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Rendez-vous d'Archimède _cycle les émotions - Espace culture de l ...

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l e s

d

n o u v e l l e s

J A N

’ A r c h i m è d e

F É V

MAR

le journal culturel de l’Université des Sciences & Technologies de Lille

# 3 5

Dossier Espace Culture

Rendez-vous d’Archimède

Cycle Les Emotions

Cycle La Mesure

Réflexion-débat

Culture et ville

Expositions

War against Terror

L’art de la mesure

Concert

Sophie Agnel/Olivier Benoit

2004

La vérité est sans partage.

Elle est, à l’origine, déjà partagée.

Reste à légitimer le partage.

Edmond Jabès, Les deux livres, suivi de Aigle et chouette ; Fata Morgana,1995


LNA#35 / édito

Les travaux achevés, le chantier continue

Nabil EL-HAGGAR

Vice-Président de l’USTL, chargé de la Culture

L’équipe

Nabil El-HAGGAR

vice-président de l’USTL,

chargé de la Culture

Christiane FORTASSIN

directrice Espace Culture

Marie-Christine GROSLIERE

chargée de mission

Delphine POIRETTE

chargée de communication

Edith DELBARGE

chargée des éditions et communication

Julien LAPASSET

concepteur graphique et multimédia

Mourad SEBBAT

chargé des relations jeunesse/étudiants

Corinne JOUANNIC

responsable administrative

Johanne WAQUET

secrétaire de direction

Michèle DUTHILLIEUX

relations logistique/organisation

Maryse LOOF

assistante administrative

Emmanuel MUTIMURA

assistant aux éditions

Jacques SIGNABOU

régisseur

Stéphane LHERMITTE

Nadia RAMDANE

café culturel

Lamia GHRAIRI

Monique LAGODA

secrétariat-accueil

Sandra GUINAND

stagiaire

Rêvé et désiré, puis imaginé et conceptualisé, l’Espace Culture est aujourd’hui

construit et ouvert. Malgré l’imperfection, le public s’approprie ce lieu, que nous

voulions différent, et une part de cette identité en construction.

Dix ans d’aventure exigeante autant que passionnante. Enseignants, chercheurs,

artistes, associations ont participé, ici et là, à la conception du projet, croisé leur

connaissance et leur savoir, fait preuve d’imagination au service de la confrontation et

de l’expérimentation.

Pendant ce temps, face à la pertinence et au rapide développement de l’activité culturelle

; nos partenaires, État et collectivités, ont soutenu l’idée de la construction d’un

lieu, capable de répondre aux perspectives de notre politique culturelle.

Entre passions et complications institutionnelles

Nous venions tous ensemble de commencer une aventure, que l’on n’imaginait pas si

longue. Nous ne savions pas non plus que cette entreprise allait, d’une part, cristalliser,

au sein de l’université, la diversité des regards des uns et des autres sur la culture

et, d’autre part, mettre en évidence les difficultés institutionnelles à subventionner ce

projet métis et difficilement classable.

Tout se complique !

Au sein de l’université, la construction d’un tel bâtiment aurait pu passer inaperçue

s’il s’était agi de locaux d’enseignements ou de recherches. Selon ses détracteurs, il y

avait mille raisons pour l’empêcher de voir le jour ; la première d’entre-elles : « cette

construction ne correspond pas à des locaux de première nécessité ». L’implacable

argument mettait en évidence la confrontation entre deux visions de la culture et de

sa valeur matérielle et symbolique.

À l’externe, il fallait convaincre. Il ne s’agissait pas d’un équipement culturel prestigieux

en centre ville dont les tenants et les aboutissants se règlent à coup d’équilibrage

politique. Seule l’intelligence de nos nombreux partenaires a permis de rendre possible

la construction de l’Espace Culture.

Dans ce numéro, nous avons souhaité que des amis, chercheurs, étudiants, artistes,

partenaires nous proposent leur vision de l’Espace Culture. Jean Caune apporte une

réflexion générale sur l’université composante de l’identité du territoire, laquelle « ne

se fera pas sans une forte dimension imaginaire et symbolique qui peut être illustrée

par les pratiques culturelles des étudiants ». Alain Cambier aborde l’hétérotopie de

l’Espace Culture : « au-delà du savoir qui y est transmis, ce lieu critique ouvre celle-ci à

la question du sens de l’existence ». Pour Olivier Benoit, il est « un terrain de rencontre

entre artistes dit « confirmés » et gens curieux, désireux. C’est un outil quasi-inespéré

». Eric Le Moal rappelle la philosophie qui a poussé les partenaires à soutenir sa

construction qui doit servir le projet culturel et « permettre à l’équipe de l’USTL et au

public actif qui l’accompagne de continuer à nous gratouiller là où ça chatouille ». On

lira aussi dans ce dossier les textes de Jean-Marie Breuvart, Christian Ruby, Hervé

Royer, Sandra Guinand et Maxime Pauwels.

Encore et toujours, il nous incombe de ne pas décevoir. Notre projet ne doit jamais

oublier que la culture interroge l’Être et le met face à son envers, le néant.

Bonne année 2004 !

2


sommaire / LNA#35

Photographie : Philippe Timmerman, « Peut-être que rien n’existe qu’un immense tourbillon »

Tout est dans « l’in_edit » !

Retrouvez désormais, en pages centrales

des Nouvelles d’Archimède et

en diffusion libre au café culturel,

la programmation trimestrielle de

l’Espace Culture.

L’in_edit dit l’essentiel, pour en

savoir plus :

www.univ-lille1.fr/culture

> à lire pages 17 à 20 :

Dossier Espace Culture

Rendez-vous d’Archimède : les émotions

4-5. La construction sociale de l’émotion par David Le Breton

6. L’émotion par Bernard Forthomme

7. Emotions, sentiments et affects : un point philosophique,

puis psychanalytique par Pierre-Henri Castel

Rubriques

8-9. Paradoxes par Jean-Paul Delahaye

10-11. Repenser la politique par Alain Cambier

12-13. Jeux littéraires par Robert Rapilly

14-15. Humeurs par Jean-François Rey

16. A lire par Rudolf Bkouche

21. Vivre les sciences, vivre le droit par Jean-Marie Breuvart

22-23. Mémoires de science par Fabien Chareix

24-25. L’art et la manière par Michèle Dard et Isabelle Kustosz

Dossier

17-20. Espace Culture

Libres Propos

26. La fécondité des erreurs par Bernard Pourprix

27. Vénus devant le Soleil par Arkan Simaan

A noter

28. Réflexion-Débat : cycle Culture et ville

29. Réflexion-Débat : Rendez-vous d’Archimède, cycle « Les émotions »

30-31. Exposition : War against Terror

32-33. Réflexion-Débat : Rendez-vous d’Archimède, cycle « La mesure »

34. Exposition scientifique : L’art de la mesure

35. Concert : Sophie Agnel - Olivier Benoit

Photographie de couverture :

Philippe Timmerman

LES NOUVELLES D’ARCHIMÈDE

Directeur de la publication : Hervé BAUSSART

Directeur de la rédaction : Nabil El-HAGGAR

Comité de rédaction :

Pierre BEHAGUE

Rudolf BKOUCHE

Jean-Marie BREUVART

Alain CAMBIER

Fabien CHAREIX

Jean-Paul DELAHAYE

Ahmed DJEBBAR

Nicole GADREY

Robert GERGONDEY

Isabelle KUSTOSZ

Catherine LEFRANÇOIS

Bernard MAITTE

Anne-Marie MARMIER

Robert RAPILLY

Jean-François REY

Rédaction - Réalisation : Christiane FORTASSIN

Delphine POIRETTE

Edith DELBARGE

Julien LAPASSET

Impression :

Dumoulin imprimeur

ISSN : 1254 - 9185

3


LNA#35 / cycle les émotions

> version intégrale de l’article : www.univ-lille1.fr/culture

La construction sociale de l’émotion

Par David LE BRETON 1

Professeur de sociologie

à l’Université Marc Bloch de Strasbourg

1

Auteur notamment de

Les passions ordinaires.

Anthropologie des émotions

(Armand Colin), Eloge

de la marche (Métailié),

Signes d’identité. Tatouage,

piercing et autres traces corporelles

(Métailié), La peau

et la trace. Sur les blessures

de soi (Métailié).

2

Jean Piaget, Les relations

entre l’intelligence et l’affectivité

dans le développement

de l’enfant, in B. Rimé

et K. Scherer (eds), Les

émotions, Neuchâtel,

Delachaux-Niestlé, 1988,

p 75 sq.

3

Aristote, Rhétorique,

Paris, Livre de poche,

1991, 183.

L

’homme est relié au monde par un permanent tissu d’émotions et de sentiments. Il est en permanence

affecté, touché par les événements. L’affectivité mobilise des modifications viscérales et musculaires, elle

filtre la tonalité du rapport au monde. Elle incarne, pour le sens commun, un refuge de l’individualité, un

jardin secret où s’affirmerait une intériorité née d’une spontanéité sans défaut. Pourtant, si elle s’offre sous

les couleurs de la sincérité et de la particularité individuelle, l’affectivité est toujours l’émanation d’un milieu

humain donné et d’un univers social de sens et de valeurs. Si son infinie diversité appartient bien entendu au

patrimoine de l’espèce, son actualisation dans un ressenti et une économie subtile de mimiques, de gestes,

de postures, une succession de séquences, une durée ne se conçoit pas hors de l’apprentissage, hors du façonnement

de la sensibilité que suscite le rapport aux autres au sein d’une culture dans un contexte particulier.

L’émotion n’a pas de réalité en soi, ne puise pas dans une physiologie indifférente aux circonstances culturelles

ou sociales. Elle s’inscrit plutôt à la première personne au sein d’un tissu de significations et d’attitudes

qui imprègne simultanément les manières de la dire et de la mettre physiquement en jeu. Elle est donc une

émanation sociale rattachée à des circonstances morales et à la sensibilité particulière de l’individu. Elle n’est

pas spontanée, mais rituellement organisée, reconnue en soi et signifiée aux autres, mobilise un vocabulaire,

des discours. Elle relève de la communication sociale. L’individu ajoute sa note particulière et brode sur un

motif collectif susceptible d’être reconnu par ses pairs, selon son histoire personnelle, sa psychologie, son

statut social, son sexe, son âge, etc. L’affectivité est l’incidence d’une valeur personnelle confrontée à la réalité

du monde.

Le détour anthropologique force à se percevoir soi sous l’angle de la relativité sociale et culturelle même pour

des valeurs qui paraissent intimes et essentielles. Il rappelle le caractère socialement construit des états affectifs

même les plus brûlants et de leurs manifestations sur un fond biologique qui n’est jamais une fin mais

toujours la matière première sur laquelle brodent inlassablement les sociétés.

La vie affective s’impose en dehors de toute intention. Elle est une pensée en mouvement que n’épuise pas le

cogito. Des processus inconscients entrent également dans son émergence. Elle autorise parfois un contrôle

pour un ajustement plus favorable aux circonstances. Les émotions ne sont pas des turbulences morales percutant

des conduites raisonnables, elles suivent des logiques personnelles et sociales, elles ont leur raison. Un

homme qui pense est un homme affecté, renouant le fil de sa mémoire, imprégné d’un certain regard sur

le monde et sur les autres. Des mouvements affectifs qui paraissent en rupture avec les manières habituelles

d’un sujet, ou qui le poussent à agir sur un mode qui lui est nuisible, renvoient pour le psychanalyste à des

logiques de l’inconscient enracinées à des types de relations nouées dans l’enfance et dont la signification

peut être retrouvée au cours de l’anamnèse. Piaget a mis en évidence qu’il n’y a pas de processus cognitif

sans mise en jeu affective et inversement 2 .

L’individu interprète les situations à travers son système de connaissance et de valeurs. L’affectivité déployée

en est la conséquence. Aristote est sans doute le premier à souligner la part active de l’individu dans les

émotions qui le traversent. « On doit, en ce qui concerne chaque passion, distinguer trois points de vue,

écrit-il. Ainsi, par exemple, au sujet de la colère, voir dans quel état d’esprit sont les gens en colère, contre

quelles personnes ils le sont d’habitude, et pour quel motif 3 ». La signification conférée à l’événement fonde

l’émotion ressentie, c’est elle que les propositions naturalistes échouent à appréhender du fait des limites

de leur cadre de pensée au risque d’élaguer la spécificité humaine qui tient justement dans la dimension

symbolique. Dans la terreur qui se saisit d’une foule, dans la haine raciste ou dans les manifestations de la

fureur individuelle ou collective, nul triomphe de l’« irrationalité » ou de la « nature », mais la mise en jeu

d’un raisonnement, d’une logique mentale, d’une ambiance sociale. On n’est pas ému par le déclenchement

inopiné d’un processus biologique, mais face à une implication particulière dans une situation donnée qui

mobilise alors un état physiologique reconnaissable.

À l’intérieur d’une même communauté sociale, les manifestations corporelles et affectives d’un acteur sont

4


cycle les émotions / LNA#35

virtuellement signifiantes aux yeux de ses partenaires, elles se renvoient les unes aux autres à travers un jeu

de miroir infini. Son expérience contient en germe celle des membres de sa société. Pour qu’une émotion

soit ressentie, perçue et exprimée par l’individu, elle doit appartenir sous une forme ou sous une autre au

répertoire culturel de son groupe. Un savoir affectif diffus circule au sein des relations sociales et enseigne

aux acteurs, selon leur sensibilité personnelle, les impressions et les attitudes qui s’imposent à travers les

différentes circonstances de leur existence singulière. Les émotions sont des modes d’affiliation à une communauté

sociale, une manière de se reconnaître et de pouvoir communiquer ensemble sur le fond affectif

proche. « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour »

dit finement La Rochefoucault.

Mauss montre comment les sociétés induisent une « expression obligatoire des sentiments » qui imprègne

l’individu à son insu et le rend conforme aux attentes et à la compréhension de son groupe. Il dégage la

rigoureuse progression sociale d’un rite funéraire australien dont l’affectivité est régie par des règles que les

acteurs ne cessent de rejouer en se conformant aux usages. La vive douleur exprimée par les cris, les lamentations,

les chants, les pleurs n’en est pas moins sincère. Les manifestations du chagrin diffèrent selon la

position des acteurs dans le système de parenté, elles ne sont pas univoques, une dose licite de souffrance est

de mise selon la proximité avec le défunt, selon que l’endeuillé est un homme ou une femme. La conclusion

de Mauss a une valeur programmatique : « Toutes ces expressions collectives, simultanées, à valeur morale

et à force obligatoire des sentiments de l’individu et du groupe, ce sont plus que de simples manifestations,

ce sont des signes des expressions comprises, bref, un langage. Ces cris, ce sont comme des phrases et des

mots. Il faut dire, mais s’il faut les dire c’est parce que tout le groupe les comprend. On fait donc plus que de

manifester ses sentiments, on les manifeste aux autres puisqu’il faut les leur manifester. On se les manifeste

à soi en les exprimant aux autres et pour le compte des autres. C’est essentiellement une symbolique 4 ».

Les émotions qui nous traversent, et la manière dont elles retentissent en nous, s’alimentent dans des orientations

de comportements que chacun exprime selon son style, selon son appropriation personnelle de

la culture qui le baigne. Elles sont donc identifiables au sein d’un même groupe puisqu’elles relèvent d’une

symbolique sociale. Leur émergence est liée à l’interprétation propre que donne l’individu d’un événement

qui l’affecte moralement et modifie ainsi de façon provisoire ou durable son rapport au monde. Elles traduisent

sur un mode significatif aux yeux des autres la résonance affective de l’événement. Elles ne sont pas une

émanation singulière de l’individu, mais la conséquence intime, à la première personne, d’un apprentissage

social et d’une identification aux autres qui nourrissent sa sociabilité et lui signalent ce qu’il doit ressentir,

et de quelle manière, dans ces conditions précises. Le déclenchement des émotions est nécessairement une

donnée culturelle tramée au coeur du lien social. D’une certaine manière, l’émotion est soufflée par le groupe

qui attache une importance particulière à l’événement. Son émergence, son intensité, sa durée, ses modalités

de mise en jeu, son degré d’incidence sur les autres, répondent à des incitations collectives susceptibles de

varier selon les différents publics et la personnalité des acteurs sollicités. L’émotion est la définition sensible de

l’événement tel que le vit l’individu, la traduction immédiate et intime d’une valeur confrontée au monde.

Rappelons pour conclure que les émotions se donnent à comprendre aux autres à travers une symbolique

corporelle. Tout individu est donc susceptible de jouer avec son ressenti pour faire accroître aux autres des

émotions qu’il ne ressent pas, mais qu’il sait mettre en scène. Il est aisé ainsi de manipuler ses propres sentiments

pour manipuler ceux des autres. Le jeu sur la scène est pensable parce que la comédie est d’abord

sur la scène sociale. Dans la condition humaine, l’émotion ne relève pas d’une nature mais d’une culture. Le

comédien l’illustre à merveille. Il instruit aux yeux du public une croyance à son rôle grâce au travail d’élaboration,

d’interprétation (dans tous les sens du terme) qu’il en donne. Mais la transformation n’est possible que

parce que les passions ne sont pas érigées en nature, mais sont le fait d’une construction sociale et culturelle

et qu’elles s’expriment dans un jeu de signes que l’homme a toujours la possibilité de déployer, même s’il ne

les ressent pas 5 .

4

Marcel Mauss,

L’expression obligatoire

des sentiments, Essais de

sociologie, Paris, Minuit,

1968, p 88.

5

Pour un approfondissement

des points abordés

ici nous renvoyons à David

Le Breton, Les passions ordinaires.

Anthropologie des

émotions, Paris, Armand

Colin, 1998.

