Les think tanks en Suède - Base de connaissance AEGE

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Les think tanks en Suède - Base de connaissance AEGE

THINK MAGAZINE

Septième numéro

L’enjeu vital pour les think tanks patronaux, quelle que soit leur nature, n’est pas aujourd’hui à une

plus grande homogénéité de leurs positions. Au contraire, le patronat est divers et le restera, et ses

think tanks sont à son image. Ce qui est en jeu, aujourd’hui, c’est leur crédibilité en tant que réservoir

d’idées pour des politiques publiques, c’est leur capacité à travailler avec les pouvoirs publics et les

syndicats de salariés.

Mots clés

Think tank, OFTT, Observatoire français des think tanks, Patronat, Lobbies, Institut Thomas

More, Futurbulences, Olivier Ferrand, Bernard Carayon, Suède, Think magazine

06/2008

Auteur :

Observatoire français des think tanks

http://www.oftt.eu

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Horizons Les think tanks en Suède

Entretiens Olivier Ferrand et Bernard Carayon


Editorial

Cela fait bientôt deux ans que l’aventure de l’OFTT a commencé,

si nous ne fêtons pas encore un anniversaire, nous sommes néanmoins heureux de

continuer à vous présenter aujourd’hui notre magazine. Pas tout à fait le même mais,

espérons-le, à peine différent.

Au cours de ces deux années, nous avons en effet lu et écrit de nombreux articles sur

les réservoirs d’idées, assisté à des conférences, tenté d’expliquer au plus grand

nombre la réalité parfois complexe du monde des think tanks, mais surtout, durant ces

deux ans, nous avons fait des rencontres. Membres, directeurs ou fondateurs de think

tanks, intellectuels, journalistes, lobbyistes, chercheurs, hommes et femmes politiques.

Avec eux nous avons engagé un dialogue sur la vie des idées, les politiques publiques,

la force des think tanks

Notre magazine s’est fait le recueil de ces lectures, de ces rencontres et de ces

analyses. Et aujourd’hui, c’est précisément cette expérience qui nous a amené à tirer

des enseignements quant au rôle d’un observatoire des think tanks et quant à ce que

notre magazine était en mesure d’offrir.

Quelques modifications donc, mais aussi parfois la réaffirmation de l’importance de

certaines rubriques.

Modifications d’abord quant au besoin et à la manière de présenter les think tanks.

Après avoir répertorié dans notre réservoir d’acteurs plus d’une vingtaine de think

tanks, nous laissons aujourd’hui la place à un dialogue direct avec leurs fondateurs sur

la base de 10 questions récurrentes. De même, notre réflexion inaugurale se voudra

toujours plus en phase avec l’actualité et s’attachera, autant que possible, à rendre

compte des positionnements des think tanks sur les grandes questions qui agitent

notre époque. Enfin, nos lectures se concentreront principalement sur les travaux des

think tanks eux-mêmes, afin de mettre en avant le foisonnement de ces lieux de

production d’expertise et de savoir.

Confirmation parfois, notamment celle de l’importance cruciale de nouer un dialogue

vivant avec les acteurs même de la société civile, à travers des interviews donc, mais

aussi, à l’occasion, par des débats entre membres de think tanks ou acteurs de la

société civile.

En espérant que ces changements seront une retranscription fidèle des attentes que

nous avons entendues exprimer ici et là, et qu’ils sauront encore répondre au besoin,

toujours souligné, d’observation de la vie des think tanks.

Sur ce, toute l’équipe de l’OFTT vous souhaite une bonne lecture.

Emilie Johann, rédactrice en chef


Sommaire

Notre Époque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 4

Les think tanks patronaux aux frontières des lobbies

10 Questions à. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 6

L’Institut Thomas More . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 7

Futurbulences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 9

Entretiens. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 11

Olivier Ferrand - L’intellectuel, l’expert et le politique. Trois mondes à connecter. . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 11

Bernard Carayon - L'intelligence économique au service de l'intérêt général . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 17

Horizons. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 19

Les think tanks en Suède

Lectures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 23

Jeremy Rifkin, Engager la troisième révolution industrielle

Hervé Le Bras, Contre le conservatisme démographique français


Les think tanks patronaux

aux frontières

des lobbies

Ce qu’il est communément

admis d’appeler l’« affaire

de la caisse noire » de

l’Union des industries et

métiers de la métallurgie (IUMM) a

profondément troublé le

landerneau politique et

économique de l’Hexagone. En

effet, aussitôt connue l’existence

de réserves financières

conséquentes et officieuses

destinées « à fluidifier les rapports

sociaux », tous les partenaires

sociaux ont accablé l’UIMM,

coupable de pratiques d’un autre

âge qui mettraient en péril l’image

de l’entreprise en France et

nuiraient à la mise en place de

relations sociales « modernes ».

Héraut de la cause moderniste,

Laurence Parisot a dénoncé avec

véhémence les héritiers

réactionnaires du Comité des

échoué à faire rendre à l’UIMM

tous ses mandats de négociations

avec les partenaires sociaux ou de

gestions d’organismes paritaires. Il

semblerait qu’aujourd’hui un

certain statu quo soit établi entre le

MEDEF et l’UIMM, dans l’attente de

l’épilogue juridique de cette affaire.

Au-dede la dimension éthique, aussi

importante soit-elle, cette affaire n’en

est pas moins qu’une étape

supplémentaire dans le long conflit qui

oppose certaines franges du patronat

entre elles, le tout sur fond de

symbiose avec certains cercles

politiques. Ce conflit naît

effectivement de querelles de

personnes et d’intérêts, individuels ou

collectifs, mais il se double également

d’un affrontement idéologique qui met

aux prises différentes visions des

rapports économiques, de

patronale en France est complexe. De

nombreuses entités y interagissent. La

plus connue est bien entendu le

MEDEF de Madame Parisot. Le

MEDEF, héritier du Conseil national du

patronat français (CNPF), a, dès sa

création, en 1998, clamé haut et fort

sa vocation de think tank. Soucieux

d’atténuer son image de lobby

patronal, il endossa le costume

d’expert financier et juridique que le

CNPF avait déjà porté à travers le

Centre de recherches et d’études des

chefs d’entreprise (CRC), qui eut

parfois une influence décisive sur

l’élaboration des politiques publiques,

notamment à la suite des accords de

Grenelle, en 1968. Le MEDEF

rassemble, outre l’UIMM, plusieurs

fédérations patronales : la fédération

française des sociétés d’assurances,

la fédération française du bâtiment, la

fédération nationale des travaux

"Le MEDEF, héritier du CNPF, a, dès sa création, en

1998, clamé haut et fort sa vocation de think tank"

Forges, fustigeant leur conception

archaïque du dialogue social et

prétendant, fort à propos, ne rien

avoir jamais su de ces

agissements, pourtant perpétrés

au sein de la plus puissante des

fédérations du Mouvement des

entreprises de France (MEDEF),

dont elle assure la direction. Après

avoir poussé son avantage en

délogeant l’UIMM de l’UNEDIC,

Laurence Parisot a, en revanche,

l’entreprise, des relations sociales et,

in fine, de la société dans son

ensemble. Dans cette pièce

dramatique, chacun des acteurs

cherche à influencer les pouvoirs

publics par l’influence comme par

l’expertise. C’est sur ce second point

que les think tanks que nous

qualifierons de « patronaux » vont

jouer un rôle central.

La sphère de la représentativité

publics, l’union des industries

chimiques, l’union française des

industries pétrolières (UFIP), la

fédération française des industries de

santé (FEFIS), la fédération des

industries électriques et électroniques

(FIEE), l’association française des

banques (AFB), le comité des

constructeurs français d’automobiles.

Chacune de ces fédérations joue, en

plus de son rôle de lobby

professionnel, un véritable rôle

Notre Époque par Romain Canler

THINK n°7 - Juin 2008 p. 4


Les think tanks patronaux

aux frontières

des lobbies

d’expertise et contribue à l’élaboration

des politiques publiques dans son

secteur d’activité, et ce avec une

certaine indépendance vis-à-vis de la

ligne officielle du MEDEF. Parmi les

plus reconnues pour ses

compétences, on trouve l’UIMM, qui a

travaillé sur les relations sociales et

l’optimisation de la gestion des

organismes paritaires. Outre le

MEDEF, d’autres acteurs du jeu

patronal, comme la Confédération

générale des PME (CGPME) ou

l’Union professionnelle artisanale

(UPA), jouent également un rôle

d’expertise.

menait une véritable guérilla juridique

contre une mesure jugée désastreuse

pour l’économie française. D’autres,

comme Entreprise et Progrès ou Ethic,

revendiquent un attachement fort à

l’équilibre entre développement

économique et progrès social, alors

que Croissance Plus, par exemple,

affiche un libéralisme très

décomplexé. Par ailleurs, l’objet

même de la réflexion des think tanks

va parfois les opposer entre eux :

entre un secteur bancaire qui craint

toute flambée inflationniste et un

secteur automobile qui ne serait pas

opposé à une politique de soutien à la

proximité troublante entre le MEDEF

et l’UMP : Madame Parisot, réputée

proche du second, a bénéficié d’un

étrange « coup de pouce », avec la

divulgation d’un rapport du ministère

des Finances sur la « caisse noire »

précédemment citée, alors même que

les négociations entre le MEDEF et

l’UIMM battaient leur plein. Le MEDEF

s’est engagé depuis l’élection de

Madame Parisot sur une voie

dangereuse vers l’hégémonie totale

sur le patronat, et ce avec le soutien

du gouvernement. La tentative de

marginalisation de l’UIMM au profit de

l’AFB et les heurts avec la CGPME lors

"Ce qui est en jeu, aujourd’hui, c’est la crédibilité des

think tanks patronaux en tant que réservoir d’idées

pour des politiques publiques"

Ces syndicats patronaux endossent

donc ponctuellement un rôle de think

tank, bien que l’indépendance de leur

comité de réflexion soit, du fait de leur

statut, assez ténue.

D’autres entités, comme l’Institut de

l’entreprise ou l’Institut Montaigne,

évoluent dans cette sphère en se

présentant officiellement comme des

think tanks. Enfin, un certain nombre

de clubs, tels que Croissance Plus,

l’Association française des entreprises

privées (AFEP), Entreprise et Progrès

ou le Centre des jeunes dirigeants

(CJD), vont également jouer

ponctuellement un tel rôle.

Les centres de réflexion du

« patronat » sont donc nombreux. Ils

sont également divisés, selon les

mêmes lignes de fracture que celles

qui séparent les instances syndicales.

Ainsi, lors de la mise en place des 35

heures, certains, comme l’UPA ou le

CJD, se sont rangés aux côtés du

gouvernement, alors que le MEDEF

demande, les think tanks s’intéressant

à ces deux secteurs privilégieront des

approches différentes. Ces

antagonismes politiques et

idéologiques sont naturels et

contribuent à une saine émulation au

sein de la sphère patronale.

