Introduction - Injep

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Introduction - Injep

DOSSIER

TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE

LA COMMUNICATION : CONSTRUCTION DE SOI ET AUTONOMIE

L

a jeunesse est une catégorie floue, dont les

limites et les contours évoluent selon les époques et les

sociétés. Loin d’être un fait démographique ou juridique

figé, elle peut se définir comme un « fait sociable

instable 1 ». Les rôles sociaux attribués aux jeunes ont

varié au fil du temps et des lieux. Dès lors, quand ils

tentent de la définir, les historiens, démographes et

sociologues se heurtent à des difficultés multiples :

quels critères retenir, biologiques, culturels, juridiques

La situation de l’éphèbe grec est difficilement comparable

à celle du jeune citadin français du XXI e siècle par

exemple. Les tentatives de délimitation sont aujourd’hui

d’autant plus compliquées que les seuils qui permettaient

de marquer le passage de la jeunesse à l’âge

adulte ne sont plus pertinents en raison de leur désynchronisation

(entrée dans la vie active, mise en couple,

arrivée du premier enfant…) 2 .

Pourtant, malgré toutes ces difficultés, il est un point

d’accord entre les chercheurs : la jeunesse est un statut

transitoire, intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte,

et scandé par une succession d’apprentissages et de

tâtonnements. Elle est aussi une période pendant

laquelle se jouent des pratiques spécifiques, aussi bien

en termes de sociabilité qu’en termes culturels 3 . Il est

des « manières » d’être jeune, aussi bien des manières

de se vêtir, d’écouter la radio que de configurer son

groupe de pairs… Toutes ces pratiques, si elles tiennent

souvent à des détails parfois peu tangibles, donnent en

fait une consistance sociale à la jeunesse : elles permettent

aux jeunes de puiser dans un socle de valeurs

et de références qui leurs sont communes, spécifiques

et fédératrices. Ainsi Talcott Parsons 4 , aux États-Unis

1

LEVI G., SCHMITT J.-C., Histoire des jeunes en Occident, Le Seuil,

coll. « L’univers historique », Paris, 1996.

2

GALLAND O., CAVALLI A., L’allongement de la jeunesse, Actes Sud,

coll. « Changement social en Europe occidentale », Arles, 1993.

3

BIDART C., L’amitié, un lien social, La Découverte, Paris, 1997.

4

PARSONS T., « Age and Sex in the Social Structure of the United States »,

American Sociological Review, n o 5, vol. VII, 1942.


dès les années 1940, et Edgar Morin 5 , en France dans les années 1960,

insistaient déjà sur le rôle majeur de la « culture jeune » dans la construction

de la jeunesse comme âge de la vie et comme catégorie différente

de l’enfance et de l’âge adulte…

Parmi les pratiques qui contribuent à fédérer les jeunes, les pratiques

médiatiques, notamment celles des technologies de l’information et de la

communication (TIC), sont essentielles. Le rôle des médias désormais

« traditionnels » est déjà bien connu : la télévision 6 , les jeux vidéo 7 ou la

radio 8 occupent aujourd’hui une grande place dans l’intégration des jeunes

à la sphère juvénile. Lorsqu’ils choisissent leurs programmes, les jeunes

le font largement en fonction de leurs pairs : ces programmes leur servent

de supports pour discuter les rôles sociaux et sexués à tenir. L’industrie

médiatique ne s’y est d’ailleurs pas trompée et leur dédie aujourd’hui un

très large ensemble de programmes spécifiques.

