LQ-482

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LQ-482

Mercredi 25 février 2015 – 08 h 14 [GMT + 1]

NUMERO 482

Je n’aurais manqué un Séminaire pour rien au monde— PHILIPPE SOLLERS

Nous gagnerons parce que nous n’avons pas d’autre choix — AGNÈS AFLALO

www.lacanquotidien.fr

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Syriza, l’avenir d’une illusion

par Réginald Blanchet

La signature de l’accord-cadre intervenu le vendredi 20 février dernier entre le gouvernement

d’Alexis Tsipras et la Troïka des créanciers de la Grèce constitue un franchissement. C’est un

acte. Il marque une rupture. Syriza au pouvoir n’est déjà plus le Syriza qui faisait campagne

pour le changement radical de politique. Manolis Glenzos, vieux cadre du parti et héros de la

résistance à l’Occupant nazi, s’en est trouvé tout retourné. Soudain, les promesses électorales

de rupture immédiate et sans retour avec la Troïka et sa politique d’austérité ne s’étant pas

concrétisées, elles lui sont apparues comme illusoires. Lui-même se retrouvait dans la position

de la conscience malheureuse qui avait contribué à accréditer auprès du peuple ce qui n’était

qu’illusion. La gravité de son ton impliquait que Syriza lui-même pouvait n’avoir été guère plus

qu’une illusion personnelle. « Pour ma part, je demande au peuple grec de me pardonner pour

avoir contribué à cette illusion » (Le Monde, 24.2.2015). On n’épiloguera pas sur ce que peut

comporter d’inconséquence son geste, car c’est là quand même, peut-on considérer, non

seulement façon de se dédouaner bien vite dès lors que les diffcultés sont là mais encore de

reconduire l’illusion elle-même.


Croire en la radicale simplicité des choses

Car enfn de quelle illusion s’agit-il ? Celle de croire en la radicale simplicité des choses. De

croire dans le pouvoir du refus. Dans le pouvoir de dire non pour que le réel s’en trouve

transformé et ses impasses résolues. De croire, au surplus, que Syriza au pouvoir appliquerait

immédiatement et sans conditions, comme dans l’absolu le plus pur, ses engagements

électoraux. Bref, l’illusion ici est celle de la belle âme de toujours qui se trompe de bonne foi et

en demande pardon. Ce n’est jamais sans avoir provoqué au préalable quelques dégâts. En

quoi l’erreur de bonne foi est la plus impardonnable de toutes (Lacan) car, effet de

l’aveuglement sur le réel, elle se méconnaît elle-même comme effet d’une volonté. Il est, par

conséquent, de sa nature de se reproduire à l’infni. Wolfgang Schäuble ne dit pas autre chose à

son homologue grec : « Vous avez rêvé ! Il va falloir maintenant aller expliquer à vos électeurs

que vous les avez bercés d’illusions. Votre place n’est pas enviable ». Oui, le rêve, événement de

réalité psychique comme « satisfaction hallucinatoire du désir » (Freud), devrait maintenant

s’accomplir en réalité sociale. Mais s’ouvre alors le temps du renoncement à la satisfaction du

rêve qui doit céder la place aux renoncements politiques.

À la vérité, s’ouvre le temps de l’impuissance ressentie devant la complexité des choses,

soit du nœud de contradictions qu’elles constituent. Les accès de colère trouvent là, nous

enseigne Lacan, l’une de leurs sources constantes : « lorsque les chevilles n’entrent pas dans

leurs petits trous ». Alors surgissent les procès d’intention faits à l’Autre, qui en devient mauvais

et égoïste, ou irresponsable et tricheur, comme cela pouvait s’entendre en sous-main dans les

tractations à l’Eurogroupe de la semaine passée entre les ministres des Finances Schäuble et

Varoufakis. Demande de fabilité du premier au second (« Celui qui détruit la confance détruit

l’Europe »), demande de traitement sur un pied d’égalité de celui-ci à celui-là, intransigeance

du premier, arrogance du second, à la vérité contradiction inexpiable de leurs politiques

respectives. Chacun a raison. Ils ne peuvent s’entendre. Ils le doivent pourtant s’ils ne veulent

franchir le Rubicon de la fracture de l’Europe. « Il est temps d’aimer l’Europe », conclura

François Hollande prenant la pose de l’amoureux éternel qu’il se veut.

