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urbaines

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Ville d'ailleurs

Mongo, une petite ville

en croissance au Sahel

Pierre Fourel

L’Autre Lieu (Le Rheu)

Vivre la lecture publique

dans un ancien corps de ferme

Christine Barbedet

Projets urbains

Marc Dumont


initiatives urbaines

VILLE D’AILLEURS

Mongo, une petite ville

en croissance au Sahel

TCHAD

RÉSUMÉ > Le Sahel n’est pas seulement le lieu de

la sécheresse et de la faim qui surgit parfois à la une

des médias occidentaux. Alors que les paysans luttent

contre la désertification et les crises alimentaires, les

questions d’urbanisation sont aussi à l’ordre du jour.

Au centre du Tchad, la ville de Mongo est longtemps

restée enclavée dans ses montagnes. Mais, récemment

reliée à la capitale N’Djamena par une nouvelle route,

elle commence à afficher le visage d’un centre urbain

en pleine mutation.

s a h e l

N'Djamena

Mongo

REPORTAGE > PIERRE FOUREL

Le Guéra est une région étonnante. En plein cœur des

plates étendues sahéliennes du Tchad, des collines et des

montagnes s’élèvent, incongrues dans cette gigantesque

plaine, comme si elles avaient été posées là par d’antiques

bâtisseurs. On croirait des amoncellements de pierres

ovales, déposées une à une par une main patiente, en

vue d’organiser la vie des Hadjéraï, les « montagnards »,

habitants de la région.

À quelques kilomètres à peine de Mongo, sur la route

venant de N’Djamena, on ne se doute pas qu’au pied

de cette petite montagne, à peine une colline, se tient

la dixième ville du Tchad. On commence par traverser

Gadjira, un petit village de cases traditionnelles et de maisons

rectangulaires en brique surmontées de tôle, et puis

on aperçoit le drapeau tchadien signalant le petit aéroport

sur lequel l’avion du Programme Alimentaire Mondial

vient se poser deux fois par semaine. Apparaît enfin le

Ancien étudiant

de l'Université Rennes 2,

Pierre Fourel a travaillé

deux ans comme chargé

de projets dans une ONG

à Mongo. Il est depuis août

2014 en poste à l'est du

Tchad, où il intervient dans

le domaine de l'éducation

dans trois camps de

réfugiés du Darfour.

Janvier-février 2015 | Place Publique | 143


initiatives urbaines

pierre fourel

panneau signalant la commune de Mongo. En arrivant

à Gadjira, l’asphalte de la route a brutalement disparu.

Il n’y a pas si longtemps, Mongo était beaucoup plus

enclavée. Il y a à peine plus d’un an, le bitume s’arrêtait à

Bitkine, à 60 km de là. En saison humide, le fleuve Bang

Bang, alimenté par la chute des pluies, pouvait bloquer

le passage pendant plusieurs jours. Les voyageurs devaient

alors patienter à Mongo quand ils étaient en route pour

la capitale, ou rebrousser chemin jusqu’à Bitkine, si près

de leur destination. Aujourd’hui, un pont construit par les

Chinois assure un passage, quel que soit le flux du fleuve.

Accolée à l’une des montagnes de la région, Mongo

se fond dans le paysage sans le dénaturer. À l’observer du

haut de cette montagne, sa présence ne se signale que

par l’émergence, au-dessus des arbres, des minarets de la

grande mosquée, des fumées qui montent des habitations

et des rues, et plus loin, par les bâtiments en construction

du quartier administratif. Il y a ici peu de bâtiments à

étage, qui élèveraient la ville au-dessus du sol.

Marché bien achalandé

Il est bien difficile de dégager un plan d’organisation

de la ville. Le grand marché constitue sans conteste l’un

de ses poumons. Il s’étend de part et d’autre de l’une des

rues principales. D’un côté, dans le marché couvert, les

commerçants qui vendent des pagnes pour la confection

des habits, des pantalons et des chemises, des tapis, des

chaussures et des objets de toute sorte, exposent leurs produits

dans de petites boutiques. De l’autre, des femmes

viennent vendre sur leurs étals protégés du soleil par des

auvents en secko – une sorte de paille tressée – les fruits

et les légumes produits du maraîchage, aubergines,

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tomates, salade, oignons, bananes ou goyaves, ainsi que

tous les condiments et l’huile nécessaires à la confection

des repas. À certains moments de l’année, des kilos de

criquets grillés s’étalent sur des bâches en plastique, que

l’on peut acheter pour presque rien.

Le marché permanent descend le long de petites

rues jusqu’à une grande esplanade, où se tient le marché

du mercredi, jour durant lequel tous les villageois des

alentours viennent en chameau, en âne ou en voiture,

vendre leurs marchandises. C’est le jour où l’on voit

des véhicules apporter de nombreux sacs de mil ou

d’arachides, des caravanes de chameaux guidées par

un homme enturbanné vers le marché au bétail où

s’échangent vaches, chevaux, chameaux et chèvres et

où les marchandises s’entassent sous les étals et le long

des rues. Non loin se trouve le nouveau marché couvert.

Construit depuis plus de deux ans, il est resté inoccupé

jusqu’à la mi-2014, faute d’une entente de la municipalité

avec les commerçants sur le loyer des boutiques.

C’est l’un des exemples de la mauvaise gestion de l’administration

tchadienne. Depuis, quelques femmes se sont

timidement installées sous les halles, pour y vendre leurs

produits, avant de repartir pour la plupart à leur étal

d’origine sous les seckos, ne supportant pas la chaleur

dégagée par la tôle censée les protéger du soleil. Ce nouveau

marché, malgré son restaurant, ses places de parking

et ses lampadaires modernes, ne s’est pas encore imposé

dans la vie mongolaise.

