163122_1-1965-01

onesttubeniccit

163122_1-1965-01

vol. 2, no 5 janvier 1965 prix: 75 cents

numéro p O U f U U 6

spet

littérature

québécoise

textes de:

jacques brault

pierre maheu

andré brochu

andré major

paul 55511 " ' " " gaston miron

laurent girouard

jacques renaud

gérald godin

Stéphane venue


" -


som m aire

p resen tatio n 2

p ie r r e m a h e u

considérations contra d ic to ire s 6

la u r e n t g ir o u a r d

ainsi s o it-il ____ 13

a n d ré m a jo r

le jo u a i et nous 18

g é r a ld g o d in

c om m e to u t le m onde ou

le po st-s c rip tu m 20

ja c q u e s r e n a u d

un lo n g c h em in 25

g a s to n m ir o n

d ire ce que je suis 33

p a u l c h a m b e r la n d

notes sur le litté r a ir e et

le p o litiq u e 43

ja c q u e s b r a u lt

la n o u v elle re la tio n

é c riv a in -c ritiq u e 52

a n d r é b ro c h u

la chanson d ’ic i 63

S té p h a n e v e n n e

CHRONIQUES

l'c ta t associé: u n e idéologie

de c o lo n is é s ........................................... 72

p a u l c h a m b e r la n d

conseils p ra tiq u es aux

m an ife s ta n ts ......................... 77

p ie r r e c h a rb o n n e a u

assem blées d ’in fo rm a tio n privées 79

a n d ré e f e r r e t t i

c o m ité de fo rm a tio n p o litiq u e 80

m a r io d u m a i s

congo: de la lu tte de lib é ra tio n

n a tio n a le à la lu tte de classes 82

une jeunesse q u i tu e 85

a n d ré b ro c h u

de la lu tte ( f a k e ) à la boxe 86

a n d ré b ro c h u

v o l. 2, no 5 ja n v ie r 1965

revue p o litiq u e et c u ltu re lle

paraît ch aque m ois

sur 64 pages ou p lus

ré d a ctio n ot a d m in is tra tio n :

2135 rue Bellechasse, app. A ,

M o n tréa l 35. Q uébec.

TEL. 722-4770

Bureau: sur sem aine,

de 2 à 5 e t de

7 à 10 heures p .m .

ou sur rendez-vous.

c o m ité de d ire c tio n :

a bonnem ents: lise thé b orge

clu b p a rti p ris : j.-m . p io tte

c o m p ta b ilité : thérèse m a jo r

c o rre c tio n des te x te s :

andré brochu

d o c u m e n ta tio n :

rené b e a udin

é d itio n s p a rti p ris : I. g iro u a rd

m ise en page:

c. e. depocas

ré d a c tio n : p au l cham berla n d

c la ire e. depocas

p ie rre m aheu

re p rése n ta n t en France:

C am ille lim oges

se crétariat: ro b e rt m aheu

d is trib u te u r: A g e n c e de

d is trib u tio n p o p u la ire ,

1130 est, ru e L agauchetièrc,

M o n tré a l. T é l.: 523-1182

d é p o s ita ire en France:

" la jo ie de lir e "

40, rue S aint-S éverin

Paris 5e.


La revue n 'est pas responsab

le des m a n uscrits q u i lu i

sont adressés.

R e prod u ction in te r d ite sans

a u to ris a tio n

#

P rix : 7 5 cents

12 num éro s: $5.00


présentation

le poète et le permanent

pierre maheu

N os camarades, écrivains, dont les textes fo rm e n t la présente livraison,

n ’o n t n u l besoin qu’on les présente n i q u ’on les expliq u e; ils sauront bien se

défendre to u t seuls. E t, quant à m o i, je ne vois pas à quel titre je prétendrais

m e faire leur porte-parole, et je serais encore plus m al venu de vo u lo ir jo u er

les directeurs de conscience à leur égard. Ce q u ’ils ont à dire, ils le disent hautem

ent et clairem ent, et ils n'ont de com pte à rendre à personne.

Voilà q u i est clair. Q uant au sujet de ce num éro, il est clair aussi: nous

pensons que la ''littérature canadienne d’expression française” (le nom est

aussi bâtard que la chose) est m orte, si jam ais elle a été vivante, et que la littérature

québécoise est en train de naître. D e n o m b reu x jeunes écrivains tém o i­

g n en t dans leurs oeuvres de la naissance de l’h om m e québécois, q u ’ils in ven tent

a u ta n t q u ’il les inspire, q u ’ils d eviennen t eux-m êm es et nous aident A devenir

dans la m esure m êm e où ils le nom m ant. N o u s leur avons dem andé ("leu r”: pas

à tous, bien sûr, m ais sim p lem en t à quelques-uns q u i nous sem blaient

représentatifs, notre choix n'étant pas e x c lu sif• c’est justem ent parce q u e de

n o m b reu x autres pensent com m e ceux q u i a pportent ici leur tém oignage qu'il

y a vraim ent une nouvelle littérature) nous leur avons dem andé, donc, de venir

exp liq u e r ici leur dém arche, et les textes q u i suivent sont leur réponse.

C’est à un autre niveau q u ’on p eu t se poser des questions. N o u s avons

écrit récem m ent que la révolution était un travail sérieux et qu’il fallait com ­

m encer de la faire au lieu de la rêver, nous avons annoncé que la revue serait

consacrée à l’analyser de problèm es sociaux et politiques, et nous voilà en plein

m anifeste littéraire, est-ce bien sérieux? N o u s avons un pays à construire, et nous

consacrons u n num éro spécial à des gens q u i alignent a es pattes de m ouches sur

d u papier... A ussi voudrais-je (lire p o u rq u o i nous avons voulu ce num éro, et

com m ent nous voyons les relations qui, au sein d u m ouvem ent révolutionnaire

(et de notre équipe elle-m êm e) unissent le littéraire et le p o litiq u e dans une

praxis globale, unissent les littéraires et les p o litiq u es dans une fraternelle

com plém entarité.


On p e u t constater q u 'u n pays vient (rentrer dans nue période “chaude”

de son histoire, dans une période révolutionnaire, à l’intensitc du sen tim en t

d’urgence q u i s’y m anifeste. L e Q uébec a vécu, ces dernières aim ées, u n de ces

m o m en ts to u rn a n ts de l’H istoire; nous y avons pris conscience d’u n e ru p tu re

profonde entre nous et le passé, et d ’une exigence globale de rénovation. Betels

m o m en ts se vivent dans l'enthousiasm e: tout est à faire en m êm e tem ps,

il y a un h o m m e nouveau et une société nouvelle à inventer. Les analyses em p i­

riques v ie n n e n t après, cl sont inform ées par ce choix profond; to u t ré vo lu tio n ­

naire a d ’abord vécu cet ébranlem ent natal où il se sent requis par u n e tâche

urgente. L ’apparition clu F.L.Q ., la naissance de parti pris, nous l’avons déjà

dit, correspondent à ce m o m en t. M o m e n t de pureté, mais aussi, oui, m o m en t de

globalism e et, parfois, de naïveté. Q uant à nous, ils nous arriva de confondre

cette exigence subjective avec les données de la conjoncture, nous n ’échappâm es

pas à une certaine am biguïté


pour les exigences de l’efficacité. L e permanent, s'il tourne mal, devient le

bureaucrate, dont lu sclérose a si souvent entraîné celle des révolutions. C'est

p o u r l’éviter q u ’il a besoin d u poète, pour lui rappeler l’ém otion originelle q u i

fo n d e son engagem ent.

Les p rim itifs soulignent les grands m om ents de la vie par des “rites de

passage”, dont le plu s co n n u est l’initiation des adolescents. Chez les indiens

du Canada, le je u n e h o m m e devait q u itter le village où, enfant, il avait vécu

dans la p ro x im ité de sfem m es, et s’isoler durant de longs m ois dans la forêt,

jeûner, s'im poser toutes sortes d'épreuves qui l'am enaient à un état hallucinatoire

où son E sprit p ro tecteu r lu i apparaissait (ours, corbeau, etc.), dont il

porterait ensuite le n o m , et q u i définirait son être profond. Il revenait alors

au village, prom u au titre d 'h o m m e et de guerrier. II est frappant de voir, au

m o m en t où notre peu p le entreprend de devenir une nation adulte, les oeuvres

de la littérature nouvelle décrire l’une après l’autre des rites de passage centrés

sur le thèm e de l'épreuve initiative. L e Cabochon de M ajor devient un

hom m e au cours d ’une longue fugue d’adolescent où il découvre la misère, le

Cassé de R en a u d se transform e par le m eurtre, le héros de /'Aquarium sort

révolutionnaire d ’une longue m ort-vivante dans un hôtel colonial, celui du

Chat clans le sac se retire à la ram pagne pour le devenir, le veilleur de Cham berland

traverse la N u it, so u tenu par l’espoir de l'aube, etc. Dans chaque cas,

la dém arche est la m êm e: le personnage doit assum er totalem ent son aliénation,

l’épreuve q u i lu i est im posée est de se reconnaître colonisé, d im in u é dans

son être, et de s’auto d étru ire, de tuer en lui le colonisé. Et toujours, com m e le

p h o en ix, il renaît de ses cendres, ém erge de l'épreuve com m e d ’un baptêm e q u i

le rend à lui-m êm e, p le in e m e n t h o m m e à nouveau; ses caractéristiques spécifiques,

assumés, changent de signe, deviennent positives et on voit dans les

oeuvres les plus récentes, le jouai lui-m êm e, assum é com m e une opprobe, se m e t­

tre à chanter, déboucher su r le lyrisme.

L e poète , en notre période pré-révolutionnaire, accom plit une dém arche

paradoxale, à la fois catharsis et prospective. Tl est. l'antitlièsc du permanent,

dépassant sans cesse l’im m éd ia t vers tes deux pôles q u i orientent leur action

com m une. Il retourne en arrière vers le pays nié. vers notre m alheur collectif,

pour l’assumer, et se p ro je tte dans la’venir, posant d ’abord com m e m yth e

l’hom m e nouveau que nous voulons devenir. L ’un s’hum anise par sa p ro x im ité

aux choses, l’autre est au m a xim u m cet “être des lointains” dont le projet et

et le dépassem ent définissent la liberté hum aine. M ais le plus im portant est que

chacun ne serait rien sans l’autre; seul, le permanent va vers la sclérose et

4


la non-significalion , le poule vers la fu tilité al la m ythom anie. Je veux- appeler

révolutionnaires celui q u i totalise ces deux dém arches dans une praxis vivante.

E t, en fa it, il est bien évident que les deux hom m es que je décris n’existent que

com m e archétypes: les poètes agissent aussi, et les perm anents doivent bien

rêver un peu: a u tre m e n t, p a rti pris n ’aurait m êm e jam ais vu le jour.

A u fo n d , to u t engagem ent repose sur des m otiva tio n s à la fois objectives

e t subjectives. L e p o litiq u e se fait disponible et a tte n tif aux choses, le littéraire

cherche à reprendre et à a p profondir .unis cesse son choix libre initial. Je n’ai

fait ces brèves rem arques que pour rappeler qu'a u cu n e de ces démarches n’a

le droit de contester la lég itim ité de l'autre. L ’écrivain ne doit pas être l’“h om ­

m e engagé” de la p o litiq u e, il n ’est aux gages de personne et ne doit de fidélité

q u ’à soi-m êm e. L ’oeuvre n'est “engagée” que sur ce q u i l’anim e: com m e un

em brayage sur un m oteur: elle reçoit son énergie d u choix fondam ental que

l’écrivain fait d e soi-m êm e, m ais elle a son m o u vem en t et ses structures propres.

L ’écrivain n’a q u ’à se dire, aussi passionném ent cl lucidem ent qu’il le peut;

si vra im en t il a choisi d'être un hom m e, il nous dira d u m êm e coup, il dira

notre com bat, et il nous aidera à le m ener. Les textes q u i suivent, je crois, le

p ro u v en t élo q u em m en t.

p ie rre m alien

clu b p a rti pris. Le club continue scs activités régulières. Le prem ier

je u d i de ch aq u e mois, réu n io n plénière; on y p ren d les décisions politiques e t

adm inistratives. Les autres jeudis, exposés su r des sujets de politique québécoise,

suivis d ’une discussion libre, auxquels le public est cordialem ent invité.

Des cellules du club o n t été formées à Q uébec et à O ttaw a-H ull; ceux

q u i v o u d raien t en faire p artie sont priés d ’écrire ou de téléphoner à la revue.

Le club tie n d ra sa prem ière assemblée p u b liq u e le 27 janvier. Q ue

tous ceux q u i veulent vraim ent travailler à la création du Parti révolutionn

aire québécois, se fassent un devoir d ’v assister, (cf. couverture, p. 4).


considérations contradictoires

la c re n î girouard

J'aurais pu œ im u e n œ v connue ceci:

"J e m e place clans une s itu a tio n d rô le ­

m en t fausse. Je m e dis é c riv a in après la

p u b lic a tio n d ’ u n seul ro m a n . E l je n ’a i­

me pas les écrivains. Je vais vous fa ire

c ro ire que cet a rtic le précise mes raisons

d ’écrire.

Cet a rtic le est, une fo is de plus, essentie

lle m e n t agressif. Si vous le lisez, c’est

que vous aim ez ça. Je v e u x bien vous

fa ire p la is ir. J ’a i déjà é p ro u v é v o tre m a­

sochism e.”

M ais aussitôt, il a u ra it fa llu que je me

rétracte:

‘‘N o n . C ’est débuté a rtific ie lle m e n t. Je

recom m ence. Je suis é c riv a in .Je vais

vous d ire p o u rq u o i et com m e nt. Sans

fausse h o n te , in g é n u e m e n l. Je suis oblig é

de vous le d ire , n o n parce que je veux

me c o n vain cre m ais parce q u ’i l fa u t

vous e x p liq u e r. O n ne l ’a ja m ais fa it.

Les é crivain s se sentaie nt coupables d ’être

eux-m êm es en face de vous. E t ce

n'est pas v o lo n ta ire m e n t que je m ’a f f ir ­

me. A u c o n tra ire , je ne le faisais pas

parce que je m e censurais. V o ilà !”

A in s i j'a u ra is em ployé la m êm e m é­

thode que vous me connaissez. E tre ce

q u e je ne suis pas, ne suis plus, essayer

de vous m o n tre r le passage d u C anadien

français au Q uébécois. Je l ’ai d é jà fa it

et vous n ’avez pas v o u lu com p re n d re . Je

ne vous en vettN pas. A u c o n tra ire .

M ais d o ré n a v a n t je vais être ce que je

suis, sans si ralégie.

C ’est p e u t-ê tre là une des dernières

nouveautés. L 'é c riv a in ne se cache plus

sous ceci ou cela. Il explose tie lu i-m êm e .

D onc je ne veux pas m 'in te rro g e r sur

mes raisons d écrire. Les autres m e l ’o n t

dem andé tro p souvent, en m e supposant

te lle ou te lle a ttitu d e . Je voula is être

p ro lé ta rie n , je ne l ’étais pas. Je vou la is

être ré v o lu tio n n a ire , et je ne l ’étais pas.

lit d ig u e d i d ig u a . J'écris, c’est u n fa it.

Je vais ris q u e r d 'ê tre précis et de ne pas

rite .

M ais les écrivain s ne tie n n e n t ja m a is

leurs promesses, s u rto u t celles q u i le u r

é p a rg n e ra ie n t le rid ic u le .

Je veux m ’a ffirm e r rid ic u le devant

vous.

BBB3SQ

6


Après lus différents coups de cochon

que m ’a m érités la publication de La

Ville in h u m a in e, je me suis bien prom is

de me venger. C ’est d ’ailleurs à la mode.

J ’avais amassé quelques gribouillages

que je pensais cire l’ébauche du prochain

rom an. Lorsque je récrivais ces

élans, je reprenais La Ville, en plus salaud.

Vous me direz que ce devait être

assez difficile... oui, mais j ’y réussissais:

on se croit persécuté et ça facilite notre

hargne...

Ça nous pren d un culot inim aginable

pour p ren d re place dans la société québécoise.

L.’écrivain n’a pas d ro it de cité

(expression tout à fait ridicule!), ou p lu ­

tôt, il ne l’a pas eu. A vant dix bouquins

et la reconnaissance universitaire, T hériauli

était peut-être le seul à se voir

écrivain. Il y a aussi ceux qui se voulaient

écrivains, vous vous en êtes chargés.

O n les retrouve au carré Saint-Louis.

(I)

Et nous, nous vous arrivons, flam ­

boyants: une nouvelle littératu re est née.

Regardez-nous. J ’entends vos rires. J ’y

mêle le m ien. 11 n ’est pas jaune.

Vous vous apercevez que les écrivains

qui vous p arlent dans ce num éro de

l>arti pris ne sont nullem ent théoriques.

Ne sont aucunem ent volontaires. Ils écrivent

presque un chapitre de leu r p rochain

b o u q u in . A ttention au piêgc...

nous ne nous justifions plus.

Ce ne sont pas les analyses, les conseils

et les bons exem ples qui me placent chaque

soit devant m a vieille R em ington

1!)‘50. J ’ai oublié tous les alibis politiques

et m étaphysiques. J ’écris bien gentim

ent un rom an, I m C rotte au nez. Un;

vrai rom an. Le m ien. M on enfance.

R em pli de jam bettes. Pas nouvelle vague,

pas balzacien, pas français. U n récit

joyeux et m orbide, québécois, affolant.

E l je m ’am use com m e un p etit fou.

J ’invente.

Je fignole.

J ’ai perdu le g o û t des analyses scientifiques

et ties situations objectives. Je

vous raconte une histoire. A m a m anière,

bien sûr. T ré b u c h a n te et soupçonneuse,

je ne pense q u ’à la littératu re . J e ne

pense qu'à nous. J e lis L e Poisson péché

et je m 'ennuie. Je dévore Les Contes anglais

ou Ville rouge ou L e Cassé. J e ne

cherche plus à m e m u tiler. Je découvre

tellem ent de choses aim ables. Vous remarquez.

les “ne... p lu s”, les “jam ais”.

L ’excessivité q u e j ’ai m ise à tuer, je la

retrouve à construire.

j’ai le goût du vulgaire, du beau. Les

adolescents à qui je tente d ’enseigner

le français m e re tie n n e n t b ru talem ent à

la réalité des aliénés. M ais je vois aussi

q u ’ils sont excessivem ent sensibles aux

écrits des auteurs québécois qui nom ­

m en t leui m al. E ux, ils pigent rapidem

ent. Ils découvrent q u ’ils existent et


i

exigent une littérature qui leur appartienne,

l.eur révolte vibre, chaude. Ils ne

croient en rien d ’autre qu'en eux-mêmes.

