaptés. Et un jour, nous le

vîmes. Il avait escaladé une Mama et arpentait son sommet. Nous n’avons jamais su qui était cette légende

vivante. Il était le premier cavalier de Mama et le rouage inespéré de notre espèce. Passée son incroyable

parade, des milliers de gens partirent à l’assaut des Mamas pour imiter ce messie. Rapidement, le sang

nappa encore une fois le monde. Sauf pour quelques élus qui grimpaient aisément les créatures. Leur esprit

et leur corps semblaient tirés par un cordon psychique invisible. Nul n’a jamais prouvé l’existence de ce

lien entre les Mamas et leurs cavaliers. Les théories abondent sur le sujet. C’est ainsi que les Mamas

devinrent les arches d’un nouvel élan pour l’humanité. Elles incarnent aujourd’hui les nouveaux continents

d’un planisphère mobile et par-conséquent indéchiffrable. Des villes entières furent bâties sur leurs dos.

Une nouvelle civilisation était en marche, mais d’antiques querelles revinrent fragiliser cette nouvelle ère.

— Une Mama de l’Armada est proche mon capitaine !

Absorbé par un récit de Victor Hugo, j’avais complètement oublié mon orgueilleux caprice. Depuis

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Frédéric Pieters - mamahatma

quelques années, je m’étais convaincu de défier mes ennemis et les vaincre. En quelques secondes, j’étais

hors de mes quartiers, sur le pont supérieur de l’Aquila, notre Mama. Contrairement à bon nombre de ses

pairs, l’Aquila est dépourvue de pattes. Elle vole. Semblable à ces volatiles que l’on retrouve parfois dans

les régions tropicales de l’Ouest, elle déchire le ciel de ses ailes puissantes et terreuses. Le jour de notre

rencontre, elle n’était qu’un bébé échappé de son nid souterrain. Elle ne prit son envol qu’après m’avoir

désigné. Elle est ma Terre et moi son cavalier. Pour les autres, je suis le capitaine. Sans cette Mama, nous

ne sommes que des rampants sur une surface à jamais piétinée.

— Monsieur Silver, la longue vue, je vous prie.

À quelques dizaines de mètres en-dessous de nous, une anguille de pierre mouchetée de lumières

nous défiait. Connu sous le sobriquet de Narval, cette Mama était l’une des fiertés de l’Armada, une flotte

de Mamas peu scrupuleux. Plus d’une fois, leurs émissaires tentèrent de me recruter. Ils furent reçus

comme il se doit ; par un non ferme et définitif. C’est pourquoi ils ont appelé au pavillon noir contre moi.

Une vie entière de bataille, cela me plait.

— Monsieur Jack, armez les canons, nous allons renvoyer ce serpent dans le trou d’où il vient !

— Bien mon capitaine !

— Monsieur Silver, vous me paraissez bien silencieux.

— Peut-être devrions-nous attendre avant de tirer mon capitaine, j’ai un mauvais pressentiment.

— N’oubliez pas qui nous sommes, monsieur Silver ! Et surtout que la meilleure défense restera

toujours l’attaque !

— Il pourrait y en avoir d’autres.

— Tant mieux, notre tableau de chasse n’en sera que plus garni !

Je caressai la peau rêche et cratérisée de mon titan ailé, l’Aquila. Soudain ses traits luisirent d’un

sublime vert fougère. C’est ainsi que cette créature manifestait sa bonne humeur ; en adoptant les tons de

notre bonne fée verte. D’ailleurs l’envie de m’en servir un verre me happa soudainement, juste avant que

la pestilence d’un esprit malsain ne pénètre la pièce.

— Capitaine Read, veuillez considérer avec plus de discernement l’opinion de votre second !

Saleté de poux religieux. Tous des lâches à la bave venimeuse. La venue des Mamas n’a fait

qu’accroître l’idée d’une puissance supérieure, à la fois omnipotente et omniprésente. Plusieurs fois m’est

venu l’idée de balancer cet imbécile et ses bondieuseries par-dessus bord. Malheureusement, certains

hommes ne peuvent combattre sans l’ombre de leur idole, et je ne suis pas un tyran.

— Mon cher Rodrigue, jusqu’à preuve du contraire, je ne vous sollicite pas durant vos sermons.

Faites de même pendant mon commandement.

Le bougre n’eut pas le temps de se retirer en m’inondant de sa condescendance. Un harpon lancé

par le Narval perfora l’aile de l’Aquila. Celle-ci hurla et la puissance du choc nous envoya valdinguer

contre les murs. Mon second me releva tandis que la Mama tentait furieusement de se défaire du corps

étranger en battant ses ailes.

— Mon capitaine, l’Aquila est blessé ! Elle nécessite des soins, il nous faut atterrir maintenant !

— Un pauvre fou, voilà ce que vous êtes ! Ne vous avais-je pas dit d’écouter votre second ! Nous

allons nous écraser ici et vous devez répondre de cela !

— Mais taisez-vous donc ! Monsieur Silver, sur le pont bâbord, il me faut un rapport des dégâts !

Tandis que je courrai, le mal qui secouait la Mama me heurta également. Mon bras gauche me

lançait. À croire qu’il m’avait été dérobé durant le tir. En arrivant sur le pont extérieur qui donnait sur

l’aile trouée de l’Aquila, je pus constater du bien fondé de la théorie qui venait de jaillir en moi; nous

étions bel et bien tiré vers le sol par un câble relié au harpon. Le Narval nous ramenait à lui, sans doute

pour pouvoir nous aborder.

— Messieurs, il nous faut couper ce câble ! À vos combinaisons et vos lames !

Mon équipage s’élança vers le lien métallique. Je descendis vers mes canonniers qui préparaient

leurs pièces. Il me fallait décider vite, et bien.

— Canonniers, votre Mama est en péril ! Le ver de terre qui est en bas cherche à la faire descendre

! Allez-vous le laisser faire

Un non zébra entièrement le pont, et je me senti vivant. Ils avaient la volonté du Guerrier sur leur

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Frédéric Pieters - mamahatma

visage et dans leur cœur, ils étaient prêts à tout.

— Préparez la foreuse !

— Oui capitaine !

Monsieur Jack vint me trouver. Le câble n’était toujours pas fendu et l’Aquila fatiguait. Le Narval

n’aurait bientôt plus besoin de nous faire descendre. L’Aquila coulerait bientôt à pic et nous avec.

— Veillez à ce que mes ordres soient exécutés, je me rends au sommet. Quoiqu’il arrive, restez

vigilants et battez-vous jusqu’au dernier.

Le Narval cracha sa mitraille bourrée d’acide sur mes valeureux hommes. Par chance, nous étions

encore à une altitude suffisante pour que les tirs n’atteignent pas leur cible. Il me fallait convaincre

l’Aquila du bien fondé de ma démarche. Avant de m’extraire de mon quartier général, j’aperçus monsieur

Silver qui bâillonnait Rodrigue. Je lui jetai un sourire et grimpai sur le cou de la Mama. Peut-être venais-je

d’enfanter mon ultime sourire Si tel était le cas, je mourrai heureux car il n’est aucun second sur cette

Terre aussi fidèle et courageux que Silver. Une fois au-dessus des yeux taillés dans le roc de l’Aquila, je

patientai quelques secondes avant le Contact. Bientôt, la peau rocheuse de l’Aquila capturerait mes pieds

nus et provoquerait ma connexion avec elle. Nos dialogues étaient rares, et pour cause. La plupart du

temps, nous n’avions pas besoin de nous parler pour nous comprendre. Sauf lorsque nous sommes en

danger. Durant cet échange psychique et silencieux, le temps devint élastique. Je bénéficiai d’une rallonge

temporelle conséquente pour expliquer et justifier ma stratégie. L’Aquila répondit par l’intermédiaire

d’images censées dévoiler ce qu’il adviendrait après chacune de mes décisions. Elle me révéla

l’impensable. L’issue du combat était encore loin de m’appartenir. La défaite était inenvisageable. La

Mama m’avoua qu’il était un temps pour le capitaine et un temps pour le cavalier. Lorsque je basculai à

nouveau dans la réalité, l’océan me semblait bizarrement proche. Déjà la moitié du câble avait été ramené.

Le Narval ouvrait sa gueule caillouteuse, prête à nous mordre de ses dents escarpées. Je me ruai donc au

centre de communication et lançai un appel télégraphique aux médecins de l’Aquila. Ceux-ci répondirent

très vite et me rejoignirent sur le pont bâbord.

— Messieurs, l’heure est grave. L’Aquila est salement amoché, et si nous ne faisons rien, il va

sombrer. Vous êtes notre dernier espoir. Comme vous pouvez le constater, l’aile de l’Aquila a été

transpercée par ce harpon. Il va falloir le retirer et me soigner cette aile. Au travail !

Pas de — oui capitaine. Rien que des visages fauchés par l’ampleur de la mission et l’horreur de ce

qui les attend si ils échouent. Ils ne peuvent pas ne pas réussir. C’est à moi et à tout l’équipage de leur

prêter main-forte. Pour ce faire, je réquisitionnai des combinaisons et infusai mon courage au sein de ses

hommes tout en vissant leur casque. Je savais que beaucoup d’entre eux ne reviendraient pas de ce périple.

Une fois équipés, la première salve de médecin pris d’assaut l’aile. Mes canonniers firent leur travail mais

les munitions ricochaient sur le Narval. Il fallait forer cette anguille de malheur.

— Monsieur Jack, où en est ma foreuse

— Elle est bientôt prête mon capitaine !

Il n’y a que sur la Mama Tortuga où l’on trouve les armes adéquates pour fendre la peau des

Mamas. Cette cité abrite les artisans les plus talentueux et les plus onéreux. Et pour renforcer la légende,

la Mama sur laquelle est bâtie la ville aime à se déplacer au gré de ses envies, comme ces insectes qui

bondissaient jadis. Certains hommes l’ont cherché des années en vain. De mémoire de cavalier, il est

impossible de se rendre sur Tortuga deux fois au cours d’une vie. Je savais qu’une seule foreuse ne

suffirait pas, malheureusement nos coffres étaient vides lors de notre passage dans cette cité artisane.

— Foreuse chargée capitaine !

— Tirez !

L’outil frappa lourdement le dos de la Mama. Équipé d’un long et solide ressort, il ne restait plus

qu’à forer la bête pour qu’elle se désagrège lentement. J’espérais que cette manœuvre serait suffisante

pour que l’ennemi abandonne sa tentative d’abordage.

— Au signal, forez !

J’abaissai le bras et mes hommes obéirent. La foreuse s’enfonça à l’intérieur du colosse qui se

remua de tous les côtés. Pendant ce temps, l’équipe médicale s’activait autour de la plaie béante. La

situation s’envenimait. Bientôt, nous serions à portée de canons. Et si le Narval s’était correctement

26


Frédéric Pieters - mamahatma

équipé sur Tortuga, nous n’y survivrions pas. J’ordonnai un nouveau forage et l’outil disparu dans les

entrailles du serpent de pierre.

— Capitaine, le harpon va bientôt céder !

— Excellente nouvelle monsieur Jack !

— Mais je crains que cela ne soit pas suffisant, regardez par vous-même !

Au loin, on voyait poindre le gros de l’Armada. Des Mamas à quatre et même huit pattes, aux

membres crochus et pointus, aux pinces aussi épaisses que immeubles entiers. Elles étaient optimisées

pour le combat et rien d’autre. C’était tout un monde de ténèbres qui venaient vers nous. Je rendis la

longue vue, et retrouvai mon second. Celui-ci était affairé à calculer la distance qui nous séparait de

l’anguille.

— Monsieur Silver ! À l’abordage !

— À l’abordage Vous n’y pensez pas !

— Absolument ! Puisque ce gros vers ne veut pas s’en aller, nous allons le chasser ! Nous devons

trouver son cavalier, et l’abattre. Ainsi la Mama sera suffisamment désorienté pour nous laisser tranquille.

— Nous risquons de perdre beaucoup d’hommes…

— C’est le prix à payer !

L’Aquila fatigua et le câble la ramena à portée de canon. L’ennemi fit feu et ses canons cognèrent

nos flancs. Nous ripostâmes en visant les bâtiments construits sur le Titan. Les ennemis voltigèrent,

déchiquetés par la puissance de nos tirs. Au même moment, l’aile fût libérée du harpon. L’Aquila ouvrit sa

gueule et la planta dans le long cou de la Mama ennemie. Lorsque deux Mamas bataillent, il pleut des

rochers, c’est bien connu. Durant cette confusion épique, j’enfilai une combinaison et me faufilai sur

l’anguille blessée. Silver aborda avec mes hommes et cette bataille se joua comme elle devait se régler :

dans le reflet rutilant des lames. Après une série de duels faciles, je trouvai enfin le cavalier. C’était un

jeunot aux membres frêles, à la technique brouillonne et maladroite. Il me donna pourtant du fil à retordre.

Il savait manier le fer et notre combat s’éternisa durant plusieurs minutes. Au moment où ma lame perfora

ses poumons, les griffes de l’Aquila crevèrent les yeux de sa Mama et une vision me submergea ; une

Mama avec deux cornes et quatre pattes, paissant sur une terre luxuriante et nantie d’une bâtisse unique.

Et à l’intérieur, du flou qui ne demande qu’à être exploré. Convaincu que cette révélation émanait de mon

dernier coup d’épée, j’empoignai le cavalier vaincu.

— Quel est ce lieu Réponds ! C’est là où tu te rendais Qu’y a-t-il sur cette Mama

Des bulles rouges d’hémoglobine pour toute réponse. Le misérable rendit l’âme et sa Mama

également. Je reculai tandis que mon esprit tentait de dénouer les fils de ce mystère. La voix caverneuse

de Silver m’arracha à mon errance.

— Venez capitaine, le Narval sombre !

La mort et la dévastation avalaient peu à peu le Narval. Ses hommes fuyaient de tous les côtés. La

Mama s’enfonçait dans les flots, tel un monstre revenu à l’état de mythe marin. Je rejoignis l’Aquila,

galvanisée par sa terrible victoire. L’Aquila battit des ailes et cracha son célèbre cri avant de colorer le ciel

de sa joie verte. En pointant leur regard vers le toit du monde, les Armadiens préfèrent croire à une aurore

boréale plutôt qu’à notre victoire. De mon côté, je n’avais pas l’esprit au discours ni à la fête. J’étais hanté

par cette vision, et je savais que l’Aquila aussi.

— Où allez-vous mon capitaine L’heure est à la fête !

— Plus tard monsieur Silver, notre titanesque hôte a besoin de moi.

