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pax

concordia

quatrième trimestre 2012 - n° 12

revue de l’église catholique d’Algérie

ISSN : 2170-1709

dossier : Agriculture algérienne - un aperçu

Dialogue : Rendre les personnes âgées heureuses

année de la foi : Le concile Vatican II et l’Église d’Algérie


03 éditorial et mot de la rédaction

Une année de la foi, par Mgr Bader

05 église universelle

Rencontre mondiale des familles,

Nigéria, Syrie

Année de la foi

Vatican II : des textes lumineux dans le

contexte algérien, par H. Teissier

08 1962-2012 Indépendance

L’abbé Alfred Bérenguer,

par Sid Ahmed Benchouk

Interview : Pas dégoûté, Momo !

10 Dialogue

Petites Sœurs des Pauvres : rendre les

personnes âgées heureuses !

Louis Massignon (1883-1962) : pionnier

du dialogue, par Armand Garin

21 Trois mois en bref

L’Algérie au fil des jours

22 Patrimoine

La mosquée Ketchâwa, par Nabila Cherif

24 Actualité des diocèses

Alger, Oran, Constantine et Ghardaïa

28 Des livres à lire

L’équation africaine, de Y. Khadra

Eldorado, de L. Gaudé

Quel bonheur d’être croyant, de P. Claverie

À cause de Jésus, de J. Doré

Méditation

Algérie, la mal-aimée par Claude Rault

31 Bloc-notes

et bulletin d’abonnement

13 Dossier

Agriculture algérienne : un aperçu

Bonjour,

Ce dernier numéro de Pax et

Concordia m’a particulièrement

interpellée : je fréquente la fraternité

des capucins de Tiaret et j’attendais

le dossier « Marie d’Algérie ».

Je voudrais vous remercier car il a libéré en moi le désir

de proposer un temps de communion entre musulmans

et chrétiens à l’occasion de l’Assomption. Le15 août, avec

des amis de Tiaret profondément musulmans -c’était

aussi pour eux la nuit du Destin- et grâce à l’admiration

réciproque entre ces amis et les frères, nous avons eu une

soirée d’enrichissement réciproque et de prière chez l’un

d’eux. Cela à partir de notre amour commun pour Marie.

Un deuxième merci pour Pax et Concordia que j’aime et

que je suis fière de proposer à des amis lyonnais. Mais je

souffre de ne le faire lire qu’à quelques-uns, les autres me

trouvant étrange de m’intéresser à l’Algérie et à la vie de

son Église. Je souhaite que cette revue ait une belle et longue

vie et je dis un troisième merci à ceux qui y travaillent.

Marie-Thérèse Ott-Poulain, Oullins

Une lectrice attentive nous rappelle que celles que

nous connaissons sous le nom de "Sœurs salésiennes",

à Alger et Tizi-Ouzou, portent officiellement le nom de

"Salésiennes Missionnaires de Marie Immaculée". Leur

nom aurait donc dû également figurer en pages 16-17

du dernier numéro.

Cette branche de la Société des Filles de saint François

de Sales, présente particulièrement auprès des

femmes et des plus pauvres, comprend plus de mille

trois cents membres vivant dans cent soixante quinze

communautés réparties sur les cinq continents.

Merci Janie !


Une année de la foi ...

Comment la vivre dans notre contexte

édito

Mgr Ghaleb Bader

archevêque d'Alger

Quand vous aurez entre les mains ce numéro de Pax et Concordia,

l’Année de la foi aura déjà démarré. Elle est annoncée depuis un

an déjà par Benoit XVI. Ouverte jeudi 11 octobre 2012, la clôture

sera en la fête du Christ-Roi dimanche 24 novembre 2013. Cette

Année de la foi est proclamée pour l'Église universelle mais aussi

pour toutes les Églises particulières, qui sont appelées à la vivre chacune dans

son contexte concret.

Je trouve que cette initiative est une bonne occasion pour nous poser quelques

questions sur notre Église et notre situation. À commencer par l’ancienne -mais

toujours nouvelle- question, dans un milieu qui professe une foi tout autre

que la nôtre : quel sens peut avoir cette démarche pour notre Église dans sa

situation bien particulière

À l'instar de tous les chrétiens du monde, nourrir notre foi

Notre situation, aussi particulière et aussi difficile soit-elle, ne devrait jamais

nous empêcher de vivre vraiment et sincèrement notre foi ; la vivre autrement

peut-être mais toujours authentiquement. À l’instar de tous les chrétiens dans

le monde, nous sommes appelés à vivre cette année, à cultiver notre foi, la

nourrir et la faire grandir, par nos prières, nos lectures et nos méditations, mais

aussi par nos activités et nos services.

La Lettre apostolique Porta Fidei par laquelle Benoit XVI a proclamé cette Année

de la foi nous propose des pistes de réponse qui peuvent être ramenées à deux :

le témoignage de vie et la charité.

Donner un témoignage de vie et de charité

Témoignage de vie : c’est la première chose qui nous est demandée. Par leur

existence elle-même dans le monde, les chrétiens sont en effet appelés à faire

resplendir la Parole de vérité que le Seigneur Jésus nous a laissée (Porta Fidei, n°6).

Le renouvellement de la foi est donc avant tout le renouvellement de la vie

chrétienne de chacun des membres de l'Église. Avant d’annoncer la foi par la

parole, nous sommes appelés à l’annoncer par un témoignage de vie conforme

à tout ce en quoi nous croyons, plus crédible que tout autre témoignage qu’on

serait tenté de donner.

Notre foi n’est pas un compendium de dogmes et d’enseignements à apprendre

ni un ensemble de rites à célébrer ni non plus un pur acte intellectuel à exercer

ou à parfaire. C’est avant tout une vie. « Il ne suffit pas de me dire : "Seigneur,

Seigneur" ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de

mon Père qui est aux cieux » (Mt 7, 21). C’est donc avant tout une vie où tous

les jours nous nous efforçons de mettre en pratique ce en quoi nous croyons ou

plutôt la volonté de Celui en qui nous croyons.

Ce témoignage de vie nous est demandé non seulement par l'Église, mais

aussi par nos contemporains qui veulent voir dans la vie de ceux qui se disent

croyants ce qu’ils proclament et enseignent.

pax concordia


édito

Témoignage de charité : l’amour de Dieu a sa plus grande expression dans

l’amour du prochain. La foi nous pousse à aller vers le prochain et à nous

mettre à son service ; c’est elle aussi qui nous rend capables et nous permet

de reconnaître le Christ dans le visage de notre prochain et de toute personne

humaine que nous rencontrons sur les chemins de cette vie.

Foi et charité se réclament réciproquement : la foi sans la charité reste stérile,

et la charité sans la foi est réduite à un pur sentiment humain de pitié ou de

compassion et manque de tout fondement surnaturel. Foi et charité vont donc

de pair. La charité est la traduction concrète de la foi. La charité, c’est la foi vécue

et mise en pratique en faveur de nos frères. Saint Jacques nous le rappelle dans

son épitre : « À quoi sert-il, mes frères, que quelqu’un dise "J’ai la foi" s’il n’a

pas les œuvres La foi peut-elle le sauver Si un frère ou une sœur sont nus,

s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur

dise "Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous" sans leur donner ce qui est

nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il Ainsi en est-il de la foi : si elle n’a

pas les œuvres, elle est tout à fait morte » (Jc 2, 14-18). Benoit XVI insiste sur le

service de l’homme et des plus pauvres, indiquant de quel côté les chrétiens

doivent se ranger : « Je vous invite à être des sentinelles qui proclament jour

et nuit la gloire de Dieu qui est la vie de l’homme. Soyez du côté de ceux qui

sont marginalisés par la force, le pouvoir ou une richesse qui ignore ceux qui

manquent de presque tout. L'Église ne peut pas séparer la louange de Dieu du

service des hommes ».

Dans la situation concrète de notre Église, nous sommes appelés tous les jours à

donner le témoignage de notre foi et à répondre aux besoins de notre prochain

avec lequel nous partageons presque tout au quotidien.

Ces deux témoignages donc de la vie et de la charité que nous propose la Lettre

apostolique Porta Fidei correspondent parfaitement à notre situation. Soyons

donc de vrais et d’authentiques témoins de la foi, de cette foi qui se fait charité

et amour du prochain.

+ Ghaleb Bader

Le mot de la rédaction

Pas tous dégoûtés !

Ils ne sont désabusés ni de la vie, ni de la foi, ni de leur

pays. Les témoignages donnés dans ce numéro donnent

de l'allant, de l'élan même pour poursuivre au-delà de

ce cinquantenaire du pays. Témoignage de Momo qui

veut être un citoyen algérien moderne ; écho des Petites

Sœurs des Pauvres sur les jeunes qui les encouragent pour

rendre les personnes âgées heureuses ; présentation par

Sid Ahmed Benchouk de son ami le P. Bérenguer.

La même vigueur émane du dossier sur l'agriculture algérienne,

soigneusement préparé par Emmanuel Auphan,

agronome, actuellement gestionnaire à l'évêché de

Ghardaïa, mais toujours passionné de son métier.

Année de la foi

Nous entamons avec ce numéro une nouvelle rubrique,

à l'occasion de l'Année de la foi. Comment Dieu nous

ouvre-t-il la porte de la foi, comme il l'a fait pour nos

pères (cf. Ac 14,27)

À la suite de Jean-Paul II, le pape Benoit XVI considère

que le concile Vatican II est « la grande grâce dont l'Église

a bénéficié au XX e siècle ». Le concile a coïncidé avec les

premières années de l'indépendance. C'est pourquoi

nous avons demandé à Mgr Teissier comment ce concile

a touché l'Église d'Algérie dans sa situation spécifique.

Ketchâwa et Massignon

Quel rapport entre l'antique mosquée d'Alger et Louis

Massignon, décédé il y a tout juste cinquante ans

L'existence du monument comme celle de l'homme

est tissée par le christianisme et par l'islam. L'édifice

fut tour à tour mosquée et cathédrale, et l'homme doit

à la rencontre du monde musulman le choc spirituel

qui l'a relancé dans la vie et la foi chrétienne, au point

de consacrer sa vie entière à la compréhension entre

chrétiens et musulmans. Une étude nous est donnée sur

la mosquée Ketchâwa par Madame Nabila Cherif et une

présentation de Louis Massignon par Armand Garin.


Rencontre mondiale des familles

Début juin, à Milan, l’Église catholique a

fêté les familles. C’était lors de la septième

Rencontre mondiale des familles : des

« JMF » en quelque sorte, plus discrètes

que les JMJ, avec un congrès théologique,

des catéchèses, des tables-rondes, une « fête des

témoignages », et la messe finale présidée par le pape.

Si ces foyers venus de plus de cent cinquante pays

étaient rassemblés à l’invitation de l’Église catholique, ils

ne voulaient pas défendre une

vision catholique de la famille,

mais bien plutôt célébrer la

famille « traditionnelle » comme

un bien commun partagé par

tous, une sorte de « patrimoine

de l’humanité », selon les mots

de Benoît XVI.

Ils ont rappelé que la famille

« durable » est un élément

indispensable du tissu social,

aujourd’hui malmené par la

crise économique et par la

montée de l’individualisme qui s’accompagne d’une

explosion des solitudes. Un lieu d’apprentissage du

vivre-ensemble, du partage et de la solidarité, un espace

de sécurité et de liens entre les générations.

Nigéria

Au Nigéria, les chrétiens sont victimes

d’attentats terroristes le plus souvent

commis par la secte Boko Haram,

qui veut instaurer dans ce pays une

république islamique intégriste. La

secte s’en prend aussi aux musulmans

qu’elle juge trop modérés et à l’État. Cette violence

risque d’embraser ce pays qui, en Afrique, est celui qui

compte le plus grand nombre de musulmans, vivant

surtout dans le nord, le sud étant majoritairement

chrétien.

En mai dernier, une délégation interreligieuse islamochrétienne

est venue enquêter sur place. Cette initiative

Brèves

était le fruit du colloque islamo-chrétien de Genève

(novembre 2010) au cours duquel les participants

s’étaient mis d'accord pour approfondir leur

collaboration dans les situations de conflit. Le rapport

« Au nom de Dieu » publié ensuite relativise le caractère

religieux de la violence au Nigéria, en soulignant que

« les causes originelles des tensions sont plutôt liées

à un ensemble complexe de problèmes politiques,

sociaux, ethniques, économiques ». Il recommande

donc de résoudre les problèmes de corruption et

d’illettrisme, et surtout de « trouver des moyens de

"désengager" la religion » du rôle de générateur de

conflits et de « la "réengager" dans la résolution des

conflits et la justice compatissante ».

Syrie

La Syrie descend aux enfers. La minorité

chrétienne est prise en étau entre le pouvoir

et l’opposition. Cependant, les partisans

d’une résolution du conflit par le dialogue se

font entendre.

