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Ceci n'est pas le black bloc - Claire Fontaine

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Ceci n’est pas le black bloc

I.Semblants

Quatre février deux mille sept, au journal de vingt heures je vois une figure à

l’apparence masculine, filmée en plongée, lancer des pierres dans une nuit éclairée de

feux. Il porte un bomber très élégant Dolce e Gabbana bleu avec des grandes lettres D

& G argentées sur le dos, un passe-montagne en pure laine blanc immaculé. Cette

figure s’en va rejoindre un autre personnage avec écharpe noire sur le visage et très

beau bonnet orange, ce dernier porte des pantalons à pinces écossais rouges et noirs

plutôt près du corps et une veste chic bleu marine, si je me souviens bien.

Peu après je vois des gens donner l’assaut à une ambulance et une tâche orange se

fixe à nouveau sur la rétine mais cette fois-ci il s’agit des uniformes des infirmiers qui

essayent d’arrêter ces gens décidés à sortir les blessés pour les achever.

Fragments d’images d’Italie, de Catane, de la fin d’un mach de foot où quelqu’un a

tué un carabinier. Al Jazzera, a-t-on annoncé, a donné cette nouvelle. A Bagdad le

jour même il se passait quelque chose de plus grave, mais de moins rare.

Quelqu’un tue un carabinier pendant des émeutes, et ce quelqu’un vient d’un étrange

vivier, c’est un supporteur d’extrême droite, nazi, fasciste, révolutionnaire. Le journal

télévisé est terminé.

J’ouvre un journal, c’est un vieux tabloïd qui date de janvier, les photos sont

magnifiques, notamment un reportage sur un monsieur qui se fait appeler Scary Guy

et qui se fait payer 1000 dollars par jour par les écoles pour prêcher la paix en

Angleterre, aux USA, en Australie... Scary Guy était un tatoo artist qui s’est vu

refuser par le tatoo milieu, car il avait le visage tatoué – ce qui constitue pour cette

communauté un inexplicable tabou. Ce refus l’a rendu violent, plein de haine,

jusqu’au moment (peu clair) où il a mûri sa conversion et a décidé de parler paix.

Je n’arrive pas à savoir s’il est un vrai policier ou pas, mais dans les photos il arbore

un tee-shirt bleu avec le mot POLICE brodé en blanc sur la poitrine, il a aussi des

piercings aux sourcils et à la racine du nez.

Est-ce que Scary Guy est un clown – au sens où Arendt disait qu’Eichmann aussi

l’était ?

Est-il un punk habillé en flic qui s’en va décourager le bizutage ?

Dans La communauté qui vient Agamben décrit le Limbe tel qu’il apparaît chez Saint

Thomas.

Les âmes qui peuplent cette région de l’Au-delà ne sont pas accablées de peines

afflictives car elles n’ont pas commis de faute.

Elles sont par contre privées du bien suprême qui est la contemplation de Dieu – mais

l’ignorance de leur sort les empêche de s’en affliger.

Elles ne souffrent pas plus qu’un homme normal ne se peine de ne pas pouvoir voler.

Lorsque je suis du regard les pas des clients de la Black Bloc Boutique à l’entrée du

Palais de Tokyo, sur le béton brossé, sous le haut plafond, les mots d’Agamben sur les

âmes du Limbe automatiquement reviennent : « comme des lettres sans

destinataire...ils sont restés sans destin ».


II.Impressions

Scary Guy le dit aux enfants qu’il endoctrine sur la paix sociale pour 1000 dollars par

jour : il faut se méfier des apparences, mais il faut vraiment s’en méfier. Vous me

voyez moi, comme ça, piercing-tatoo, l’air épouvantable, eh bien non, je suis ghandi

et le pape à la fois, je viens apporter la bonne parole et vous vous aimerez, et vous

oublierez vos enfances écrasées, frustrées, livrées à la solitude de la télé et des jeux

vidéo, vous irez plus loin dans votre auto-répression pour commencer depuis tout de

suite à être des bons petits robots.

Enfin cela il ne le dit pas, mais les enfants le comprennent.