On les a fourrés trop longtemps. Je n ’ai

jamais tant eu le courage d écrire qu'en

les regardant prendre conscience de leur

médiocrité. Ils nous ont déjà dépassés, ils

veulent en sortir. P ar tous les moyens.

J ’ai le crisse à la bouche qui mord mes

phrases. Je lis la connaissance et l'atrocité

des armes. Inventer m a parole prend

tout m on temps. A dm irer celle des au ­

tres aussi.. U ne autre nouveauté, ne pas

jalouser les trouvailles des autres écrivains.

Le respect et la fierté d'un hom m e

identique à nous.

Je sais, les chiens sont sur la piste de

notre sang. (Pour une fois chaud et vertigineux

à nos artères). Mais avec le vivre

clans tout notre être nous n’avons pas

oublié vos exemples, lit nous semons le

poivre sous nos pas pour les chiens.

T o u te cette sève apporte quelques inconvénients.

Ce qui nous fait péter de

santé hérisse les raffinés. C’est un jeu de

les faire chier, fouler de nos souliers sales

leurs orteils écurés et peints, cracher

dans leurs mouchoirs de soie. Pour nous

le temps des pédales est fini. Leurs si

délicats, si latins, si fan ça traits d ’esprit

nous font rciter.

Rire en lisant G érald Godin.

Vous pouvez constater les dégâts. Les

fous du roi sont morts et les châteaux

brum eux évanouis. La servilité et l’évasion,

je les laisse à Drolet. Boire n’est

plus une défaite, mais une joie bien

grasse. Nos am ours ne sont plus psycha-

8 •

nalysables. Dans un grand feu noir "les

chambres de bois" se sont consumées.

“ Les belles bêles" anémiques nous sont

décidément exotiques. Nous n'avons plus

besoin de nous affirmer virils. Nous le

sommes. Ne riez pas, vos rires sonnent

faux ci les nôtres les enterrent.

O n a refusé l'image de l'impuissance

d'Em ile Piolet. L’impuissance nous était

trop chère. Drolet était détestable mais

tellement sympathique. Non, ce n’est pas

vrai, nous n’étions pas si gogos. On a

peut-être pressenti que le m eurtre du

monstre ranadicn-français libérerait le

nouvel homme. Le nouvel homme? Oui,

le Québécois.

Je n’ai plus peur du ridicule. 11 était

hasardeux de parler d ’hommes vivants à

des vieillards méchants, cultivés et traumatisés

par leur expérience stérile. Il

était étrange ce tribunal de séniles versificateurs

du vers libre, de vicieux tripotcurs

de belles phrases proustiennes.

de maniaques fouineurs d’équivoques

laulknéricnncs.

Brusquement, sans m ’y appliquer, je

parle d ’hom m e nouveau et je m e sens

dans le bon ton. Ce n’est peut-être pas

un chant de victoire, mais c’est tout île

même de la santé.


Je n 'ai plus p eu r du ridicule des

mots. Je croyais q u 'ils étaient gluants et

cruels parce que vous vous en étiez servis

d u ra n t vos séances de crosseites colleclivcs,

de sarcasm es de salon. Mais non,

ils sont encore gais et bons. Je comprends

p o u rq u o i a u jo u rd ’hui. Dans un

m om ent de confusion salutaire, certains

les o n t troqués p o u r le. revolver et la

bom be, certains les o n t triturés p o u r savoir

s'ils ne pouvaien t les rajeunir, certains

les o n t réinventés, certains les ont

vômis. N ous n ’avons pas besoin de S ain

e p o u r nous les faire vivre. Des héros

nous les o n t lancés en se sacrifiant.

N ous naissons au x mots. Les nôtres.

Les m ots existent. Les critiques ne peuvent

que nous les reprocher. Nous nous

en servons. Fous d ’espoir.

L’ex tra o rd in aire de l'affaire c’est que

je sens que nous vainquons. Avec toute

la m aladresse des générations qui croient

avoir terrassé les précédentes, nous nous

lançons dans des oeuvres à âm e perdue.

Naïfs, butés et joyeux nous sacrons tout

p ar terre. Q ue l’on nous prenne au sérieux

ou non, d ’autres nous suivent, ceux

qui creuseront vos tombes.

La g ran d ilo q u en ce ne nous gêne pas.

A F laubert, à Kafka, à Dos l’assos, je

réserve to u te l'am itié que j’ai p o u r les

étrangers. M ais il ne fau t pas être sim ­

pliste, baqua! Dis-le, dis-le, ils t’o n t a p ­

pris à écrire le rom an, ils t’o n t appris

que nous en étions rendus au je. M ais

atten tio n , pas de Jument des Mongols.

Essaie d ’aller plus loin.

Le rom an me force à dem eurer les

deux pieds dans m ardc.

p etite parenthèse:

plusieurs m e font rem arq u er q u e

nos écrits sont facilem ent excrém

entiels. N orm al, norm al! Les psychanalystes

diront... M ais plus sérieusem

ent. j ’oserais affirm er q u ’il

nous a été plus facile de p ren d re

possession de notre tnarde p o u r la

lancer à la face des bourreaux. C om ­

me des enfants,

fin de la parenthèse.

Le rom an m e retien t à l’existentiel. 11

y a longtem ps (quelques années!) que

je n ’écris plus de poésie. Mes trois recueils

sont à vendre.

Le théâtre m e tente encore. M ais je

crois que le th é âtre est un art décadent.

Est-ce que je me trom pe, m onsieur

R oux? J'ai d eu x pièces pas m ontrables,

à vendre elles aussi.

Le rom an, ou ce que je nom m e rom an,

m e retien t à la littératu re. La Crotte ait

nez est une histoire bien tendre, passionném

ent cruelle, d 'u n e enfance de flow.

Je n'v prouve rien. J ’y cherche une techn

iq u e rom anesque. Je n'y prouve rien.

)c possède un m onde. Je rassem ble m i­

nutieusem ent nous au seuil de la naissance.

De quelle m anière la génération

des 25 ans a surgi du Q uébec. C om m ent

9


les enfants que nous avons été vécurent

le u r fam ille, leur village, le u r école, leu r

m igration en ville.

P o u r une fois, ce n'est pas ridicule de

vous p arler de ce que je fais. Je risque de

m e faire p iq u er mes idées, to u t au plus.

J e suis nrofondém ent indécent. Je me

lâche.

L orsque je parle de m oi, je ne pense

pas à m a belle âme. Le je est collectif ou

schizophrène. D 'u n e m anière ou de l'a u ­

tre, ce n ’est pas à m oi de choisir. Le lecte

u r le vivra ou non.

C’est le m om ent de nous regarder d ’un

oeil frèt. N ous avons les poings serrés

d ev ant vous. Le lecteur est un adversaire

à vaincre. L ’écrivain québécois ne p eu t

pas s’enlever de la tête q u ’il parle soit à

u n e absence soit à des sceptiques soit à

des opposants. Il s’arc-boute et le plus

souvent se pète le front sur le tro tto ir.

Ça va nous prendre u n au tre m om ent

av a n t de faire confiance au lecteur. Nos

invectives actuelles ne fo n t aucune distinction.

D ans le m êm e p u b lic nous lu t­

tons contre critiques, fédéras très, cam a­

rades, sym pathisants. L ’écrivain ne peut

com m e l’analyste distinguer adversaires

et alliés. 11 globalise. Il to u rn e au pam ­

phlet. Joyeusem ent d ’ailleurs.

Son agressivité, une fois libérée, p ro u ­

ve bien i'étouffem ent antérieur, subjectif

ou objectif.

L orsque nous pourrons vous considérer

com m e éventuellem ent intelligents,

nous aurons dépassé l’étape de la défécation.

Ce ne sera pas se désam orcer que

de faire confiance m om entaném ent au

lecteur. M ais p o u r vous parler sans suspicion,

il faut un drôle de courage. Ce

n ’est ni de la vôtre ni de n otre faute.

U ne littératu re ne n aît pas sans cris.

N ous avons u n besoin de vaincre.

Nous ne nous opposons pas passivem ent.

N ous luttons. N ous avons passé à l’a tta ­

que. N ous ne harcelons plus à coups d ’épingle.

N ous ne sommes pas des lillip u ­

tiens. Et je le répète, nous ne nous

illusionnons pas.

N otre besoin de victoire nous l'exerçons

sur le lecteur, la réalité nous ayant

toujours échappée...

...Nous venons to u t récem m ent de voir

que notre parole pouvait être possession.

J e vois l’évolution tie notre litté ra tu re

sous son aspect national.

Les écrivains de l’époque Saint-Denys-

G arneau à A nne H éb ert o n t fui dans

leurs os ju sq u ’aux tom beaux q u ’ils voula

ien t royaux.

10 •


Les écriv a in s îles d ern ières a n n é e s 0111

assassiné lecteu r su r lecteu r: p h a se agressive.

La litté ra tu re q u é b é c o ise p ren d p o s­

session du pays, d e l ’e n fa n c e , d e la

m odern ité.

s'illu sio n n e r ci île p a rtir en g u erre contre

les p h a n ta sm es a b erra n ts île n o tr e situ a ­

tion lo u fo q u e. H s’é p a r g n e aussi d es én ergies

en se v o y a n t c o m m e é criv a in et n o n

com m e stratège p o litiq u e o u tech n o cra te

r év o lu tio n n a ir e .

La v o lo n té ne fa it pas l'e x p lo it. C 'est

tout vu, d e p u is K ierk egaard . L es o e u ­

vres n e so n t pas n o m b reu ses o ù l'on

pou rrait v érifier l’ém ergen ce d e la lit t é ­

rature q u éb écoise. J e laisse c e tte an a ly se

c ritiq u e au x lic e n c ié s en lettres. C h o se

q u e je sais b ien c'est q u e m es c o n sid é r a ­

tions rep o sen t sur l'e x p é r ie n c e m o m e n ­

tanée. Si je ja se d e litté r a tu r e a v e c M a­

jor, R e n a u d , C h a m b erla in ! o u G o d in ,

nou s to u rn o n s to u jo u rs su r les m êm es

sujets:

l'acte d 'écritu re n ’est sa in q u e si l’écrivain

a c o n sc ien ce d e la farce ca n a -

d ien n e-françaisc, q u e s'il c o n sid è r e le

C anada com m e u n pays étra n g er, q u e

s'il accep te q u e le français p e u t ê tre q u é ­

b écois (et n o n le Q u é b e c, fra n ça is), q u e

s'il cro it (d ésesp érém en t o u n o n ) à u n e

vie co lle ctiv e p o ssib le, q u e s’il en d o sse

l'é v o lu tio n p o litiq u e a c tu e lle q u i tend

vers un so cia lism e d 'état.

L 'acte d ’é critu re p ou r l'é c riv a in est

alors in ca rn é. Il réd u it les risq u es d e

Je vien s d e relire L a B a g a rre. U n

beau rom a n d e la d é m issio n . E T b e u f

lâch e tou t, d e v ie n t c o n tr em a ître. 11 fait

sa ronde tous les soirs d a n s le p la n H o -

chelaga d e ht C o m m issio n d e transp orts

m é tr o p o lita in e. "A vec u n h a u ssem en t

d 'ép au les, sa tê te m a ssiv e p e n c h é e vers le

sol, L eb eu f g a g n e la c a b a n e en b a la n ­

çant sa la n te rn e é le c tr iq u e a u b o u t d e

son bras.” (2) B essette a é crit ça e n ‘58.

E lle n 'éta it p as e x e m p la ir e c ette litté r a ­

ture. E lle c o m m e n ta it ce g rave p éch é,

frète C léclé. M ais e lle é ta it b ie n v iv a n te .

E lle éta it q u é b é c o ise . O n n e p a rle pas

de La B a g a rre d e nos jo u rs. R in a Lasn

ier est ni us à l'h o n n e u r . D 'a ille u r s, q u i

o se analyser L es C a n a d ie n s e rra n ts? C ’est

rem p li d e ta b a rn a cle...

U n e autre c o n d itio n d e r é c lu sio n de

la littéra tu re q u é b é c o ise sera un reto u r

a u x racines litté ra ir es q u i l’o n t fa v o risée.

J.-J. R ich a rd , G ille s L eclcrc, V a illa n -

court, les p rem ières o e u v r es d e J a sm in ,

les contes d e F crro n , etc, etc. L es én u m é-

• 11


ations sont toujours dangereuses, on

oublie ou on donne trop d’importance.

Chaque écrivain a ses lectures.

J’aimerais lire une bonne étude, encore

une fois des licenciés en lettres, sur

les auteurs responsables de la poussée actuelle.

Je termine par un remords. Lorsque

l’écrivain s'ouvre la clame à propos de

sujets vitaux, de ses confrères, de la littérature,

il additionne ses ennem is. Et

ici, ce sont des ennem is de taille parce

que les gens dignes de remarques quelconques

sont rares, ont leur chapelle,

sont influents.

Je m ’excuse mais je ne m e suis pas

encore débarrassé de ma malsaine agressivité.

Et je sais que nous sommes si vulnérables!

(3)

NOTES

(1 ) A propos d 'a u tre s écrivains volontaires. Je

viens de lire L ib erté s u r La M anicouagan. D u ro ­

m antism e à pelletée. " N o u s, bourgeois écrivains,

nous avons vu M anie 5 et nous nous som m es aperçus

que le Q uébec ex istait, q u 'il é ta it beau e t que

l'a v e n ir..." Assez sig n ificativ e la d ém arch e de ces

écrivains volontaires. E tre obligé de v o ir M anicouagan

p o u r croire en soi. D es e n fa n ts gâtés qui lisent

Le S u rh o m m e. A gaspiller leur énergie dans les livres,

dans les fa cu ltés universitaires, les écrivains

volontaires o n t p erd u leurs couilles... M ais eux ne

risquent pas le C a rré S aint-L ouis... T rè s drôle, exception

faite du b r e f regard lucide e t in cisif de

G o d bout sur M aN icarg cnt.

(2 ) Bessette, G é ra rd , La Bagarre, M o n tréa l, C ercle

du livre de F rance, 195 8, p. 23 1.

(3 ) J'a u rais p rc fc rc vous d o n n er à lire u n c h a ­

p itre de La C ro tte an n e z au lieu de cet a rro g a n t

soliloque.

laurent girouard

12 •


ainsi soit-il

andré major

Se d em ander p o u rq u o i on écrit, ça revient

à se d em an d er p o u rq u o i on vit.

U ne seule et m êm e question q u i ne

trouve sa réponse que dans le m ouvem

en t de la vie et de l'écriture. Ce qui

la it qu'on écrit c’est ce qui fait q u ’on

vit, et vice-versa. La seule question sérieuse,

c’est celle de la m anière, du style

de vie et d ’écriture. Il n ’y a que notre

m an ière de vivre q u i nous justifie. Le

p o u rq u o i de la vie: fau x problèm e. O n

vit, c’est tout; reste à savoir com m ent.

Le reste n ’est que giblotte. Voilà donc de

q u o i je parlerai: la form e q u ’o n t prises

p o u r m oi la vie et l’écriture.

T o u t a com m encé avec le tram w ay de

L orim ier. J ’avais d ix ans. En ce temps-là,

je prenais le tram w ay p o u r me rendre à

l'école. U n jo u r d 'h iv er, le professeur

nous dem anda de choisir le sujet de la

rédaction du vendredi. J ’avais décidé,

p o u r des raisons que j ’ignore, de décrire

le tram w ay de L orim ier, sa lenteur, scs

bancs, ses m isères de locom otion, son

système de chauffage q u i ne réchauffait

que nos pieds... E nfin, to u t ce que je sais,

c'est que j ’étais p a rti en voyage, vivant

dans les m ots — le u r poésie, leur ivresse

—, et découvrant que je pouvais, m oi

aussi, créer q u elq u e chose avec m a m é­

m oire, avec les im ages q u ’elle recelait.

M on père, qui le prem ier avait lu m on

devoir, l’avait trouvé excellent; ju g e­

m ent qui me fut d ’a u ta n t plus agréable

q u ’il le connaissait bien, ce tram way,

p u isq u ’il le p ren a it m atin et soir depuis

au m oins cinq ans. Je relisais m a rédaction

et la corrigeais, avec le sentim ent de

posséder une chose en l’ayant façonnée

à m a m anière. Le tram w ay de L o rim ier

m ’ap p a rtie n t plus q u ’à n ’im porte qui.

La preuve: j ’avais o b ten u la m eilleure

note de la classe.

C'est depuis ce jo u r, je crois, que j ’ai

pris le goût de m ’a p p ro p rie r "les choses

de la vie" en leu r d o n n a n t la form e qui

convenait à m on instinct créateur. Plus

tard, vers douze ans, gonflé des lectures

du P etit .Tournai, de Jules V erne, de

Stevenson, de TTergé, je m ’étais mis à

13


im aginer un m onde régi p ar une loi im ­

placable: le H éros, guidé p ar une sorre

d'instinct m oral supérieur, triom phait

d ’une ju n g le et du m auvais sort, et risq

u ait to u t p o u r faire valoir sa vérité. Je

ne connaissais que m al la jungle du q u o ­

tidien; j'a i lentem ent com pris que le

m onde dans lequel je vivais avait lui

aussi ses lois et ses misères, e t que son

H éros ne se m o n tra it pas souvent la fiole.

Je l’ai cherché, ce visage du Héros! Je

suis devenu un fervent du hockey: Boom-

Boom m ’a p p a ru t com m e le G randH oinm

e; m ais u n soir il fut blessé, et son

étoile déclina dans m on ciel. Puis j ’écrivis,

après une lecture passionnée, que

le Père de F oucatdd était le Brave: p o u r

un idéal, vivre et m o u rir dans le désert.

Le collège. Influence ties Anciens, de

courte durée. En syntaxe, sous l’in flu ence

d 'u n je u n e et "attachant professeur

d ’H istoire, je changeai m on fusil d ’épaule,

et de Rom e je passai à M ontréal

avec un coeur de P atriote. A u nom des

V aincus de 1837, j'allais, moi, avec un

cam arade, red onner à m on peuple la fierté

perdue. Le prem ier m ouvem ent clandestin

de lib ératio n (après la dernière

guerre) fut fondé et dura trois bonnes

sem aines, le tem ps d ’en garder la nostalgie.

N o tre action fut, dois-je le confesser,

foi i bénigne: vol de cierges au

presbytère, réunions dans le han g ar où,

à cinq, nous décidions que grâce à nous

le Q uébec serait libre. Et Elvis Presley

vint, qui nous enseigna le b ru it et la

fureur. Il lu t n otre Jam es D ean. A cause

de lui, le q u a rtie r co n n u t une période

tourm entée, faite de coups m alins, de

petits vols et de cris féroces...