Yanis Varoufakis pensait qu’il suffsait « de dire la vérité », celle que dicte la logique

arithmétique qui veut que la récession économique ne peut être source de fnancement d’un

pays endetté, pour que la ligne politique qui y contrevient en soit renversée. C’est ce que notre

rhéteur appelle, il est vrai de façon quelque peu surfaite, son kantisme, soit la primauté qu’il se

fait fort d’accorder à la raison et au devoir qui en découle (« No Times for Games in Europe »,

The New York Times, 17.2.15). À sa logique arithmétique s’oppose la logique opérationnelle de

Wolfgang Schäuble qui entend que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et qu’un

système non réformé présentera, maintenu en l’état, de façon constante les mêmes défaillances

et une entropie croissante.


Logique de la performance

La logique de l’entreprise performante l’a emporté. Au gouvernement grec il appartiendra de

mettre en œuvre les réformes de structure de l’économie imposées par l’Union Européenne

quitte à ce qu’il y apporte les ajustements de son choix à condition qu’ils n’obvient pas au

dessein précis du plan d’assistance. C’est ce que le nouveau pouvoir appelle participer à la

détermination de son destin. Il est, en effet, plus supportable d’être l’intendant qui gère pour le

compte du maître que l’esclave qui prête son corps pour exécuter ses ordres. De là,

l’importance qu’a pris le wording tout au long des négociations qui se sont déroulées la semaine

passée. L’accord, aux dires de Michel Sapin, a longtemps buté sur des questions de formulation

(The New York Times, 17.2.15). Ayant pour l’essentiel, de l’aveu même de son ministre des

Finances (Libération, 16.215), renoncé à appliquer son programme électoral, à savoir le rejet

immédiat de la politique d’austérité de ses prédécesseurs placés sous le joug de la Troïka, ayant

donc cédé sur les lignes rouges « que la logique et le devoir nous interdisent, proclamait Yanis

Varoufakis, de franchir » (NYT, 17.2.15) et qui avaient été consignées très solennellement dans

sa plateforme électorale, dite de Thessalonique, le gouvernement de Syriza ne tenait plus qu’au

semblant. « Memorandum » et « Troïka », voire « programme d’assistance » étaient les mots

qui ne pouvaient d’aucune façon fgurer dans la lettre de l’accord.

Dans le refus du mot, au moins, c’était marquer le refus de la

chose. Schäuble qui redoutait la possible duplicité de son

interlocuteur n’en insistait pas moins, lui aussi, pour libeller de la

façon la plus expresse et laissant peu de place à l’exégèse, les clauses

précises de la politique consentie. De part et d’autre, ne pouvait

mieux ressortir l’importance accordée aux mots. Non pas seulement

pour des considérations de maquillage mais pour des raisons de fond,

c’est-à-dire de forme. Le signifant, dans sa forme, rend la chose

présente. L’image la transforme, du moins virtuellement. C’est le sort

qu’a aujourd’hui le personnage de Yanis Varoufakis devenu depuis

peu l’un des mèmes les plus fameux des Internautes.

La ruse de la raison

Dans le même ordre de faits, on ne peut manquer d’être frappé par le

caractère virtuel que prend aujourd’hui à nos yeux la campagne

électorale de Syriza. Le visage qu’il nous présente s’est si

vertigineusement modifé que c’est le monde même de la période pré-électorale qui semble

avoir basculé tout d’un coup dans l’irréel. Les justiciers d’hier sont devenus les gestionnaires

avisés d’aujourd’hui, les radicaux intraitables sont devenus les tacticiens prêts aux compromis

les plus… compromettants. De sorte que l’univers du Syriza d’hier ne paraît plus avoir existé

qu’en rêve. Il arrive que le rêve, satisfaction de désir, fasse plaisir. Il arrive aussi que l’on doive

se réveiller pour échapper au cauchemar qu’il devient. C’est ce qu’a signifé Wolfgang

Schäuble à Yanis Varoufakis. Il est vain dès lors d’en vouloir au premier, et assurément abject

de le caricaturer en offcier nazi comme le ft un quotidien du parti. Ce serait là façon

ignominieuse d’implorer encore la pitié de l’Autre en adoptant la posture de ses martyrisés.