Paolo Dall’Oglio a quitté le pays en juin dernier à la

demande de l'Église et des autorités. Le monastère

de Mar Moussa, voué à la prière, à l’hospitalité et au

dialogue islamo-chrétien est resté ouvert, mais a été

depuis la cible d’attaques armées. La raison du départ

du père jésuite semble être une "lettre ouverte" qu'il a

adressée en mai à l'émissaire de l'ONU Kofi Annan, dans

laquelle, mettant en garde contre "le risque d'une dérive

confessionnelle violente", il appelait à un "authentique

changement démocratique" et "un changement dans la

structure du pouvoir".

Par ailleurs le mouvement "Mussalaha" (Réconciliation)

gagne du terrain. Ce comité populaire interreligieux indépendant

est

né de la société

civile. Il entend

dialoguer avec

les deux parties

en conflit, il promeut

l'unité et la

fraternité entre

syriens, et a déjà

sauvé des vies

humaines.

église universelle

pax concordia


Année de la foi

Vatican II et l'Église d'Algérie

Des textes lumineux dans le contexte algérien

Dans la première contribution pour cette rubrique ouverte à l'occasion de

l'Année de la foi, l'archevêque émérite d'Alger évoque les textes du concile

Vatican II qui ont le plus éclairé l'Église d'Algérie dans sa situation spécifique,

en milieu musulman, dans les premières années de l'indépendance.

La célébration d'ouverture du concile

Vatican II a coïncidé avec la rentrée

pastorale de la nouvelle Église d’Algérie,

celle de l’indépendance du pays, en

octobre 1962. Après le départ de la quasitotalité

des Européens d’Algérie et avec l’arrivée de

coopérants chrétiens de divers pays, nous avions

à mettre en œuvre la nouvelle orientation de la

mission de notre Église d’Algérie. Et nous avions

à le faire au moment même où l'Église universelle

célébrait le concile Vatican II (1962-1965).

Le premier document qui a nourri la

méditation des chrétiens d’Algérie à cette

époque, ce fut évidemment la Constitution

dogmatique sur l'Église, Lumen Gentium

(LG), notamment le numéro 16 sur « Les

non-chrétiens ». Après avoir évoqué le dessein du salut

et la place qu’y tient le peuple de l‘Ancienne Alliance,

ce texte déclare à propos des croyants des autres

religions et en particulier des musulmans : « Ceux qui

n’ont pas reçu l'Évangile sous des formes diverses

sont, eux aussi, ordonnés au peuple de Dieu… (car)

le dessein de salut enveloppe, également, ceux qui

reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les

musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham,

adorent avec nous le Dieu Unique, Miséricordieux,

futur juge des hommes au dernier jour ». Le document

traite ensuite des « autres (croyants) qui cherchent

encore, dans les ombres et sous des images, un Dieu

qu’ils ignorent, mais qui n’est pas loin… puisqu’il

veut, comme Sauveur, amener tous les hommes au

salut » (LG 16).

Ce document annonçait, d’ailleurs, ce qui allait

être développé, ensuite, dans la Déclaration sur les

relations de l'Église avec les religions non chrétiennes,

Nostra Aetate (NA) : « Tous les peuples forment une

seul communauté ; ils ont une seule origine, ... et une

© www.vatican.va

seule fin dernière, Dieu, … dont les desseins de salut

s’étendent à tous » (NA 1). « L'Église catholique ne

rejette rien de ce qui est vrai et saint dans les religions

(du monde). Elle considère avec respect ces manières

d‘agir et de vivre, qui reflètent souvent un rayon de

la vérité qui illumine tous les hommes » (NA 2). La

Déclaration proposait ensuite un développement de

ce qui avait été dit plus brièvement sur l’islam dans

Lumen Gentium : « L'Église regarde avec estime les

musulmans qui adorent le Dieu unique, vivant et

subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur

du ciel et de la terre et qui a parlé aux hommes. Ils

cherchent à se soumettre de toute leur âme aux

décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est

soumis à Dieu Abraham, auquel la foi musulmane

se réfère volontiers… » (NA 3). Tous les catholiques

vivant parmi les musulmans connaissent ce texte

qu’on ne peut reproduire ici en entier mais qui

demeure une référence fondatrice première dans la

relation à l’islam et aux musulmans.

Gaudium et Spes (GS), la Constitution sur l'Église dans

le monde de ce temps, apportait aussi des éléments

très précieux pour éclairer la vie de nos communautés

et particulièrement l’engagement des coopérants

de l’époque avec des Algériens dans les différents

domaines de l’existence humaine : la paix, la vie

économique et sociale, la culture, la famille, la dignité


humaine, la communauté

humaine, etc. Dans le contexte de

ces développements, se trouvait

en particulier cette phrase du

§22 qui ouvre à tous les hommes

de bonne volonté la voie de la

participation au mystère pascal

de mort et de résurrection en

Jésus-Christ : « Puisque le Christ

est mort pour tous et que la

vocation dernière de l’homme

est réellement unique, à savoir

divine, nous devons tenir que

l’Esprit Saint offre à tous, d’une

façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés

au mystère pascal » (GS 22,5).

La Déclaration sur la liberté religieuse, Dignitatis

Humanae (DH), est aussi un document qui rejoignait

plus directement les questions que nous nous posions

dans notre relation quotidienne avec les croyants

d’une autre religion. « La réponse de la foi donnée

par l’homme à Dieu doit être libre ; en conséquence,

personne ne doit être contraint à embrasser la foi

malgré lui» (DH 10). « C’est par sa conscience que

l’homme perçoit et reconnaît les injonctions de la loi

divine ; c’est elle qu’il est tenu de suivre fidèlement

en toutes ses activités, pour parvenir à la fin qui est

Dieu » (DH 3).

Les différentes suggestions sur la relation aux

musulmans retenues des documents précédemment

cités du Concile ne nous ont pas empêchés d’accueillir

© Brigitte Vandorpe

également avec joie le Décret sur

l’activité missionnaire de l'Église,

Ad Gentes (AG). Je lui ai consacré,

notamment, les quatre premiers

chapitres du livre sur la « Mission de

l'Église » qui m’avait été demandé

pour la collection de commentaires

du Concile publiée chez Desclée

sous la direction des PP. Defois et

Doré. En effet, le cardinal Duval et

Mgr Mercier, évêque du Sahara, qui

ont pris le plus souvent la parole au

nom des diocèses du Maghreb pour

présenter la vie de notre Église,

ont toujours cherché à placer notre rencontre avec

l’islam dans le contexte plus large de la réflexion de

l'Église sur sa mission. De nombreux passages d’Ad

Gentes nourrissaient en effet notre témoignage au

Maghreb. Pour n’en citer qu’un seul, le document

rappelle que, pour rendre témoignage au Christ,

« les chrétiens doivent se joindre (aux hommes vers

lesquels il sont envoyés) par l’estime et la charité, se

reconnaître comme des membres du groupement

dans lequel ils vivent, avoir une part dans la vie

culturelle et sociale au moyen des échanges et des

diverses affaires humaines ; il doivent être familiers

avec leurs traditions nationales et religieuses, et

découvrir avec respect les semences du Verbe qui s’y

trouvent cachées » (AG 11).

Bien évidemment, nos Églises du Maghreb

ont aussi accueilli avec joie, pendant

cette période, les autres documents du

Concile qui les rejoignaient dans leur

vie ordinaire aux différents plans de

l’existence chrétienne : les textes sur

la Révélation, sur la liturgie, sur l'œcuménisme,

sur le sacerdoce, sur l’apostolat des laïcs, sur la

vie religieuse, etc. Mais les réflexions conciliaires

brièvement rapportées dans les citations qui

précèdent ont servi de référence au document

majeur de la Conférence épiscopale (CERNA), publié

en 1979 sous le titre Chrétiens au Maghreb, Le sens de

nos rencontres (DC 1775,1042). Notre Église d’Algérie

d’après l’indépendance est donc née, en même

temps, de la réflexion conciliaire et de l’affrontement

au contexte nouveau créé par sa situation minoritaire

en terre d’islam.

Henri Teissier

Année de la foi

pax concordia


1962 - 2012 indépendance

L'abbé Alfred Bérenguer

(1915-1996)

Des chrétiens, des juifs, des athées, ont participé

à la lutte pour l'indépendance. Certains

ont donné leur vie. Nous n’avons pas

le droit de l'oublier.

Alfred Bérenguer naît en 1915 près d’Oran,

d'une famille espagnole modeste. Blessé et décoré

durant la Seconde Guerre mondiale, il est curé de

Montagnac (Remchi) près de Tlemcen quand débute la

révolution. Depuis toujours, il est convaincu que l’Algérie

n’est la France ni par la géographie, ni par l’histoire, ni

par la culture, ni par la religion, ni bien entendu par la

population. Il s’engage par l’écrit et par l’action.

Par l’écrit : il diffuse auprès d’amis et dans l'Église Regards

chrétiens sur l’Algérie, critique publiée par Oran-Républicain

en janvier 1956 : « C’est en vain jusqu’ici que le

Miséricordieux nous a donné

de grandes et terribles

leçons : Indochine, Tunisie,

Maroc. Même aveuglement

et mêmes carences. Même

tragédie et même lamentable

dénouement. "Il n’y a

pas de problème algérien",

voilà pour certains une vérité

indiscutable. Le malheur

est que les Algériens,

eux, estiment qu’il y a problème...

Les "hors-la-loi" ne

sont qu’une poignée, oui,

mais tout un peuple est

avec eux. »

Par l’action : soutenant les

maquisards et leur famille, il est expulsé en 1956 : « Si

quelqu’un vient chez moi, je ne lui demande pas s’il

est croyant, chrétien ou musulman. S’il est dans le

besoin, je l’aide ». Ré-expulsé en 1958, il est condamné

par contumace à dix ans de prison et privé de droits

civiques.

En 1959, il est curé et enseignant à Santiago du Chili.

L’ONU ayant décrété une Année mondiale du réfugié, le

Croissant Rouge algérien lui demande de le représenter

en Amérique latine, d’expliquer la situation des réfugiés

algériens. S’il y a des réfugiés, c’est qu’il y a une guerre.

© archives Focolare Tlemcen

Il ne suffit pas d'assister les réfugiés, il faut résoudre la

cause et donc régler le problème national. Il mobilise le

continent pour soutenir politiquement l'Algérie à l’ONU.

En 1960, dix-sept pays sur vingt voteront en faveur de

l’Algérie.

Avril 1961, il est accueilli à Tunis par le président du

GPRA 1 ; c'est là que je le rencontre pour la première

fois. Élu à l’Assemblée constituante, il préside la

commission des Affaires étrangères. Il votera "contre"

la Constitution, le Code de la nationalité et la peine

de mort. En 1964, il rentre à sa paroisse à Remchi et

enseigne à Tlemcen. J’étais alors sous-préfet à Béni-

Saf. Nous nous sommes retrouvés. Il avait compris que,

dans sa patrie de naissance, il ne serait pas Algérien à

part entière, mais Algérien entièrement à part. Malgré

le désenchantement, il reste

proche de professeurs et

d'étudiants qu’il aide dans

leurs travaux.

En juillet 1996, Mgr

Claverie et moi-même

l’accompagnons à l’avion ;

malade, il décède à Aix-en-

Provence en novembre.

Sachant qu’il voulait être

inhumé à Tlemcen, le

gouvernement algérien

organise son rapatriement

au cimetière municipal

chrétien.

Laissons le mot de la fin au

président Ferhat Abbas : « Je

suis au soir de ma vie. Ce livre est le dernier acte de ma

vie politique. C’est un adieu à l’Algérie, à mes amis du

Maghreb et tous ceux que j’ai aimés et servis durant ma

longue carrière. Et aussi un adieu à mes amis français

de France et d’Algérie, et particulièrement à ceux qui

ont vécu à nos côtés durant notre terrible guerre de

libération, souvent au péril de leur vie » (Demain se lèvera

le jour, publié à titre posthume).

Sid Ahmed Benchouk

1

GPRA : Gouvernement provisoire de la République

algérienne.


Les gens parlent beaucoup de « dégoûtage », et toi

Chez ceux qui, comme moi, sont nés 20 ou 30 ans après

l'Indépendance, c'est un état d'esprit de penser que

le bonheur ne peut être qu'ailleurs. Le travail n'est pas

valorisé, il y a beaucoup d’injustices, mais penser que rien

n'est possible est une erreur.

Tu votes

Oui. Je suis même engagé dans un parti. Qu'est-ce qu'on

va devenir si le pays se ferme davantage Au lieu de

rester à pleurer sur mon sort, je préfère rejoindre ceux

qui disent non tant à la corruption qu'à l'islamisation

politique.

Un chrétien peut vivre à l'aise ici

Allumer une bougie pour chaque âme vivant dans la

maison au Mouloud, visiter la famille le jour de l'Aïd,

sacrifier un mouton en mémoire d'Abraham et partager

la joie de tous, c'est magnifique ; j'aime l'ambiance des

soirées de Ramadan, mais je ne jeûne pas. La majorité

des Algériens sont musulmans et heureux de l'être. On

peut aussi être heureux en étant algérien et chrétien.