L’enjeu vital pour les think tanks

patronaux, quelle que soit leur nature,

n’est pas aujourd’hui à une plus

grande homogénéité de leurs

positions. Au contraire, le patronat est

divers et le restera, et ses think tanks

sont à son image. Ce qui est en jeu,

aujourd’hui, c’est leur crédibilité en

tant que réservoir d’idées pour des

politiques publiques, c’est leur

capacité à travailler avec les pouvoirs

publics et les syndicats de salariés.

Cette capacité et cette crédibilité ne

seront préservées qu’à condition

qu’une indépendance réelle soit

maintenue entre des syndicats

patronaux pluriels et l’Etat. L’affaire de

l’UIMM a été révélatrice d’une

de l’élection à la tête de l’UNEDIC

sont autant d’indices de cette volonté

de puissance.

Le gouvernement voit d’un bon œil un

MEDEF omnipotent, qui sera un outil

précieux à opposer à des syndicats de

salariés plus que jamais divisés.

Mais cette tentation d’uniformisation

et cette proximité avec les pouvoirs

publics contribuent à

l’appauvrissement de la diversité des

points de vue patronaux, et les think

tanks évoluant dans cette sphère

souffriront de cette nouvelle

configuration.

Uniquement

considérées comme les

prolongements d’une organisation

patronale uniforme au service du

pouvoir et des intérêts particuliers,

leurs productions perdront leur

légitimité intellectuelle. Etant donné la

richesse actuelle des productions de

ces réservoirs d’idées, cette évolution

constitue une menace considérable

pour l’ensemble de la scène des think

tanks dans l’Hexagone.

Notre Époque par Romain Canler

THINK n°7 - Juin 2008 p. 5


L’Institut Thomas More,

Futurbulences.

THINK n°7 - Juin 2008 p. 6


Institut Thomas More

49, boulevard de Courcelles

75008 Paris

Tél : +33 (0)1 49 49 03 30

Fax : +33 (0)1 49 49 03 33

www.institut-thomas-more.org

Pouvez-vous nous décrire l’Institut Thomas More en quatre mots

Jean-Thomas Lesueur : L’Institut Thomas More est un think tank européen, qui

travaille en réseau. Face au risque de microcosme qui existe à Bruxelles, nous

avons mis en place un réseau de correspondants et de bureaux, couvrant une

douzaine de pays. Ils ont la capacité à agir comme des think tanks et à faire

remonter de l’information des Etats-membres vers Bruxelles.

Nous sommes un think tank d’opinion, sur le modèle des Advocacy Centers,

notamment l’Heritage Foundation, de droite, centre-droit.

Notre équipe est plurinationale et pluridisciplinaire. A l’heure actuelle, ce sont des

atouts, notamment auprès de la Commission européenne ou des entreprises, car

peu de structures ont cette capacité.

Enfin, nous traitons de sujets politiques, de relations internationales et

européennes, ce qui relève d’un choix initial de notre part. Nous traitons de sujets

très spécifiques tels que les relations transatlantiques ou les relations

Europe/Afrique (questions démographiques, géopolitiques, de relations

interculturelles, etc.). Nous travaillons également sur la question des identités

européennes. Nous nous sommes intéressés à ce sujet dès 2005, car une vraie

angoisse se retrouvait sur ce point dans toutes les élections. Les rapports

identitaires sont complexes, et on se rend compte que les anciens Etats impériaux

sont plus à l’aise avec l’idée de fédéralisme que ne le sont les vieux Etats-nations.

Il s’agit d’une question d’importance pour l’Union européenne, en tant que

structure politique à venir et à construire. Bruxelles a du mal à faire de l’Union

européenne une cité au sens grec du terme. De plus, tous les sujets

démographiques ont été abandonnés à Bruxelles. L’Europe doit sortir de ses

ambiguïtés et faire le choix de n’avoir qu’une faible teneur politique ou d’être

politique, donc fédérale.

Avez-vous une maxime Un credo

J.-T.L. : L’Europe notre seule frontière. Ce dernier mot s’entend au sens de borne,

et exprime cette volonté d’aller toujours plus loin qu’avaient les pionniers

américains.

Comment définiriez-vous la notion de think tank à un néophyte

J.-T.L. : Un think tank n’est ni seulement un club de réflexion, ni seulement un

cabinet d’affaires publiques, c’est un peu des deux. Il a deux vocations, produire

des idées et influencer la décision publique.

Si vous ne deviez travailler que sur un sujet, lequel serait-ce

J.-T.L. : A titre personnel, ce serait les identités européennes. Au titre de l’Institut,

ce serait les relations Europe/Afrique, car il est urgent de s’en occuper et c’est un

sujet délaissé. L’Afrique a un intérêt stratégique pour l’Union européenne.

Quelle est, selon vous, la place des producteurs d'idées dans l'espace public

français contemporain

J.-T.L. : La vraie question est « Existe-t-il un espace public français ». L’Etat se

considère comme le seul acteur politique légitime et les think tanks, qui sont des

associations, doivent gagner cette légitimité, alors qu’ils travaillent également sur

des problématiques d’intérêt général. Le marché des think tanks est mûr et il est

facile aujourd’hui de trouver au Parlement des personnes voulant travailler avec

nous. C’est dans les ministères que l’on trouve le plus de réticences.

10 questions à l’Institut Thomas More par Agnès Iborra

THINK n°7 - Juin 2008 p. 7


Quelle est la spécificité de votre think tank parmi les producteurs d'idées

français et européens aujourd'hui

J.-T.L. : Nous travaillons en réseau et nous essayons de mettre en place des

allers/retours entre les capitales politiques et Bruxelles pour qu’ils se nourrissent

mutuellement. Nos thèmes de travail nous singularisent également.

Avec quels hommes/partis politiques êtes vous en contact

J.-T.L. : Nous sommes un think tank de droite, centre-droit. Nos interlocuteurs

privilégiés sont donc l’UMP et le Parti populaire européen. Nos représentants sont,

par exemple, dans l’opposition en Hongrie et de retour au pouvoir en Italie.

Toutefois, si nos thèmes de travail intéressent d’autres personnes, nous travaillons

ensemble. Je pense notamment à un projet sur l’aide au développement où nous

avons collaboré avec le Parti communiste.

Pouvez-vous citer trois think tanks français ou étrangers

J.-T.L. : L’Hudson Institute, Magna Carta et l’Institute for Economic Affairs.

Quel est le plus grand succès de l’Institut Thomas More L’échec que vous

regrettez

J.-T.L. : Médiatiquement, notre plus grand succès a été la mise en place du

baromètre des réformes de Nicolas Sarkozy, qui a été repris par le Premier

ministre. Sur le fond, notre rôle dans l’imposition en Europe des outils assuranciels,

notamment la micro-assurance, comme outils d’aide au développement.

En 2007, nous avons tende réintroduire le débat démographique à Bruxelles. Il

est très dur d’intéresser la machine à ces questions, alors qu’il est inutile de penser

l’avenir politique ensemble si les questions démographiques ne sont pas traitées.

Quel est le prochain objectif de l’Institut

J.-T.L. : Le baromètre des réformes est un outil inventé pour prendre le président

au mot sur l’évaluation, les résultats de sa politique, nous aimerions en faire un

instrument utile aux hommes politiques, aux journalistes. En partenariat avec le

Figaro Magazine, nous suivons la mise en œuvre de son programme et analysons

les réformes, l’opinion des Français sur les réformes et y apportons notre éclairage.

Quantitativement, le résultat est impressionnant, sur 490 promesses, au 15 avril

2008, 11,9 % étaient réalisées, et 38 % étaient en cours. En cumulé, cela fait 50

%, et colle à l’idée de président hyperactif qu’ont les Français. Qualitativement, le

bilan est en demi-teinte car aucune priorité ou lisibilité ne se dégage du travail du

gouvernement. Le manque de méthode, la médiocrité et le côté brouillon des

réformes sont flagrants. Le président jongle avec les mots et les concepts. Par

exemple, la politique de civilisation, abandonnée au bout de quinze jours. Bien

souvent, les réformes sont en-deçà des promesses et ne satisfont pas l’opinion

publique, conduisant le gouvernement à des ajustements, comme sur les mesures

portant sur le pouvoir d’achat. Le sarkozysme, c’est la capacité à faire rêver et à

convaincre ; malheureusement, les réformes ne sont pas à la hauteur des attentes,

ce qui nous fait penser à un manque de travail et de vision des problèmes en

amont.

LA 11 E QUESTION

La France va prendre la présidence de l'Union européenne au

second semestre 2008, l’Institut a-t-il développé des réflexions

ou des activités spécifiques en lien direct avec cet événement

J.-T.L. : Nous espérons nous servir de la présidence de la France pour

nous développer et travailler sur des questions telles que l’immigration

et sa Charte. Pour l’instant, celle-ci va dans le bon sens, même si elle

reste à enrichir. La question des relations Europe/Afrique va nous

intéresser dès juin. Nous pensons malgré tout que ce dossier

n’avancera pas car le président ne sait pas où il va.

10 questions à l’Institut Thomas More par Agnès Iborra

THINK n°7 - Juin 2008 p. 8


Futurbulences

4, rue Michelet

75 006 Paris

www.futurbulences.com

Pouvez-vous nous décrire Futurbulences en quatre mots

Pierre-François Le Louët : Jeune, réflexion, sociopolitique et éclectique.

Stanislas Vandier : Futur, turbulences, politiques publiques et scénarii.

Avez-vous une maxime Un credo

P.-F.L.L. : Nous n’en n’avons pas vraiment ; nous sommes tous différents et

c’est vraiment la volonté d’être ensemble qui nous unit.

S.V. : Anticiper les politiques publiques.

Comment définiriez-vous la notion de think tank à un néophyte

P.-F.L.L./S.V. : Pour nous, il s’agit d’un groupe d’individus qui se rassemblent

autour d’une problématique commune pour enrichir la réflexion sur ces

questions-là.

Si vous ne deviez travailler que sur un sujet, lequel serait-ce

P.-F.L.L. : Ce serait Démocratie 2020. Dans ce projet, il s’agit d’envisager les

visages, les voies de la démocratie de façon prospective, de voir comment la

surface politique, les relations humaines, les rapports sociaux, etc. peuvent ou

vont évoluer.

S.V. : Démocratie 2020 est un projet initié il y a un an et demi. Après avoir

élaboré notre méthodologie de travail pendant un an, fait des brainstormings,

des jeux de rôle et des mappings, nous avons créé des scénarii, illustrant ce

que sera, pour nous, la démocratie en 2020. Ces scénarii prennent des formes

différentes (jeux, mini-nouvelles, portraits de personnalité vivant la démocratie

en 2020, etc.). Ce qui est intéressant dans cette démarche, au-dede la

création d’une vraie méthodologie de travail, c’est de voir si nos projections se

réalisent ou pas, si leur réalisation intervient plus vite que prévu, etc.

Quelle est, selon vous, la place des producteurs d'idées dans l'espace

public français contemporain

S.V. : Elle me semble de plus en plus forte.

P.-F.L.L. : Effectivement, les producteurs d’idées occupent de plus en plus de

place dans l'espace public français contemporain. Il y a de plus en plus de

publications qui reflètent des opinions, des visions totalement différentes. Les

producteurs d’idées remplacent souvent les partis politiques, les syndicats ;

en fait, tous les acteurs traditionnels de la promotion d’idées.