Gare routière

L’autre point névralgique de la ville est le Parc, la gare

routière où les bus viennent déposer leurs voyageurs.

Mongo est située sur la route qui mène de N’Djamena

à Abéché, la grande ville de l’est, et plus loin vers le

Soudan. C’est donc un carrefour commercial important.

Tout autour de cette place, on trouve des restaurateurs

faisant griller viande de chèvre, abats et poulets sur des

grilles au-dessus d’un feu de bois, des commerçants vendant

boissons fraîches et articles divers pour le voyage.

Souvent, ces boutiques appartiennent à l’une des compagnies

de transport aux noms évocateurs, Guéra Star,

Al Afia (la santé) ou Al Watan (la patrie). Le soir, des

femmes viennent s’asseoir sur des nattes étalées devant

les boutiques pour vendre les repas qu’elles ont préparés.

En dehors de ces deux points, au pied de la montagne,

la ville s’étend le long de rues non goudronnées qui se

croisent à angle droit, dans lesquelles une vie intense se

déroule durant la journée : vente de fruits, beignets ou

cigarettes à de nombreux coins de rue, hommes installés

sur des nattes devant les maisons répondant aux salutations

des passants ou jouant aux cartes, enfants jouant au

ballon ou avec une roue et un bâton… La ville est divisée

en secteurs et chaque quartier est placé sous l’autorité

d’un chef de carré qui intervient dans les ventes et les

achats de terrains et dans la résolution des conflits de

voisinage.

Organisation spatiale

L’habitat s’organise en concessions, délimitées par des

murs en terre, dans lesquelles vivent plusieurs familles

ou plusieurs branches d’une même famille. Certaines

maisons sont encore des cases rondes surmontées d’un

toit de paille, comme on les voit dans les villages. Mais la

plupart des habitations sont des bâtiments rectangulaires

construits en brique cuite, d’une ou plusieurs pièces,

suivant la richesse des habitants.

À l’intérieur des concessions, l’espace est parfois divisé

par des murs en secko ou bien laissé ouvert. C’est un

espace commun, où l’on accueille les visiteurs. Le linge

y sèche sur un fil, un espace est réservé à la cuisine.

Toute une vie communautaire s’y développe : les voisins

s’entraident, échangent les dernières nouvelles et les

enfants jouent ensemble dans la cour. Dans la journée,

les moments passés à la maison se déroulent dans cet

espace semi-collectif. Les maisons, pour la plupart, ne

servent guère que pour la nuit. C’est l’espace de l’intimité

conjugale ou familiale, dans lequel le visiteur pénètre

rarement. Les maisons construites en briques cuites ne

sont d’ailleurs pas vraiment prévues pour accueillir :

quasiment sans fenêtres, elles sont perpétuellement

plongées dans la pénombre. Le sol est souvent couvert de

nattes et de tapis libyens ou saoudiens, les murs décorés

de tentures soudanaises. Les plus riches installent des

canapés et des coussins dans un salon, en face de télés

à écran plat branchées sur les grandes chaînes arabes

comme Al Jazeera.

Espaces publics distincts

La rupture est frappante entre l’intérieur des concessions,

bien entretenu, parfois décoré de plantes et d’objets

peints, régulièrement balayé par les femmes, et la rue,

où s’entassent les ordures ménagères, où les animaux

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viennent fouiller en quête de nourriture et où charrettes

et motos slaloment entre les trous. La rue est un espace

de convivialité, mais surtout réservé aux hommes. À côté

des portails des concessions, des nattes sont installées, sur

lesquelles les hommes peuvent passer de longues heures

à discuter, à l’abri de l’ombre des murs ou d’un auvent

en secko. Devant les boutiques, des bancs permettent de

s’asseoir et de contempler l’animation. Seuls quelques

espaces sont fréquentés par les femmes à l’extérieur du

foyer : le puits, véritable lieu de sociabilité au lever ou à la

tombée du jour, le marché, où elles s’approvisionnent ou

vendent la production des villages et quelques endroits où

elles vendent des repas ou des fruits dans la rue.

On observe ainsi une stricte séparation entre les

femmes et les hommes. Aux femmes, l’espace privé de

la concession et la lourde tâche de la gestion du foyer

et de la préparation des repas. Aux hommes, l’espace

public de la rue, la tenue de boutiques de matériel électronique,

certains métiers manuels tels que tailleur ou

forgeron. Quand les femmes se déplacent dans la ville,

pour aller au marché, pour rendre visite à une amie ou

pour participer à une activité, c’est couvertes d’un lafaye,

ces grands voiles aux couleurs chatoyantes ou d’un tissu,

comme si elles emportaient dehors avec elles une part du

confinement du foyer.

Convivialité et hospitalité sacrée

Les visites sont très importantes dans cette société de

la convivialité. Des nattes installées devant les maisons

sont prêtes à accueillir le frère, la sœur, l’ami ou l’étranger

de passage. On s’y installe, pieds nus, tandis qu’un

grand récipient d’eau est offert en guise de bienvenue, en

attendant que le thé soit prêt. On y discute, on y échange

nouvelles et plaisanteries, parfois pendant de longues

heures. S’il y a bien une valeur centrale de la société

tchadienne, c’est l’hospitalité, l’accueil de l’étranger. La

porte n’est jamais fermée au visiteur de passage. Celui

qui ne peut pas s’acheter à manger trouvera à coup sûr

une part de repas chez un parent ou un ami, la part de

l’étranger, toujours prête au cas où. Il y a ici peu de place

pour la solitude. On ne laisse pas quelqu’un manger seul,

celui qui vit seul est pris en pitié ou considéré comme un

original, voire un fou.