Il y a des chrétiens qui ont quitté le pays. Comme on dit

Baddal el-marah, tastarah (Change d'endroit si tu ne te

sens pas à l'aise). Si leur contexte ne leur permettait pas

d'exister, je ne leur jette pas la pierre. Moi, j'ai la chance

d'être à l'aise.

À quoi tu l'attribues, de te sentir à l'aise

Habiter une grande ville, dans un milieu plutôt instruit,

permet de ne pas être trop soumis aux regards qui jugent.

La discrétion s'impose quand même : pas de croix, j'évite

de parler religion au travail, je prends deux-trois jours de

Pas dégoûté, Momo !

Les jeunes ont aussi leur opinion. L'un d'eux nous dit ici avec souffle

comment il s'inscrit activement dans la construction du pays aujourd'hui.

congé à Noël ou Pâques pour pouvoir célébrer avec la

communauté, pas une seule journée, pour ne pas trop

attirer le regard sur mon absence à cette date précise.

J'ai comme un voile qui me protège, un voile fragile, que

j'essaie de garder le plus longtemps possible. Depuis dix

ans, ça marche.

Qu'est-ce qui te rend optimiste pour l'avenir

La société accepte relativement plus facilement qu'avant

l'existence d'Algériens chrétiens. En 2008, la violente

campagne dans certains journaux contre les chrétiens

et ses articles mensongers a eu l'effet inverse ; elle a fait

savoir qu'il y a des chrétiens algériens, elle a banalisé

notre existence.

C'est accepté dans ta famille

C'était incompréhensible, avec toutes les peurs qui vont

avec : que je sois perdu, que je leur fasse honte, qu'ils

n'aient pas su me transmettre l'islam, que je quitte mes

origines.

Quand je suis parti étudier à l'étranger, mon père aurait

préféré que j'y reste, débarrassé d'un être trop bizarre.

Mais ça l'a aussi fait réfléchir, sur qu'est-ce que c'est

qu'être Algérien, appartenir à la maison Algérie. À mon

retour, il a vu que j'étais toujours le même. Aujourd'hui,

j'ai une relation plus normale avec eux.

Ce qu'on appelle le « printemps arabe », tu le vois

comment

La société aspire au changement, pas vraiment à une

démocratie. Quelqu'un qui est démocrate dans son

cœur, il commence dans son milieu. Avec les mentalités

actuelles, je craindrais plutôt le désordre, l'anarchie. Le

vrai changement, c'est pas de casser les bureaux des

sociétés nationales ou de piller les magasins, c'est la

volonté d'être des citoyens modernes, aller dans les

bureaux de vote, surveiller le dépouillement des urnes

sans attendre d'être payé pour ça, s'intéresser à ce que

font les élus, avoir le sens de la propriété collective, la

propreté des rues, etc. Tant qu'on soignera l'intérieur de

sa maison sans se préoccuper de ce qu'il y a autour, ça

n'avancera pas vraiment.

1962 - 2012 indépendance

Propos recueillis par M. G.

pax concordia


Avec les Petites Sœurs des Pauvres

DIALOGUE

Rendre les personnes âgées heureuses

Dans quelles circonstances les Petites Sœurs des

Pauvres sont-elles arrivées à Bône

La maison d'Alger avait été fondée en 1868. Celle

d'Annaba l'a été en 1881. Le cardinal Lavigerie disait : saint

Augustin a toujours prêché la charité. Il ne conviendrait

pas de construire une basilique portant son nom sans

veiller à donner en même temps un signe concret.

Et à Oran

En 1885, les Petites Sœurs sont venues demander à

l'évêque l'autorisation de faire la quête. En leur accordant

sa permission, celui-ci a exprimé le désir d'avoir une

maison de Petites Sœurs dans son diocèse, étant donné

les nombreux vieillards pauvres vivant à Oran, et leur

a demandé d'en parler à la Maison-Mère. Quelques

semaines après, deux Petites Sœurs sont arrivées pour

fonder la maison.

Pourquoi êtes-vous restées à l'Indépendance

Nous accueillons toute personne, quelle que soit sa

culture ou sa religion. Nous n'avions donc aucune

intention de partir et de toute manière nous n'aurions pas

pu laisser les personnes âgées sans encadrement. Après

l'Indépendance, les besoins n'étaient pas moins grands

qu'avant. Avec le départ de nombreux européens, les

demandes d'entrée affluaient, venant de ceux et celles

qui, âgés, ne voulaient pas ou ne pouvaient pas partir. En

une seule journée, à Oran, les Petites Sœurs ont accueilli

douze personnes âgées.

Qui sont les personnes que vous accueillez à "Ma

Maison"

Les personnes âgées les plus démunies, à partir de 60

ans, habituellement sans famille proche. À part deux

prêtres âgés à Annaba ainsi que deux dames françaises

et une religieuse à Oran, tous sont musulmans. Ils sont

venus par eux-mêmes ou amenés par des personnes qui

les ont trouvés dans la rue, sans famille et personne pour

s'occuper d'eux. Ce sont aussi quelquefois des neveux

qui les amènent. Nous allons alors les voir pour prendre

contact et nous assurer qu'ils sont d'accord pour entrer

à Ma Maison.

Aviez-vous déjà, avant l'Indépendance, des

personnes âgées musulmanes

À Annaba, il y a toujours eu des personnes âgées

algériennes musulmanes, même si elles étaient

minoritaires avant l'Indépendance. À Oran, il y en avait

très peu. C'est seulement à partir de 1963 et surtout 1964

que des Algériens ont commencé à demander à entrer à

Ma Maison.

Quelles sont vos relations avec les Algériens

Elles sont très bonnes. Les gens respectent en nous l'habit

et ce que nous faisons. Ils parlent de "nos sœurs". Le

peuple algérien étant très généreux envers les pauvres,

ils apprécient notre œuvre.

À Annaba, on reçoit tous les jours des dons : surtout

en nourriture, mais aussi des petites sommes et des

médicaments. Des docteurs bénévoles montent

régulièrement. Une clinique et un laboratoire reçoivent

gratuitement nos pensionnaires, même s'il s'agit d'un

scanner. Des spécialistes viennent quand il y a besoin.

On n'a pas besoin de quêter comme on le faisait avant. Si

on a besoin de descendre au marché, les commerçants

donnent. Nous leur demandons leur prière. Eux savent

que leur don ira vraiment aux personnes âgées.

À Oran, les personnes viennent pour demander nos besoins

et reviennent ensuite avec tout ce que nous avions

demandé. Des étudiants, des jeunes professionnels, de

plusieurs associations, fréquentent la Maison. Il y en a qui

viennent chercher des pensionnaires pour les promener

en voiture, leur permettant ainsi de revoir leur ancien

quartier. D’autres viennent pendant le Ramadan : ils se


cotisent, préparent un repas à la cuisine, le servent avec

nous, et puis animent la soirée. Il y a peu, deux jeunes

filles sont allé acheter une télé grand écran pour la maison

: nos pensionnaires sont ravis ! Une autre, le matin

du jour de son mariage, est venu apporter des paniers

de gâteaux pour chaque pensionnaire. Elle voulait que la

fête commence par les pauvres.

C’est très beau de voir que la jeunesse algérienne est si

généreuse, si attentive aux personnes âgées !

Que pourriez-vous nous dire de la relation

chrétiens-musulmans à Ma Maison, à partir de votre

expérience

Annaba : Avec les personnes âgées, nous marquons

uniquement les fêtes musulmanes, pas les fêtes

chrétiennes. En revanche, ceux qui apprennent par la

télévision qu'il y a une fête chrétienne nous souhaitent

bonne fête et des gens de l'extérieur nous apportent des

gâteaux pour Noël et Pâques. On suit le Ramadan. Tous

le respectent. On a une petite mosquée dans le bâtiment.

Parmi les personnes âgées, il y a d'ailleurs eu un ancien

imam, récemment décédé.

À un moment, il y a eu de jeunes imams qui venaient

parler avec les personnes âgées, mais elles n'aimaient

pas trop. En revanche, elles aiment beaucoup les jeunes

de l'association Ness El-Kheir qui viennent les voir,

organisent des sorties. Un monsieur vient bénévolement

faire la vaisselle le soir, sauf quand il est retenu par son

travail professionnel.

Oran : Souvent les personnes âgées ou les employés

nous voyant entrer à la chapelle nous demandent de

prier pour eux. De même les personnes de l'extérieur qui,

en apportant leurs dons, nous demandent de prier pour

eux et leur famille, disant que « c'est le même Dieu ».

Le fait d'avoir à faire à des chrétiens ne semble pas les

affecter. Elles nous considèrent comme des femmes de

prière.

Avez-vous dans le monde d'autres maisons où la

majorité des personnes accueillies sont d'autres

religions

Oui, surtout en Inde, à Hong-Kong, Taïwan et d'autres

pays d'Asie. En Turquie aussi.

Vous avez du personnel pour vous aider. Trouvezvous

dans ce personnel des personnes qui entrent

dans votre démarche d'attention aux personnes,

dans la « spiritualité de la maison »

À Annaba, on fait beaucoup de formation avec le personnel.

En travaillant avec elles, mais aussi une fois par mois,

souvent par petits groupes d'un même secteur. On parle

de notre travail, des personnes âgées, de notre but qui

est de rendre les personnes âgées heureuses, mais aussi

au plan professionnel, sur le diabète, les régimes, etc.

Comme on n'est pas nombreux, il faut vraiment qu'eux

aussi soient compétents et responsables.

À Annaba, vous faites des travaux d'aménagement

en ouvrant un troisième étage. Quelles sont vos

perspectives d'avenir

Nous aménageons des chambres individuelles avec

douche. Les habitudes des Algériens changent peu à

peu. Ils sont très sensibles aux améliorations.

Votre travail est tellement prenant qu'il vous donne

peu de disponibilité pour quitter le service et

participer à des rencontres ailleurs

C'est vrai, on ne peut pas laisser les personnes âgées.

C'est pourquoi nous sommes contentes quand on vient

nous dire bonjour. Et puis, à Annaba, les étudiants subsahariens

qui viennent prier à la basilique nous aident

aussi : les garçons montent quelquefois des choses

lourdes dans les étages après la messe du vendredi. Des

étudiantes viennent pendant les congés, et même trois

semaines cet été pour vivre avec nous la vie hospitalière

(les soins aux personnes âgées) mais aussi en partageant

notre prière et toute notre vie.

Propos recueillis par D. L. et M. G.

dialogue

pax concordia


DIALOGUE

Louis Massignon – pionnier du dialogue

Louis Massignon, grand orientaliste

du XX e siècle et pionnier du dialogue

islamo-chrétien, fait partie de ces

hommes dont la foi était alliée à un

sens très fort de la justice.

Né en 1883, il se passionne pour Hallaj, mystique

musulman mort au X e siècle. En faisant des

recherches sur ce soufi, il va retrouver

la foi chrétienne de son enfance, en

1908, sur les bords du Tigre. C’est

dans la même expérience qu’il fait

la découverte de l’hospitalité arabe,

l’hospitalité abrahamique, mais

aussi de la prière abrahamique,

ce qui marquera toute sa vie. Il va

faire de l’hospitalité sacrée le cœur

de sa réflexion et de sa spiritualité.

Accueillir le pauvre, l’étranger, l’autre, c’est

accueillir le Christ. Ayant été lui-même accueilli et

protégé par des musulmans en Irak, il se devait de

vivre désormais l’hospitalité de toute son âme et

d’abord avec tout musulman. Il faut se faire l’hôte

de l’autre.

En 1909, il rencontre Charles de Foucauld dont

il devient très proche. Il se considérera comme

l’héritier spirituel de ce dernier. En 1922, il

présente ses thèses de doctorat sur la Passion d’el

Hallaj et l’Essai sur les origines du lexique technique

de la mystique musulmane. Depuis 1933, il est

membre de l’Académie arabe du Caire. De 1926

à 1954, il est professeur au Collège de France. En

1928, en pionnier, il inaugure des cours du soir

pour les travailleurs maghrébins à Paris. L’étude

de la mystique musulmane ne l’empêche pas de se

faire proche des démunis et rejetés de la société.

En 1931, il rencontre Ghandi qui le confirme dans

sa vocation non-violente. Entretemps il s’intéresse

à la postérité spirituelle de Charles de Foucauld et

sollicite de René Bazin d’écrire la biographie de

l'ermite du Sahara. Il sera très tôt en relation avec

René Voillaume qui le contacte avant la fondation

© Dominique Autié

des Petits Frères en 1933 à El Abiodh Sidi Cheikh.

En 1934, il crée la Badaliya 1 avec Marie Kahil.

Mais, pour Massignon, le corollaire de l’hospitalité

c’est l’aumône, car l’hospitalité vraie sera toujours

partage. Partage en particulier avec les Maghrébins

en France depuis le 20 août 1953, date de l’exil du

sultan du Maroc, jusqu’au 5 juillet 1962, date de

l’indépendance de l’Algérie. L’aumône

fondamentale étant l’aumône de soi, à

l’exemple de Jésus dans l’Eucharistie qui

est le don suprême, l’aumône dernière

de celui qui, se sachant condamné à

mort, n’avait plus rien à offrir à ses amis,

plus rien à léguer que son corps livré en

nourriture sous la forme du pain.