5


LNA#35 / cycle les émotions

L’émotion

Par Bernard FORTHOMME

Docteur en Philosophie et Lettres

Membre de l’ordre des Franciscains

Une larme à l’œil n’est pas simplement la cause de mon

émotion. Toutefois, une manifestation poétique et ma

conscience aiguë de la métaphore ne sont pas non plus cette

cause supérieure dont la larme ne serait que le misérable effet

naturel, cette lune dérisoire dans l’orbite de mon regard, cet

œil de feu décrit par un ami astronome.

Certes, la réduction de l’émotion à un accident physiologique,

au corps entendu comme ce pur foyer causal, est une bévue

considérable. Mais réinsérer le rapport délicat entre la larme à

l’œil et l’émotion, dans son contexte social et dans son champ

naturel, ne rend pas automatiquement justice au jaillissement

de l’émotion.

Sans doute le corps ému, la larme à l’œil qui le trahit et le

traduit, n’est jamais simplement cause de l’émotion vécue et

reconnue. Il y a toujours une forme d’interprétation spontanée

de l’événement physiologique, dès lors qu’il se manifeste à soi,

s’exprime comme expérience vive et, surtout, s’il se verbalise !

Mais en vérité l’émotion se manifeste comme la production

d’un corps différent dont le sujet ne s’est pas encore séparé,

demeuré tout proche de l’impression originaire. Je connais

d’abord l’être dans une simplicité confuse, sa voix unique,

avant de pouvoir reconnaître la singularité pure au sein de

l’existence et du vivant.

L’émotion s’éprouve à la fois comme production d’une épreuve

originaire et comme une forme d’interprétation de la réalité

environnante, d’un réseau de relations et d’attachement à l’être

singulier. Bref, l’émotion n’est pas seulement liée à la physiologie

ou au registre de l’affect ou du subjectif, de l’intime. Elle

est également une forme de connaissance et même un jugement

enrôlant un mot expressif. Sans doute ne s’agit-il pas là

de la raison intellectuelle, d’une activité consciente de l’esprit

ou de la raison volontaire. Mais l’émotion témoigne plus que

d’un simple inconscient. Elle atteste au contraire de la vigilance

incorporée de l’esprit, comme expérience première où

la dialectique de l’environnement, d’autrui, de mon corps et

de ma conscience n’est pas encore mise à jour ; expérience que

cette dialectique présuppose comme un contentieux dérivé.

L’émotion ainsi perçue offre une base expérimentale d’une

relation et d’un attachement où la question de la nature et

de ce qui l’excède, de l’affectif et de l’effectivité morale, du

sentiment et de la volonté, de l’immanence et de la relation

transfinie, n’est pas encore d’actualité. Autrement dit, l’émotion

se joue à un niveau d’articulation de soi, d’autrui, d’une

décence sociale, du corps et de la nature, de la nature et de

la relation excédentaire, qui reste indiscernable. Cette irrésolution

n’est pas un vague sentiment. Parler ainsi serait juger

l’émotion comme un simple affect, un effet passif d’une cause

corporelle, naturelle ou sociale, à partir d’un sentiment différencié

ou d’une logique perçue comme dégradée ou seulement

inchoative. Or l’émotion est déjà un discernement autonome,

une articulation originale et une expérience indépassable, en

tant que telle, de la réalité complexe. Elle assure, en outre,

une constante significative entre des instances qui peuvent

apparaître ultérieurement hétérogènes ou nécessairement différentiables.

Si le corps est susceptible d’une émotion, c’est aussi parce que

l’émotion provoque le corps ému. Le corps est aussi un devenir

propre de l’émotion. L’émotion façonne le corps, lui donne à

éprouver l’articulation de la réalité la plus hétérogène, seraitce

le lien mystérieux entre la nature finie et la relation infinie.

L’imitation d’une émotion produit en quelque sorte un corps

ému. L’imitation enrôle le corps pour produire le corps ému,

mais le corps ému est également provoqué par l’imitation désirée.

Ce désir d’imitation, nous le retrouvons présent dans la

pratique théâtrale. Il y a volonté de mimer la passion. Mais

toute répétition est sélection et toute sélection inclut une opposition

à certains traits non retenus. La sélection est une élection

et une diffusion qui laisse inexprimés certains éléments

d’une émotion imitée.

Imitation qui exerce une fonction dans le devenir autre ou la

transexpressivité : l’émotion mimétique est une forme de préhension

du cheval, du fou ou d’un geste féminisé. En outre, le

devenir femme de la sensibilité masculine peut être l’expression

émotionnelle provoquée par une autre émotion. Ainsi,

pour être plus fidèle à l’impression de grâce d’une femme que

l’on ne voudrait pas voir brutalement allongée sur un lit pour

dormir, l’émotion poétique l’imagine posée endormie sur une

branche tel un oiseau de paradis ! Je prends un air joyeux pour

être moins malheureux. De même si je prends de l’alcool, c’est

aussi pour induire un corps exprimant la bonne humeur ou

mieux incorporer ma tristesse.

Par l’émotion que j’éprouve je ne suis pas simplement effet, un

être senti, mais ce qui me fait éprouver, expérimenter des événements

neufs ou différents. Je ne suis plus seulement l’effet

d’un événement esthétique ni la cause transfigurante, sublimant

un simple mur de briques en empreinte digitale de Dieu.

J’incorpore l’édifice, je deviens une peau basanée, je deviens

ocre, peau-rouge, homme terreux, en relation quinconce, et

par là, assoupli comme glaise, mis en mouvement, ému, j’édifie,

je me construis, je m’édifie, occasion de sauvegarde ou de

verticalité pour ceux que je touche.

6


cycle les émotions / LNA#35

> version intégrale de l’article : www.univ-lille1.fr/culture

Emotions, sentiments et affects :

un point philosophique, puis psychanalytique

Par Pierre-Henri CASTEL

Chercheur au CNRS, historien

et philosophe des sciences, psychanalyste

Je doute qu’on puisse parler de l’émotion en psychanalyse

sainement sans une solide préparation conceptuelle ; et

qui parle de concepts ne parle justement pas des mots de la

langue. Car un concept est assurément un terme de la langue,

mais il ne prend sens qu’en fonction du rôle qu’il joue dans un

argument. Et un argument, voilà qui exige une mise en scène

philosophique. A cet égard, peu importe, dans l’exposé que je

promets ici, les affinités éventuelles entre ce que je tente d’isoler

comme l’affect, ou le sentiment, ou l’émotion, et le terme

technique freudien « Affekt » réduit à sa littéralité sans esprit.

Je me donne plutôt pour tâche de voir quel objet psychologiquement

étrange nous force ainsi à faire ces distinctions, et

pourquoi : parce qu’on ne se sert pas des mêmes mots pour

signifier ou faire valoir les mêmes choses. Mais, ce n’est pas

juste au philologue sourcilleux que je m’en prends ; c’est aussi

à l’assurance naïve qui, bien souvent, préside au découpage

neuroscientifique des fonctions mentales, en préalable à leur

réduction. Un peu comme si l’on savait si bien identifier ce

qui est émotion et ce qui ne l’est pas, en palpant les contours

de nos accidents mentaux, si j’ose dire, qu’il serait évident que

ce que montre l’imagerie cérébrale, ou bien les expériences

neuropsychologiques, « correspond » à ce que chacun sait de

toute éternité relever de l’émotion, du sentiment, ou de l’affect

- bien plus, les définit « objectivement ».

Montrer qu’il n’en est rien serait déjà une belle tâche. Elle

serait parfaitement menée si, philosophiquement, on pouvait

montrer que le travail de distinction entre ces notions entremêlées

n’est rien d’autre qu’une forme d’explicitation à nos

propres yeux du contenu de notre propre esprit. Mais qu’on

puisse faire dégénérer un sentiment en émotion en un sens

presque purement corporel, ou qu’on puisse concentrer un

sentiment complexe dans un affect limpide et homogène, et

que ces opérations, qui sont indissolublement des re-descriptions

logiques et des auto-manipulations mentales, correspondent

à des figures précises de notre vie morale ou érotique, et

voilà, soudain, que le choix de voir tel état affectif comme ceci

(ou comme cela) se charge d’enjeux éthiques, esthétiques, religieux,

et j’en passe. Nous n’avons plus, alors, une « théorie » ni

un « modèle » de la vie affective mais, de manière immanente,

une articulation de nos émotions, de nos sentiments et de nos

affects, et une articulation profondément rationnelle. Ce que

nous pensons de ce que nous ressentons fait alors vraiment

corps avec notre vie. Et une telle attitude « impliquée » de la

pensée à l’égard des affects ne se réfute pas comme une théorie

empiriquement ou expérimentalement déficiente.

Voilà en tout cas le point de départ pour apprécier l’apport

freudien. L’affect est en effet pour Freud une dimension

intrinsèquement subjective du vécu psychique, et c’est la nature

étrange de cette subjectivité qui rend si difficile la saisie

correcte de ce qu’il dit de l’amour, du deuil, de l’angoisse, du

plaisir et de la douleur, ou de la culpabilité.

Je rappellerai alors pourquoi, dans une cure, les affects (sauf

l’angoisse et peut-être parfois la douleur) sont toujours

suspects : pourquoi la froideur du psychanalyste devant les

décharges affectives de son patient, si « authentiques », ou

ressenties du moins comme telles, repose sur une analyse qui

leur donne fonction d’instruments de mensonge, à soi-même,

au plus vif, mais aussi aux autres, dans le symptôme, comme

à l’analyste dans le transfert. Constat cruel, mais peut-être

parce que l’affection, ou l’être-affecté, ne supporte pas de

voisiner de trop près l’affectation ; il faudrait qu’un tel rapprochement

soit un hasard, un mauvais jeu de mots. Rien de plus

banal (de plus hystérique ?), cependant, que la croyance que la

vérité de la souffrance serait la souffrance même - rien de plus

perturbant (de plus soulageant ?) que l’idée inverse, qui pose

d’abord que la vérité de la souffrance est d’abord une vérité, et

ensuite autre chose que de la souffrance.

Je conclurai en suivant une piste ancienne, que la neurobiologie

retrouve aujourd’hui. Il y a chez Freud une profonde

théorie de l’acte et de l’action. C’est dans ce cadre qu’il tente

de nous déprendre de notre fascination pour l’effet que ça fait

d’être affecté, et qu’il interroge la fonction de cette violence

émotionnelle et de ces affects qui parviennent à nous inhiber,

et qui s’incrustent parfois en nous comme des clous de douleur.

Comprendre le pourquoi de l’affect fait donc partie du

processus de guérison, et différencie à coup sûr une psychothérapie

qui ne proposerait qu’une rééducation émotionnelle, et

une psychanalyse qui déplace les affects avec leur sujet (je veux

dire, leur sujet caché, inconscient). Du coup, non seulement

il se pourrait qu’il n’y ait rien de mal ou de dommageable à «

agir sous le coup de l’émotion », mais que tout acte vrai de décision

subjective s’alimente à cette affectivité, laquelle ne nuit

nullement à la raison, mais permet à l’action de se transmuer

en un acte où je me retrouve moi-même (là où parfois je ne me

soupçonnais pas). Un pareil lien entre émotion, affect, acte,

décision et subjectivation est spéculatif : mais s’il était mieux

étayé, il prouverait la solidarité entre l’analyse philosophique

des concepts et l’articulation concrète que ceux-ci introduisent

dans notre expérience mentale et morale. En sorte que cette

spéculation n’est pas tout à fait arbitraire, elle veut bousculer

des impressions fausses où nous sommes empêtrés. Selon le

mot freudien, c’est donc une « interprétation » – dont il faudra

mettre l’effet en débat.

7


LNA#35 / paradoxes

Paradoxes Rubrique de divertissements mathématiques pour ceux qui aiment se prendre la tête

Par Jean-Paul DELAHAYE

Professeur à l’Université des Sciences et Technologies de Lille *

Les paradoxes stimulent l’esprit et sont à l’origine de nombreux progrès mathématiques. Notre but est de vous provoquer et de

vous faire réfléchir. Si vous pensez avoir une explication des paradoxes proposés, envoyez-la moi (faire parvenir le courrier à

l’Espace Culture de l’USTL ou à l’adresse électronique delahaye@lifl.fr).

Rappel du problème précédent :

le paradoxe des Dupont

Supposons donnée une infinité de personnages (appelés Dupont-0,

Dupont-1, ..., Dupont-n,...) placés en ligne les uns

derrière les autres :

- Dupont-0 est placé en tête de la rangée infinie et n’a personne

devant lui,

- Dupont-1 est placé juste derrière Dupont-0,

- Dupont-2 est placé juste derrière Dupont-1, etc.

Chaque Dupont prononce la phrase : « au moins une personne

derrière moi ment ». Qui dit vrai ? qui ment ?

D’après le sens des phrases prononcées :

derrière tout Dupont qui dit vrai, il y a au moins un Dupont

qui ment ;

• si un Dupont ment alors tous les Dupont derrière lui disent

la vérité.

Si on désigne par M les Dupont qui mentent et par H ceux qui

sont honnêtes et donc ne mentent pas, les deux règles précédentes

se traduisent en : (a) derrière tout H, il y a au moins un

M et (b) derrière un M, il n’y a que des H. Or il est impossible

de concevoir une suite infinie de M et de H qui vérifie les

règles (a) et (b), car tout M doit être suivi uniquement de H,

ce qui ne se peut pas puisque tout H doit être suivi d’au moins

un M. La situation est contradictoire. Pourquoi ?

Solution

Comme dans le cas du paradoxe du menteur (celui qui dit

« je mens » ne dit pas vrai - car cela signifierait qu’il ment -, ni

ne ment - car cela signifierait qu’il dit vrai), aucune solution

pleinement satisfaisante n’a aujourd’hui été proposée.

Pour le paradoxe du menteur, on se contente souvent de le

résoudre en affirmant que, si on dit de certaines phrases qu’elles

sont vraies ou fausses, il faut s’interdire d’inclure dans les

phrases visées la phrase qu’on prononce. Plus généralement

lorsque plusieurs phrases sont concernées parlant de vérité et

de fausseté (comme dans le paradoxe de Pierre et Paul : Pierre

dit : « Ce que dit Paul est faux » et Paul dit : « Ce que dit Pierre

est vrai ») il faut s’interdire les cycles (si Pierre parle de la phrase

de Paul alors Paul ne doit pas parler de celle de Pierre).

La solution de l’interdiction des cycles se généralise et conduit

à une solution qui résout (de manière moyennement satisfaisante)

le paradoxe du menteur, celui de Pierre et Paul et celui

des Dupont. La généralisation est :

- lorsqu’on considère des phrases parlant de vérité et de fausseté,

il faut s’ interdire les cycles et s’ interdire les situations infinies.

Si vous disposez d’une meilleure solution, signalez-le moi.

Nouveau paradoxe :

Mona Lisa au photomaton

Cette fois le paradoxe proposé est uniquement graphique.

Regardez attentivement la série de 9 images A, B, C, D, E, F,

G, H, I.

Chacune a été obtenue à partir de la précédente en réduisant

la taille de l’image de moitié ce qui a donné quatre morceaux

analogues qu’on a placés en carré pour obtenir une image ayant

la même taille que l’image d’origine. Le nombre de pixels a été

exactement conservé et en fait on a seulement déplacé les pixels

pour avoir quatre réductions de l’image initiale.

Cette transformation s’appelle la transformation du photomaton.

L’image B comporte 4 Mona Lisa. L’image C en comporte 16.

L’image D en comporte 64, etc.

Il se produit quelque chose d’étrange car, au bout de neuf

étapes, l’image de Mona Lisa est réapparue. Précisons que

c’est bien la même transformation qui a été utilisée pour déduire

les unes après les autres les images de la série (c’est un

programme d’ordinateur de Philippe Mathieu qui a fait le

travail à chaque fois : http://www.lifl.fr/~mathieu/transform/

index.html).

Savez-vous expliquer le paradoxe graphique de la réapparition

de l’image initiale ?

*Laboratoire d’Informatique Fondamentale de Lille,

UMR CNRS 8022, Bât. M3

8


paradoxes / LNA#35

9


LNA#35 / repenser la politique

De la providence à la nécessité aveugle

Par Alain CAMBIER

Professeur de Philosophie en Khâgne (Douai)

« La vie n’est pas l’affaire des politiques » : la formule est heureuse, si elle signifie que chacun doit rester maître de sa destinée

; mais dans la bouche d’un chef de gouvernement qui se réclame du libéralisme, elle renvoie à une idéologie politique

dont l’objectif est de limiter l’interventionnisme de l’Etat. Pour la logique libérale, l’émancipation des individus suppose

que l’on cesse de compter sur le rôle providentiel de l’Etat. Pourtant, il ne s’agit peut-être encore ici que d’un mirage : moins

d’Etat ne signifie pas mécaniquement plus de libertés individuelles. Loin d’être une idéologie de la liberté, le néo-libéralisme

sert plutôt à justifier notre soumission à la nécessité aveugle de la mondialisation économique.

Pendant longtemps, notre société a vécu à l’ombre protectrice

de l’Etat. Celui-ci jouait un rôle régulateur, tant

politique qu’économique et social, pour la collectivité. A tel

point que des conceptions apparemment opposées – gaullisme,

socialisme – ont contribué à maintenir, voire à renforcer,

ce rôle dévolu à l’Etat. Pourtant, aujourd’hui, l’idéologie

libérale n’hésite plus à s’afficher comme telle et dès lors, pour

les politiques qui s’en réclament ouvertement, l’Etat doit être

remis à sa place, en l’occurrence se cantonner au maintien de

l’ordre.