Qu’il s’agisse d’une visite à un parent, un ami, d’une

visite de soutien pour un malade, de condoléances

après un décès, la visite occupe une grande partie du

temps libre d’un Tchadien. Celui qui reste chez lui, qui

ne prend pas le temps d’aller saluer ses voisins ou ses

collègues court le risque d’offenser ses connaissances.

On finira par l’ignorer. Difficile apprentissage pour

l’Occidental habitué à attendre une invitation avant de

se rendre chez quelqu’un. Mais il apprendra rapidement

qu’une place lui sera toujours proposée sur la natte, et

qu’un verre de thé lui sera toujours offert, quelle que soit

l’heure de la journée. Il découvrira que son hôte, bien

loin d’être dérangé par ces visites intempestives, est la

plupart du temps honoré de recevoir quelqu’un.

Accueillir l’étranger est une question d’honneur,

presque sacrée. Mais en retour, l’accueilli est ainsi chargé

d’une responsabilité à l’égard de son hôte : il se doit de

l’honorer à son tour en buvant et mangeant tout ce qu’on

lui offre. Il n’est pas question de refuser la boule (plat

traditionnel à base de farine de mil la plupart du temps

et accompagné de sauces diverses), le thé ou le gâteau

offert, le refus étant considéré comme l’une des plus

grandes marques de l’impolitesse. Pas question non plus

de partir à sa guise, après une visite éclair : au Tchad,

avant de quitter un ami, on doit d’abord lui « demander

la route ». Et celle-ci ne sera accordée qu’après un certain

temps, à moins d’avoir une bonne raison pour partir.

Le poids de la ruralité

Avec une population estimée à 30 000 habitants dans

une région qui en compte 300 000, Mongo n’est pas

encore une grande ville. La marque de son passé rural

reste présente dans la vie quotidienne, dans les rues et

dans l’organisation des temps de l’existence. Tous les

natifs de la région gardent des liens très forts avec leur

village d’origine.

La principale source de revenu pour la population

reste l’agriculture. Presque tous les Hadjeraï, les habitants

du Guéra, cultivent le mil et les arachides. Certains

font du maraîchage. Cette réalité contraint tous les

domaines de l’existence. La saison des pluies ne dure

que de juin à octobre environ, et le reste de l’année est

marqué par une sécheresse importante. À partir de mai,

les paysans commencent à préparer les plantations et la

saison des pluies est consacrée aux travaux des champs.

Tous ceux qui travaillent à Mongo et qui possèdent un

champ au village, et ils sont nombreux, consacrent une

grande partie de leur temps à ces travaux. Les activités

d’un autre type sont donc considérablement ralenties

146 | Place Publique | Janvier-février 2015


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pierre fourel

durant cette période. L’école, par exemple, est subordonnée

au calendrier agricole : malgré les dates officielles de

l’année scolaire, elle s’arrête dès les premières pluies et

ne reprend qu’à la fin des récoltes, quand les enfants ne

sont plus mis à contribution dans les champs.

Ce poids de la ruralité se voit aussi dans les rues de

la ville. Sur les grandes voies, les voitures et les motos

doivent composer avec les charrettes tirées par les ânes ou

les chevaux, avec les caravanes de chameaux les jours de

marché et avec les troupeaux de vaches et de chèvres qui

traversent la ville en toute quiétude. Durant les périodes

d’activité agricole, on voit les paysans munis de houes

partir vers la brousse et revenir le soir à Mongo, parfois

chargés de la récolte du jour. Il n’y a pas de transition

entre la brousse et la ville. Les deux easpaces sont immédiatement

contigus et en relation constante.

Une ville en croissance

et de nouveaux défis matériels

Toutefois, de nombreux indices montrent que Mongo

est une ville qui grandit, qui change et qui affichera une

image complètement différente d’ici quelques années.

Les changements se voient dans tous les éléments de

la vie quotidienne, de la station Total qui vient d’être

inaugurée et apporte du carburant de bonne qualité et

même des marchandises jusque-là impossibles à trouver

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initiatives urbaines

(gâteaux européens, boîtes de conserve de plats préparés

et jusqu’aux serviettes en papier !), au marché, sur lequel

apparaissent des fruits variés provenant du Cameroun.

Des banques installent leurs agences climatisées en

prévision de futurs clients et les téléphones portables aux

multiples fonctionnalités se multiplient.

En brousse, des bornes indiquent déjà les futurs

emplacements des constructions et des rues de la ville

en extension. Pour quelque temps encore, il est facile

de sortir de Mongo et de marcher dans les gigantesques

étendues du Sahel. Mais déjà, des constructions nouvelles

s’élèvent le long des axes principaux. Une telle

extension confronte Mongo à des défis et des problèmes

qui, déjà présents antérieurement, vont s’aggraver avec

l’augmentation de la population.

Marchands d’eau ambulants

L’eau est l’une des premières préoccupations dans la

région du Guéra. Alors que dans les villages de brousse,

il faut parfois aux femmes plusieurs kilomètres de

marche pour atteindre le point d’eau le plus proche, la

question se pose de manière très pressante à Mongo. Il

n’existe pas de système d’eau courante. La plupart des

habitants utilisent les services de marchands ambulants,

qui puisent l’eau aux puits disséminés dans la ville,

remplissent des bidons en plastique et les transportent

sur des charrettes tirées par des ânes ou des chevaux. À

certains endroits, l’eau est distribuée grâce à des châteaux

d’eau. Mais tout cela n’est pas suffisant pour une

ville qui grandit et dont la population augmente. Et la

question ne se pose pas seulement en termes de service

pour la population, mais aussi en termes d’hygiène et de

salubrité : l’eau du puits véhicule souvent des maladies

et offrir aux habitants une eau potable de qualité est un

enjeu crucial de santé publique.