Après la radio et la télévision, les TIC, notamment le téléphone portable et

Internet, occupent une place importante dans la construction de références

communes à la sphère juvénile. En effet, ces outils sont dotés de services

inédits, tant dans l’accès à l’information que dans l’accès à la communication,

qui font toutes leurs spécificités. Avec l’arrivée d’Internet, par exemple, il est

devenu bien plus facile d’accéder et d’échanger des contenus culturels déposés

par ses pairs ; ou encore de dialoguer librement avec eux par SMS ou par

messagerie instantanée. Tout ceci a contribué à modifier les modalités de

sociabilité et plus largement de socialisation des plus jeunes : ces derniers ont

par exemple développé des formats culturels et de communication propres,

tels que le langage SMS et le chat, qui les distinguent des adultes 9 . Dans ce

contexte, il est apparu important, entre autres, de compléter les travaux universitaires

français récents 10 qui s’intéressent au rôle du téléphone portable

dans la socialisation horizontale, familiale, scolaire ou encore politique des

jeunes adolescents et des jeunes adultes.

INTRODUCTION

5

MORIN E., L’esprit du temps : essai sur la culture de masse, Grasset, coll. « La galerie », Paris, 1962.

6

PASQUIER D., La culture des sentiments : l’expérience télévisuelle des adolescents, Maison des

sciences de l’homme, coll. « Ethnologie de la France », Paris, 1999.

7

OCTOBRE S., Les loisirs culturels des 6-14 ans, La Documentation française/ministère de la

Culture et de la Communication, Département des études et de la prospective, coll. « Questions

de culture », Paris, 2004.

8

GLEVAREC H., « Le moment radiophonique des adolescents : rites de passage et nouveaux agents

de socialisation », Réseaux, n o 119, 2003.

9

Notamment parce qu’ils ont des compétences supérieures à leurs parents dans ce domaine.

Ayant grandi avec les évolutions médiatiques et technologiques, ils ont développé une « culture de

l’écran » qui les distingue de leurs parents.

10

Parmi les travaux les plus récents abordant de près ou de loin la question, on pourrait citer :

CARDON D., GRANJON F., « Éléments pour une approche des pratiques culturelles par les réseaux

de sociabilité », in DONNAT O., TOLILA P. (dir.), Le(s) public(s) de la culture : politiques publiques et

équipements culturels, Presses de Sciences-Po, Paris, 2003 ; PASQUIER D., Cultures lycéennes :

la tyrannie de la majorité, Autrement, coll. « Mutations », Paris, 2005 ; plus spécifiquement, sur les

moins de 15 ans : CLEMI, « Mediappro – Appropriation des nouveaux médias par les jeunes : une

enquête européenne en éducation aux médias », 2006 ; MARTIN O., « L’Internet des 10-20 ans :

une ressource pour une communication autonome », Réseaux, n o 123, 2004 ; METTON C., « Les

usages de l’Internet par les collégiens : explorer les mondes sociaux depuis le domicile », Réseaux,

n o 123, 2004 ; OCTOBRE S., Les loisirs culturels des 6-14 ans, op. cit.

N° 46 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 15


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DOSSIER

L’article d’Élisabeth Bevort-Brunder et d’Isabelle Bréda campe le décor.

Prenant appui sur la recherche Mediappro, à caractère quantitatif, conduite

en Europe et au Québec en 2006, il s’intéresse tout d’abord aux usages

d’Internet et du téléphone portable chez les jeunes Européens (neuf pays

étudiés) de 12 à 18 ans. Ce panorama comparé souligne de très fortes

convergences dans l’usage, désormais généralisé, de ces outils par cette

tranche d’âge. Ceux-ci constituent des vecteurs importants de socialisation,

dans la mesure où ils servent avant tout à communiquer avec des amis et

à se positionner dans des réseaux relationnels. L’étude pointe la diversité

des usages des TIC au Québec et à travers les différents pays européens.

Mais la question principale reste l’appropriation des médias numériques à

l’école et au domicile. Le constat est clair : c’est dans la sphère familiale que

s’opèrent les premiers apprentissages d’Internet à travers des échanges. À

l’école, les usages d’Internet sont plus rares, encadrés par des contraintes

réglementaires. L’appropriation d’Internet reste donc parcellaire.

L’article de Cédric Fluckiger s’intéresse précisément à la manière dont

s’opèrent les transmissions dans le cadre familial. Il permet de saisir la

nature des compétences transmises et met en lumière les stratégies de

reconnaissance d’une identité jeune au sein de la famille. L’auteur utilise

avec profit deux théories sociologiques : la première est celle de

Pierre Bourdieu, à travers le concept de capital culturel, ici le capital informatique.