Pour nos gouvernants, la sécurité est présentée comme

l’enjeu politique prioritaire. La lutte contre la délinquance

routière se veut le symbole même de l’efficacité du pouvoir

politique contre l’insécurité, alors qu’elle n’est que la partie

apparente de l’iceberg. Il est, en effet, techniquement plus

facile de s’attaquer à ce type de délinquance qu’aux autres

et, en particulier, à la corruption en « col blanc ». Fort de

ses succès médiatiques, le ministère de l’Intérieur joue ainsi

un rôle prépondérant au sein du gouvernement. Pourtant,

les Français sont de plus en plus inquiets devant la montée

d’un autre type d’insécurité : les insécurités sociales. Non

seulement le chômage ne régresse pas, mais les emplois offerts

sont de plus en plus précaires. En outre, les acquis sociaux,

qui permettaient de préserver une certaine qualité de vie, sont

aujourd’hui clairement remis en question. Ainsi, la mise sur

la sellette des systèmes de protection sociale – retraites, sécurité

sociale… – indique que le temps de l’Etat-Providence est

révolu.

Le paradoxe qui émerge à propos du traitement de l’insécurité

révèle la transformation profonde du rapport entre la société

et l’Etat à laquelle nous assistons. Tant que l’on considère

que les liens sociaux sont garantis par l’Etat, l’intervention

de celui-ci n’apparaît pas seulement requise pour empêcher

l’anarchie, mais aussi indispensable pour faire prendre

conscience de l’existence d’un bien commun. Aussi son rôle

a-t-il pu sembler providentiel pour traiter la question sociale.

Le vote de la loi sur les accidents de travail en 1898 a constitué

l’acte de baptême de l’Etat-Providence. Depuis, celui-ci

s’est développé à tel point qu’on lui a reproché d’engendrer

une société d’assistés. Sa crise n’est pas seulement financière :

elle est également celle de sa philosophie. L’Etat-Providence

ne serait plus adapté depuis que chacun a compris que les liens

sociaux peuvent s’établir et se renouveler en dehors de toute intervention

de l’Etat et que celle-ci risque même de les entraver.

L’Etat-Providence est apparu en porte-à-faux dès le moment

où il a voulu continuer à dispenser ses bienfaits, alors que les

individus attendaient le bonheur de plus en plus de la société

civile. L’Etat-Providence relève encore d’une problématique

archaïque de la « bonne raison d’Etat » qui, pour garantir

sa puissance, prétend se réserver la clef du bien commun. La

manne que l’Etat-Providence distribue correspond à un traitement

strictement quantitatif des problèmes sociaux, alors

que l’émiettement des styles de vie exige plutôt une approche

qualitative plus fine. Pourtant, l’Etat-Providence assume une

fonction irremplaçable : celle de rendre moins tragique l’impact

des aléas de la vie sur les plus modestes qui sont aussi

les plus exposés. Il a le mérite d’adoucir les coups du destin

lorsqu’ils s’accumulent sur les plus fragiles. En outre, il éduque

tout citoyen au sens de l’équité et de la solidarité.

Face à l’Etat-Providence, le libéralisme préfère opposer le

modèle de l’Etat-Gendarme. La puissance étatique est alors

censée s’en tenir à faire respecter le droit formel : « le droit de »

plutôt que « le droit à ». Alors que, depuis plus d’un siècle, la

notion de risque objectif avait supplanté la notion de faute

subjective – surtout dans le droit social –, nous assistons à

une révision radicale de ce principe : l’individu est supposé

devoir désormais assumer son destin. Plus question d’influer

sur l’itinéraire existentiel du citoyen par le jeu de la redistribution

des richesses : les règles civiles comme celles du code

de la route ne peuvent être enfreintes, mais elles n’ont pas

à ouvrir de voies de salut nouvelles. L’homme solidaire, qui

faisait porter à la société assurantielle le poids financier de la

réparation du tort subi, doit faire place à l’homme solitaire

considéré pleinement comme le foyer initiateur de ses actes. À

l’encontre du concept de « responsabilité sans faute » propre à

l’Etat-Providence, l’Etat libéral aurait le mérite de réhabiliter

10


epenser la politique / LNA#35

la notion de faute individuelle et de culpabilité. À l’encontre

d’une théorie rétributive de la responsabilité, qui tient compte

de la situation de l’auteur d’un crime ou délit, se développe

aujourd’hui une théorie préventive qui impute d’avance à l’individu

la totalité de ses actes, pour qu’il modifie sa conduite

et s’arrache à ses penchants. La menace de la sanction impose,

en effet, une certaine circonspection vis-à-vis de la façon dont

on se conduit dans la société. Ainsi, le principe d’imputation

vient se substituer au principe de causalité qui, appliqué en

sociologie, avait trop tendance à faire du coupable lui-même

une victime. Cependant, par un mouvement de balancier

inverse, cette hyper-responsabilisation peut conduire à des

effets pervers : vouloir faire juger les malades mentaux au

même titre que les autres, inciter chacun à limiter ses choix et

ses initiatives au nom d’un principe de prudence, entretenir

la mauvaise conscience et le ressentiment, trouver des boucs

émissaires en pointant des populations jugées potentiellement

déviantes, criminaliser l’action syndicale, confondre le

droit et la morale, etc.

En réalité, moins d’Etat ne garantit pas plus de liberté. Car

l’économie libérale accomplit au plus haut point l’immanence

du pouvoir et ne prétend se développer qu’en prenant

en charge les désirs de chacun. Loin d’éduquer l’homme, il

s’agirait avant tout de le satisfaire, au nom d’un hédonisme

standardisé. L’économie libérale vise la normalisation des

individus et des populations. Ses chefs de file ont compris

l’intérêt de lui faire jouer le rôle de biopouvoir. Comme l’avait

vu Michel Foucault, les biopouvoirs ne sont pas des appareils

idéologiques d’Etat : ce sont des institutions qui interviennent

dans la société civile et, au nom du savoir qu’elles produisent,

prétendent prendre en charge notre vie et la normaliser. En

un mot, il s’agit de rendre dociles à la fois nos corps et nos

âmes. Le pouvoir économique redouble d’efforts sur le terrain

psychologique : il attise nos désirs pour les canaliser, les

rendre utiles à l’appareil de production et de consommation.

Comme il prétend favoriser notre quête de bonheur, il a beau

jeu de faire croire qu’il répond à nos attentes, alors qu’il les

conditionne insidieusement. La « marchandisation » de nos

goûts, de nos aspirations, de nos rêves est devenue sa principale

préoccupation. En prétendant aller au-devant de nos

désirs, l’économie libérale rendrait alors vaine toute tentative

de révolte, puisque celle-ci reviendrait à se nier soi-même.

Le néo-libéralisme nous initie à la servitude volontaire.

En induisant sans frein de nouveaux besoins, il fait croire

que nous en sommes responsables. À une époque, le sage

conseillait de changer nos désirs, à défaut de changer l’ordre

du monde : désormais, même nos désirs sont voués à contribuer

au développement d’un ordre mondial.

Le néo-libéralisme tend à faire disparaître toute transcendance

du pouvoir. Il s’agit non pas de mettre fin à la domination

de la « France d’en haut » sur celle « d’en bas », mais de faire

disparaître chez celle-ci la conscience d’être dominée par un

pouvoir venant d’en haut. L’enjeu, pour les pouvoirs en place,

consiste à se défausser de leurs responsabilités sur les citoyens.

L’exemple des effets mortifères de la canicule a été révélateur :

nos dirigeants ont cherché à excuser leur imprévoyance dans

la proportion même où ils accusaient – le plus souvent à tort

les familles d’avoir failli à leur devoir. Bien plus, alors que

les indignités de certains hommes politiques sont l’objet d’une

mansuétude complaisante, le citoyen est censé supporter sans

cesse de nouvelles charges. Aussi, l’exacerbation de la responsabilité

renvoie-t-elle à une stratégie politique. Mais celle-ci

est d’autant plus frustrante que le citoyen mesure en même

temps son impuissance : il lui faudrait assumer la vie que le

sort lui a accordée sans pouvoir y déroger. Le citoyen raisonnable

serait surtout celui qui devrait se résigner à faire de

nécessité vertu. Se montrer « responsable » consisterait à admettre

l’inéluctabilité de certaines situations. Sous prétexte

de libérer les énergies individuelles, le libéralisme substitue

à l’idée de Providence celle d’une nécessité implacable et

aveugle : celle des lois économiques. Cette nécessité se veut

même mondiale et rendrait vaine toute volonté politique de

résistance. Nécessaires seraient les licenciements économiques,

nécessaire serait la privatisation des caisses de retraites

ou celle du système de santé, nécessaire serait l’allongement

du temps de travail, etc. Aucune alternative ne serait

possible à la mondialisation. Les choix les plus fondamentaux,

dictés par la nécessité économique, rendraient donc toute

négociation véritable vaine. À la limite, la démocratie ellemême

ne serait plus qu’une illusion puisqu’il n’y aurait plus

personne à qui s’opposer.

Dans l’Antiquité, les Grecs distinguaient la Pronoïa ou Providence

de la Nécessité aveugle et implacable qu’ils appelaient

Anagkè ou Heimarménè, telle celle qui s’était abattue sur

les Atrides. La Providence a au moins l’avantage de nous

faire supposer une intention consciente bienveillante que l’on

pouvait éventuellement mettre en défaut mais, devant cette

nouvelle Heimarménè économique, il n’y aurait plus qu’à

se soumettre sans discussion. L’action politique serait ainsi

vidée de son sens, au point que, pour nos gouvernants euxmêmes,

seule la communication pourrait faire office de

« gouvernance ».

11


LNA#35 / jeux littéraires

Mots croisés symétriques

Par Robert RAPILLY

de l’ Atelier de Pédagogie Personnalisée

Observons ci-dessous une grille de mots croisés. Première

singularité, qui saute aux yeux, il n’y a aucune case

noire. Une lecture attentive révèle cette autre caractéristique :

les mots sont les mêmes horizontalement et verticalement.

La diagonale (lettres rouges) constitue un axe de symétrie,

un peu comme un “ miroir à lettres ”.

Georges Perec avait fabriqué une grille 6x6 de ce type en 1982

(premier mot : corner… cherchez la suite). On la retrouvera

avec bonheur parmi une centaine de “ Jeux intéressants ” faisant

appel à autant de stratégies retorses (Zulma, 1997).

P R E C A I R E S

R E D O N N E N T

E D E N T A S S E

C O N C I L I E R

A N T I S I G M A

I N A L I E N E S

R E S I G N O N S

E N S E M E N C E

S T E R A S S E S

Tous ces mots figurent au lexique officiel du Scrabble :

édentasse - arrachasse les dents (1ère personne du singulier au

subjonctif imparfait)

antisigma - signe en forme de sigma inversé employé dans les

corrections de manuscrits

stérasses - mesurasses en stères (2e pers. sing. subj. imparf.)

Ce carré de 9x9 et d’autres ont été établis par nicolas graner.

C’est un record en langue française. En effet, aucune

grille symétrique de 10x10 n’existera jamais, du moins avec

les 57412 mots de 10 lettres répertoriés par le Scrabble. Cela

a été vérifié par un programme informatique de recherche

exhaustive écrit par Nicolas. Citons un précédent historique

qui figure dans le Guinness des records : une grille de 8x8

composée sans ordinateur par laurent baril.

R E N I E R A S

E P A N N E L A

N A G E R A I S

I N E G A L E S

E N R A C I N E

R E A L I S E R

A L I E N E R A

S A S S E R A S

hommage à michel taurines - Ce grand maître ès palindromes

poétiques vient de disparaître. Voici deux quatrains

parfaits qu’il nous a laissés.

Emu, ce dessin rêve

Il part natter

ce secret tantra plié,

vernissé d’écume.

Rupture de lien

un arc élève le reste

et se révèle l’écran

une île de rut pur.

12


jeux littéraires / LNA#35

Retorse également, cette idée d’écrire un sonnet qui, disposé

dans une grille carrée, soit identique de gauche à

droite et de haut en bas ? En tout cas, notre lecteur pierrejean

varois (de Liège) s’y est collé. Dans ce poème, sont nommés

deux membres de l’Oulipo : Latis et Perec. L’alternance

systématique des voyelles et consonnes s’appelle “ okapi ”.

A l’ure lésé

D’usé fêté selon en ode d’okapis

Avec une sirène saline galère

Son agile sari n’opine ni n’acère

Le halo - nodal or - a coloré Latis

Ire. Le dégelé ne dîne de semis

En ironisera l’Oc émané de l’ère

Si l’été la jeta dose-le délétère

Bec en ukase lire t’en a doté. Lis

À l’ahan a tenu mâle note pirate

Le Râ m’a-t-il été ? Fini.. l’idole date

Balises-en ô sec aboli bibelot !

Agonisé-je ? Té ! La bête n’évapore

Mécène le typo s’élide matelot

Île Perec en a l’inanité sonore

A L U R E L E S E D U S E F E T E S E

L O N E N O D E D O K A P I S A V E C

U N E S I R E N E S A L I N E G A L E

R E S O N A G I L E S A R I N O P I N

E N I N A C E R E L E H A L O N O D A

L O R A C O L O R E L A T I S I R E L

E D E G E L E N E D I N E D E S E M I

S E N I R O N I S E R A L O C E M A N

E D E L E R E S I L E T E L A J E T A

D O S E L E D E L E T E R E B E C E N

U K A S E L I R E T E N A D O T E L I

S A L A H A N A T E N U M A L E N O T

E P I R A T E L E R A M A T I L E T E

F I N I L I D O L E D A T E B A L I S

E S E N O S E C A B O L I B I B E L O

T A G O N I S E J E T E L A B E T E N

E V A P O R E M E C E N E L E T Y P O

S E L I D E M A T E L O T I L E P E R

E C E N A L I N A N I T E S O N O R E

Sortie de formes poetiques contemporaines, nouvelle

revue s’annonçant non pas de poésie, mais sur la poésie.

Colonnes d’une totale érudition. Il s’agit d’enquêter sur les

développements présents de l’art poétique. Des auteurs en activité

sont invités à commenter leur travail, poèmes à l’appui. Ce

premier numéro traite principalement du vers libre. Nul ici ne

s’étonnera de ce paradoxe : le vers libre intéresse les oulipiens !

Page 285, une poésie à la beauté fulgurante vous en convaincra,

alea de jacques perry-salkow. Citons juste l’exergue :

Du faon défunt partent trente parfums défendus.

La suite est un festin de prosodie et de lexique. Lisant, on

oublie que chaque ligne est un palindrome de syllabes. S’impose

une sensation de résonance, mesurée vers après vers. Jacques

Perry-Salkow met la contrainte au service d’une exigence

poétique incorruptible.

formes poetiques contemporaines - Les Impressions Nouvelles

– juin 2003 (327 pages - 22 euros).

13


LNA#35 / humeurs

Pouvons-nous nous passer d’une référence

à la nature humaine ? *

Par Jean-François REY

Philosophe, I.U.F.M de Lille

* 2° partie (suite du

n° 34 : L’émancipation

humaine, au sens des

Lumières, exclut la

référence à une nature

humaine. Peut-on encore

partager ce point de vue

?) À lire sur http://www.

univ-lille1.fr/culture/

archives/lna/34.html

1

Habermas L’avenir de

la nature humaine op.cit

p 149

2

J. Habermas op.cit. p 149

2 ère partie : Quelles sont les menaces contemporaines contre la dignité

humaine ?

Les choses s’échangent. Leur valeur d’échange s’exprime dans un prix. Les personnes sont ininterchangeables,

insubstituables, elles ont une dignité. La formulation kantienne de l’impératif catégorique

est bien de traiter l’humanité en autrui, « non seulement » comme un moyen (qu’elle est de toute façon,

ne serait ce que parce que la force de travail a un prix), mais « toujours en même temps comme une fin ».

Ce n’est pas la nature qui nous dispose à une norme fondamentale, même si cette « bonne disposition » à

l’égard de la nature procède d’un souci de la dignité humaine. La pierre de touche de toutes les éthiques

c’est la dignité. Toutefois à en rester là on encourrait le reproche d’abstraction.

Car ce que l’on perd en perdant une norme naturelle, on le gagne en replongeant la dignité humaine

dans le cours de l’histoire. On pourrait suivre ce cours comme celui d’un lent processus de sécularisation.

Nos sociétés contemporaines, qu’on les qualifie de post-traditionnelles (Habermas) ou de post-modernes

(Lyotard), sont entrées dans une séparation du théologique et du politique, et d’où nous ne sommes pas

encore complètement sortis. « Si l’on veut éviter une guerre des civilisations, il faut se souvenir du caractère

dialectiquement inachevé de notre propre processus occidental de sécularisation » 1 . Sécularisation juridique

(transfert des biens ecclésiastiques à l’État), culturelle, sociale, ce long processus est aussi celui que

Max Weber désigna par l’expression « désenchantement du monde ». C’est le choc ressenti le 11 septembre

2001 qui contraignit Habermas à rajouter à son livre déjà cité un chapitre intitulé « Foi et savoir : comme

si les motivations religieuses mortifères des terroristes trouvaient un écho « souterrain » dans nos sociétés

(mal) sécularisées. Même les sociétés, d’où sont issus les responsables du 11 septembre, sont entrées dans

la modernité : fondamentalisme religieux et technologie avancée. Leur ambivalence à l’égard de la modernité

ne place pas ces sociétés en marge du monde occidentalisé, elles lui renvoient plutôt un malaise qu’il

aurait préféré oublier. « Face à la globalisation qui s’instaure par le truchement de marchés sans frontières,

beaucoup espéraient un retour du politique sous une autre forme, non sous sa forme hobbesienne originelle

d’un État sécuritaire globalisé, privilégiant la police, les services secrets et le militaire, mais sous celle

d’une capacité à valoriser la civilisation à l’échelle mondiale. Au stade où nous en sommes, il ne nous reste

guère qu’à espérer une ruse de la raison et que l’on fasse preuve d’un peu de réflexion » 2 . Nous ne sommes

pas tenus, comme Habermas, à parier sur une très hegelienne ruse de la raison. Sans être pour autant plus

optimiste, il est permis de faire appel à une conception moins historiciste de la sécularisation.