D’autres services de base peinent à contenter toute la

population. L’électricité par exemple ne bénéficie pas à

tout le monde, alimentée par une unique petite centrale

électrique. Ce n’est que depuis récemment qu’elle fonctionne

presque toute la journée. Le soir, quelques lampadaires

dans le centre de la ville, le long de la mairie, de la

grande mosquée, éclairent les rues principales. Pour les

particuliers les plus riches, c’est l’usage du groupe électrogène

qui prédomine. Dans les maisons, le système D

est de rigueur. On branche de manière anarchique un

câble à une source de courant, parfois très éloignée de

sa maison, et on le fait passer par-dessus la rue, parfois

à plusieurs centaines de mètres de la source. Toute une

part de la population doit se contenter des lampes à pile

vendues au marché. Dans ces conditions, recharger la

batterie de son téléphone devient une préoccupation

importante et une part de marché opportune pour les

commerçants de la ville.

Absence de décharge

Il n’existe pas non plus à Mongo de système de collecte

des ordures. Celles-ci sont déversées à l’extérieur,

dans la rue, hors de la concession et s’amoncellent au

milieu des rues ou sur les côtés des axes principaux. Elles

s’entassent dans certaines rigoles d’évacuation de l’eau,

qu’il faut vider à l’approche de la saison des pluies. Il n’y

a pas de décharge où rassembler en un lieu unique les

déchets. Régulièrement, on met le feu aux ordures pour

les éliminer. Ces feux sont un problème pour l’environnement,

puisque toutes les substances sont brûlées, sans

discrimination, des déchets végétaux au plastique, en

passant par les emballages de produits de beauté et les

piles usagées.

La mairie est consciente de ces défis mais ne dispose

pas de beaucoup de moyens pour mettre en place une

politique municipale efficace. Elle est soutenue par de

nombreuses ONG et par des bailleurs de fonds internationaux

comme l’Union européenne, mais se voit parfois

imposer des priorités qui sont définies dans les administrations

du Nord plutôt que par les acteurs locaux.

La sécurité alimentaire monopolise la quasi-totalité des

financements. La politique locale doit également jongler

avec le double système de pouvoir du Tchad : le système

administratif proche du modèle français et hérité de la

colonisation, avec ses préfectures, ses départements et

ses communes, et les autorités traditionnelles et religieuses,

qui gardent un pouvoir non négligeable et sans

lesquelles rien ne se fait.

Une urbanisation à inventer

Aujourd’hui, un responsable de la mairie estime

que Mongo a atteint en termes d’agrandissement et

de population la taille prévue en 2030 dans le dernier

Plan Local de Développement. C’est dire la vitesse à

laquelle les changements se sont produits et le manque

de préparation de la municipalité aux nouveaux défis

qui se profilent.

148 | Place Publique | Janvier-février 2015


initiatives urbaines

pierre fourel

L’invention d’une urbanisation adaptée au milieu

sahélien se trouve contrainte par les anciens problèmes

non résolus (crises alimentaires régulières dans les villages

alentour, problèmes de salubrité publique, manque d’accès

à l’eau, à la santé et à une éducation de qualité). Pour

la mairie, il faut trouver comment gérer une extension de

la ville qui puisse assurer une qualité de vie certaine pour

ses habitants, tant du point de vue matériel que culturel,

en prenant en compte les contraintes environnementales.

Si la désertification s’est trouvée accélérée par la surexploitation

du bois dans la brousse, pour la cuisine ou la

construction, que dire de ce qui va se produire à l’avenir

dans une ville de taille moyenne ?

Pour une invention réussie de ce modèle d’urbanisation,

un autre facteur est indispensable : la stabilité

politique dans un pays qui a été meurtri par les guerres

civiles et les conflits internes.

C’est une crainte partagée par une grande part de

la population : que les efforts accomplis dans les divers

domaines du développement ne se trouvent réduits à

néant par une nouvelle attaque de rebelles, comme cela

s’est produit à Mongo en 2008. Au pouvoir depuis plus

de vingt ans, le président Idriss Déby Itno devrait bientôt

laisser la main, si on en croit les rumeurs le disant gravement

malade. À son départ, difficile de dire comment se

fera la transition.

Janvier-février 2015 | Place Publique | 149


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L’Autre Lieu (Le Rheu)

Vivre la lecture publique

dans un ancien corps de ferme

RÉSUMÉ > Le Rheu est désormais doté d’une médiathèque

nouvelle génération, adaptée à son évolution

démographique, où se croisent les permanences sociales,

la lecture publique et les animations. Un projet

social autant qu’urbain qui s’inscrit dans les traces de

l’histoire communale, prenant corps dans un ancien

bâti de terre, réinterprété par l’architecte Jean-Fançois

Golhen. Ce nouvel espace public ouvert à l’automne

marque l’achèvement du centre bourg.

texte et photos > CHRISTINE BARBEDET

« On peut dire que je l’ai attendue, cette médiathèque !

Le lieu est beau et Le Rheu en avait besoin. J’aime les

livres et aller aux Perrières, c’était loin pour moi ». Thérèse

est accompagnée de sa belle-fille toulousaine qui

découvre L’Autre Lieu. « Dans le quartier de Toulouse

où nous habitons, précise cette dernière, nous avons une

médiathèque du même style. Je trouve que celle du Rheu

est bien dimensionnée pour la commune ». Notre lectrice,

octogénaire, est née ici. « J’ai bien connu la ferme de

la Mare et ses occupants. Au début des travaux, mon mari

et moi pensions que trop d’argent était mis dans ce projet,

car les vieux bâtiments ne valaient rien. Nous disions qu’il

fallait les abattre ; je suis plus tournée sur l’avenir que

sur le passé ! ». Ses enfants, au contraire, appréciaient le

charme de ce vieux bâti de terre situé au cœur du bourg.