Tous les groupes de travail créés par le gouvernement depuis un an ont pour

fonction de réinjecter des think tanks et de la société civile dans le monde

politique, court-circuitant ainsi les lieux de réflexions plus officiels et

traditionnels que sont les partis politiques et les syndicats par exemple.

Quelle est la spécificité de votre think tank parmi les producteurs d'idées

français et européens aujourd'hui

P.-F.L.L. : Notre spécificité repose tout d’abord sur la tranche d’âge de nos

membres (30/40 ans), ce qui est vraiment une volonté de notre part. Nous

avons également la volonté de réfléchir ensemble malgré des opinions, des

personnalités, des parcours et des expériences différents. Futurbulences est

un espace de discussion où l’on traite de politique sans être politiquement

orienté. Il s’agit pour nous d’échanger nos opinions avec celles des personnes

invitées à nos dîners, et ce pour nous enrichir.

S.V. : Nous avons tous une activité professionnelle à côté de Futurbulences,

ce qui fait que nous avons chacun un pied dans les idées et un pied dans

l’action. Nous connaissons les contraintes de la réalité, notamment celles de

10 questions à Futurbulences par Agnès Iborra

THINK n°7 - Juin 2008 p. 9


chef d’entreprise, et nous essayons de nous en extraire pour nous projeter

dans l’avenir. Une autre particularité, en plus de celle de l’âge que Pierre-

François a mentionné, est le fait que nous possédions tous des expertises

dans des domaines divers.

Avec quels hommes/partis politiques êtes-vous en contact

P.-F.L.L. : Nous ne travaillons avec aucun parti ou aucun homme politique.

Nous avons plus d’intérêt pour la société civile que pour la sphère politique,

car nous pensons que les partis politiques n’ont pas toutes les clés pour

comprendre la société et que les gens du monde du travail ont beaucoup à

apporter à cette réflexion.

S.V. : Officiellement aucun, mais chacun des membres de Futurbulences a ses

propres opinions politiques et, de par ses fonctions professionnelles, ses

propres relations et son propre réseau. Pour l’instant, ces derniers constituent

par ailleurs notre canal principal de diffusion.

Pouvez-vous citer trois think tanks français ou étrangers

P.-F.L.L. : Il est très difficile pour moi de faire un choix qui pourrait être orien

et ne pas refléter les affinités de Futurbulences.

SV : Le Comité Colbert, Aspen France et l’Institut Montaigne.

Quel est le plus grand succès de Futurbulences L’échec que vous

regrettez

P.-F.L.L. : Notre plus belle réussite est sans conteste d’exister encore et

d’avoir su créer du lien au niveau personnel entre nous. Le point qu’il nous faut

encore travailler serait la mise en place de publication. Cela nous permettrait

de préciser l’ensemble de nos positions.

S.V. : Nos plus beaux succès sont la manière de diffusion de nos activités, via

les réseaux de chacun de nos membres. Cela demande un vrai travail de fond.

Nous voulons également continuer à nous développer malgré la réalité de nos

emplois du temps qui nous rattrape régulièrement. Pour l’instant, je n’ai pas

de regret.

Quel est le prochain objectif de Futurbulences

P.-F.L.L. : Nous sommes en train de travailler justement sur le dernier point de

la publication. Nous allons également essayer d’organiser un événement, une

rencontre ouverte à d’autres personnes qu’aux seuls membres. Nous pensons

travailler en association avec Aspen France, Elisabeth Lulin et Dandizan,

même si ces passerelles existent depuis peu. Continuer d’exister est

également un objectif.

S.V. : Nous allons mettre en place un événement, sans doute un week end, le

week end Futurbulences. Nous avons également le projet, pour 2009, de

publier un livre, Les cahiers de Futurbulences, reprenant les scénarii de

Démocratie 2020.

LA 11 E QUESTION

La France va prendre la présidence de l'Union européenne au second

semestre 2008 ; Futurbulences a-t-elle développé des réflexions ou

des activités spécifiques en lien direct avec cet événement

P.-F.L.L. : Non, rien de particulier n’est prévu au cours de cette période.

Malgré tout, l’Europe est au cœur de nos débats, ne serait-ce que parce que

nous comptons parmi nos membres des personnes de nationalités différentes,

notamment européens (Angleterre, Portugal, etc.), mais pas seulement

(Algérie, etc.).

S.V. : Même si chacun de nos membres possède, par son réseau, des liens

avec des personnalités françaises et européennes, nous n’avons pas mis en

place d’activités spécifiques à cette occasion.

10 questions à Futurbulences par Agnès Iborra

THINK n°7 - Juin 2008 p. 10


Olivier Ferrand

L’intellectuel, l’expert et le politique.

Trois mondes à connecter

Propos recueillis par Robert Chaouad, le 28 avril 2008

Haut fonctionnaire, Olivier Ferrand est président de Terra Nova. Elu (PS) dans les

Pyrénées-Orientales, il a notamment été conseiller auprès de Lionel Jospin à Matignon,

de Romano Prodi à la Commission européenne et directeur de cabinet de Dominique

Strauss-Kahn, dont il a dirigé le club A gauche, en Europe.

Terra Nova : www.tnova.fr

On a pu observer, ces derniers mois, la constitution de

nombreux clubs de réflexion à gauche de l’échiquier

politique. Pour votre part, vous venez de lancer la

fondation Terra Nova, un think tank qui se présente

comme progressiste. Quelles sont les raisons qui ont

motivé la création d’une telle structure

Olivier Ferrand : Terra Nova est une plateforme

intellectuelle, positionnée politiquement au sein de la

gauche progressiste, par opposition à la droite et à

l’extrême-gauche anti-capitaliste. Elle vise à fournir de

l’expertise à cette gauche progressiste et à contribuer à

renouveler sa « matrice idéologique ».

A l’origine de Terra Nova, il y a le constat d’un paradoxe :

la gauche politique peine à renouveler son projet, ses idées,

alors que le matériau intellectuel disponible pour réaliser ce

projet est abondant. Autant, à l’époque où je participais,

auprès de Lionel Jospin, aux réflexions sur le projet

présidentiel de 2002, il n’y avait pas grand chose en termes

de diagnostic intellectuel, autant entre 2002 et 2007 cette

situation s’est radicalement modifiée. En effet, le diagnostic

intellectuel des chercheurs et des universitaires s’est

considérablement enrichi, avec le retour des intellectuels,

d’une certaine manière, dans le travail de réflexion et de

diagnostic sur les politiques publiques, avec l’arrivée d’une

nouvelle génération d’intellectuels, avec des lieux de

réflexion structurés, comme l’Ecole d’économie de Paris, La

République des Idées ou la revue Esprit, disposant de

leaders, Daniel Cohen, Thomas Piketty, Eric Maurin d’un

côté, Pierre Rosanvallon et Thierry Pech pour La

République des Idées, ou encore Olivier Mongin et Marc-

Olivier Padis à la revue Esprit. Des lieux, en somme, qui sont

apparus comme de véritables producteurs de diagnostic

intellectuel.

Un deuxième élément repose sur le fait qu’on a des

exemples étrangers de pays qui ont su rebondir dans le

nouveau contexte mondial, que ce soit les pays nordiques,

le Royaume-Uni d’une certaine manière ou l’Allemagne

aujourd’hui, autant de pays qui ont des structures assez

proches des nôtres, de type « social-démocrate », c’est-àdire

avec des Etats-providence essayant d’allier croissance

et redistribution, prospérité économique et justice sociale.

Ces pays-là ont donc su refonder leur modèle dans la

dernière période et nous fournissent ainsi des exemples

dont on pourrait potentiellement s’inspirer.

Enfin, troisièmement, il y a des initiatives locales qui ont été

prises mais qu’on a été incapable de réellement identifier.

Donc voilà trois types de matériau – le diagnostic

intellectuel à convertir en solution politique, les exemples

étrangers à acculturer en France pour ce qui peut l’être et,

enfin, les initiatives locales à généraliser – qui existent

aujourd’hui, mais qui ne sont pas utilisés pour aboutir à un

projet politique et à des solutions programmatiques. Et ce

parce que la gauche manque, fondamentalement, de lieux

pour le faire. Telle est l’ambition de Terra Nova : constituer

une plate-forme professionnelle, dédiée à la réflexion

politique, dont le rôle est de réaliser la conversion du

matériau intellectuel disponible (diagnostic, exemples

étrangers, initiatives locales) en solutions programmatiques

effectives pouvant servir à la prise de décision politique et

applicables en cas de retour au pouvoir.

Ajoutons que nous ne sommes pas les seuls à avoir fait ce

constat et à tenter de bâtir une telle plateforme pour la

gauche. Je voudrais saluer tout particulièrement le travail de

mon ami Gilles Finchelstein, qui a entrepris de réorienter la

Fondation Jean Jaurès pour en faire un think tank de plein

exercice. La FJJ a de gros moyens, un vrai savoir-faire, une

forte légitimité : elle fera très vite des choses remarquables,

elle l’a déjà prouvé. Je voudrais aussi souligner les efforts

de certains grands leaders socialistes pour structurer des

lieux de réflexion intellectuelle du même type : il y a

notamment le Cercle 21 de Manuel Valls, l’Institut Edgar

Quinet de Vincent Peillon, le G20 autour de Philippe Aghion

et Ségolène Royal, La Forge de Benoît Hamon. Ces

initiatives sont utiles, nécessaires, complémentaires. Le

problème de la gauche, ce n’est pas d’avoir trop d’idées,

mais pas assez !

Un discours s’est pourtant fait jour, ces derniers mois,

voire ces dernières années, qui s’est attaché à pointer

les faiblesses intellectuelles et l’absence d’idées de la

gauche. Au regard de l’importante production de

savoirs et d’analyses issues de personnalités et

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°7 - Juin 2008 p. 11


Entretiens Olivier Ferrand

d’intellectuels proches de la gauche, un tel discours

n’apparaît-il pas difficile à tenir

O.F. : En effet, c’est exactement l’inverse. La majeure partie

de la production du monde intellectuel, c’est-à-dire du

monde universitaire et scientifique se situe à gauche. Et

cette production est désormais très riche. Encore faut-il

savoir de quoi on parle. Le diagnostic intellectuel existe, les

solutions et les propositions opérationnelles de politiques

publiques, en revanche, il y en a peu. Pour être concret :

dans la période passée, l’économiste Eric Maurin publie

deux ouvrages de référence L’égalité des possibles (2002) et

Le ghetto français (2004). Il « révolutionne » le diagnostic

social-démocrate sur les inégalités et la manière de penser

cette question, et nous dit qu’aujourd’hui les inégalités sont

avant tout d’ordre territorial. Une fois qu’on a dit ça, on a le

diagnostic, mais on n’a pas la solution politique, on n’a pas

la politique publique à

mener pour lutter contre

ces nouvelles inégalités

territoriales. Jusqu’à une

certaine époque, les

chercheurs et les

universitaires

considéraient que ce

n’était pas leur rôle de

s’aventurer dans les

p r o p o s i t i o n s

programmatiques, que

c’était le rôle du politique.