C’est dans un article de 1976 intitulé « Sécularisation et faim » qu’Emmanuel Levinas met en rapport, de

manière inédite, la contemplation (en grec Theoria) du ciel étoilé et le souci de la faim des hommes. Nous

pensons que, sur ce point, la position philosophique de Levinas tranche sur un discours de la déploration

(« désenchantement du monde »), sur une dépréciation de la modernité technicienne (d’inspiration heideggerienne

et écologiste) et enfin sur un idéalisme peu soucieux de la matérialité du besoin. Philosophe

du désir, Levinas, dans ce texte si stimulant, se livre à une réhabilitation du besoin en l’arrachant à l’utilitarisme

et en l’affranchissant d’une pure logique du calcul et de l’intérêt. Mais que reproche Levinas à la

Théoria grecque ? A fixer le regard plus haut que la cime des arbres, les sommets, la vue accomplit un mouvement

vers des corps inaccessibles : les étoiles fixes ou celles qui parcourent des trajectoires fermées. Un

tel mouvement ascendant qui franchit un vide, Levinas l’appelle « Transcendance ». Et la sécularisation,

au sens de Levinas et dans cet article, est le trajet qui conduit de cette transcendance du regard à un terme

oublié par celle-ci : le souci de la faim des hommes. A un mouvement du regard vers le haut répond un

souci « horizontal », c’est l’occasion pour Levinas de mettre en comparaison la religion et le commerce. Si

14


humeurs / LNA#35

la première a tendance à oublier et à dévaloriser les soucis terrestres, et donc à oublier la faim des hommes,

le second meut l’échange intérieur à la cité, comme l’échange avec l’étranger. La sécularisation, ici, n’est

pas d’ordre juridique ou politique, elle est, à travers une confrontation, l’expression d’un matérialisme du

besoin. Le rival de Prométhée, appelé par Levinas Messer Gaster (monsieur Estomac), est « le premier

maître es-arts du monde ». Là est le vrai universel : non pas celui de la connaissance, fût-elle technique,

mais celui du besoin. Masser Gaster avant Prométhée, c’est l’humain avant le savoir. Toutefois, le savoir

est ce détour nécessaire, cette patience imposée à nos appétits. Le geste de Prométhée est donc bien nécessaire

: prévoyance (Pro-Metis) au cœur de l’économique. Pour les grecs, auteurs de ce mythe comme de sa

philosophie, il y a une « convenance » : l’homme est « animal » et « raisonnable ». Si le geste prométhéen

s’affranchissait de cette convenance, la technique deviendrait folle. Il ne s’agit en rien de dévaloriser la

technique par un mauvais procès. Il n’y a rien ici d’un renvoi infini entre les promesses déçues du « principe

espérance » (Ernst Bloch) et les impératifs du « principe responsabilité » (Hans Jonas). Une certaine

rhétorique oublie confortablement la faim du reste du monde. Cette rhétorique vise aussi à résister au

« désenchantement du monde ». Le mérite de Levinas est de souligner à quel point le développement de la

technique fait partie du processus de sécularisation : « La technique sécularisante s’inscrit parmi les progrès

de l’esprit humain ou, plus exactement, justifie ou définit l’idée même du progrès et est indispensable

à cet esprit, même si elle n’en est pas la fin » 3 .

Si nous avons tenu à citer et à commenter aussi longuement cet auteur, c’est pour répondre à l’interrogation

de Habermas et tenter d’éclairer sa problématique « Foi et savoir ». A l’ambivalence, déjà signalée,

des terroristes par rapport à la modernité et à la technique, il faut ajouter que la religion, portée à un

paroxysme messianique et guerrier, nourrit les hommes de consolations illusoires. Plus que jamais les religions

tirent leur force et leur prestige de ce qu’elles mettent de l’ordre et de l’harmonie aussi bien dans le

cosmos que dans le corps social.

« Le langage du marché s’infiltre désormais partout et pousse toutes les relations inter humaines vers le

schéma auto référentiel de la satisfaction de ses préférences » 4 . Nous croyons, en laissant cet exposé sur

cette remarque de Habermas, que toutes les sociétés contemporaines sont taraudées par une sécularisation

mal comprise, par un dualisme qui vire en ambivalence et en clivage : comment résister au désenchantement

sans se priver de poursuivre ses intérêts propres ni couper les liens avec l’Autre qui commerce avec

nous ? Commerce qui est une condition de la paix et non son ennemi. Tout le travail des philosophes

aujourd’hui n’est-il pas justement de clarifier cette ambivalence ? Habermas encore : « cette attitude

ambivalente peut aussi faire porter du bon côté les efforts qu’une société civile déchirée par le conflit

des cultures déploré pour y voir clair en elle-même. Le travail que la religion a accompli sur le mythe, la

société post séculière le poursuit sur la religion elle-même. Cela étant, elle ne le fait plus dans l’intention

hybride d’une conquête entreprise dans un esprit d’hostilité ; elle le fait bien plutôt en postulant qu’il est

de son propre intérêt de contrecarrer l’entropie larvée qui affecte la maigre ressource du sens » 5 . La mise en

commun et le partage de ces maigres ressources menacées de l’intérieur sont peut être la tâche prioritaire

pour faire pièce au vertige de l’intolérance et de la violence.

3

E. Levinas op. cit ; p 81

4

Habermas op. cit. p 159

5 Habermas op.cit. p 164

15


LNA#35 / à lire

De l’immatériel *

* 2° partie (suite du n° 34) À lire sur

http://www.univ-lille1.fr/culture/archives/lna/34.html

Par Rudolf BKOUCHE

Professeur honoraire de Mathématiques, USTL

L

’immatériel de la technique fascine d’autant plus qu’il occulte

cet autre immatériel que constitue, depuis des temps immémoriaux,

ce qui fait l’humanitude de l’homme, la pensée. Mais

la pensée n’est pas vendable, elle ne relève du marché qu’une fois

enfermée dans la technique, elle ne peut être vendue qu’une fois

matérialisée par des objets techniques ; le paradoxe du mythe de

l’immatériel, c’est que seul relève de ce mythe ce qui peut être matérialisé,

techniquement matérialisé.

C’est une fois technicisé que l’immatériel humain devient vendable

et conduit à cet autre mythe que l’on appelle l’ économie de la

connaissance. La connaissance devient, selon ce mythe, une force

productive. Cela était déjà vrai au début de la révolution industrielle.

Et que se passait-il avant la révolution industrielle ? Quels

types de connaissances permettaient les grandes constructions architecturales

et les diverses machines utilisées dans les anciennes

civilisations ? En ce sens, la connaissance technique (était-elle

scientifique ?) a toujours participé des forces productives, à commencer

par celle qui a permis le tour du potier. Mais l’économie de

la connaissance concerne moins la connaissance en tant que telle

que la connaissance comme objet de marché, c’est la connaissance

mercantilisée qui est considérée aujourd’hui comme une force

productive. La connaissance mercantilisée devient ainsi un point

central de l’économie d’aujourd’hui, la part matérielle de l’économie

n’apparaissant plus que comme un sous-produit.

Cette connaissance technicisée et mercantilisée ne représente plus

la faculté humaine de comprendre le monde et de le transformer,

elle devient un simple instrument de fabrication de nouveaux produits

à mettre sur le marché, triste caricature de l’adage marxien.

Se développe alors un capitalisme de l’immatériel, c’est-à-dire fondé

sur la connaissance technicisée, le discours sur l’économie de la

connaissance occultant le fait que la richesse reste celle de la production

matérielle (sans hardware, pas de software) et que la maîtrise de

cette richesse appartient aux seuls détenteurs du capital financier.

Mais si la connaissance devient valeur marchande, cela suppose

une certaine rareté d’icelle, autrement dit une diffusion moindre.

« La valeur d’échange de la connaissance est donc entièrement liée

à la capacité pratique de limiter sa diffusion libre, c’est-à-dire de limiter

avec des moyens juridiques (brevets, droits d’auteur, licences,

contrats) ou monopolistes, la possibilité de copier, d’imiter, de “ réinventer

”, d’apprendre les connaissances des autres » écrit Gorz dans

L’immatériel. La société dite de la connaissance est ainsi confrontée

à un double problème : d’une part donner les moyens d’accès à la

connaissance pour que la machine économique fonctionne, mais

d’autre part permettre une certaine rétention de connaissance

pour assurer sa valeur marchande. Cela explique ce discours récurrent

qui déclare que l’Ecole n’est plus le seul lieu d’acquisition des

connaissances puisque les merveilleuses machines peuvent fournir

ces connaissances à bon compte : il suffit de tapoter sur un clavier

pour savoir tout ce que l’on désire savoir, oubliant qu’une connaissance

réduite à la seule prise d’information n’est qu’un ersatz de

connaissance.

Gorz explique cependant que les moyens existent de contourner

cette volonté de non-diffusion de la connaissance rappelant l’une

des contradictions de l’économie de la connaissance. Il y a dans la

connaissance une part « non rémunérée » qui échappe à toute valeur

marchande et qui peut ainsi « être partagée à loisir, au gré de chacun

et de tous, gratuitement, sur Internet notamment ».

Mais Gorz néglige ici les aspects intellectuels de l’acquisition de

la connaissance, se plaçant ainsi sur le même plan que le discours

de l’économie de la connaissance. Une telle réduction de la critique

conduit à un antiscientisme qui n’est que l’image miroir du

scientisme, à un antirationalisme qui conduit à rechercher des

formes de connaissance idylliques qui permettraient de réintégrer

l’homme dans le monde. C’est que Gorz oppose, d’une façon

quelque peu manichéenne, un « savoir vécu » qui resterait proche

du « savoir intuitif, précognitif », savoir vécu qui renvoie à des objets

dont l’existence est indépendante de celui qui les connaît, et les

connaissances scientifiques, constructions humaines qui éloignent

l’homme du monde. Ces connaissances scientifiques seraient

cause de tout le mal, y compris de l’usage qui en est fait contre

l’homme. Et de rappeler, non sans raison, les possibilités d’agir sur

la biologie de l’homme mettant l’espèce en danger, ou l’usage à

tout va de l’intelligence artificielle.

Gorz, s’appuyant sur Husserl, pointe alors la raison première de

ce mal, la mathématisation de la nature, « l’autonomisation la plus

radicale de la connaissance par rapport à l’expérience du monde sensible

». C’est oublier que cette autonomisation a permis à l’homme

de mieux connaître la nature et, sinon de s’en rendre maître et possesseur,

du moins de savoir la mettre à son service. Mais si le mal

réside dans cette mise de la nature au service de l’homme, il faut remonter

plus loin que la mathématisation du monde et l’on peut dire

que le mal commence au néolithique avec la naissance de l’agriculture,

première prise de pouvoir de l’homme sur la nature. Mais

c’est l’humanitude de l’homme qui est ainsi mise en question si

l’on définit cette humanitude comme une sortie de l’état de nature.

C’est que Gorz confond science et technoscience, la science

comme l’effort de comprendre le monde et d’agir sur lui, et la

technoscience qui en serait l’aboutissement nécessaire. C’est alors

moins la science qui est en cause que ses dérives, dérives qui, faut-il

le rappeler, sont le fait des hommes et non celles de la science ou

de la technique.

Malgré cette dernière partie qui ressortit d’un fondamentalisme

écologiste, l’ouvrage d’André Gorz me semble important pour

comprendre les dérives de la technoscience et les nouvelles formes

de capitalisme qui s’y rattachent, pour comprendre aussi comment

ces dérives conduisent à une déshumanisation de l’homme,

comme si l’histoire humaine, après avoir commencé avec la sortie

de l’état de nature, devait s’achever par la transformation de

l’homme en un objet technique parmi d’autres.

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© Julien Lapasset

dossier / LNA#35

Au-dedes murs...

L’Université composante de l’identité du territoire

Par Jean CAUNE

Professeur d’Université à Grenoble 3, Stendhal

Vice-président au développement universitaire et nouvelles technologies

de la communauté d’agglomération grenobloise

La politique de construction des campus « à l’américaine » en dehors de la ville, dans les années

60, a certainement contribué à masquer la présence des étudiants dans la vie urbaine. Ceux-ci

apparaissent alors, aux yeux de beaucoup d’élus des collectivités locales, comme une population

dont le travail, les loisirs, les habitudes de vie relèvent de l’extra-territorialité.

Le campus n’est alors qu’un lieu, c’est-à-dire, selon la définition de Michel de Certeau, un « ordre (quel

qu’il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans les rapports de coexistence. » 1 Il ne peut devenir

espace qu’à la condition d’être l’objet de mouvements, de forces, d’opérations humaines. « L’espace est,

selon de Certeau, un lieu pratiqué », entendons un lieu de pratiques sociales. Cette opposition théorisée

par de Certeau reprend la distinction que Merleau-Ponty établissait entre l’espace géométrique (spatialité

homogène et isotrope) et l’espace anthropologique (structuré par des relations interpersonnelles).

Les facultés, les bibliothèques, les lieux de recherche, dans des campus à l’américaine, sont restés

pendant longtemps des éléments du lieu. Implanté à partir d’un programme, les uns à côté des autres,

chacun des établissements est resté dans un endroit propre et distinct qui définit les activités précises qui

y sont conduites. Les campus sont longtemps restés des zones dans lesquelles règne la loi du « propre »,

mais d’un « propre » fragmenté qui coexiste avec d’autres propres.

Les années 90 voient se développer des actions inter-universitaires qui investissent les lieux communs.

Le campus devient progressivement un domaine où peuvent se développer des stratégies de vouloir et

de pouvoir. La stratégie supposant « un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et donc de

servir de base à une gestion de ses relations avec une extériorité distincte » 2 . Le propre, comme dit de

Certeau, est « une victoire du lieu sur le temps ». Le campus devient espace quand des types d’opérations

sont capables de produire, de nommer, de quadriller, de marquer… Pourtant, si les liaisons entre

l’université, la vie économique de la Cité et le développement local semblent aller de soi, il n’en va pas de

même des liens entre les pratiques culturelles des étudiants et les institutions de la Cité.

Le territoire est un construit, produit par la convergence de trois intentionnalités : la vision d’une

identité ; un projet politique, relatif aux conditions du Vivre ensemble ; une volonté de développer

des pratiques culturelles, c’est-à-dire des relations intersubjectives (des énonciations) portées par des

supports qui les rendent visibles dans l’Espace public.

Pour construire le territoire de l’agglomération comme visée et projet, il est nécessaire d’intégrer la

dimension universitaire, au-dede la dimension matérielle (accueil, logement, vie étudiante…).

Il ne s’agit pas seulement de considérer la population étudiante comme un réservoir potentiel de

consommateurs, de clients ou d’électeurs ; il s’agit aussi de favoriser ses apports et de les rendre visibles,

dans le développement et l’innovation dans la Cité. La construction de l’identité du territoire ne se fera

pas sans une forte dimension imaginaire et symbolique qui peut être illustrée par les pratiques culturelles

des étudiants.

L’identité de ce territoire ne sera réelle, ne sera visible, n’aura de sens que si les pratiques culturelles des

étudiants apparaissent comme des productions de l’esprit diffusées dans l’espace public et non pas des

expressions données à voir et à entendre à l’intérieur de l’espace étudiant.

« Les privés de Culture

sont inconscients de leur

privation et exigent la

privation pour tous »

(Bourdieu), alors Vive

l’Espace Culture…

Parce que la Culture

doit être un espace pour

inventer demain, parce

que c’est la voie royale

de l’émancipation des

hommes, la ligne de défense

de la connaissance pour

nous permettre de refuser

de naître avec des cheveux

gris, ne pas croire à la

vieillesse de l’humanité

mais au contraire imaginer

encore et toujours qu’elle est

dans la fleur de l’âge, parce

qu’un pays reste vivant

lorsque sa culture reste

vivante.

Par Hervé ROYER

Directeur du Service Culturel

de l’ULCO (Université du

Littoral Côte d’Opale)

1

Michel de Certeau, L’invention du

quotidien. Arts de faire, T1,

p. 208, UGE, 1975

2

Id., p. 85

Extrait des actes de la journée du

14 mai 2003 à la Sorbonne « La

mission culturelle de l’Université au

XXIe siècle », écités par Art + Université

+ Culture ( Janvier 2004)

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LNA#35 / dossier

Pas un temple, un outil

Par Eric LE MOAL

Conseiller pour l’éducation artistique et culturelle

DRAC Nord Pas-de-Calais

Le débat qui a précédé l’édification de

l’Espace Culture de l’USTL et qui se

poursuit toujours – alors que celui-ci est

devenu, désormais, une réalité politique,

architecturale et humaine – a constamment

tourné autour de cette tentation du lieu, à ne

pas forcément considérer comme une évidence,

et des risques encourus de mimétisme avec les

autres lieux professionnels de la culture, sans en

avoir tous les moyens, ni la mission ni même

toutes les compétences.

Très vite, en effet, s’est imposée l’idée qu’il

n’était pas pertinent de construire, sur le

campus scientifique, un centre culturel

calqué sur ceux qui existent sur d’autres

sites, notamment non universitaires. Cela

aurait eu pour conséquence un inévitable

appauvrissement voire un abandon définitif du

projet culturel initial, et particulièrement juste,

de l’USTL, tant celui-ci repose sur un désir de

réactivité critique et prospective à l’actualité

artistique, culturelle comme universitaire, à

l’actualité tout court, en fait, et non sur une

simple gestion, vite asphyxiante, d’équipement

et de programme d’activités.

Cela aurait eu également pour conséquence

immédiate de transformer toute personne

fréquentant le lieu en simple usager plutôt

qu’en individu invité à devenir acteur de la

culture.

Le projet de l’USTL veille constamment

à la non-confusion entre les champs de

compétence des uns et des autres – ceux des

lieux de création et de diffusion artistique

professionnels, ceux des lieux de la pratique

artistique amateur, ceux de l’université.

L’Espace Culture de l’USTL favorise la

rencontre réflexive, imaginative et productive

entre, d’une part, les tenants de l’université

(étudiants, professeurs, chercheurs, personnels

techniques et administratifs et, au-delà, de

l’éducation permanente) et, d’autre part, les

artistes et les professionnels de la culture.