À présent, Thérèse s’avoue satisfaite : « C’est comme le

métro, on dit que c’est bien quand c’est fini ! ».

« C’est bizarre d’avoir cela au Rheu ! »

Lucas, Nathan et Guillaume ont repéré l’espace « se

connecter ». « Les livres ? Ce n’est pas trop notre truc ».

Les lycéens ont pris place sur la mezzanine, face à la

baie vitrée : une pause visuelle sur le cœur de ville : « Ici,

c’est calme et reposant. Il n’y a pas de bruit ». L’épaisse

moquette brune absorbe les déplacements. « C’est spacieux,

moderne et surtout lumineux. Cela nous fait tout

bizarre d’avoir cela au Rheu. On se croirait en ville ! ».

C’est aussi la grandeur et la luminosité qui ont étonné

Myriam, la maman de Célia et d’Éline. « L’ancienne

bibliothèque était rikiki. Ici, l’espace est vaste avec plus

d’ouvrages à disposition et il est donc plus fréquenté. Il

faut espérer que ce ne soit pas vite trop petit ». Myriam

a récemment profité avec ses filles d’un spectacle diffusé

dans le cadre du festival du Grand Soufflet. « Le

nouvel auditorium est agréable avec des enfants ». La

150 | Place Publique | Janvier-février 2015


initiatives urbaines

La mezzanine, en connexion

directe avec la salle

de la médiathèque grâce

au garde-corps vitré, ne sert

pas uniquement de desserte,

mais de lieu de repos.

Cet espace peut accueillir

des évènements. Un écran

mobile intégré dans le plafond

permet des projections vidéo.

petite famille a aussi suivi la construction du nouvel

équipement : « Mon mari a travaillé sur le chantier.

Il est plombier-chauffagiste. Il nous a accompagnées à

l’ouverture pour montrer aux filles les sanitaires qu’il avait

installés ». Aujourd’hui, Myriam est secondée par Céline,

la mamie. « Venir à la médiathèque pour lire des livres

était la sortie du jour. Nous finirons par les jeux d’enfants,

dans le square », explique la maman. « J’apprécie ce

côté cocon, intime, avec cette grande banquette et ses

petits poufs. En revanche, je ne suis pas très rassurée sur

la mezzanine avec l’impression de vide donnée par le

garde-corps vitré ».

Pour découvrir l’exposition « Ce qui nous nourrit »

du photographe Philippe Henry, Jacqueline, Jeanine et

Albert se retrouvent pour la première fois dans les lieux.

« C’est amusant de découvrir les portraits d’habitants que

nous connaissons », explique Jeanine. Et d’ajouter : « Autrefois,

nous allions à la bibliothèque pour les enfants.

Elle était éloignée du centre bourg. Il fallait savoir qu’elle

existait, à l’étage de la ferme des Perrières ! Ici, on la

voit bien. C’est joli, accueillant et aménagé avec goût. »

Pourtant, Albert s’interroge : « Il fallait sans doute cela

pour l’avenir de la commune, mais il y a dû en avoir des

surprises… J’ai bien peur de voir nos impôts flamber ! »

Un signal fort et un choix prospectif

« Un tel investissement est lourd pour la commune »,

confirme le maire Jean-Luc Chenut. D’autant plus qu’un

effort exceptionnel est consenti pour doter la médiathèque

des six postes de permanents nécessaires au bon fonctionnement.

Pour l’équipe municipale, il s’agit d’un choix

politique fort et prospectif . « La réponse aux besoins des

Rheusois en matière de lecture publique était sous-dimensionnée,

quatre fois inférieure à celle préconisée pour le

ratio actuel de la population. Et en 2020, nous serons

10 000 habitants ! », rappelle le maire. « Cet équipement

nous permet désormais de développer un projet de lecture

publique et une médiation culturelle menés en interface

avec un grand nombre de structures et d’associations de

la commune », ajoute-t-il. Une programmation partena-

Janvier-février 2015 | Place Publique | 151


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les dates

2008-2010 : élaboration du cahier des charges

du programme.

2010 : lancement du concours.

2010-2011 : suivi par un comité de pilotage.

2012 : finalisation du projet.

Mars 2013 : pose de la première pierre.

Octobre 2014 : ouverture au public.

riale qui propose des conférences, des projections, des

spectacles, grâce à l’auditorium de 79 places.

Par ailleurs, une fois la médiation culturelle renforcée,

deux autres objectifs politiques ont sous-tendu l’élaboration

du programme de L’Autre Lieu. « Il y a dans le projet

de la médiathèque une dimension de mixité sociale

et intergénérationnelle renforcée avec une volonté de

mutualiser les services », souligne Lison Lissillour, sa

responsable. Désormais, la médiathèque héberge l’espace

de la vie sociale, doté de trois bureaux avec un accès privilégié

à l’espace multimédia. Les habitants y sont reçus sur

rendez-vous pour les permanences tenues par différents

organismes sociaux. Citons la Caisse d’allocations familiales,

la Caisse primaire d’assurance maladie, le Centre

communal d’action sociale, le Centre d’information sur

le droit des femmes et des familles, la Mission locale, le

Centre d’information jeunesse Bretagne, la Point accueil

emploi, etc. « Ce sera l’occasion pour les personnes

reçues de bénéficier de la proximité des espaces de lecture

et numérique. Nous voulons leur donner envie de

revenir à la médiathèque », commente Lison Lissillour.