Le Livre de Poche envahit le m arché

cl changea m a vie. M alraux, Gide, Camus

et Bernanos, ceux-là devaient être

les vrais H éros p u isq u ’ils laissaient q u elque

chose derrière eux, des traces qui me

forçaient à m 'exam iner, à lire m on deslin,

à chiffrer le réel qui était le m ien.

Voilà que, c ritiq u an t l’enseignem ent

q u ’on nous dispensait et m e révoltant

contre ce que j ’appelais notre m onstrueuse

m édiocrité collective, je tuais le chrétien

en moi, arrachais de m on visage le

m asque d u chrétien. E t me retrouvais

tout nu dans la rue, la p orte du collège

s'étant ferm ée derrière m oi. Je m e pris

alors p o u r un em bryon de H éros. S’ils

sévissaient contre moi, c’est que j'avais,

moi aussi, un destin singulier auquel

conform er m on esprit et m on coeur. Ce

destin serait celui de l’écrivain; et ainsi

je découvrirais, nouveau dieu, un au tre

m onde, né celui-ci de m on souffle et à

mon im age. Mais quels étaie n t ce souffle

et cette image? Le diable seul s’en d o u ­

tait.

J'eu s le visage du R évolté (voir C a­

mus), celui de la M auvaise Conscience

14


(voir Sartre), celui du poète-vagabond

(voir R im b au d et M iller), celui du R évolu

tio n n aire (voir M arx), et ainsi de suite.

Et m on souffle, clans ce que j'écrivais,

p ren a it les teintes de ces divers masques.

Long travestissem ent, q u i était a u ta n t

une recherche q u 'u n e fuite; et puis le

doute: la p e u r du vide. N ’acceptant plus

ces vingt (vains) visages, il me fallait

trouver le m ien, celui q u i surgirait fatalem

ent de m on instinct, de ce que j ’avais

en propre, de ce que j ’étais d errière

toutes ces grim aces que j ’avais faites

p o u r m 'aider à croire à ma réalité. C ar

c'était alors une nécessité vitale: je devais

croire en q u elq u e chose q u i ne fût

pas moi, en q u elq u e chose d ’E xtéricur

q u i me dom inât. D ’où cet idéal p o litique

qui, m ’écrasant, m e justifia longtem

ps de ne pas écrire, et autrem ent d it

de ne pas fouiller ma m ém oire où j ’a u ­

rais certainem ent découvert une vérité

q ui se fût ajustée à m on âme sans la

défigurer. T a n t q u e je me satisfaisais

d ’une croyance q u i n’avait pas surgi de

moi spontaném ent, com m e la p lante de

la terre, nul besoin d ’écrire, c’est-à-dire

de m ’aventurer, de risq u er mon âme,

nul besoin de créer ne me ravageait. J 'é ­

tais, si je puis dire, le frivole valet d ’une

idéologie im portée; et nul ne sait

com bien je m e détestais de quêter hors

de moi le P ain et le Vin. C’est après

(il n ’y a pas longtem ps) que j ’ai pris

source et racine en moi-même. U ne n o u ­

velle tém oigne de ce bouleversem ent:

Hiverner?, nouvelle p aru e l’hiver dernier

dans parti pris. Com m e on le voit, notre

vie change et il nous fa u t des gestes, des

mots, un m ouvem ent créateur, p o u r

q u ’on en prenne conscience. O ui, après

avoir pondu cet oeuf (H iverner?), le

poussin est sorti de sa coquille, et me

voilà enfin libre, enfin d eb o u t irra d ia n t

ma p ro p re lum ière, h ésitant à p ren d re

mon élan mais refusant q u ’on m e pousse

dans le dos. S’accepter, je veux dire accepter

de se voir, de se retrouver, c’est

un p o in t de départ. L ’in fin i nous guette;

et le choix n ’est pas u n e solution, c’est

un pari, un risque q u ’on p ren d , m ais un

risque inévitable q u i ne sera pas au tre

chose que notre destin. Ce risque, notre

instinct seul peut nous in d iq u e r ce q u ’il

doit être.

Mais avant d ’aller plus loin, avant de

prendre la route, avant de s’enferm er

dans un Destin, il fau t s’a p p a rten ir, être

certain que ses pas la b o u re n t la terre de

son rêve vital, de son instinct. C ette certitude

ne s’acquiert q u ’à la condition

d ’avoir non pas fait le to u r de soi-même

mais d ’avoir plongé to u t en tie r dans son

passé, y com pris l’enfance, et d ’en revenir

possesseur et vain q u eu r. Q u an d on

n ’a pas triom phé de sa m ém oire, q u an d

on n ’en a pas conquis les secrets, on

m arche dans le désert au gré des m irages.

A yant assumé son passé, on p e u t e n tre ­

voir l’avenir, com me si cet avenir n ’était

que la projection du passé, u n e projection

dont on est le m aître et le guide.

15


Je suppose que tel est le risque que

je dois p ren d re puisque je ne vois pas

d ’au tre réponse à m on doute. J e pourrais

bien faire ce que X fait, ce que Y m ijote

de faire, mais à quoi bon? si m on instin

ct me pousse ailleurs, s’il m e d it q u ’il

me faut prospecter m on enfance (Les

enfants de chienne) et digérer les fruits

verts de m on adolescence (Transport en

commun.) Je refuse à quiconque le d ro it

de contester le bien-fondé de m a dém arche

puisqu'on définitive je suis le seul

juge de m a vie. Ce que je tente c’est

l’expérience de ma liberté, et cette expérience

est plus nécessaire, à mes yeux,

q u e le plus fervent engagem ent p o litique.

Au lieu d ’une solution j'exige de

m oi le courage d ’affronter mes dém ons

et de me venger du m al q u ’ils m ’o n t fait

et me feront encore tant que je ne les

aurai pas dom inés. Mes livres tém oignero

n t de ma lucidité ou de m a naïveté:

ce sont les seuls juges. Si m on instinct m e

trom pe ou si je trom pe m on instinct, mes

livres le d iro n t, et m ’accableront; et je

verrai alors ce qui mes restera à faire.

De toutes m anières, nul n ’est prophète

de son erreu r ou de sa vérité, de son

m alheur ou de son bonheur. La vie et

la création, si elles im posent la crucifixion

à un hom m e, lui fournissent égalem

ent le moyen de ressusciter. Q uant

au sens q u ’on peut attrib u e r à ma re ­

cherche, je m ’en lave les mains. De la

recherche du pays à la recherche de soi,

il y a, vous alliez le deviner, com me une

sorte de pas en arrière. Cela dépend du

point de vue. Je sais que j’aurais pu

avoir la conduite contraire; m ais je n 'a ­

vais pas les m oyens d ’agir ainsi, il faut

croire, et c'est au tre m en t que j ’ai agi.

J'avais cru tro u v er m on âm e ailleurs

q u ’en moi, mais c’était u n calcul p rém

aturé. Le poussin voulait voir le soleil,

m ais sa coquille l’étouffait, et il a

découvert q u 'il lui fallait d ’abord la percer,

sa coquille, p o u r respirer l’air nécessaire

à sa survie. Q ue d'im ages pour

s’ex p liq u er son cas!

Vous verrez: dans La cliair de poule

le poussin étouffe, sachant q u ’il ne p o u r­

ra voir le soleil av an t d ’avoir brisé sa coq

uille (1), dans Les enfants de chienne

il revisitera son enfance mais la tête

haute et les yeux libres, dans Transport

en commun il refera le long trajet du

vagabond qui n ’im agine pas d ’au tre salut

que dans l’oubli de soi, que clans un

rôle purificateur.

“ N otre m aître, le passé", disait l’autre,

un sérieux farceur. Le passé, cet inconnu,

ce dém on, dirais-je p o u r le contredire.

U n passé q u i nous écrase et q u ’il

nous fau t reconnaître, oui, mais en le

dom inant, en l’a d a p ta n t à notre âm e, en

lui d o n n an t l’a ir du tem ps et les couleurs

de nos désirs. Le passé, ce trem ­

plin: car il faut q u ’il nous serve au lieu

16


que nous le servions. 11 en est ainsi tic

notre passé intim e. U n trem plin, vous

disais-je; alors, vite, connaissons-le et

plions-le à n o tre image. A ssum ant le

poids de n o tre passé, y découvrant le

sens de n o tre vérité propre, il sera im ­

possible que nous m archions dans le vide,

que nous parlions en l’air et que

nous vivions sans âm e. Je le sais: je com ­

m ence à posséder cette m ort qui me tu a it

alors que je croyais lui échapper. V oilà le

sens de ma vie, q u i est fatalem ent celui

tie mes livres. C ’est le risque que je

prends et je vous souhaite d ’en faire

au tan t, ainsi soit-il.

a n d ré m ajo r

(1 ) Je p arle d 'u n e coquille sans vous la d éfin ir.

H h bien, d ites-vous q u ’il s'a g it de la g lu sociale et

m orale. E t q u a n t au soleil, que p ar delà la g lu on

e n trev o it, m ondieu, c ’est to u t ce que vous voulez,

mais c'est s u rto u t la lib erté .

petite vulgarité

Concours litté ra ire du Québec

Section II: litté ra tu re d’expreschion anglèse

le prix: M r Leonard Cohen

($4000)

2e prix: Mr F rank H. Scott

($3000)

3e prix: Mr W alter O’H earn

($1500)

title

The Favorite Game

Signature

Lady Chatterly

Latterly

publisher

New York

The Viking Inc.

Vancouver

K lanak Press

Toronto

McClelland & Stew art

explications: Les trois heureux gagnants font partie de la négligée m inorité anglosaxonne

du Québec.

L eur $8500 leur revient légalem ent, constitutionnellem ent, libéralem ent,

servilem ent, canadiannem ent.

Les éditeurs du Québec s’aperçoivent donc que les maisons d’édition du

m onde entier, from coasts to south, bénéficient des largesses de leur

m inistère des affaires culturelles, celui qui les a tan t aidés ces dernières

années. Ça serait-y pas que la littératu re anglo-saxonne n ’est pas

québécoise? Ça se peut-y que cette litté ra tu re n ’existe qu’à New-York,

Vancouver, Toronto?

17


Be jouai et nous

géra Id godin

Dans la nouvelle littératu re québécoise,

on parle beaucoup “p a r bougre et

fo u tre”, com m e disent les Français, ou

p lu tô t “p ar B et F", car ils sont discrets,

lin un m ot, on y parle gras. Les djôs,

les chnolles, les baisés et les gosses sont

p artout: il pleut du cul.

Ce phénom ène est explicable: il est

p artie à un processus de rédem ption

dont le principal événem ent est que

tout à coup, le jouai ait accédé à sa véritable

dim ension: celle d ’u n décalque

p arfait de la décadence de n otre culture

nationale.

La plus récente tranche du ra p p o rt P a­

ren t est d ’ailleurs form elle là-dessus: la

province de Q uébec est probablem ent le

seul pays au m onde où il soit nécessaire

d'enseigner la phonétique de la langue

m aternelle (page 40).

Le jo u ai faisait, il n ’y a pas goût de

linette, le désespoir de nos beaux esprits.

11 fallait parler mieux! O n en fit

des slogans. O n publia des “Ce q u ’il ne

faut pas d ire”, des “Ne dites pas... mais

dites”. O n fonda des Offices de la lan ­

gue française. O n en faisait des congrès,

des cam pagnes: la cam pagne contre le

jouai: b eau paradoxe! E ntendait-on

“b réq u e r”, on se gaussait en disant:

"frein er”. O n en faisait su rto u t des in ­

sultes au peu p le et des occasions de le

m épriser. C ’est ainsi, q u a n d on a la vue

courte: les canoqucs sont plus caves que

les autres, ou encore: s’ils sont pauvres,

c'est de le u r fau te et s’ils p arle n t mal,

c'est de leur faute.

Le peuple, p o u r se venger d ’être m é­

prisé, tra ita it de tapettes et de fifis les

seuls p a rla n t bon français dans leur

voisinage: les annonceurs de radio. La

force cl’en v o û tem ent d u m o t est grand:

un g ra n d nom bre de ceux-ci le devenaient.

N os élites, cpii o n t la vue courte, agissaient

en som m e com m e si c’é tait la la n ­

gue q u i était m alade, alors que c’est la

nation qui est m al en point, la culture

n atio n ale q u i est pourrie, l’état q u éb é­

cois q u i est infirm e et l’âm e québécoise

q ui est blessée jusques au plus profond

d ’elle-même.

Le jo u a i en som m e accentuait le fossé

q ui sépare ici les classes sociales. Com-

18


me seuls à s'exprim er sont ceux qui ne

parlent pas jouai, le mythe prospérait:

les canoques sont des baragouineurs de

qualité intellectuelle inférieure, il n ’appartient

q u ’à eux de bien parler, ce sont

des [rogues. Le Frère U n tel, avec toute

sa bonne volonté ne put proposer comme

remède que du réformisme: du vent!

L’autre événement pour la littérature,

cette fois-ci, ce fut que quelques bourgeois

comme nous répudiions nos origines,

notre cours classique, nos soirées

passées à gratter les classiques et surtout

notre langue française pour choisir délibérément

d ’écrire mal. N on pas mal.

mais vrai!

Moi aussi, quand je me serre les fesses,

je peux parler comme un prince. On

appelle ça vesser. Je me souviens de 19G1,

au mois de juin, j’étais à “La Closerie

des Lilas”, clans M ontparnasse. J ’avais

une demi-heure à tuer avant un rendezvous

aux Editions A lbin Michel, à deux

pas de là, au 22 de la rue Huyghens.

Je prenais un pot. A deux pas de moi,

qui prenait un pot comme vous et moi:

un grand dégingandé à tctc grise et nez

indien: Samuel Beckett. Je sens quelque

chose sous m on coude, je lève le bras, je

regarde, c’est une plaque de cuivre fixée

au bar. Elle porte une inscription: Ernest

Hemingway. 11 faut peu de choses à un

jeune homme pour se sentir écrivain, ce

fut chose faite.

Mais je me trompais, je faisais un

loti de moi, comme disent les anglais.

Au cours d ’une série d ’événements qui

ne vous intéresseraient pas, mais où des

gens comme Ti-Zoune G uim ond et Jacques

Perron, des lieux comme l’Auberge

du Coin et le Club T ouristique à Trois-

Rivières occupent une grande place, je

découvris la beauté de mes compatriotes

et leur profonde santé. “La Closcrie des

Lilas”, où T héophile G autier a également

sa plaque de cuivre sur un coin de

table: adieu; Ernest Hemingway qui

m ourut en tétant une .303: adieu; Samuel

Beckett qui fut le secrétaire de

James Joyce: adieu; Albin M ichel: adieu.

Je serai d ’ici ou je ne serai pas. J ’écrirai

jouai ou je n’écrirai pas et comme à

jouai donné on ne regarde pas la bride...

Le bon français c’est l’avenir souhaité

du Québec, mais le jouai c’est son présent.

J ’aime mieux, pour moi, q u ’on soit

lier d’une erreur q u ’hum ilié d ’une véiité.

La rédem ption du jouai et de ceux

qui le parlent est en cours. Dans cette

rédemption, on parle beaucoup de “B

et F” parce que le cul occupe une grande

place dans toute langue populaire.

Q uant à ceux qui sont contre, au nom

de quelque principe esthétique, on s’en

crisse: ils ne font que m ontrer leur ignorance

de la véritable nature de tout langage,

en prem ier lieu et de la véritable

situation coloniale des québécois en second

lieu. Mais je ne serais pas surpris

outre mesure qu’ils trouvent un auditoire

car c’est un autre vice de notre société

que ce sont surtout les imbéciles qui y

sont écoutés.

gérald godin

19


comme tout le monde

ou

le post-scriptum

Jacques renaud

C ’é ta it m o n p re m ie r recu eil d e nouvelles.

L ’u n e des prem ières q u e stio n s q u e l’on m ’a posées la fo is d u la n c e m e n t du

“Cassé”, c’est la su iva n te: “P o u r q u o i d o n c, m o n je u n e a m i, o rth o g ra p h iez-vo u s

le m o t p iastre de la façon su iv a n te : p-i-a-s-s-s-e? H u m m m ? ”

Je n e m e so u vien s p lu s e x a c te m e n t de ce q u e j ’a i rép o n d u ... J ’avais un

crayon dans la m a in d ro ite, u n verre de bière d ans la m a in gauch e, d u b ru it

d ans les d e u x oreilles, et des fo u r m is dans les ja m b e s et je n e sais pas si vo u s

avez rem a rq u é les fe m m e s q u i éta ie n t là?

P o u rq u o i j ’écris c o m m e ça... C ’est pas si bête c o m m e q u estio n ... O n p o u rra it

m ê m e se d e m a n d e r p o u r q u o i on écrit...

T o u t ce q u e je p e u x d ire, c’est q u e si je n ’avais ja m a is écrit, le v ra i B oub

o u le je l’aurais tué. E t d ’autres...

J e n e suis pas exégète...

PS.

...Q uand on aura tous crevé...

Q uelque chose de neuf. Le goût du

risque. Je crois que c’est ça q u ’il faut

laisser à ceux qui s’en viennent. O n va

dire q u ’y se prend m aintenant pour le

père Renaud, le vieux de la vieille, l’apôtre

des saintes missions, l’hâmi de la

jeunesse, et. gnagnagnan.

Avec son “Cassé" joualisant, sa petite

m arque de commerce, v’ià-t’y pas

qu'y se met à pontifier...

20


Il fa u t in v e n te r, créer, re n o u vele r, ou

bien, p lu s s im p le m e n t, d o n n e r une v o ix

à ceux q u i p a rle n t tr o p m a l p o u r p o u ­

v o ir se fa ire e n te n d re . I l fa u t d o n n e r le

goût ceux q u i v o n t v e n ir après nous

île risq u e r, d ’in v e n te r, de ré in v e n te r, de

refaire ou de d é fa ire le Q uébec... Ils en

fe ro n t b ie n ce q u ’ils v o u d ro n t, p o u rv u

q u ’ils en fassent q u e lq u e chose.

N ous ne p o u rro n s q u e le u r d o n n e r le

g o ût de fa ire q u e lq u e chose, m ais nous

11e le u r d iro n s pas q u o i faire ... S’ils nous

écoutent com m e nous écoutons ceux que

nous appelons les V ie u x , avec u n p e tit

a ir de m épris, u n p e tit s o u rire en coin,

en nous fr o tta n t les d e u x m ains dans u n

g rin c h e m e n t de m é ta l, en nous fr o tta n t

les de ux m ains l ’une c o n tre l ’au tre com ­

me d e u x pelles de fossoyeurs...

Les V ie u x , c’est nous autres dans pas

longtem ps. C e u x q u i nous suivent tr o u ­

veront d e u x m illio n s e t d e m i de bonnes

raisons p o u r nous d é b a rq u e r, p o u r p re n ­

dre n o tre place... O n s’en tro u v e pas,

nous autres, des B onnes raisons? Ils ne

seront pas p lu s bêtes q u e nous. Ils v o n t

nous dé ba rque r... Si o n ne le u r d o nne

rien... Si o n ne le u r fa it pas de la place...