J’abandonnai mon second et sa mine envahie d’une déception certaine. Même s’ils semblent le

comprendre, tous ignorent la charge qui m’incombe. Être cavalier n’est pas chose aisée. Cette Mama

m’importe plus que tout. Je ne pourrais me relever de sa perte. Je crois en l’existence du Cordon, et en son

importance. Mes hommes, malgré leurs grandes valeurs, considèrent beaucoup trop cette Mama comme

un moyen sans âme. Ils se trompent. L’Aquila est pleine de vie, comme nous. Les Mamas transpirent de la

vie. L’Aquila est un rempart contre les ténèbres qui rôdent tout autour de nous. Si mon équipage pouvait

se glisser dans ma peau, rien qu’un instant, alors il comprendrait. Ce soir, le sommet de l’Aquila baignait

dans la nuit. Il faisait froid et sombre. L’Aquila ronronnait, ses pensées glissaient au fil du vent. Je décidai

malgré tout de m’entretenir avec elle. Nous redécouvrîmes ensemble la vision en fouillant dans notre

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Frédéric Pieters - mamahatma

mémoire commune. Cette Mama nous était inconnue mais certains détails nous sautèrent aux yeux.

D’abord sa forme qui rappelait un certain animal sacré, ainsi que l’architecture de la bâtisse qui siégeait

sur elle. Tout convergeait vers l’extrême-Est, là où dardait les premières lueurs de l’aube. L’espace d’un

instant, l’appréhension et la terreur me noyèrent. Ce voyage ne serait pas de tout repos et surtout, je

craignais les secrets enfouis dans cette Mama. Quelques heures plus tard, le capitaine qui était en moi

reprit le dessus et balaya rapidement cette idée. J’étais las de tergiverser, l’aventure m’appelait.

— L’heure n’est plus à la parade féroce et sanguinaire ! Le capitaine est devenu fou ! Tous les

grands cavaliers de ce monde lui ont tourné le dos ! Notre victoire n’est qu’un rendez-vous manqué avec

une défaite cuisante ! Ne voyez-vous pas que la mort se rapproche un peu plus de nous Il nous faut

négocier avec les Armadiens !

Sur la grande place, Rodrigue jouait une fois de plus un rôle inapproprié. Opposition grassouillette

et mal lavée, il raclait les fonds de tiroir de la populace afin de provoquer une mutinerie dans mes rangs.

Devais-je lui rappeler le nombre de fois où il me devait la vie J’écoutai péniblement son discours qui

n’était rien d’autre qu’une litanie haineuse à mon égard. Sans parler de sa proposition éhontée de reddition

au profit de l’Armada. Il était grand temps qu’il nous quitte.

— Que sa sainteté me pardonne, je n’ai pas votre clairvoyance sur les évènements à venir. Si notre

défaite est si…imminente, je me questionne encore sur la raison de votre présence parmi nous. Aussi je

vous rends votre liberté ! Je vous prierais de quitter l’Aquila dès demain. Que ceux qui ne peuvent se

passer de vos services vous suivent ! Monsieur Jack vous accompagnera jusqu’à la surface.

Je m’attendais à son courroux vocal. Il n’en fût rien. Rodrigue se retira simplement non sans me

draper de son regard ébène. Aujourd’hui encore, je regrette de ne pas l’avoir mis plus tôt aux fers.

— Quelles nouvelles au sommet, mon capitaine

— Nous avons un cap, monsieur Silver.

— À vous entendre, c’est bien un cap et non une cible.

— C’est cela même ! Allons, venez trinquer la fée verte à mes côtés et tentons de déchiffrer ce

canevas étoilé qui nous nargue !

Nous nous étendîmes sous la voûte céleste et nous saoulâmes jusqu’à plus soif. Pendant nôtre

sommeil inévitable, Rodrigue avait rassemblé ses fidèles et préparait sa trahison. Après quelques gorges

tranchées en silence, il atteignit aisément le poste de communication. Il révéla notre position à l’Armada et

nettoya consciencieusement son forfait. Le lendemain, une poignée de Mamas Armadiennes n’était qu’à

quelques lieux de nous. Des hommes manquaient aussi à l’appel. Je ne fis le rapprochement que plus tard

dans la journée, lorsque l’émeute éclata dans le centre-ville. Depuis son temple, Rodrigue avait lavé

l’esprit de ses fidèles. La grande place devint un bain de sang et une violente tempête nous frappa.

Pendant cette pagaille, bon nombre d’hommes périrent. Lorsqu’enfin nous reprîmes un rythme de

croisière, les fidèles de Rodrigue, qui avaient confondus la tempête avec une volonté divine, se donnèrent

la mort et ce dernier fût arrêté.

— Pourquoi avoir fait cela

— Tout cavalier doit se plier à la volonté du seigneur ! C’est lui qui vous a placé ici et c’est

comme ça que vous le remerciez En profanant son temple et ses représentants !

— Personne ne m’a placé. J’ose à croire que j’ai été choisi par l’Aquila.

— Ces créatures sont l’œuvre du seigneur ! Par vos actes, vous condamnez cette force de la nature

à l’enfer et à la damnation éternelle ! Il vous faut suivre la voie de l’Armada et épouser ses principes !

— C’est donc cela que cache l’Armada Des fanatiques en croisade

— Hérésie ! Vous serez jugés pour cela !

Il était irrécupérable. Sa passion n’avait de cesse de prendre le pas sur sa raison. Ne pouvant

m’astreindre à mon devoir de capitaine, je le condamnais à la planche. La sentence fût exécutée dans

l’heure. Avant de rejoindre le vide, il adressa une dernière salve de chuchotement envers son Très Haut.

Pas de miracle. Il disparut dans un banc de nuage et nous brulèrent les morts. L’Aquila nous accompagna

durant les chants funéraires. Un peu plus et je pouvais presque sentir le Cordon entre mes doigts. Le

lendemain, je déclarai une semaine de silence et nous filèrent droit vers l’Est et ses montagnes. Les

paroles de Rodrigue ne cessaient d’imploser en moi. Peut-être avait-il raison Les Mamas devaient peut-

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Frédéric Pieters - mamahatma

être servir à des causes plus nobles Je regardai alors cet oiseau de pierre que je n’avais jamais quitté, et

me demandai quel aurait été ma vie sans lui. Puis je m’assoupi et rattrapai mon sommeil éreinté après tant

de batailles et de conflits. Après des jours ponctués d’escarmouches rébarbatives, nous atteignîmes enfin

la chaîne des Grands Monts. Je retournai dans ma cabine afin de fêter cette arrivée, mais monsieur Jack

me hurla, le visage lavé par la terreur. Les cris de l’Aquila tonnaient également, comme s’il pleuvait de la

foudre. Quand j’arrivai sur le pont supérieur, la panique était à son comble.

— Que se passe-t-il

— Nous sommes en plein territoire Armadiens !

— C’est impossible, leurs terres sont à l’Ouest !

— Voyez par vous-mêmes mon capitaine !

Les massifs étaient noirs de Mamas. Je reconnus le pavillon noir de l’Armada. Une idée me fendit

à propos de la vision : nous n’étions pas les seuls à la connaître. Ma réflexion me poussa vers une autre

idée. Et si tous les cavaliers et toutes les Mamas avaient eut vent de cette vision Et s’ils recherchaient

eux-aussi cette Mama inconnue Je n’eus pas le temps d’entériner ma pensée. Quelque chose déboula audessus

de nous. Je crus d’abord aux nuages précédents un orage, mais il n’en était rien. Des cliquetis

métallique, des jets de vapeur, et le vrombissement d’un milliard de rouages et de moteurs. C’était la

moissonneuse de l’Armada, un engin conçu pour la capture de Mama tristement célèbre. Je ne l’avais

encore jamais vu de mes propres yeux. J’ignorais qu’elle pouvait voler.

— Monsieur Silver qu’en pensez-vous

— Je dis qu’il faut se battre, mon capitaine !

— C’est bien la première fois que je m’entends à travers vous. Vous avez entendu monsieur Silver,

à vos postes messieurs ! Chargez les canons et les carquois ! Et faites chauffer l’huile !

Ils savaient que tout était perdu, et pourtant ils obéirent. Chacun à son poste, en avant vers son

destin. Je m’installai au poste de commandement d’urgence aménagé non loin du sommet. Tandis que

Silver commandait les hommes, je chevauchais comme jamais auparavant. Nous évitâmes les pluies de

projectiles catapultés du sol. Après un long slalom entre les pinces de la moissonneuse, nous inondâmes

ses ponts de notre huile artisanale. Mes archers l’enflammèrent de leurs tirs. Devenu oiseau de feu, la

machine cessa de nous traquer pour s’occuper de ses incendies. C’est à ce moment que l’Aquila frappa.

Ses griffes aiguisées labourèrent les flancs de la machine, il était temps d’aborder. Ce fût un vrai carnage à

bord. Monsieur Jack succomba durant l’assaut et nous n’eurent pas le temps de le pleurer. Des torches

humaines sillonnaient les ponts dans tous les sens. Avec ses meilleurs hommes, monsieur Silver prit les

commandes de l’engin. Il retourna la moissonneuse contre les troupes Armadiennes et fondit vers les

montagnes, pinces en avant. Je regagnai l’Aquila. Ma cité guerrière et volante s’était vidée, il ne restait

que la Mama et moi, son cavalier. Pendant que Silver rognait les rangs ennemis, je partis en quête de la

mystérieuse apparition. Les Mamas Armadiennes volaient dans les airs. Démembrées, dépecées, c’était un

massacre total. Un génocide qui prenait vie, sous mes yeux. Peu à peu, un sentiment noir enfla en moi. Je

sentais tous les Cordons qui liaient les cavaliers à leurs Mamas. Silver tranchait dans le vif et brisait ces

unions supra-organiques. J’avais mal, et l’Aquila aussi. Nous étions là pour la même raison, c’était certain.

Au loin, je vis un groupement de Mamas agglutinées. Elles se grimpaient les unes sur les autres pour

escalader une très haute falaise.

— C’est là-bas.

L’Aquila plana vers les falaises et dépassa la colline de Mamas naissante. La vallée était là,

semblable à celle de la vision. La Mama énigmatique paissait et broutait en silence sur l’immense lit de

verdure. Comme si elle nous attendait. Après un atterrissage paisible, je me ruai vers cette créature tant

convoitée. Elle n’avait pas de cavalier. À ma vue, elle se coucha et tandis sa patte. J’acceptai son

invitation et grimpai sur son membre pour atteindre la bâtisse qui ornait son dos. Elle était ordinaire,

semblable aux maisonnées d’une époque disparue. En pénétrant à l’intérieur, je vis un vieux livre posé sur

une table et rien d’autre. Il était gravé Mahātmā sur sa couverture.

— Tout ça pour ça

Mes doigts glissèrent sur les pages, et tout à coup l’encre quitta le papier et pénétra ma peau. Cet

ouvrage s’infusait en moi et me dévoilait son incroyable contenu. La raison d’être des Mamas, leur nature,

29


Frédéric Pieters - mamahatma

le Cordon, le livre me révéla tout. Mahātmā. Tout était lié, et cette vague de vérité me submergeait. Notre

planète était en deuil, et les Mamas incarnaient les manifestations de son chagrin. Juste avant la moitié du

vingtième siècle, l’humanité avait vu périr sa Mahatma ou grande âme. Cet homme avait libéré son pays

par la non-violence mais n’avait pu terminer sa vie paisiblement en raison d’un assassinat fanatique. C’en

était trop pour la Terre. Trop de sang et de tristesse. Trop d’horreur. Elle n’avait pu contenir ses pleurs. Et

le brasier de la colère avait enfanté la vie. À travers les Mamas, la Terre nous faisait part de son deuil du

Mahatma. Elle n’aspirait qu’à nous voir nous inspirer de l’œuvre de la grande âme. Malheureusement,

notre formidable capacité d’adaptation avait eut raison de notre discernement. Nous avions domptés et

instrumentalisés les Mamas comme de vulgaires vaisseaux de guerre. La voie de la non-violence était loin.

La Terre était lasse de ces conflits, d’où cette vision propagée à tous les cavaliers. Mais encore une fois,

l’appât du gain avait pris le dessus. Nous avions confondu cette mission avec une vulgaire chasse au

trésor, comme de minables forbans. L’aventure n’était plus, il était temps de couper le Cordon. C’était la

seule chose à faire. Si l’Armada mettait la main sur ce livre, elle le réécrirait, et je n’ose songer à la

réaction de notre Terre. Au-delà d’un simple déballage d’informations, l’encre m’avait profondément

altéré. Je ressentais le besoin de partager et propager ce que je savais. Une larme s’évada de mon regard et

je sorti lentement, avec le livre. Dehors, tout me semblait neuf. Les caresses chahuteuses du vent, le bleu

dense du ciel ou même la grâce évidente de l’Aquila. Soudain, une nuée volante et inconnue fila d’un banc

de nuages jusqu’à ma position. C’était mes hommes, pilotant les capsules de secours de la moissonneuse.

— Monsieur Silver !

— Mon capitaine !

— Quelles nouvelles

— Vous aviez raison ! L’Armada bat en retraite vers son territoire ! Nous pouvons la traquer et la

vaincre !

Le livre aux pages blanches mais au contenu indélébile se rappela en moi en me paraissant un peu

plus lourd et plus épais. Je n’avais qu’une envie. Offrir à l’Aquila un magnifique pavillon blanc.

— C’est inutile monsieur Silver, une autre mission nous attend !

— Mais mon capitaine, l’Armada est à nos pieds ! Il ne reste qu’un coup à porter et nous entrerons

dans la légende !

— Non monsieur Silver, il n’y a qu’une seule façon d’écrire les légendes ! Venez avec moi, je vais

vous expliquer.

Je regagnai l’Aquila, mes hommes survivants à ma suite. Une fois dessus, je caressai ses traits en

signe de mon affection. Plus de capitaine, et plus de cavalier. Dorénavant, ce monde me connaîtra comme

une plume porteuse de paix. Une brise légère portant les principes de la non-violence. La Mahatma n’est

pas encore tout à fait éteinte. Elle est en nous, et ce pour l’éternité.