Massignon s’engage aussi à fond pour

une paix sereine en Afrique du Nord, engagement

centré sur le jeûne et la prière : en faveur du

Maroc d’abord et de l’Algérie ensuite à partir de

novembre 1954. Il greffera alors un pèlerinage

islamo-chrétien au Pardon des Sept Dormants

en Côtes d’Armor auquel il sera fidèle chaque

année, chrétiens et musulmans priant côte à côte

et récitant ensemble le Notre Père et la Fatiha. De

1955 à 1962 il prend l’habitude de visiter chaque

semaine des détenus nord-africains de droit

commun. Au cours d'une manifestation pacifique

à Paris en faveur des Algériens en 1960, il est

bousculé par la police. Il s’éteindra le 31 octobre

1962 au soir. C'était il y a cinquante ans.

Armand Garin

1

Voir le livre Louis Massignon – Badaliya – au nom

de l’autre (1947-1962), présenté et annoté par

Maurice Borrmans et Françoise Jacquin – préface

du cardinal Jean-Louis Tauran, Les Éditions du

Cerf, 2011.


Aperçu sur

l'agriculture algérienne

pax concordia

11

Dossier réalisé par Emmanuel Auphan


DOSSIER

Présentation

Pays de l'or noir… et si l'Algérie était aussi le pays

de l'or vert Après avoir situé le monde agricole et

ses configurations, quelques contraintes majeures

(terre et eau) et la politique agricole actuelle, nous

présenterons quelques visages de l'agriculture

dans le Nord du pays et au Sahara.

© Emmanuel Auphan

14

La population agricole

La population algérienne, forte de ses 35 millions

d’habitants, réside pour un tiers en milieu rural et relève

pour un cinquième du secteur agricole (cf. statistiques

FAO 2010). Ce secteur économique contribue à 10 % du

PIB, selon les statistiques du ministère de l’Agriculture et

du Développement rural, loin derrière la production des

hydrocarbures. Il est cependant de plus en plus affiché

par les autorités comme un des enjeux majeurs pour

l’avenir du pays car les produits agricoles

sont en grande partie importés. Les produits

alimentaires représentent la presque

totalité de ces importations agricoles, soit

près de 20% des importations totales.

Même si les conditions naturelles du pays

rendent difficile d’imaginer qu'il atteigne

l'autosuffisance alimentaire, de gros efforts

sont entrepris pour améliorer la production

agricole. Lorsque les ressources pétrolières

diminueront, la balance commerciale

devra s’équilibrer avec une diminution des

importations et, autant que faire se peut,

une augmentation des exportations agricoles.

On estime donc à 7,4 millions de personnes la population

vivant de ses activités agricoles, répartie dans 1 145 500

exploitations. Un important programme de délivrance

de cartes professionnelles est en cours depuis 1996 pour

reconnaître leur statut aux agriculteurs : 830 000 étaient

recensés début 2011 dont 5% de femmes.

Parmi eux, les plus nombreux sont les céréaliculteurs

(345 467), puis les éleveurs de moutons (135 906), puis

les phœniciculteurs (dattes) (83 243) et les maraîchers

(68150).

Les structures agricoles

La superficie totale de l’Algérie est de 237 197 700 hectares,

dont 187 993 650 ha de terres improductives non

affectées à l’agriculture, 40 769 050 ha occupés par des

pacages, parcours, terres alfatières, forêts et maquis et

8 435 000 ha de Surface Agricole Utile (SAU). Ces statistiques

ne révèlent

pas la profonde

disparité de répartition

de ces

terres arables

dans le pays.

Ainsi, en regroupant

les 48 wilayas

par région géographique 1 :

Population

totale

Nombre

exploit.

agricoles

Palmeraie à Touggourt

Superficie (en hectares)

totale agricole SAU irriguée

Algérois 9 811 850 249 285 3 575 700 2 032 428 1 376 798 174 852

Oranais 6 804 130 218 356 6 313 400 3 708 129 2 725 826 178 518

Constantinois

12 435 108 370 903 10 805 800 6 757 208 3 574 199 313 131

Sud 5 360 098 306 956 216 502 800 36 706 285 758 177 318 699

Total 34 411 186 1 145 500 237 197 700 49 204 050 8 435 000 985 200

La taille des exploitations est généralement réduite

puisque les petites exploitations (0,1 à 10 ha) représentent

près de 75% du total des exploitations (30% ont moins

de 2 ha) et couvrent 25% de la SAU.

Les exploitations de taille moyenne (10 à 50 ha)

correspondent à 25% des exploitations et à plus de

50% de la SAU. Par contre les « grandes » exploitations

(>50 ha) représentent moins de 2%, réparties sur près de

25% de la SAU.

1

Composition des zones géographiques :

Algérois : Alger, Tizi Ouzou, Blida, Chlef, Medea, Aïn Defla,

Boumerdès, Bouira, Tipaza, Tissemsilt ;

Oranais : Oran, Tlemcen, Tiaret, Mascara, Relizane,

Mostaganem, Sidi Bel Abbes, Aïn Temouchent, Saïda ;

Constantinois : Setif, Batna, Msila, Constantine, Bordj Bou

Arreridj, Bejaia, Skikda, Mila, Tebessa, Jijel, Annaba, Oum El

Bouaghi, Guelma, Souk Ahras, Khenchela, El Tarf ;

Sahara : Djelfa, Biskra, El Oued, Ouargla, Laghouat, Ghardaïa,

Adrar, El Bayadh, Béchar, Nâama, Tamanrasset, Tindouf, Illizi.


La politique de renouveau agricole et rural

DOSSIER

Cette politique gouvernementale

vise

le renforcement

de la sécurité alimentaire.

Lancée

en 2009, elle a pour objectifs de

réduire les vulnérabilités dans le

cadre d’un partenariat publicprivé,

à travers l'accompagnement

de :

• l’accroissement de la production

nationale en produits

de large consommation

: blé dur et autres

céréales, lait, viandes rouges

et blanches, pommes

de terre, légumes secs, tomate

industrielle, huiles et dattes ;

la modernisation des exploitations agricoles (irrigation

adaptée, fertilisation, mécanisation…) ;

la modernisation et l’organisation des réseaux de

collecte et de commercialisation de la production

nationale, et d’approvisionnements en engrais et

produits de traitement agricoles ;

la mise en place de systèmes de régulation interprofessionnels,

fédérant les différents maillons des filières

de large consommation, créant les conditions

de stabilisation des marchés et, par conséquent, assurant

la protection des revenus des agriculteurs et

des consommateurs ;

la généralisation et l’extension des systèmes d’irrigation

agricole ;

• le développement des capacités nationales pour

atteindre l’autosuffisance en matière de semences,

plants et géniteurs ;

• le développement équilibré, harmonieux et durable

des espaces ruraux.

Pour atteindre ces objectifs il est prévu « la création

d’un environnement incitatif et sécurisant » grâce au

renforcement du crédit, des assurances agricoles, de

la mutualité rurale de proximité, des organisations

professionnelles et interprofessionnelles (chambres

d’agriculture, coopératives…) et de la sécurisation

foncière.

Le volet complémentaire du Programme de Soutien au

Renouveau Rural (PSRR) a quatre objectifs :

© Patrick de Boissieu

Salle de traite à El Menea

la modernisation des ksours et des villages ;

la diversification des activités économiques ;

la protection et la valorisation des ressources

naturelles ;

la protection et la valorisation du patrimoine rural

matériel et immatériel.

Il cible en priorité les zones où les conditions de

production sont particulièrement difficiles pour les

agriculteurs (montagnes, steppes, Sahara) et il privilégie

la participation des populations rurales ciblées, au moyen

de Projets de Proximité de Développement Rural Intégré

(PPDRI), mis en place dans cinq domaines :

la lutte contre la désertification ;

la protection des bassins versants ;

la gestion et l’extension du patrimoine forestier ;

la conservation des écosystèmes naturels ;

la mise en valeur des terres par l’extension de la

SAU.

Ces deux piliers du renforcement agricole et du

renforcement rural sont complétés par un troisième qui

est le renforcement des capacités humaines et de l’appui

technique aux producteurs. Il concerne les méthodes et

les services de l’administration agricole, la recherche, la

formation et la vulgarisation agricole.

Ce dispositif est mis en place dans le cadre d’un

programme quinquennal 2010-2014 qui va mobiliser

environ 1 000 milliards de dinars dont 600 milliards

pour le volet agricole.

pax concordia

15


DOSSIER

16

Après les agriculteurs eux-mêmes,

l’agriculture est conditionnée par deux

facteurs principaux : la terre et l’eau.

Pression urbaine sur les terres agricoles

La terre

Les sols, peu fertiles en dehors de quelques plaines

côtières, ont besoin d’apports importants d’engrais,

actuellement dans les mains des importateurs. Outre

ce point important, le Renouveau Agricole insiste sur

la « sécurisation foncière ». En effet, l’histoire a montré

qu’un paysan ne travaille bien sa terre que s’il a le

sentiment d’être « chez lui ». Or, depuis l’Antiquité, les

liens entre le paysan algérien et sa terre ont été soumis

à de nombreuses péripéties qui n’ont pas favorisé cette

mise en valeur.

Après les bouleversements de la colonisation, ces terres

ont connu la collectivisation dès 1962, la révolution

agraire de 1971, le retour, en 1983, de l’accession à la

propriété agricole… La constitution de 1989 a redéfini les

catégories de propriétés. Ainsi, en 2001, sur 8 460 000 ha

de SAU :

• 70 % environ des terres sont des propriétés privées

(melk) dont moins de 20 % appartiennent à des

propriétaires individuels munis de titres de propriété,

et près de 50 % sont en indivision non titrée ;

• 30% des terres relèvent du domaine privé de

l’État ;

• 0,4% sont des terres waqf, biens de mainmorte,

inaliénables, liés aux traditions de l'islam.

De cette répartition ressortent deux chantiers

prioritaires :

la recherche de titres de propriété pour ceux qui

n’en ont pas ;

la mise en exploitation des terres agricoles du

domaine privé de l'État, par le régime de la

La terre et l'eau

© paysansdalgerie.wordpress.com

© Patrick de Boissieu

concession, défini par une loi de 2010, et la création

de nouvelles exploitations agricoles et d’élevage.

Une troisième priorité a été, ces dernières années, la lutte

contre le terrorisme : pendant les années 1990, beaucoup

d’agriculteurs ont dû abandonner leur exploitation. Leur

retour nécessite encore beaucoup d’encouragements.

L’eau

En Algérie, les ressources en eau sont limitées et très inégalement

réparties. Les pluies ne dépassent en moyenne

400 mm par an que pour 10% du territoire, au Nord. L’irrigation

conditionne donc l’agriculture.

Actuellement, moins de 12 % des terres agricoles sont

irriguées (voir le tableau p.14) et, parmi elles, 80% le

sont à partir d’eaux souterraines : 30% par des puits

traditionnels dans la nappe phréatique et 50% par des

forages profonds.

Beaucoup de projets reposent sur l’exploitation des

eaux du sous-sol saharien, la « nappe albienne » : des

eaux fossiles, non renouvelables. Il s’agit en fait de deux

énormes réservoirs, constitués il y a plus de 10 000 ans

quand le climat du Sahara était plus humide, dans les

couches géologiques du « continental intercalaire » et du

« complexe terminal ». Des milliers de milliards de mètres

cubes d’eau sont ainsi accessibles, selon les endroits,

entre 50 et 2 300 mètres sous terre. Même si des études

récentes montrent que les pluies actuelles peuvent

réalimenter ces nappes, leur vitesse de remplissage est

bien inférieure à celle de leur exploitation. Sans compter

les grands projets d’alimentation en eau de villes

nouvelles (comme Boughzoul, sur les Hauts Plateaux)

ou de cités en plein essor (comme Tamanrasset qui vient

de bénéficier d’énormes travaux), les experts prévoient

que cette surexploitation épuisera les réserves dans

une cinquantaine d’années. La vulgarisation de

techniques d’irrigation économisant l’eau est donc

primordiale.

Système d'arrosage


Agriculteurs dans le Nord

Histoire de parcelles

Pour illustrer la complexité de la mise en valeur des

riches terres agricoles du Nord, la thèse présentée

par M lle Hayette Nemouchi (Université de Caen - ESO

n°29 - mars 2010) sur la commune de Salah Bouchaour,

dans une vallée fertile de la wilaya de Skikda,

est particulièrement intéressante.

Pendant la période

coloniale, la

moitié de l’espace

communal, soit

2254 ha, la majorité

des terres agricoles,

fut partagée

en 11 exploitations

Parcelles agricoles dans les Aurès

coloniales d’environ

200 ha chacune,

le reste étant des terres melk exploitées au niveau de

différents douars. En 1964, ces anciennes terres coloniales

se trouvèrent regroupées dans 3 domaines

autogérés d’environ 700 ha chacun. Pendant la Révolution

agraire, vers 1975, ces terres, augmentées de

375 ha nationalisés sur d’anciens grands propriétaires

voisins, constituèrent 3 domaines autogérés et

10 CAPRA (Coopératives Agricoles Polyvalentes de la

Révolution Agraire) d’environ 45 ha chacune. Suite à

la restructuration agraire de 1988, et à la restitution

d’une partie des terres aux anciens propriétaires, ce

domaine privé de l'État fut progressivement morcelé

en 61 EAC (Exploitation Agricole en Commun) d’une

moyenne de 28 ha chacune, et 129 EAI (Exploitation

Agricole Individuelle) se partageant un total de 581

ha.