L’Espace Culture veille également à être

force de proposition novatrice autant

qu’expérimentale en matière de démocratisation

culturelle.

C’est dans son lien étroit avec les autres sphères

professionnelles citées, dans un rapport permanent

d’échanges et d’ouverture avec celles-ci que cette

structure construit sa légitimité, revêt tout son sens.

Alors, forcément, l’Espace Culture, en tant

que lieu, se devait d’être différent. L’équipe

qui a présidé à sa naissance et les institutions

partenaires qui y ont financièrement contribué

se sont imposées de multiples et lourdes

contraintes afin de permettre à la réalisation

architecturale et équipementielle d’être

totalement en phase avec le projet culturel de

l’université. Afin de ne pas le compromettre.

Afin de ne pas l’assagir. Afin de ne pas le

niveler ni le conformer. Afin de le servir

pleinement. Afin de permettre à l’équipe de

l’USTL et au public actif qui l’accompagne de

continuer à nous gratouiller là où ça chatouille.

Maintenant que cet Espace Culture, si particulier,

est achevé, il importe que chacun reste

vigilant.

Il est de première importance que cet endroit

placé au centre du campus, modeste dans sa

configuration, immodeste dans ses propositions,

n’incite pas au culte du lieu mais célèbre

bien plutôt celui de l’acteur culturel. La

première posture ne mènerait pas bien loin, au

contraire elle serait une forme de régression, de

repli sur soi, d’échec en un mot.

La seconde posture relève du manifeste, elle

est inconfortable, exigeante, non sclérosante,

indispensable. Elle est une incontestable

expression du droit à la culture et une

mobilisation réfléchie en sa faveur.

Il s’agit bien de positionner le service comme

l’aboutissement évident du projet et non le

contraire.

Cela demande du courage et le courage,

effectivement, n’a jamais manqué de

l’avènement de l’USTL Culture à l’achèvement

des travaux de l’Espace Culture. Mais la

dynamique ne s’arrête pas là pour autant.

Dotée d’un outil singulier autant que

performant, elle ne s’en trouve que réactivée.

Que ce lieu nouveau, dans toutes les acceptions

du terme, ne se transforme jamais en temple

mais bien en forum permanent, en espace

de formation critique d’acteurs culturels, en

fabrique d’idées, en site d’implication, en

développeur d’imaginaires, en laboratoire

de la transversalité et du croisement des

compétences, en observatoire de la friction…

À chacun de compléter la liste !

Lors de mon cursus de

DESS à l’USTL, l’Espace

Culture s’est révélé être,

pour moi, un lieu de

possibilités et d’ouverture.

En effet, alors que j’arrivais

d’ailleurs, un peu perdue,

la rencontre de ce lieu m’a

permis d’approfondir et

d’évoluer dans une pratique

artistique alors encore

somnolente. L’Espace

Culture m’a également

permis de connaître

d’autres visages que ceux

côtoyés quotidiennement

lors des cours - processus

de socialisation important,

à mon sens, pour que

l’étudiant étranger qui

débarque à Lille s’y sente

bien et qu’il y fasse sa

place.

Je pense donc à l’Espace

Culture comme lieu de

vie, lieu d’échanges et de

connaissance, lieu qui

selon moi se révèle être un

véritable espace public.

Par Sandra GUINAND

Ancienne étudiante à

l’USTL, DESS Ville et

Projets

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dossier / LNA#35

Une politique

philosophique de culture

Par Christian RUBY *

Enseignant, Chargé de cours sur le service

Audiosup.net de l’Université de Paris X, et à

l’Antenne parisienne de l’Université de Chicago

Ce centre de culture montre avec éclat

que la cause de la philosophie n’est pas

nécessairement perdue lorsqu’elle est soumise

à un procès de médiatisation, qu’elle a tout à

gagner à persévérer dans les confrontations

transversales entre les savoirs. L’idée que la

philosophie puisse prospérer au détriment des

autres savoirs n’a jamais fait que l’enfermer.

L’idée qu’elle puisse se passer des savoirs fait

du mot « philosophie » un mot simplement

commode pour désigner un genre littéraire

parmi d’autres. Plus les savoirs se déploient,

plus la philosophie a du travail. Plus les

connaissances se diffusent, plus elle doit

se montrer, en public, active au milieu des

différends.

Enfin, plus généralement, la curiosité théorique

et pratique a besoin d’un lieu de rencontre.

Mais il lui faut aussi une politique, non une

politique culturelle – dans laquelle on se flatte

de soutenir des « projets culturels », destinés

à « des publics », soumettant les œuvres aux

règles du jeu politico-culturel, consistant à faire

entrer la culture dans le cadre de l’esthétisation,

de la communication culturelle –, mais une

politique de culture. Une politique qui favorise

l’épanouissement d’une manière de poser le

problème de la culture, des arts, et du public,

qui suscite des confrontations, lesquelles

pourraient engendrer de nouveaux espaces

éducatifs, artistiques et politiques.

renouvelée, que l’activité scientifique recèle en C’est l’histoire hédoniste

elle-même sa propre mesure d’humanité est en du mariage hérétique

soi un bien précieux, à préserver absolument. entre Sir Art, fumiste ?, et

Au « toujours plus », qui nous pousse Dame Science, ascétique.

quotidiennement à la consommation, s’oppose

De l’hymen atypique

de champs exploratoires

ici définitivement un « jamais plus » qui est

sondant l’un l’ineffable,

celui de l’infini respect. Cela demande plus que

l’autre l’exact savoir.

de l’espace : un déploiement qui doit pouvoir « Chimérique utopie que

durer tout le temps que ce respect ne sera pas ce fatras abscons, croient

devenu réellement une habitude, c’est-à-dire, ceux qui voient en fils un

finalement, une culture.

monstre moribond. Peut-on

C’est pourquoi, à mes yeux, il faudrait seulement penser que cette

comprendre l’Espace Culture comme un soupe incongrue nourrira

Espace-temps culturel, nous faisant redécouvrir la rigueur de nos esprits

le cœur le plus secret de nos existences. Car

ardus ? ».

Or, l’hybride séduit

« comparés aux milliards d’années sur lesquelles

son rationnel public.

s’étend l’histoire de la terre, les six mille ans de

Croissant à chaque volée

la tradition humaine sont comme les premières palingénésique, il se

secondes d’une nouvelle période de transformation montre fécond, que dis-je,

de la planète » (K. Jaspers, La situation spirituelle floribond ; insensiblement

de notre époque).

s’installe, tumeur

messianique, participe

au dédale de nos heures

empiriques.

On le nomme.

Culture.

Espace de son prénom.

Par Maxime PAUWELS

Étudiant, Association

« Les Arts Osés »

* Dernier ouvrage : Les Résistances à l’art contemporain, Bruxelles,

Labor, 2002 ; La Responsabilité, Paris, Quintette, 2003.

Espace-temps culturel…

Par Jean-Marie BREUVART

Philosophe

Il faut avoir fréquenté l’Espace Culture de

l’USTL pour vivre en vérité la force et les

faiblesses du concept même de « culture », mot

barbouillé de connotations diverses et contradictoires.

D’où l’urgence de revenir à l’essentiel.

L’affirmation, franche et inlassablement

entrée libre © Julien Lapasset

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LNA#35 / dossier

> version intégrale de l’article : www.univ-lille1.fr/culture

Une hétérotopie

dans la cité

Par Alain CAMBIER

Professeur de Philosophie en Khâgne (Douai)

Au cœur du campus, l’Espace Culture

apparaît comme un espace de dialogue où

salles de conférences, d’expositions, de représentations

théâtrales, musicales ou de danse

constituent autant d’ouvertures au monde.

Car s’il est vrai que penser, réfléchir, s’adonner

à la recherche impliquent une mise en retrait

de l’être humain, celui-ci ne peut pourtant

faire abstraction de son être-au-monde, sans

risquer de se déshumaniser. L’Espace Culture

est là pour nous le rappeler. En ce sens, il n’est

pas simplement une Agora au cœur de la cité

universitaire où chacun peut venir débattre au

milieu des autres, mais il se définit comme une

hétérotopie. Michel Foucault désignait par ce

concept « des lieux réels, des lieux effectifs, des

lieux qui sont dessinés dans l’institution même

de la société, et qui sont des sortes de contreemplacements,

sortes d’utopies effectivement

réalisées dans lesquelles les emplacements réels,

tous les autres emplacements réels que l’on peut

trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois

représentés, contestés et inversés, des sortes de

lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que

pourtant ils soient effectivement localisables » 1 .

L’Espace Culture apparaît bien comme un lieu

réel, mais toujours autre que lui-même, dans la

mesure où il inscrit son espace dans l’ordre du

symbolique. Sa fonction consiste à représenter

d’autres horizons qui font ainsi irruption dans

la cité universitaire. En tant qu’hétérotopie,

l’Espace Culture constitue un emplacement critique,

puisque le dehors de la cité se retrouve en

son dedans : le « là-bas » est alors ici. Il renvoie

à d’autres lieux que lui-même et ouvre les possibles

au cœur même de notre réalité prosaïque.

Son organisation modulable accentue encore ce

caractère : son café culturel se métamorphose

en salle de projection ou de manifestation artistique,

sa salle d’exposition change sans cesse

au gré de ce qu’elle montre, son amphithéâtre,

propice aux débats, peut se muer en salle de

spectacles venus parfois d’un extrême ailleurs.

En un mot, l’hétérotopie de l’Espace Culture

opère une dilatation de l’espace et du temps.

Au sens propre, l’espace qu’il déploie déborde

largement son lieu assigné.

Au-delà du savoir qui y est transmis, ce lieu

critique ouvre celle-ci à la question du sens de

l’existence. Car une cité, quelle qu’elle soit, ne

peut se contenter d’être un ensemble de constructions

: encore faut-il qu’elle soit habitable.

Habiter ne signifie pas simplement disposer

d’un domicile, mais veut dire organiser son

monde autour d’un centre, faire rayonner

un espace qualifié de significations qui rend

notre environnement familier. Trop souvent,

comme le relevait Heidegger, le besoin de

construire des bâtiments l’emporte sur le souci

de l’habitat. Ainsi, une cité universitaire peut

paradoxalement nous condamner à la grégaire

solitude. Depuis déjà longtemps, l’USTL a

voulu pallier ce danger en donnant droit de cité

aux expériences culturelles. Toute expérience

est une traversée : la culture plus qu’une autre

puisqu’elle nous fait sortir du cercle étroit de

nos certitudes étriquées. Enfin achevé, l’Espace

Culture pourra d’autant mieux poursuivre son

ambition : réconcilier le bâtir et l’habiter, pour

faire retrouver à chacun son être-au-monde.

1

Michel Foucault, Des espaces autres in Dits et écrits, tome IV,

éd. Gallimard, 1994, p. 756.

À la croisée artscience

Par Olivier BENOIT

Musicien

Expérimentation,

recherche, laboratoire sont

des mots que l’on entend

souvent à l’université.

Mais c’est aussi un

vocabulaire courant dans

l’art. Pourtant, lorsque

l’on parle de recherche

artistique, de création, le

public peut se méfier ou

ne pas comprendre, voire

fuir alors que, comme

pour la science, celle-ci est

indispensable. La création

est même la raison d’être

de l’art.

Diverses expériences

récentes (je pense

notamment à la

chorégraphe Christine de

Smedt dans « 9x9 », au

film de Bruno Dumont :

« L’humanité », ou à mon

expérience personnelle)

qui intègrent des artistes

dits « amateurs » au sein de

groupes « professionnels »

me font penser, étant

donné le résultat, parfois

si fort et original, que la

barrière à laquelle on est

habitués peut totalement

perdre son sens.

Ce nouveau lieu est un

terrain de rencontre entre

artistes dits « confirmés »

et gens curieux, désireux.

C’est un outil quasiinespéré,

vu la tentative

grandissante de récupérer

la culture, de la détourner,

de contrôler l’outil de

production de bout en

bout, de la rentabiliser, bref

de la vider de sa moelle.

À nous de faire vivre

cet Espace Culture,

de confirmer que l’art

« vivant » (opérant) est

vital et pas seulement

pour les « chercheurs » (les

créateurs).

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vivre les sciences, vivre le droit / LNA#35

Retombée des températures, mais toujours :

délires et délices des émotions dans un «État de droit»

Par Jean-Marie BREUVART

Philosophe

Les effets de la canicule sont maintenant bien retombés, et je

ne voudrais pas pour l’heure vous servir du « réchauffé » !

Pourtant, avec le recul, apparaît maintenant la nécessité de relier

cela à ce qui se passe encore tous les jours sous nos yeux,

avec le gouffre de la sécurité sociale, les difficultés de notre

gouvernement face à l’Europe, le chômage qui repart à la

hausse, les fermetures d’usines, résultant d’une gestion purement

technique de l’économie, sans oublier, bien sûr, la violence

universellement présente ni la montée de l’intolérance.

C’est au cœur même de nos vies qu’il y a insécurité.

Justement, nos problèmes ne relèveraient-ils pas de la même

difficulté à articuler nos émotions personnelles à l’émotion

collective ? Car l’émotion collective fut grande, l’été dernier.

Mais disait-elle les drames individuels qui s’y cachaient ?

Un grand journal national a raconté la douce disparition d’un

couple de personnes âgées, pourtant relativement choyé par

son entourage. Ils sont disparus à quelques jours d’intervalle,

sans que les grands média ne s’y intéressent.

Ce décalage entre l’émotion collective « à fleur de peau » et les

émotions personnelles a bien évidemment des conséquences

sur le rapport aux sciences et au droit. En l’absence d’une

authentique parade juridique ou scientifique, chacun est resté

aux prises avec la turbulence de sa propre vie intérieure, ne

sachant trop qu’en faire, ni comment la comparer réellement à

celle du voisin ou de l’ensemble des citoyens.

Car il est inscrit dans l’évolution même de notre société technicienne

que tout problème doive se résoudre par référence

soit aux sciences, soit au droit, soit aux deux. Et nous avions,

avec la canicule, de quoi illustrer l’un ou l’autre de ces cas de

figure.

Le droit d’abord, ou plutôt le pouvoir politique, dont les institutions

ont mal fonctionné, notamment l’observatoire de la

santé, qui n’avait pas suffisamment pressenti la gravité des

choses, et n’avait en tout cas pas su diffuser son sentiment

dans les institutions de sa compétence.

Ce dysfonctionnement doit-il pour autant conduire à une révision

de la législation ? Encore une façon d’insister sur l’importance

du droit dans la gestion des vies privées. Mais quelle

instance pourrait alors contrôler une telle articulation entre le

droit, les institutions et le pouvoir politique ? Il y faudrait un

dieu, peut-être.

Alors, pourquoi pas les sciences, notamment les sciences dites

« humaines », mais également les sciences de la complexité

climatique et celles des organismes humains qui y sont confrontés

? Ici non plus, on ne peut se prévaloir d’une instance

supérieure, qui permettrait de mieux résoudre les questions

auxquelles est quotidiennement confronté tout citoyen. À

supposer même que chacune de ces sciences puisse clarifier

la question du rapport humain au climat, elle le fait dans sa

sphère, sans pour autant viser ce que l’on pourrait appeler une

« transdisciplinarité météorologique ».

Resterait alors à traiter la question à un niveau plus proche des

vies individuelles et de leurs émotions, au niveau de chaque

« localité », justement là où l’universel du droit et celui des

sciences buttent sur une vérité dernière qui les laisse finalement

impuissants. Ne reste plus alors que ce qui est essentiel

à chaque être humain, aux prises avec la question de sa vie et

de sa mort.

Certes, on pourrait encore saisir le maire ou tel ou tel expert

« local » pour éclairer les décisions à prendre. Mais cela ne saurait

en rien remplacer l’attention au différent et au faible. Problème

: le développement même de nos sociétés ne conduit-il

pas justement à en détourner chacun, occupé qu’il est à écrire

le moins mal possible sa seule et unique histoire ?

Et pourtant, ne faut-il pas persister et signer pour redire que

seul compte le lieu concret qui reste propice aux rencontres ?

Il n’y a pas eu de problème de la canicule, mais il y eut une façon

de la vivre, délirante ou « délicieuse », selon que l’on y voit

ou non une occasion de rencontre de l’autre. Ici, en réalité, un

quatrième facteur entre en ligne de compte, que notre société

moderne n’est toujours pas préparée à accepter : le hasard et

le risque, c’est-à-dire ce qui rend réellement humaine toute

relation.

Faut-il pour autant retrouver le vieux réflexe obscurantiste

qui condamne toute volonté d’universalité, au nom d’un non

moins vieux communautarisme ?

Nous n’avons jamais été modernes, constatait récemment

Bruno Latour. Non, notre modernité serait justement de

savoir articuler, ici et maintenant, les informations scientifiques

nous venant d’instances distantes, les prescriptions

juridiques émanant d’un pouvoir tout aussi éloigné, et la vie

désirante de chacun, dans la proximité d’un temps météorologique

qui offre, quant à lui, la particularité d’être toujours

« local », pour le meilleur et pour le pire.

21


LNA#35 / mémoires de science : rubrique dirigée par Ahmed Djebbar

> version intégrale de l’article : www.univ-lille1.fr/culture

Christiaan Huygens (1629-1695)

Homme de principes et homme de lois

Par Fabien CHAREIX

Maître de conférences, Université de Paris-IV/Sorbonne

On connaît aujourd’hui le nom de Christiaan Huygens

parce qu’il reste attaché à un principe de propagation

ondulatoire de la lumière. Mais qui fut ce savant, considéré en

son temps comme l’un des plus influents physiciens ?

Christiaan Huygens est né en juillet 1629, au sein d’une

famille dévouée à la lignée des princes d’Orange. Refusant

de suivre son père Constantijn et son frère Lodewijk dans la

voie de la diplomatie, il se consacre dès son plus jeune âge

aux mathématiques et, plus particulièrement, à la mécanique

théorique.