Ainsi, il rend compte des inégalités d’accès, d’usages et de

compétences. La seconde est celle de François de Singly sur la construction

identitaire des jeunes. L’auteur montre ainsi que la famille est davantage

un lieu d’individualisation du rapport aux technologies de

l’information qu’une instance de transmission de compétences.

À travers l’exemple précis des blogs, Hélène Delaunay-Téterel

appréhende les pratiques médiatiques juvéniles et le processus

d’autonomisation car les usages des blogs favorisent une communication

continue autour de la vie collective des adolescents. L’auteure établit quatre

formats de communication : le principal est dédié à la présentation de soi et

à la mémorisation d’événements communs, et les trois autres visent à partager

des goûts, des intériorités et des idées. Tous ces « formats relationnels

» présentent la caractéristique d’être sous-tendus par une bipolarité

entre conformisme et authenticité. Par exemple, la présentation des proches

et des activités communes permet d’appréhender le processus permanent

de construction du réseau social personnel de l’adolescent, ici lycéen. Le partage

des intériorités permet, quant à lui, de partager publiquement son intimité,

ses joies, ses amours, ses souffrances. Le partage des idées, bien plus

rare, constitue un moyen de se forger son propre point de vue en questionnant

ses pairs sur des faits d’actualité. Loin de relater simplement des activités

ancrées dans le quotidien, le blog apparaît donc comme une scène

d’importance dans la construction des identités adolescentes (théorie des

liens forts et des liens faibles de Mark Granovetter 11 ).

11

GRANOVETTER M., « The strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. LXXVIII,

1973, pp. 1360-1380.


L’article de Sébastien François s’intéresse à une autre forme

d’expression de soi, les fanfictions. Celui-ci montre comment, avec ces

écrits rédigés par les fans eux-mêmes et inspirés par des produits médiatiques

de masse (séries télévisées, films, romans ou encore mangas), les

jeunes ne sont plus uniquement des consommateurs mais deviennent

auteurs, « écrivains amateurs ». Alors que ce phénomène est étudié

depuis longtemps par la recherche anglo-saxonne, il n’existe en France

que peu de publications sur le sujet. Cet article contribue à remédier à ce

déficit. L’auteur replace tout d’abord les fanfictions dans une histoire, la

pratique ancienne de prolongement d’une œuvre à succès. Il ne s’agit

donc pas d’une expérience littéraire nouvelle, mais d’une pratique dont le

développement est rendu possible par la diffusion croissante des produits

médiatiques et par Internet. Les fanfictions ne sont pas seulement une

« pratique dégradée du champ littéraire établi », ils sont aussi un mode

d’expression de soi, de construction d’une identité dans l’interaction avec

des lecteurs. Le profil sociologique de ces écrivains amateurs est très

marqué : il s’agit de jeunes femmes âgées de 19 ans environ, ayant un

rapport facile au système scolaire et une relation spécifique aux médias.

Sébastien François reprend ainsi la thèse d’Henry Jenkins 12 sur la convergence

médiatique, au sens d’une interaction toujours plus grande entre

divers médias dans la diffusion de contenus culturels. Il illustre l’univers

transmédiatique de ces jeunes auteures à travers les potterfictions.

L’imaginaire des auteures puise son inspiration non seulement dans la

diversité des produits liés à Harry Potter : livres, films, jeux vidéo, mais

aussi dans d’autres sources comme l’heroic fantasy et surtout la musique.

Les jeunes auteures n’écrivent pas pour elles-mêmes mais pour de possibles

lecteurs. C’est pour elles un moyen de se singulariser mais aussi

d’incorporer certaines communautés. On voit ici la proximité de cette pratique

avec celle du blog et plus précisément du format d’affirmation des

goûts et des pratiques culturelles analysé par Hélène Delaunay-Téterel.