Avec à l’ouverture 1 800 inscrits, le développement des

publics passe par celui de l’outil numérique, troisième

pilier affirmé du programme : « Nous sommes à une

période charnière où nous devons réinventer la dimension

numérique et anticiper la disparition progressive

des supports classiques. Dans le domaine de la musique,

nous avons une collection hybride de compilations

pour répondre aux besoins spécifiques des enfants et des

seniors. Pour soutenir la scène locale, nous proposons les

supports des artistes ». Par ailleurs, des sélections musicales

ou cinématographiques sont diffusées sur liseuses

et tablettes numériques. Via un site Internet dédié, les

abonnés ont accès à une sélection de ressources numériques

et à des outils d’autoformation.

L’ensemble des missions de L’Autre Lieu s’inscrit dans

le concept nordique de « bibliothèque 3 e lieu », souligne

Lison Lissillour : « Un lieu qui, entre le chemin du foyer

et du lieu de travail, a vocation à favoriser les échanges, la

cohésion sociale, la vie communautaire informelle. Notre

volonté est de créer un espace de vie pour différents

publics qui ne soit pas simplement un lieu pour lire un

livre dans le silence. Les Rheusois peuvent se retrouver

autour d’un café, en plein centre bourg ».

Point d’orgue de l’aménagement

du bourg

Au-delà du projet d’équipement, la construction de

ce pôle culturel vient achever l’aménagement urbain

de la ZAC des Champs-Freslons, commencé en 1985.

« La commune comptait alors 1 600 logements. Cette

première Zone d’aménagement concerté à l’échelle de

l’agglomération rennaise devait accueillir 1 000 logements

supplémentaires », explique le maire. Un aménagement

mené en quatre tranches opérationnelles,

programmé sur vingt ans. Sur le site de la ferme de la

Mare, construite au 19 e siècle, les trois bâtiments étaient

voués à la démolition pour laisser place à une opération

d’une quarantaine de logements. Un projet en suspens

questionné à chaque alternance municipale. « En 2001,

à notre arrivée, il nous semblait important de prendre une

décision », poursuit Jean-Luc Chenut. Les partisans de la

démolition d’un bâti très dégradé s’opposent aux défenseurs,

attachés à l’image patrimoniale d’une architecture

liée à l’histoire communale. Cette prise de conscience

pour l’intérêt patrimonial d’un bâti de terre menacé dans

le bassin rennais n’est sans doute pas étrangère à la sensi-

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initiatives urbaines

chiffres clés

Généreusement vitré,

le pignon sud-est s’ouvre

sur un petit amphithéâtre

paysager surplombé

par les petits collectifs

réalisés antérieurement

par l’architecte.

Superficie totale de L’Autre Lieu : 1600 m²

Espace d’exposition : 130 m²

Salle de la médiathèque : 450 m²

Espace convivial : 45 m²

Espace multimédia : 45 m²

Espace social (trois bureaux et un couloir d’attente)

: 55 m²

Administration (trois bureaux ; salles de réunion,

de préparation et de détente) : 150 m²

Passerelle en mezzanine : 85 m²

Salle d’animation : 60 m²

Auditorium : 145 m²

Locaux techniques : 85 m²

Coût total de l’opération : 4 000 000 € TTC

Récupération de TVA : 800 000 €

Financement État et DRAC : 900 000 €

Financement Conseil régional de Bretagne au

titre de l’EcoFaur : 100 000 €

Des subventions complémentaires ont été versées

par le Centre national du Livre et le ministère de la

Culture et de la Communication pour l’expansion

des fonds.

bilisation menée par l’écomusée du Pays de Rennes, avec

l’exposition « Constructions de terre en Ille-et-Vilaine ».

« Nous ne voulions prendre aucune décision sans

équilibre économique. Nous devions renoncer à près de

600 000 euros de recettes en abandonnant la construction

de logements sur le site. Il nous fallait trouver l’équivalent

aux abords », précise le maire. Les étudiants du Master 2

Urbanisme et Aménagement de l’Université de Rennes 2

et les étudiants de l’École Nationale d’Architecture de

Bretagne sont invités à réfléchir à un projet d’aménagement.

Les propositions donnent lieu à une exposition

qui met en évidence la faisabilité d’une opération en

bordure du site. En 2006, un concours d’architecture et

d’urbanisme est lancé auprès de six promoteurs associés à

six architectes pour poursuivre l’aménagement du centre

bourg avec la construction de quatre bâtiments de logements.

La municipalité désigne Bouygues immobilier

associé à Jean-François Golhen, architecte.

« Une fois le choix du projet urbain stabilisé, nous

avons mené une réflexion en parallèle afin de définir un

programme de centralité pour un équipement polyva-

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initiatives urbaines

Ci-contre, Myriam, ses filles

et leur mamie apprécient

ce côté cocon intime

avec cette grande banquette

et ses petits poufs.

Même en piteux état,

les trois bâtiments de terre ont

été conservés. Une prouesse

technique réalisée grâce

à un plancher béton porté

par une structure indépendante

de poteaux métalliques.

L’imposante « boîte » en béton

enjambe le premier bâtiment

et ferme la cour.

lent dédié à la lecture publique », commente le maire.

L’élaboration du cahier des charges du dernier projet

structurant du centre bourg est confiée à l’architecte

Thierry Dupeux et le projet d’établissement à Lison

Lissillour. Un projet d’équipement mûrement réfléchi,

de 2008 à 2010, avec la responsable de la médiathèque :

« J’ai eu la chance de pouvoir travailler bien en amont

avec Danielle Breton, élue en charge de la vie associative

et du développement culturel, le directeur des services

techniques, le directeur général des services ».