Frédéric Pieters

30


Anthony Boulanger

Il est un monde du nom de Menel dans

lequel, depuis des siècles, les hommes et les oiseaux

vivent ensemble. Chaque enfant est visité, durant

son septième hiver, par une mère ailée qui dépose

alors un œuf unique, duquel sortira après quelques

semaines le compagnon qui de leur vol les suivra, sa

longévité et son intelligence augmentées, mais n’en

restant pas moins oiseau. Au fil des siècles, les chefs

de guerre portant rapace au poing se distinguèrent

tandis que ceux de plus basse extraction étaient

suivis de petits passereaux. Les êtres d’exception

avaient dans leur sillage des oiseaux de légende,

Photographie par Tambako the Jaguar phœnix et alcyons, rocs et zéphyrs. Ainsi passèrent

les siècles, avec leurs lots de guerres et de

découvertes, de vie et de mort. Une antiquité, puis un moyen-âge prirent place pour être remplacés par une

ère de technologie durant laquelle les hommes n’eurent qu’une idée en tête : se doter d’ailes, à la manière

de leurs comparses, et les accompagner en tout lieux.

Ils y parvinrent après maints tâtonnements, puis après avoir conquis le ciel, voulurent franchir une

nouvelle limite et continuer leur ascension. Rejoindre l’espace, voler là où même l’air ne pouvait plus les

porter.

L’histoire qui nous intéresse aujourd’hui ne parle pas de grandes batailles durant lesquelles des

nuées d’oiseaux de guerre survolaient des armées en apparence infinies, ou la collaboration fameuse entre

cet homme et son corbeau pour permettre de naviguer sous les océans. Pas plus que celui de ce premier

vol mythique d’une femme, secondé par sa grue cendrée, ou de cette seconde percée quand l’humain et

l’oiseau échappèrent à l’attraction gravitationnelle de Menel. Non, ce court récit porte sur un jeune

ingénieur en aérospatial, du nom de Harold Gelarmeson. La morale en est simple, n’attendez pas de

révélations sur le sens de la vie.

Harold n’était pas plus intelligent que la moyenne, son physique n’était pas exceptionnel, il était

pour ainsi dire de ces hommes moyens comme en comptait tellement l’agence spatiale menelienne pour

les activités courantes sur les stations orbitales, maintenance et approvisionnement. Il avait toutefois une

particularité notoire, autre que son dévouement tout menelien à la gente ailée. Il n’était pas suivi par un

seul volatile, mais par deux. Ce n’était pas deux oiseaux nés du même œuf, ce qui était rare mais

documenté, mais deux membres d’espèces différentes. Un dodo, bien nourri et à la démarche pataude tant

Harold cédait à ses moindres appétences sucrées, et un petit kiwi au plumage noir, aux ailes atrophiées et

aux yeux curieux.

Harold n’avait jamais regretté d’être choisi par ces deux espèces. Il avait pourtant été une cible de

choix dans son enfance pour les railleries de tous ses camarades qui apprenaient à vivre avec, qui un aigle,

qui un faucon, qui un moineau. Même ceux que la magie menelienne dotait de petits colibris prenaient

Harold comme souffre-douleur, arguant du fait que leurs oiseaux, au moins, pouvaient voler. En effet, ni le

dodo, ni le kiwi, ne pouvaient s’élever de plus de quelques centimètres, de toute la force de leurs

sautillements. A eux trois, ils avaient toutefois tissé un lien qui résistaient à toutes les épreuves, à l’échelle

d’un enfant, qui se présentaient. Ils n’avaient besoin de rien, de personne pour savoir ce qu’ils voulaient

car Raphus et Apteryx partageaient le même rêve qu’Harold : voler. A eux trois, ils étaient une seule entité

qui décida de tout faire pour arriver à ce but et de ne jamais renoncer.

C’est ainsi, qu’année après année, ils se hissèrent aux premiers rangs de leurs classes et intégrèrent

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Anthony boulanger - ce que veulent tous les oiseaux

la formation prestigieuse de l’Ingénierie Aérospatiale de Menel. Harold découvrit avec ses compagnons le

vol atmosphérique, mais les trois n’étaient pas pleinement satisfaits : il y avait encore une trop épaisse

carlingue de métal entre leurs corps et le vent, et s’ils contemplaient depuis les limites de la stratosphère,

les paysages de leur monde, la frustration persistait. Leur rêve n’était qu’à moitié rassasié. Les chutes

libres auxquelles ils se livrèrent depuis des hauteurs de plusieurs kilomètres ne furent qu’un succédané

temporaire, un placebo qui se dissipa après quelques semaines.

Quand les trois compagnons eurent trente ans, ils mirent au point leur Grand-Œuvre.

— Vous êtes prêts Raphus Apteryx

— Allons-y ! lança le kiwi.

— C’est bon pour moi, répondit le dodo, avec lenteur.

Harold prit une grande inspiration. Par acquis de conscience, ou pour retarder le moment fatidique

et laisser monter l’excitation encore quelques secondes, il vérifia le matériel qu’il avait mis des années à

concevoir, puis à tester avec l’aide de ses oiseaux, fauconnier si particulier parmi les ingénieurs

accompagnés de buses et de milans. A eux trois, ils avaient parcouru tant de chemin, se remémora

l’homme en contrôlant les paramètres de sa propre combinaison… Il appuya d’un geste soudain sur le

bouton rouge sur sa droite et le vide se fit aussitôt dans le sas de la station spatiale. Quand la pression fut

équilibrée avec l’extérieur, la paroi externe coulissa enfin, révélant le spectacle d’une Menel bleue et

verte, ocre et jaune, parcourue de filaments nuageux. Une planète comme un bijou dans un écrin de

ténèbres qu’ils contemplaient depuis l’espace.

— Nous y sommes, dirent les trois d’une même voix, en cette communion dont ils étaient

coutumiers.

Harold, Raphus et Apteryx s’avancèrent jusqu’au rebord de la plateforme métallique, étendirent

leurs membres supérieurs recouverts par la combinaison à micropropulseurs, leur grande invention, et

battirent des ailes. Aussitôt, les réacteurs s’allumèrent derrière leurs plumes de métal, obéissant au

moindre geste, à la moindre modification de position, à la moindre impulsion musculaire. Ils devinrent

ainsi les premiers Meneliens à voler dans l’espace.

Anthony Boulanger

32


Patrick Cialf

« Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux

louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse

apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et

vider leur sac à paroles. »

Alfred de Musset, Lorenzaccio.

La première fois que monsieur Lino a ramené

cet être, cela a fait une grande sensation dans le village et

au-delà. Bien sûr, les visiteurs allaient d’abord saluer

monsieur Lino avec grand respect, parce qu’un jeune

homme de chez nous qui fait des études au collège de la

Compagnie de Jésus à Pérouse, béni personnellement par

Photographie par Andrea Westmoreland le Saint Père, on n’en voit pas tous les jours. Mais dès

qu’ils pouvaient, ils se glissaient pour regarder son

oiseau d’Amérique qui avait, je crois, plus de succès que lui. Monsieur Lino aurait pu s’en offenser, mais

il prenait tout avec un extrême sang-froid, passait son temps dans ses livres et ne se fâchait jamais. C’était

tout le contraire de son oncle, le chanoine Guidone, notre curé de paroisse, qui était toujours colérique et

prêt à s’enflammer contre tout et tous. C’était pendant les chaleurs de l’été, quand les étudiants vont ad

campos, pour travailler aux champs et échapper à la pestilence qui revient presque tous les ans dans les

villes. Le père Guidone se disputait à peu près tous les jours avec son neveu et sa figure devenait presque

aussi rouge que la tête de l’oiseau, parce que monsieur Lino l’avait doucement repris sur une faute de

latin, ou parce que le tacchino avait fait sa fiente sur ses surplis, ou parce que le père Guidone avait une

infinité de raisons de détester les jésuites et maudissait le jour où Lino était entré au collège de Pérouse.

Ne croyez surtout pas que je comprenne le latin, je ne suis que la petite Agata, une simple paysanne qui

sais à peine son alphabet, mais je crois tout de même que le latin de monsieur Lino était meilleur que celui

du père Guidone qui s’embrouillait dans ses sermons, répétait trois fois le même verset sans s’en rendre

compte et parlait de Matthieu et de Luc comme s’il avait trinqué avec eux à la foire.

Le père Guidone n’était guère riche. Vous savez ce qu’on dit : baron en Allemagne, évêque en

Italie, simple gentilhomme en France, c’est une pauvre compagnie. Alors un chanoine de chez nous, qui

est beaucoup moins qu’un évêque… Le neveu et l’oiseau lui attiraient beaucoup de visiteurs qu’il devait

nourrir, ce qui lui coûtait fort cher. Il a décidé d’éloigner l’oiseau en le logeant dans sa métairie, un peu à

l’écart du village : là, quand les visiteurs devenaient trop importuns, la première servante, la grande

Giuliana, n’avait aucun scrupule à les mettre à la porte. En ce temps-là, je venais tout juste d’être engagée

comme petite servante, et comme je n’avais pas de tâche plus précise, c’est moi que Giuliana a chargée de

la bête. C’était juste au moment de la récolte et monsieur Lino a encore trouvé moyen de se quereller avec

son oncle sur le partage de la dîme. C’était une fois de trop : le chanoine l’a renvoyé à Pérouse en lançant

toutes les malédictions du ciel, de la terre et de l’enfer sur le collège, les jésuites, messire Loyola,

l’Espagne et les Amériques. La caravane du procaccio, qui va de Rome à Bologne en passant par Pérouse,

suit la route pas très loin de chez nous. Avant de partir, monsieur Lino, toujours très tranquille, m’a fait

une grande leçon d’Exercitia avicola, je crois que c’est ainsi qu’il a dit, sur la façon de traiter son oiseau.

J’ai cru comprendre que cette créature était très importante pour la politique de la Compagnie de Jésus,

sans que je sache à quel titre.

Quand cet être est arrivé chez nous, ce n’était qu’un petit dindonneau pas plus gros qu’un chapon

ordinaire. Mais il s’est mis à grossir, comme un champignon monstrueux, et je n’en finissais pas de

ramasser de l’avoine, du son, des pommes pourries, des restes de carcasse et tout ce qui pouvait nourrir

son gosier sans fond. D’ailleurs, il a vite appris à chercher sa nourriture tout seul et à s’envoler de son vol

lourd de bourdon, disparaissant par-dessus les haies et au fond des bois. Je courais après lui comme une

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Patrick cialf - dindon

âme en peine et je le rattrapais quand il pillait les potagers du village. J’ai vu avec soulagement la saison

des premières châtaignes : je n’avais qu’à les ouvrir avec ma serpette, en faisant attention aux épines, et il

se mettait à piocher dedans avant même que j’aie retiré ma main. En fait, il m’a fendu le doigt à plusieurs

reprises tant il était goinfre. Je finissais par avoir peur de lui, car c’était un oiseau énorme, pas du tout

emplumé comme un coq de chez nous, mais la tête et le cou écorchés, rouge vif et brillants comme ceux

d’un vrai diable d’enfer. Le père Guidone disait qu’il avait les couleurs des quatre cavaliers de

l’Apocalypse : la tête rouge comme le sang versé, les plumes noires comme la faim et blanches comme

l’effroi, et une face bleu pâle qui faisait penser à une figure de pesteux. Il était devenu grand comme un

jeune cochon et il ne craignait personne, ni les chiens ni les porcs : il les attaquait, toutes plumes

déployées, et les mettait en fuite.

Les garçons et filles du village nous guettaient sur les chemins, et je crois que j’ai été la première

fille du pays à me faire « taquiner », comme on dit à présent : ils criaient après « Messer Tacchino » et sa «

Tacchinetta », comme ils m’appelaient, et ils imitaient son cri pour se moquer de nous, une sorte d’appel

démoniaque qui ressemble à « ctouglouctouglou ». Et comme si ça ne leur suffisait pas, ils nous jetaient

des cailloux au passage. J’étais la première à m’enfuir dans les buissons, et l’oiseau me suivait d’un air

dédaigneux en répétant son « ctouglouctouglou ». Je crois que les pierres rebondissaient sur ses plumes

sans lui faire le moindre mal, alors que moi, pauvrette, je revenais de mes tournées toute en sang. C’était

vraiment un oiseau du Diable, car comme il n’avait aucune femelle de son espèce, il a commencé à s’en

prendre à nos poules. Nos coqs ont d’abord essayé de le combattre pour défendre l’honneur de leurs

plumes, mais c’étaient de maigres coquelets de village face à ce colosse fort comme un Turc. Certains ont

été blessés, éborgnés et même tués net : le père Guidone a dû payer la dépense en grondant et pestant plus

que jamais. Nos coqs finissaient par prendre la fuite rien qu’en entendant son gargouillis, et quand il

arrivait à bloquer une poule dans un recoin, il l’empalait et l’écrasait de son poids que c’en était une vraie

pitié. Au début, j’ai essayé de l’écarter et de sauver ces malheureuses poules, mais il me fixait de ses yeux

méchants et frappait de son bec aiguisé comme un pic d’armes. La poule en sortait plus morte que vive,

elle se cachait n’importe où, et on ne revoyait plus ses œufs pendant des semaines.

J’en pleurais. Le soir, quand le monstre était enfin endormi dans sa soue, car on ne pouvait même

pas le laisser avec les autres volailles, je répandais mes larmes et mes plaintes sur ma petite médaille de

sainte Romaine de Todi que ma mère m’avait ramenée de pèlerinage, et je la suppliais de mettre fin à ces

calamités. C’était ma seule amie de mon âge, je parle de sainte Romaine parce que ma mère était déjà

morte en ce temps-là, mais elle-même ne pouvait rien pour me protéger. Quand je parvenais à m’endormir,

je voyais dans mes rêves un chemin poussiéreux, bordé des deux côtés de buissons d’épines, et sainte

Romaine, en petite fille couronnée de fleurs, qui venait au-devant de moi. Elle me saluait avec un doux

sourire et je me sentais profondément soulagée de l’avoir enfin retrouvée, mais à ce moment, elle devenait

pâle, levait les yeux avec effroi, et une ombre énorme avançait à toute vitesse au-dessus de nous. En me

retournant, j’apercevais une énorme masse noire et blanche, plus grosse que la grande église de Narni, qui

se précipitait vers nous, soulevant des trombes de poussière avec des cailloux petits ou gros qui nous

criblaient. Je voulais appeler à l’aide Romaine, mais elle avait disparu ou je ne la voyais plus, tandis que

l’appel gargouillant retentissait dans les airs comme les trompettes de la Fin du Monde. Chaque fois, je me

réveillais sur ma paillasse, tremblante, percluse de douleurs comme si j’avais reçu cent coups de bâton

pendant mon sommeil.