Si on ne le u r d o n n e rie n ... M êm e pas u n

pays. M êm e pas au m o in s l ’expression

la plus a u th e n tiq u e possible de ce pays.

Crever, m o n p t ’i t v ie u x , crever, on va

ions f in ir p a r y passer...

R e n tre -to i ça dans la caboche une fois

p o u r toutes.

La m o rt, m o i, je ne sais pas ce q u i

v ie n t après, m ais je sais q u ’a v a n t c’est

la vie et je ne v o u d ra is pas q u ’u n jo u r

on me reproch e la m ienne.

I l fa u t s’a im e r beaucoup soi-m êm e et

m o i, je vous l ’avoue, je ne m ’aim e pas

te lle m e n t, c’est p o u r ça que je brise mes

phrases et pas rie n que mes phrases, b ie n

d ’autres choses aussi. M o n ly ris m e to u rn e

au jo u a i... M a is le jo u a i p e u t être ly r i­

que, p e u t être u n chant, d u v ra i G régorie

n , ou b ie n de la gigue sata n iq u e ,

M o n tré a l q u i chavire et m o i q u i coule

avec, on a de la poésie p le in les os m ais

on a p e u r de sa m oelle, on a le bec fin ,

011 est p lu s d u to u t in s tin c tif, o n est v i­

cieux, la b e lle affaire ...

M o i, q u a n d to u t flanche o u q u a n d

to u t j a i l l i t ou q u a n d to u t se d é tra q u e ,

je fredo nn e ou je h u rle et to u t le m a u ­

vais sort en son. Je fausse u n peu, dans ce

temps-là, je m e passe d u p u b lic et je m e

regarde dans le m iro ir. M ais j ’a rriv e pas

à m ’aim er.

E h o u i, je vous l ’avoue, je ne m ’aim e

pas beaucoup. M êm e... Des fois je m ’avance

v o lu p tu e u s e m e n t dans une phrase

b ien tournée, to u t ce q u ’i l y a de b ie n

français, avec des m ots beaux com m e le

cie l, beaux com m e u n c la ir de lu n e en

Gaspésie, beaux com m e une f ille de seize

• 21


ans. P uis je nie rétracte. Je la tritu re, je

la brise, je la concasse la phrase, je ne

sais pas pourq u o i. C'est peut-être la peu r

que j ’ai de plonger dans le crachoir du

taux. Parce que les beaux mots, on s'en

sert su rto u t p o u r am adouer ses futures

victimes. Vous connaissez le truc. Et si

c’é tait de l’hypocrisie, les beaux mots, les

belles phrases, l’esthétism e, les câlins?

C ’est l’expression que j ’éprouve chaque

fois que je m ’y lance dans les b eautés

du m onde, toutes les beautés... Le

pire, c’est q u ’on en a besoin, des beautés.

J e sens que je vais - devenir un cas

p o u r les psychanalystes...

M ais je m ’en sacre, eux aussi ils vont

finir p a r crever. T o u t ce q u ’on pourra

leur reprocher, après le salon funéraire

et les fleurs, c’est d ’avoir ren d u peut-être

m oins fous quelques toqués et de ne pas

les avoir laissés refaire u n peu le m onde,

ou sinon de dénoncer ses monstres.

J e m ’em barque, je m ’em barque... Avec

la logique que j ’ai, je ne peux pas faire

a u tre m en t q u e de toujours m ’em barquer

dans des bateaux, des bateaux...

C ’est ça: n ’est pas toujours m arin q u i

veut...

O u qui le voulait...

M a u d it défaitistel R enaud! T u ne

t’es pas encore aperçu que tu chiales depuis

le début? Com me un g rand veau?

l 'sais bien, mais...

M ais quoi?

11 fau t bien que je finisse p ar d ire te

que je pense de la nouvelle g énération

littéraire...

Alors, dis-le!

Heecc...

T 'a s l’air fini

Ben...

E coute. Si j'étais à ta place, je m ’installerais

à m a table de travail et je p o u r­

suivrais la rédaction de m on récit...

H um m m ...

Lit je u n e g énération littéraire? La littérature?

Y en a q u i se sont esquintés

toute leur vie à vouloir d ire ce q u e c’était...

Et puis?

Ils o n t to u rn é au to u r du pot, ils l ’ont

tâté, ils o n t frappé sur le couvercle, ils

n’o n t jam ais réussi à l’ouvrir.

M ais il fa u t réfléchir, des fois, m éd i­

ter. chercher, se poser des questions.

C'est ça que je te dis. M ets-toi au travail.

22


Vous com prenez? O u est to u t b o u rré

tic c o n tra d ic tio n s . II fa u t fa ire le tr i. O n

peut é m e ttre des hypothèses. O n peut

écrire un b o n p e tit texte de c ritiq u e .

M ais m o i, je ne suis pas c ritiq u e ... Je

ne suis pas c ritiq u e litté ra ire . Je suis

m auvais c r itiq u e litté ra ire .

Vous voule z a v o ir m o n avis? L e jo u a i,

c'est, je crois, a lte rn a tiv e m e n t, une la n ­

gue de soum ission, de ré vo lte , de d o u ­

leur. P arfo is, les tro is constantes se mêlent

et ça d o n n e u n b o n rag oû t.

M ais m o i, je n 'a rriv e pas à m e ré v o l­

ter dans la la n g u e de C am us. N i à y

s o u ffrir. (P a r c o n tre j ’a rriv e ra is peut-être

à y lo g e r m a soum ission, a u ta n t que

dans l ’anglais.) M a ré v o lte est celle d ’un

C anadie n-français, ses m ots et scs to u r­

nures de phrases so n t canadiens-français,

plus s p é c ifiq u e m e n t m o n tré a la is , jo u a u x .

M ais il y a aussi le to n personnel, le

langage pe rson nel q u i m e t sa m arque,

car c'est q u a n d m êm e m o i q u i écris, un

in d iv id u , et non pas la c o lle c tiv ité .

Mes personnages p a rle n t jo u a i, et m oi

aussi, ça m ’a rriv e , m o i, le n a rra te u r.

P o u rq u o i pas? Je ne vais q u a n d m êm e

pas laisser à mes personnages le d ro it

e x c lu s if de se ré v o lte r dans le u r langage,

de c rie r le u r ré v o lte com m e ils l ’entendent

bie n . E t m o i, là-dedans? M es d ro its

d'auteur? Je suis né à M o n tré a l, j ’y ai

vécu une g ra n d e p a rtie de m a vie, p e in ­

tre la p lu s décisive, je ne suis pas né sur

la lune.

Le langage tie m a ré v o lte s’id e n tifie

au passage, s’id e n tifie au m ilie u , c’est là

p o u r m o i une chose te lle m e n t n o rm a le .

Je ne vois pas p o u rq u o i j ’ira is chercher

des ju s tific a tio n s chez les sociologues ou

chez un q u e lc o n q u e bonze d 'u n e q u e l­

conque académ ie.

Lst-ce q u ’on va c o n tin u e r lo ngte m ps

à fo u rre r une g ra m m a ire Grévisse ou

l ’ostensoire ties pu ristes ou le tric o lo re

ties fra n c o p h y litiq u e s , e n tre la v ie et les

hom m es, en tre les é crivain s et la vie,

entre les é crivain s et le u r vie?

I l y en a com b ie n au Q uébec q u i acceptent

d ’em blée l ’école le ttris te fra n ç a i­

se? J'aim e M ic h a u x . M ic h a u x op te à

certains m om e nts p o u r le le ttris m e .

Q ua n d les M a h a h a h a h a h a et re-ha et

encore, je suis d'acco rd, le ry th m e y est,

et il a bien le d r o it de fa ire ce q u ’il

veut avec les m ots. T o u t le m o n d e a p ­

p la u d it. M o i aussi. M a is vous c o m p re n ­

drez sans d o u te que je m o rd e m a d a c ty lo

q u a n d on b lo q u e sur le m o t p-i-a-s-s-e...

Je p o u rra is m ’éte ndre encore lo n g ­

temps là-dessus... M a is à s’étendre sur

des sujets si peu fém inoïdes, on ne ris q u e

q u ’une seule chose: s’e n d o rm ir... C ’est le

sort q u i a été réservé à bie n des é c rivains.

• 23


Ils se sont dem andé tro p longtem ps

s’il fallait écrire que... E crire comme...

Ecrire ainsi. Q u an d ils se sont réveillés,

ils avaient un pied dans la tom be et la

m ain crispée sur une plu m e scche. Alors

"il est im possible, dans ce sale pays, d ’écrire,

on étouffe”, et il ren d un dern ier

soupir, et l’on ren d un bien tendre

hom m age au poète qui... M ais je ne veux

pas être injuste... Il m e serait peut-être

trop facile d 'être m échant... Sur le dos

îles m orts... R em arquez q u ’ils s’en sacrent...

N on, je suis injuste, je pense...

11 est possible ici de créer une oeuvre

littéraire forte et valable: Laberge, G au

vreau et R ich ard et d ’autres...

Je voudrais dire aussi que c’est q u a litativem

ent q u 'o n juge de la v aleu r d ’une

oeuvre. Q uantitativem ent?... C ’est du

com m erce, de la p ublicité, de la légende...

En général... N on? A lors, X-13...

Ce q u i im porte, d ’abord et avant tout,

c'est d ’aller ju sq u ’au bout d ’une expérience

hum aine. Et p o u r ceux q u i écrivent,

d 'e x p rim e r p a r écrit leu r propre

expérience h u m ain e.

C eux q u i v ie n d ro n t après nous, après

m oi, fero n t bien ce q u ’ils v o u d ro n t avec

nos bouquins. Ce q u e je veux leu r laisser,

c’est un tém oignage (un m o t comm

ode) h u m a in . U n tém oignage d ’hom ­

me, peut-être...

Q uand on au ra tous crevé, mes petits

copains...

En a tte n d a n t, je suis en vie et j ’ai

acquis au m oins u n d ro it en naissant:

celui de m e co ntredire. M ais je suis convaincu,

bien convaincu q u ’on est toujours

le poivre de la postérité... M ais je

veux q u a n d m êm e com m e to u t le m onde

laisser q u elq u e chose après m oi, et comm

e tout le m onde, je ne sais pas pourquoi...

jacq u es ren a u d

24 •


un long chemin

gaston miron

T o u t écrivain conscient de sa liberté

et de sa responsabilité sait q u 'il doit

écrire souvent contre lui-même. Il doit

gagner sans relâche sur ses passions, sur

ses scandales, sur sa m auvaise foi et sur

ses préjugés de classe (puisque les schemes

de la culture sont encore b o u r­

geois) (1).

Q uand les conditions objectives d ’une

action n ’existent p ratiq u em e n t pas, comme

ce fut longtem ps le cas ici, î ’écrivain

colonisé, lui, en p lu s de devoir gagner

sur soi, écrit le plus souvent contre nature,

et c’est pourquoi, to u rn an t en rond

dans sa situation im possible, la parole

lui est atroce, douloureuse. A m oins que,

éludant sa situation et la problém atique

qu elle pose, il ne se fasse transfuge, ou

évadé de lui-même, ou objet de dérision

ou d ’autodestruction.

Cela m ’est arrivé. J ’ai cédé, de p a r la

lorce des choses et p ar ignorance, à ces

deux oscillations désespérées. Avec des

retours de paludism e littéraire, encore

au jo u rd 'h u i, tant m ’ont m arqué ces an ­

nées.

C'est vers les années 1954-56 que j ’ai

com m encé de me percevoir tel que j'é ­

tais objectivem ent, sans com plaisance

d'abord. (La Batèche). La com plaisance

vint p a r la suite déguisée à m on insu

sous la form e de la dérision; j ’estim ais

• 25


alors que la dérision, dans m on isolem

ent, devenait m on seul recours, ma

seule arm e. Je mis le m eilleur de moim

êm e à d étru ire m a condition de poète,

à m e caricaturer, m e ridiculiser, voire

en public. V olontiers ce m élange de

h o n te et de haine que je ressentais à

m on égard, à l’égard de ce à quoi on me

réduisait, je le retournais contre la poésie.

11 n ’v avait à mes yeux aucune com ­

m une m esure entre la condition de poète,

qui m e privilégiait pensais-je, et la

condition hum iliée de tous.

Q uand j'eus com mencé de m e percevoir

tel que j ’étais objectivem ent, toute

u n e p a rt de m a réalité existentielle et

concrète ressortit au phénom ène colonial,

phénom ène q u ’alors il é tait quasi

im possible de saisir ta n t les apparences

m eurtrières et l’intégration subtile le

dissim ulaient (3). La prem ière lois que

j ’entendis pénétrer en m oi le m ot “colonisé",

ce lu t vers les années 55 ou 56. U n

collaborateur de la revue Esprit en était

à son prem ier séjour au C anada e t comm

e, au cours d ’une conversation, nous

parlions du num éro spécial que cette revue

avait consacré au C anada français

quelques années auparavant, il m e dit,

en tre autres choses et sans le taire exprès,

que X... lu i avait rap p o rté q u e B éguin,

en lisant les textes m anuscrits com posant

ce num éro, avait eu l’im pression

d ’une résonnance de “conscience colonisée”.

A cette époque, ce m ot me scandalisa,

m ais il ne cessa de m ’obséder p a r

la suite (4). Je m e mis à regarder a u to u r

de moi. et en moi, avec d ’autres yeux; je

me mis à déchiffrer avec voracité m a réalité

am biante, à m ’ex p liq u er et à vouloir

expliq u er le m onde dans lequel je

vivais. Je me plongeai dans toutes sortes

de lectures. C ’est à cette époque, 1956,

que je tentai une action p o litiq u e au P.

S.D. C ependant, mes résistances ne to m ­

baient pas. M ais ce qui com pte, c’est ju s­

tem ent cette perception dont j ’ai parlé;

au fu r et à m esure, elle se changeait en

pierre d ’achoppem ent, to u t en me ch angeant.

Je ressentais de plus en plus, à la

lum ière q u ’elle faisait dans m on esprit,

ma condition comme une h u m iliatio n et

com me une injustice. Puis mes résistances

rep ren aien t le dessus: on s’était sûrem

ent trom pé sur n o tre com pte; ce n ’était

pas possible, non, to u t m ais pas ça.

C ependant, elle tn ’ex p liq u ait en p artie

ma honte antérieure, m a rage, ma haine,

desquelles je n ’avais pu déceler l’origine:

les explications traditionnelles étaient in ­

suffisantes à en rendre com pte.

26 ®


Longtem ps, donc, j ’ai refusé d ’adm ettre,

to u t en l’a d m e tta n t m algré moi, que

le phénom ène colonial m ’avait touché,

en tout ou en partie. C ’est alors que je

devins, de 1956 à 1959, com m e to u t colonisé

u n m ythom ane. J e me débattis

com me u n énergum ène, dans une lutte

intérieure épuisante, contre moi-même.

U n jo u r, je proclam ais que j ’étais ém ancipé

de tous nos tabous, nos em pêchem

ents, de nos lim itatio n s et nos bondieuseries

(5); que cette situation ne me

concernait pas, moi, que je n ’en souffrais

pas, m oi; que, m oi, je m ’en étais sorti

du cauchem ar d o n t je parlais avec G illes

Leclerc, s'il y avait «à so rtir de quoi

que ce soit. E n réalité, j ’étais libre, mais

seul, et à quoi p e u t bien servir une liberté

en l ’air? D ’autres jours, sous l’évidence

qui m ’accablait à la suite de m on

investigation, je m e précipitais dans les

abîm es de l’abjection, de l'ignom inie, de

la déréliction, b ref avec toute la charge

de m ots d ’une opératio n de rabaissem

ent. La com plaisance m o n tra de nouveau

le nez, cette fois elle se présentait

sous les formes de la fatalité et de la ré ­

signation, cl la situation politico-économico-sociale

m e servait d ’alibi. Côté poésie

j'in v o q u ai, et le fis savoir avec am ertum

e et cynism e parfois, des kyrielles de

bonnes raisons en o r p o u r ne pas affronter

l’écriture. La paresse aid an t, cela me

faisait une bonne bouille et des airs de

m artyr ou de héros falsifié. J ’ai mis q u a ­

tre ans à gagner sur m oi, à m ’investir

d ’une affirm ation à p a rtir de m a réalité

objective: m a situ atio n dans ce pays,

q u i est ma réduction au reg ard de l’altérité

anglo-canadienne. M a co n fro n tation

avec l’E urope, en 59-60, fin it par

vaincre définitivem ent mes résistances et

mes doutes hum anistcs-dém ocratiquespacifistes-universalistes-etc.

Une fois que j ’eus assum é m a condition

de colonisé, du m oins la p art en

moi qui est colonisée, que je l’eus revendiquée

et retournée en une affirm ation,

j'estim ai, face à l’écriture, que la seule

a ttitu d e convenable résidait dans le silence,

form e de pro testatio n absolue, refus

de pactiser avec le système p a r le

biais de quoi que ce soit, fût-ce la littérature.

Je précise que cette prise de position

m ’est to u t à fait personnelle et que

je n ’essayai pas de l’im poser, m on action

en édition en fait foi. Le seul q u i en

était venu là, c’était H u b e rt A q u in , avec

qui j'en avais parlé à l ’occasion; il s’est

d ’ailleurs expliqué dans des textes irréfutables;

son p o in t de vue com porte des

différences cependant. Je m a in tin s cette

a ttitu d e idéologique assez longtem ps,

• 27


avec de brèves rechutes de découragem

ent et des dém êlés n o m b reu x avec m oimêm

e: c'était un com pte que je réglais

avec la com plaisance et cela reg ard ait

l'idée que je m e faisais de la littératu re ,

sa nature, sa fonction. T a n t que les conditions

d ’une action com m une n ’existaient

pas dans une praxis déterm inée, je

m e trouvais justifié dans m o n attitu d e .

Je croyais que les conditions norm ales à

l'existence et à l'épanouissem ent d ’une

littératu re n 'éta ien t pas réalisées ici:

nous étions condam nés à une litté ra tu re

d ’en-deça, de m oribond. L a perversion

’sém antique à l'échelle n atio n ale en

faussait la com m unication et la re je ta it

dans l’irréalité. Je crus que notre sa lu t

n ’était pas que dans l’éducation, m ais

q u ’il était aussi p o litiq u e, les d eu x ne

pouvant s'cxclure. L ’urgence m ’a p p a ru t

dans cette direction et j ’y d o n n ai à

plein. C ette fois, l’accusation de com ­

plaisance vint du dehors. D ans une société

aliénée à elle-m êm e, à sa langue,

donc à son p otentiel h u m ain , en plus de

l'alién atio n p ro létarien n e q u i pèse sur

l'hom m e en général, donc à son p ro d u it

social le travail, la force d 'u n e revendication

et d ’une affirm atio n de sa reprise,

de sa récupération, p e u t a p p a raître à

plus d ’un cher h o n n ête hom m e com ­

m e une nouvelle com plaisance et une

solution de facilité, et su rto u t si cette affirm

ation se d u rcit dans un silence.