Mieux vaut assumer la dure réalité des contradictions, et d’abord veiller à répartir

équitablement entre tous l’effort national que les circonstances requièrent.


Est-il d’autre chemin que celui-ci vers la dignité ? N’est-ce pas là la voie que prend en

fait Syriza au pouvoir ? Il la pense encore, il est vrai, dans la modalité de la manœuvre tactique

qui consisterait à simplement reculer pour mieux sauter comme à l’instant d’avant. Il se

pourrait, au contraire, que l’on ait affaire d’ores et déjà à un passage du Rubicon appelé à

marquer une ère nouvelle dans la vie du pays. Le franchissement est même théorisé par le

ministre de la Santé, M. Kouroumplis : « Aujourd’hui Syriza n’est plus un parti de gauche. Il

est avant tout un parti patriotique qui croit à la paix, à la démocratie et à la protection sociale.

Nous demandons le droit de vivre dans la dignité. » (Jim Yardley, The New York Times,

27.1.2015).

Il se pourrait donc, mais l’avenir n’est écrit nulle part, que l’on ait affaire déjà à

l’enclenchement d’un processus de transmutation. Un parti de la gauche radicale s’emploie à

mettre en œuvre les réformes de nature sociale-démocrate que seul il est à même d’accomplir

compte tenu de sa légitimité populaire. Cette conversion politique n’ira pas sans déchirements.

Ils ont commencé. Ils iront grandissant. Le messianisme d’Alexis Tsipras qui fait de lui un

tacticien sans peur, mais non pas sans reproches, ne sera pas pour rien dans la mutation, voire

l’impulsera. On verra là la ruse de l’histoire bien plutôt que le travail souterrain de la vieille

taupe révolutionnaire. À n’en pas douter, Hegel ici l’emporte sur Marx. Mais c’est Freud et

Lacan qui diront le dernier mot de l’Histoire, celui qui échappe, à savoir l’impossible qui fait en

dernier ressort ses aléas.

Athènes, le 24 février 2015

****


La face haineuse du harcèlement scolaire

Une famille pour tous…, la chronique d’Hélène Bonnaud

La sortie du livre de Nora Fraisse (1) qui raconte, dans un texte bouleversant, la façon dont sa

flle Marion, âgée de 13 ans, a fait le pas de se suicider après avoir vécu un harcèlement de la

part de ses camarades de classe, a de nouveau interpellé les médias et les politiques sur la

question du harcèlement scolaire. Qu’est-ce que ce phénomène du harcèlement nous évoque ?

Subir la méchanceté

Il y a toujours eu des boucs émissaires, des enfants qui subissaient la méchanceté de certains

élèves et souffraient en silence d’humiliations répétées. Ces conduites ont toujours existé dans le

monde scolaire où, plus qu’ailleurs, se vérife la violence entre pairs, fondée sur la jouissance à

humilier, insulter, piétiner celui qu’on prend pour victime. Et l’on sait, quand on est

psychanalyste, quel impact cela a dans le devenir de ces sujets qui, au cours de leur analyse,

témoignent de ces moments où ils ont été le souffre-douleur des uns, la risée des autres, le corps

étant souvent l’enjeu de ces moqueries, de ces humiliations. En effet, toute différence, toute

marque de particularité sur le corps peut prendre une valeur négative et, tout à coup, virer à

l’insulte ou à l’humiliation (le gros, le rouquin, le petit, le frisé, etc.)

Persécution

Aujourd’hui, il semble que ce phénomène ait pris une autre ampleur, touchant non pas

seulement aux attributs du corps, mais à la dégradation du sujet. Les insultes ne veulent pas

seulement rabaisser le sujet au corps qu’il a, mais cherchent à anéantir le sujet en tant qu’être.

Elles ne touchent plus un défaut du corps, mais l’attrapent par ce qui fait le réel de chacun, le

sexe, l’origine, la mort.