Et ce n’était que le début de nos malheurs. Alors que l’automne avançait et que les fruits et les

châtaignes finissaient de tomber des arbres, on se mit à raconter dans le pays que des jeunes garçons et

filles de la région, glaneurs, cueilleurs, pâtres de porcs ou de chèvres, avaient été victimes d’un mystérieux

agresseur. Certains avaient été assez lestes pour s’enfuir à temps, d’autres n’avaient pas eu ce bonheur et

on les retrouvait prostrés, ensanglantés, comme nos pauvres poules. Les servantes de la métairie, même la

grande Giuliana qui n’avait pas l’habitude de farder ses propos et appelait un vit et un conin par leur nom,

n’en parlaient entre elles qu’à voix basse et avec effroi. J’étais alors plus naïve que je ne le suis et je ne les

comprenais qu’à moitié. Parmi les victimes, celles qui pouvaient parler décrivaient leur « effroyable tâteur

», ainsi qu’on l’appelait, comme un être gros et lourd, vêtu de noir et de blanc, avec un masque rouge

sanglant qui lui cachait toute la face. Cela ne ressemblait que trop à la figure de démon de notre maudit

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Patrick cialf - dindon

oiseau. Les gens se mirent alors à jaser sur « l’oiseau du Diable » et sur moi, pauvrette, qu’ils appelaient «

Agata la sorcière ». Ils racontaient que je m’envolais la nuit sur son dos pour rejoindre une montagne

maléfique où, avec d’autres sorcières, je baisais le cul du Diable et faisais cuire des bébés dans des

marmites. Comme ma grand-mère avant moi avait eu une réputation assez mêlée, beaucoup ne

demandaient qu’à croire à ces racontars. Je crois qu’à cette époque, j’aurais brûlé un cierge si quelqu’un

avait tordu le cou du tacchino. Mais, curieusement, aucun de ceux qui colportaient ces méchants bruits

n’osait s’approcher de lui plus près qu’une portée de pierre.

J’étais alors jeunette et naïve mais point tout à fait sotte. En écoutant les prêches du chanoine

Guidone, qui parlait de tout sauf de ce qui est bien, ou les conversations de la veillée quand les grands

valets et servantes avaient oublié ma présence, j’arrivais à savoir tellement quellement qui étaient les

pauvres enfants brutalisés, à quelle heure et en quel lieu ils avaient rencontré le monstre. Or, cela survenait

presque toujours aux heures où Messer Tacchino se dérobait à ma surveillance pour aller se musser dans

les bois. J’aurais dû en parler au père Guidone, mais il se mettait très en colère et me serrait très fort le

bras avec sa grosse main chaque fois que je lui disais un mot sur l’oiseau. Alors, je me suis décidée à

écrire à monsieur Lino. Je me suis absentée une demi-journée sans permission, je dois l’avouer, pour

attendre le passage du procaccio. Le guide, messer Landolfo, était un homme grand et maigre à l’air

féroce, avec une longue épée et une profonde balafre au visage. Il m’a dit bonjour d’un ton hautain et m’a

demandé des nouvelles de la Giuliana, la première servante, qui est sa sœur de lait. Il a eu la bonté d’écrire

une lettre sous ma dictée. J’avais beaucoup réfléchi à ce que je devais annoncer, aussi je m’en souviens

encore d’un bout à l’autre :

« A monsieur Lino, neveu du chanoine Guidone de Narni, au collège de Jésus à Pérouse. Monsieur,

je vous rends grâce avec respect. Le gros oiseau que vous nous avez confié se porte bien, il a grossi

comme un potiron, grâce à Dieu, mais il nous donne bien du tracas et je pense que c’est à cause de lui

qu’il se passe des choses méchantes dans notre village. Pouvez-vous nous dire ce qu’il faut faire pour qu’il

cesse de changer tout le temps de forme et de maltraiter les gens et surtout les pauvres enfants Je prierai

sainte Romaine pour vous tous les jours. Votre servante, Agata. »

Messer Landolfo m’a regardée avec étonnement, comme s’il ne comprenait rien du tout à ce que je

disais, mais il a tout noté et a emporté ma lettre en me disant qu’il rendrait la réponse en revenant de

Bologne. A mon retour à la ferme, la grande Giuliana m’a grondée parce que je m’étais absentée sans

raison. Mais elle ne m’a pas fouettée parce que le village avait d’autres soucis en tête : pendant mon

absence, un petit pâtre qui gardait les chèvres s’était enfui pour échapper au démon à tête rouge, et, en

courant dans les rochers, avait fait une mauvaise chute dans un ravin. Il est resté plusieurs jours avec la

tête bouillante de fièvre, il geignait et parlait tout en désordre à propos d’un énorme soleil noir avec des

tentacules, et, même ensuite, il est resté boiteux. Je savais que c’était de ma faute parce que je n’avais pas

gardé le dindon. Après, je n’ai plus quitté l’oiseau d’un seul pas, et dès qu’il s’arrêtait quelque part pour

picorer, je me mettais à genoux, je posais ma petite médaille sur mon foulard le plus propre, et je priais

sainte Romaine pour qu’elle l’empêche de se changer en démon.

Mais sainte Romaine est une petite fille comme moi, et même si elle est mon amie, elle ne peut pas

faire autant de choses qu’elle voudrait, d’autant plus qu’elle devait en même temps protéger monsieur

Lino. Nous avons eu des nouvelles de lui vers la Toussaint, par une lettre qu’il envoyait à son oncle. Le

guide Landolfo a été la porter à la métairie parce que le père Guidone y dormait ce soir-là. « Restez donc

pour la nuit, messer Landolfo, il va bientôt faire noir. » — « Ce n’est pas de refus, mon père. Je rattraperai

le procaccio demain, je n’aurai qu’à presser un peu ma mule ». J’ai vu qu’il n’était pas fâché de rester et

que Giuliana s’empressait de lui porter à boire. Mais la soirée s’est gâtée quand le père Guidone a ouvert

la lettre. Monsieur Lino nous annonçait son prochain départ, sa Compagnie l’envoyait vers un pays qui

s’appelait la Colonia ou la Polonia, je ne sais plus. Il terminait par quelques lignes qui m’étaient destinées

:

« Je suis content de savoir que notre oiseau se porte bien grâce aux soins et à la diligence de notre

enfant. Puisse-t-il prospérer entre ses mains fidèles et que le Seigneur bénisse votre toit. »

En fait de bénédiction, cette lettre m’a surtout valu une nouvelle raclée que le père Guidone m’a

donnée de sa main, parce qu’une petite fille comme moi ne devait pas importuner un homme de Dieu,

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Patrick cialf - dindon

surtout pas à propos d’un oiseau à chair de démon. J’ai été envoyée au lit sans souper, avec le dos en feu.

Dans la chambre en-dessous de la mienne, j’entendais un remue-ménage qui m’aurait empêché de dormir

si j’avais eu le cœur à ça. Je ne vais pas médire de mon prochain, mais c’était la chambre de la grande

Giuliana et je l’avais bien vue échanger des signes avec messer Landolfo. Et je crois que c’était sa voix à

lui, mais plus étouffée et plus rauque, que j’entendais parler avec Giuliana : « Zio boia ! Quelles fesses

splendides ! Le Tâteur est bien bête de s’en prendre à des enfants plutôt qu’à toi… » — « Tais-toi,

gradasse ! Tu ne sais pas de quoi tu parles… » — « Et le chanoine, qu’est-ce qu’il en dit, de tes fesses »

— « Tais-toi, tais-toi ! Pourquoi les hommes ne font-ils rien que parler » Puis je n’ai plus rien entendu

que les gémissements et la literie qui craquait.

Pendant que je me tournais et retournais sur ma paillasse, moi, infortunée, j’ai senti une vive

douleur ailleurs que sur mon dos. En y portant la main, j’ai ramené mes doigts humides et poisseux. J’ai

d’abord eu très peur, parce que je pensais que les coups de fouet m’avaient fait éclater le ventre. Puis je

me suis rappelé certaines choses que j’avais entendues, dites à mi-voix avec des ricanements, sur ce qui se

passait quand une fille devenait femme, et j’ai compris que quelque chose m’avait changée. J’ai encore

passé un moment à me retourner et je me suis endormie un peu avant l’aube. Cette fois, il m’est venu un

curieux rêve où je courais à travers les buissons et les herbes, mais je ne m’enfuyais pas, au contraire, je

pourchassais une forme noire devant moi, et quand je la rattrapais, j’y enfonçais violemment mes griffes.

Puis le coq m’a réveillée.

Le lendemain, j’étais toute nue dans mon lit, j’avais dû ôter ma chemise sans m’en rendre compte.

Comme elle était déchirée et tachée de sang, je l’ai coupée en une longue bande pour m’emmailloter le bas

du corps, comme un bébé dans ses langes. Je me sentais toute douloureuse et j’ai eu beaucoup de mal à

faire ma part d’ouvrage pendant que la première servante me criait après : « Allons, Agata, finis de récurer

le chaudron, puis va promener ton oiseau et arrête de traîner les pieds, tu auras bien d’autres occasions

pour prendre des coups de fouet ! » Au fond, j’étais presque soulagée d’avoir été fouettée parce que j’étais

honteuse et que cela cachait ce qui m’était arrivé pendant la nuit. Je suis partie à grand-peine par les

chemins, l’énorme oiseau trottant et se balançant devant moi.

A un moment, j’ai eu trop mal et je me suis agenouillée dans l’herbe, posant ma médaille devant

moi pour parler de mes peines à Romaine. Il s’est alors mis à faire tout sombre dans ma tête, et, comme

une nuée d’orage, une énorme boule blanche et noire agitant des tentacules rouges s’est abattue devant

moi : son bec a arraché la médaille sainte et l’a avalée ! Avant que j’aie pu réagir, le monstre courait vers

le sous-bois de toute la vitesse de ses pattes écailleuses. J’ai crié : « Romaine ! Romaine ! » Je sais que des

martyres ont connu des supplices horribles, que certaines ont eu les yeux ou les seins arrachés, mais

aucune n’a jamais été traitée de façon aussi indigne ! Non, cette fois, c’en était trop ! C’était dommage

pour monsieur Lino qui en serait sans doute fort chagriné, mais je pris ma serpette et me mis à la poursuite

de cet oiseau malfaisant, bien décidée à lui ouvrir le ventre pour libérer Romaine.

L’oiseau voletait d’un champ à l’autre et je devais escalader les haies, me glisser sous les espaliers,

avec mon chiffon qui se dénouait et faisait une longue bande blanche tachée de sang derrière moi.

Déboulant à travers une haie de cyprès, j’ai trébuché et me suis étalée en travers de la route : une grande

ombre s’est étendue sur moi, de la poussière et des petits cailloux se sont mis à pleuvoir, et je me suis

aperçue que j’avais failli être piétinée par une mule arrivant au grand trot. Messer Landolfo, c’était lui qui

montait la mule, a sauté de selle et brandi son grand pistolet : « Porca miseria ! Que fais-tu là, petite

C’est ce salopard de Tâteur qui te poursuit Je vais lui montrer ce que c’est qu’un homme ! »

Et il a armé son pistolet en cherchant une cible, quelque part du côté où l’oiseau faisait du bruit.

J’avais très peur que la balle abîme la médaille, alors j’ai levé les bras en criant : « Ne tirez pas ! C’est

sainte Romaine ! » Il a écarquillé des yeux ronds, et avant qu’il trouve quoi répondre, j’avais bondi de

l’autre côté du chemin, toujours ma serpette au poing. L’oiseau, je l’entrevoyais entre les arbres, il

continuait de rebondir et de bourdonner d’un champ à l’autre, mais j’avais de plus en plus mal au côté, au

ventre, partout, et je me cognais aux arbres et aux pierres et ma vue se brouillait comme si je perdais tout

mon sang. Et puis j’ai vu que l’oiseau avait repris sa forme d’humain, il avait un grand manteau noir et un

chapeau sur sa cagoule rouge. Il était au milieu d’une pente très raide qui descendait vers la fontaine. J’ai

sauté, couru et roulé de son côté, tandis que messer Landolfo criait : « Tiens bon, Agata, je le vois, je vais

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Patrick cialf - dindon

lui régler son compte ! » Le démon s’est redressé et a voulu fuir, j’ai saisi le pan de son manteau pour le

larder de coups de serpette : sous l’étoffe, au lieu de chair et de sang, ma lame rencontrait une sorte de

rembourrage de paille. Il s’est alors retourné et j’ai vu ses yeux méchants dans son masque rouge. Il a crié

d’une voix déformée : « Lâche-moi, petite idiote », et il m’a envoyé une grande claque. J’ai volé en

arrière, ma tête a heurté une souche, et juste à ce moment a éclaté un coup de pistolet.

Quand je me suis réveillée, j’étais au bord de la fontaine, à l’ombre des saules. Messer Landolfo

m’essuyait le front avec un linge mouillé. Je lui ai demandé : « L’avez-vous rattrapé, Messer Il a avalé

sainte Romaine. » — « Ah, c’est pour ça que tu le pourchassais Tiens, je l’ai. Peux-tu me prêter ta

serpette »

L’être gisait dans l’herbe à côté de lui. Il avait repris sa forme d’oiseau, il était couché, le col

tranché, les ailes repliées, et il paraissait beaucoup moins énorme et effrayant. J’ai détourné les yeux

quand messer Landolfo l’a éventré, puis il a plongé ses mains dans l’eau et en a ressorti la médaille toute

trempée et luisante. J’ai embrassé sainte Romaine de tout mon cœur, j’ai presque éclaté de joie tant j’étais

heureuse de la retrouver. Enfin, il m’a prise par le bras et m’a chargée sur la selle, la dépouille de l’oiseau

pendant à côté, puis il a conduit la mule par la bride jusqu’à la métairie. Les valets et servantes m’ont

entourée, sauf la grande Giuliana qui était je ne sais où, ils m’ont criblée de questions, mais je ne pouvais

pas expliquer grand-chose et ils en ont conclu que le choc m’avait rendue incapable de parler. Le père

Guidone s’est enfermé dans la chambre avec messer Landolfo, ils ont eu une longue conversation et

j’ignore tout à fait ce qu’ils ont pu se dire. Plus tard dans l’après-midi, le père Guidone a fait venir un

enfant de chœur avec les affaires de la sacristie, puis il est parti du côté de la route. Avec son manteau noir,

il ressemblait un peu au monstre, mais je savais que ce n’était pas lui puisque j’avais vu le monstre et que

je savais que c’était l’oiseau.

Le soir, nous avons cuit et mangé le dindon, sauf messer Landolfo qui en a emporté la moitié pour

aller le manger avec sa caravane, et moi qui n’ai pas pu en avaler une miette. Les autres se sont moqués de

moi et m’ont demandé si je m’étais attachée à mon tacchino.