Ainsi, de 1954 à 1959, dans les m o­

m ents où je gagnais su r m oi-m êm e, j ’ai

écrit les poèm es de “La vie ag o n iq u e”,

dans lesquels j ’ai tenté de cerner et de

définir m on apparten ance et m a spécificité

en m êm e tem ps que m a relation

au m onde et aux hom m es. Je m ’efforcais

de me tenir à égale distance du régionalism

e et de l’universalism e abstrait,

deux pôles de désincarnation, d eux m a­

lédictions q u i o n t pesé constam m ent sur

notre littératu re. Y ai-je réussi? c’est

une au tre affaire, j ’in d iq u e une dém arche.

J ’essayais de rejo in d re le concret,

le quotidien, u n langage repossédé et

en même tem ps l’universel. Je reliais la

notion d ’universel à celle d ’identité.

D ’autres poètes, p arm i les m eilleurs, s’étalen

t égalem ent engagé dans cette voie.

Q u an t à m oi, je refusais toujours de p u ­

blier mes poèm es en livre, bien que j ’aie

consenti à les d o n n er à des revues qui

oeuvraient dans une perspective d ’indépendance,

j'a u ra is fait croyais je, le jeu

de ceux q u i p réten d en t sans broncher

que nous avons tous les moyens de nous

réaliser en ta n t q u ’être au m onde de cultu

re française, (être nous-mêm es), dans

le statu quo d 'u n système où aucune mo-


tivation socio-économ ique(6) ne vient

rendre nécessaire la p ra tiq u e de cette

culture A m on avis, u n dém enti était

apporté à ces bonnes consciences et aux

privilégiés en p etit nom bre, p ar l’état

de l’in stru m ent de cette culture: la lan ­

gue et son langage qui sont la présence

totale d ’u n hom m e au m onde selon la

sémiologie. Si cette présence est altérée

dans son instrum ent, m utilée, aucun

com prom is n ’est possible. N ous ne p o u ­

vons plus rendre com pte de la réalité.

L’hom m e, ici, d én atu ré c’est-à-dire coupé

de scs liens écologiques de droit, clécullu

ré c’est-à-dire aliéné à sa culture, se

trouve dans une situation coloniale: sa

déshum anisation. L ’état d ’une langue reflète

tous les problèm es sociaux.

Les réform es, en éducation et dans

d'autres dom aines, ne peuvent à elles seules

restitu er cet hom m e à lui-même, seul

le p o litiq u e p eu t le ren d re com plètem ent

à son hom ogénéité, base d ’échanges des

cultures. Seul il p eu t g a ra n tir l’intégrité

culturelle de la n ation et la p ratiq u e de

sa nécessité vers un plus être. N ous vivons

en 1965 et c’est là n o tre affrontem

ent et n o tre voie: la naissance de notre

collectif à la conscience m ondiale.

Com me collectivité nationale, nous

avons vécu ju sq u ’ici d ’expédients q u i furen

t nécessaires, et d ’une constante p an a­

cée, les solutions culturelles: messianisme,

bon p arle r français, biculturalism e,

et m a in te n an t éducation. J ’insiste sur ceci:

je tiens p o u r essentielle et vitale la

réform e en p ro fo n d e u r de l’éducation,

m ais son efficacité en sera com prom ise

toujours ta n t q u e le p o litiq u e n ’en gara

n tira pas sa nécessité et sa pratique. 11

y a un choix fo n d am ental: être au monde

selon une cu ltu re, c’est à d ire une ontologie.

En général, dans une natio n et

une société form ées, ce choix est une

donnée naturelle; sa rem ise en question

n'affecte que des cas individuels. La

survie dém o g rap h iq u e n ’est pas une garantie,

l'assim ilation ça existe, de même

que l’acculturation. A ctuellem ent, nous

avons besoin de plus que d ’une langue

m aternelle p o u r nous épanouir, nous

avons besoin d 'u n e langue qui soit aussi

natale. C ’est p a r réc u p ératio n que nous

posséderons n o tre in stru m e n t de culture

et que celle-ci p o u rra inform er la

réalité. Ce n ’est pas le nationalism e

qui im porte, c’est la conscience n atio ­

nale; celle-ci ne p eu t être vivifiée q u ’aux

sources d ’une cu ltu re n atio n ale.

d ’elles étaie n t mes vues et telles elles

sont encore. E n 1962, je persistais

néanm oins dans m on refus de l’écriture

• 29


et m on relus de publier, d o n n an t la

prio rité à l'engagem ent p o litiq u e et à

la construction de l’indépendance. Je me

trom pais à dem i. Les choses avaient

changé. Je n ’étais pas sans m 'apercevoir

que j'étais en contradiction avec

moi-m êm e et avec la situ atio n g alo p an ­

te. Je jugeai d u rem e n t m on a ttitu d e et

m ’avouai que je m ’étais fourvoyé sur ce

plan. M on a ttitu d e n ’avait et n ’avait eu

une valeur exem plaire que vis-à-vis de

m oi; pour q u ’elle fût efficace, il au ra it

fallu que j ’aie une réalité com me écrivain

dans le g ran d public; or je m ’étais

nié d ’une certaine façon; je n ’avais de

créd it que p o u r un p e tit cercle, d u m ê­

me avis que m oi. D ’au tre part, la littérature

n'est pas q u 'u n e expressivité, elle

est aussi un acte, son action en est une

de dévoilem ent de l'alién a tio n et de son

dépassem ent; elle aussi, en créant ses

conditions propres, p eu t créer les conditions

de son historicité. P u b lier devient

donc un acte aussi p ro b an t que l’action

politique.

J e me rem is donc à courir mes m illes

île poésie. Je d o n n ai à p ara ître “La m a r­

che à l’am o u r’’ e t “La vie agonique”. Je

me rem is à écrire, péniblem ent, m ’a rra ­

ch a n t au sol, lu tta n t contre la confusion

q u ’a engendrée dans m on esprit la d u a ­

lité linguistique, d o n t je suis victim e à

l'égal de la m ajorité. A u jo u rd 'h u i, je

sais que toute poésie ne p e u t être que

nationale q u a n d elle convient, bien entendu,

à l’existence littéraire . Le plus

g rand poète politique de l’Espagne, c’est

Lorca, parce q u ’il exprim e au plu s h au t

degré le fait d ’être espagnol et hom m e

à la fois. La litté ra tu re ici, c’est m a conviction,

existera collectivem ent et non

plus à l’état in dividuel, le jo u r où elle

pren d ra place parm i les littératu re s nationales,

le jo u r où elle sera québécoise.

Elle sera québécoise dans le m onde et au

m onde. P ilon a raison contre T ru d e a u

q u an d il affirm e q u ’à talent égal, on a

des chances d ’être un m oins bon poète

dans une situ atio n de dépendance coloniale.

J ’en tém oigne p o u r l'av o ir ressentie

existenticllem ent et concrètem ent,

j ’ai trop souffert dans m a tête.

Ju sq u ’en 1962, m on engagem ent avait

été su rto u t d ’ordre intellectuel. J ’avais

répugné à m iliter plus tôt, en raison des

origines de droite des prem iers m ouvem

ents d ’indépendance: m on o p tio n socialiste

m ’en éloignait. En 1962 des

hom m es et des fem m es de toutes conditions

en étaient arrivés à u n choix com ­

m un: la prise en charge de notre problém

atique dans l'indépendance. C ’est en


poussant ju sq u ’à ses conséquences logiques

m on socialisme, et p ar les études

d’analyse sur n otre société, que je concevais

m a in te n a n t l’indépendance non plus

seulem ent sur les plans de l’ontologie et

du langage, mais sur le plan politique.

Des courants idéologiques de gauche

aboutissaient au mcmc point. J ’étais acculé,

ne pouvais plus me dérober. Je

n'hésitai plus à les repoindre et je poussai

souvent, à mes risques, le com prom is

tactique. M on engagem ent devait se tra ­

duire p ar des gestes de pair avec m on

action en litté ra tu re et en édition: je

participai à des m eetings, des assemblées,

îles m anifestations populaires. Bref, je

suis un m ilita n t comme tant d ’autres,

je dépasse m a situation; car si je me reconnais

clans une situation de d ép en ­

dance coloniale, ce n ’est pas pour m 'y

com plaire. P our la prem ière fois de ma

vie, je suis en accord avec m oi-m êm e et

avec une réalité à transform er ju sq u e

dans ses structures. Q uand le p h én o ­

mène colonial se m anifeste, à quelque

degré que ce soit, il réduit celui q u i en

est victim e à sa menace. C ’est p o urquoi

toute action, dans ces conditions, ne saurait

être à mes yeux que radicalisantc.

Les facteurs subjectifs et objectifs d o i­

vent être radicalisés. Les événem ents

dussent-ils nous vaincre dans l’avenir, je

co n tin u erai tic penser que notre choix

était justifié, et notre action. L ’h u m a n ité

s’en trouverait seulem ent un peu plus

appauvrie clans les siens.

P o u r term iner, puisque la litté ra tu re

est " l’appel libre d ’un hom m e à d ’au tres

hom m es" (Sartre), j ’adresse quelques

m ots à certains de nos aînés im m édiats

avec lesquels nous divergeons ou q u i

sont carrém ent, à leur insu peut-être, nos

adversaires les plus pernicieux parce

q u ’ils sont la négation de notre spécificité.

C'est à la suite de durs et longs com ­

bats intérieurs que nous en sommes venus

à notre choix, cela n ’a pas été facile,

ne l’est pas encore et ne le sera jam ais

même si n otre choix s’impose; il n ’est

pas de tout repos d ’être un hom m e libre

et responsable, p arto u t clans le m onde.

11 y a ceci: celui qui a souffert clans sa

chair ci son esprit de sa situation collective,

et p a r voie de conséquence in d iv i­

duelle; celui qui dénom bre en lui

" l’hom m e carencé ” cl'un phénom ène colonial

aussi particularisé soit-il, en l’occurencc:

ravages de la d u alité lin g u istique,

infériorisation économico-sociale,

dépendance politique... (situation à laquelle

le colonisé aliéné répond p a r la

possession, ou le m im étism e, ou le repli

sur soi), se perçoit davantage com m e vic-

• 31


lim e du phénom ène et du système et sa

revendication est d’autant plus virulente.

Celui-là, de par sa prise de conscience

appelle une reprise et un devenir. Nous,

écrivains colonisés contribuons à cette

prise de conscience. Toutefois, je sais que

ceux qui s'en sont sortis par le salut personnel

ou ceux à qui une situation de

classe a évité le naufrage avec le grand

nombre, récusent l’affirmation des éléments

conscients de ce grand nombre; ils

sont enfermés dans une position exclusivement

individualiste, caractéristique

dom inante de l’idéologie bourgeoise.

Les assimilés, eux, la récusent encore

plus violemment; à leur insu ou

par conviction, ils ont adopté l’image

cjue l’altérité leur renvoie d'eux-mêmes:

leur spécificité est abolie en l’autre et

pour se donner le change ils n’en ont

conservé que le pittoresque, frange où

mord encore le mépris de l’autre. Cependant.

les contradictions s’am oncellent

pour les individualistes com m e pour les

assimilés. Devant l’émergence de l’authenticité

et de l’efficacité rctrouvécs(7)

où ils se durciront et apparaîtront de

plus en plus comme réactionnaires. Ou

ils dépasseront leur réalité subjective en

se reconnaissant solidaires de tous. (8).

gaston m iron

(1) S artre, d a n s " Q u 'e st-c e q u e la litté ra tu re " , a e x ­

p liq u é avec fo rce cet aspect du trav ail d e l'écriv ain ,

d a n s le c o n te x te plus vaste d e sa situ a tio n d a n s la

so ciété e t en liaison avec la fo n ctio n d e la littératu re.

(2) C e tte p erc e p tio n a d 'a b o rd é té in tu itiv e e t situ ée

d a n s m on irratio n alité.

(3) A v an t 1956, so u s l'in flu ence d e C ité Libre, il m e

sem b lait q u e tous nos m aux o rig in a ie n t d u Social. Dup

lessis, p a r so n b lo cag e, in carn ait le m al ab so lu . Dans

u ne larg e m esu re, le d iag n o stic de C ité Libre e st en co re

v a la b le a u jo u rd 'h u i. A près 1956 c e p en d a n t. Il m 'a p p a ­

rut p ro g re ssiv e m en t q u e le d u p lessism e n 'é ta it pas la

cause u n iq u e d u b lo cage social, d e nos m an q u es, c a ­

rences, c o rru p tio n s, p réte n d u e s in ap titu d e s, m ais aussi

un e ffe t d e la stru ctu re Canadian qui d o n n a it lieu et

place au sy stèm e, com m e ce fu t le cas p o u r Taschercau

et les a u tre s av an t lui, e t com m e ce le sera pour

Lesage si le m ouvem en t actuel v e n a it à av o rter. C ertes

nous d e v o n s reco u v rer notre v é rité e t réalité p ro p res.

b ref n o tre p erso n n alité, m ais je n 'a b a n d o n n e p a s le

p ro je t d 'u n c h angem ent radical d u social, et non pas

seulem en t d ans sa fo rm e com m e o n le fa it e n c o re à

C ité Libre: une c ritiq u e des d é fa u ts en v u e d e réfo rm e s

e t d 'u n e p u rificatio n d e la stru ctu re e x ista n te .

(4) A la réflex io n , il m e p a ru t p lu s é tra n g e q u e

scandaleux. C 'e st plu s tard q u 'il m e fit l'e ffe t d 'u n

scandale.

(5) M on allég ean ce post-su rréaliste en a rt m e d o n n a it

l'illu sio n d e c e tte ém an cip atio n et lib erté.

(6) Selon l'e x p re ssio n de M aurice B eaulieu.

(7) Dans ''D ép o ssessio n du M o n d e ", Jacq u es B erques

m et en lum ière ces couples d e fo rces q u e so n t " a u th e n ­

tic ité -effic a c ité ", " n a tu re -c u ltu re ", " s p é c ifiq u e -g é n é ra l" .

(8) Au term e de ce tex te, je m e ren d s c o m p te à

q u el p o in t je m e suis e m p êtré d a n s m a ten ta tiv e d e

m 'e x p liq u e r d e façon ratio n n elle. C ela p ro u v e co m b ien

je suis e n core sous la coupe des rav a g e s d e n o tre sy s­

tèm e in tern e e t du p h én o m èn e co lo n ial q u i s 'y su p er-

32 •


dire ce que je suis - n otes

paul chamberland

1. — une saison en enfer

| cc) is m a in te n a n t sur l'heure, à l’arrivée.

De to u t ou de rien. J ’ai conscience

de ne p arle r que de q uelques choses :

celles qui m e passiontient (haine ou a-

mour). A u d em eu ran t, de m oi-m êm e, sur

le fond d ’u n nous qui seul rend vraies

toutes paroles.

N aguère, j ’ai tenté de dire les choses

avec apprêt... au dépens des choses. A u­

jo u rd ’hui, je ratu re. J e dis toujours les

choses avec a p p rê t, m ais p o u r ren d re ju s­

tice au x choses, au x hom m es. Ecrite

étant un acte conscient, lucide (au tant

q u ’il se peut), je n ’ai d ’au tre souci que

de Vévident, ou de Y im m édiat.

N on, je n ’aim e pas cc que j ’ai été, ce

que je suis. E t je cherche passionném ent

à vouloir ce que je serai. Le présent m ’est

une b rû lu re, u n coup de fouet ; les hom ­

mes, les choses, l’espace et le tem ps me

bousculent ; je suis traqué. E t je n ’im a­

gine pas vivre au tre m en t p o u r de longues

années. Je n ’im agine aucune évasion...

L’évasion, c’est d ’ailleurs to u t jugé. 11

faut faire sauter les prisons de l’in térieu r

lorsqu’on est enchaîné dans le seul lieu

où l'o n puisse vivre.

J’ai n om m é l’enfer canadien-français.

Ecrire : ciseler ? L ’O euvre, le Livre...

Q uel alibi ! Q uelle dérision 1 D ans un

m onde (ici même, c’est le seul) où l’on

défigure, déracine, d é tru it à chaque jo u r

un hom m e, u n peuple ? D ans ce m isérable

p atelin de cocus et d ’enragés ? O ui,

je désespère de toute architecture, de toute

organisation, de to u t ouvrage. D u

m oins p o u r m a in tenan t. D ans cette désagrégation,

ce pourrissem ent de la pen ­

sée, de la parole, de la vie m êm e. U ne

seule règle de style s’im pose : hurler.

U ne seule éthique est praticab le : la violence.

Si l’on tient encore à la santé, à

la vie, à la liberté.

La m atière de to u t discours m ’est une

pâte hum aine qui respire, qui saigne,

qui se hérisse et bande de colère, q u i s’affaisse

et se rep ren d à la boue d'origine,

sans n u l répit : l'h u m a n ité québécoise,

qui est encore à naître. Je taille dans la

chair vive ; la m ienne, la n ô tre. Je ne

construis pas. Je détruis to u t ce passé

de honte comme un tas de branches

m ortes ; et de le crier, c’est u n peu com-

33


nie d'en faire lin feu de joie. Ce feu q u i

est le présent, l’instable présent, reprise

incessante du souffle, du m ouvem ent, de

la vie. La m ém oire y frém it comme u n

tissu dans lequel je retaille sans cesse

ties raisons, des arm es exigées p ar l'heure.

Je ne m e reconnais aucune fidélité, si ce

n ’est à la b rû la n te passion de l’heure

présente, de l’heure à vivre, où le fu tu r

se fonde ou s’effondre.

2 . — bien écrire mal écrire

Q uand j ’ai com m encé à écrire, je barbottais

dans la fange rose de l’état de

grâce. Je bavais littéralem ent d ’extase.

Je m ’h ab itu ai à l’h allu cin atio n sainte:

je voyais très franchem ent une m adone

à la place d ’une p u tain , u n tabernacle

au fond d ’une m are, u n dieu q u i somm

eillais au fond de chaque athée; le

m onde débordait de signes divins.

On fin it par trouver suspect le désordre

de m on esprit. Dans une société où

penser était le m al (j’ai to u t ju ste l’âge

q u ’il fa u t pour avoir vécu cela), écrire,

ne fût-ce que des poèmes, ne pouvait que

m anifester un douteu x p enchant pour

l’hérésie. Faire de la poésie u n hobby,

oh ! parfaitem ent. L’Eglise ne défend

pas l'usage des violons d’ingrcs ; elle les

encourage p lu tô t : elle sait l’im portance

des saines distractions, de l’hygiène m entale.