Huygens, par sa position dans le siècle, permet de jeter un

pont entre l’œuvre de Galilée en philosophie naturelle et celle

de Newton.

Ses premières recherches en mathématiques sont liées à la

mesure des surfaces et, en physique, il a réalisé de nombreuses

études qui suivent le modèle galiléen : l’équilibre des solides,

l’étude du mouvement et du repos considérés en tant qu’états

relatifs, la chute libre et le mouvement composé des corps

projetés. Nommé, dès la création, en 1666, membre de l’Académie

royale des sciences, et demeurant presque vingt ans à

Paris où il a publié ses travaux les plus importants, Huygens

appartient en propre à la culture scientifique de notre pays.

Huygens a critiqué la physique de Descartes depuis le commencement

de ses recherches sur le choc des corps, entre 1652

et 1656. Toutes les règles données par le philosophe français

sont fausses, dit Huygens, sauf la première. Évitant, comme

Descartes, d’abuser du concept de force interne dans la description

de différents corps se « rencontrant » dans l’impact,

Huygens parvient à calculer les vitesses résultantes après le

choc. Si a, b et c sont respectivement la quantité de matière

dans A, dans B, et la vitesse de A avant l’impact, et si x est la

vitesse de A après l’impact, on obtient la relation :

Huygens a réalisé une expression calculable de x seulement

après avoir essayé de voir ce que pouvait donner l’application

de la conservation du mouvement au sens de Descartes (mv).

Puis, essayant de trouver une loi de conservation, il a l’idée de

modifier le principe cartésien en prenant non pas la vitesse,

mais son carré, dans l’équation générale des forces engagées

dans le choc. Cette quantité mv 2 a joué un rôle considérable

dans le système de Leibniz et dans la physique de l’énergie,

mais elle était en fait chez Huygens le produit d’une hypothèse

algébrique, sans signification physique particulière, qui permettait

de conclure à une conservation des forces (vires). Dans

ses lettres très précoces à Mersenne, Huygens a commencé à

résoudre quelques problèmes mécaniques (oscillation, centre

de la gravité, principe de l’accélération uniforme des corps

dans le vide). L’ Horologium Oscillatorium (1673) expose,

après vingt années de recherches mécaniques, l’ensemble des

résultats qui, selon notre savant, contribuent à « perfectionner

l’œuvre magnifique de Galileus ».

Huygens, indépendamment de l’école italienne de Galilée,

a eu l’idée de réguler des horloges avec le mouvement d’un

pendule. Mais la question physique et mathématique cruciale

était celle de la précision de chaque oscillation. En 1659, il

donne la démonstration selon laquelle l’isochronisme parfait

(indépendance de la fréquence et de l’amplitude d’un pendule

simple) est obtenu quand le plomb du pendule décrit une

courbe cycloïdale. Alors la fréquence dépend seulement de la

longueur du pendule. Si l’on adopte une notation moderne et

fautive :

Cette propriété de la cycloïde est venue à l’esprit de Huygens

quand, après avoir démontré que les oscillations brèves sont

quasi-isochrones, il s’est rappelé sa propre contribution au

défi de Pascal sur les propriétés géométriques de la « roulette

» : dans une telle figure, toutes les tangentes sont parallèles

aux cordes correspondantes du cercle générateur, et la période

de la chute est ainsi égale quelle que soit l’amplitude. Huygens

a également étudié d’autres genres de mouvements périodiques

: le pendule circulaire fut l’occasion d’une étude complète

de la force centrifuge. La tension, mesurée par Huygens,

dépend de la vitesse de rotation et du rayon. La loi, qui a été

découverte par les moyens des expériences répétées, est .

Appliquant le principe de relativité, Huygens a pu prouver

la correspondance mathématique entre la force centrifuge

et l’accélération de chute libre. Il imagine ce qu’un homme, situé

sur un plateau en révolution uniforme, peut voir quand un

objet est libéré de sa propre main. Pour un observateur extérieur,

le mouvement est vu en tant que rectiligne et uniforme.

Pour l’homme du plat, les distances augmentent, à chaque

quantité de temps égale, dans la proportion galiléenne 1, 3,

5, 7…, qui est le rapport de progression des espaces dans la

chute libre.

À l’heure de son premier voyage à Paris (1655), il a été connu

pour sa conception de l’anneau de Saturne et pour sa contribution

à la quadrature du cercle. Un deuxième voyage

(1660-61) lui a permis de montrer sa première publication sur

des rouages d’horloge : l’Horologium (1658), qui présente le

premier modèle d’horloge régulé par un pendule.

Jusqu’en 1672, Huygens ne s’est intéressé à l’optique que sous

22


mémoires de science : rubrique dirigée par Ahmed Djebbar / LNA#35

l’angle de la géométrie, dont les résultats lui étaient utiles pour

concevoir des lunettes. Après la contribution de Newton, qui

publie une série d’articles sur la lumière et sur la couleur,

Huygens va ajouter la question de la lumière à ses nombreux

centres d’intérêt. Il rejette l’hypothèse newtonienne selon

laquelle la lumière est faite de petites particules de matière

légère, possédant des « accès » de facile réfraction ou de facile

réflexion. Comment un morceau de matière pourrait-il savoir

quand il est temps de rebondir ? Newton, étudiant les

anneaux colorés apparaissant dans les lames minces, assigne

à chaque couleur un nombre dans lequel nous reconnaissons

aujourd’hui une longueur d’onde, mais qui n’a pas cette propriété

au sein de sa théorie corpusculaire. Après Bartholin et

Grimaldi, Huygens se concentre sur les propriétés du cristal

ou du «spath» de l’Islande. En passant par le cristal, la lumière

engendre deux réfractions. La théorie corpusculaire

ne pouvait pas expliquer comment une quantité indiquée de

particules pourrait réellement produire deux rayons d’égale

intensité. Huygens imagine, en 1677, que la lumière peut être

une pression transmise en ondes sphériques et, dans le cas

de la réfraction extraordinaire, sphéroïdale (la structure du

cristal expliquant ainsi la double réfraction). Selon Huygens,

chaque point dans l’onde est le commencement d’une autre

onde et, périodiquement, les ondelettes concourent en une

courbe tangente commune.

Le « principe de Huygens » ne permettait pas d’expliquer tous

les phénomènes (la propagation rectiligne était un problème

réel, par exemple, tout comme la polarisation) et la théorie de

Newton conservait ainsi de nombreux avantages, malgré ses

lacunes. C’est ainsi que commence une longue rivalité entre

deux explications physiques de la lumière. Fresnel et Young,

au XIXe siècle, retrouveront par d’autres moyens l’idée ondulatoire.

Huygens laisse, dans ses manuscrits, de nombreuses réflexions

sur la nature des théories scientifiques, sur les relations entre la

loi et le réel. Trop attaché au rationalisme, il a toujours refusé

aux hypothèses de Newton le statut d’une véritable théorie

physique. Trop lié à la science moderne, il a toujours, en revanche,

admis la supériorité des lois de Newton sur celles des

cartésiens mineurs qui se disputent, alors, l’héritage du maître.

Son œuvre, bien plus qu’une simple collection de principes

et de lois, nous incite à réfléchir aux rapports qu’il y a entre

un principe (qui doit être fondé et compréhensible) et une loi

(qui n’est qu’un rapport). Cette présence d’une réflexion philosophique

chez l’un des plus grands physiciens de son époque

nous montre, à l’évidence, le lien étroit entre la philosophie

naturelle (ou physique) et la philosophie tout court.

Pour en savoir plus :

Oeuvres Complètes de Christiaan Huygens. Editées par la Société Hollandaise des

Sciences, XXII vol., La Haye 1888-1950.

[coll.] Huygens et la France (Paris : Vrin, 1981)

Chareix, Fabien [dir.], « Expérience et raison », la science chez Huygens (1629-

1695), Revue d’histoire des sciences, 56-1 (2003)

Article intégral (iconographies et bibliographie) sur www.univ-lille1.fr/culture

Traité de la lumière, description de la réfraction par une onde (AC réfractée en NB)

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LNA#35 / l’art et la manière

Une commande artistique à la mesure

du corps humain

Propos de Michèle DARD

recueillis par Isabelle KUSTOSZ

1

Conçu en 1930 par

l’architecte Jean Walter,

cet édifice rassemble un

hôpital et une faculté de

decine et s’étend sur

60 hectares. Construit

en béton armé et en

briques, il comporte neuf

étages et deux sous-sols

organisés autour d’une

cour d’honneur de plan

demi-hexagonal.

2

Né à Tokyo en 1949, il

choisit de s’installer en

Allemagne dès 1974. Il

participe à de nombreuses

expositions et ses œuvres

sont présentes dans de

multiples collections

publiques. Sa démarche

investit de façon

harmonieuse le dessin, la

couleur, le volume. Son

paradoxe est de ne pas

hiérarchiser ces catégories

mais de les faire coexister

en nous proposant un

environnement global.

Dans le cadre du projet de modernisation de l’hôpital Huriez 1 du CHRU de Lille, une commande

artistique a été confiée à l’artiste japonais Katsuhito Nishikawa 2 par la direction du CHRU en

concertation avec la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles). Ce projet ambitieux,

qui s’étend de la cour d’honneur aux espaces intérieurs, tente, à partir d’une intervention artistique,

d’apporter apaisement et hospitalité dans un lieu, l’hôpital, porteur d’appréhension : une réponse

simple articulée autour de quelques mots-clefs tels que quiétude, réconfort, repères à l’opposé du

gigantisme et de la complexité labyrinthique de l’espace investi. Michèle Dard, responsable du

projet, répond à nos questions.

Les Nouvelles d’Archimède :

Porter un projet de commande artistique au sein d’un lieu tel que l’hôpital peut ne pas sembler naturel.

Comment peut-on faire pour donner du sens à une telle démarche ?

Michèle Dard :

Le projet de commande artistique s’inscrit dans le cadre de la modernisation de l’hôpital Huriez. Ce bâtiment,

d’une architecture monumentale, est emblématique de la cité hospitalière. La décision de faire

intervenir un artiste sur ce site répond à une volonté de proposer des espaces propices à l’apaisement et

à l’hospitalité dans un lieu souvent porteur d’appréhension. L’hôpital constitue dans nos sociétés un des

seuls lieux où se pose le discours de la vie et de la mort. Il ne faut pas l’esquiver. Une intervention artistique

sur l’espace, l’environnement qui conditionnent la vie de toute personne qui passe à l’hôpital, peut

permettre de sublimer et d’aborder autrement un temps douloureux. Cette démarche témoigne du respect

des individus, des missions et de la gravité de ce qui se déroule dans ces lieux.

LNA :

En quoi l’artiste Katsuhito Nishikawa semble pouvoir répondre aux objectifs de votre projet ?

3

« Le répertoire est épuré :

l’artiste opte pour des matières

non sophistiquées

(papier, plâtre, chaux,

pierre, bois...) à même de

véhiculer une impression

de densité. L’apparente

simplicité de ces environnements

résulte d’une

approche sensible qui

conjugue simultanément

lignes de forces, physicité

des matières et densité de

la lumière. »

MD :

L’intervention artistique de Katsuhito Nishikawa consiste en l’aménagement intérieur et extérieur des

espaces d’accueil de l’hôpital, soit près de 5000m 2 . Elle inaugure une nouvelle forme de présence de l’art à

l’hôpital. Ni monumentale, ni décorative, l’oeuvre propose un espace de vie conçu pour améliorer l’environnement

des personnes. L’intervention de Katsuhito Nishikawa vise à qualifier le parcours effectué par

les usagers. Ce créateur a un champ d’intervention large, qui touche aussi bien l’architecture, l’environnement,

le mobilier, la sculpture et ce, toute hiérarchie gommée. Ce qui est constant dans sa démarche, c’est

que sa vision du corps est une composante de l’oeuvre. Sa présence est un leitmotiv qui se décline dans la

matérialité, la physicité, l’échelle 3 .

LNA :

Peut-on considérer que la proposition de K. Nishikawa est en quelque sorte « à la mesure de notre humanité » ?

MD :

Katsuhito Nishikawa a souhaité humaniser l’esprit des lieux tout en respectant son histoire, son vécu. Il a

conçu son projet artistique à partir du corps humain et de sa mesure. La logique qui a présidé à ce projet

vise à offrir à tous les usagers amenés à fréquenter l’hôpital une expérience forte de vie à travers la présence

d’une oeuvre d’art.

24


l’art et la manière / LNA#35

LNA :

A côté de cette question d’échelle, y-a-t-il aussi la dimension de mesure du temps et de rythme ?

MD :

C’est effectivement une dimension majeure dans l’approche de l’artiste qui précise d’ailleurs, dans sa note

d’intention : « J’ai pensé qu’il fallait faire disparaître la structure froide de l’entrée du bâtiment en imaginant

un paysage harmonisant l’espace extérieur et intérieur. J’ai souhaité élever et aplanir le niveau de

la cour d’honneur, puis y concevoir un ensemble végétal composé d’une unique essence d’arbre, afin de

rythmer le passage des saisons. »

Photos de gauche à droite :

- Physalis, 1998

Glass, stainless steel

(Glass) 45x45x54 cm

(Stainless steel) 230x230x30 cm

- Hôpital Huriez, vue générale

Photo bas de page :

- Maquette du projet

Nishikawa, cour d’honneur

hôpital Huriez

LNA :

Le monde végétal, mais aussi la métaphore du « jardin traversé », caractérise le travail de l’artiste : quel

sens cela a-t-il ?

MD :

La caractéristique principale de ce projet réside dans le fait que la forme créée et l’espace environnant sont

dans un état de « compénétration » perpétuelle. L’extérieur propose un havre de nature et nous invite à

être au milieu d’une population sereine dans un rapport au corps libéré de l’obstacle et du traumatisme.

À l’intérieur, mesure et matière se répondent et réveillent l’expérience du jardin traversé. Le hall porte les

indices qui font écho au chemin parcouru. L’ oeuvre contribue à nous orienter.

Par son approche sensible, tactile de la matière, des formes, l’artiste réconcilie le dedans et le dehors, et

tisse un dialogue harmonieux où se conjuguent simplicité, apaisement, hospitalité.

LNA :

Au terme de cette commande artistique, qu’est-ce qui pourra vous faire dire que le projet est réussi ?

MD :

Pour annoncer et accompagner la mise en place de cette réalisation, un projet de médiation culturelle a été

élaboré. À partir d’actions d’information et de sensibilisation, il propose à l’ensemble des personnes qui

fréquentent l’hôpital des rencontres inédites avec l’art et la culture.

La présence artistique et culturelle à l’hôpital est à même de créer des espaces symboliques qui favorisent

le lien entre les personnes. C’est un nouveau regard sur un lieu porteur d’appréhension pour mieux vivre

ensemble l’hôpital et l’inscrire pleinement au coeur de la cité.

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LNA#35 / libres propos

La fécondité des erreurs

Histoire des idées dynamiques en physique au XIX e siècle *

* Presses Universitaires

du Septentrion, Coll. Les

savoirs mieux, 2003.

Cet ouvrage 11x18, de

192 pages, est en vente en

librairie au prix de 13,50

euros. Vous pouvez aussi

le commander aux Presses

Universitaires du Septentrion,

rue du Barreau, B.

P. 199, 59654 Villeneuve

d’Ascq Cedex.

Un livre de Bernard POURPRIX

Professeur des Universités honoraire en épistémologie

et histoire des sciences, chercheur à l’UMR

« Savoirs et Textes » (CNRS, Lille 1, Lille 3)

L

’idée que l’on se fait assez généralement de la science est formée d’images simplifiées, souvent illusoires.

On croit qu’elle se construit par accumulation progressive de connaissances vraies et immuables,

que tout vient de l’expérience, etc. La visite du grand « laboratoire épistémologique » de l’histoire des

sciences est un puissant moyen de dissiper ce genre d’illusion. C’est cette conviction que l’auteur veut

faire partager. Il demande au lecteur d’entrer avec lui dans le « laboratoire » et d’observer attentivement

des chercheurs au travail, particulièrement ceux qui participent aux bouleversements conceptuels accompagnant

la révolution industrielle du XIXe siècle, ceux qui jettent les bases de l’électrodynamique

(Volta, Oersted, Ohm, Ampère, Faraday), de la thermodynamique et de la physique de l’énergie (Joule,

Helmholtz, Thomson, Maxwell, Planck) durant un siècle, de la pile électrique au quantum d’énergie.

Bien vite le lecteur se rend compte que les physiciens ne disposent pas d’une méthode universelle, définie

une fois pour toutes, et garantissant la vérité de leurs savoirs. Quand ils construisent leurs théories,

ils associent trois sortes d’éléments : conceptuel, mathématique, expérimental. C’est sur le premier de

ces éléments que l’auteur attire plus particulièrement l’attention. La grille conceptuelle à travers laquelle

sont vus les phénomènes occupe, dans la phase d’élaboration d’une théorie, une position clé : c’est elle

qui détermine le choix des hypothèses les plus vraisemblables, des principes les plus simples et évidents,

des observations et des expériences les plus significatives. L’objet principal de ce livre est de montrer que

des grilles conceptuelles reconnues comme fausses par la science d’aujourd’hui ont pourtant joué un rôle

majeur dans l’élaboration du savoir.

À vrai dire, la notion de grille conceptuelle recouvre deux idées différentes. Elle comprend d’abord les

conceptions du monde et de la science du chercheur, ces principes philosophiques et épistémologiques

qui sous-tendent les différentes composantes de sa pratique scientifique et les mettent en cohérence. Les

conceptions statiques et dynamiques du monde en sont des exemples typiques. L’histoire que raconte ce

livre est celle du passage graduel des conceptions statiques aux conceptions dynamiques, passage lié à la

décomposition de ce monument qu’est le système de Newton. La notion de grille conceptuelle s’applique

aussi à une phase bien définie de la pratique scientifique, celle de la conceptualisation des phénomènes

proprement dite. Ce livre étudie tout particulièrement le passage progressif du cadre conceptuel de la

« physique de la force » à celui de la « physique de l’énergie ».