En 2006, une enquête sur 150 exploitations, tous

secteurs confondus, observait un développement de

la mise en location des terres et leur transformation

en outils informels de spéculation foncière impliquant

propriétaires privés, exploitants du domaine privé de

l'État, exploitants des terres communales, locataires

et agents de l’administration. Un locataire donne

par exemple le témoignage suivant : « L’exploitation

de ces terres communales devient de plus en plus

dure pour moi. Depuis 7 ans, j’essaie de trouver une

solution à un problème qui complique, justement,

la mise en valeur des terres. Il s’agit d’un problème

d’enclavement. Cette exploitation est maintenant

© eldjazayer.centerblog.net

entourée de terres privées et d’autres attributions

individuelles qui m’empêchent d’accéder directement

à mon exploitation. Jusqu’à maintenant, je n’ai

trouvé qu’une seule solution, c’est payer mon droit

de passage sur les terres voisines. »

Des techniques au service des sols... et du

rendement

Le témoignage d’un agriculteur de la plaine de

la Mitidja, membre d’une association d’irrigants

soutenue par un projet international, FSP-SIRMA,

illustre à la fois l’évolution des techniques pour

économiser l’eau et le développement des cultures

maraîchères sous serres à la périphérie des villes.

« Je suis de la région de Beni-Ammou. Je me suis

installé dans la Mitidja en 1994. Comme beaucoup

de jeunes agriculteurs, je suis locataire de terres

et producteur de poivrons sous serres. Quand j’ai

commencé ce travail, le goutte-à-goutte n’existait pas

encore. J’étais obligé de déplacer mes quatre serres

chaque année car l’irrigation gravitaire diminuait la

fertilité des sols. Depuis 5 ans, j’ai découvert le goutteà-goutte

qui me permet de gagner plus de temps,

plus d’argent et surtout de rester au même endroit

deux années successives. Aujourd’hui, je possède 50

serres et mon souci principal est d’être reconnu et

d’obtenir une carte d’agriculteur. »

Et la montagne

Serres près de Jijel

Toute l’agriculture du Nord ne se trouve pas dans

les plaines. Voici le témoignage d’un religieux inséré

depuis de nombreuses années dans la région de

Médéa :

« Les jeunes agriculteurs sont en réalité ici de jeunes

éleveurs (bovins, ovins) dont le trait commun est

l’absence de terres pouvant permettre un décollage

systématique en matière d’élevage : peut-être une

© actudz.com

pax concordia

17

DOSSIER


DOSSIER

moyenne de 4 vaches laitières. Toutes les familles qui

se sont réfugiées à Tamezguida pour fuir le terrorisme

sont arrivées avec leurs bêtes, improvisant une

étable dans l’espace familial. Elles n’ont pas encore

vraiment réinvesti les aires de pâturage originelles.

Elles les louent à l’occasion à des nomades venus du

Sud (Djelfa). En tout cas, peu d’hectares sont cultivés

en plantes fourragères. Quant à l’habitude de lâcher

sur les pentes montagneuses quelques têtes de

bétail (en vue de la reproduction), elle ne semble pas

encore être réamorcée. »

Des filières nouvelles

En dehors des productions de grande consommation,

il existe des petites filières intéressantes : le miel par

exemple.

« Je m’appelle Sofiane et j’ai 34 ans. J’appartiens à

une famille de paysans de la montagne, sans terres

cultivables (Tamezguida, W. Médéa). Avant la fin de

mes études au collège, j’ai travaillé comme ouvrier

ferronnier, pendant 10 ans, pauvre et exploité… Alors

j’ai voulu quitter l’Algérie. Un ami m’en a dissuadé

et m’a proposé de faire de l’apiculture. Il avait déjà

mis sur cette piste plusieurs autres jeunes et ça avait

marché pour eux. Je n’y connaissais rien, mais j’ai

accepté. Tout de suite, on m’a mis entre les mains une

dizaine de ruches et, avec cet ami, j’ai commencé ma

formation sur le tas. Une première récolte m’a mis le

miel à la bouche. Pas assez pour vivre, mais j’ai senti

qu’il y avait un avenir possible.

Avec le temps, les inévitables faux-pas et

surtout le partage du savoir-faire d’autres

apiculteurs, j’ai réussi à maîtriser la conduite

d’une bonne centaine de ruches. Très vite,

cependant, il est apparu qu’un rucher

sédentaire (fixé à un endroit précis) ne

pouvait rester à l’abri de mauvaises surprises

(climatiques et autres). Il fallait donc

transhumer. Pour déplacer les colonies, il

fallait un véhicule. Grâce à une camionnette

d’occasion, financée avec l'aide de la Caritas

algérienne, j’ai ainsi pu faire « paître » les

abeilles sur des aires mellifères différentes,

dans un rayon de 100 à 200 km.

Ces emplacements sont payants mais

c’est surtout l’investissement en matériel

© apishacenealgerie.wifeo.com

Ruchers

des premières années qui coûte cher. Enfin, il y a la

commercialisation des produits de la ruche : une

clientèle stable se constitue au fil des ans, exigeante

sur la qualité du produit.

Pour garder mon rucher en expansion, il faut que

je sois vigilant, face à son vieillissement, face à la

maladie… L’élevage de reines et la création d’essaims

artificiels font aussi partie de cette vigilance et j’ai dû

m’y mettre.

En résumé, ce métier m’occupe à temps plein :

gestion des colonies, transhumances, récoltes,

conditionnement, vente, sans oublier l’entretien

du matériel. C’est peu dire que je l’aime, il me

passionne. »

© Raphaël Watier

18

Verger de néfliers


Agriculteurs dans le Sud

DOSSIER

Évolution des oasis

Brahim a 55 ans, il est maraîcher. En 1995, il a dû

abandonner le jardin familial de la palmeraie de

Ghardaïa : les eaux usées, liées à l’urbanisation

rapide, avaient pollué les nappes phréatiques. L’eau

du puits était devenue saumâtre et insalubre pour

arroser les légumes. Il a créé un nouveau jardin à

une vingtaine de kilomètres plus en amont, au bord

d’un affluent de l’oued M’zab. Les trois strates de

l’agriculture oasienne classique -palmiers, arbres

fruitiers et cultures maraîchères- n’y sont plus

systématiquement recherchées. Le palmier dattier

n’y est plus le roi. Il est surtout planté par tradition et

pour la consommation familiale :

sa mise en production est lente,

son ombre nuit aux légumes. De

plus, l’exportation des dattes, qui

assurait la rentabilité de la culture,

a vu ses filières bouleversées dans

les années 90 et n’a pas encore

retrouvé ses débouchés. Quelques

arbres fruitiers bordent les

parcelles : abricotiers, grenadiers,

citronniers, orangers… mais aussi

oliviers, surtout utilisés comme

brise-vents, en attendant l’installation

d’huileries dans la région. L’activité principale y est

la culture des légumes que Brahim va vendre chaque

après-midi au marché de Ghardaïa : carottes, oignons,

aubergines, piments… et, en toutes saisons : menthe,

coriandre (qosbor) et laitues. La luzerne est aussi

une production recherchée, pour nourrir

les quelques chèvres et moutons que bon

nombre de citadins entretiennent dans leur

petit jardin. L’irrigation au goutte-à-goutte, à

partir d’une pompe immergée dans un puits,

remplace peu à peu l’arrosage traditionnel

par séguias, mais les inondations de 2008

ont emporté tout le système de tuyaux et il

a fallu réinvestir. Un petit élevage de poulets

de chair, fonctionnel en hiver seulement car

le poulailler en parpaings n’est pas encore

équipé pour résister aux chaleurs de l’été,

diversifie la production.

© Patrick de Boissieu

La nouvelle agriculture saharienne

À 10 km d’El Menea (El Goléa), M. Hadjadj est un

exemple de réussite de la nouvelle agriculture

saharienne. Développée à partir de 1985, son

exploitation couvre 750 ha et devrait atteindre

1 000 ha d’ici deux ans. On y trouve de grands vergers

d’agrumes et de vigne, irrigués au goutte-à-goutte et

entourés de haies brise-vents de casuarinas, comme

dans le Nord. Les parcelles les plus remarquables

sont celles réservées aux céréales, irriguées par

aspersion grâce à un système de rampes pivotantes

qui couvrent 30, 40 voire 50 ha chacune. Implantées

dans de petites dépressions naturelles, à l’abri du

vent, elles permettent des

rendements en blé de plus

de 90 quintaux/ha, grâce

à des apports d’engrais

et des traitements

phytosanitaires réguliers.

Elles permettent aussi

d’autres cultures :

en particulier des

pommes de terre qui, en

production précoce, sont

commercialisées à des

prix intéressants comme

semences dans des régions plus au nord, surtout dans

la région d’El Oued, première productrice de pommes

de terre du pays. Un petit élevage de moutons permet

d’utiliser les chaumes comme pâturages après la

récolte et d’apporter à la terre un peu d’engrais

Moutons sur chaumes à El Menea

© Patrick de Boissieu

Chamelles laitières à El Menea

pax concordia 19


DOSSIER

20

naturel. Une étable de vaches permet

également la commercialisation de

lait frais dans la ville voisine. Des

chamelles y produisent aussi du lait,

à la demande d’amateurs de plus en

plus nombreux.

Un des soucis majeurs de l’exploitant

concerne, bien sûr, l’irrigation

car, avec le développement des

exploitations dans toute la région,

la « nappe albienne » baisse

rapidement et les forages doivent

être de plus en plus profonds. À

El Menea, les coûts du pompage de l’eau sont devenus

si élevés que le système traditionnel d’arrosage des

jardins par séguias, géré de façon collective depuis

de nombreuses générations, a été abandonné il y a

quelques mois, renvoyant chaque propriétaire à son

propre puits ou à l’eau potable distribuée par la ville.

De plus, la centrale électrique publique de la région

a des difficultés pour fournir, de façon régulière,

l’électricité indispensable au fonctionnement

des pompes et des moteurs qui font avancer les

rampes autour de leur pivot : à certaines périodes

de l’année, l’arrosage est programmé 24h sur 24 et

toute interruption a des conséquences néfastes sur

la production.

Une autre contrainte de ce type d’exploitation est

celle de la main d’œuvre. La proximité de la ville et

l’antériorité de son installation ne la rend pas trop

préoccupante chez M. Hadjadj. Par contre, l’activité

de nouvelles exploitations, plus isolées, est tributaire

de l’emploi de main d’œuvre étrangère, surtout

originaire du Mali, particulièrement vitale lorsque

le propriétaire est un investisseur qui ne possède

aucune compétence agricole.

M. Hadjadj bénéficie aussi des conseils d’agronomes

qui viennent régulièrement de l’Institut National

Agronomique d’El-Harrach. Son exploitation a ainsi un

rôle de ferme pilote qui contribue au développement

de l’agriculture saharienne.

Extension de la filière lait dans le Sahara

Une exploitation voisine s’est spécialisée dans

l’élevage bovin : elle entretient depuis plusieurs

années 200 vaches laitières dans un enclos protégé

d’une simple haie brise-vent. Sa réussite lui permet

d’investir actuellement dans la construction d’un

hangar et d’une salle de traite équipés de façon

moderne, qui lui permettront d’augmenter encore

© Patrick de Boissieu

Élevage bovin près d'El Menea

son cheptel. En conséquence se développent

également, en amont, les cultures fourragères pour

l’alimentation, en particulier du maïs fourrage et, en

aval, un circuit de commercialisation en liaison avec

les industries de transformation du lait.

Des poissons dans le désert

Des productions originales sont également

encouragées dans le Sahara. Une des plus surprenantes

est celle des poissons. Ainsi à Hassi Fhal, à 120 km au

sud de Ghardaïa, une ferme aquacole s’est installée

sur 4 ha en 2005. Différents bassins alimentés par

l’eau des forages profonds assurent les différentes

étapes de la reproduction et du grossissement de

tilapias, ainsi que celle de leur nourriture à base de

petits crustacés, les artémies. Sa production a atteint

600 tonnes en 2011, avec des poissons dépassant

1,50 m de long, mais les difficultés d’organisation

d’une filière complète ne lui ont permis de vendre

que 20 tonnes sur le marché local, mettant en péril la

survie de l’installation.

© Patrick de Boissieu

Pisciculture à Hassi Fhal


L’Algérie au fil des jours

50 e anniversaire de l’indépendance. Célébré

dans tout le pays de diverses manières : méga-feux

d’artifice, fantasia, baroud, folklore, expositions,

commémorations, etc. -Été 1962, liesse et

déchirement- Algérie, juillet 1912 : déjà une

délégation du mouvement « Jeunes Algériens »

se rend à Paris auprès de Poincaré pour demander

une citoyenneté totale pour l’indigène musulman

-Le peuple est majeur- Les « aspects positifs de

l’indépendance »… Quot.