P o u r m oi, écrire, cela voulait, déjà

dire inventer la vie, jo u r après jour.

Mais j ’avais, à m on insu, en frein t les limites

: j ’avais beau chanter D ieu, dans le

latin de M allarm é, n ’entrenais-je pas

en moi des ferm ents de subversion ? J ’ai

ûnonné du grégorien trois ans chez les

curés: on m ’a foutu à la porte p o u r “in ­

com patibilité psychologique”. Je m 'étais

trom pé de porte, ignorant que la pensée

c’était A ristotélicolhom as, et la poésie,

P orclaudel.

De quel fatras il m ’a fallu sortir p o u r

arriv er à saisir les plus sim ples vérités,

telles : u n poète est un hom m e qui choisit

de p arle r à d ’autres hom m es, ses com ­

patriotes, ses contem porains ; de leur

.parler d ’eux-m êm es e t de ldi-m êm e,

sans fard. Ce choix le d éfin it essentiellem

ent. M ais j ’allais devenir ce m onstre

q u ’est l'écrivain canadien-français.

Je dois dire, plus généralem ent, ce

m onstre q u ’est le canadien-français. Car

un écrivain tém oigne, m ieux que b eau ­

coup, de ses com patriotes : il les dit, m algré

q u ’il en ait souvent. Il n ’a pas le

choix : tém oigner de lui-m êm e (que

peut-il faire d ’a u tre ? ), c’est toujours

tém oigner des siens. Et celui qui choisit

l’abstention, l'exil en France, ou

en O bjectivité, en U niversalité ou en

B eau-L angage, trah it, en le fuyant, le

particularism e canadien-français, qui,

toujours intact, le poursuit, l’a tte in t et

le ronge de l’in térieu r. S’en défendre

avec a u ta n t de contention q u ’Ethier-

34 •


Blais ou P aul T o u p in , c’est une façon

de s’y em p êtrer ju sq u 'a u cou; on croule

sous le poids de scs phobies.

Du m om ent que je choisis de vivre et

d écrire ici, je choisis d ’e n tre r irrém é­

diablem ent dans le m alheur : le m alh eu r

et la d am n atio n d ’être canadien-français.

Je ne suis capable que d ’un cri rau q u e :

celui de la naissance ; avant, toute parole

est fausse, grincem ent de dents sous le

bâillon de la m o rt canadienne, dans les

lim bes prénatales. Il me faut trio m p h er

d ’une in h ib itio n prem ière : celle d u malêtre,

celle du non-être. N on, vraim ent, je

n ’éructe la prem ière vérité q u ’u n e fois

plongé dans la m arde ju sq u ’au cou. Il

im porte ensuite d ’in ven ter le présent, le

fu tu r ■ d ’inventer la vie, le b o n h eu r, en

to u t cas de l’ap p eler avec toute l'énergie

du désespoir, de la colère, de la vengeance.

A chacun de p ro d u ire ses propres m o­

dulations ; je sais seulem ent q u ’il n ’existe

q u ’un seul thèm e: notre ecoeurcm cni

collectif.

J ’allais devenir un écrivain canadienfrançais.

Te l’ai échappé belle. J ’avais

p o u rtan t bien com m encé : je suis un

“cours classique” ; j ’avais la vocation ; et

j'apprenais, j ’apprenais. J e m ’élevais toujours

plus au-dessus de la vulgarité, du

sort com m un. Je me purifiais avec rage :

avec cette rage que seule pouvait m ’inspirer

la profonde stu p id ité de ces paysans

butés mes com patriotes. Je m ’avançais

d’un pas royal dans son tem ple adorer

l 'Eternel. J ’allais être sacré : l’élu, le rare,

l’évadé du b o u rb ier com m un ; j ’allais

être d ’a u ta n t plus gran d que m on peupie

était petit. J ’étais d éjà l’élite de

dem ain.

O n in te rp ré ta it m al m a “conversion”

si l’on m e p rêta it u n e dévotion systém atique

p o u r la m édiocrité, p o u r la bêtise.

N ous sommes u n peuple taré, et je nous

ai d ’abord cordialem ent m éprisés. N e

pas l’adm ettre serait faire m ontre d ’une

insigne m auvaise foi. C ertains, p o u r se

croire au th en tiq u es, ont besoin de prolétaires

bien caractéristiques, n ’est-ce pas :

ils “s’au th e n tifie n t” sur le dos de la m i­

sère com m une. M oi, je trouve ça dégoûtant.

Du voyeurism e de petits bourgeois

désoeuvrés. Je préfère encore le cynisme,

c’est plus franc. N on, il n e s’agit pas

de to u rn er le m épris en une vinasse édifiante,

m ais de haïr, en nous et hors de

nous, ce qui nous déshum anise. Il im ­

porte seulem ent que je m ’englobe dans

ce m épris. Au départ, je suis dans le

bain.

J ’allais donc devenir un poète canadien-français...

Il m ’a fallu to u t désapprendre.

R evenir en arrière, vers le pays

réel, celui qui parle m al, celui qui vit

mal, vers ce pavs d ’au-delà du m épris et

de la détestation, vers cette terre de

lim bes et de fureurs souterraines. V ivre

au ras de terre, écrire auprès des hom ­

mes réels qui me côtoient et que je suis

p ar toute la substance vive de m on être.

Ecrire, c'est alors choisir de m al écrire,

parce qu'il s’agit de réfléchir le m al v i­

vre. C ’est le bien écrire qui est le m ensonge,

c’est la correction qui est l’aberration,

c’est la pureté-du-style qui est,

ici et m a in tenan t, l’insignifiance. Je

35


vomis au jo u rd 'h u i ce bavardage aseptique

q u ’on me proposa en m odèle d ’écriture,

ce délire doré qui ratu re les

plaies des m iens, et les tra h it.....

Je ne mets pas le feu aux dictionnaires

et à la gram m aire 1 Lorsque j ’oppose

le m al écrire au bien écrire, je ne me

propose pas d ’ab a ttre la syntaxe au

profit du hoquet. J e constate que le dire

et la chose à dire se situ en t dès le d ép art

au niveau du hoquet. U n langage ne

peut être vrai que s’il colle étroitem ent

à la chose à dire. Sa vérité, c’est sa transparence.

O n ne p eu t d ire le m al, le p o u r­

rissement, l’écoeurem ent, dans un langage

serein, "correct ” ; il fau t que mes paroles

soient ébranlées dans leur fondem

ent m êm e, p ar la déstructuration qui

est celle du langage com m un, de la vie

de tous. C'est la seule façon de vivre ce

que je dis.

je sais bien que le p ro jet d ’écrire im ­

plique une vo lo n té de structuration,

d'achèvem ent, de b o n h eu r : que la signification

éclate, évidente. Mais je sais

aussi q u ’il n ’y a de littératu re signifiante

q n ’enracinée dans une réalité, une

vie com m une — cl l'écrivain, le poète

ne s'v enracine q u ’en se fondant to u t

d ’tbord sur le q u o tid ien langage. M ais

le langage que nous parlons est u n

néant de signification, à l’im age m êm e

de l’abrutissem ent, de l’inconsistance

canadienne-française. M ais c’est aussi

notre seule vie, n o tre seule vérité: il

faut la dire, il fau t dire l’inform e, il fau t

faire parler le non-sens, il fa u t déraisonner.

Nous avons besoin d "h o rrib les travailleurs".

V ouloir bien écrire, et je veux

dire rechercher une é te rn e lle , q u alité

française ensem ble que poursu iv re l’oeuvre

belle, c’est se vouer au form alism e le

plus p lat: l’insignifiance de l'aboli bibelot

ou l’inconsistance su b tile de la p h ra ­

se qui n ’écoute e t ne sait q u ’elle-même.

A berration m entale qui réfléch it à l ’envers

la débilité des p arlant-jo u al. O n a

sim plem ent changé de registre. M onsieur

Ethier-Blais, le vrai provincialism e n ’est

pas ce que vous croyez; il consiste bien

p lu tô t à b alb u tie r n o tre âm e de gueux

dans u n langage de riche. E crire, ici, si

l’on veut p arler vrai, c’est v o u lo ir relever

u n défi quasi-insoutenable: tém oigner,

en l’articu lant, d ’u n e incohérence,

d ’u n désordre inscrits aux sources m ê­

mes de la vie et de la conscience.

Je le dis : il fau t v ouloir déraiso n n er ;

nous n ’avons pas à p ra tiq u e r u n long

raisonné dérèglem ent de tous les sens qui

nous fut im posé p ar d eux cents ans

d’oppression et de lent génocide. Je le

dis : je ne peux parler q u ’à p a rtir d ’une

déraison, d ’une folie élém entaire. Et

écrire, pour m oi, c’est d ’ab o rd incohérer

(1). Parce que la seule vérité qui

m ’im porte et me concerne, v ilalem ent,

est l’inhum ain , l’in stru c tu ré q u i nous défin

it en tant que canadiens-français.

La boue. O ui, la boue, q u i est aussi

lim on d ’origine, m atière de la création :

nos corps et nos consciences, q u ’il fau t

frapper à l’effigie du m atin. M al écrire,

c’est descendre aux enfers de n o tre m al

36 •


vivre, en tire r l'E urydice de notre h u m a­

nité québécoise ; c’est d ’abord pousser à

la lim ite la déraison, l’incohérence fondam

entale, p o u r q u 'elle éclate sur le

surgissem ent d 'u n e parole, d ’une raison,

d 'u n e vie qui soient produites à notre

image. N ous sommes, to u t à la fois.

O rphée cl la brute. N ous devons d ’abord

nous convertir à l’horizon de boue qui

circonscrit n otre seule vie afin de tirer

de cette boue l’hom m e q u ’il nous tarde

d ’être, u n visage ressem blant, im preg

nable aux rad iatio n s de l’univers, des

autres.

3. — je est un autre

Je l'ai appris de M iron : il n ’existe

pas de salut individuel. Le croire, c’est

choisir une déraison à la seconde puissance

A la seconde puissance parce

que chacun p articipe d ’abord à I’abrulisscm

ent de tous. La croyance au salut

individuel ne conduit q u ’au redoublem

ent halluciné, d ’a u ta n t plus lancinant

q u ’il est solitaire, de l’échec collectif ; on

som bre dans la putréfactio n du m arais

in térieu r : Saint-Denys G arneau.

C ertains, soucieux d ’étiquettes plus

que de vérités, ju g e ro n t ces propos nationalistes:

m ais c’est p o u r s’éviter le

souci d ’affronter et de com prendre notre

intolérable q u o tid ien n e té. C’est dans

ma vie de tous les jo u rs que j ’éprouve

jusqu’à la nausée, ju sq u ’au délire, que

pas une dim ension de m a vie, de ma

pensée, de m on am o u r n ’échappe à Veiller

canadien. La passion de l’intégrité,

du désintéressem ent! S’échapper du

b o u rb ier ! D u m e rd ier collectif ! Le

croire, ce n ’est q u ’y reto m b er plus à fond.

N ous ne sommes pas assez sains, nous

n ’existons pas assez p o u r perm ettre le

surgissem ent d ’au th en tiq u es indiv id u ­

alités : cedes qui m édiatiseraient l’accom

plissem ent collectif ; une circulation

d ’énergie qui p erm e ttrait 1 "inconscience"

heureuse d ’u n organism e sain, et,

p ar conséquent, le libre jeu de chaque

fonction.

Je reconnais la profonde vérité de

ces vers de Al iron :

Parce que je suis en danger de moim

êm e à toi

et tous d eu x le som m es de nous-mêmes

aux autres.

Je suis incapable de dém êler m a situ

atio n individuelle de la condition

com m une: celle-ci me traverse de part

en p art : la plus secrète in tim ité m ’est

un refuge im possible. Je n ’existe pas,

pas encore; je n ’est q u ’une torture, un

p o in t dérisoire, affolé dans le grouillem

ent d ’une sous-hum anité déboussolée,

d ’un nous forcené et pantelant.

• 37


Ecrire, c'est une façon d ’exercer sa

conscience. L ’apprentissage de l’écriture

et de la vie, une fois dissipées les vapeurs

de l'émoi verbal, m ’accule, aujourd’hui, à

réfléchir le m alheur canadien-français,

à projeter l’hum anité québécoise. Rien

en m oi qui ne soit ébranlé par le mal

canadien et le combat exigé pour nous

un délivrer. Rien n'est plus faux que

d’interpréter mon engagement individuel

dans une lutte collective comme

la subordination d’un libre-écrire à un

a-priori politique et idéologique. A l’heitprésente,

je suis tout ce que je fais —

lutte politique et dire poétique — à partir

d'une seule et vitale exigence : m'humaniser

par l’humanisation de tous,

défendre ma liberté en me fondant sur

la libération commune. Je n ’obéis pas

à un rêve de grandeur mais à un im pératif

d'hygiène; la mégalomanie des nationalistes

qui nous ont précédés n’avait

pour fonction que de cacher leur volonté

de puissance, c'est-à-dire la mauvaise

conscience de leur faiblesse. Duplessis

fut le surhomme des sous-hommes.

Je cherchai d ’abord à inventer des

figures légendaires pour exorciser la

dam nation collective qui m’empoisonnait

; ce n’était là qu’une façon plus

subtile de me dérober : en élevant notre

m alheur à la pureté d’un archétype.

Défiguration dérisoire parce q u ’elle

m anquait l’essentiel : le caractère intolérable

de notre particularisme de dégradés,

de m arginaux de la culture et

de l’hum anité, de matériel touristique

et de réserve entretenue. Le plus parfait

contre-archétype. J'allais inventer des

Ennemis plus "vrais" que les vrais, pour

éviter le com bat d'allure douteuse auquel

nous accule la réalité.

Je n’ai pas pu. Fort heureusem ent ;

les dollard-des-ormeaux et les madeleine-cle-verchères

du vingtième ne résistent

pas aux vérités ,de macadam et de

speakvvhite qui sont les seules. Les images,

les Mythes, les Vérités, la Poésie,

eh bien ! tout cela ne m ’appartient pas,

tout cela est de l’Autre, a été défini par

l’A utre qui décide depuis toujours de

l’universel et du vrai en nous particularisant.

Je ne serai vrai, nous ne

serons vrais que hors d’un universel qui

consacre notre folklorisation. Faire éclater

ce vrai qui est nous-mêmes, en assum

ant le particularism e et l’exceptionnel

qui nous séparent des autres, est-ce

une contradiction ? Oui, mais une contradiction

qui n ’a rien à voir avec la

sérénité de la logique. Elle s’inscrit, au

contraire, dans la tourbe sanglante de

notre quotidienneté ; elle commande à

notre origine même. On ne peut échapper

à cette contradiction qu’en cessant

d'exister : elle est nous-mêmes. Nous ne

pouvons en triom pher q u ’en la faisant

voler en éclats : en particularisant l’autre

à son tour, pour désencombrer les

horizons de l’universel véritable.

J ’accomplis ce que Césairc appelle

un "retour au pays natal". C’est alors

que s’inaugure une étrange mais vitale

conjugaison : celle qui enferme le je et

le nous en un seul mouvement. Le retour

au pays natal, à l’homme réel, au pays


eel, im pose d eux attitu d es rigoureusem

ent liées : 1— je me reconnais tel

que je suis, tel que la situation m ’a fait,

tel que je m ’apparais une lois dissipés

tous les m irages q u i s’interposaient

entre ma condition et m a conscience ;

2— je nous reconnais tels que nous som ­

mes, je prends acte de n otre vie, de notre

misère, de notre m alheur, de n otre écoeurem

ent. Ces dém arches n ’en font q u ’une:

je nous retrouve au plus intim e de ma

chair et de ma conscience.

O ui, naguère, j ’invoquais des idoles,

des archétypes : le veilleur, la sentinelle,

l’éclaireur. T erre Q uébec n ’échappe

pas to u t à fait à cette poursuite de fantômes.

Puis je m ’inventai une au tre m étam

orphose : l’afficheur. M ais le béton du

réel avait dissipé la b rum e des belles

images ; j ’avais tiré cette im age non de la

légende mais du fa it : les Q uébec L ibre

et les F.L.Q . avaient éclaté un peu p arto

u t su r les m urs de M ontréal. Bref,

j'étais rendu à l’évidence “non-poétique”

de m a responsabilité : l’afl'iclieur n ’était

plus un être suspendu en tre ciel et terre,

m ais c'était m oi, toi, nous. Alors, à m on

insu, s’organisa un curieux échange

entre le je et le nous. O u p lu tô t, se cristallisa

cette inter p én étratio n des dim en ­

sions individuelle et collective de mon

être : un nouveau je surgit qui disait

nous. Je ne pouvais plus dém êler mon

destin individuel du destin collectif :

le nous a investi le je. Je ne sais plus

quand je me dis ou je nous d it : le je

de l'afficheur hurle d it l’hom m e québ é­

cois que je suis et que nous sommes.

D ans ce ]F. collectif, je m e perds et me

retrouve à la fois; je m e débarrasse de

cette illusoire différence individuelle, de

ce salut sans les autres qui sont les miens,

et je m ’engage, p ar tout ce que je suis,

com m e in d ivid u , dans l’aventure du

destin el du salut collectifs, dans cette

fondation de l’hom m e québécois, qui

p eu t seule me renouveler dans l'h u m a ­

nité.

4. — l’im provisation

Je ne sais plus ce q u ’est la poésie. Il

m ’a fallu u n long chem in, et laborieux,

pour en arriver à cette précieuse ignorance

: elle me p erm et enfin de parler.

La pauvreté d ’u n p etit m atin frileux

OU T O U T E ST P E R M IS de nouveau.

Où to u t est divinem ent présent, vierge,

intact... plus de fatras ! Je peux bien dire

mes préférences: une saison en enfer,

le cahier d’un retour au pays natal,

l’om bre de Maiakovsky et la santé forcenée

d ’un M ingus, d’un C oltrane...

Je ne sais plus ce q u ’est la poésie: je

m e dépoétise. M a dém arche n ’a rien à

voir avec l’anti poésie, l’an ti-littératu re,

cette surabondance de décadents. La

39


dépoétisation d o n t je parle résulte du

constat de m a pauvreté natale, de la n u ­

d ité canadienne-françaisc: je ne p eux

plus o u v rir la bouche, désorm ais, sans

cesser d'éprouver la pression du q u o tidien

québécois q u i m ’est une b ien plus

vigoureuse “contestation" de la “litté ra ­

tu re" que l ’affolem ent super civilisé des

vieilles littératures. La dépoétisation,

ainsi que je la conçois — m on in h u m a in e

condition — ronge le coeur de la poésie

à la fois com m e un ver (détérioration des

form es “établies") et com me u n germ e

(l’urgence d ’u n langage qui nous signifie).