Ils nous disaient : « eh

bien non, nous, on est

chercheur, on appartient

au monde scientifique, on

dit le vrai ou le faux, on est

dans le monde de la

science et de l’objectivité, alors que vous, vous êtes dans le

monde politique, le monde de la subjectivité. A partir de

notre diagnostic, il existe toute une palette de solutions

politiques applicables en fonction de vos orientations

politiques. Ce n’est pas à nous de trancher entre ces

options. » Ce discours-là, que l’on entendait en 2002, a

basculé aujourd’hui. Le modèle de l’intellectuel, dans cette

génération-là en tout cas, c’est le retour à la politique.

Maintenant, on entend, au contraire, « je suis d’accord pour

participer à l’élaboration des propositions politiques, je suis

d’accord pour me lancer, pour faire une partie du chemin. »

D’où le positionnement de la fondation, qui agit en aval de

ce diagnostic intellectuel et convertit ce diagnostic en

solutions pour la sphère politique. A Terra Nova, notre travail

commence là où s’arrête celui de la République des Idées.

Là où s’arrête le diagnostic intellectuel commence Terra

Nova et le début des solutions politiques.

Avant de revenir sur les idées et les orientations qui

caractérisent la fondation, restons un instant encore sur

la genèse du projet. Avez-vous rencontré des réticences

au moment de lancer une telle structure

O.F. : L’idée de départ, elle est venue de la discussion avec

quelques amis, du monde intellectuel, Thierry Pech, Eric

Maurin, Olivier Mongin, du privé, Christophe Béjach, Valérie

Atlan, Seybah Dagoma, Françoise Monard, de

l’administration, Jean-Philippe Thiellay, Alain Christnacht.

Tous, issus pourtant de sphères professionnelles

différentes, nous faisions le même diagnostic, celui que l’on

vient d’évoquer, c’est-à-dire le grand écart entre la richesse

du diagnostic intellectuel et la faiblesse des solutions

politiques, entre ce qu’on pourrait faire et ce qu’on a fait.

C’est pour cela que nous nous sommes lancés,

collectivement, dans cette aventure.

Attention, nous ne blâmons personne pour ce grand écart !

Car c’est vrai que c’est difficile de formuler des solutions

politiques pour sortir de

la crise. On assiste,

"A Terra Nova, notre travail

commence là où s’arrête celui

de la République des Idées.

Là où s’arrête le diagnostic

intellectuel commence Terra

Nova et le début des solutions

politiques"

aujourd’hui, à ce que

Daniel Cohen appelle une

« nouvelle révolution

industrielle » ; ainsi, nos

sociétés connaissent des

transformations

extrêmement profondes,

et pas seulement dans

les

domaines

économique et social.

Notre modèle de

développement « social

démocrate » a été

déstabilisé par ces

mutations. Il faut du

temps pour comprendre

ces mutations, puis pour

trouver les clés pour rebondir, c’est normal. Il faut du temps

pour penser, d’une certaine manière, une nouvelle étape du

socialisme, de la pensée sociale-démocrate. C’est en train

de se mettre en place maintenant. Et il faut des lieux

intellectuels pour le réaliser.

De mon côté, j’y participe parce que je suis à la jonction des

mondes qui peuvent y contribuer. Je suis issu de la haute

fonction publique, ça c’est pour la dimension « techno ».

J’ai été conseiller de Lionel Jospin puis de Romano Prodi à

la présidence de la Commission européenne, et donc je

connais ce monde-là, qui est très important dans la

formulation des propositions politiques et de leurs aspects

techniques. J’ai également travaillé aux côtés de Dominique

Strauss-Kahn avec le monde intellectuel, au sein de son

club, A gauche, en Europe. Et maintenant je suis également

de plain-pied dans le monde politique, en tant que

responsable national du Parti socialiste et élu local. Je suis

donc à la croisée des trois mondes et je peux les mettre en

réseau. Mon rôle est celui d’un facilitateur.

En nous lançant dans un projet pareil, une sorte de start-up

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°7 - Juin 2008 p. 12


Entretiens Olivier Ferrand

improbable, tout est problématique. On a fait des test de

faisabilité, auprès du monde intellectuel d’abord, en se

demandant est-ce que ça va prendre, est-ce qu’on va avoir

une plate-forme sérieuse, est-ce que les gens vont être

d’accord pour travailler ensemble : la réponse a toujours

été oui, et bien souvent avec enthousiasme, en me disant

c’est exactement ce qu’il faudrait faire.

Sur le plan intellectuel, ça prend tout de suite…

O.F. : Oui, ça prend tout de suite, et dans le monde

technique aussi. Ce monde technique, ce monde de

l’expertise, c’est celui des hauts fonctionnaires, des

personnes issues du privé, du monde associatif, des gens,

en tout cas, qui ont de l’expertise dans le domaine des

politiques publiques, ceux dont c’est le métier. Aujourd’hui,

il y a un monde technique d’experts qui aimerait participer,

mais qui est laissé en jachère, et l’idée de participer à un

travail collectif pour la gauche est une idée qui les mobilise.

Restait le monde politique, avec les enjeux de pouvoir qui le

caractérise. Nous avons bien veillé à ce que Terra Nova soit

une structure « transcourant

», et même

« trans-parti », qui fournit

toute la « gauche

progressiste ». Nous

avons bien veillé à ce que

toutes les sensibilités,

tous les courants du Parti

socialiste, tous les leaders

potentiels soient

représentés, nous avons

mis au conseil scientifique

les têtes de pont

intellectuelles des grandes personnalités du parti, afin que

tout le monde puisse s’y retrouver. Et d’ailleurs, la

production intellectuelle sera une production publique et

donc tout le monde pourra s’en saisir. Il y a en tout cas une

volonté de réaliser un travail collectif, fédérateur.

Comment se noue la relation avec le Parti socialiste

O.F. : La production est indépendante du parti. Cette

indépendance est nécessaire pour mettre la réflexion

intellectuelle à l’abri des enjeux de leadership – enjeux

légitimes mais qui ne doivent pas asservir la réflexion. Elle

est garantie au plan juridique (statuts indépendants de

fondation d’utilité publique), financier (pas de lien financier

avec le PS) et humain (pas de leaders à sa tête, donc pas

une écurie). Mais cette production est destinée au monde

politique. L’objectif est d’aider les élus de gauche, en leur

fournissant de l’expertise et en contribuant à élaborer le

projet politique, mais aussi d’influencer l’agenda politique à

travers les leaders d’opinions et le grand public. Les

moyens : une structure juridique indépendante donc

(fondation d’utilité publique), professionnelle et financée

avec un budget de départ de 1 million d’euros, et à terme

d’un niveau équivalent à celui de l’Institut Montaigne, c’està-dire

trois millions d’euros.

Sur le plan de l’organisation interne, comment

fonctionnera la fondation

O.F. : Elle se compose de trois cercles : une équipe de

direction (gestionnaire de la structure), un conseil

scientifique et un cabinet d’experts. L’équipe de direction

est pluridisciplinaire, elle comporte une quinzaine de

personnes, l’enjeu étant d’avoir les bonnes personnes pour

gérer un tel projet. On a donc Eric Maurin comme directeur

scientifique, Marc-Olivier Padis, de la revue Esprit, comme

directeur éditorial, et on a derrière un groupe de

professionnels qui apportent leur compétence pour gérer

une structure qui s’apparente à une start-up d’entreprise.

On compte ainsi des juristes, des personnalités issues du

monde financier, de la communication, etc.

Le conseil scientifique, quant à lui, est composé d’environ

140 personnes. L’idée était de réunir au sein d’une même

plate-forme la quasi-totalité de l’espace intellectuel socialdémocrate.

Ce conseil

scientifique réunit trois

collèges : un collège

universitaire composé de

"Il s’agira d’essayer de

travailler sur l’agenda

médiatique et politique et

donc d’influencer cet agenda"

chercheurs

et

d’universitaires, un

collège représentant la «

société civile »,

regroupant des

personnalités issues de

l’entreprise, du monde

associatif, de la sphère

syndicale (la CFDT est

présente), et enfin un collège européen et international

réunissant l’ensemble des commissaires européens

socialistes, et des personnalités intellectuelles comme

Gosta Esping Andersen, Anthony Giddens, Benjamin

Barber, etc.

Enfin, le troisième cercle : un cabinet d’expert, regroupant

250 personnes issues de la fonction publique, du privé, du

monde associatif, pour avoir une expertise complète sur

l’ensemble des politiques publiques.

Concrètement, comment se matérialisera votre

présence dans l’espace public

O.F. : L’objectif est d’influencer la sphère politique. Pour

cela, il faut fournir des produits adaptés. Ils seront de deux

types. On réalisera des notes courtes d’expertise critique de

l’actualité et, deuxième type d’élément, on fournira des

essais programmatiques pour alimenter la réflexion de long

terme autour du projet. Il s’agira de mettre en interaction les

trois mondes dont nous parlions plus haut, intellectuel,

technique et politique, et ce afin d’aboutir à des solutions

politiques.

Concernant l’influence indirecte du politique, il s’agira

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°7 - Juin 2008 p. 13


Entretiens Olivier Ferrand

d’essayer de travailler sur l’agenda médiatique et politique

et donc d’influencer cet agenda.

Et tout ça, dans une perspective sociale-démocrate que

vous voudriez moderne. A cet égard, comment

définiriez-vous, aujourd’hui, cette modernité ou ce

progressisme social-démocrate

O.F. : On a à ce niveau-là un problème de terminologie

assez intéressant. On ne sait pas vraiment nommer ce que

nous incarnons. On ne l’a pas encore réellement formulé du

moins. Etre progressiste, c’est un peu vague, la preuve,

même Eric Besson peut l’utiliser. Donc tout le monde se

proclame progressiste et utilise le terme. La socialdémocratie,

d’une certaine manière, ce n’est pas vraiment

nous, en France. Dans sa conception stricte, la socialdémocratie

renvoie davantage à un modèle nordique, un

modèle où la société civile et les syndicats sont beaucoup

plus présents dans la formulation de l’action politique. Et si

l’on peut se référer au modèle de l’Etat providence, celui-ci

est néanmoins commun à l’ensemble de l’Europe.

Toutefois, si l’on n’a pas encore trouvé le terme qui nous

convient le mieux, on peut

malgré tout définir ce que

nous entendons incarner

politiquement. Et en ce

sens, le constat est très

simple. Ce que l’on a

contribué à créer depuis

les années 1930, c’est-àdire

l’Etat-providence et

un modèle économique et

social de type socialdémocrate

en France et

en Europe, a été déstabilisé par les mutations du monde et

par la révolution économique et sociale générée par le

nouveau capitalisme. C’est la refondation de ce modèle que

nous voulons incarner, en respectant les valeurs qui ont

présidé à son émergence, cet équilibre entre liberté et

égalité, entre prospérité et justice sociale.

On assisterait à la disparition des conditions initiales qui

avaient rendu possibles la mise en place de l’Etatprovidence.