Oran, 05.07.2012. Quel

destin pour quelle Algérie

Thème du colloque

international d’El Watan à

la salle Cosmos de Riadh

el Feth à Alger du 5 au

7 juillet. 1962-2012 : Un

passé glorieux, une liberté

confisquée. El Watan, 05.07.2012.

L’Algérie indépendante fête ses 50 ans : Le chemin

de novembre 1954 -« Le procès de la colonisation

française »- De l’écriture de la véritable histoire

aux réformes, les rendez-vous ratés du pays depuis

1962, etc. Liberté, 05.07.2012.

Ramadhan. Ce que doit la nuit au jour. C’est à

la fois avec joie et angoisse que nous accueillons

Ramadhan. Quot. Oran, 11.07.2012. 1 300 000

personnes touchées par l’opération Solidarité

Ramadhan. 645 restaurants El-Rahma et 1 191

points de stockage sur les 48 wilayas. Financée

par le ministère de la solidarité nationale et de la

famille et gérée par les APC (Assemblées populaires

communales). Les enfants et les poubelles du

Ramadhan. Quand le gaspillage des uns profite

aux familles démunies. Liberté, 25.07.2012. « Le

jeûne ne doit pas se transformer en suicide »,

souligne le Pr Berkat, président du Conseil de

l’ordre national des médecins, en s’adressant

aux personnes atteintes de maladies chroniques

(asthme, diabète, malaises cardiaques). Le Soir,

20-21.07.2012.

Les Algériens à l’heure londonienne. 30 e Jeux

olympiques du 27 juillet au 13 août. L’Algérie

sera présente aux Jeux

olympiques avec 39 athlètes

(au lieu de 61 aux JO-2008

de Pékin), pour un total de

12 disciplines. Régression !

Pourquoi El Watan, 24.07.2012.

1000 & 1 initiatives !

Ness El-Kheir (= les Gens du bien), un groupe qui a

de l’audace (et a essaimé

au niveau national et

international). Ils sont

dynamiques, sacrifient

leur argent et leur temps,

sillonnent le pays, activent

sur une quarantaine de

wilayas et apportent aide

et assistance aux plus

démunis.

El Watan, 24.07.2012.

Initiative citoyenne et participante Nabni.

Enseignements du Titanic à l’attention du « navire

Algérie ». (www.nabni.org : Algérie 2020 : bilan,

vision et perspectives par les générations de

l’indépendance). El Watan, 16.06.2012.

Le FELIV 5° Festival international de la littérature

et du livre de la jeunesse à Alger, Batna et Sidi Bel

Abbès : 14-22.06. El Watan, 16.06.2012.

Festival international des danses populaires à

Sidi Bel Abbès du 27 juin au 2 juillet. Rendez-vous

avec la créativité. Liberté, 29-30.06.2012.

Constantine. La caravane de l’Imzad (l’imzad,

symbole de la culture targuie, est une vièle

monocorde) enflamme le public. Le 4 juin, une

troupe constituée de musiciens, de choristes et de

danseurs venus des Aurès, de Djurdjura, du Mali et

du Niger ont mis tout simplement le feu sur scène...

El Watan, 06.06.2012.

trois mois en bref

Brèves glanées par Gérard de Belair

pax concordia


patrimoine

La mosquée-cathédrale Saint-Philippe de Ketchâwa :

Histoire et mémoires croisées 1

L’histoire de la cathédrale Saint-Philippe de

Ketchâwa à Alger est complexe car elle croise

plusieurs mémoires, celle de la mosquée

ottomane du XVIII e sur l’emplacement de

laquelle elle a

été édifiée, puis celle de la

cathédrale française Saint-

Philippe élevée au milieu du

XIX e siècle.

Son image architecturale hybride

entre mosquée et cathédrale

est le résultat d’une

histoire à plusieurs strates. Les

sources d’archives ottomanes

renseignent sur la mosquée

primitive pré-ottomane et

sur sa reconstruction au XVIII e

siècle [Chergui, 2011, pp. 85-

88]. Les études françaises de

la fin du XIX e siècle apportent

un éclairage sur l’état de l’édifice

à l’arrivée des français et

sur ses premières transformations

et adaptations au culte

chrétien. Enfin, les archives

inédites de l’archevêché

d’Alger permettent de suivre

les différents projets de

construction et d’extension

de la cathédrale qui ont été

initiés par une pléiade d’architectes du Service des bâtiments

civils puis du Service des monuments historiques

et enfin du diocèse d’Alger.

Le plus ancien document relatif à cet édifice est un

manuscrit arabe du XIV e siècle attribué à un dénommé

Hussîn Ban Radjab, fils de muftî hanafite. Ce texte de

référence mentionne à l’emplacement correspondant

au plateau de Ketchâwa la présence d’une petite

mosquée dont la fondation est antérieure à 766H/ 1364-

65 [Devoulx, 1875, p. 422]. Plusieurs actes authentiques

postérieurs relatifs à divers immeubles du quartier de

Ketchâwa et dont le plus ancien est de 1021H/ 1612-13

attestent encore de l’existence de cette mosquée au

XVII e siècle. En 1794, elle fait l’objet d’une reconstruction

par le souverain Hassan Pacha (1205/1791-1212/1798),

entreprise attestée par une inscription scellée au dessus

de la porte d’entrée de

la façade méridionale

[Devoulx, 1868, p. 107].

Dès 1830, la mosquée

de Hassan Pacha, dont le

raffinement architectural

avait attiré l’attention de

plusieurs érudits français,

est convertie en lieu de

culte catholique : elle

devient la cathédrale Saint-

Philippe.

Inaugurée le 24 décembre

1832, la mosquée convertie

en cathédrale ne demeura

que quelque temps

en son cadre premier. Les

projets de restauration et

de transformation en vue

de son affectation au nouveau

culte, dont elle a fait

l’objet entre 1832 et 1890,

ont été considérés par

l’administration française

comme le plus important

programme de reconversion

d’édifice engagé au lendemain de la conquête

dans la ville d’Alger [Oulebsir, 2004, pp. 87-91].

Cathédrale Saint-Philippe vers 1891

Ces projets successifs devaient en réalité venir à bout de

la mosquée ottomane qui fut ainsi entièrement démolie,

laissant place à une cathédrale française dont le parti

architectural emprunt de formes arabisantes allait lui

1

Article extrait d’une publication en cours à paraître

sous le titre de « Prémices de l’architecture néomauresque

arabisante dans les édifices religieux

chrétiens d’Alger au XIX e siècle ».


donner l’image d’une mosquée [Devoulx, 1868, p. 113].

Dès 1832, c’est un architecte du service des bâtiments

publics, Pierre-Auguste Guiauchain, qui fut chargé

d’adapter la mosquée au culte chrétien [Le Ravin des

Crabes, 2008, p. 14]. En 1844, réalisant que la cathédrale

ne pouvait être contenue dans le volume de la

mosquée, le projet d’extension de Guiauchain fut mis à

exécution. La nouvelle version dessinée par l’architecte

Amable Ravoisié s’inscrivait déjà dans l’optique d’une

réinterprétation de l’architecture de la mosquée

ottomane. Au début de l’année 1850, alors qu’il est

question d’ameublement de la cathédrale, celle-ci n’est

pas achevée.

En 1852, un nouvel architecte de l'École de Paris, Pierre

Hubert Feraud, fut nommé pour continuer le projet de

la cathédrale Saint-Philippe.

En 1856, c’est un quatrième architecte,

Eugène Fromageau, occupé à la

construction de la basilique Notre-

Dame d’Afrique, qui fut chargé de

conduire les travaux d’achèvement.

La cathédrale devait enfin subir une

dernière restauration entre 1886

et 1890. Après l’indépendance,

la cathédrale fut reconvertie en

mosquée, ressuscitant le souvenir

de la mosquée ottomane de Hassan

Pacha.

Le style architectural de la cathédrale

Saint-Philippe d’Alger est pour le

moins qu’on puisse le constater éclectique

et donc fidèle à la tendance qui

caractérise l’architecture européenne

en métropole ou dans les colonies

maghrébines à partir de la seconde

moitié du XIX e siècle.

L’édifice présente certains aspects des

églises de style romano-byzantin et

gréco-byzantin auxquels s’ajoutent aussi et de manière

ostentatoire des éléments arabisants et néo-mauresques

qui lui confèrent un caractère résolument orientaliste.

Ce caractère est particulièrement perceptible dans la

façade principale de la cathédrale donnant sur la place

de l’Archevêché (aujourd’hui place Ben Badis) et faisant

face au palais de Dâr Azîza, dernier vestige du quartier

de Dâr al-Soltâne ou d’al-Djanîna.

Les deux tours encadrant le porche principal avec leur

lanterneau à section octogonale coiffé de coupoles

s’apparentent aux minarets des mosquées du Caire, de

style mamelouk. Les décors de céramiques plaqués sur la

corniche surmontant les trois arcs du porche emploient

des formes florales et géométriques empruntées au

répertoire hispano-maghrébin.

L’intérieur de la cathédrale affiche aussi un décor

arabisant. En témoignent les panneaux de plâtre sculptés

par l’artisan Louis Guillaume Fulconis qui ornent la

voûte en berceau de la nef centrale, les soubassements

des murs ainsi que les arcs des galeries latérales et

les coupoles surmontant les chapelles. Les coupoles

recouvrant les travées des collatéraux présentent une

grande variété de modèles. Certaines sont de type

ottoman à plan octogonal sur trompe en coquille,

d’autres sont de type hispano-mauresque à nervures

sur fonds de stucs ajourés avec vitraux polychromes ou

tronquées à la manière d’un

plafond à caisson de bois

almohade [Marçais, 1954,

p. 196, p. 269 ; Barrucand,

1992, pp. 76-82].

Les fenêtres en arcs

outrepassés dans les clairsétages

sont géminées à la

mode andalouse et leur

couronnement en anse de

panier reproduit les arcs

des niches et alcôves des

palais et maisons algéroises

d’époque ottomane. Les

baies supérieures disposées

à la naissance du berceau

central sont ornées de

claustras ajourés en marbre,

inspirés des mouhadidat

égyptiennes de la mosquée

El-Mouyed au Caire.

Cet orientalisme de la fin

du XIX e siècle n’est certainement

pas étranger à la croyance couramment répandue

selon laquelle la cathédrale française, mosquée

d’aujourd’hui qui s’élève encore dans le quartier de Ketchâwa,

serait l’ancienne mosquée de Hassan Pacha de

la période ottomane elle même, alors qu’en réalité, elle

n’en a conservé que des éléments infimes.

Mosquée Ketchâwa aujourd'hui

Nabila Cherif

Maitre de Conférences-EPAU

Architecte des sites et monuments historiques

patrimoine

pax concordia


ACTUALITÉ DES DIOCÈSES

Faire de la « théologie » ici, c’est possible !

Du 22 au 31 juillet, la Maison de Ben Smen

(Alger) était occupée par une session :

« Approfondir sa foi pour mieux servir

l'Église », avec plus de 20 participants,

13 étudiants sub-sahariens et une

dizaine de catholiques algériens.

Une demande de jeunes baptisés :

« Nous voulons être mieux formés

à la vie chrétienne, et pour cela

nous voulons partir à l’étranger. »

S’ils veulent partir, ils partiront…

En attendant, ils ont réussi à

stimuler notre créativité pour

proposer ici, en Algérie, une

formation théologique !

Ce projet a mûri pendant des

mois, au travers de consultations

diverses. Nous avons rêvé d’une

année complète de formation,

puis nous avons été tentés de

douter qu’une simple session

d’été soit possible. Nous en

avons profité pour solliciter une

nouvelle équipe interdiocésaine

de la formation. Beaucoup nous

encourageaient tout en s’excusant

de n’être pas disponibles.

Il fallait jouer pleinement la carte de la catholicité de

notre Église, profiter de sa diversité tout en veillant

à équilibrer les groupes, afin de favoriser l’estime

mutuelle. Cela nous a conduits à procéder plutôt

par invitations, via les responsables pastoraux

dans les différents diocèses : ainsi les participants

se sentaient envoyés par leur paroisse pour se

former.

Avec la grâce de l’Esprit Saint, une ambiance

vraiment fraternelle s’est installée petit à petit dans

ce groupe, tout en respectant les différences de

cultures et de langues comme à la Pentecôte. Lors

de la veillée festive finale, on a pu sans complexe

caricaturer les attitudes des uns et des autres, ce

Diocèse d’Alger

qui en dit long sur la liberté confiante à laquelle

nous étions parvenus.

Il s’agissait d’apprendre à faire Église : nul besoin

d’inventer les travaux pratiques, il suffisait de vivre,

prier et se former ensemble pendant une semaine,

et tous les instants comptaient, y compris les

soirées plus ou moins improvisées ! L’enjeu était

de faire comprendre et sentir

que la mission de l'Église est

de réconcilier, en elle-même

et pour le monde.