Je suis au rez-de-chaussée de m a vie,

com m e je l’écris ailleurs. P our m oi, écrire,

c’est surgir de l’heure présente, inventer

du plus b rû la n t de l’actuel, insoucieux

de form es et de bel achèvem ent. Je

ne cisèle pas des bijoux, je m u rm u re, je

p leure, je m ’angoisse, je m ’écoeure, je m e

m ets à espérer, je me venge, j ’ouvre les

vannes de la colère, de l’enthousiasm e et

de l’espoir.

J e ne souffre aucun décalage entre la

poésie et la vie quotidienne; il n ’existe

pas d ’attitu d e , d ’univers poétiques. Je

ne passe pas d ’un m onde à l’autre, qui

serait m eilleur, plus consolant, plus élevé.

E ntreprise de dém ystification, de d é­

m ythification. Les transes de l’in sp iration,

les lim ber du secret in térieu r, les

m onstres sacrés, les images d ’outre-m onde,

la m étaphysique, l’échappée hors des

plats-soucis-de-l’existence; il im porte, au

contraire, de dire la banalité de la vie

q u o tid ien n e, du quotidien québécois,

p lu tô t, le rêve et le réel entrelacés: le

perp étu el passage de l’im aginaire au

réel, o u i constitue le vécu quotid ien dans

son essence m êm e. P o u r d o n n er à m a

pensée une to u rn u re paradoxale: dévoiler

b ru talem en t dans l’éclat des plus

lointaines étoiles l ’ém otion de cinq h eu ­

res au coin d ’une rue achalandée. D e la

poésie, de la poésie, oui, et à plein! M ais

que l’on en sorte! O n sera d’a u ta n t plus

tenté d ’v rentrer.

La substance de dieu est celle-là m ê­

m e de la journée, de la sem aine. A u

fond, il s’agit d ’ab o lir l’an tin o m ie du

proche et du lo in tain , de m o n tre r leu r

étroite p arenté Les m ondes les plus fabuleux

ne sont que Y envers d u besoin le

plus hum ble: sa vérité. 11 fa u t le dire. Et

pour cela il fau t cesser d ’ouvrir la b o u ­

che en ô, d’échapper rarem ent, très ra ­

rem ent, com me p ar condescendance,

quelques abolis bibelots d’inanitéchétéra.

T o u t ce fétichism e, toute cette pacotille

qui encom bre la poésie, en p erv ertit

l’usage. Il fau t se te n ir p rêt à to u t sacrifier,

y com pris le vers et l’im age, p o u r

dire vrai. Parfois seuls les grognem ents

signifient. O u bie?i la vulgarité, ou bien,

cela dépend...

Seul le banal est vrai. Je veux faire

cesser la scandaleuse opposition entre

l’im aginaire et le quotid ien ; je veux un

langage où les deux soient livrés pêlemêle,

signifiant l’un p ar l’autre. C 'est la

seule façon de dire ce q u ’il im p o rte de

dire: l’hum ain, toutes les dim ensions de

la vie. La B eauté est peut-être m orte,

ta n t pis! Je ne veux pas sacrifier, à une


Idole, des hom m es défigurés, les m iens

an prem ier chef.

11 ne m ’est pas facile d ’ex p liq u er ces

choses. Il est peut-être vain de le faire.

Au fond, je veux dire sim plem ent: j ’aim

erais q u ’or, ne “change" pas d '“àm e”

en usant de la poésie: celle des heures

“sans histoires", “sans poésie ” est la seule

vraie. Q ue le rêve en tre p ar l’escalier

ou p ar la fenêtre, s’installe dans toutes

les pièces et p ren n e le visage des choses

habituelles: l'h a b itu el peut alors s'illum

iner. 11 n ’existe plus alors q u ’un

seul espace, q u ’une seule durée, où le

sim ple gesie de saluer un am i ouvre

l'em pan des galaxies et l’envergure des

choeurs célestes. T o u t doit être vécu

dans ce seul m onde q u ’enferm ent le

jour et la semaine. O n ne peut com prendre

le réel que p ar l’im aginaire et viceversa.

Les plus hautes fantaisies — Dieu,

le M ythe — ne recouvrent leur vérité, ne

signilient que lo rsq u ’on dévoile leur racine:

le besoin hum ain.

Mais aussi longtem ps que n o tre vie

sera in h u m ain e — au Q uébec et ailleurs

— nous ne cesserons pas d ’être écartelés

entre des m ondes incom patibles. D ans

ces conditions, faire de la poésie, pour

moi. c'est te n ter de vivre cette co n tradiction

à fond, selon une visée de réconciliation

de tonies les parts de l’hom m e.

L ’a ttitu d e p o étiq u e qui me sem ble

convenir à la volonté de réconciliation

entre l’im aginaire et le réel, le rêve et le

quotidien, la véritable surréalité, est

l'im provisation.

L 'im provisation, je l’entends dans le

sens et l’esprit du jazz. La poésie-im provisation

procède de la m êm e attitu d e

devant la vie que celle q u i éclate dans le

jazz. I .’im provisation com m e m ode du

langage poétique, c’est à P aul-M aric Lapointe

(2) que j’en dois l’idée et l’exem ­

ple. L ’im provisation n ’a rien à voir avec

la négligence et l’abandon de toute règle,

bien au contraire. M ais ici la règle

ne s'im pose pas à p rio ri: elle fait corps

avec l’invention d u poèm e lui-même.

Elle doit d ’ailleurs “ tirer son excellence

d ’un artisanat p réalab le”. F orm ellem ent,

à l'in star du jazz, elle est faite de “la

reprise d ’un thèm e sur différents m odes ”

qui "crée l’id e n tité”. C ttte poésie diffère

des poésies classiques, q u i sont d ’abord

artisanales, ciselées, ouvrées au sens

d ’une quête de la perfection form elle”.

Ce qui m ’ap p a ra ît capital, c’est l'absence

rie prem editation, du m oins consciente.

11 ne s’agit pas que d u p u r et

sim ple autom atism e verbal des surréalistes,

qui est recherche de rap p o rts n o u ­

veaux. gratuits, inédits, en tre les idées,

entre les êtres: mais de rendre nulle la

distance entre l’im agination q u o tid ien ­

ne ei r im pulsion vers le m erveilleux qui

“cause” la parole poétique. L ’absence de

prém éditation m ’est nécessaire pour

faire obstacle au décollage de la conscience

d ’avec la réalité im m édiate: la

quintessence des ém otions dans l’O euvre

fétichisée. Les rêves les plus au d a­

cieux traduisent le plus élém entaire besoin,

celui de vivre, d ’être bien, d ’aim er,

d ’être libre, ici et m aintenant. L’absence

• 41


de prém éditation, en ce sens, équivaut

au refus de toute ém otion spéciale qui

v iendrait m ’arracher, m oi hom m e-com -

me-les-autres, à l’h u m a n ité com m une,

p o u r m ’élever au niveau d 'u n m onde

transcendant, accessible au m oyen des

seules transes de l’inspiration, ou de

l’in h u m a in e im passibilité de l’oeuvre

longuem ent polie. Le poèm e doit p a rticiper

de la fugacité, voire d u débraillé

de l’heure, pourvu, encore u n e fois, que,

com m e parole, il possède la ferm eté

la netteté d ’un style, c’est-à-dire se fonde

sur un savoir-faire préalable.

Bien sûr, la fidélité de l’im agination

poétique à la b an alité q u o tid ien n e, n ’a

rien à voir avec une sorte de m in u tie

photographique. L ’in stan tan é n ’est bon,

tout au plus, que p o u r les touristes de

la conscience.

L ’élém ent irréductible q u i donne sa

form e à la poésie est le rythm e. L ’a ttitude

de non- p rém éditation propre à la

poésie-im provisation s’incarne, à ce n i­

veau, p ar le désir, m oins de calquer le

langage parlé, que d ’en rep ro d u ire la

respiration, le plus étro item e n t possible:

ses heurts, ses irrégularités, ses syncopes,

ses illogismes, scs faiblesses et ses à-coup.

Arolre langue parlée, cela va de soi. Ici

la clépoétisation devient auth en tificatio n

de la poésie: l’im age vient d ’u n seul

tenant, les racines encore toute fum antes

de la terre nourricière du quotid ien .

Je suis contre la poésie-prestige, la

poésie-mystère, la poésie-bibelot, la poésie-aspirine.

la poésie-clystère. Le poète

est un hom m e qui parle à q u e lq u ’un.

Ecrivant je vois sans cesse le visage de

celui qui m ’en ten d ra. C ontre une poésie

de consom m ation de luxe, je veux une

poésie critique: que le poète invite le

lecteur à cette critiq u e active q u i n e m é­

nage aucune p a rt de l’h u m ain , du banal

au m ythique.

La noésie n ’a pas de fonction privilégiée:

elle n ’est vraie q u ’en disan t la

conscience com m une, plus précisém ent

sa p a rt obscure. Le poète n ’est q u ’un

hom m e ordinaire: on n ’a pas à d istin ­

guer son visage.

U n jo u r, "la poésie sera faite p ar tous”

(d’après L autrém ont-E luard).

(1 ) H u b e rt A q u in a d it ces choses lum ineusem ent

dans son article "P rofession: écriv a in ” , P a rti P ris,

vol. 1 no. 4, ja n v ier 1963-

(2 ) P aul-M arie L apointe, " n o te p o u r u n e poétique

co n tem p o rain e” , L itté ra tu re du Q uéb ec, T o m e 1,

tém oignages de 17 poètes, pages 88 à 90.


notes sur

le littéraire et le politique

Jacques brault

1 -

['appelle eloquence tenu langage mythique.

L’éloquence travestit l’action en

cxuioire, elle débride la passion comme

une plaie infectée, elle ne vit que de l’in ­

co n d itio n n el et de la croyance. Son p aradoxe:

elle est le langage des extrêm es et

du “ju ste m ilieu ”, de la m agie et de la

digestion, des fam éliques et des om nivores.

J ’appelle poésie le langage-valeur et

où la to ta lité verbale se veut objet et

lin, ex térieu re et inaliénable. La poésie

tend à être le sens.

l ’ap p elle prose le langage-outil, opératoire

et ap te il lib érer le sens q u ’il a.

L ’en n u i, c’est que la prose et la poésie

pures n ’existent pas; elles sont toutes

d eu x éloquentes. D ’où le problèm e —

plus p ra tiq u e que théorique — des ra p ­

ports d u p o litiq u e (prose) et du littéraire

(poésie) qui sont sans cesse menacés

de s’absorber l’un l’autre, de se figer, de

s'cssentialiser, de se naturaliser, pour

to u t dire, de se mythifier. Le couple nnlional-socinliste,

ta n t q u ’il ne divorcera

pas, chacun de ses term es restera m a r­

qué d ’infam ie. Le langage m y th iq u e

nous im pose, par sa p erp étu elle vêture,

l'illusion de posséder le sens; m ais c’est

le sens qui nous possède.

2 -

C haque hom m e est un faisceau de d i­

vers plans d ’existence; là est le risque, et

la liberté. Ce fait d ’être nom breux pose

à chacun un problèm e de cohérence, d ’u ­

nification, bref d ’id entité. C ette tâche

sans fin de se choisir, et donc d ’exister

d ’une existence où le soi est toujours

m êlé à ses contraires, pcse lo u rd à p lu ­

sieurs. C ’est ici que les idéologies p o litiques

exercent leur pouvoir de fascination.

Elles offrent, en somme, de nous

délivrer de ce problèm e des choix en le

réglant une fois p o u r toutes. Désorm ais,

n ul souci de l’avenir, n u l souci des fins,

un corps de doctrines s’en occupe. Ce

confort idéologique coûte une bagatelle:

48


l'in c ertitu d e de la liberté. Ait surplus, il

laisse une bonne m arge d'activité, de décision,

celle des moyens.

Icléologiser la révolution dem eure

peut-être une étape inévitable, mais,

précisém ent, la révolution totale, q u an d

elle réussit, a p o u r effet de bouleverser

la situ atio n et les structures dans lesquelles

l'idéologie révolu tio n n aire fut

pensée, voulue, mise en branle. Il est

donc aussi nécessaire q u ’en tre au tres les

écrivains engagés n ’e n fo u rn en t pas le

littéraire dans le p o litiq u e. N ous attendons

d ’eux que n otre langage nous

précède et, p o u r ainsi dire, raccorde

ceux q u e nous somm es et ceux q u e nous

serons.

3 -

T o u t cela, le dicible cl l ’indicible, em ­

m êle, à peine réfléchi dans ce q u e je

dis et ne dis pas, to u t cela n ’appelle que

le cri. Mais j’ai voulu écrire ce cri, et

sans atten d re q u ’il retom be en m u rm u ­

re, en silence.

O n ne s’est guère privé, je le sais, de

cris sur soi et contre soi. N o tre litté ra tu ­

re raconte une histoire de p etite m isère

et de grandiloquence. Encore a u jo u r­

d ’hui, les tribunes libres des jo u rn a u x

s’alim entent de cris: bravos, injures,

proclam ations. Q uiconque ici laisse courir

sa phrase sur plus de cinq lignes

risque la faute de syntaxe ou à to u t le

m oins l’em barras, l’inachevé: la suite à

la prochaine phrase q u i de préférence

sera courte, très.

Ce n ’est pas que nous soyons p articu ­

lièrem ent inaptes à la correction du lan ­

gage (qui est une m odalité de l’existence

sociale), ni que nous souffrions de quelque

m aladie congénitale de la parole.

N on. L a raison me p araît être d 'o rd re

politique.

Les mots, les rap p o rts de m ots ne nous

disent pas. N ous parlons, nous écrivons,

com m e le signale fort bien l’expression

courante, “de m anière e m p ru n tée”. Ce

langage n ’est pas de nous, p a r nous, pour

nous, entre nous, il n ’est pas nous, il

n ’est q u ’indirect, in transitif, il nous arrive

tout fait, em ballé, ficelé, d ’ailleurs.

11 connaît tout, il a vu le m onde, il est

bavard, bien n o u rri, il a des ancêtres

et des enfants qui sont l’avenir, il raconte

la justice, l’économ ie, la ru e q u o tidienne

et l’am our. C ’est le français. C ’est

le m iro ir de notre honte.

C ar nous, à p art le b ro u et d ’A m érique,

nous m angeons à longueur de jo u r­

nées du jouai. Ça, c'est bien nous: un

cri pâteux. Il est inévitable, en l’occurrence,

que n otre litté ra tu re n ’en soit

q u 'u n e poésie. Et su rto u t d'éloquence.

Langage de confins et d ’exorcism e, cette

poésie dans la m esure où elle succom ­

be à l’éloquence, est un indice d ’impuissance

politique, d ’in h a b ita tio n prosaïque

du q u o tid ien — de servage. Si

d ’aventure ce langage pauvre sous ses

44 «


iches oripeaux nous prend au corps et

nous amène dans la rue, il tourne à l’éloquence

radicale, à Vexcès, à la sécurité

de l’absolu à la danse là où il faudrait

la marche, au tumulte là où il faudrait

l’action.

Mais ces remarques sont vaines qui en

demeurent au constat. La liberté de parole,

puisque c’est de cela qu’il s'agit, ne

se prend qu’avec la liberté politique totale.

Le Québec est encore à prendre, et

pour l’heure ce langage, français et jouai,

reste le lieu d’une litanie, d’une kyrielle

de cris.

4 -

On trouve chez Roland Barthes (L e

degré zéro de l’écriture, M ythologies

etc.) une morale du signe qui tente de

rapporter l'un à l’autre le littéraire et le

politique.

Un langage instaure l’ambiguïté

quand le signe se donne comme produit

et tout à la fois trouvé. De ce croisement

naît le mythe, qui est la forme littéraire,

polie et digestive, de la violence

politique faite à l'indigène. Nous connaissons

bien ce mixte, nous en vivons,

si j ’ose dire. La violence policière, par

exem ple, parce q u ’elle aura été faite

dans l’exercice des fonctions du policier,

s’affecte d’un coefficient de naturalité.

Cette violencc-là garde malgré les protestations

et les enquêtes (?) un fondement

légitime; seront punis (?) les policiers qui

auront manqué du sens des proportions.

Car il importe avant tout de garder égale

à elle-même l’inégalité sociale, sinon

les droits du colon, le respect de la personne

de l’oppresseur, le souci du bien

com m un, bref les valeurs qui transcendent

toute situation particulière, tout cela

foutrait le camp.

La seule façon de dissiper l’ambiguïté

de ce langage où le politique fait dans

la littérature universelle, c’est de rompre

le mythe, c’est d’opposer le signe produit

et le signe trouvé, la prose et la

poésie. D’un côté, une algèbre et l’artifice;

de l'autre, une invention et la vérité

naïve.

Cela est une tâche de libération. Mais

la révolution, dont la réussite se doit d'être

incontestable, peut-elle inventer un

langage qui sépare le littéraire et le politique,

la révolution peut-elle se passer

de l’éloquence?

Une volonté de tenir tout le langage

dans la responsabilité postule la liberté

de tout le langage, et tel est le fondement

du caractère politique de ce langage. En

effet, le langage bourgeois a pour fonction

principale d’éterniser le sens, sous

couvert d'un certain relativisme. La poésie

elle aussi, quoique à des fins différentes;

l’imposture de la poésie commence

lorsqu’elle prétend absorber tout le

langage de la situation et placer en quelque

sorte tous les signes actuels dans sa

dépendance.

45


C'est bien p o urquoi la prose constitue

le seul véritable langage de com bat p o litique,

la seule litté ra tu re engagée. C ar

elle est le seul langage conditionnel, qui

ne rép u g n e pas à m o n tre r du doigt son

artifice et au besoin à lu i opposer u n

au tre artifice. La prose n ’a de cesse

q u ’clle n ’objective et ne dévoile ce q u i

est caché dans la n u it subjective, ce q u i

joue à l ’innocence de la N a tu re H u m a i­

ne. B ien plus: la prose est faite p o u r la

prospection et pour la reconnaissance en

terrain découvert. Elle n ’est pas q u ’e n ­

gagée, elle engage. Il lui im porte peu de

so rtir d u littéraire, ou de n ’y g ard er

q u ’un pied, elle est to u te à son affaire

qui est de prendre la parole comme on

prend l’air et le soleil.

M ais il y a des lim ites. L ’histoire n ’est

pas q u ’historique, l’hom m e n ’est pas to u t

en tier tran sp a ren t à scs actes, le langage

n ’est pas assim ilable it une m onnaie ou

à un in stru m en t. Et la liberté, de su r­

croît, ne se prend pas com m e une chose.