On pourrait être tenté de considérer l’histoire des idées dynamiques comme un mouvement qui suit une

voie bien déterminée, un progrès dans une direction donnée. Mais on comprendra vite, en lisant cet

ouvrage, que l’existence d’un tel chemin n’est qu’une illusion. En fait, la science ne fonctionne pas de cette

façon. Ce n’est pas une séquence linéaire, et il n’y a pas, en conséquence, quelque chose qui serait le « chaînon

manquant ». Ce qui intéresse l’auteur, chez un chercheur reconnu, ce n’est pas tant l’œuvre achevée,

consacrée par les pairs et par l’usage, que l’œuvre en cours d’élaboration. C’est une entreprise souvent

incertaine, à l’aspect foisonnant, buissonnant, rarement linéaire, où le vrai et le faux peuvent se côtoyer. Il

n’est pas rare que des idées qui se révéleront périssables, en particulier celles de l’héritage statique, jouent

pourtant un rôle important dans l’élaboration d’une œuvre et, paradoxalement, favorisent le développement

du paradigme dynamique qui va les supplanter.

Ce livre peut aussi éclairer sur les résistances de la pensée naturelle aux idées dynamiques et sur les difficultés

à construire le concept d’énergie dans l’enseignement. Au terme de son parcours peut-être le lecteur

comprendra-t-il mieux ces pédagogues modernes qui préconisent la prise en compte des erreurs conceptuelles

des « apprenants » dans l’apprentissage des sciences…

26


libres propos / LNA#35

VÉNUS devant le Soleil

Comprendre et observer un phénomène astronomique *

Un livre coordonné par Arkan SIMAAN

Professeur de sciences physiques

Auteur de plusieurs ouvrages dont La science au péril de sa

vie – Les aventuriers de la mesure du monde * (Vuibert/Adapt, 2001)

fil de l’histoire elles nous ont été rapportées par les savants.

Plus près de nous, l’inventeur d’une méthode révolutionnaire

pour étudier l’atmosphère de vénus présente ici lui-même sa

découverte : l’envoi de ballons-sondes sur la planète.

Aucun aspect n’étant oublié, on verra aussi comment Vénus

– omniprésente dans les récits mythologiques et dans les arts –

a fasciné toutes les civilisations ; de « l’étoile du berger » à la « déesse

de l’amour », on la redécouvrira sous ses multiples apparences.

Enfin, pour mettre toutes ces données en perspective, l’ouvrage

contient aussi de larges extraits des récits d’expéditions

du XVIIIe siècle, textes quasiment introuvables aujourd’hui.

Gageons qu’ainsi préparé cet événement donnera à chacun

l’occasion de s’éveiller à l’astronomie comme à l’histoire des

sciences.

* Vuibert/Adapt, 2003

Ces deux ouvrages sont en vente en librairie (20 euros) ou sur commande aux éditions

ADAPT, 237, bld St Germain 75007 Paris (Port gratuit).

Extraits de l’entretien accordé par Arkan Simaan à l’US Magazine

(Supplément au n° 587 – 19 mai 2003. Propos recueillis par Catherine Elzière).

Le passage de Vénus devant le Soleil est un événement

rarissime. En un volume compact et très illustré, tout ce

qu’il faut savoir pour comprendre et observer l’événement

qui se produira en juin 2004 est présenté par les meilleurs

spécialistes actuels. Véritable guide pratique de l’observation

astronomique, l’ouvrage indique notamment les heures où l’on

pourra suivre le phénomène depuis les principales villes du

monde. Il contient également des conseils portant sur le matériel

d’observation, ainsi que toutes les consignes de sécurité.

Le transit de Vénus permettant – par exemple – de mesurer

l’unité astronomique (distance Terre-Soleil) avec des moyens

simples, son observation fera le régal de tous les astronomes

amateurs. De concert avec leurs homologues de l’hémisphère

sud, les lycéens et leurs enseignants pourront profiter de cette

occasion pour tester leurs connaissances. A cette fin, une liste

internationale de clubs d’astronomie est là pour faciliter les

contacts.

Parmi les informations historiques et techniques rassemblées

ici, on trouvera le récit des premières observations telles qu’au

Vénus devant le Soleil est un ouvrage collectif écrit par des auteurs de plusieurs

nationalités. Ceci marque notre attachement à l’aspect international de l’opération.

Ainsi, Jacques Blamont, l’initiateur de la politique spatiale française, décrit l’exploration

de cette planète et Jean-Pierre Luminet traite de la mythologie autour

de Vénus. À côté se trouvent trois bilans des observations des passages de Vénus

aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles dressés par l’Anglais David Sellers, le Hollandais

Steven Van Roode et moi-même. Yves Delaye, le « chasseur d’éclipses » et

Guillaume Cannat, l’auteur des Guides du Ciel, donnent des conseils de matériel

et des consignes pour observer le Soleil en toute sécurité. Avec Michel Laudon,

professeur de physique, nous présentons un dossier pédagogique : il n’utilise que les

outils mathématiques des lycéens et décrit les mesures dans le système solaire dans

l’ordre chronologique.

Enfin, le livre contient des documents historiques, une bibliographie commentée

et un index détaillé.

Le passage de Venus devant le soleil le 8 juin 2004 est un fait rare, le dernier date de

1882. Il ressemble à une éclipse où la Lune serait remplacée par Vénus.

Cependant, en raison de la petite taille apparente de la planète, ce phénomène reste

discret. Mais rassurons-nous : on pourra le voir à l’œil nu, à condition de se protéger

les yeux.

Cet événement est important pour la science : entre autres choses, il a apporté

confirmation de l’héliocentrisme, a permis de mesurer la distance Terre-Soleil

et a suscité la première coopération scientifique internationale malgré une guerre

effroyable.

En 2004, le passage de Vénus est une occasion rêvée pour un travail interdisciplinaire

autour d’une discipline magique qui fascine les élèves, l’astronomie, la science

la plus ancienne de l’humanité, et aussi celle qui a le plus d’avenir !

De plus, je prends ici le pari que ce passage est une chance extraordinaire pour

éveiller de nombreux élèves à la fois aux études scientifiques et historiques : il est

rare de trouver un thème où la relation entre science et pouvoir soit si évidente.

> À suivre dans Les Nouvelles d‘Archimède n° 36 :

libres propos d’Arkan Simaan sur le passage de Vénus devant

le soleil (8 juin 2004).

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LNA#35 / au programme / réflexion - débat

> dans le cadre de Lille 2004, Capitale Européenne de la Culture

Culture et ville

Par Didier PARIS

Directeur de l’Institut d’Aménagement

et d’Urbanisme de Lille

L

’histoire de l’humanité nous rappelle que, de tout temps,

la ville a constitué l’écrin des civilisations dans lequel

se sont épanouies les cultures. Non pas qu’il n’y ait pas de

cultures rurales, ou que les grandes civilisations ne trouvent

pas une part de leurs racines dans l’agriculture et les sociétés

rurales - la révolution urbaine de la Mésopotamie antique est

aussi liée à la maîtrise des techniques agricoles, à commencer

par celle de l’eau -, mais c’est bien la ville qui permet souvent

l’épanouissement des individus et des cultures (« l’air de la

ville rend libre » 1 ).

À l’heure de la mondialisation, des métropoles cosmopolites,

de l’urbanisation accélérée du monde, la question de la relation

entre la ville et la culture mérite plus que jamais d’être posée.

Au sein de la Polis, la culture représente un enjeu politique

majeur ; qu’on la considère comme produit de consommation

particulier (les enjeux culturels au sein de l’OMC en sont un

exemple frappant), comme outil de création et d’expression ou

encore comme facteur d’identité de groupes sociaux qui peut

déboucher soit sur l’épanouissement des individus, soit sur les

dérives du communautarisme (ou du régionalisme et du localisme

intransigeant).

Dans la ville, la politique culturelle doit avant tout être l’occasion

de l’échange : le commerce de l’esprit, le seul qui enrichisse

vraiment.

Mais pour les acteurs urbains, la culture est aussi un levier

pour transformer la ville : les exemples d’opérations de régénération

urbaine fondée sur de grands équipements culturels

se multiplient à travers l’Europe. Au-delà, c’est la question de

l’art au quotidien qui est posée : l’art dans la ville, qu’il s’agisse

de l’œuvre plastique qui interpelle le citoyen en passant par

la structure culturelle qui, par son action d’animation et de

création, contribue à donner la parole et joue un rôle dans le

développement du territoire.

Au moment où Lille 2004 est capitale européenne de la culture,

l’USTL - Espace Culture en partenariat avec l’Institut

d’Aménagement et Urbanisme (USTL), l’Ecole d’Architecture

de Lille et l’Agence d’Urbanisme de Lille-Métropole, ne

pouvait rester absent du débat.

1

Voir la contribution d’Alain Cambier dans « La ville en débat » édité par l’Espace

Culture de l’USTL et l’Harmattan en mai 2003 à l’issue du cycle de Rendez-vous

d’Archimède consacré à la ville de 2000 à 2002.

PROGRAMME EN COURS :

18h30 - Amphi - Entrée libre

u La culture comme élément fondateur de la ville

Mardi 3 février

Avec Alain CAMBIER, Professeur de philosophie en

Khâgne, Douai et Michel DAVID, Directeur Général Ville

Renouvelée Éducation Culture, Roubaix

Modérateur : Marnix BONNIKE, Directeur adjoint

chargé du développement, École d’Architecture de Lille

u Réseaux et savoirs : stratégies territoriales pour la

culture

Mardi 9 mars

Avec Daniel FILÂTRE, Professeur de sociologie à l’Université

de Toulouse Le Mirail et Jordi PASCUAL Y RUIZ,

Directeur de l’association « Desenvolupamente Comunitari »

(« Développement Communautaire »), Barcelone, sociologue

Modératrice : Chantal LAMARRE (sous réserve), Directrice

de la Scène nationale Culture Commune

u Équipements culturels et régénération urbaine

Mardi 25 mai

Avec Patrick BOUCHAIN, architecte, scénographe, Laurent

BUSINE, Directeur du Musée des Arts Contemporains

(MAC’s), Grand-Hornu, Belgique, Henry SIMONS,

Premier échevin chargé de la Culture, Urbanisme et

Protection du patrimoine, Bruxelles et Olivier ARENDT,

Chef de cabinet de Henry SIMONS, attaché à la culture

Modérateur : Thierry BAERT, Chargé des affaires européennes,

Agence de Développement et d’Urbanisme Lille-

Métropole

Merci à Thierry Baert, Marnix Bonnike, Alain Cambier, Dominique Mons, Didier

Paris, Maryvonne Prévot , Eric Prigent et Bernard Welcome pour leur participation

à l’élaboration de ce cycle.

A NOTER :

Conférence organisée par l’Université de Lille 3

u Nouveaux enjeux pour la ville

Mardi 13 janvier à 18h00

Avec Didier PARIS, Professeur à l’USTL, IFRESI

Mairie de Lille, salon de la MEP

28


au programme / réflexion - débat / LNA#35

Rendez-vous d’Archimède _cycle les émotions

Réflexion - débat à 18h30

Amphi - Espace Culture. Entrée libre

u Émotions et média

Mardi 13 janvier 2004

Avec Michel Maffesoli, Professeur en Sciences

Humaines à la Sorbonne et Serge Tisseron,

Psychiatre – Psychanalyste, Docteur en Psychologie,

Directeur de recherche à l’Université

Paris X, Nanterre

Conférence animée par Loris Tamara Schiaratura,

Maître de conférences en Psychologie

sociale à l’Université de Lille 3

Nous vivons, selon l’expression heureuse

de Michel Maffesoli, une « subjectivité

de masse » en laquelle se partagent, par

media interposés, les émotions suscitées

par les événements du monde. Certes,

un tel flux d’images et d’émotions,

difficilement maîtrisable, peut conduire

aux dérives totalitaires que l’on sait.

On peut également se laisser éduquer

par lui, y saisir la chance d’un retour

à la mobilité de la vie, avec ses contradictions,

mais aussi sa richesse et sa

gratuité.

u Dimension spirituelle de l’émotion

Mardi 20 janvier 2004

Avec Catherine Chalier, Philosophe

Conférence animée par Jean-François Rey,

Professeur agrégé de philosophie à l’IUFM de

Lille et Docteur en Philosophie

« La venue en soi des émotions, dans

leur force secrètement ou ouvertement

déstabilisante, excède l’ordonnance sage

et raisonnée d’un discours conceptuel

soucieux de garder la maîtrise en toute

circonstance. Il ne s’agit pas, (…) de

plaider la cause de l’émotion contre le

concept, et encore moins du corps contre

l’esprit, (…) mais de s’interroger sur

les significations et l’intelligence vers

lesquelles la capacité émotionnelle du

corps humain oriente. »

Extrait de « Traité des larmes », C. Chalier – éd. Albin

Michel, 2003

u Traitement des émotions en

politique

Mardi 27 janvier 2004

Avec Philippe Braud, Professeur des Universités

à l’Institut d’Études Politiques de Paris

Conférence animée par Jean-Marie Breuvart,

Ancien directeur de l’Institut de Philosophie

de l’Université Catholique de Lille

La vie politique oscille entre usage de

techniques de séduction et recours à des

formes de violence. La convoitise du

pouvoir est au principe de la compétition

démocratique aussi bien que les

conflits de valeurs et de croyances.

Le succès des dirigeants, l’efficacité des

institutions se mesurent à la capacité

de gérer efficacement des dynamismes

émotionnels.

u Le corps et le social

Mardi 10 février 2004

Avec David Le Breton, Professeur de sociologie

à l’Université Marc Bloch (Strasbourg 2) et

Pascale Molinier, Maître de conférences en

Psychologie

Conférence animée par Jean-François Rey

Les émotions ne sont pas spontanées

mais rituellement organisées, reconnues

en soi et signifiées aux autres ; elles

mobilisent un vocabulaire, des mouvements

précis du corps. Chaque société

développe une culture affective propre.

La conférence donnera les lignes essentielles

d’une approche anthropologique

de l’émotion.

u Émotions et psychanalyse

Mardi 17 février 2004

Avec Bernard Forthomme, Docteur en Philosophie

et Lettres, Moine Franciscain et Pierre-

Henri Castel, Chercheur au CNRS, historien

et philosophe des sciences, psychanalyste

Conférence animée par Jean-Marie Breuvart

Face à un certain logicisme analytique,

il faut redécouvrir les émotions non seulement

comme ce qui dispose le corps

aux sentiments humains et à la pensée,

mais aussi comme révélatrice de la manifestation

de soi à soi indépendante de

la causalité et de la finalité.

Bernard Forthomme

La psychanalyse utilise fort peu la notion

d’émotion. Freud, dès le départ,

lui a préféré l’idée d’affect. La distinction

des deux est-elle significative ? Et

si elle l’est pour la psychanalyse, la philosophie,

notamment la philosophie

morale, qui s’intéresse aux sentiments

moraux, peut-elle y gagner quelque

chose ?

Pierre-Henri Castel

Merci à Jean-Marie Breuvart, Maurice Falempin,

Janick Naveteur, Jean-François Rey et Loris Tamara

Schiaratura pour leur participation à l’élaboration de

ce cycle.

Programme du cycle Question de sens « Quelles

sont les valeurs de la laïcité ? » dans « l’in_edit ».

29


LNA#35 / au programme / exposition

Les « événements du 11 Septembre » ont laissé des traces sur les

écrans cathodiques qui nous servent de mémoire...

Une installation multimédia by Schuwey

Du 8 au 28 janvier 2004. Vernissage le jeudi 8 janvier à 18h30

Ouverture exceptionnelle le samedi 10 janvier de 14h00 à 18h00

Salle d’Exposition* - Entrée libre

« War against Terror » est un projet multimédia initié par

le choc du 11 Septembre alors qu’il devenait évident que nous

allions assister à une guerre « en direct » à la télévision (tout du

moins sur « CNN » ou « Al-Jazeera »).

La première partie, « War in Afghanistan », est une sélection

d’images numériques réalisées durant la période des premières

frappes américaines et de l’intervention en Afghanistan.

La seconde partie, « War in Irak », commence par le compte

à rebours télévisuel pour finir avec la chute (de la statue) de

S. Hussein.

Une « Troisième Partie » n’est pas à exclure.

Les captations d’écrans de la chaîne américaine CNN ont

été réalisées « en direct » en utilisant un procédé électronique

comparable à la « photographie en pause ». Ainsi chaque

image est la somme de quelques centaines d’images, quelques

secondes de vidéo, sans aucun ajout postérieur.

« War against Terror » est une réflexion sur les images d’informations

télévisées et leur rapport à la réalité. Les images

« historiques » des twins n’ont-elles pas perdu de leur véracité

par la multiplicité des angles de vues et la répétition à l’infini

de leur chute dans un nuage de poussière ? Dans quelle mesure

la « mise en scène » de ces images (montage, ralentis, ajout de

musique...) a-t-elle influencé la perception de cet événement

qui sera bientôt présenté comme la justification de guerres à

venir ? Enfin, l’indéniable « beauté plastique » de ces images

de destruction (associée à l’idée de « frappes chirurgicales ») et

l’esthétique liée à l’utilisation de caméras infrarouges (proche

de celle des jeux vidéos) n’accréditent-elles pas le concept de

« guerre propre » ? Cette réalité mise en scène est-elle encore

connectée à la « réalité » ou s’agit-il forcément de rendre cette

réalité plus « compréhensible », plus « simple », par le recours

au symbolisme, à la glorification des Uns et la diabolisation

des Autres ? Les images fabriquées pour « War against Terror »

sont elles aussi une re-création de la réalité (télévisée) mais elles

sont comme la persistance rétinienne de l’écran qui s’éteint,

avec des fantômes qui s’agitent sur les décombres de Bagdad

ou d’ailleurs, comme les souvenirs d’une mémoire qui s’efface.