O.F. : En effet, et cette disparition est liée, notamment, aux

changements de territoire issus du processus de

mondialisation. Ce qui conduit au fait que le lieu de

l’équilibre est rompu. Le capitalisme était national,

territorialisé, la régulation étatique l’était aussi. Cette unité

de lieu permettait d’agir. Or, aujourd’hui, cette unité de lieu

est rompue ; la régulation demeure nationale alors que le

capitalisme, lui, est devenu mondial et il tend à s’échapper

des lieux de régulation trop contraignants. La

mondialisation économique met donc en concurrence les

territoires sociaux. Tous les territoires étant en concurrence,

mécaniquement, cela déstabilise ceux où la régulation est

"Un autre modèle d’Etatprovidence,

anticipateur et

intervenant a priori, est

possible"

plus forte. Ceci n’est pas un jugement, mais le constat

d’une réalité.

Ensuite, au-dede son territoire, les mutations du

capitalisme affectent sa substance même. C’est la nature

du capitalisme qui s’est transformée. On est ainsi passé

d’un mode industriel à un mode financier, d’un mode, d’une

certaine manière, collectif à un mode plus individuel,

atomisé, d’un mode managérial à un retour de l’actionnaire.

Ces changements induisent mécaniquement une

augmentation des inégalités. On voit s’opposer les

actionnaires aux salariés, et au sein même du monde

salarié, les couches supérieures « actionnarisées » au

reste des salariés. On a donc un capitalisme qui produit

beaucoup plus d’inégalités et une capacité de régulation

qui a diminué du fait de la mondialisation. On ne peut pas

renforcer la régulation, la redistribution et l’Etat-providence,

sous peine de voir la matière économique s’échapper. C’est

donc à cette déstabilisation qu’il faut faire face,

déstabilisation à laquelle il faut également adjoindre le

changement de mentalité qui affecte la société. En effet, les

citoyens ont eux aussi quitté l’univers intellectuel de classe

pour aller vers un univers

plus individualiste. La

question n’est donc plus :

« je suis ouvrier,

j’appartiens à la classe

dominée et je veux que

l’Etat me garantisse que

même si je suis dans le

monde dominé je vais être

bien traité ». Aujourd’hui,

tout le monde veut être

dominant d’une certaine

manière. Le discours n’est plus « protégez-moi en cas

d’échec », mais « donnez-moi les moyens de réussir ». Ce

sont donc ces changements-là qui nécessitent une

reformulation de l’Etat-providence et du modèle socialdémocrate,

dont les objectifs initiaux demeurent cependant

les nôtres, à savoir trouver un équilibre entre prospérité et

justice sociale, entre production de richesse et

redistribution. Cet équilibre est en train d’être rompu. Il a été

violemment rompu aux Etats-Unis, qui ne disposaient pas

vraiment des protections de l’Etat-providence. Aujourd’hui,

c’est en Europe que cet équilibre est en train d’être rompu.

C’est déjà le cas dans un certain nombre de pays, comme

l’Irlande et le Royaume-Uni, et ce mouvement tend à se

prolonger en Europe continentale. A ce jour, seuls les pays

nordiques résistent bien, car ils ont réussi la reconversion

de leur Etat-providence, qui reste extraordinairement

égalitaire tout en étant très prospère.

Du fait de la transformation des conditions de

possibilité du modèle social-démocrate et de l’Etatprovidence

européens du XXe siècle, l’attitude qui

consiste à adapter le modèle aux contraintes de la

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°7 - Juin 2008 p. 14


Entretiens Olivier Ferrand

mondialisation économique telle qu’elle va ne laisse-telle

pas augurer une remise en cause radicale des

principes et valeurs qui fondent justement l’héritage

social-démocrate

O.F. : Les conditions du Welfare State telles qu’elles ont

existé ont effectivement disparu ; en revanche, les

capacités à refonder l’Etat-providence pour l’adapter au

capitalisme mondial et à la nouvelle donne économique

existent et, tout en prenant le nouveau capitalisme comme

donnée, les pays nordiques nous montrent que c’est

possible. Comment En basculant d’un Etat-providence

redistributif qui agit a posteriori à un Etat-providence

anticipateur agissant a priori. Le modèle qui consiste à

regarder se constituer les inégalités et à s’attacher ensuite

à les corriger par le biais de la redistribution et de

l’instrument fiscal ne fonctionne plus car l’intervention est

trop tardive. Ce modèle laisse proliférer les inégalités qui ont

atteint, aujourd’hui, des proportions telles qu’on n’arrive

plus à les corriger. Par ailleurs, ce système est trop exigeant

en termes de redistribution, car il oblige à faire un effort trop

important en faisant monter la pression fiscale à un niveau

qui devient inacceptable. Ce modèle-là est donc en danger,

et c’est celui-là qui est

déstabilisé. En revanche,

un autre modèle d’Etatprovidence,

anticipateur

et intervenant a priori, est

possible et fonctionne,

comme on le voit dans les

pays nordiques.

Il fonctionne en effet

jusqu’à présent dans

ces pays, mais avec des taux de prélèvements

obligatoires relativement importants. Il s’agit pourtant

là d’une caractéristique qui est de moins en moins

acceptée par les logiques inhérentes au nouveau

capitalisme

O.F. : Tout à fait, et en France également on n’est pas très

loin de ces niveaux. A cet égard, il faut pouvoir dire que si

on veut mettre en place un certain nombre de nouveaux

droits sociaux, il faut aussi mettre les moyens. Toutefois, il

ne faut pas que ça pèse sur le système productif. C’est la

clé. Si cela pèse trop et que ça tue la production de

richesse, alors c’est un jeu à somme négative. En revanche,

les pays nordiques nous montre qu’on peut avoir un

système de droits sociaux très évolués, avec des

prélèvements fiscaux importants qui non seulement ne

gêne pas la production de richesse mais la soutienne. Et

donc l’enjeu est de recréer un cercle vertueux comme il a pu

en exister un durant les Trente Glorieuses : « production,

redistribution, production ». En économie ouverte, ce

schéma ne fonctionne plus, en revanche, un système par

lequel l’Etat social forme mieux les gens en leur donnant

accès à l’enseignement supérieur, produit plus de savoir à

travers la recherche, produit plus de formation

professionnelle et donc continue à garder les gens

employables à un haut niveau ; un système qui fournit un

Etat social actif qui fait que les gens restent le moins

longtemps possible en situation d’inactivité et améliore les

capacités productives et l’employabilité des gens pour

produire plus, ce qui permet de maintenir des salaires

d’activité à un haut niveau, ce système-là est un système

créant ce nouveau cercle vertueux : « investissement

dans le capital humain, croissance, investissement dans le

capital humain ». Donc ça c’est pour l’adaptation. De

petits pays très réactifs, comme les pays nordiques, ont pu

nous montrer la voie. Adaptable ailleurs ou non, en tout

cas, ce modèle existe, il est là.

Mais il n’y a pas que l’adaptation. L’adaptation c’est quand

on n’est pas capable de façonner soi-même le système. Et

le Danemark ou la Suède ne sont pas capables de façonner

le système, la France seule non plus d’ailleurs. En

revanche, l’Europe, si elle s’en donne les moyens, a la taille

critique pour façonner la mondialisation. Potentiellement,

nous ne sommes pas un simple sujet de la mondialisation,

nous pouvons en devenir

un acteur. Encore faut-il

s’en donner les moyens.

"L’adaptation c’est quand on

n’est pas capable de façonner

soi-même le système."

Et c’est donc là tout

l’enjeu de l’avenir de

l’Europe.

La République sociale de

Jaurès passait par la

constitution de la

République pour pouvoir,

une fois la gauche au

pouvoir, produire un modèle social. C’est exactement ce

qui se passe au niveau européen, et à terme au niveau

mondial. Il nous faut construire une structure, la

République européenne, et demain, c’est chimérique, la

République mondiale, mais ces structures-là arriveront un

jour pour pouvoir réguler la mondialisation et produire un

modèle social mondial. Cette taille critique, aujourd’hui,

plus aucun Etat ne l’a, en revanche, collectivement nous

l’avons. L’Europe est la première puissance économique

mondiale, la première puissance commerciale, la première

puissance agricole, potentiellement la première puissance

diplomatique et la deuxième puissance militaire. Mais pour

exister dans la mondialisation, il nous faut construire

l’Europe politique.

Pour rester sur ces questions européennes, on a pu

observer, ces dernières années, un net reflux de la

sociale-démocratie au sein des vingt-sept Etatsmembres

de l’Union européenne. Comment pensezvous

pouvoir réussir à imposer une telle vision dans un

environnement politique européen qui ne semble que

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°7 - Juin 2008 p. 15


Entretiens Olivier Ferrand

modérément s’y prêter

O.F. : On n’imposera pas une Europe de gauche ou une

Europe sociale à nos partenaires. Il n’y a aucune raison,

aucune légitimité à le faire. En revanche, ce sur quoi il faut

se battre, c’est sur l’idée de créer un acteur institutionnel,

créer les institutions qui seraient capables d’agir dans la

mondialisation. Et ces institutions politiques,

nécessairement politiques, car il y a une partie de

souveraineté qu’on leur attribue, seront pilotées,

gouvernées, par des gouvernements de droite ou de

gauche en fonction des choix politiques des citoyens

européens. C’est ça le point d’arrivée. Et lorsqu’il s’agira

de gouvernements de gauche, alors on pourra y insuffler

nos politiques de gauche et participer à un travail de

façonnage de la mondialisation. Et s’ils sont de droite, eh

bien, ce sera des politiques de droite. Mais la clé de tout,

c’est de créer des institutions et de leur garantir une

légitimité politique. Aujourd’hui, l’Europe n’a pas ces

institutions de représentation politique sur la scène

mondiale, ou bien elles

sont embryonnaires. On

l’a de manière

structurée pour

l’Organisation mondiale

du commerce (OMC),

avec un représentant

unique, mais pour le

reste, on n’a pas

vraiment de président

de l’Europe bien défini.

"La Commission européenne,

typiquement, n’a pas la

légitimité démocratique et

politique"

La Commission

e u r o p é e n n e ,

typiquement, n’a pas la

légitimité démocratique

et politique, puisqu’elle

est toujours nommée

par les chefs d’Etat et de gouvernement. Elle n’est donc ni

de droite ni de gauche et, d’une certaine manière, elle est

obligée de théoriser son apolitisme, ce qui est

extraordinaire lorsque l’on veut gouverner un espace

politique.

Qu’entendez-vous par le caractère apolitique de la

Commission européenne

O.F. : Il y a deux choses différentes. Est-ce que la

Commission européenne est politique La réponse est

oui, parce qu’elle gère un certain nombre de compétences

souveraines (le commerce international, la monnaie, etc.).