Dans ce contexte, le signifant victime ne peut que se nouer à celui de persécution. En effet,

lorsque dans un groupe, surgissent ces comportements qui consistent à toucher à l’être d’un

sujet, en le rabaissant, en l’insultant, en le dégradant, on a affaire à ce qu’on appelle une

persécution. Wikipédia en donne cette défnition : « Une persécution est un type d'oppression

consistant à appliquer à une personne ou un groupe de personnes des mesures ou des

traitements injustes, violents ou cruels pour des raisons d'ordre idéologiques, politiques,

religieux ou encore raciaux ». Il faut donc y ajouter des raisons d’ordre haineux. En effet, la

haine pure n’a pas besoin de porter sur une différence établie. Elle se fonde sur un désir de

mort.

La haine touche à l’être. Elle veut détruire. Elle veut tuer. C’est le terrible message que laisse

Marion dans sa lettre. Elle le dit clairement – sa mère le reprend : « les mots tuent ».

La psychanalyse le dit aussi. Elle a un savoir sur la puissance des mots, la puissance de

destruction des mots. Elle enseigne que tout ce qui se dit qui touche l’être d’un sujet – enfant

ou adulte –, qui cherche à l’anéantir, peut entraîner de graves dégâts, et même le pousser au

pire.

Lacan parlait de « la haine solide » (2). Il y a dans le harcèlement quelque chose qui met en

jeu cette haine solide, qui s’adresse à l’être. Et la question reste de savoir comment prévenir ce

fot de jouissance qui cherche à atteindre l’objet a de celui qui le subit. Atteindre l’objet a d’un

sujet, c’est là le but de la haine, le réduire à un déchet, à un pur objet de rejet.

Le cyberharcèlement n’a pas d’heure

Aujourd’hui, le harcèlement scolaire ne se limite plus à la cour de récréation, il passe

également sur les réseaux sociaux. Le harcèlement consiste à faire circuler des images de la

victime, à les commenter et aussi à l’insulter, l’humilier, se moquer d’elle en le partageant avec

d’autres via facebook ou d’autres réseaux. Cela fait enfer la rumeur, provoquant l’onde de rire

qui, tel un écho, se dilate dans le petit monde des adolescents. Cela amplife aussi l’impact

psychologique pour celui qui le subit. Il n’y a plus alors de coupure entre la maison et l’école ou

le collège, plus de protection liée aux lieux, plus de répit. Le harcèlement est partout, passe à

travers tous les remparts d’autrefois. C’est pourquoi le mot de harcèlement est le plus propre à

signifer le phénomène. Il constitue ainsi une sorte de piège qui fonctionne tout seul, véritable

plaie d’une haine ordinaire, d’un message débile que Marion, comme on le lit dans le livre de

sa mère, recevait la veille de sa mort, par SMS : « Va te pendre, il y aura une personne de

moins demain ! ».


Responsabilités

Alors on peut s’inquiéter de la fragilité de certains adolescents qui ne « jouent pas le jeu » de la

victime et du bourreau…

Le bizutage, autre formule qui met en scène le bourreau et sa victime, en guise d’accueil

dans ces lieux clos que sont les grandes écoles ou les universités, est interdit depuis 1998 et sa

fonction de « rite de passage » est bien différente de ce qu’on rencontre dans le harcèlement

scolaire. S’inquiéter d’une certaine fragilité à l’adolescence serait une dénégation de ce qu’est

un adolescent !

Il existe aujourd’hui des lois qui protègent les adultes du harcèlement au travail ou dans la

sphère privée du couple, reconnaissant son pouvoir de destruction. Pourquoi pas dans les lieux

scolaires ? La réponse à cette question se trouve dans Le Monde : « Le problème du

cyberharcèlement, c'est qu'il ne relève pas vraiment de l'Éducation nationale. C'est une

problématique à cheval entre les domaines privé et public. Les élèves ne sont pas censés avoir

de smartphones dans l'enceinte de l'école » (3), souligne Justine Atlan, directrice de

l’Association e-Enfance. CQFD.