Il en reste un monde chaotique où les signes s’accumulent, se

fondent, s’entrechoquent jusqu’à perdre leur sens.

« War in Iraq » est la continuation logique et presque « automatique

» du travail commencé avec « War in Afghanistan »,

qui présentait, notamment à Lille à l’occasion des Rencontres

Audiovisuelles 2003, une série d’images fixes. Le compte à

rebours s’égrenant sur les images de Bagdad endormie donnait

à penser que le temps réel allait être l’élément primordial de

cette guerre annoncée. L’utilisation de la vidéo permet non

seulement de souligner le travail « live » mais aussi de rendre

vivante la notion d’effacement, de dilution du temps et de l’espace,

de perte de sens des signes mêmes de l’écrit.

Production :

Heure Exquise ! les Nyctalopes associés et l’Espace Culture

de l’USTL avec la participation de MAP Vidéo et de

Lille.

* Salle d’Exposition

Du lundi au jeudi de 12h à 18h30

et le vendredi de 10 à 14h

Renseignements :

Espace Culture 03 20 43 69 09

Contacts :

Heure Exquise ! 03 20 432 432 - exquise@nordnet.fr

Hervé Schuwey : www.nyctalop.com

« War against Terror »

Galerie ÉOF : 15, rue Saint Fiacre - Paris du 16 au 27 mars

2004

30


LNA#35 / au programme / réflexion - débat

> dans le cadre de Lille 2004, Capitale Européenne de la Culture

Rendez-vous d’Archimède _cycle la mesure 1

Réflexion - débat à 18h30

Amphi - Espace Culture. Entrée libre

u L’homme est la mesure de

toutes choses

Mardi 16 mars 2004

Avec Barbara Cassin, Directrice de

recherche au CNRS – Université

Paris-Sorbonne (Paris IV)

J’aborderai en philologue et

en philosophe l’analyse de ce

fragment célèbre attribué à

Protagoras : « L’homme est la

mesure de toutes choses ». Je

proposerai de réfléchir à certaines

interprétations majeures

qui en ont été données, de

Platon à Heidegger. J’essaierai

même d’en déterminer une

autre, plus proche de ce que la

sophistique peut avoir à dire,

en repartant de ces « choses »,

de ces « khrêmata », qu’on

pourrait traduire aussi par

« richesses », dont l’homme

serait, dit-on, la mesure.

Barbara Cassin

u Pratique et théorie de

la mesure dans la tradition

scientifique arabe (IX eme au

XV eme siècle)

Mardi 23 mars 2004

Avec Ahmed Djebbar, Professeur

en Histoire des mathématiques,

USTL

Comme pour les autres domaines

de la science, la question

de la mesure a été appréhendée

de différentes manières

dans la tradition scientifique

arabe. D’abord en fonction des

besoins des praticiens de certains

métiers et de certaines

disciplines scientifiques puis,

dans une seconde étape, en

fonction de préoccupations

strictement théoriques. La

conférence présentera les deux

aspects de la question, à travers

quelques pratiques et quelques

réflexions de mathématiciens.

u La mesure en mécanique

quantique : un nouveau

concept ?

Mardi 30 mars 2004

Avec Roger Balian, Conseiller scientifique

au Commissariat à l’Énergie

Atomique (CEA – Saclay)

Selon les principes de la physique

quantique, il n’est possible

ni d’améliorer indéfiniment

la précision d’une mesure, ni

de mesurer simultanément

certaines paires de grandeurs.

Ces limitations donnent lieu

à des paradoxes tels celui du

chat de Schrödinger, qui serait

à la fois mort et vivant. Pour

comprendre les spécificités

d’une mesure quantique, on

l’analyse en tant que processus

dynamique d’interaction entre

l’objet étudié et l’appareil

de mesure ; les probabilités

jouent un rôle essentiel et la

perturbation apportée à l’objet

ne peut être négligée.

u Enjeux politiques de la

mesure

Mardi 4 mai 2004

Avec Michel Senellart, Philosophe,

ENS-LSH de Lyon

L’objet de cette conférence

sera de montrer quelles transformations

de l’art de gouverner

a accompagnées l’essor de

la « raison statistique » du

XVII eme au début du XIX e

siècle, depuis la naissance

de l’arithmétique politique

(Petty, Davenant) jusqu’à la

statistique morale de Guerry

et Quételet. Faut-il y voir le

développement continu d’une

gouvernementalité prenant en

charge les populations à des

fins normalisatrices ou le passage

d’une politique du secret

(arcana) au gouvernement

rationnel de la société des individus

?

u La mesure du temps

Mardi 11 mai 2004

Avec Bruno Jacomy, Directeur adjoint

du Musée des Arts et Métiers

(CNAM – Paris)

Dans la grande famille des

instruments scientifiques, ceux

qui servent à mesurer le temps

occupent une place d’honneur.

Qu’il s’agisse du temps

des astres, qui nous donne

gnomons ou cadrans solaires,

ou du temps qui s’écoule, celui

des clepsydres ou des sabliers,

l’homme a déployé pour les

mesurer des objets étonnamment

ingénieux et dont la

précision n’a fait que croître au

fil des siècles.

u Quel statut pour la mesure

?

Mardi 18 mai 2004

Avec Bernard Maitte, Professeur

d’histoire des sciences et d’épistémologie,

USTL

On a coutume d’affirmer que

l’observation mesurée permet,

d’une part, la théorisation d’un

problème scientifique précis

et fournit, d’autre part, la

preuve des explications et des

prévisions produites par un

modèle.

Dans mon intervention, je

m’efforcerai de montrer que

cette représentation est pour le

moins insuffisante, voire mythique.

À partir d’exemples pris

dans l’histoire de la physique,

je montrerai que l’on ne peut

effectuer de mesures sans

a priori et que les relations

liant observation, expérimentation,

conceptualisation et

modélisation sont loin d’être

univoques.

Bernard Maitte

1 ère partie du cycle « la Mesure »

Merci à Rudolf Bkouche, Jean-Marie Breuvart,

Fabien Chareix, Eliane Cousquer,

Jean-Paul Delahaye, Ahmed Djebbar, Robert

Gergondey, Marie-Christine Groslière,

Bernard Maitte et Jean-François Rey pour

leur participation à l’élaboration de ce cycle.

2 ème partie du cycle prévue pour décembre

2004

© potironsradioactifsassociés

32


LNA#35 / au programme / exposition

> dans le cadre de Lille 2004, Capitale Européenne de la Culture

Exposition scientifique : l’art de la mesure

Au cœur d’une région industrielle en plein essor, Lille et

son agglomération ont créé à la fin du XIX e siècle ou au

début du XX e d’importants établissements d’enseignement

supérieur et les ont dotés du matériel scientifique destiné à

l’enseignement et à la recherche.

Aujourd’hui, des « trésors » dorment dans les réserves ou les

débarras des laboratoires, souvent à l’insu de leurs détenteurs.

Relégués dans d’incroyables capharnaüms, placards

ou arrières salles de laboratoires, utilisés uniquement, dans

le meilleur des cas, comme matériels pédagogiques pour les

étudiants mais toujours ignorés du public, les instruments de

mesure et d’observation scientifique semblaient condamnés à

passer le restant de leurs jours dans l’indifférence et l’oubli le

plus total.

Depuis deux ans, Guy Séguier, Professeur émérite de l’USTL

et membre de l’ASA (Association de Solidarité des Anciens),

fait l’inventaire des vieux appareils de mesure et d’observation

de l’Université et d’Ecoles d’Ingénieurs de la région.

- La mesure des grandeurs directement observables par les

sens

- L’optique étend le domaine de l’observable

- L’électrostatique : du salon au laboratoire

- Les hésitations des débuts de l’électrocinétique

- Le courant continu : à la recherche maladive de la précision

- Le courant alternatif : à la recherche de l’esthétique et de la

précision

Exposition proposée par l’ASA - USTL (Association de Solidarité

des Anciens)

Remerciements à Patrick Bougelet, Jean-Paul Delahaye, André Dhainaut,

Henri Dubois, Bernard Maitte et Guy Séguier.

Remerciements au Musée d’Histoire Naturelle de Lille pour sa coopération.

Ce travail d’inventaire est

le fondement de cette exposition

dont la scénographie

a été confiée à Patrick

Bougelet.

À travers la présentation

d’appareils scientifiques

de mesures physiques de

la deuxième moitié du XIX e et

du début du XX e siècle, d’une

facture précise tout autant que précieuse,

il s’agit d’esquisser une partie de l’histoire scientifique

et humaine de la mesure et d’offrir au visiteur un itinéraire

de réflexion sur la mesure des grandeurs physiques,

imaginé sur six stations.

10 mars au 1er avril

Vernissage le 10 mars

à 18h30

Polarimètre CORNU-DUBOSCQ

34


au programme / concert / LNA#35

Sophie Agnel - mécanique / Olivier Benoit - électrique

Dans le cadre du festival n°4 du CRIME (structure qui soutient les musiques improvisées et

expérimentales), l’Espace Culture propose le duo Sophie Agnel (piano) – Olivier Benoit (guitare) en

concert à l’occasion de la sortie du cd rip-stop (label in situ).

Photo : Yvan Clédat

Sculpture : Caroline Pouzolles

Mardi 28 janvier à 19h

Café, durée : 1h15

Concert suivi d’un échange autour d’un verre

Entrée libre sur retrait des places à l’Espace Culture

ou sur réservation lors des précédents concerts

Festival du CRIME (n° 4) du 21 au 28 janvier

La Malterie, 20h30

42, rue Kuhlmann – Lille (03 20 78 28 72)

Entrée : 5 euros /soir

- Mercredi 21 janvier

Les chants de Bataille Film sur Jac Berrocal de Guy Girard

Greg Malcolm

- Jeudi 22 janvier

Nappe + Mayo

Steffen Basho Junghans

- Vendredi 23 janvier

Adélaïde Sieuw & Jan Huib Nas

Electric Cue invite Edward Perraud

- Samedi 24 janvier

Zong invite Alfred Spirli

Mingi (Giuseppe Ielasi, Ingar Zach, Michel Doneda)

Larsen Rupin

- Tous les soirs du 21 au 24 :

Sarah Duthille Miniatures chorégraphiques

Falter Bramnk Portraits sonores

« La règle (sociale ?) implique que peu de rencontres entre pianistes et

guitaristes retiennent l’attention. Il ne s’agit pas ici de s’attarder sur un

phénomène secondaire (certainement plus psychologique que musical)

mais d’observer comment cette rencontre parfois forcée n’est plus

aujourd’hui contre nature, mais devient source évidente d’une variation

à même de perturber une esthétique de l’improvisation (…).

Le piano est-il mécanique, la guitare est-elle électrique ? (…)

Ces deux instruments, que je qualifie de traditionnels (de façon équivalente,

ayant œuvré largement à l’enrichissement des cultures savantes

et populaires) ont construit, après avoir détourné son cours, l’histoire

de la musique et sont marqués par l’histoire (et les accidents) de cette

même musique. (…)

Ces deux instruments aux dispositions harmoniques précises, au rôle social

prédéterminé (même celui de la révolte) glissent vers une fonction

d’objet à usage multiple : outils destinés à des installations, désossés (le

cadre, le micro), étendus (cordes extérieures et micros additionnels), ou

jetés parfois (l’expérience ultime mais coûteuse !), recevant nombre de

chocs et de parasites extérieurs (lentilles pour le piano, ondes radio pour

la guitare), ces deux symboles de l’évolution technologique (l’ère de la

mécanique pour l’un, celle de l’électricité pour l’autre) et donc de la mutation

de la société deviennent tantôt œuvres d’art, parfois accessoires et

décors, lorsqu’ils ne sont pas utilisés par des instrumentistes musiciens.

On pourrait croire, à la lecture des lignes précédentes, que je témoigne

de mon indignation face aux détournements des fonctions sacrées !

Rassurez-vous, je suis le premier à considérer qu’il convient de traquer

dans les entrailles de toute machine les ressources absentes de la notice

d’utilisation. (…) Des musiciens conscients du poids de l’histoire

peuvent relever un défi magnifique : celui de rendre la mécanique électrique,

et la musique au son. C’est ce qui est en cours avec le travail de

Sophie Agnel et Olivier Benoit. Je me permets d’affirmer, ayant écouté

quelques dizaines de minutes enregistrées lors de leurs séances de travail

(…), qu’ils accèdent à ce niveau de complicité rare qui repose sur la

volonté commune de ne pas se contenter d’un bon moment ou d’une

musique (phénomène) agréable. Il se passe alors ce que j’attends de la

musique (dite) improvisée : une conscience simultanée à l’acte de production

sonore de la position passive de l’auditeur qui lui, écoute et qui

soudain se plaît à être surpris, étonné, donc. (…)

Il est en général plutôt indécent de décrire la musique ; celle qui n’existe

que lorsqu’elle se révèle poésie. J’ai envie d’écrire qu’il serait plus sérieux

et utile de donner le temps à une expérience forte de vivre. D’ailleurs

je l’ai écrit. Pour vérifier que ce que je signifie entre ces lignes est bien

là, je retourne la page et réécoute l’enregistrement de deux musiciens

qui n’étaient pas nés lorsque les Yardbirds sortirent leur premier

45 tours, mais cette dernière information doit être considérée comme

secondaire. »

Par Dominique RÉPÉCAUD

Musicien, improvisateur (guitariste), Directeur du Centre Culturel

André Malraux de Vandoeuvre-les-Nancy et organisateur du festival Musique Action

35


A

g e n d a

Retrouvez le détail des manifestations sur notre site : www.univ-lille1.fr/culture ou dans « l’in_edit » en pages centrales.

L’ ensemble des manifestations se déroulera à l’Espace Culture de l’USTL.

*Pour ces spectacles, le nombre de places étant limité, il est nécessaire de retirer préalablement vos entrées libres à l’Espace Culture (disponibles un mois avant les manifestations).

janvier février mars 04

6, 13, 15, 20, 27 janvier 14h30 Conférences de l’UTL

Mercredi 7 janvier 18h30 Question de sens : « Quelles sont les valeurs de la laïcité ? »

« Regard d’une scientifique chrétienne sur la laïcité »

avec Lucienne Gouguenheim

Du 8 au 28 janvier

Exposition « War against terror » par Hervé Schuwey

Vernissage le 8 janvier à 18h30

Samedi 10 janvier 14h Conférence par Amnesty International

« La Cour Pénale Internationale, un progrès contre l’impunité ? »

Mardi 13 janvier 18h30 Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Les émotions »

« Émotions et média » avec Michel Maffesoli et Serge Tisseron

Mardi 20 janvier 18h30 Rendez-vous d’Archimède : « Dimension spirituelle de l’émotion »

avec Catherine Chalier

Jeudi 22 janvier 18h30

Salon étrange(r) : gastronomie

Mardi 27 janvier 18h30 Rendez-vous d’Archimède : « Traitement des émotions en politique »

avec Philippe Braud

Mercredi 28 janvier 19h Concert Sophie Agnel (piano) – Olivier Benoit (guitare)

dans le cadre du festival n° 4 du CRIME *

3, 10 février 14h30, 10h Conférences de l’UTL

Mardi 3 février 18h30 Cycle « Culture et ville »

« La culture comme élément fondateur de la ville »

Mercredi 4 février 18h30 Question de sens : « Peut-on parler d’une spiritualité laïque ? »

avec Michel Morineau

Mardi 10 février 18h30 Rendez-vous d’Archimède : « Le corps et le social »

avec David Le Breton et Pascale Molinier

Jeudi 12 février 15h et 19h Théâtre « Petite forme » par le Théâtre de la Fiancée *

Vendredi 13 février 19h Théâtre « Attends-moi ! » par la Cie Acetylcholine *

Mardi 17 février 18h30 Rendez-vous d’Archimède : « Émotions et psychanalyse »

avec Bernard Forthomme et Pierre-Henri Castel

Jeudi 19 février 18h30 Salon étrange(r) : vidéomaton

9, 16 mars 10h, 14h30 Conférences de l’UTL

Mardi 9 mars 18h30 « Réseaux et savoirs : stratégies territoriales pour la culture »

Du 10 mars au 1 avril

Exposition « L’art de la mesure » par l’ASA

Vernissage le 10 mars à 18h30

Lundi 15 mars 19h Concert : Fred Van Hove en partenariat avec le CRIME *

Mardi 16 mars 18h30 Rendez-vous d’Archimède : Cycle « La mesure »

« L’homme est la mesure de toutes choses » avec Barbara Cassin

Mercredi 17 mars 18h30 Question de sens : « La laïcité dans un contexte de mondialisation »

avec Jean Baubérot

Jeudi 18 mars 18h30 Salon étrange(r) : des mots

Mardi 23 mars 18h30

Rendez-vous d’Archimède : « Pratique et théorie de la mesure

dans la tradition scientifique arabe » avec Ahmed Djebbar

Mercredi 24 mars 18h30 Café court « Le tunnel de Samos »

Mardi 30 mars 18h30 Rendez-vous d’Archimède : « La mesure en mécanique quantique :

un nouveau concept ? » avec Roger Balian

31 mars – 1 et 2 avril Séminaire national « Regard sur le patrimoine culturel des universités »

Espace Culture - Cité Scientifique 59655 Villeneuve d’Ascq

Accueil : du lundi au jeudi de 10h à 18h30

et le vendredi de 10h à 12h30

Café et salles d’expositions : du lundi au jeudi de 12h à 18h30

et le vendredi de 10h à 14h

Tél : 03 20 43 69 09 - Fax : 03 20 43 69 59

www.univ-lille1.fr/culture

Mail : ustl-cult@univ-lille1.fr

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