Côté théorique, nous avons

commencé par le peuple de

Dieu comme « petit reste »

dans l’Ancien Testament, et

nous avons été jusqu’à Tipaza

et Notre-Dame d’Afrique,

et même un topo sur

l’engagement de l'Église pour

la justice et la charité, précédé

d’une visite de la Caritas riche

en échanges.

Nous avons aussi osé parler de

nos talents, de ce qui entrave

nos vies de communautés,

des moyens à prendre pour

la vie fraternelle, des figures

de saints qui nous nourrissent

(Charles de Foucauld, les martyrs de l’Ouganda

avec saint Kisito…). Nous avons même pu vivre

une célébration de la réconciliation.

Les intervenants et les témoins Ceux qui ont

accepté, et merci à eux ! Ils l’ont un peu vécu comme

une part de leurs vacances, qu’ils soient venus de

Blida, d’Alger, d’Alep, de Londres, de Versailles

ou de Valencia en Espagne. Nous avons aussi été

sensibles au témoignage du personnel musulman

de la maison, travaillant pour nous avec le sourire

tout en vivant leur jeûne de Ramadan, comme s’ils

communiaient à cette Église réconciliatrice !

Nécropole de Tipaza

Damien de Préville SJ


Conférences à Mascara

Le Centre El Amel est ouvert depuis 15 ans, mais vu

notre contexte de ville « rurale », c’est seulement cette

année que nous avons osé organiser des conférences.

Fatéma Bakhai a expliqué au travers de sa saga

historique ‘’Izuran‘’ que les Algériens d’aujourd’hui ont

hérité de toutes les strates de l’histoire depuis l’homme

des cavernes jusqu’aux Français, en passant par les

Romains, etc. Pas évident pour ceux dont les premiers

manuels scolaires faisaient commencer l’histoire de

l’Algérie à La Mecque !

Maissa Bey, autre femme écrivaine, a parlé de sa carrière

littéraire, de la place de l’écriture dans sa vie, du statut

des femmes et de leur combat. Elle se définit comme

femme, algérienne, écrivaine, arabe, musulmane,

arabophone, francophone et grande lectrice !

Puis Mgr Henri Teissier est venu parler de l’Émir

Abdelkader sous son aspect de mystique. Entre

autres, fut apprécié le fait qu’un chrétien parle en fin

connaisseur (et en arabe) et avec beaucoup de respect

d’un musulman, faisant ressortir ses éminentes qualités

spirituelles.

Nous souhaitions qu’un musulman parle d’un chrétien :

M. Benchouk, ancien wali, est venu témoigner de son

ami de lutte l’abbé Bérenguer, prêtre d’Oran qui s’est

engagé aux côtés des Algériens et fut envoyé en

Amérique latine pour faire connaître le bien-fondé de

la cause algérienne.

En mai, nous recevions Amine Zaoui. Professeur

de littérature à

l’université d’Alger,

ex-directeur de

la Bibliothèque

nationale : avant

tout un conteur,

qui exprime ce qu’il

ressent, quitte à

bousculer certains

tabous.

Avec Amine Zaoui

Autour de cent personnes à chaque fois, un public varié :

on nous demande de continuer car ces conférences

sont une ouverture pour tous.

Diocèse d’Oran

Centre aéré 2012

Du 8 au 19 juillet, environ 80 enfants se sont retrouvés

à la paroisse Saint-Eugène d’Oran, pour le centre aéré.

Ils ont partagé diverses activités autour du thème :

« Vivons pour la nature ».

Chaque atelier était organisé par deux ou trois animateurs

de différents pays : Algérie, Burundi, Congo,

Cap-Vert, Madagascar, Nigéria, Pologne, Suisse, Syrie.

Les enfants ont été divisés en six groupes, selon leur

âge. Lors de la fête finale, ils ont présenté les chansons,

danses, pièces de théâtre et récitations qu’ils avaient

apprises. Les animateurs pouvaient être satisfaits de

l’énergie dépensée pour le bonheur des enfants.

Centre aéré, Oran 2012

Taizé à Tlemcen

Au milieu de l’été se sont tenues au Focolare de Tlemcen

deux semaines à la manière des semaines de Taizé

en France : 75 puis 110 participants ont fait cette expérience

de partage spirituel, de service et de formation

chrétienne dans une atmosphère de louange. Benedict,

étudiant zimbabwéen, fait remarquer que « pour cette

quatrième session à laquelle je participe, les anglophones

ont été nombreux et se sont sentis tout de suite

à l’aise ». Estelle, avec une autre jeune française, a été

envoyée par la communauté de Taizé pour ces deux

semaines. « Ce fut comme si j’étais sur la colline de Taizé,

au milieu d’étudiants de toute l’Afrique. J’ai trouvé

la même paix, la même force avec des liens d’amitié

particulièrement solides. J’ai aimé le choix des chants,

la douceur de Taizé et l’énergie africaine. J’ai découvert

la vie des étudiants qu’on n’imagine pas ailleurs,

leurs joies et leurs difficultés, leur respect des textes de

l'Écriture, leur soif de partage et de lumière sur la vie

affective. »

pax concordia

actualité des diocèses


ACTUALITÉ DES DIOCÈSES

Diocèse de Constantine et Hippone

Cana à Constantine

Ce n’est pas souvent qu'est proposée une formation

spécifique aux couples. C’est dire tout l’intérêt de la

session « Cana » qui s’est tenue au Bon Pasteur du 4 au 9

juillet. La communauté du Chemin Neuf avait délégué

trois de ses membres pour donner aux couples qui

avaient pu se libérer l’occasion de faire le point sur leur

vie conjugale dans ses différents aspects.

Tous ont apprécié de pouvoir consacrer du temps à leur

couple et prier ensemble. La moindre des découvertes

ne fut pas celle que la dimension du couple dépassait de

loin celle des deux époux pris séparément.

Pendant ce temps, Michel et Jean proposaient aux

adolescents réunis à Skikda des activités adaptées,

tandis que Jim et Stéphane complétaient leur stage de

pédiatrie en s’occupant, au moins de temps en temps,

des plus petits.

Merci à tous ceux qui ont permis ces riches rencontres !

chrétienne.

Les travaux sont allés bon train, et même si d’autres

aménagement sont encore en cours, nous disposons

maintenant d’une chapelle pouvant accueillir une

centaine de personnes.

Une première inauguration a eu lieu lors de la journée

diocésaine de détente le vendredi 1 er juin. Ce fut

l’occasion pour les travailleurs philippins, indonésiens

et coréens de faire connaissance avec des représentants

des autres régions du diocèse.

Ces lieux sont disponibles pour d’autres activités.

Contactez le curé de Skikda !

Retour à Skikda

En 2000, l’église Sainte-Thérèse avait été donnée à la

DAS pour en faire une pouponnière. C’était une période

creuse où le nombre des chrétiens à Skikda se comptait

sur les doigts d’une seule main ! Les activités paroissiales

se limitaient au périmètre du presbytère.

Les choses ont bien changé et, avec l’afflux sur les

chantiers de la zone industrielle de travailleurs étrangers

dont une proportion non négligeable sont des chrétiens,

il fallait se donner de nouveaux moyens pour accueillir, et

organiser les sessions de formation pour la communauté

Vingt séminaristes sur les pas de saint

Augustin

Mi-juillet, une vingtaine de séminaristes du diocèse de

Lyon ont rendu visite à notre diocèse et effectué un

pèlerinage sur les pas de saint Augustin à Souk Ahras

(l'antique Thagaste où il est né) et Madaure (où Augustin

fit ses humanités), pour finir à Hippone (où il fut évêque).

Ils étaient accompagnés par le cardinal Philippe Barbarin,

archevêque de Lyon, son auxiliaire Jean-Pierre Batut et le

père Erwan Simon du séminaire Saint-Irénée de Lyon.

Les exposés quotidiens préparés par chacun portaient

sur Augustin, sa vie et sa pensée, sur l'Afrique du Nord

des premiers siècles et d'aujourd'hui. Une heure de

prière silencieuse et l'Eucharistie rythmaient également

chaque journée. Ils ont passé de beaux moments avec les

communautés d'Hippone ainsi qu'avec les chrétiens de

Constantine. Reçus par les responsables de l'Université

islamique Émir Abdelkader qu'ils ont visitée après

avoir déambulé dans la vieille ville et le palais du Bey

splendidement restauré, ils ont partout reçu un accueil

chaleureux. Séjour court et dense, qui a tout de même

permis quelques bains de mer !


Diocèse de Laghouat-Ghardaïa

La situation à Tamanrasset

Jean-Marie continue son travail de jardinier au centre

ville, ce qui le met en relation avec la famille élargie des

propriétaires du jardin. Les familles qu’Antoine connait

depuis quelques cinquante ans à Tamanrasset, des

voisins ainsi que les amis de Taher à Tazrouk , tous nous

disent qu’ils ne se sentent pas directement concernés

par ce qui se passe au Mali. Les touaregs de la région

sont de plus en plus engagés dans la vie du pays, et

essayent de rattraper le retard en poussant les jeunes à

faire des études. Un signe Le maire touareg de Tazrouk

vient d’être élu député.

Échos de Tamanrasset

Des Petits Frères de Jésus et des Petites Sœurs du Sacré-Cœur, membres de la

communauté chrétienne de Tamanrasset, nous parlent de leur quotidien, dans

le contexte de la tourmente que traverse le Nord-Mali, leur si proche voisin...

tous, nous représentions plus de 20 langues ! Nos amis

africains se sont exprimés par des gestes, des chants qui

avaient des accents de negro-spirituals. Maintenant, ils

trouvent vraiment leur place dans la liturgie. À nous,

cela demande un véritable déplacement intérieur. C’est

une invitation à faire jour après jour de petits pas pour

arriver à la fraternité désirée avec tous.

Quelques-uns d’entre eux faisaient partie de chorales,

alors l’idée est lancée, la chorale de Tam va répéter trois

fois par semaine ! Initiative des femmes qui le disent à

d’autres, qui s’appellent entre elles. Ouverture qui leur

actualité des diocèses

Et la communauté chrétienne

La fraternité des Petites Sœurs du Sacré-Cœur, qui fait

office de lieu paroissial, n’accueille plus d’Européens (les

pèlerinages sur les pas de Charles de Foucauld ont été

quasi-inexistants cette année). Depuis quelques mois,

ce sont les migrants africains qui remplissent nos lieux

de célébration. Plusieurs raisons à cela : les Camerounais

(majoritaires) ne cessent d’arriver ; il n’existe plus de

refoulement aux frontières maliennes ; la migration vers

l’Europe est toujours plus difficile.

Certains « stationnent » longtemps à Tamanrasset. Assez

souvent, c’est plusieurs mois après leur arrivée qu’ils

découvrent la présence de l'Église à Tam. Il leur arrive

de nous confier les dures conditions de leur aventure

migratoire : dans le désert, parfois, ils ont vu mourir leurs

compatriotes ; aux frontières ils se sont fait « racketter » ;

difficile pour les femmes d'échapper à la prostitution et

aux réseaux mafieux pour « s'en sortir ».

À la célébration de Pentecôte, notre petit troupeau

a fait Église avec toutes les nations de la terre. À nous

Après la messe dominicale à Tamanrasset

Jean-Marie au travail

permet de sortir de leurs ghettos, où elles n’ont rien à

faire, dans un pays où tout leur semble si étrange. Un

bon groupe participe presque quotidiennement à nos

eucharisties du soir, chemin pour une remise en route

humaine et spirituelle.

Et du côté de l’Assekrem

Depuis deux ans, en raison des consignes de sécurité,

le Sud algérien est déserté par les Européens. Tout le

monde a peur d’un pays qui, pourtant, vit concrètement

dans la paix. Les Algériens eux-mêmes sont moins

nombreux, peut-être à cause des événements du Mali.

Nous avons continué à restaurer les ermitages et, cet

été, ils ont été bien occupés par des retraitants et des

Petits Frères en temps sabbatique venant du Japon, de

l’Inde, du Vietnam, du Nigéria et du Cameroun.

pax concordia


des livres à lire

Salvatore est commandant d'une frégate de garde-côtes. Son

métier est d'intercepter les embarcations qui transportent

harragas et autres candidats à l'émigration irrégulière, au large

de la Sicile et de l'île de Lampedusa, afin de les rassembler

pour les renvoyer dans leur pays. Il accomplit avec humanité,

dévouement et fermeté sa mission de défense de la forteresse-Europe

contre l'immigration clandestine. Jusqu'au jour où une passagère accroche

son regard et le conduit au doute. Elle fait se gripper l'idée qu'il a de son

travail et de son existence.

C'est là l'une des trajectoires que Laurent Gaudé esquisse dans ce roman,

aux côtés de celles de Jamal, Soleimane ou Boubacar. D'une écriture sobre et

limpide, il peint les hommes avec leurs questions et complexités, ramenant

au centre ce que les logiques politiques masquent et font oublier. Migrants

et forces de l'ordre contreviennent à l'ordre public ou le défendent, mais la

logique de l'ordre n'est pas toujours celle de l'homme et celle de la survie

n'est pas toujours celle de l'honnêteté. Dans la situation complexe où se

trouve chacun, sa liberté est à construire, et sa conscience n'est jamais en

repos. En outre, le libre arbitre de chacun joue et joute avec des intérêts qui

ne sont pas toujours les siens.