Nous n’avons jamais revu Giuliana. Comme elle n’avait pas de famille, les gens de la métairie se

sont partagés ses biens, et j’ai eu un petit bol. Messer Landolfo a continué de faire la route du procaccio,

mais il n’est plus jamais revenu chez nous. Quelques jours après cette affaire, en me promenant dans les

buissons du côté de la fontaine, j’ai découvert un tas de pierre avec une croix, comme une tombe, mais

sans rien d’écrit dessus. On entendait juste la fontaine qui chantait doucement.

Le Tâteur non plus n’est jamais revenu. Plus tard, j’ai compris ce qui s’était réellement passé. Ce

n’était pas la faute de Giuliana, l’oiseau avait pris possession de son âme et l’avait poussée à faire des

méchantes choses. J’ai demandé à sainte Romaine de ne pas lui en vouloir. Le soir, je pose sa médaille à

côté du petit bol de Giuliana et je leur demande de ne pas laisser le dindon revenir me tourmenter dans

mes rêves. Jusqu’ici, ça a marché.

Patrick Cialf

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Julien Brethiot

Il fait chaud. Comme toujours. Sans

cesse. Cela fait partie de la vie. Cela fait partie

de moi.

Un rayon lumineux vient filtrer dans

l’embrasure de la lourde porte de bois. Enfin. La

nuit s’est enfin terminée. Dans le halo doré, des

volutes poussiéreuses viennent danser son mon

nez. Je me plais à les suivre des yeux, unique

distraction d’un matin attendu trop longtemps.

Je n’aime pas la nuit. Il y fait noir, sombre. Il y a

longtemps, j’ai appris à la craindre. A garder les

yeux ouverts pour ne pas me laisser surprendre.

Cela n’a plus d’importance maintenant, mais je

Photographie par Moyan Brenn

continue à veiller pendant les heures où la lune remplace le soleil. Cela me permet de réfléchir. De me

rappeler.

De l’autre côté de la porte, j’entends des bruits. Ils se sont réveillés eux aussi. Le père sûrement.

Le maître. Les murs de terre amalgamée ne stoppent pas les sons, et je perçois leurs voix sans les

comprendre. Ils ne parlent pas avec mes mots, et j’ai du apprendre les leurs. Quelques uns tout du moins,

suffisamment pour survivre.

Il y a deux séries de sons distincts : l’une grave et l’autre aigue. Le père et la mère. Le mâle et la

femelle. Le maître et la maîtresse. Puis une autre, moins prononcée, plus discrète. L’héritier. Le fils. Je

croise rarement son regard. Plus rarement que celui des deux autres. Il est bien plus petit que ses parents.

Plus petit encore que moi. La réclusion a sûrement modifié mes souvenirs, mais ses yeux me rappellent

bien des choses. Ces petites billes brunes, presque orangées. Le regard de ce petit ressemble à celui du

mien.

Un grondement sur ma droite chasse mes pensées. Ma compagne d’infortune vient de se réveiller.

Les voix ont du la tirer de son sommeil, mais je suis bien placé pour savoir qu’elle ne dormait que d’un

œil. Lentement, je la regarde se redresser alors que ses pattes se raidissent, faisant cliqueter les lourds

maillons de sa chaîne métallique. La muselière approximative qui lui masque la face tremble sans céder

alors qu’elle réveille les muscles de ses mâchoires, tout en s’ébrouant. Dans la lumière qui filtre à travers

notre cellule, je regarde la poussière émanant de sa crinière se mêler à celle déjà en suspension. Elle est

de mauvaise humeur : cela ne va pas faciliter notre journée.

Alors que je traîne aux abords du muret de torchis, le maître tire sur ma laisse pour me forcer à

m’immobiliser. Instantanément, je m’exécute. Je ne suis plus aussi fou qu’avant. Plus aussi jeune

également. La brûlure du dernier coup de bâton est restée vivace, tout aussi réelle que la balafre qui

marque ma tempe. Durant la nuit, j’aime y laisser glisser mes doigts : là où les poils ne repoussent plus, la

chair est étonnamment douce. Agréable au contact de mes mains terreuses. Elle me remémore le contact

des fruits bien mûrs, ces délices sucrés auxquels j’avais droit durant les printemps humides. Leur goût me

revient presque en mémoire, poussant mon estomac à gargouiller davantage. Pourtant, je sais bien que je

dois attendre. Attendre que le maître nous donne à manger. Et pour cela, je dois obéir à ses ordres. Sous

peine de passer une nouvelle journée le ventre vide.

Depuis le muret de terre rouge, j’observe le père caresser le crâne presque lisse de sa progéniture,

sous l’œil bienveillant de la maîtresse. Elle est couverte de ces étranges pans de tissu coloré, chose qui

m’a toujours échappée. Pourquoi ces bipèdes ont-ils besoin de plusieurs peaux Par chance, celles-ci ne

semblent pas avoir été vivantes. Trop colorées. Pas comme d’autres, dont je parfois encore les effluves des

anciens propriétaires. Nous allons bientôt partir : j’ai encore quelques secondes pour savourer le lever de

soleil. Cette bille dorée qui monte dans un ciel encore rouge. Je sens le regard du maître se poser sur moi :

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julien brethiot - papio

curieusement, il ne tire pas sur ma laisse pour me rappeler à l’ordre. Il me laisse regarder quelques

secondes, avant que je ne me décide à redescendre à ses pieds. Comme si lui aussi ressentait la même

chose.

Dans le temps, j’aimais prendre le temps d’observer ce spectacle aux couleurs improbables en

compagnie des miens. Après avoir gardé les yeux ouverts toute la nuit pour les protéger, le lever du soleil

était le signe qu’enfin je pouvais me reposer. M’endormir tranquillement, sans crainte. J’avais ainsi rempli

mon devoir envers le clan. A présent, les choses étaient radicalement différentes et tout cela n’était qu’un

lointain souvenir. Pour autant, pas question de rater ce moment si particulier du jour. Cette lumière unique,

qui réchauffe les cœurs et les chairs même après les nuits les plus froides. Le maître le comprenait-il

Peut-être… Après tout, il m’avait bien choisi…

Le chemin de terre n’est pas très long. D’ici quelques centaines de battements de cœur, nous

serons au centre de la forêt de béton. La tanière des hommes. Mais pour l’instant, je peux encore voir les

quelques arbres qui nous entourent, là où les herbes jaunies par le soleil ne cachent pas le sol. Pas question

que je cherche à grimper à l’un de ces troncs : la dernière fois, je l’ai amèrement regretté. Je me contente

donc d’avancer devant le maître, queue droite, suivi de près par celle qui partage mon sort. L’échine

courbée, elle se contente de marcher les dents serrées, sans détourner le regard du chemin. Elle aussi sait

qu’il ne faut pas chercher à s’en écarter. Elle l’a également appris à ses dépends. Elle connaît le maître

depuis plus longtemps que moi. En attendant, je cherche à ne penser à rien d’autre qu’à mon but : arriver

le plus vite possible à la hutte parfumée. Là, je pourrais me reposer un peu…

Tandis que je prends place sur ce qui semble être une souche de pierre, je regarde l’hyène se

soulager contre un mur blanchi à la chaux. Alors que je croise ses yeux, elle me lance un regard mauvais

et je détourne la tête. Pas question qu’elle me reproche quoi que ce soit : elle est plus grande. Plus forte

également. Et rien ne me dit que ses crocs ne peuvent venir à bout de sa muselière. J’en ai vu beaucoup,

du temps où je ne vivais pas enchaîné. Je les ai regardées passer après les maîtres de l’époque, au pelage

couleur sable, craquant les os entre leurs mâchoires avec une facilité déroutante. A ce petit jeu, les miens

ne feraient pas le poids. Mieux vaut donc que nous restions en bons termes : elle a enduré bien plus que

moi, et je ne tiens pas à ce qu’elle passe sa rage sur le seul souffre-douleur à sa portée.

Dans le ciel, le soleil a continué sa course sans ralentir. Toujours plongé dans un mutisme

permanent, je regarde un couple de rolliers passer au dessus de ma tête, lançant des trilles joyeux. Ils sont

libres. Libres. Je les envie. Il y a des fois où j’aimerais n’avoir jamais eu de bras, mais des ailes. Des ailes

qui m’auraient permis d’échapper à mes tracas habituels. Mais ce n’est qu’un rêve. Je sais très bien que

rien n’échappe aux humains, pas même les oiseaux. J’en ai vu, derrière les barreaux rouillés de leurs

cages, murés dans le silence. La captivité leur a volé leur âme, et je crains de ne pouvoir échapper à pareil

sort. Un jour, cela viendra. Mais pas aujourd’hui.

A mesure que la chaleur augmente, mon ventre réclame sa dose journalière de nourriture. En vain.

Il fut un temps où je retournais chaque pierre dès que mon système digestif m’en donnait l’ordre. A

présent, tout est radicalement différent. Et pourtant, la nourriture n’est pas loin. Bien qu’à l’extérieur de la

hutte parfumée, je peux sentir les odeurs caractéristiques de cette étrange composé trouvé dans des fruits

ramassés sur le tard, et qui troublait ma vision tout en rendant flasques mes membres. Quant le maître

sortira de la hutte, je percevrais sans doute ces mêmes effluves sur ses lèvres et son menton. Secrètement,

je rêve qu’un jour il me laisse en boire, ne serais-ce qu’une goutte. Cela sent si bon. Tellement bon que

pour un peu, je serais presque prêt à accepter cette seconde existence comme la seule ayant jamais existé.

Une fourmi. Je n’ai pas rêvé. Je la regarde avancer contre le sol couleur ocre, sous l’un des

monstres de métal des humains. Etant jeune, j’avais appris à me méfier de ces choses au rugissement

redoutable, et aux larges yeux lumineux. Mais avec le temps, ma crainte s’était estompée. Ils étaient

comme nous : au service des hommes. Celui-là doit dormir, ses yeux ne produisant aucune lumière, et je

profite de son sommeil pour m’en approcher. La laisse accrochée à un tronc de fer me serre la gorge mais

je parviens à tendre la main suffisamment loin pour stopper l’insecte dans sa course. Avec un plaisir non

dissimulé, je sens son armure de chitine se briser contre mes molaires, avant de repartir en chasse. Elle

n’était pas venue seule : c’est ma chance.

Une fois la cinquième bestiole engloutie, je me rends compte avec dépit que les autres ont décidé

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julien brethiot - papio

d’éviter l’endroit. Elles vont zigzaguer entre les pattes rondes du monstre de métal, hors de portée de mes

doigts. Déçu, je me lèche avidement la main, dans l’espoir de m’occuper les papilles. La cicatrice

boursouflée située à l’emplacement de ce qui aurait du être mon pouce chatouille ma langue. La

gourmandise, encore et toujours. Cette fois-là, j’aurais du faire plus attention. Ne pas me laisser guider

uniquement par mon ventre. Mais comment passer outre cette occasion unique Ce bout de papaye

m’avait définitivement ôté toute forme de réflexion. Au point de m’empêcher de voir les mâchoires de

métal dissimulées par un peu de terre. Je l’avais rapidement regretté, et crier de toutes mes forces n’avait

fait qu’accélérer ma chute. Embusqués derrière quelques épineux, j’avais vu les humains se ruer vers moi

alors que je cherchais à m’extraire de la gueule de ce crocodile d’acier. A l’instant même où mon doigt

s’arrachait enfin, je sentais une main raffermir sa poigne contre ma nuque. J’ai mordu, griffé, en vain. Il ne

m’a pas lâché. Puis il y a eu le sac. Puis les ténèbres. Puis plus rien.

J’ai finalement décidé de prendre place sur la cuirasse rougeâtre du monstre de métal. Il a l’air de

me tolérer, et je profite de la chaleur accumulée par sa peau étrangement lisse. Face à moi, l’hyène s’est

roulée en boule et s’est rendormie. La flaque de sa propre urine baigne son flanc droit mais cela ne semble

pas la gêner. J’aimerais savoir ce qui lui est véritablement arrivé avant de faire ma connaissance, mais elle

refuse de parler autrement qu’en grondant. A-t-elle perdu sa voix La prison la lui a-t-elle ravie, comme

celle des oiseaux Je me rappelle la cage et la douleur, quant je suis revenu à moi. Je n’étais pas seul, oh

non. Des dizaines, gros comme petits, attendaient avec moi. Ils avaient peur. Nous avions tous peur. Quant

les hommes sont venus nous voir pour nous donner à manger, j’ai reconnu l’odeur de mes deux bourreaux.

Ceux-là mêmes qui m’avaient arraché à mon clan. Aux miens.

J’ai du accepter la cage pendant un certain temps. Trop longtemps à mon goût. Régulièrement,

nous quittions le hangar sombre pour un lieu où les hommes abondent, échangeant fruits, viandes et autres

pour subsister. Dans le vacarme de leurs voix, j’ai attendu durant des heures. Un jour, j’ai fait mine de

m’écrouler dans ma cage, refusant de bouger. L’un de mes deux geôliers a cherché à vérifier mon état. Il

n’avait pas vraiment le choix : il a du ouvrir la petite porte grillagée et glisser sa main pour me tâter. Son

hurlement résonne encore dans mon crâne, tout comme le goût de son sang ravive mon appétit. Je me

souviens du regard qu’il m’a lancé alors que j’arborais fièrement son index entre mes crocs. Œil pour œil,

dent pour dent.

Si le maître n’était pas arrivé, mon histoire se serait sûrement achevée là. J’ai regardé sans bouger

l’humain tendre vers moi sa griffe de métal, prêt à m’en frapper, quant le maître s’est fait entendre. Je ne

sais pas ce qu’il a dit à mon bourreau, mais les deux hommes se sont mis à parler très vite et très fort. Puis

le blessé m’a attrapé avec force et m’a écrasé une banderole de cuir contre le nez, tout en enserrant ma

gorge. Quelques secondes plus tard, j’étais pieds et points liés dans un baluchon, sur le dos du maître. J’ai

regardé mes précédents propriétaires disparaître dans la masse des autres vendeurs, incrédule. Cet humain

qui me portait sur son dos ne venait-il pas de me sauver la vie Dans quel but Je n’ai toujours pas

compris pourquoi, même si l’une de mes suppositions reste qu’il a avait du voir chez moi quelque chose

qui lui avait plu. Le regard probablement.

L’hyène a relevé la tête, ses deux oreilles dressées comme si elle avait perçu un quelconque danger.

L’une des deux a beau ne plus être qu’un amas de chairs meurtries, je sais qu’elle a bien meilleure ouïe

que moi. Elle a mis du temps à m’accepter, d’autant qu’à l’époque elle n’était pas seule. Je suppose que

depuis que je suis son unique compagnon, elle m’apprécie davantage.