Le concours d’architecture est lancé en 2010. Le

lauréat est de nouveau Jean-François Golhen qui a

réalisé la Maison du livre de Bécherel, la médiathèque

intercommunale de Pontchâteau et celle de Combourg.

Un Les comité dates de pilotage composé d’acteurs culturels et

associatifs est constitué et se réunit régulièrement avec

l’architecte, durant deux ans. Une démarche partenariale

collaborative et constructive entre les maîtres d’ouvrage,

d’œuvre et d’usage qui garantit l’adéquation avec les

attentes d’un tel établissement public.

Inscription architecturale

dans l’histoire communale

Pour Jean-François Golhen, la manière de concevoir

un bâtiment façonne un espace extérieur qui induit des

usages. La forme urbaine ainsi produite est la traduction du

cahier des charges au travers d’une écriture architecturale

spécifique. « Pouvoir s’appuyer sur un bâti ancien pour

installer un espace public était pour moi une chance. Une

belle opportunité d’inscrire un tel projet dans l’histoire de

la commune », commente l’architecte. L’ensemble du bâti

de terre avec un solin de schiste est composé d’un corps

d’habitation déjà remanié, d’anciennes étables et d’un

petit bâtiment de stockage. « Son implantation dessinait

un espace central, la cour de la ferme, où il était possible

d’installer la médiathèque ». Même en piteux état, il

convient pour le maître d’œuvre de conserver les bâtiments

en les exploitant au mieux. La fragilité des murs de terre

nécessite de s’entourer d’entreprises compétentes et impliquées.

« Il nous fallait déconstruire une partie de ce bâti

de terre. Nous avons gardé l’enveloppe pour mieux nous

en affranchir. Nous sommes allés chercher la technique

la mieux adaptée aux problèmes à résoudre.Une prouesse

technique réalisée grâce à un plancher béton porté par

une structure indépendante. Ce sont des poteaux métalliques

qui le supportent ». Au final, l’imposante « boîte »

en béton enjambe le premier bâtiment et ferme la cour.

Ce pari tenu a permis de doubler la capacité de l’auditorium

initialement prévue. Dans cette même « boîte » est

logée la salle d’animation. Au rez-de-chaussée, la galerie

d’exposition se glisse en retrait, sous toute la longueur,

et en toute transparence. Cette volumétrie ostentatoire

offre à la structure son identité, « telle une grande bouche

ouverte sur la ville », explique l’architecte. L’entrée du

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initiatives urbaines

Les percements de passage

à l’intérieur du bâtiment sont

des U de béton. La galerie

d’exposition, autonome,

peut communiquer avec la

médiathèque.

public se fait à l’ouest, en pénétrant sous ce volume.

Le sas d’entrée tout en transparence s’ouvre sur un espace

de convivialité qui jouxte la salle de la médiathèque et

dessert l’espace social, aménagé au sud, dans l’ancienne

grange. Un escalier mène à la mezzanine qui conduit à

l’auditorium et à la salle d’animation et à l’administration,

située au-dessus de l’espace social. « Ce qui était important

dans ce volume global était d’ouvrir cette passerelle sur la

salle de la médiathèque, en connexion directe grâce au

garde-corps vitré, afin qu’elle ne soit pas uniquement une

desserte, mais bien un lieu pour se poser. Cet espace peut

accueillir des événements. Un écran mobile intégré dans

le plafond permet des projections vidéo ». Dans la salle de

la médiathèque, des douches de lumière zénithale varient

au fil du jour, diffusées par un jeu de sept ovoïdes qui sont

en fait des trappes de désenfumage. Généreusement vitré,

le pignon est s’ouvre sur un petit amphithéâtre paysager

surplombé par les petits collectifs réalisés antérieurement

par l’architecte. Si les murs de terre recouverts d’enduit à

la chaux et le schiste en soubassement font mémoire, les

percements de passage à l’intérieur du bâtiment comme

ceux des fenêtres extérieures sont des U de béton, n’en

chagrinent les puristes du bâti de terre. Pas question de pastiche

pour l’architecte, la démarche se veut contemporaine

et les transformations parfaitement lisibles. « Nous avons

préféré les matériaux bruts : le béton, le bois en intérieur

décliné à l’extérieur. » Des lames de bois habillent et

rythment la façade et font office de filtres solaires. Cette

construction BBC doit résoudre l’apport de lumière naturelle

important tout en gérant les variations thermiques.

Une des problématiques était aussi d’envisager des

temps différents de fonctionnement, en dehors des heures

d’ouverture de la médiathèque et donc d’imaginer des

circulations indépendantes de cette dernière et des accès

différents et autonomes. Dernier point : l’annexe de terre

conservée qui joue comme une greffe sur le hall, héberge

les locaux techniques.

Et Jean-François Golhen de conclure : « Cette

opération fait partie pour moi de ces projets plaisirs

où nous sommes vraiment dans le cœur de notre

métier : un projet complexe où nous devons fabriquer

de l’espace public ! »

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initiatives urbaines

PROJETS urbains > Marc Dumont

Marc Dumont est professeur en urbanisme et aménagement de l’espace

à l’Université Lille 1 - Sciences et technologies. Il est membre

du comité de rédaction de Place Publique Rennes. À travers ces projets

urbains d’ici et d’ailleurs, il partage sa veille des innovations insolites,

surprenantes et toujours instructives.