Malheureusement, le livre de Nora Fraisse montre à quel point la responsabilité et le soutien

de l’Éducation nationale n’ont pas été au rendez-vous pour sa famille qui voulait savoir

pourquoi Marion en était arrivée à mettre en acte les pousse-à-la mort dont elle était victime.

C’est pourtant d’un trait de haine au quotidien dont il s’agit, haine passée sous silence par ceux

qui l’entouraient, comme si, de facto, celui qui l’endure devrait en connaître la cause et s’en

débrouiller.

Ce qui a tué Marion, c’est ce silence des adultes sur ce harcèlement, silence qu’aujourd’hui

sa mère accuse.

1 : Fraisse N., Marion, 13 ans pour toujours, Paris, Calmann-Lévy, 2015.

2 : Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 91.

3 : http://www.lemonde.fr/education/article/2013/11/27/face-au-harcelement-scolaire-une-campagnefragile_3521194_1473685.html

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De l’insulte au chaos de la violence aveugle

par Philippe Lacadée

De nombreux adolescents font usage d’un mode de parler qui risque de devenir le parler

ordinaire d’une communauté en l’isolant du lien social : ses membres font inconsciemment le

choix en impasse de ne plus s’articuler à la langue de l’Autre. Le maniement de la langue ne

leur sert plus à jouer des semblants, mais à être branchés sur le réel du corps et de la jouissance.

Cette langue, chargée de mots très crus, implique que tout éprouvé doit être immédiatement

énoncé au nom de l’authenticité, ce que j’ai ailleurs proposé de nommer la langue de

l’authenti-cité (1).

En maniant la provocation, en s’insultant, ces adolescents font un usage sexué de

l’insulte pour capitonner et voiler le trou dans la langue et se défendre de l’énigme de la

sexualité. La grande tension verbale qui les anime provient de leur diffculté à saisir la parole

de l’Autre, pour eux, teintée de menace : on veut les « embrouiller ». De la langue de l’Autre

devenue « brouillée », indéchiffrable, il leur faut se défendre avec celle de leur cité. Leurs

inventions langagières, profondément ancrées dans le lieu où ils vivent, servent alors de refuge.

Attaquant la racine même de la langue, l’insulte nécessite des inventions en raison du

danger qu’elle fait courir au dialogue, prétendant réduire l’autre à néant ou à un tu es cela. Si

Lacan dit de l’insulte qu’elle est au dialogue « le premier mot comme le dernier » (2), il invite

cependant à engager le dialogue là où le chaos risque de suivre la violence qu’elle a produite.

Ce, d’autant que « le départ, n’est-ce pas, de la grande poésie, […] ce rapport fondamental qui

s’établit par le langage et qu’il faut tout de même ne pas méconnaître : c’est l’insulte » (3).

Lorsque le verbe se pétrife dans l’insulte, il est nécessaire d’en rétablir le malentendu

comme issue possible par la voie de la poésie, ce que certains jeunes choisissent par le biais de

chansons ou d’écrits, ou sinon par le dialogue.

De nombreux adolescents, dans une situation d’urgence subjective en raison d’une

précarité symbolique liée à la forclusion du Nom-du-Père, se vivent souvent comme êtres

humiliés, notamment parce qu’ils ne disposent pas du « secours d’un discours établi » d’où

soutenir le sentiment d’exister pour l’Autre. L’énoncé venu de l’Autre peut devenir dégradant

et les précipiter vers l’issue en impasse de l’insulte.


Ainsi la crise de colère de Lucie, déclenchée par le « Sors ! » énoncé par son professeur :

« Elle m’a traitée comme un chien » (4). C’est le ton de la voix qui fait que Lucie s’entend

penser dans sa tête tu es un chien. Lucie s’entend être réduite à Tu es cela : un chien. Précisons que

ce n’est pas une hallucination auditive. La façon de dire « Sors ! » contient une prédication

possible sur l’être de l’élève qui, au lieu de l’entendre dans le symbolique, le vit dans le réel

comme une insulte qui vise son être indicible. Souvent, « au lieu où l’objet indicible est rejeté

dans le réel, un mot se fait entendre » (5). Il surgit dans l’urgence, à la place de ce qui n’a pas

de nom et, ne suivant pas l’intention du sujet, il se détache de lui sur le mode de la réplique.