Est-ce qu’elle mène des politiques orientées sur ces

compétences-là Oui, ces politiques sont teintées. Dans

les années 1970 et 1980, elles étaient teintées

volontaristes, sociales-démocrates (les fonds structurels,

la redistribution régionale, les grands investissements

d’infrastructures, le transport, etc.). Aujourd’hui, elles sont

fortement teintées néolibérales. A l’inverse, et c’est le

deuxième élément, est-ce qu’il y a une légitimité

démocratique aux politiques qui sont menées La

réponse est non. A la critique des altermondialistes, qui

demandent « Qui vous a donné un mandat », la

réponse est personne. C’est un mandat autogénéré, sui

generis. Et la Commission théorise cela. Puisqu’elle n’a

pas de légitimité démocratique, elle est obligée de s’en

créer une. L’argument de la Commission consiste à dire,

justement, notre légitimité c’est de ne pas avoir de

circonscription, d’être indépendant de toutes les tensions

populaires ou populistes, sous-entendu du peuple, et de

pouvoir vraiment travailler dans l’intérêt général. Cela me

semble être extrêmement dangereux comme manière de

voir les choses, sous-entendu, « les gouvernements qui

sont soumis aux pressions des citoyens font des choses

erronées, alors que nous, qui sommes des technocrates,

libres de cette contrainte, on va vous dire quel est l’intérêt

général ». Cela est extrêmement dangereux et antidémocratique,

et il faut en

sortir. On peut s’en passer

lorsque l’on gère des

compétences moindres,

mais on ne peut pas s’en

passer lorsque l’on gère

des compétences comme

la monnaie, le commerce

ou un jour la défense. Il est

impossible d’avoir une

armée européenne, s’il n’y

a pas derrière un

verrouillage démocratique.

La

Commission

européenne doit donc être

issue de la majorité

parlementaire telle qu’elle

ressort de l’élection du Parlement européen.

Terra Nova agira donc dans une perspective

européenne, quel type de relations entendez-vous

développer avec des structures similaires en Europe

O.F. : Terra Nova sera la tête de pont nationale d’un

réseau de think tanks sociaux-démocrates et socialistes

européens et internationaux. Et donc nous avons des

partenariats avec tous ces grands think tanks, comme le

Policy Network au Royaume-Uni, la Fundacion

Alternativas en Espagne, Glocus en Italie, la Friedrich

Ebert en Allemagne, le Center for American Progress aux

Etats-Unis, etc. On veut donc inscrire notre travail dans

une perspective européenne afin, dans un premier temps,

de bénéficier de l’expérience de nos partenaires et, à

terme, de construire avec eux un modèle européen

rénové, parce que le problème de l’Etat-providence se

pose en France, mais aussi aux autres Etats européens.

Entretiens par Robert Chaouad

THINK n°7 - Juin 2008 p. 16


Bernard Carayon

L'intelligence économique au service de

l'intérêt général

Propos recueillis par Selim Allili, le 7 mai 2008

Bernard Carayon est député du Tarn et président de la fondation d’entreprises

Prometheus. Il est l’auteur, en 2003, du rapport Intelligence économique, compétitivité et

cohésion sociale.

Sélim Allili : Bernard Carayon, qu’est-ce qui vous a

amené à créer Prometheus

Bernard Carayon : Prometheus est née des

propositions issues de mon premier rapport au Premier

ministre, Intelligence économique, compétitivité et

cohésion sociale (La Documentation française, 2003).

L’intelligence économique était, depuis ses années

fondatrices, considérée soit comme un dispositif de

veille au service des entreprises, soit comme une

version privée du renseignement économique à travers

son acception anglo-saxonne intelligence.

A travers ce rapport, j'ai dessiné, pour l’Etat et les

entreprises, une politique publique d’intelligence

économique au service des intérêts de notre pays et en

particulier des entreprises stratégiques. Une grille de

lecture de la mondialisation. Toutefois, cette politique

publique nouvelle s’est heurtée rapidement à certaines

inerties. C'est pour combler nos retards français sur les

questions de mondialisation que j’ai décidé de créer

Prometheus, en associant dès le départ d’une part une

dizaine d’entreprises appartenant aux secteurs

stratégiques. D’autre part, j’ai souhaité également que

Prometheus n’apparaisse pas comme un appareil

partisan, c’est une fondation au service de l’intérêt

général. Et c’est la raison pour laquelle le viceprésident

de Prometheus est mon collègue de

l’opposition, Jean-Michel Boucheron, député (PS)

d'Ille-et-Vilaine, parce qu’il possède toutes les qualités

techniques, politiques et humaines pour s’associer à

un projet fédérateur.

Quel est le rôle de ces entreprises partenaires au

sein de Prometheus

B.C. : Les entreprises fondatrices assurent le

financement de la fondation et alimentent notre

réflexion par leurs contributions techniques ou leurs

réseaux. La fondation fonctionne avec un budget

annuel de 250 000 euros à raison de 25 000 euros de

cotisation annuelle par entreprise. La caractéristique de

l'équipe constituée autour du Directeur général, Pablo

Nakhlé Cerruti, est d’être assez jeune (moins de 30

ans), possédant une vraie « philosophie de l'action » et

une grande motivation. Nous nous appuyons

également sur un réseau important d'experts, environ

six cent personnes d'activités variées, constitué à

travers les auditions que j’avais lancé au moment de

mes deux rapports au Premier ministre.

Quels sont les moyens développés pour influencer

la mise en œuvre des politiques publiques

d’intelligence économique

B.C. : Prometheus est le premier « do tank » français

: notre vocation n’est pas uniquement spéculative.

C’est l’action qui guide notre réflexion, et non l’inverse.

Sur les distorsions de concurrence par exemple, nous

illustrons tous les procédés qui altèrent les conditions

normales de fonctionnement du marché, la

transparence et la libre circulation des idées, des

hommes, des technologies et des capitaux. Nous nous

intéressons aux formes de « dopage » qui existent sur

les marchés stratégiques. Comment définir des

marchés « stratégiques » Ce sont ceux,

précisément, qui échappent aux règles classiques de

l'économie libérale. Ceux qui relèvent de l'économie

politique. Peut-on être privé d’électricité comme en

Géorgie, ou de gaz en Ukraine Peut-on éluder la

façon dont les Etats-Unis contribuent au

développement de la recherche de Boeing ou les

nouvelles formes de prédations économiques qui

s’exercent à travers certains fonds souverains. Toutes

ces thématiques rentrent directement dans le cœur de

nos réflexions.

Revenons un instant sur la notion de « do tank ».

Quelles différences majeures faites-vous avec la

notion de think tank et quels sont les exemples

B.C. : Nous concevons des outils très concrets, à

l'instar, par exemple, des calendriers stratégiques et

du baromètre de transparence des organisations non

gouvernementales. Pour expliquer cela, je préfère

laisser la parole à Pablo Nakhlé Cerruti, Directeur

général de Prometheus.

Entretiens par Selim Allili

THINK n°7 - Juin 2008 p. 17


Entretiens Bernard Carayon

Pablo Nakhlé Cerruti : Les calendriers stratégiques

ont été conçus non comme des outils de veille a

posteriori, mais afin d'apporter une information a priori

dans quatre secteurs : énergie, développement

durable, santé et défense. Concrètement, ce sont des

blogs prospectifs qui présentent les évènements à

venir, les documents à connaître, les participants à

identifier pour appréhender au mieux ces évènements.

Nous recensons, en moyenne, 15 000 visites par mois

sur ces agendas prospectifs. L’équivalent du site de la

Fondation Robert Schuman (www.robert-schuman.org)

Bernard Carayon : Le baromètre de transparence

classe les ONG en fonction de leur clarté de

gouvernance et de financement. Acteurs légitimes, les

ONG dénoncent les mauvaises pratiques des Etats et

des entreprises en matière de protection de

l'environnement, de

promotion des droits de

l'homme... Acteurs

institutionnels, elles

participent directement

à la décision publique et

reçoivent

des

subventions nationales

ou de la Commission

européenne. Elles

doivent donc répondre à

des

critères

élémentaires de

transparence, que nous

mettons en valeur par le

baromètre.

Connaissant l’objet

social de Prometheus,

comment envisagez-vous la perspective

européenne dans la réflexion et l’action de votre

organisation

B.C. : La perspective européenne est essentielle, c'est

le cadre de raisonnement minimal. Nous avons, par

exemple, accueilli dernièrement lors d’un séminaire de

l’OTAN à l’Assemblée nationale un certain nombre de

délégations américaines, israéliennes, anglaises,

jordaniennes, afin de réfléchir aux nouvelles menaces

asymétriques. Nous allons, par ailleurs, proposer à

plusieurs universités françaises et européennes de

travailler ensemble sur des projets définis par nos

entreprises stratégiques.

Que pensez-vous du rapport Bauer, remis

récemment au président de la République, traitant

de la création éventuelle d’un « think tank

présidentiel »

B.C. : C'est un rapport tout à fait intéressant sur lequel

je souhaite souligner deux points essentiels.

Premièrement, sur le regroupement d’institutions

aujourd'hui séparées – l’INHES, IHEDN ou l’IERSE –,

pilotées par un conseil stratégique qui donnerait une

orientation générale de recherche. Il y a 10 ans, j'avais

déjà tenté, à travers un amendement législatif, de

fusionner l’IHEDN et l’IHESI prédécesseur de l’INHES.

On ne peut plus distinguer les notions de « sécurité

nationale » et de « sécurité extérieure ». C’est

d’ailleurs le paradoxe du rapport Bauer, qui fait l’éloge

du concept de « sécurité globale » et maintient la

séparation de l’IHEDN et de l’INHES.

Je souscris à la proposition de créer un conseil

supérieur de l’information et de la recherche qui fixerait

les orientations de toutes ces institutions. Le président

de la République doit pouvoir bénéficier, directement,

de l'expertise d'une institution, un think tank à partir

duquel il nourrirait ses

décisions et par lequel

il fixerait les

"Prometheus est le premier

"do tank" français : notre

vocation n’est pas uniquement

spéculative. C’est l’action qui

guide notre réflexion, et non

l’inverse"

o r i e n t a t i o n s

stratégiques de la

réflexion.

En tant que député du

Tarn, n’y a-t-il pas une

certaine difficulté à

travailler, d’une part,

sur

des

problématiques qui

demandent beaucoup

de disponibilités

aussi

bien

intellectuelles que

physiques et, d’autre

part, sur des enjeux

plus « locaux »

B.C. : Les problématiques ne sont pas si éloignées

qu’il y paraît. Une des plus importantes entreprises du

Tarn est une entreprise qui relève du secteur

stratégique, Pierre Fabre, laboratoire pharmaceutique.

Certaines entreprises tarnaises pratiquent également

de manière assidue l’intelligence économique. Ce n'est

pas une question de taille. Ces questions ne sont pas

purement techniques, elles sont avant tout politiques.

Par exemple, j'ai organisé, avec Christian Harbulot,

directeur de l’Ecole de guerre économique

(www.ege.fr), une conférence sur ce sujet, à Lavaur,

ville de 10 000 habitants dont je suis le maire. Nous

n'avons eu aucun mal à remplir la salle ! Ces questions

ne sont nullement réservées à des initiés dès lors

qu’elles touchent au devenir économique et politique

de la collectivité dans son ensemble.