C’est comme un grand frère, le type terrifiant, le grand frère qui nous a manqué à

nous tous qui ne sommes pas contents. Il nous aurait fallu le rencontrer à 10 ans pour

qu’on comprenne que les tatouages et le piercing ne sont pas de gestes de rébellion,

que la police c’est un mode d’être pour tous et pas un métier, que ce qui compte ce

n’est pas seulement trouver sa place dans la société telle qu’elle est sans la critiquer

(ou encore moins la changer) mais même s’y inventer une place à soi, si personne ne

vous en propose. Même une place paradoxale et insultante, ce n’est pas grave, il suffit

qu’elle ne soit pas en opposition, qu’elle ne conteste rien.

Car la vie, après tout, n’a pas de sens, elle est comme un tatouage sur le visage,

comme l’argent qu’on a ou qu’on n’a pas, la vie est quelque chose d’arbitraire et

désespérant, et c’est pour cela qu’il ne faut pas se rebeller, à quoi bon ?

Et donc pour revenir au magasin étrange dans le seizième arrondissement de Paris qui

porte ce nom que je ne m’explique pas, Black Bloc, ses propriétaires ont sans doute dû

se dire qu’il fallait faire un truc qui fasse comprendre aussi aux visiteurs des musées

qu’il faut se méfier des apparences.

Par exemple: donner à un endroit comme ça un nom qui évoque la transgression, tu

vois, voire la destruction de la marchandise, alors que nous la marchandise ici on la

vend chère et on l’adore. Ou bien que black bloc sonnait vaguement comme l’opposé

de white cube, ou que l’idée d’un bloc noir est suggestive, martiale, que sais-je ? Et

que les deux mots en anglais ont une sonorité musicale, belle, quoi.

Ce n’est pas seulement des apparences qu’il faut se méfier, mais aussi des mots.

Pour être plus précis, du lien qu’on imagine qu’il existe entre les mots et les images,

entre le visible et le dicible.

Par exemple black bloc est un mot sans image, même si on croit trouver l’illustration

de ce concept dans des photographies de gens qui défilent habillés en noir.

Le terme black bloc fait allusion à une manifestation de désir d’opacité collective, à

une volonté de ne pas apparaître et de matérialiser des affects de plus en plus difficiles

à vivre. Le black bloc n’est pas un objet visuel, c’est un objet de désir.

III.Traductions

Non pas que ce soient deux mots dépourvus de sens, ils ont du sens, « black bloc »

signifie bloc noir, mais aussitôt écrits ou prononcés ils montrent qu’ils sont orphelins

de leur contexte et qu’on peut en faire ce que bon nous semble.

Sans doute parce qu’il s’agit d’une traduction de l’allemand. Schwarze block par

contre signifie quelque chose, nous enracine dans une histoire de résistances très liée

aux deux Allemagnes du vingtième siècle.


Car ce qui fait défaut aux traductions n’est pas le sens, mais c’est souvent

l’autonomie. Il arrive que dans le mouvement d’une langue à l’autre le sens, déporté

malgré lui, s’endommage et parfois meurt.

La violence de l’acte de traduire s’apparente en un point à celle des transactions

commerciales: on y présuppose une équivalence entre mots de langues différentes,

mais on finit par se heurter à l’incommensurable des histoires singulières.

Je pourrais vous raconter que le schwarze block était une forme de tactique, que

c’était un moyen pour empêcher les policiers d’identifier et isoler les auteurs d’un

geste pendant une émeute.

Que s’habiller en noir voulait dire : nous sommes tous camarades, nous sommes tous

solidaires, nous sommes tous pareil, et cette égalité nous libère de la responsabilité

d’accepter une faute que nous ne méritons pas: la faute d’être pauvres dans un pays

capitaliste, la faute d’être antifascistes dans la patrie du nazisme, la faute d’être

libertaires dans un pays répressif. Que cela voulait dire : personne ne mérite d’être

puni pour ces raisons, et puisque vous nous attaquez nous sommes forcés de nous

protéger de la violence lorsque nous défilons dans la rue. Car la guerre, le capitalisme,

le code du travail, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, eux, ils ne sont pas

violents, mais nous qui voulons vivre librement l’homosexualité, le refus de la

famille, la vie collective et l’abolition de la propriété privée, pour vous c’est nous qui

sommes violents.