Certains adolescents cherchent à faire surgir de l’Autre leur nom d’insulté pour pouvoir,

de façon inversée, en jouir. Ceux-ci, que j’ai nommés adolescents du réel (6), en raison d’une

précarité symbolique, ne sont pas à l’abri de leur nom d’insulte par leur nom propre ou par

leur Nom-du-Père .

L’insulte s’entend alors comme venant du réel, à la place du signifant du Nom-du-Père.

Pour eux « c’est souvent un trou qui parle, et qui du coup a des effets sur le tout du signifant »

(7). Comme le dit Lacan, « un trou […] n’a pas besoin d’être ineffable pour être panique » (8).

Panique dès lors à traiter sur fond d’urgence, car engendrée par le déchaînement du signifant

qui tout seul se met à injurier.

Le linguiste Émile Benveniste (9) a son mot à dire sur l’insulte et l’injure. Dans son texte

« La blasphémie et l'euphémie », il précise qu’au fondement de la parole (10) gît cette

dimension de l'insulte et de son synonyme le juron. Il propose d’associer ces deux termes que

l’on n’a pas l’habitude d’étudier ensemble.

La blasphémie est un procès de parole qui consiste à remplacer le nom de Dieu par son

outrage. C’est une exclamation qui n'utilise que des formes signifantes pour profaner le nom

même de Dieu, car tout ce qu’on possède de Dieu, c’est son nom. En prononçant son nom, on

peut l’émouvoir ou le blesser, voire de façon paradoxale le faire exister. La forme de base est

« nom de Dieu ! », soit l'expression même de l’interdit (11). Propos déplacé et outrageant pour

une personne ou une chose considérée comme sacrée, le blasphème est donc une parole qui

outrage proprement le tabou linguistique : un certain mot ou nom ne doit pas passer par la

bouche par pure articulation vocale qui violente le verbe. Il est retranché du registre de la

langue, effacé de son usage.


Mais Benveniste indique que le blasphème ou le juron ne sont pas étrangers à une

dimension du sujet. Nous pouvons reprendre ici les points qu’il dégage (12) : le juron est bien

une parole, qu’on laisse échapper sous la pression d’un sentiment brusque ou violent ; à

l’opposé, la formule prononcée en blasphème ne se réfère à aucune situation objective ; le

juron n’exprime que l’intensité d’une réaction à ces circonstances ; il ne se réfère pas à un

partenaire ni à une tierce personne, il ne transmet aucun message ; il ne décrit pas celui qui

l’émet ; il échappe à celui qui le profère. Selon Benveniste, la blasphémie suscite l’euphémie.

On peut repérer la création de formes de non-sens à la place des expressions blasphémiques

comme « nom d’une pipe », « parbleu », « jarnibleu ». C’est ce principe que nous avons

introduit dans les conversations menées avec les adolescents, dans les colléges de banlieue, pour

ouvrir une issue possible vers un dialogue.

La blasphémie subsiste bien, mais masquée, voilée par l’euphémie qui, dans le

maniement du semblant qu’elle offre, la dénue littéralement de sens. L’euphémie permet par

allusion d’évoquer la profanation langagière bien que les conséquences diffèrent beaucoup,

pourtant la fonction psychique se satisfait, car il y a eu décharge, apaisement.

L’insulte ne se situe pas dans la dimension de l’Autre, mais dans le fait qu’un signifant

surgit dans le réel en dehors de la chaîne symbolique, comme si quelque chose se déchaînait

pour le sujet lui-même. Ceux que j’ai nommés les adolescents du réel sont peut-être ceux qui

incarnent cet objet indicible comme rejeté à la marge de l’Autre. Ils sont vite persécutés par les

mots de l’autre, il sufft de s’adresser à eux pour déclencher leur sensibilité d’écorchés vifs. Bon

nombre d’entre eux présentent des psychoses ordinaires et se trouvent en diffcultés scolaires et

sociales. Comme êtres humiliés, ils peuvent se laisser prendre par un type de discours qui

établit un nouvel être et, partant de cette nouvelle conjonction, avoir le sentiment d’être enfn

respecté et accueilli par un Dieu obscur les aveuglant au point d’y sacrifer leur vie ou celles

d’autres qui déjà n’existent plus comme semblables.