Entretiens par Selim Allili

THINK n°7 - Juin 2008 p. 18


Les think tanks

en Suède

Le « modèle » suédois laisse rarement indifférent dans l’Hexagone. Encensé par la

gauche pour son caractère égalitaire et protecteur, acclamé par une partie de la

droite pour sa capacité à garantir un dialogue social apaisé, il est également

violemment attaqué par certains libéraux pour son corporatisme et ses rigidités

bureaucratiques. Ce modèle repose sur une série de compromis collectifs qui ont

permis de surmonter les antagonismes sociaux et politiques. A chacune des étapes

de l’élaboration de ce modèle, des groupes de réflexion, des cercles de pensée et des

think tanks ont eu une influence décisive.

THINK n°7 - Juin 2008 p. 19


Les fondements du système politique

suédois

En 1350, près d’un siècle après la

Magna Carta anglaise, la monarchie

élective suédoise adopte le Code

général. Confronté à une noblesse

turbulente, le monarque Magnus

Eriksson fait promulguer une sorte de

proto-constitution qui encadre ses

pouvoirs et ceux du Conseil royal et

garantit de fait l’indépendance des

grands du royaume. Peu après, l’Union

de Kalmar de 1389, alliance

monarchique entre le Danemark, la

Norvège et la Suède est également le

fruit d’un compromis original pour tenter

de contrer la prépondérance

économique de la ligue hanséatique

dans la Baltique. L’Etat suédois est alors

caractérisé par une instabilité politique

et économique chronique : la

monarchie élective est fragile, il n’existe

pas de transmission héréditaire des fiefs

et des titres et les révoltes paysannes,

bourgeoises ou nobiliaires sont

fréquentes.

C’est Gustave Vasa qui, en 1523, pose

les fondations de l’Etat moderne. Il

rompt l’Union de Kalmar, met en place

un appareil judiciaire permanent,

impose la monarchie héréditaire au

profit de sa famille et transforme

progressivement le Conseil royal

(Riksrad) en un gouvernement

administratif. Ses successeurs

poursuivront cet effort de modernisation

de l’Etat. C’est notamment Gustave II

Adolphe et son chancelier, Axel

Oxenstierna, qui feront du Conseil royal,

pour la politique intérieure, et de la

Hemilga Utskottet, pour la politique

étrangère, les lieux d’élaboration des

politiques suédoises. Ce même

souverain met en place en 1617 un

calendrier de sessions régulières du

Riksdag (Parlement) à raison de 11 par

an. Ce Parlement réunit des

représentants élus des quatre états

(noblesse, bourgeoisie, paysannerie et

clergé). L’initiative des lois et règlements

revient au gouvernement, mais le

Parlement émet des observations et

recommandations qui peuvent faire

évoluer le contenu des textes.

Se met donc en place très

précocement, une sorte de monarchie

constitutionnelle semi-parlementaire.

Cette monarchie repose sur la

reconnaissance politique de groupes

sociaux (bourgeoisie et paysannerie)

afin de marginaliser et de

domestiquer la noblesse, principale

menace jusqu’alors pour la

monarchie. Ce compromis originel va

évoluer progressivement et

régulièrement, malgré quelques

tentations absolutistes à la fin du

XVIIIe siècle, vers la monarchie

parlementaire telle que nous la

connaissons aujourd’hui.

Parallèlement à la mise en place de

ce système politique, original pour

l’époque, la Suède devient une

puissance militaire qui compte dans

les relations internationales. Elle

jouera ainsi un rôle majeur durant la

Guerre de Trente Ans et se

constituera un « empire » sur tout le

pourtour de la mer Baltique. Le pays

connaîtra un déclin relatif aux XVIII e et

XIX e siècle du fait de l’émergence de

puissances concurrentes dans sa

sphère, l’empire des Tsars en

particulier. Mais la Suède conservera

toujours l’ambition de se faire

entendre sur la scène internationale.

Cette ambition se traduira dès le XIX e

siècle par un rôle de médiation dans les

conflits.

Le rôle des think tanks dans la

construction du « modèle » suédois

La Suède du XIX e siècle va connaître les

mêmes troubles sociaux que le reste de

l’Europe. Selon un schéma culturel, déjà

ancien, de négociations et de

compromis, le royaume va surmonter

ces troubles par la mise en place d’un

modèle sociopolitique original. C’est le

Parti social-démocrate (SAP), fondé en

1919, et au pouvoir de 1928 à 1996, qui

va créer progressivement ce modèle.

Le modèle suédois a six

caractéristiques majeures :

- L’instauration d’un dialogue social

direct entre syndicat et patronat, avec

une place prépondérante donnée aux

conventions collectives et un processus

de négociation très encadré. Ce

dialogue social est complété par une

cogestion syndicale et patronale d’un

certain nombre d’organismes actifs sur

le marché du travail.

- Une politique économique

d’inspiration keynésienne.

- Une politique de maîtrise de

l’inflation par le gouvernement et une

Horizons par Romain Canler

THINK n°7 - Juin 2008 p. 20


égalité stricte de salaires par type

d’activité quelle que soit la situation

financière des entreprises.

- Un droit du travail favorisant la

participation des salariés aux décisions

stratégiques, sur le modèle d’une

démocratie d’entreprise.

- Un service public très développé.

- Un haut niveau de protection sociale.

Les think tanks proches des syndicats

ou du SAP ont joué un rôle majeur dans

la constitution du modèle. Ainsi, ce sont

deux experts de la centrale syndicale

LO, M. Rehn et M. Meidner, qui ont crée

le modèle qui porte leurs noms et qui

constitue la base de la troisième

caractéristique citée plus haut.

Les syndicats, dotés de moyens

importants, bien structurés et comptant

de nombreux adhérents, ont, très tôt au

cours du XX e siècle, développé et

entretenu des comités d’experts et des

groupes de réflexion assimilables à des

think tanks. Ces entités ont joué un rôle

majeur dans l’élaboration des politiques

publiques sur le marché du travail,

l’indemnisation des risques sociaux ou

les négociations sociales. Bien que très

liés aux centrales syndicales, ces think

tanks n’en bénéficient pas moins d’une

certaine autonomie, notamment

lorsqu’ils sont financés par plusieurs

syndicats.

Le SAP a également développé ses

propres centres de réflexion sur les

politiques étatiques. A l’origine, ce

travail d’analyse et d’étude était pris en

charge par certaines organisations

directement intégrées au SAP, comme la

fédération des femmes socialesdémocrates

ou la ligue des jeunes

sociaux-démocrates. Depuis les années

1960, plusieurs think tanks autonomes

ont été constitués comme l’Arena ou le

Timbro. Ces think tanks centrent

naturellement leurs travaux sur les

politiques sociales et économiques.

Autonomes juridiquement du SAP, ils en

sont par contre idéologiquement très

proches.

Ces entités plus ou moins liées au SAP

ont également eu une influence majeure

sur la construction du modèle. En 1938,

par exemple, lors de l’accord fondateur

du dialogue social suédois dit « accord

de Saltsjöbaden », le travail préparatoire

avait été effectué par un comité

autonome au sein du SAP.

Les spécificités suédoises :

think tanks institutionnalisés

et think tanks internationalistes

Les critiques libéraux, comme

le britannique Roland

Huntford, ont parfois qualifié

l’Etat suédois d’ « Etat socialdémocrate

totalitaire »,

fustigeant par ces termes

l’omnipotence du SAP pendant

près de 70 ans et le règne sans

partage d’une « idéologie égalitariste

socialiste et corporatiste ». Au-dede

ces critiques vives et souvent

outrancières, il est notable que l’appareil

administratif se caractérise depuis le

début des années 1980 par la

multiplication d’instituts spécialisés.

Ces instituts, comme l’Institut de la

santé populaire, celui de l’enseignement

supérieur, celui de la jeunesse, celui des

grandes villes ou encore du monde

rural, jouent un rôle ambivalent. Certains

sont clairement des lobbies

institutionnalisés et administratifs :

c’est le cas de l’Institut du monde rural

(Glesbygdsverket), qui défend les

municipalités et comtés ruraux. D’autres

sont le reflet de nouvelles

préoccupations sociétales comme le

Secrétariat national pour l’étude des

genres (Nationella Sekretariatet for

Genusfosking).

Tous jouent incontestablement un rôle

de think tank dans la mesure où ils

mènent une réflexion sur les politiques

publiques dans une certaine

indépendance. La prolifération de ce

type d’entité constitue une

caractéristique très spécifique de la

scène suédoise des think tanks, qui

n’est sur ce point comparable qu’à très

peu d’Etats et se rapproche plus de ce

qui était pratiqué dans les pays du bloc

soviétique durant les années 1970.

La seconde spécificité marquante de la

scène suédoise des think tanks est la

diversité et le poids des think tanks

consacrés à des thématiques

internationales. Nous l’avons vu, la

Suède a été une puissance majeure

durant le XVIe siècle, elle a ensuite

souvent joué un rôle de médiation et ce

jusqu’à la guerre froide. Sa neutralité

affichée et son statut d’Etat-tampon

entre les deux les deux blocs l’a incité à

développer une politique extérieure

autonome et dynamique. Cette politique

s’est souvent fait l’écho des

Horizons par Romain Canler

THINK n°7 - Juin 2008 p. 21


préoccupations humanistes et

démocratiques du SAP. C’est ainsi

qu’Olof Palme, alors Premier ministre,

critiqua la guerre du Vietnam ou

l’Apartheid avec une liberté de ton qui

n’était pas de mise dans les autres

chancelleries européennes. Cette

tradition ancienne de médiation et cette

situation géopolitique particulière ont

conféré à la Suède une audience

internationale sans commune mesure

avec sa puissance économique ou

militaire.

Les think tanks centrés sur des

problématiques internationales ont

largement conceptualisé le rôle de la

Suède dans les relations internationales.

Parmi les plus influents, nous pouvons

citer The Swedish Institute of

International Affairs SIIA/UI, fondé en

1938, ou The Transnational Foundation

for Peace and Future Research.

La remise en cause du modèle

suédois et l’émergence des think

tanks libéraux

Depuis le début des années 1990, le

modèle est remis en cause. La lourdeur

bureaucratique, la pression fiscale, le

corporatisme des syndicats sont

montrés du doigt. Par ailleurs,

l’alternance politique du début des

années 1990, avec le gouvernement

libéral de centre-droit de Carl Bildt, a

mis fin à la mainmise du SAP.

Une vaste campagne de contestation

idéologique du modèle est aussi lancée.

Aux côtés des partis libéraux (Parti

populaire, Parti modéré unifié), plusieurs

think tanks mènent cette contestation,

parmi eux Eudoxa ou The Center for

Business and Political Studies. Ces

think tanks sont d’un genre nouveau

pour la Suède : inspirés du modèle

anglo-saxon, s’appuyant sur des fonds

privés, ils se font les hérauts de la doxa

libérale.

Face à cette remise en cause, le modèle

suédois doit se réinventer dans un cadre

nouveau : l’Union européenne. Nul

doute que les nombreux think tanks

suédois seront au centre de cette

nouvelle évolution.