L’article d’Hamidou Dia rappelle que les impacts sur la socialisation juvénile

générés par l’usage des médias numériques sont aussi perceptibles

dans d’autres pays, et notamment au Sénégal. En effet, de nombreuses

mutations affectent la société sénégalaise, liées entre autres au phénomène

migratoire. Si un nombre important de jeunes partent en Europe en

quête d’une émancipation économique et sociale, on observe aussi des

migrations intranationales : nombreux sont les jeunes, souvent instruits et

ayant migré vers la ville, qui décident ensuite de retourner au village, faute

d’avoir décroché un emploi sur le marché du travail sénégalais. Or, les

échanges entre ces deux catégories de migrants s’intensifient avec l’arrivée

du téléphone portable. Hamidou Dia rend compte, dans son article, des

dynamiques engendrées par l’usage de ce média tant au plan de l’ordre politique

local qu’en ce qui concerne l’évolution des mœurs et les rapports

sociaux de sexes. La transformation de l’ordre politique local tient d’abord à

INTRODUCTION

12

JENKINS H., Convergence Culture : Where Old and New Media Collide, New York University

Press, New York (États-Unis), 2006.

N° 46 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 17


DOSSIER

la situation sociale inédite que constitue la présence de jeunes urbains et

instruits au village. Cette situation ébranle le système politique traditionnel

qui confère le pouvoir aux anciens. En effet, ces jeunes, du fait de leur instruction

et de leur capacité à dialoguer avec les organismes de développement,

acquièrent une légitimité pour traiter des affaires du village. Leur

pouvoir est amplifié avec le téléphone portable, qui facilite les échanges

entre jeunes vivant en France et jeunes vivant au village, et permet aux

jeunes du village d’accéder à des informations précieuses. Sur le plan des

mœurs et des relations hommes/femmes, les impacts sont tout aussi

importants en termes d’émancipation. Dans cette société où les relations

entre filles et garçons font l’objet d’un fort contrôle social, le téléphone portable

permet de développer des relations sentimentales. Ceci augure, pour

reprendre les termes de l’auteur, une « révolution tranquille des mœurs ».

Ainsi ce dossier veut-il saisir, au-delà des usages, les modes

d’appropriation des médias numériques et les rôles que jouent respectivement

les pairs, la famille, l’école dans ces apprentissages (Élisabeth

Bevort-Brunder, Isabelle Bréda, Cédric Fluckiger). En s’intéressant aux

nouvelles formes d’expression de soi et de production culturelle, il

apporte aussi un éclairage sur l’imbrication des pratiques numériques et

leur poids dans la conquête de l’autonomie des adolescents (Hélène

Delaunay-Téterel, Sébastien François). Enfin, il permet de mesurer

l’impact du téléphone portable sur les évolutions intergénérationnelles

dans une société comme celle du Sénégal (Hamidou Dia). Enjeux politiques,

identitaires, familiaux : le rôle des TIC dépasse donc largement la

dimension fonctionnelle souvent mise en avant. Tel est en tout cas ce que

les articles de ce numéro cherchent à montrer.

Yaëlle Amsellem-Mainguy,

Francine Labadie, Céline Metton

Un dossier coordonné par :

Yaëlle Amsellem-Mainguy,

ATER à l’université Paris-Descartes,

Centre de recherche sur les liens sociaux-CNRS/UMR 8070

45, rue des Saints-Pères – 75270 Paris cedex 06

Courriel : yaella@free.fr

Francine Labadie,

chargée de mission à la Délégation au développement et

aux affaires internationales, Département de l'éducation,

des formations, des enseignements et des métiers au

ministère de la Culture et de la Communication

182, rue Saint-Honoré – 75033 Paris Cedex

Courriel : francine.labadie@culture.gouv.fr

Céline Metton,

sociologue à la Caisse centrale d'activités sociales d'EDF-GDF

8, rue de Rosny – 93104 Montreuil Cedex

Courriel : celine.metton@asmeg.org

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