1 : Lacadée Ph., L’Éveil et l’exil, Nantes, Éd. Cécile Defaut, 2007.

2 : Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.

3 : Lacan J., intervention dans une réunion organisée par la Scuola freudiana, à Milan, le 4 février 1973, parue dans

l’ouvrage bilingue Lacan in Italia 1953-1978 / En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 78-97.

4 : Film Quelle classe, ma classe, livre-DVD de Joseph Rossetto et Philippe Lacadée, Jusqu’aux rives du monde : une école de

l’expérience, Striana Éd., 2007.

5 : Lacan J., « D’une question préliminaire à un traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 535.

6 : Lacadée Ph., entretien-vidéo sur les adolescents par Joseph Rossetto, flmé par Philippe Troyon, accessible sur le

site de l’ECF ou le site Une École de l’expérience.

7 : Miller J.-A., « Le Banquet des analystes », leçon du 13 décembre 1989, inédit.

8 : Ibid.

9 : Tous ces appels sont extraits de l’article d’Émile Benveniste, « La Blasphémie et l’euphémie », in Problèmes de

linguistique générale, vol. II, Paris, Gallimard, 1974, p. 254-257.

10 : Lacadée Ph, Vie éprise de parole, chapitre 13, Éd. Michèle, 2013.

11 : Benveniste É., « La Blasphémie et l’euphémie », op. cit., p. 256.

12 : Ibid.

***


Mon sacré ne craint pas le blasphème

par Joëlle Fabrega

Jacques-Alain Miller dans son texte « Le retour du blasphème » énonce : « Si le sacré n’est pas

réel, la jouissance qui s’y condense, elle, l’est. Le sacré mobilise extases et fureurs. On tue et on

meurt pour lui. » (1) Alors, comment ne pas confondre sous le beau nom de sacré le fanatisme

totalitaire et l’aspiration mystique ?

Si l’on en croit Régis Debray, templum, temple, vient du grec temno, qui signife découper,

trancher, ce qui a donné teménè, sanctuaire (2). La sanctuarisation, c’est le geste d’établir une

frontière entre deux lieux distincts, totalement, un lieu sacré et un lieu profane. Le passage d’un

lieu à l’autre, sans rites, est considéré comme une violation soit un sacrilège, une profanation.

Tous les auteurs qui abordent cette question, quelle que soit leur position, traitent de cette

délimitation entre le chaos indifférencié, les ténèbres extérieures, l’abjection, et la zone

humanisée, et notent, à l’intérieur même de celle-ci, des enclaves où se signale une

communication entre les deux mondes nécessitant rites et médiateurs. Cela n’est pas sans nous

évoquer l’extime et le littoral lacanien, ce bord entre deux registres hétérogènes.

Devant le vertige de l’illimité, du confus, du hors-sens, le sacré vient indexer l’extrême

proximité du réel. Le sacré est avant tout un lieu, une zone. Avez-vous remarqué que lorsque

nous entrons dans un musée les gens se taisent comme dans une église ? Pourtant l’art n’est pas

prosélyte. Mais le musée, lieu vide où les œuvres s’érigent telles des idoles énigmatiques, incite à

la discrétion, voire à la soumission.

Le mot est le meurtre de la chose : c'est déjà un sacrifce. Sublimation, Aufhebung – en tant que

la métaphore est une Aufhebung. Le langage, de fait, établit une frontière. Il n'y a pas de

communion possible dès lors qu'on parle, sinon à la « consacrer », soit décider de la justifer

dans un discours par le moyen du langage. C’est ce qu’indique J.-A. Miller lorsqu’il écrit que le

sacré est un fait de discours, une fction, mais « qui fait tenir ensemble les signes d’une

communauté ».