Brusquement, je comprends l’origine du problème. Un chien errant. Un de ces bâtards allant d’une

maison à l’autre quémander de la nourriture, ni vraiment domestiques ni vraiment sauvages. Ce dernier a

l’air relativement bien nourri, et a le poil propre : il doit avoir un propriétaire dans les environs. Je ne le

quitte pas de l’œil alors qu’il renifle avec insistance. C’est un de ces traîtres, que les humains préfèrent

aux autres races. Ils leur accordent des privilèges qu’ils refusent aux autres. J’ignore pourquoi, mais je

sens mon cœur se resserrer : j’ai beau ne pas le connaître, je le hais. Sans raison réelle. Juste parce qu’il ne

partage pas notre condition. Parce qu’il n’a jamais rien perdu.

C’est ma compagne qui l’intéresse. A sa vue, son sexe s’est dressé entre ses pattes arrière.

Instantanément, l’hyène se met debout. Elle l’a vu elle aussi. Malheureusement, le maître a placé en elle

une confiance inférieure à celle qu’il m’accorde : sa chaîne l’empêcher de faire plus de deux pas, et la

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julien brethiot - papio

ralentit alors que le vagabond tourne autour d’elle comme un rapace cherchant le bon angle d’attaque. Elle

a beau grogner, le chien ne veut rien entendre : il ne connaît que trop bien l’utilité de la muselière.

Furieuse, l’hyène fait crisser ses griffes contre les pavés, vainement. A l’instant même où l’intrus s’apprête

à la pénétrer, je me rue sur lui. J’ignore si c’est l’effluve de phéromones que partagent nos races ou la

solidarité primale qui nous unit, mais je me mets entre ma compagne d’infortune et le chien, qui ne tarde

pas à montrer les dents. Comme si cela suffisait à m’impressionner : j’entrouvre alors la gueule en hurlant

et en frappant des poings, dévoilant une dentition n’ayant rien à envier à la sienne.

Brusquement, il recule. Les hommes ont entendu mes cris, et affluent massivement hors de la hutte

parfumée. Je vois le vagabond courir en direction de l’un d’entre eux, se frottant entre ses jambes alors

que l’humain me désigne du doigt. Le maître ne tarde pas à apparaître à son tour, et subit les hurlements

des autres bipèdes. Certains se rangent à ses côtés là où d’autres s’opposent à lui. Silencieux, l’hyène et

moi observons le ballet des mains qui fouettent l’air, jusqu’à ce que nos laisses nous étranglent à nouveau.

Rapidement, l’odeur de la hutte parfumée se fait plus distante et nous recevons tout deux un méchant coup

de pied. Le maître marche vite et a les lèvres jointes. Il est furieux. Alors que mon estomac grogne à

nouveau, je ne cherche pas à calmer ses plaintes : il y a peu de chances pour que nous mangions

aujourd’hui…

Durant le reste du chemin, nous ne prononçons pas le moindre son, pas même lorsque le maître tire

sur nos chaînes pour évacuer sa colère. Il faut se taire. Se faire oublier. Par chance, un autre humain vient

croiser la route du nôtre. Un de ses amis, je crois. Un peu plus petit, mais à la peau toute aussi sombre. Les

deux hommes échangent quelques mots, puis se mettent à marcher de concert. J’ai reconnu l’ami à

l’odeur. La sienne et celle de celui qui partage notre sort. Il est de la même race que ma compagne, mais

l’humain ne l’a pas avec lui. Sans doute est-il resté dans la tanière de l’ami du maître. Dommage, l’hyène

aurait sans doute apprécié de le voir. Il lui rappelle le lycaon.

Alors que j’avance en calquant mes pas sur ceux du maître, je peux voir le bombement étrange qui

dépasse de la poche de son compagnon. Cela ressemble à l’un de ces objets de métal, qui crachent des

crocs d’acier qui percent et brûlent la chair. Dans mon clan, certains avaient péri ainsi, sans voir venir le

danger. Quant on entendait son cri assourdissant, il était déjà trop tard. Une créature plus sournoise encore

que le léopard. Moi et l’hyène le savons. C’est grâce au lycaon que nous l’avons appris.

La journée passe lentement. Trop lentement. La faute au manque de nourriture, qui rend chaque

seconde plus douloureuse que la précédente à mesure que les acides gastriques s’accumulent en mon sein.

Cela m’empêche de réfléchir. Qu’allons nous faire ensuite Aller à la hutte colorée A l’endroit où le

maître m’a acquis Je l’ignore. J’ai l’impression que chaque jour se ressemble. Que plus rien ne me

surprendra jamais. Je ne vis que dans l’attente du moment où l’on daignera me donner à manger : à cet

instant seulement, je trouve un peu de plaisir.

Alors que le maître nous attache au pied de la hutte de son ami, je me pose de nouvelles questions.

Pourquoi nous retiennent-ils ainsi prisonniers Pour s’impressionner les uns les autres Je ne parviens

pas à comprendre. Est-ce comparable au nombre de femelles A l’épaisseur de ma fourrure Les humains

raisonnent différemment, et je ne parviens pas à savoir comment. Le lion chasse et tue pour manger,

nourrir les siens. Les hommes chassent eux aussi : ils mangent de la viande. Mais dans ce cas-là, pourquoi

sommes-nous encore en vie Suis-je destiné à être mangé A mes côtés, l’hyène s’est rendormie. Elle a

cessé de se poser des questions : elle a compris que c’était inutile.

Sur le chemin du retour, je regarde le soleil descendre lentement dans un ciel aux tons roses

orangés. Bientôt, nous serons de retour à la hutte du maître, et nous retrouverons la salle de terre et la

porte fermée. Encore. Toujours. Subitement, il me semble entendre une voix familière. Un cri bien connu.

Un des miens. Il me faut quelques secondes pour réaliser que je ne rêve pas : dans les acacias par delà la

plaine, il me semble bel et bien voir des silhouettes bouger entre les branches. L’hyène me confirme qu’il

ne s’agit pas d’une illusion : elle aussi a dressé ses oreilles.

Tout à coup, plus rien n’a de sens. Le maître, la laisse… Rien. Je veux partir. Je veux les rejoindre.

Je me rappelle les jeux, les fruits, les herbes et les rochers. Je me rappelle les mares, les arbres et les

oiseaux. Les mâles, les femelles, les amis et les ennemis, les enfants… Le choc est brutal, m’écrasant la

trachée pour m’envoyer bouler dans la poussière. La face terreuse, je me redresse tant bien que mal alors

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julien brethiot - papio

que le maître me dévisage d’un air mauvais, la laisse dans son poing. A cet instant précis, j’aimerais lui

sauter à la gorge pour le mordre de toutes mes forces : il les a vus et entendus lui aussi. Pourquoi

Pourquoi Nouvelle pression sur la laisse, nouvelle douleur. Je rends les armes. Vaincu, je me laisse

traîner dans le sillage du maître. Il n’y a plus d’espoir.

Le père parle à la mère alors que nous patientons devant la porte, immobiles tels des pierres. Il faut

profiter au maximum des dernières minutes d’ensoleillement avant l’enfermement total durant la nuit.

J’ignore ce que peuvent dire les deux humains, mais cela ne m’intéresse plus. J’en ai assez. Cette vision

d’un monde définitivement perdu m’a anéanti. Un petit bruit me fait relever le museau, alors que l’hyène

se met à grogner : nous enferme-t-on déjà A ma grande surprise, je découvre le fils qui trotte sur ses

petites jambes, à quelques mètres de moi. Ses grands yeux me dévorent avec attention, alors qu’il suçote

quelque chose, couvrant son poing de bave. Instinctivement, je ne peux m’empêcher de me comparer à lui.

Mis à part qu’il marche debout, qu’avons-nous de différent Il a deux mains, deux pieds, deux narines,

deux yeux… Puis je le vois laisser glisser vers moi quelque chose, avant de tourner les talons. D’un geste

vif, je m’en empare avant que le maître ne pose l’œil sur moi. Quelques secondes plus tard, alors que la

porte se referme derrière nous, je me retrouve plongé dans les ténèbres. L’odeur de ce que je serre entre

mes doigts ravive mon appétit : c’est un de ces assortiments de céréales propres aux hommes. Je le laisse

glisser dans ma bouche et sent brusquement mille et une saveurs m’assaillir. Tous les hommes ne sont pas

mauvais, à présent j’en suis sûr. Le fils m’aidera. Il a désobéi au maître en me nourrissant. C’est lui qui me

rendra ma liberté.

Les voix du maître et de la maîtresse se sont tues depuis un certain temps maintenant, et mes yeux

se sont habitués à l’obscurité. Je tends l’oreille aux crissements des insectes provenant jusqu’à moi, ainsi

qu’au hululement régulier d’un oiseau nocturne. Les bruits habituels pour une nuit habituelle, à un détail

près : dans son coin, je peux voir les yeux de l’hyène luire dans les ténèbres. Elle m’effraie. Je me rappelle

soudain pourquoi je veillais ainsi chaque nuit : espérer ne pas croiser pareil regard. Et pourtant, comment

aurais-je pu imaginer passer autant de temps si près de l’objet de ma peur… Je sens chacun de mes

membres se raidir alors qu’elle se met à grogner à travers son masque de cuir. J’ai beau ne pas parler avec

ses mots, j’en comprends grossièrement le sens comme c’est le cas pour les autres races. Elle veut s’en

aller. Elle veut fuir. Cette nuit.

J’ignore si c’est ma réaction dans la matinée qui l’a poussée à rompre son silence, mais je ne peux

que me demander si elle n’a pas perdu l’esprit. Elle était pourtant là quant le lycaon a tenté sa chance. Il

était jeune lui aussi, et même si l’hyène l’avait pris sous son aile il avait d’autres ambitions. Retrouver son

clan, chasser à nouveau, avoir des petits… Ma compagne avait beau s’être offerte à lui, ça n’avait pas suffi

au jeune mâle probablement promis à la dominance d’un harem quelconque. Un matin, il avait profité de

quelques secondes d’inattention du maître pour briser la laisse de cuir à l’heure du repas et détaler ventre à

terre dans les hautes herbes. Stupéfaits, nous sommes restés immobiles alors que le maître attrapait une

des créatures cracheuses. Il y eut un claquement, un seul. Sec et sifflant tel celui d’un cobra. Nous ne

pouvions le voir, et pourtant nous savions ce qui lui était arrivé. Il y avait du vent ce matin là.

Suffisamment pour charrier efficacement le parfum cuivré du sang.

Nouveaux grognements. Ma compagne attend ma réaction. Dans l’ombre, je distingue sa crinière

dont chaque poil est tendu à l’extrême, en adéquation avec les rayures qui zèbrent son corps. Ses yeux

sont posés sur moi, incapables de ciller alors que j’hésite à lui répondre. Le maître dort-il Les humains se

reposent-ils comme les animaux, ou veillent-ils comme je le fais moi-même A-t-il un cracheur sous la

main Une chose est sûre, si nos deux espèces se ressemblent autant que je le pense, il ne voit pas dans le

noir. Un avantage pour nous. Si nous parvenons à passer le mur de terre, les broussailles nous couvriront

et le cracheur ne pourra pas nous repérer. Ensuite, il suffirait de courir droit devant soi jusqu’à semer

définitivement toute présence humaine. Mais avant même de penser à tout cela, il faudrait réussir à sortir

de cette prison de terre. Ouvrir cette porte en espérant que le maître ne nous attende pas de l’autre côté.

Nos chaînes nous enserrent toujours la gorge. Celle de l’hyène est faite de métal, là où la mienne

est un mélange de cordages goudronneux au goût infect. Toutes deux sont fixées à un anneau ancré à gros

bloc de roche, bien trop lourd pour être poussé ou traîné. Voyant que je m’interroge sur nos liens, ma

compagne se met à gronder une énième fois. Elle a la solution. Bien entendu, je ne peux ignorer avoir déjà

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julien brethiot - papio

vu pareilles prédatrices à l’œuvre. Leurs mâchoires sont capables de tout briser, même l’os le plus dur. Un

seul obstacle vient se placer entre nos chaînes et ses crocs : la muselière. Pour autant, je ne suis pas sûr de

vouloir la lui retirer. La captivité l’avait peut-être changée, elle n’a pour autant pas pu effacer ses instincts

primaires. Et rien ne garantissait qu’une fois son entrave retirée, je ne mettrais pas fin à son jour et demi

de diète. Après tout, c’est dans sa nature.

Voyant que j’hésite, elle cherche à me prouver sa bonne foi en me présentant à la fois sa gorge et

ses organes génitaux. Son cou se dilate au rythme de ses inspirations alors que son clitoris me rappelle

étonnamment mon pénis. C’est une dominante. Une femelle alpha, dirigeante d’une meute. J’ai beau ne

pas connaître particulièrement bien sa race, je sais que la soumission d’un individu de sa stature ne peut

signifier qu’une chose : je peux lui faire confiance. Avec lenteur, je m’avance vers elle, ne cherchant

nullement à me soustraire à son regard. Ma main amputée passe lentement contre la muselière, alors que

mes doigts cherchent une prise. Mes ongles n’ont aucun mal à retenir les bandes de cuir, et alors que le

masque cède, je me retire. Libérée, l’hyène agite d’abord brièvement sa truffe, tout en faisant claquer ses

mâchoires, ses yeux roulant comme fous dans ses orbites. Puis elle se tourne vers moi et ouvre la gueule.

Une peur inscrite dans mes gènes me pétrifie sur place alors que l’étau d’émail fond en direction de ma

gorge, seulement pour voir les dents de ma partenaire cisailler ma laisse comme s’il s’agissait d’un simple

poil. Stupéfait, je la regarde prendre sa propre chaîne dans la gueule, et se mettre à serrer. Impossible…

Elle ne peut pas… Sous mes yeux ébahis, je vois les anneaux de métal se tordre puis finalement céder

sous la pression colossale exercée par les mâchoires. Elle relève alors la tête pour me dévisager, non sans

une certaine forme de satisfaction. Pour la première fois depuis une époque que je croyais révolue,

j’entends un cri sinistre retentir dans mon crâne. Je me rends soudainement compte que les hyènes ont

également un point commun avec les hommes : elles partagent avec eux leur rire, tout aussi terrifiant.

La porte. C’est le dernier obstacle. De toutes mes forces, je gratte le sol en remuant des nuages de

poussières, allant se coller jusqu’au plus profond de mes poumons sans que cela ne me ralentisse. Ma

partenaire m’assiste dans cette tâche : quant elle ne gratte pas, elle pousse de toute sa masse. A mesure que

je creuse, je sens la porte devenir chaque seconde plus branlante. Le loquet de bois ne devrait pas tarder à

céder, et un parfum de liberté m’accapare soudainement les narines, presque aussi persistant que celui

s’échappant des gencives sanglantes de ma compagne. Subitement, un craquement fait battre mon cœur

plus fort et la seconde suivante, la lune m’apparait. Enorme globe argenté m’inondant de son halo irréel.