Les friches, c’est « tendance »

En période de crise, les villes redécouvrent les vertus des friches industrielles

pour revisiter leur modèle urbain. En témoigne le projet « Saint So », quasiment

au centre-ville de Lille. Ce site fait actuellement l'objet d’une vaste

réflexion d’aménagement prolongeant les deux premiers actes majeurs de sa

reconquête : la réouverture de la gare Saint-Sauveur (désormais lieu culturel

d’exposition, de spectacle et de sport) et la création du parc Jean-Baptiste

Lebas. Récemment, au terme d’un dialogue compétitif, les acteurs publics

ont retenu les propositions de « plan-guide » de l’équipe de l’urbaniste danois

Jean Gehl, fortement inspirées des villes nordiques. Le secteur Nord concentrerait

l’effervescence de la vie festive et artistique du site. On y trouvera

de petites unités de vie publique constituées d’espaces publics, de petits

commerces et de lieux alternatifs et culturels. La partie Sud sera réservée à

l’habitat, avec un maillage de rues et de petites places offrant des espaces

propices à de véritables relations de voisinage, à échelle humaine. Élément

phare de ce programme, le « cours », une promenade publique s’étendant

comme une colonne vertébrale du parc Jean-Baptiste Lebas au futur Jardin de

la Vallée. Ce plan-guide invite les habitants de manière ludique à réadapter,

certes à la marge, la maquette du projet réalisée en Lego. Non loin de là, à

Fives, dans les faubourgs de la ville, en plein cœur d’un tissu urbain déjà

dense, les locaux de l’usine Fives Cail vont être transformés sous l’égide de

Djamel Klouche, architecte du projet. Emblème d’une histoire industrielle

désormais révolue, le site de 17 hectares proposera 1 000 logements, une

piscine, un lycée hôtelier et un parc public de 5 hectares, tout en conservant

certaines structures emblématiques de halles, à l’image de celles du projet

de l’Île de Nantes.

Mobilité : des idées et choix ingénieux

Caen vient d’enterrer définitivement le tramway sur pneu pour le remplacer

par un tram sur fer, suite au changement d’équipe municipale et aux déboires

de l’équipement sur pneu ces deux dernières années. Le changement de

matériel s’accompagne de la réalisation d’une ligne courte de tramway plutôt

que d’un bus à haut niveau de service (BHNS), pour desservir le secteur de la

Presqu’Île. La ligne arrivant dans ce grand projet-phare de l’agglomération

sera donc prolongée lorsque les finances publiques le permettront. Autre

mesure intéressante, la ville de Reims a décidé de proposer la première heure

de parking gratuite dans tous ses équipements de stationnement souterrains.

Objectif : donner envie aux habitants de revenir en centre-ville et favoriser

son attractivité menacée par les équipements de périphérie, très compétitifs.

Les usines Fives Cail, à Lille,

vont être transformées

sous l'égide de l'architecte

Djamel Klouche.

d.r.

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initiatives urbaines

À New York, au bord

de l’Hudson, le « Pier 55 »

dessiné par l’architecte anglais

Thomas Heatherwick, mêle

des salles de spectacles,

des espaces dédiés aux arts

avec des réserves aquatiques

et des espaces végétaux.

Heatherwick Studio

Grands et petits parcs urbains

Autre secteur en pointe d’un urbanisme plus modeste, les parcs urbains. En

région parisienne, le « Tégéval » est une coulée verte réservée aux piétons

et aux vélos. Il devrait relier sur près de 20 kilomètres les villes de Créteil

et Santeny, en traversant trois départements et huit communes. Principale

originalité : il est systématiquement relié aux transports en commun tout

au long de son parcours (RER A, réseau de bus, métro ligne 8 etc.). Derrière

ce projet d’armature verte et de mobilité, les acteurs publics (notamment la

Région Ile-de-France), souhaitent dépasser les effets de coupure induits par

la réalisation des interconnexions des lignes à grande vitesse.

À New York, sur les rives de l’Hudson, à l’emplacement des anciennes jetées

des docks (jetées 54 et 56), le « Pier 55 » se dessine actuellement sous

l’égide de l’architecte anglais Thomas Heatherwick, mêlant des salles de

spectacles, des espaces dédiés aux arts avec des réserves aquatiques et des

espaces végétaux en suspension au-dessus du fleuve, sur pilotis.

Le nouveau parc du Heyritz, à Strasbourg, reprend lui aussi ce principe de

jardins flottants et d’habitats pour la faune et la flore, pour doter la ville

d’un bel espace vert, liant le quartier du Heyritz avec le nouvel hôpital civil.

Le projet, tout juste lancé, prolonge une trame boisée déjà existante, faite de

platanes centenaires et de masses boisées, accompagnée par de nouveaux

chemins en terre battue ainsi qu’une passerelle traversant sur 300 mètres le

bassin de l’hôpital et praticable à pied comme à vélo.

Verticalité : une autre conception des tours

Au moment où la tour Signal est abandonnée à Paris, et où Euroméditerranée

affiche une volonté de densification et de grande hauteur pour ses prochaines

phases, le laboratoire pharmaceutique Roche fait construire à Bâle la plus

haute tour de Suisse. Il en a confié la réalisation aux architectes… Herzog &

de Meuron, tous deux auteurs du défunt projet parisien. Le programme de

son futur centre de Recherche et Développement s’articulera autour de deux

tours de 178 puis 205 mètres pour respectivement 42 et 50 étages, dépassant

la Prime Tower de Zurich. Mais les conceptions changent : la firme a

misé sur des exigences très poussées de développement durable, incluant

dans son programme un retrait de l’usage de l’automobile, ne retenant

quasiment aucune place de parking automobile à ses abords et développant

en replacement pas loin de 1 500 places de vélo, mesure très impopulaire

auprès de ses employés. Même démarche à Zurich, où le nouvel immeuble

« SkyKey », siège de l’assureur Zurich Suisse vient d’ouvrir ses portes à ses

2 500 employés, après avoir obtenu la prestigieuse certification internationale

de platine « LEED ».

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