Alors si vous voulez m’arrêter à la place de mon camarade parce nous portons les

mêmes vêtements faites-le, je l’accepte, je ne mérite pas d’être puni, car il ne le

mérite pas non plus…je pourrais continuer comme ça, et même vous renseigner plus

précisément, en rajoutant des histoires de manifestations, de triomphes, dates à

l’appui, comme la fois où une bande jouait autour des casseurs en les accompagnant

dans les rues désertes, ou la fois où la police est partie en courant...je pourrais le faire

à longueur de pages mais ici il n’en est pas question. Tout cela n’est pas le black bloc.

Demandons-nous plutôt cela veut dire quoi « ceci est le black bloc»? Qui dit ça? Ce

ne serait-elle pas une définition comme une image filmée par la fenêtre, comme celle

du journal de vingt heures du quatre février deux mille sept et de tant d’autres, une

définition-plongée, venant du point de vue d’un mirador, d’un panoptique

quelconque?

Ce qu’on décrit est toujours un bloc d’hommes-fourmis, d’hommes-cafards, un bloc

noir, qui est noir comme la terre parce qu’il est vu de loin.

Mais les carabiniers, eux aussi sont un bloc noir.

Baudelaire disait de ses contemporains, habillés d’une sombre ténue qu’aucun peintre

n’aimait reproduire, qu’ils étaient une armée de croque-morts, qu’ils célébraient tous

un quelque enterrement. Croque-morts amoureux, croque-morts révolutionnaires...

V.Silences

Il n’y a pas de parole « de l’intérieur » du black bloc, car il n’y a pas de dedans ni de

dehors. Le black bloc, ce qu’on appelle ainsi avec ces deux pauvres mots, n’est pas

constitué comme le sont les groupes, les corps, les institutions.

C’est une agglomération temporaire sans vérité ni mots d’ordre.

C’est aussi ce qui reste dans les mains de notre mécontentement, au stade de la société

où nous sommes, malgré nous, parvenus : l’impossibilité de défiler ensemble en criant

des phrases pour qu’elles soient entendues, l’incapacité de s’engager dans des actions


indirectes et représentatives, le besoin urgent de déverser un millième de la cruauté

que l’Etat, l’argent et la publicité injectent tous les jours dans les veines de tous.

La catégorie de black bloc ne désigne rien ni personne ou bien elle désigne, plus

précisément, n’importe qui en tant que tel. Le propre de qui se retrouve dans ce qu’on

appelle un bloc noir est de ne rien revendiquer pour soi ou les autres, de traverser

l’espace publique pour une fois sans le subir, de disparaître dans une masse enfin

rassemblée en dehors des sorties des bureaux ou d’usine et des transports en commun

à l’heure de pointe. L’hypocrisie de tous fait que les mots black bloc désignent dans

les esprits une entité précise et organisée – comme Sony, Vivendi ou Total Fina – et

cette même hypocrisie nomme « crimes » le peu de dégâts que le désir d’indistinction

volontaire laisse derrière soi lorsqu’il prend la forme d’une manifestation sauvage.

Dans cette nuit où tous les manifestants sont noirs ce n’est plus la peine de se poser

des questions manichéistes. Surtout depuis qu’on sait que la seule distinction qui

compte n’est plus celle entre coupables en innocents mais celle entre vainqueurs et

perdants. La punition tombe systématiquement sur ces derniers, non pas parce qu’ils

la méritent, mais parce qu’il faut bien continuer à réprimer. Chercher à savoir si

quelqu’un infiltre le black bloc c’est comme chercher à savoir dans quelle mesure le

pluie infiltre un fleuve, un lac ou l’eau de la mer.

VI. Répétitions

Certains jours je feuillette certains magazines d’art : papier glacé, propreté d’église,

répétitions et peu de différences, mais peu importe.