Je peine à réaliser que je ne rêve pas. Pourtant, la terre sous mes mains est bien là. Tout comme la brise

nocturne qui fait onduler mon pelage. Tout est vrai. Je suis libre. Enfin.

J’ignore combien de secondes je suis resté à observer le ciel étoilé, mais il me faut un certain

temps avant de retrouver mes esprits et me concentrer sur mon objectif : quitter au plus vite cet endroit.

Alors que j’approche du muret de terre, l’image de l’hyène me revient soudain en mémoire. Où est-elle

S’est-elle déjà enfuie Avant même de réaliser que notre association était vouée à être éphémère,

j’entends comme un cri étouffé provenir de l’une des cases du maître. Le cœur le matraquant les côtes, je

me glisse en silence jusqu’à la demeure entrouverte, seulement pour me voir assailli par une vague

olfactive des plus brutales. Brusquement, je m’immobilise. Elle est là. Il a beau faire sombre, je distingue

sa forme, en surplombant une autre. Alors seulement je remarque ce qu’elle tient entre ses mâchoires.

Une colère ancestrale s’empare de moi alors que je me jette sur l’hyène : la vision de cet être si

proche de moi réduit en charpie m’a ôté toute forme de retenue. Enjambant le cadavre de la maîtresse,

j’attrape le prédateur par la gorge dans un effort désespéré pour lui faire lâcher sa proie. Furieuse, la

grosse femelle me gronde un dernier avertissement alors qu’elle raffermit sa prise sur le petit corps : je ne

dois pas intervenir. C’est son droit. Sa vengeance. Mais je ne peux me soustraire à cette solidarité primale

envers celui qui était mon seul espoir. Mes canines percent la peau rayée de mon ancienne alliée qui

délaisse sa seconde victime pour chercher à me faire lâcher prise. Mais c’est inutile : mes ongles labourent

ses flancs, mes crocs font de même et rien ne saurait m’arrêter. Elle aurait pu tous les tuer. Tous, mais pas

lui.

Je n’entends même pas la déflagration. Juste un bruit sourd qui couvre tout le reste et plonge mon

monde dans le silence. Subitement, l’hyène s’écroule et j’ai juste le temps de bondir sur le côté pour éviter

que mes pattes ne se retrouvent piégées sous sa masse. Je découvre alors face à moi l’ombre du maître,

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julien brethiot - papio

cracheur en main. Un projectile brûlant me fouette la joue alors que je file droit devant moi, bondissant

par-dessus le muret pour m’enfoncer dans les herbes hautes. Je perçois d’autres crocs de fer me frôler sans

pour autant m’atteindre, et je m’attends à chaque seconde à en sentir la morsure. J’ignore combien de

temps j’ai couru sans ralentir, dans le silence le plus total, mais quant je m’arrête pour reprendre mon

souffle il n’y a plus la moindre trace de présence humaine. Ni devant, ni derrière moi. Le maître a

abandonné la poursuite, et au loin le jour pointe à l’horizon.

Sous un gros acacia, je me hisse sur un rocher qui surplombe la mer d’herbe. Il faut que je me

repose. Du coin de l’œil, je regarde le soleil apparaître entre les montagnes. Cette bille dorée qui monte

dans un ciel encore rouge. Aussi rouge que le sang qui goutte de ma poitrine pour dessiner des rigoles sur

mon promontoire de pierre. La douleur m’importe peu : je ne saurais la sentir. Une torpeur étrange me

prend alors, à mesure que mes membres me lâchent un à un, et une chaleur agréable semble glisser sur

moi. Je m’allonge donc lentement, tête tournée vers l’horizon. Là-bas, ils m’attendent. Ils sont heureux.

Comme moi. Je n’ai plus à veiller à présent : je n’ai plus de raisons d’avoir peur. Je peux dormir. Fermer

les yeux. Librement.

Julien Brethiot

44


Nadia Harre

Dire qu'il est apparu un beau matin serait

mentir. Ici les corbeaux sont présents.

Les jours de ramassage, ils étendent leur

mètre d'envergure par dessus les poubelles éventrées.

Au moment de les croiser, ils vous regardent

comme s'ils allaient vous sauter au visage et vos

paupières se plissent sur vos yeux. Il faut quitter le

trottoir et marcher sur la route pour les contourner et

si vous levez la tête vous en voyez d'autres, en

nombre, posés sur les lignes électriques.

Aussi, la patrouille anti-corbeaux de la

compagnie d'électricité a fait bâtir une immense

volière dans le parc Ueno. Les employés qui viennent

manger à l'ombre des cerisiers au moment de la

Photographie par Danny Chapman

pause déjeuner s'amusent à nourrir les oiseaux

dénichés des pylônes de la ville pour être parqués là. Même sans s'amuser, les gens les nourrissent, parce

que s'installer est le privilège du corbeau.

Le premier jour, je l'ai trouvé posé sur la table de la cuisine dans un trait de lumière, en pleine

évidence, et le lieu que j'avais connu jusqu'ici s'est construit autour de lui. Un mâle, d'emblée, avec le bec

avancé, ce front bombé qui leur fait un profil de singe. D'un noir plus bleu que noir.

Je m'étais un rien affaissé en passant le pas de la porte, laissant la journée glisser de mes épaules,

une journée difficile. Ma société concourait au projet d'aménagement des berges nord du lac Okutawa et

mon chef de service avait préféré le projet soumis par Haraki, le transfert d'Osaka, au mien. Malgré le

temps consacré, malgré ce que je croyais y avoir mis de moi, je n'avais pu que m'incliner devant la

présentation de mon collègue. Dans le métro sur le chemin du retour, j'avais senti la fatigue de moi me

saisir et je me répétai que j'allais rentrer. Haraki faisait sa place avec intelligence et une certaine humilité.

Mon supérieur se félicitait de l'équipe que nous formerions tous deux, alliant mon expérience à sa justesse.

Et chez moi était le corbeau.

La fenêtre entrouverte baignait la pièce de chaleur et il me fixait droit. Mon épine dorsale se

redressa et je sentis la révulsion tendre la peau de ma nuque. Comme je l'approchais il se mit à croasser de

manière discontinue en avançant la tête à chaque élancement de gorge.

Quand Misaki rentra, vers dix-huit heures, j'étais enfermé dans le petit bureau pour l'attendre et le

corbeau s'était tu. Je perçus l'hésitation qui l'avait saisie, l'instant précédant la parole. Puis elle eut un rire

sonore. Je me levai, fis coulisser la paroi et me retrouvai dans l'axe de leurs deux regards portés. -Il est

drôle, affirma Misaki et le corbeau eut un petit mouvement sec de la tête.

Dès lors il fut là. Parfois, il restait le jour entier dans la cuisine ou se posait dans l'allée du jardin

pour attendre mon retour. Le soir, il suivait Misaki d'une pièce à l'autre en se dandinant.

Elle prétendait que d'autres habitants du quartier connaissaient la même aventure, mais nous nous

parlions si peu entre voisins que cela pouvait être vrai.

Pour ma part, j'avais beaucoup de mal avec l'oiseau. Il pouvait aussi bien se promener sur la table

que se percher sur ma chaise ou plonger le bec dans l'eau du lavabo lorsque je me rasais.

Il restait sur le seuil de la chambre à coucher de bonne grâce, sur ce point Misaki était inflexible.

Misaki aux grands yeux noisette me tendait son sourire au hasard, Misaki voulait un bébé.

Elle avait posé un tableau des prénoms sur la porte du frigo. Nous avions tous deux trente-deux

ans, un emploi fixe et étions suffisamment sûrs pour construire notre famille. Depuis l'arrêt de sa pilule,

nous faisions l'amour avec une sorte d'urgence. Dans la chambre qui vibrait encore de lumière, je glissais

45


Nadia Harre - Le corbeau

mon visage sur le sien, suivais la ligne de sa mâchoire avec la mienne, soufflais à son oreille et j'avais

l'impression d'être sur le point de tout saisir. Elle s'amollissait, se faisait à moi et c'était comme une attente

en plus.

En l'espace de deux ou trois semaines, le corbeau a planté ses griffes dans mon crâne et l'instinct de

se reproduire s'est rétracté entre mes cuisses. Notre lit est devenu le tracé de mes limites.

Le tableau des prénoms s'est peu à peu recouvert de messages anodins, de coupons du centre

commercial et nos conversations se sont faites plus rares. Misaki déposait le riz, le poisson en sauce et les

légumes au centre de la table et nous mangions en silence. J'aurais voulu lui dire que c'était le corbeau,

mais je sentais que le ridicule l'emportait.

Elle mangeait peu, comme quelqu'un qui n'a personne à nourrir et le corbeau était posé comme un

meuble, à attendre que les choses se fassent. Désormais il insupportait ma compagne, elle agitait les mains

pour le chasser ou fermait la fenêtre derrière lui.

Un midi où je déjeunais avec Haraki au Suyika, je lui parlai du corbeau. Il coupa court à mon

embarras par l'acuité de son écoute. Il se pencha vers moi par dessus la table et me parla en retour :

- Vous savez tous que je viens de la succursale d'Osaka, mais ma famille vit dans la banlieue, à

Kamagasaki. Ma grand-mère y a une maison avec un petit jardin qu'elle partage avec d'autres habitants du

quartier. Il est cerclé d'immeubles et délimité par un grillage, mais je ne me suis rendu compte de ça

qu'une fois devenu trop grand pour savoir regarder.

Enfant, mes cousins et moi y passions notre temps. Ma grand-mère posait nos bentos sur la table

commune à ceux du quartier, une table de jardin en bois, large et haute, avec un banc de part et d'autre -La

serveuse passa, versa du thé dans nos bols et s'éloigna. Haraki la regarda un instant, reprit- Ma grand-mère

était très bonne, mais elle cultivait des marottes qui se multipliaient avec l'âge. La plus exécrable de toutes

était pour nous cette manie de nourrir les corbeaux comme s'il s'était agi de moineaux alors qu'ils

envahissaient notre espace, perturbaient nos jeux, volaient ce que nous ne surveillions pas d'assez près.

Un jour l'un d'eux se posa sur la table, à côté de moi, et piqua du bec dans ma nourriture.

Dans l'instant, je plantai l'angle de la baguette que je tenais en main dans sa patte. Je la tenais très

bas et le plastique ne céda pas. J'entendis les petits os craquer, puis un moment après les cris de la bête qui

se mit à battre des ailes, tenta maladroitement de se stabiliser sur ses pattes, perdant l'équilibre, quitta la

table pour le sol, ma baguette s'agitant au gré de ses mouvements.

Ma grand-mère arriva en courant, me houspilla en tentant de secourir le corbeau qui se sauvait

devant elle et trouva finalement assez de ressources pour s'envoler par-dessus le grillage.

Mes cousins me regardaient avec étonnement et respect. Je sais que je fus punis pour cet acte de

cruauté, mais j'ai oublié en quoi la punition consistait, parce que j'avais commis là mon premier acte

d'homme. Tu comprends ce que je te dis Tu dois agir en homme.

J'aimais bien Haraki, je crois que ses mots me firent du bien, comme la façon qu'il eut de se caler

dans son siège pour retrouver son calme. Mais je m'étais habitué à l'oiseau lorsque Misaki me quitta. Elle

prit la journée pour préparer ses valises, emballer les objets auxquels elle tenait et faire le tour des rares

voisins qui trouvaient encore le goût de communiquer un peu.

A dix-sept heures un fourgon taxi passa la prendre. Je l'aidais à ranger ses affaires à l'arrière, elle

prit un long moment pour me regarder et m'embrassa sur la joue en tenant ma tête entre ses mains, alors

que mon coeur se coinçait dans ma gorge. De toutes les maisons alentour, personne ne sortit.

Le lendemain, à mon retour du bureau, le corbeau était deux. Ils avaient installé leur nid en haut du

buffet et les fientes de la femelle maculaient le tableau des prénoms.

Je pense que je pourrais rester là. Haraki prétend que des habitants du Sud de la ville ont quitté

leurs maisons pour s'installer dans la volière du parc Ueno.

Nadia Harre

46


Aaron McSley

Ce bon vieux Quat’ Pattes, Pat the Cat…

Il en avait vécu des bons moments avec lui. C’était une

saloperie, mais il l’aimait bien. Il se rappelait comme si c’était

hier du jour où l’enfoiré lui avait planté ses griffes dans son

mollet en guise de salutations. Première rencontre, premier sang.

« Merci pour la baraque, pour la bouffe, mais approche-moi d’un

peu trop près et tu perds un œil. »

Saloperie que c’était.

Il l’avait découvert en rentrant des cours, dans la cuisine,

en train de laper le lait que sa mère lui avait servi dans une

soucoupe. Lui, c’était un chien qu’il voulait. Un animal fidèle, sur

qui il aurait pu compter. À la place, on lui avait filé une peluche

qui griffe. Il ne s’était pas gêné de le dire à sa mère, mais le

service après-vente ne voulait malheureusement pas le reprendre. Photographie par Tanakawho

Et puis, elle avait aussi des contres arguments : plus autonome,

pas besoin de le sortir, plus facile en appartement. Patrick – rapidement rebaptisé Quat’ Pattes – faisait

partie de la famille.

Au final, il s’y était fait ; avec le poids des années, Quat’ Pattes c’était fait plus docile et avait

commencé à accepter les caresses du fils de la maîtresse. Mais il n’en restait pas moins une saloperie, il y

avait quelque chose dans son regard. S’il avait été doté de la parole, on aurait sans doute pu entendre l’une

ou l’autre insulte sortir de sa gueule lorsque ce dernier était mal tourné. « Eh, enfoiré, barre-toi de mon

fauteuil ! », « Oh, eh, l’humain, laisse-moi bouffer les oiseaux et me fais pas chier ! ». Oui, l’humain en

question avait fini par s’y faire. Une certaine tendresse pour l’animal s’était même développée, si bien que

lorsqu’il quitta le nid, il emmena le chat avec lui.

Il avait toujours été considéré comme étant un gamin un peu spécial, même si ça se mère préférait

le terme d’orignal. Sans trop d’amis, Patrick lui tenait compagnie. Ou lui avait tenu, jusqu’à ce qu’il y a

peu.