L’objet commun d’une foule qu’elle soit religieuse, militaire, groupie d’une idole ou

d’une diva, comme l’a bien montré Freud, est un lien puissant. Il engendre des transes qui

peuvent être détournées au proft d’un pouvoir destructeur, voire fou. Un certain sacré côtoie la

défaillance, l’évanouissement, la syncope, le vertige, l’extase à l’opposé de l’organisation rituelle

du culte de la religion. Cette mystique-là a souvent firté avec le bûcher. Elle est généralement

féminine et isolée. Mais quand l’extase est organisée, la mystique se mue en une dangereuse

transe. Le vibrer ensemble, le chant, l’émotion partagée, est un piège trouble. Il y a toujours un

rebut à l’extérieur, comme nous le rappelle très bien Armand Zaloszyk dans son livre sur Le

Sacrifce au Dieu Obscur (3) : « Cet amour qui fait Un – qui, à l’occasion, fait Un jusqu’à

l’Universel – a sa contrepartie de férocité à l’endroit de ceux qui, de cet univers, seront la part

exclue », rebut qui « devrait pouvoir être rejeté dans les ténèbres extérieures ».

Une jouissance partagée et consacrée nécessite la castration. C’est là qu’il s’agit, comme

le propose Lacan, d’être dupe du père, du langage, dupe des semblants. C’est quand on

renonce à un certain sacré, qu’on peut le reprendre à son compte, en tant que paroles et actes

qui donnent valeur à ce que nous désirons, à nos objets.


Comme le montre Marie-Hélène Brousse : « L’enseignement du dernier Lacan offre

une défnition nouvelle de l’athéisme : être dupe, oui, mais du réel. Ni religieux ni antireligieux

donc.» (4) L’athéisme a rapport avec l’éthique et la responsabilité. L’objet cause est, selon

Lacan, « remis à Dieu » par le religieux, « ce qui est proprement l’objet du sacrifce » (5). Nous

y opposons notre responsabilité, ici et maintenant, avec l’objet que l’on récupère, que l’on se

prend sous le bras et dont on se débrouille pour lui trouver un nouvel usage.

Toute religion a rapport au salut, à la rédemption. Souvent l’immortalité promise, exige

« la belle mort », le sacrifce à un dieu obscur. Plus douce est la Mémoire qui fait vivre dans nos

cœurs, parfois à travers les siècles, tel ou telle, ancêtre, poète, philosophe, fgure héroïque ou

mythique honorée dans notre autel intime et qui peut inspirer nos actes.

Dans Lacan Quotidien, Gil Caroz montre que « Rire du sacré est une façon de se mettre à

l’abri d’une tendance au sacrifce aux Dieux obscurs. Les rites n’absorbent pas cette tendance.

Bien au contraire, ils ne font que l’alimenter » (6). Parlant de la psychanalyse, il écrit : « Cette

mise en évidence de la jouissance est une expérience explosive, un peu comme le rire du sacré,

mais elle se fait dans un cadre intime. » Nous voyons se dessiner la proximité de la jouissance et

du sacré, là où la sacralisation est une manière de contenir l’explosion d’une jouissance

inquiétante. Le sacré, comme le sinthome, ne peut être que singulier à chacun. Mon sacré est

intime. Ce sacré-là, c’est le sinthome pourrait-on même dire. Mon sacré ne craint pas le

blasphème.

1 : Miller J.-A., « Le retour du blasphème », Lacan Quotidien n° 452 , 10 janvier 2015.

2 : Debray R., Jeunesse du sacré, Paris, Gallimard, 2012, p. 38.

3 : Zaloszyk A., Le Sacrifce au Dieux Obscur. Ténèbres et pureté dans la communauté, Z’ éd., Nice, 1994.

4 : Brousse M.-H., « Une minorité opprimée », Lacan Quotidien n° 458 , 17 janvier 2015.

5 : Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.871.

6 : Caroz G., « Rire du sacré », Lacan Quotidien n°454 , 12 janvier 2015.


COURRIER

Gilles Chatenay : À propos de « Roland Dumas met le bronx » par J.-A. Miller (LQ 481 )

Cher Jacques-Alain Miller,

Connaissez-vous cette image ? Elle a été publiée par deux frères— suisses, qui ont un site, "Plonk et

replonk" que vous connaissez sans doute. Bien à vous

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