Ce roman n'est pas militant, même s'il rend sensible à ce que vivent les

migrants plus qu'aux logiques géopolitiques. Mais il parle des hommes,

de ce qui se passe en eux et de ce qu'ils deviennent dans la migration

comme dans la lutte contre l'immigration. Chacun est invité à sortir de luimême.

Or Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent

toutes (p. 91).

Michel Guillaud

eldorado

Laurent gaudÉ

J'ai Lu n°8864, 2009

1 ère édition : Actes Sud, 2006

219 pages

Comme dans L’attentat, le livre s’ouvre sur une femme infidèle

à son mari, non pas physiquement mais par la pensée. Elle

s’éloigne tant de lui qu’elle en meurt sans avoir pu lui partager

cette divergence. Kurt, devenu veuf, s’embarque avec un ami

pour les Comores où ils vont ouvrir un hôpital. Mais, au large

des côtes somaliennes, ils se font enlever par des pirates. On suit durant

de longues pages leurs péripéties à la merci de chefs de guerre sans

illusions dont le point commun est de mettre au même niveau la vie et

la mort. Le lecteur suit cela froidement sans pouvoir entrer en empathie

ni avec les uns ni avec les autres. C’est seulement avec l’entrée en scène

d’une femme (un médecin de la Croix-Rouge travaillant dans un camp de

réfugiés soudanais) que l’émotion se fait sentir. La chaleur de la relation

réapparait. Kurt changera progressivement et passera d’une vision

de l’Afrique morbide -avec ses pirates sans foi ni loi, ses populations

passives qui se laissent balloter d’une guerre à l’autre, d’une famine à

l’autre, d’un dictateur à un autre- à une Afrique de la vie, non pas à une

Afrique de la survie due aux conditions difficiles mais réellement au

triomphe de l’espoir en la vie. La solution de cette équation est évidente

quoique simpliste : l’Occident s’enferme dans les futilités et ne sait plus

voir l’essentiel alors que l’Afrique conserve intact l’instinct de la Vie.

Une nouvelle aurait suffi pour cette démonstration.

Marie-Laure Watier

l'équation africaine

yasmina khadra

Media-plus, 2011

327 pages


Voici le texte d’une retraite prêchée en 1983 à des religieuses

dominicaines, plusieurs fois reprise et actualisée. Pour Mgr Claverie,

la vie religieuse, et plus largement la vie chrétienne, est questionnée

dans sa radicalité par le miroir de l’islam : d'une part, la rencontre de

l'autre m'a fait découvrir ses richesses et, d'autre part, elle m'a éveillé

à mes propres richesses. C'est ce que la rencontre peut produire de meilleur :

que chacun puisse retrouver ce qu'il porte de meilleur, lui dans sa foi, moi dans la

mienne. Personne n'a annexé l'autre, personne n'a cherché à mettre la main sur

l'autre. J'ai découvert, dans mon propre héritage, des trésors enfouis, mis à jour,

révélés par la contestation ou la simple existence des valeurs des autres (pp. 82-

83).

La retraite utilise abondamment comme point de départ le cadre de vie spirituelle

du musulman (ch. 4 à 7) mais il l’encadre dans une réflexion chrétienne sur la

vie apostolique, le sens de l’Alliance et de l’altérité (ch. 1-3). Les chapitres 8 (Le

pèlerinage à la maison de Dieu) et 9 (La vie religieuse, prophétisme pour notre

temps) sont à mon avis les plus percutants : interpellation toujours actuelle pour

ceux qui veulent prendre au sérieux leur vocation religieuse.

L'ouvrage permet de découvrir l'Église d’Oranie dans les années 1980-90 :

l’existence d’une école pour les enfants des coopérants brésiliens, la cession de

la cathédrale d’Oran, les contrats signés entre l'État et des religieuses, la diversité

dans les paroisses, la présence des sœurs travaillant en usine, la montée sournoise

de l’islamisme.

Cette retraite garde son style oral, avec de nombreuses confidences sur la vie du

prédicateur. Nous ne trouverons pas ici de nombreuses citations bibliques ni des

références spirituelles à méditer. Le cadre de la retraite et la familiarité avec le

charisme dominicain du prêcheur et des auditrices les laisse sous-entendre.

José Maria Cantal pb

Quel bonheur d’être

croyant

Vie religieuse en terre

algérienne

Pierre Claverie

Présentation par sœur Anne-Catherine Meyer op

Cerf (Épiphanie), 2012

293 pages

des livres à lire

Ce livre est la profession de foi de quelqu’un qui a traversé

les bouleversements intervenus dans l'Église et la société

françaises depuis les années cinquante. De santé fragile, le jeune

homme originaire du pays nantais s’est très vite découvert une

vocation de prêtre. Ses aptitudes intellectuelles, son insatiable

curiosité spirituelle et son compagnonnage avec le Christ l’ont conduit sur

des chemins imprévus : « Théologien, prêtre, finalement évêque, je m’efforce

de l’être dans l’imitation même de ce que Dieu fait en Jésus [...] le vrai, le seul

centre de notre foi », écrit-il.

À partir de son expérience, il entreprend une analyse sans concession des

conditions de la foi aujourd’hui. Il identifie quatre attitudes auxquelles

l'Église a plus ou moins succombé au fil des années. À la tentation du

pouvoir, il répond par la nécessité d’offrir un service humain et spirituel ;

face à la tentation de la conquête, il rappelle que la foi ne s’impose pas

mais se propose ; face à la tentation de la répression, il prône la culture

du dialogue et le respect de la différence ; à la tentation de l’absolutisme

intégriste qui lui paraît mortifère, il oppose le mouvement qui appartient

à la vie.

Il aborde aussi « les questions qui fâchent » : contraception, regard sur la

sexualité, divorce, avortement, euthanasie sans omettre les préoccupations

plus contemporaines telles que l’ordination des hommes mariés, la place

des femmes ou le bilan de Vatican II.

Hubert et Anne Ploquin

À cause de Jésus

Pourquoi je suis demeuré chrétien

et reste catholique

Mgr joseph doré

Plon, 2011

367 pages

pax concordia


méditation

Algérie, la mal-aimée

Depuis de trop nombreuses années revient cette

question : mais pourquoi donc l’Algérie est-elle si

mal aimée

C’est vrai, un lourd passé de défiance pèse sur les

épaules de ce peuple, de la guerre de libération à la

trop fameuse « décennie noire » des années 1990.

Tandis qu’en France, la campagne des présidentielles

a parfois pris comme

otages électoraux les

émigrés dont bon nombre

sont algériens, ici le pays

se ressent des soubresauts

du « printemps arabe »,

et est inquiété à ses

frontières par la crise que

connaît le Mali. La vie

continue, chère, incertaine

et sans trop d’illusions sur

l’avenir. Et on peut alors se

demander : l’Algérie estelle

aimée d’elle-même

Vue de l’extérieur, l’Église d’Algérie porte elle aussi

les stigmates de cette question : on la croit souvent

insécurisée, voire persécutée, comme cela a pu être le

cas pendant la décennie noire. Il est vrai qu’elle n’est

pas la bienvenue dans certains milieux, mais cela ne

lui est pas spécifique.

Il y a deux ans, j’étais au Congo RDC, dans la région des

Grands Lacs. Un jeune confrère m’a demandé avec

inquiétude si je me sentais « en sécurité » en Algérie.

J’étais stupéfait : nous étions dans une des régions

de l’Afrique où la violence est endémique, quasi

quotidienne ; on venait d’y assassiner un prêtre.

Nos familles ou nos amis qui envisagent de nous

rendre visite se voient parfois affublés de la même

méfiance par leur entourage, comme s’il fallait avoir

perdu la tête pour oser s’aventurer dans ce pays !

J’ai remarqué qu’au cours d’entretiens, de conférences

ou de conversations, revenait presque toujours la

référence au drame de Tibhirine : le spectre de cet

événement tragique continue de planer sur nos

têtes. Le film Des hommes et des dieux a été projeté

un peu partout à travers le monde. J’ai été trop lié au

monastère et aux frères moines pour en nier la beauté

et la profondeur. Mais, souvent, cette œuvre est

l’unique référence médiatique sur l'Église dans ce

pays. Or, le message de nos frères moines transparaît

plus à travers ce qu’ils ont vécu dans le silence de

leur monastère et dans la relation à leurs voisins

qu’à travers la façon dont ils sont morts. C’est bien sur

ce terrain que nous les rejoignons.

Nous n’avons, ici en Algérie, ni une âme ni une

vocation de martyrs ! Tant de signes nous renvoient

au bonheur de vivre au sein de ce peuple. Cela ne

veut pas dire que tout se passe sans histoire : vivre le

message de Jésus, ce n’est jamais choisir la facilité.

Mais faire reposer tant de suspicion sur la population

qui nous accueille est une profonde injustice. Nous

sommes touchés, par exemple, de voir combien

nos amis algériens partagent notre tristesse quand

l’un ou l’autre d’entre nous est amené à quitter

l’Algérie. Et ceux et celles qui bravent les doutes et

viennent nous voir deviennent ensuite nos meilleurs

ambassadeurs.

Alors même si l’Algérie était si mal aimée, et des

autres et d’elle-même, ne serait-ce pas l’ultime

raison de l’aimer et de la faire aimer

Claude Rault, évêque de Laghouat-Ghardaïa

Parue en mai 2012 dans le bulletin du diocèse de

Ghardaïa, la version complète de ce texte est disponible

sur le site de l'Église d'Algérie. Nous remercions

Mgr Rault de nous permettre de le reproduire ici, dans

une version plus brève.


Session d’islamologie

Du 16 au 19 octobre au Centre d’Études Diocésain des

Glycines à Alger. Renseignements et inscription :

session.islamologie@gmail.com

Synode des Évêques

Mgr Paul Desfarges représentera la CERNA du 7 au

28 octobre au Synode des évêques sur la nouvelle

évangélisation, événement marquant le début de

l’Année de la foi.

CERNA

Les membres de la Conférence épiscopale de la Région

Nord de l’Afrique se réuniront du 18 au 22 novembre à

Mazara del Valle en Sicile.

Journée nationale Caritas

La fête du Christ-Roi a été choisie par les évêques comme

« Journée nationale Caritas ». Cette année, pour le 50 e

anniversaire de la fondation de la Caritas en Algérie, le

Comité national a décidé de donner à cet événement

une ampleur particulière en organisant à Alger, du 23 au

25 novembre, trois jours de rencontres, assemblées et

expositions en présence de partenaires, collaborateurs

et amis, et de tous ceux qui veulent connaître mieux ses

activités. Renseignements : caritas@caritas.dz

14-16 décembre - Journées d’étude Charles-

Robert Ageron

En 2011, le Centre des Glycines s’est enrichi du legs de

la bibliothèque du professeur Charles-Robert Ageron,

historien de l’Algérie coloniale et chrétien engagé,

auteur d’une œuvre monumentale et figure respectée

en Algérie et au delà, décédé en septembre 2008.

Dans le contexte du cinquantenaire de l’indépendance

de l’Algérie et pour marquer l’arrivée du « Fonds Ageron

» aux Glycines, le Centre d’Études Diocésain organise

les Journées d’étude Charles-Robert Ageron dans le

but d’offrir spécifiquement aux jeunes historiens-chercheurs,

algériens et étrangers, l’opportunité d’un retour

critique sur l’héritage de l’historien.

http://www.journees-ageron.org

Trimestriel

éditeur : Association diocésaine d’Algérie (ADA),

n° d’agrément 18, en date du 16 novembre 1974,

délivré par le Ministère de l’Intérieur.

Adresse : Pax et Concordia, Archevêché d’Alger

13 rue Khelifa Boukhalfa, 16000 Alger-Gare

Dépôt légal : n° 2201-2010

Directeur de publication : Mgr Ghaleb Bader

équipe de rédaction : Dominique Lebon, Marie-Christine

Rousseau, Marie-Danièle Ligouzat, Michel Guillaud

Coordinateur de la rédaction : Michel Guillaud

Gérante : Marie-Danièle Ligouzat

Mise en page : Raphaël Watier

Courriel rédaction : paxetconcordia@gmail.com

Courriel abonnements :

paxetconcordia.abonnements@gmail.com

Site internet de l’église d’Algérie :

http://www.eglise-catholique-algerie.org

Dessins de couverture : Place Ben Badis et mosquée

Ketchaoua (p. 1) et village en Kabylie - Ouharzen

(p. 32), dessins de Reno Marca extraits, avec l’aimable

autorisation des auteurs, de Algérie - Soyez les bienvenus,

Voyages de la Méditerranée au Sahara, de Claire et Reno

Marca, Éditions Aubanel, 2008, p. 66 et p. 193.

Photo de la page 13 : Nouvelle exploitation céréalière à

El-Menea. Auteur : Patrick de Boissieu.

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