L’humain prit une large inspiration et alla chercher ce qui était son livre de chevet depuis

maintenant bien longtemps. Il l’ouvrit à la page voulue. Il l’avait étudiée toute la nuit et son choix était

fait. De sa poche, il sortit une craie blanche et commença à dessiner à même le sol.

« Je vais te ramener mon vieux, je vais te ramener. »

47


la tricoteuse, par julien noël

Toujours prêt de lui, par thomas lebescond

my name is #lennox, par necromongers

petit chat, par thomas lebescond

Le corps beau, par mélanie osselet

le chat et la sorcière, par julien Noël

les remords, par barnett chevin

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Julien Noël

Dans le salon s'éteint une chandelle

Mais la remplace un jour timide encor.

Depuis le temps où elle était fort belle

Et festoyait dans les troquets du port,

Calendula n'avait fait de nuit blanche

— Celle-ci est la première exception.

Avant que l'aube au dehors brille franche

Sera fini son labeur aussi long.

Depuis la veille elle était à l'ouvrage,

Son dos cassé sur un bout de tricot,

Faisant ce geste accordé à son âge

Et cliquetant, ma foi, à fort bon trot.

Sur un coussin son vieux chat noir s'étire ;

Toute la nuit, il était resté là,

À observer s'évaporer la cire

Et sa maîtresse entrecroiser ses doigts.

La vieille dame a posé ses aiguilles ;

Son travail est désormais terminé.

C'est un doudou pour sa petite-fille

Qui devrait naître un peu avant l'été.

Cette grand-mère est une étrange femme :

Une sorcière à l'innommable foi.

Elle a glissé tout au long de la trame

Dans son tricot des moustaches de chat.

Aucun sommeil n'est aussi confortable

Que l'est celui de ces discrets félins ;

La couturière et son ami affable

Ont donc choisi de l'offrir au bambin.

Abandonnant son fauteuil à bascule,

La magicienne en somnolant rejoint,

L'air fort content, sa chambre minuscule

Pour elle aussi ronfler tout le matin.

49


Thomas Lebescond

Le maître de l’animal,

Le maître se sent mal,

Le chien à ses côtés,

Est là pour le réconforter.

Il aime les animaux,

Ils sont gentils et tellement beaux,

Toujours aussi forts,

Et ce jusqu’à la mort.

Comme ce petit chien,

Son animal préféré,

Son précieux bien

Qui reste à ses côtés.

Voilà que le maître s’en va,

Après une larme et un baiser,

Le chien reste là,

Toute l’éternité.

50


Necromongers

Le feu dans les veines

En cris rauques et sournois,

Les flammes de la haine

D’un danger plein d'émois.

Le calme après la tempête

Est une farce légitime,

L’écart d'une vie qui végète

Sonne comme le glas du millésime.

La force du lendemain

Sonne comme un couperet,

Aboyant au large des embruns

La forme du verdict qu'elle revêt.

Chiens d'humains, humains de chiens

Votez pour me sacraliser,

Croyez sincèrement à l'espoir des crétins

Ne vous privez pas de pulluler.

My name is #Lennox

J’ai choisis d'attendre la vie,

En planifiant ma mort par intox

Souriez, le feu de mes veines ci-gît.

51


Thomas Lebescond

Cet animal frappé,

Depuis bien des années,

Ne peut se laisser faire,

Et finir comme son père.

Mort juste devant lui,

Jeté au fond du puit,

La mort lui fait trop peur,

Lui il veut le bonheur.

Il doit se transformer,

Pour bien se protéger,

Protéger tout son être,

De ce qui fut son maître.

Quelques kilos en trop,

Pour un tout petit chat,

De très bons petits crocs,

Pour un tout petit chat.

La peur sur son visage,

Des larmes sur ses joues,

Des rides avec l’âge,

Le maître devient fou.

Il l’a fait cette belle nuit,

Enfin, tout est fini,

L’animal est plus fort,

Enfin le maître est mort.

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Mélanie Osselet

Un ange est passé, il me conseilla de revenir aux songes oubliés.

Lui, étrange né, sur son fier air, me faisait déjà rire d'un départ prolongé.

Une flèche lancée dans nos yeux, éternité, le feu qui rallume l'âme.

Enfant de rien, de nulle part, aux milles misères et secrets violables,

L'oiseau me rendit chaleur inconnue à l'âme, caprice des rues,

L'animal volait partout, vivait sans sous, détesté des gens biens,

Rué de coups par le mal et le ciel qui le ronge. Rempli de ce paradis artificiel,

Cœur d’or, corps arc en ciel, il est le souffle des hommes révélé par la création.

Ressort des liens incertains et cerveau des commencements.

Le voilà qui hurle pour agir, au nom de ceux qui partaient à genoux.

Il croit et ignore à la fois et c'est ce qui le rend beau.

Admirable et laid, sale et fantasque, ses yeux sont éclectiques.

Le dangereux devient magique et électrique, voilà qu'il revient

Pour sortir ce qui est enfuit en moi, en passant à l'intérieur de lui

Comme un chemin de traverse, un chemin d'intuitions diaboliques.

Je sens qu'il sent ce qu'il y'a au fond de moi et des choses.

Il n'a pas peur des pourquoi, lui qui connait tout de l'instant.

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Julien Noël

« La vermine des petits esprits », souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les paquets de laine, dans

certaine bouteille que la femme connaît seule, attendant l’occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms baroques,

tyffin, pyggin, batch, calicot, etc. Elle les cède, les vend quelquefois

-

Jules MICHELET

La Sorcière

Elle a deux chiens, elle a trois chats,

Elle possède une kyrielle de rats

Qui font bon ménage avec elle

Et son écuelle.

-

Émile VERHAEREN

La Sorcière

Ce matin-là, j’allai voir la sorcière ;

J’avais besoin qu’elle me vende un sort

Avec lequel j’aurais pu rendre fière

Ma pauvre mère et, la recouvrant d’or,

Faire oublier l’école buissonnière

Que, tous les jours, je fis durant l’année.

Elle saisit une chatte pelée

Sur ses genoux et, lui tapant le dos,

Lui fit cracher une étrange dragée

— C’était mon sort ; je payai aussitôt.

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Barnett Chevin

Par une lugubre nuit sans lune où je décidais de déambuler dans les contreforts insalubres de quelques

cités dolentes, je méditais sur ce qui me conduisait aussi effrontément à emprunter de turbulentes allées.

Les frondaisons vigoureuses revêtaient la toison laineuse d’un brouillard livide. Ma tête couronnée de

nuées ténébreuses se perdait dans la violence de mondes impavides. Un plaisir cruel m’incitait à arpenter

ces sentiers.

Je refluais dans ces espaces, mes pas guidés par le nocher Charon sur le Styx de ma conscience. Les eaux

lasses et noires du fleuve infernal charriaient le limon immonde qu’était mon existence. Devant moi

s’étendaient des propriétés ravagées.

J’arrivais dans les champs de Pluton sans toutefois craindre la bête monstrueuse à son entrée. Le Cerbère

bien qu’aboyant de ses têtes fougueuses sur des âmes abandonnées, ne pouvait rien contre ma volonté. Je

m’avançais le cœur altier.

Ô retiens tes crocs et tes abois, sombre créature des enfers ! Dis-je. Je viens dans des terres que j’ai

conquises autrefois sans crainte. Ces domaines sous le joug de Thanatos sont à moi et j’y viens sans

contrainte. Ce clos renferme d’indicibles secrets.

Devant ma détermination la chose s’écarta, abattant ses lourdes mâchoires pour marquer son indéfectible

allégeance. Les têtes du chien damné se nommaient Barbarie, Cruauté et Engeance. Elles me dévisageaient

telle une divinité.

Au-delà du monstre s’étendaient des plaines infertiles bordées de cyprès. Les arbres dépouillés dansaient

nonchalamment sous la brise. Douleur et souffrance me dis-je en contemplant ces terres grises. Devant

moi s’étirait une nécropole ombragée.

Sans effroi, je franchis les frontières de cette forteresse folle. Les frondaisons de cette forêt fourmillaient

de fantômes et les fondrières fulguraient de flamboyants feux follets. Ces furibonds farfadets me

fascinaient. Je frissonnais.

Je marchais parmi des stèles d’albâtre, des statues de granit et des monuments dédiés à des gloires passées.

J’étais écrasé par les images d’anges exterminateurs, les mausolées grandiloquents et les colonnades

nobles des allées.

Ci gisait un homme qui vécut vieux et là le corps d’une femme partie dans la force de l’âge. Je poursuivais

l’effarant inventaire du vil charnier. Ici dormait la dépouille d’un jeune enfant. Je réalisais l’infamie de ces

sentiers.

Dans ces tombes reposaient des êtres fauchés par d’atroces attentions. Les épitaphes contaient que celui-là

était mort le corps sali par une lame. Là, la pierre narrait qu’un garrot avait mis fin à cette dame. Les

tombes offraient des vies ravagées.

J’avançais mon esprit à la limite de la folie et de la raison. Au milieu de ces champs funestes croissait un

saule en défeuillaison. Il puisait ses ressources dans les chairs avariées des tombeaux. Il régnait sur ce

milieu, altier.

Les racines perverses plongeaient dans des forêts de fémurs, dans des cratères décharnés de côtes et dans

des orbites creuses. L’arbre s’élevait vers les cieux comme défiant des nuées grises et lumineuses. Ses

rameaux s’étendaient sur ces rivages secrets.

La chose se nommait violence et ses fruits étaient pulsions. Elle se nourrissait avec voracité des gisants en

pamoison. Elle s’épanouissait avec fierté et fendait les sépultures avec vigueur. Elle était une cruelle

divinité.

J’étais heureux dans ce domaine, seulement mû par des pulsions scabreuses. Quant, tout à coup, depuis les

55


arnett chevin - les remords

hautes frondaisons s’affalèrent les légions ténébreuses. D’un battement d’ailes se posa sur chaque sépulcre

un corbeau ombragé.

Tac, Tac, Tac battirent les rostres en attaque sur les stèles. Chaque tapotement terrifiant torturait mon

cortex. J’étais tenté de me soustraire à cette tyrannie mais en même temps que j’étais tétanisé, j’étais

hypnotisé.

Je redoutais ces noires corneilles juchées sur leurs sinistres promontoires. Ô terrifiant Orcus, est-ce toi qui

viens chercher ces âmes ensevelies Murmurais-je. Mes paroles ne trouvèrent qu’en réponse de rauques

croassements.

Les volatiles me dévisageaient cruellement depuis leurs sinistres promontoires. Est-ce toi Morrigan, fille

d’Ernmas qui exige ton tribut de malheur Dis-je. Invariablement, je recevais pour réponses de terribles

croassements.

Les bêtes me détaillaient avec malveillance depuis leurs sinistres promontoires. Êtes-vous Hugin et

Munin, réflexion et mémoire, messagers d’Odin venus épier mon monde Hurlais-je. Je trouvais pour

réponse de noirs croassements.

Les rameaux de cette potence noire élevée au centre de la nécropole se garnirent dès lors d’escadrons

d’oiseaux. Ils étaient des milliers, non des millions depuis ce promontoire à me jauger et à pousser

d’atroces croassements.

Les corneilles cruelles croassaient et je craignais cet implacable courroux. Ces créatures conspiraient

contre moi sans que j’en connaisse la cause. Ces criaillements claironnèrent en d’obscurs clabaudages.

Comment conjurer cette inéluctable condamnation

Est-ce vous Némesis, Thémis ou Astrée venue pour me juger et vous venger de mes ignobles actions

Dis-je. Les yeux jaunets se fixèrent sur moi, sans bruit. Qu’aurais-je voulu que mon esprit oublie à jamais

ces émotions.

Alors depuis chaque fondrière, depuis chaque mausolée me revinrent à l’esprit une succession d’images

comme une vague meurtrière. Mon plaisir submergé par des cris effarouchés, le sang, la douleur et

l’abomination.

Je vis renaître les images d’un récent passé. Ici, j’aperçu le spectre d’un homme, la chair pendante, couvert

du baiser de la vermine et une balafre courant le long de ses chairs trépassées. Son corps profané par

l’acier.

Là je vis l’apparition d’une femme, son ventre gonflé de putrides exhalaisons où fluaient des larves en

couvaison. Un million d’insectes formant des sections invincibles comme des légions. Sa peau avait pour

collier dix doigts orduriers.

Là, je vis le fantôme d’un chétif et jeune enfant. Ses yeux vitreux couverts de mouches grasses et glauques

comme si elles s’abreuvaient dans deux puits suintant. Son corps comme un frêle esquif percé au flanc,

totalement décharné et avarié.

Ce n’était pas tout car ces trois revenants devinrent dix puis par un preste soutient se virent cinquante. Et

ses corneilles de leurs croassements cruels continuaient à claironner. Et ces esprits me désignaient de leurs

doigts putréfiés.

Dans les nuées rayonnait une clarté sombre, un soleil noir qui m’inspirait un effroi voluptueux. Ô est-ce

toi Vali, dieu de la vengeance, venu d’entre les morts pour punir mes actes monstrueux Dis-je. Seuls des

sanglots outragés régnaient.

Ô est-ce toi Vali revenu accomplir le Ragnarök Dis-je. Mais rien hormis des lamentations et des râles

plaintifs ne vinrent assaillir mon ouïe. Je me souvenais des splendides horreurs accomplies sur ces corps

calomniés.

Ô sont-ce d’amers remords qui animent ardemment ce puissant cauchemar Dis-je. Depuis les

frondaisons sèches du saule, dans les abîmes ténébreux, des rostres et des bouches comme des cathédrales

56


arnett chevin - les remords

écumantes j’entendis « Jamais plus ».

Les disgracieux volatiles à la robe de nuit, couverts par des nuées ardentes où seul un soleil noir me

dardait des rayons du remords trompetaient à l’unisson des mots que je n’aurais jamais voulu entendre. «

Jamais plus ».

Les spectres qui furent d’anciens hommes que j’avais profanés. Ces hommes, objets de mes plus atroces

attentions exhortaient de douloureux remords. Ils vinrent prononcer des mots que je n’aurais jamais voulu

entendre. « Jamais plus ».

Et le saule, dieu tutélaire de ma violence qui portait les drupes de mes pulsions, s’était étiolé jusqu’à se

flétrir sous l’action du soleil noir de mes remords. Le chien s’était couché sous l’astre mort et grondait «

Jamais plus »

Depuis ce jour où j’ai visité les méandres de mon esprit, les remords étouffent mon existence. N’aurais-je

de repos que lorsque je serais mort Que se seront tus ces cruels corbeaux et leur parole en écho. « Jamais

plus ».

Barnett Chevin

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