SIPRI

Le Stockholm International Peace Research Institute (www.sipri.org) est un des plus importants think

tanks en Suède. Créé en 1966 sur proposition du gouvernement suédois,le SIPRI s’inscrit pleinement dans

la tradition scandinave, mêlant à la fois une certaine neutralité et une volonté d’intermédiation dans la

résolution des conflits armés qui essaiment la planète.

Le SIPRI cherche donc à promouvoir la paix et concourt à une résolution pacifique des contentieux

internationaux. Il réalise pour cela un volume important d’études scientifiques sur les problématiques de

sécurité internationale, sur les conflits et leurs conditions de résolution.

Le think tank suédois est pour cela assez particulier, dans la mesure où son objet premier n’est pas

nécessairement d’influer sur l’orientation des politiques publiques de son pays, mais bien de fournir de

l’information et des analyses basées sur de solides connaissances à l’ensemble de la communauté

internationale.

Basé à Stockholm, le SIPRI dispose d’un budget de 3 millions d’euros provenant de l’Etat suédois, sans

compter la vente des diverses publications. Par ailleurs, une cinquantaine de chercheurs et spécialistes

travaillent sur 10 axes de recherche qui sont, entre autres : la prolifération des armes nucléaires et

bactériologiques, les conflits armés, les politiques de désarmement, les relations transatlantiques ou encore

les problématiques de sécurité européenne.

Une grande partie des communications du SIPRI se fait à travers des publications dont la plus célèbre et

le SIPRI Yearbook, véritable instantané des problématiques auxquelles doit faire face la communauté

internationale. On peut d’ailleurs acheter les différentes revues sur le site internet à l’adresse suivante :

http://books.sipri.org. D’autres textes ou essais sont en consultation libre sur le site.

En dehors des publications, le SIPRI organise régulièrement des conférences et débats avec des

intervenants du monde entier (ambassadeurs, universitaires, hommes politiques, etc.), qui accroissent

encore la renommée de ce think tank si particulier.

TIMBRO

Le think tank suédois Timbro (www.timbro.se) fêtera son 30 e anniversaire cette année, ce qui fait de lui le

plus vieux think tank indépendant et non-institutionnel de Suède. Ironie pour un pays à la longue histoire

sociale-démocrate, ce think tank affiche clairement ses positions libérales ou « free-market ». Il faut

entendre derrière ce vocable une volonté forte de diffuser les valeurs libérales d’un point de vue

économique dans la mesure où le positionnement et les thématiques développés concernent pour

beaucoup des enjeux économiques. Ces valeurs reposent sur un corpus idéologique bien ancré dans cette

famille de pensée, à savoir : valorisation de la libre entreprise et des libertés individuelles, valorisation de

l’individu au profit du collectif, limitation du pouvoir et du périmètre d’action de l’Etat passant par une

réduction drastique des prélèvements obligatoires qui freinent, selon le think tank, l’émergence de

nouvelles entreprises et de nouveaux talents.

Pour comprendre l’émergence d’un tel think tank dans une société fortement marquée par le socialisme

et l’égalitarisme, il faut rappeler qu’il a été créé par des membres de la société civile en réaction à un Etat

suédois qu’ils estimaient omniprésent.Timbro est donc le résultat d’une expression démocratique qui ne

trouvait pas de débouchés au niveau institutionnel.

Sur l’échiquier politique,Timbro se classe à droite même s’il réfute tout lien de dépendance, intellectuelle

ou matérielle, avec les partis politiques représentant cette tendance.

Le think tank suédois dispose d’une quinzaine de collaborateurs plus un réseau de free-lancers pour un

budget affiché de 18 millions de couronnes suédoises (soit environ 2 millions d’euros). Cet argent provient

essentiellement de la Swedish Free Enterprise Foundation, qui elle-même dépend de la Confederation of

Swedish Enterprise.

En réponse à notre question sur la perception du rôle de Timbro comme think tank, Bill McCormac, chargé

des relations extérieures, déclare :“We are not a public policy institute like you would find in the US (AEI,

Heritage, etc.), nor do we have direct links to political parties.We are focused on introducing ideas into the

public discourse and impacting the public debate”. Nous noterons une certaine volonté de se distinguer

de ce que l’on peut appeler les advocacy tanks,véritable machine idéologique,tels que l’AEI (www.aei.org)

et la Heritage foundation (www.heritage.org). Même si la provenance des fonds ne laisse aucun doute sur

les intérêts défendus, il est arrivé par le passé que Timbro travaille en étroite collaboration avec des think

tanks suédois classés à gauche sur des problématiques qui les rassemblaient (internet, cc_tv ou encore les

problématiques liées à la surveillance gouvernementale).

Au fil des ans, le think tank suédois est devenu la référence en matière de défense des valeurs libérales en

Suède, tant et si bien qu’au début des années 1990, la gauche suédoise a dû créer un think tank

progressiste, Arena (www.arenagruppen.se), afin de renouveler et de moderniser la pensée socialedémocrate

pour ainsi contrecarrer l’influence grandissante de Timbro dans le débat public.

« Nous ne sommes pas un institut de politique publique comme on peut en trouver aux Etats-Unis (AEI

[American Entreprise Institute, ndlr], Heritage, etc.), nous n’avons pas non plus de lien direct avec un parti

politique. Notre but est d’introduire des idées dans le discours public et d’influer sur le débat public. »

Réservoir d’acteurs par Selim Allili

Horizons par Romain Canler

THINK n°7 - Juin 2008 p. 22


Jeremy Rifkin, Engager la troisième révolution industrielle : un nouvel ordre du

jour énergétique pour l’Union européenne du XXIe siècle,

Fondation pour l’innovation politique,janvier 2008, 36 p.

La Fondapol a eu l’idée de traduire en français la contribution de Jeremy Rifkin (août 2007) sur la troisième

révolution industrielle. Posant les bases de sa réflexion, le prospectiviste américain s’interroge sur la

convergence des nouveaux systèmes d’énergie et de communication. Il retrace l’histoire de

l’industrialisation mondiale au travers de son double prisme. Des premières sociétés hydrauliques jusqu’à

ce qu’il nomme « la troisième révolution industrielle » issue de l’émergence de la société de l’information.

Cette révolution industrielle semble reposer sur trois piliers complémentaires : les énergies renouvelables,

la technologie de stockage des énergies par l’hydrogène et la mise en œuvre d’un réseau électrique

intelligent. Selon le théoricien de « la fin du travail » (End of work, 1995), l’adoption de la déclaration sur

l’établissement d’une économie verte de l’hydrogène par le Parlement européen signerait l’entrée de

l’Europe dans une nouvelle ère de modernité. Très concrètement, la reconfiguration de l’infrastructure

énergétique de l’UE lui permettrait de développer son économie et celle des nations qui la composent

d’une part et de sécuriser ses approvisionnements d’autre part. Mais au-dede ce constat, elle

permettrait surtout à l’UE de préempter un nouveau territoire et de se positionner comme le leader de la

troisième révolution industrielle.

L’auteur conclut sa réflexion par une mise en perspective opérationnelle dans laquelle il émet quelques

recommandations à destination des décideurs européens. Dépassant une simple doctrine écologiste, il

développe autour de l’hydrogène un véritable paradigme économique, une nouvelle ère qui lui paraît

indispensable d’inscrire à l’agenda des politiques publiques communautaires. La Commission européenne

est appelée à établir un plan général de maîtrise d’œuvre de la troisième révolution industrielle pour

conserver une place de choix dans le concert des nations du XXI e siècle. Amaury Bessard

Hervé Le Bras, Contre le conservatisme démographique français : 4 essais sur

la population actuelle de la France,

En temps réel, Cahier n° 32 - Février 2008, http://en.temps.reel.free.fr/cahiers/cahier32.pdf

Le cahier n° 32 de En temps réel est consacré à l’étude d’Hervé Le Bras sur la population française et

ses représentations. Cet illustre et controversé démographe, connu pour sortir des sentiers battus, est

à l’origine d’une des propositions les plus polémiques du rapport Attali qui vise à favoriser la venue des

travailleurs étrangers – ce qui prend évidemment le contre-pied de la politique restrictive de Nicolas

Sarkozy. Cette étude tend à démontrer, avec l’appui d’une série de graphiques et d’argumentations

rigoureuses, que certaines analyses démographiques recèlent des partis-pris et des préjugés qui

aveuglent les experts, incapables alors de saisir les changements profonds de la société. Hervé Le Bras

analyse trois idées fausses qui, par leur aura scientifique, fournissent des arguments aux discours

politiques et alimentent les psychoses de la population.

L’idée la plus tenace à laquelle s’attaque le démographe est celle qui présente la France comme une

terre d’immigration. Cette représentation correspond à celle que l’on se fait d’une France forte dans

laquelle il fait bon vivre, qui suscite les convoitises et que l’on ne quitte pas. Elle agite aussi le spectre

d’une invasion étrangère qui affaiblirait le pays. Or, contrairement aux analyses que l’INSEE a

présentées lors du recensement de 1999, le solde migratoire serait en fait quasiment nul. Hervé Le Bras

identifie une « fuite statistique » de 5 % de la population entre 1990 et 1999, ce qui ferait de la France,

comme a pu l’être l’Irlande ou le Portugal, une terre d’émigration. Ce phénomène, qui n’est pas un signe

de bonne santé du territoire, semble avoir échappé aux analystes.

Un autre préjugé auquel Hervé Le Bras tente de tordre le cou est celui qui concerne le vieillissement de

la population et l’augmentation des personnes dépendantes. Cette catastrophe annoncée conduirait

inéluctablement la France à une perte de compétitivité économique et à son appauvrissement. Mais

Hervé Le Bras démontre que ce vieillissement de la population s’accompagne d’un état de santé et

d’aptitude physique et intellectuelle également améliorés, ce qui remet en cause la précocité actuelle

de la cessation d’activité.

Enfin, Hervé Le Bras s’attaque à un autre grand sujet d’inquiétude français : la prétendue baisse de

fécondité qui ne permettrait plus d’atteindre le seuil de remplacement des générations en France. Or il

démontre que les femmes ne font pas moins d’enfants mais le font plus tard. Ce décalage entraîne

certes une baisse de l’indice conjoncturel mais ne menace pas le renouvellement de la population.

L’étude de Hervé Le Bras n’a pas la prétention de développer un panorama démographique définitif de

la France ni de clore le débat, mais tente de déjouer des représentations et d’ouvrir le champ à de

nouvelles questions.

Pour aller plus loin : Hervé Le Bras, Les 4 mystères de la population française, Paris, Odile Jacob, avril 2007. Maud Clément

Lectures

THINK n°7 - Juin 2008 p. 23


THINK n°7 / Juin 2008

Édité par L’Observatoire français des think tanks

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Rédactrice en chef : Emilie Johann

Rédacteur en chef adjoint (dossier Horizons) : Romain Canler

Directeur artistique : Julien Ménetrat

Secrétariat de rédaction : Agnès Iborra.

Comité de rédaction : Sélim Allili, Amaury Bessard,

Romain Canler, Robert Chaouad, Maud Clément, Agnès Iborra,

Emilie Johann.

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