Ces journaux sont faits pour mettre dans l’ambiance, comme certaines drogues

légères. Et dans l’ambiance on devine une certaine sophistication visuelle, omnivore

mais nivelante. Tout devient également appréciable une fois délicatement posé sur le

rectangle blanc de leurs pages, les formes et les couleurs voyagent du cube blanc à ce

nouveau carré, et elles ont tout à y gagner.

Il ne faut pas croire que la vision du monde dont ces magazines sont porteurs exclut la

radicalité, même dans sa forme explicitement politique.

Mais cette radicalité n’est qu’une ombre portée de « ce qu’il faudrait en percevoir » et

jamais une expression de ce qu’il devient possible de faire grâce à elle.

De cette radicalité il s’agit immanquablement de prendre les distances, non pas parce

il faille montrer qu’on ne l’épouse pas, mais parce que le problème n’est même pas

celui d’en entendre le message, il faut juste en juger le ton.

Et le ton est toujours monotone ou excité.

Pourquoi criez-vous, bon sang, si l’on sait que les choses sont ainsi ? On le sait bien :

arrêtez de gueuler ! Disparaissez ou devenez votre image, qu’on puisse couper le son

ou mettre de la musique à la place, si nécessaire.

Ces journaux n’ont pas de voix propre, mais s’ils se mettaient à parler, ils parleraient

ainsi, et ce n’est même pas par cynisme, c’est par inexpérience.

Ils ignorent, les auteurs des articles, qui se croient théoriciens malins, intellectuels

anticonformistes ou désabusés, comment les mots affectent les corps jusqu’à créer le

miracle ordinaire de la mobilisation et celui extraordinaire de l’insurrection.

Ces articles sont une forme de pornographie déguisée, dans la mesure où lorsqu’il est

question des moments les moins communicables, où tout le monde est nu et tout le


monde est pareil, où les corps respirent ensemble dans l’indistinction, on peut en dire

ce que l’on veut, car on sait toujours déjà ce qu’on veut y voir. C’est cette violence

qui est obscène, superficielle et brutale comme un contrôle d’identité.

Et c’est ainsi que la sophistication la plus exténuée, qui se dit au-delà du besoin de la

revendication, trace des grands tableaux géopolitiques sans cœur et sans odeur et finit

par trouver toute action directe folklorique ou déplorable.

Ce point de vue considère en esthète fatigué les gesticulations rageuses de ceux qui

n’ont plus d’autre choix que de crier, casser et faire meute dans les rues.

L’herméneutique des archipels complexes du dissensus est un savoir déjà disparu : il

n’y a plus aucun besoin de connaître les raisons, les généalogies, les aspirations de

ceux qui s’insurgent en dehors des associations et des syndicats, c’est beaucoup plus

simple de les criminaliser, au nom de la démocratie et de la solitude de chacun.

Ainsi l’autrefois respectable tradition « critique », censée affûter les armes de l’esprit

et les socialiser le moment venu auprès des masses par l’action de l’avant-garde, est

submergée par l’oubli.

Mettre des mots sur les insurrections est redevenue juste une tâche peu attrayante. Car

on se révolte tout d’abord à cause de l’insuffisance des mots.

Entre la critique des mouvements sociaux et leur réalité s’est creusé un abyme

qu’aucune désubjectivation ne peut couvrir d’un pont. Une fois qu’on juge les

moments uniques et exceptionnels des mouvements autonomes avec le mètre crée

pour les phénomènes ordinaires de la vie, on est en train de construire le cercle

logique et politique qui se referme sur sa propre idiotie. Il n’y a pas de traduction

capable de convertir les actes en mots, car la séparation entre ceux-ci est la tragédie

quotidienne de nos régimes démocratiques. Pour approcher le territoire incertain de la

rébellion on se doit tout d’abord d’honorer la disjonction entre les mots, les images et

les gestes de chacun. Car dans la géographie de ces écarts se loge la possibilité du

savoir qui transforme ceux qui le détiennent et les rend capables de liberté.

Le black bloc c’est vous, lorsque vous arrêtez d’y croire.

Claire Fontaine, 1 avril 2007

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