Le littéraire ne s’achève pas dans le

p olitique. La lim ite des lim ites, c’est

que parler, écrire, n ’est q u ’une façon

m édiate d ’agir. De plus, la prose n ’est littéraire

que dans la m esure où elle est

poétique. L ’am biguïté subsiste donc, m ê­

me p o u r la littératu re engagée. Les écrivains,

q u elq u e p art q u ’ils y pren n ent, ne

font pas la révolution. Ils sont nécessaires

ù le u r place, com me ces poètes q u i

rep ren n e n t au ciel le feu d o n t les hom ­

mes o n t besoin pour que flam be leu r

prison.

5

L 'écrivain, to u t rév o lu tio n n aire qu'il

se veuille, ne sera jam ais p arm i les exploités.

S'il en a le courage et la lucidité,

il se m éfiera de son désir souvent forcené

de p arta g er u n e co n d itio n d o n t tous

ceux qui en souffrent ne d em an d en t q u ’à

sortir. S u rto u t s'il est philosophe ou poète,

cet écrivain vit en p a rtie ailleurs, il

a une existence qualifiée, avant m êm e

q u e d ’en crever doucem ent ou violem ­

m ent, il a nom m é son m al, il n'est plus

to u t à fait dedans. D u m om ent q u ’il

éprouve et sait, clans l’ordre du langage,

quelle inexistence signifie l’aliénation, il

a com m encé d e perdre l'innocence de la

victim e, sa m o rt n ’aura pas ce caractère

de p erte sèche, irré p arab le à l'in fin i

q u ’est la m o rt du p e tit in d ie n dans l’en ­

fer de l’A m azonie ,ou encore (dans ce

dom aine, nous avons u n vaste choix) la

m o rt depuis longtem ps com m encée de

tous ceux q u i chez nous n ’en so rten t pas,

m êm e en rêve, car ils ne sau ro n t jam ais

ce que c’est q u e cette innom m able peur

au ventre com m e une espèce de ver solitaire.

R ien, ab so lu m en t rien ne rachètera

ces échecs absolus qui eurent, un

jo u r de vagissem ents, u n nom , u n sens

de chair, m ais il est passé, cet appel, dans

un souffle sur leur front, car ils ne l’ont,

en vérité, jam ais en ten d u . Cela n ’est pas

46


triste, ce lu est insignifiant. L ’écrivain,

au contraire, est condam né aux signes.

Je ne dis pas que sa vie est m eilleure;

sim plem ent, il est déjà sauvé.

Com m e il a l’im pression de ne pas

m ériter ce salut, cette espèce de grâce

native, ou p lu tô t de le m ériter au d étrim

en t des sous-hommes, alors il veut expier,

payer lui aussi le prix de l ’infralangage,

car l’abondance, la souplesse,

l’am o u r des m ots le ren d en t riche. Mais

rien n ’y fera, à m oins q u ’il ne q u itte

d éfinitivem ent la littératu re. M êm e en

ce cas, il restera “du bon côté"; un riche

qui se dépouille ne devient pas pauvre,

au contraire: il s'enrichit d ’un sens nouveau,

q u an d il ne se coiffe pas d ’une

auréole.

6 -

La fam euse distanciation, chez Brecht,

vise à substituer la prose à l’éloquence cl

m êm e à la poésie dans la m esure où celleci

se laisse aller à l’éloquence. C ontre le

héros, B recht dresse l’hom m e quotidien,

car l’épique lui p araît incapable de révéler

le caractère transform able de la

société.

C ette répulsion pour le héros trouve

sa genèse dans le refus d ’une identification

sym bolique au pouvoir charism atique

(H itler). Il s’agit donc de prononcer

la ru p tu re de l’indifférencié et le refus

de l’am algam e, pour instaurer, dans une

période de troubles extrêm es où l'o p ­

presseur cherche à pervertir la m oindre

révolte, une dialectique de la patience

et de l'éclat.

Cela concerne la littératu re . C ar les

signes, dans cette m ise à distance, cessent

d ’être com pacts, le m ythe m ontre

le bout de l’oreille et b ientô t to u t son

visage, le sens devient double, triple,

nom breux, il est réversible et im prévisible.

Le langage oscille com me l’aiguille

d ’une boussole affolée et les tem ps sont

m ûrs p o u r que la prose p ren n e le rclai

de la poésie.

Je tiens p o u r trom peuse et m ythique

toute poésie q u i se p réte n d engagée et

d o n t la réussite n ’est que l ’envers de

l’échec de la prose. La litté ra tu re québécoise

com pte décidém ent trop de poétiseurs

et pas assez de prosateurs; c’est

le sym ptôm e q u ’elle est encore une littéra

tu re tribale, ritu elle, et où l’écriture

va d u sacré au profané, de l'éloquence

à l'éloquence.

La poésie, que j ’ai l’air ici de m épriser,

est à mes yeux bien au tre chose

q u ’un “genre litté ra ire ” plus difficile à

entendre que les autres. Elle est to u t le

langage de la venue et d u reto u r, de

l’origine et d u raccordem ent, m ais com ­

me elle n ’existe q u ’au présent, elle ne

s'écrit que mêlée à la prose, risquée dans

la prose q u ’elle a p o u r tâche de fonder

et d ’ouvrir au m onde. C ette rem arq u e

est banale, m ais nous somm es en tra in de

l’oublier, nous q u i éprouvons, u n e fois

de plus, la te n tatio n de la litté ra tu re

nationaliste, c’est-à-dire paroissiale.

• 47


7 -

Lors d'une conférence prononcée à

Montréal (en 1946, je crois), Sartre remarqua

que l'Occupation en France

avait obligé les écrivains résistants à l'économie

verbale: un seul mot de trop, et

cela signifiait pour le typographe quelques

secondes de plus au travail, le

temps nécessaire à la Gestapo d'enfoncer

la porte de l'imprimerie clandestine.

Dans une situation aussi radicale, tout

ce qu’on écrit ne peut que tirer à conséquence.

L'engagement est alors sans

équivoque, net, sans partage possible.

Mais il est plutôt exceptionnel que l’écrivain

dans son travail même décrire

soit reconduit à une telle pureté, à une

efficacité aussi claire, à une coïncidence

aussi parfaite de l’écriture et de l'action.

Risquer la vie d ’un ou de plusieurs camarades

à chaque ligne que l'on écrit,

cela est une règle stylistique qui coupe

court à toute velléité de complaisance,

mais cela est aussi effrayant que rassurant.

Par une telle règle, nous gagnons l'innocence

de l’action directe: celle grâce

à quoi nous nous donnons des fins qui

soient à la hauteur de la situation et

nous haussent du même coup à la hauteur

de notre écriture. Les compromis,

ceci avancé, cela retenu, les tactiques ei

les louvoiements, toutes les contradictions

de la démarche littéraire, tous les

mensonges, sont justifiés, absouts à l’avance.

L’homme se réconcilie avec l'écrivain

et le sauve; l’erreur, toujours possible,

se substitue absolument à la faute.

Ecrire est alors une bonne action.

Mais cette netteté, cette propreté aux

mains sales, l’écrivain ne les mérite qu’à

la faveur d’un pacte dont il devrait bien

savoir qu'il ne durera pas. Un jour, la

guerre finira, la révolution triomphera,

et il ne sera plus nécessaire comme avant

d écrire sous la pression des faits, dans

la sauvegarde du moment historique. Il

y aura de nouveau une distance longue

et tortueuse entre l’écriture cl l’action

politique. Le risque de chaque mot à

écrire devra être couru de l’intérieur même

du langage. On comprend que la

paix signifie souvent la mort d'une certaine

littérature engagée.

C'est aussi q u ’une situation radicale a

pour effet de radicaliser celui qui s'y enferme.

Il n'v a plus dès lors d’existence

possible; on n ’est que ce que l'histoire

veut que l’on soit.

Ainsi, le mythe du héros national s'achève

sur une mort que l’on s’ingénie à

magnifier en sur-vie. Tous les ennemis

tués ou dispersés, le héros (à fusil ou à

plume) se sent seul, inadapté à cette

étrange paix, dépossédé de sa haine sacrée

de l'Autre. Contre qui s’engager

maintenant, il n'y a plus personne au

rendez-vous de la lutte ouverte et du face

48 •


à face. Donc, il faut cjue le héros m eure,

sous peine d'exister, de retom ber dans la

condition hum ain e et, suprêm e disgrâce,

de "faire de la p o litiq u e”, d'accom plir

des tâches sans envergure et presque

toujours sans signification im m édiate.

Cet exem ple nous est d 'u n précieux

enseignem ent. L 'écrivain q u i s’engage

ne le p eu t faire que pour des raisons po-

68 " ' , es. T o u te au tre raison, invoquée ou

non, p orte à faux: rien d ’autre, ni la

m auvaise conscience littéraire, ni la culp

ab ilité bourgeoise, ni le désir d'en fin ir

avec D ieu ou papa, ne p eu t p rétendre

à fonder dans l'écriture un ordre de conduites

politiques. II y a trop d ’écrivains

qui s'engagent connue s’il s’agissait pour

eux de se g a ra n tir une espèce de sécurité

m orale, et c’est alors considérer l'action

p o litiq u e com me une cure de libération

et d ’ad ap tatio n .ou encore com ­

me une occasion de nettoyer l'écritu re

de ses taches d ’esthétism e. L ’im p o rtant

pour eux, en définitive, c'est d ’etre (le

leur lo u p s, à tout prix, fût-ce au p rix

d ’em brasser la m arche de ce tem ps, en

se p rê ta n t â l’écriture politisée com me

à un jeu violent, une espèce de risque total

et en iv rant par cela m êm e q u ’il com ­

pense tout de suite et largem ent tout

échec possible de l’entreprise sur le plan

littéraire.

8

U n rom an pèse-t-il bien lourd à côté

du m illiard d ’hom m es sous-alim entés?

Voilà une grande q u estio n propre à

déblayer le terrain. R ép o n d re non, c'est

décider de ranger son papier, sa m achine

à écrire (ou, plus m odestem ent, son stylo),

et d ’aller s’engager. P oint. R épondre

oui, c'est s'en rem ettre au x pires justilications

et, bien q u 'o n s’efforce de s'en

faire accroire, ne plus ignorer q u ’on se

range du côté des bien nourris. Face au

dilem m e, certains écrivains o p tent pour

une solution sim ple: ils engagent l’écriture.

D 'autres se divisent: ils écrivent cl

agissent séparém ent. M ais la question

dem eure; elle ne porte pas sur l'hom m e

qui écrit, elle concerne l'oeuvre de l'écrivain.

Elle n ’exige q u 'u n oui ou un

non. Aussi n ’est-ce pas une question, car

telle quelle, elle oblige inconsidérém ent

à se p o rter aux extrêm es, et ce, au tan t

pour ce qui est du p o litiq u e que du litraire.

Ce n ’est pas une question, c'est

un ultim atum .

U n m illiard d ’hom m es m eurent à petit

feu parce qu'ils ont passé le seuil

mêm e du désespoir. M ais le refus du

m anichéism e ne doit pas nous aveugler;

il y a des coupables et q u i sont de la

m êm e fam ille que nos exploiteurs. T a n t

• 49


q u ’ils s'engraisseront de l'o rd re établi, la

faim ira de pays en pays gruger son os.

De cela, toi cl m oi nous ne pouvons

actuellem ent répondre.

Sinon, tie radicalisme en radicalisme,

l'action politique elle-même deviendrait

impossible, du moins pour le très grand

nombre. Celui qui dans un secrétariat

adresse des tracts, celui qui regroupe en

association les ouvriers d ’une usine de

village, tous les sans grade de la politique,

y compris celle qui nettoie les cendriers

des chefs du parti révolutionnaire,

toute cette armée de l'ombre ne trouverait

sa justification pratique que dans

l’Autre, ce qui n’est proprement q u ’exister

par procuration ou délégation. Et

des hommes, ici, ailleurs, continuent à

crever de faim et de honte. Le pamphlet

n ’y peut pas davantage que le roman.

Hors des situations immédiatement

données comme situations !imites, l’écrivain

ne peut qu’écrire, faire ce qtic lui

seul peut faire et qui doit cire fait: des

poèmes, des romans, des essais, etc. De

dérisoires objets en papier.

Il faut cela, je le pense et je le crois,

il faut ce langage de liberté dans un

monde où les hommes ne sont pas libres,

il faut cette gratuité engagée entre les

hommes et les sociétés, il faut cette dépense,

ce luxe, comme il faut à la larve

humaine un chant inutile qui le soir

prenne en elle la place que n'a pas prise

la nourriture, ou celle que n’ont jamais

prise la femme et les enfants. 11 faut cela

pour que la faim ne prenne pas toute la

place, pour qu’il reste encore une chance

d'humanité, il faut cela pour que le fils

qui lui sera peut-être sauvé associe le

souvenir du père (qui mourra sans doute

dans la dernière des déréliclions) ne fûtce

qu’à une lueur de tendresse vraie,

quelque chose comme un possible resté

au bord de la crevasse après que tout a

basculé dans l’anonymat, il faut que la

mort de l’Autrc, y compris celle de l’ennemi

juré, ait un minimum de sens, il

faut que ce soit quelqu'un qui meure

pour que nous soyons réconciliés à travers

nos actes homicides. Sinon la haine

d’un moment fait du mal nécessaire une

nécessité sans fin. El demain celui qu’on

torture aujourd’hui sera tortionnaire.

Quand le politique va à ses affaires pressantes

et décide à chaud, le littéraire se

doit de faire entendre notre voix commune,

et ce n'est pas trahison qu'il dise

que nous ne sommes pas tous du même

côté, mais que c’est là une façon, la

dernière sans doute, d’être ensemble:

tous des hommes.

9 -

L'écrivain qui a honte d ’écrire sans

caution politique immédiate est en effet

peut-être mieux d’abandonner. Son rêve

est mauvais qui désire que la situation

fasse pour lui son oeuvre. Q uant à l’autre.

qui fait son oeuvre envers et contre

50 •


la situation, je ne suis pas en peine tie

lui: sa h o n te ne sera jam ais que celle

de ne pas écrire, pas assez, et pas assez

bien, c'est-à-dire dans le lieu et le m o­

m ent tie son choix.

Certes, n u l que je sache n ’est délégué

à la parole. M ais d u m o m ent que l'on a

choisi tic p arler, d ’écrire — m êm e occasionnellem

ent — l ’engagem ent est pour

lors situé dans le langage. La responsabilité

n’est pas ailleurs, sans quoi l’on

tom be dans un m oralism e d ’église: on

juge l'oeuvre-action au bien qu elle cause

a u x fidèles, au m al q u ’elle cause aux

infidèles. T o u te une littératu re , révolutio

n n aire sous de fausses représentations,

a aussi jo u é le rôle am ollissant de la

presse tlu coeur. Des durs tie durs y

lén ifiaien t à q u i m ieux sur le com pte

d ’un pauvre héros qui p o u r p arv enir au

Bien devait séjourner dans l’Enfer; on

reconnaît là le fam eux dram e de conscience

de l’écrivain bourgeois q u i a décidé

de passer au p ro létariat. De se convertir.

Et il fait des livres là-dessus, il se

raconte to u jo u rs, sur le m ode de l’auto

accusation, il clam e son regret sincère et

son ferm e propos. Bref, il dem ande l’absolution.

D e tous ces propos épars on p o u rrait

tirer ceci: u n phénom ène com m e celui

tic la litté ra tu re engagée p eu t être nuisiblc

a u ta n t à la p o litiq u e q u 'à la littérature.

Aussi: il ne pcui guère y avoir

île litté ra tu re p ro p rem en t rév o lu tio n n aire

au sens p o litiq u e du m ot révolutionnaire

q u i p o u r m oi est le seul sens qui

ne trom pe pas. La litté ra tu re est pré-rév

olutionnaire et post-révolutionnaire.

Car le m om ent historique de la révolution

est de n atu re ponctuelle, il ne

supporte pas Ventre-deux de la liberté

existentielle, il exige l ’inconditionné, et

donc m et en échec (ou, au m ieux: entre

parenthèses...) la poésie et la philosophie.

La révolution, ju s q u ’à m ain tenan t, n ’a

usé que de l'éloquence, hé oui! c'est-àdire

d ’u n e pédagogie de l’action et qui

consent dangereusem ent au m ythe de

l'idéologism e. Du p o in t de vue littéraire,

ce langage ne p eu t être que transitoire,

car il est de type in itia tiq u e et aliénant.

A la litté ra tu re il a p p a rtie n t dès m ain ­

tenant d ’aller de l'av an t p a r scs moyens

propres et de p ro jeter p o u r tous les hom ­

mes celtes liberté q u e nous ne sommes

pas encore. A ce titre, l'écrivain s’engage.

et p o litiq u em en t, m ais il n ’agit pas vraim

ent ce q u 'il dévoile, il s'exclut de la

m arche de l’a u jo u rd 'h u i, c’est un être

en m arge et il arrive q u ’il en souffre. 11

ne sera jam ais tel q u e ce q u ’il fait paraître.

jacques b rau lt

51


la nouvelle relation écrivain-critique

andré brochu

On m ’a demandé de collaborer à ce

manifeste en la qualité de critique: la

critique fait partie de la littérature, elle

peut même être à sa façon une création.

Cependant, elle constitue une discipline

bien particulière, et sur un certain plan

elle s’oppose à l’activité de l’écrivain dit

"d’imagination": celui-ci s’arrache au

totalisé pour explorer l'intotalisé, alors

que le critique part d'une intuition de

l’intotalisé pour prospecter le totalisé.

Les démarches se font en sens contraire:

installé dans son époque, le critique se

nourrit, comme l'historien, des oeuvres

faites. 11 peut pressentir et, dans une certaine

mesure, susciter les oeuvres nouvelles,

mais de la façon limitée qu’un

théoricien, peu mêlé à l’action, peut anticiper

sur ie« transformations de la

société.

Aussi une alternative s’imposait-elle:

ou bien rédiger un manifeste critique,

qui eût fort différé des articles de cette

livraison: ou bien, m’attacher à situer

mon entreprise par rapport à celle des

écrivains de ma génération. Cette solution,

plus exigeante, présentait l’avantage

d’une plus grande intégration au

présent manifeste. Je m ’y suis rallié d’autant

plus facilement que j’avais déjà eu

l'occasion de développer mes théories

critiques dans cette revue (vol. 1, no 2);

elles ont certes évolué depuis un an,

mais parti pris n'est pas le lieu le mieux

indiqué pour y faire des exposés méthodologiques,

fussent-ils d’ordre littéraire.

Quel rapports précis la critique nouvelle

entretient-elle avec la littérature

nouvelle? Q u’y a-t-il de commun — et

de différent — entre les “écrivains de

parti pris” et moi? (Je m'empresse de

noter que plusieurs romanciers, poètes,

hommes de théâtre, et sans doute quelques

critiques, de la même génération

que nous, n’ont pas encore eu l’occasion

de se manifester et modifieront à

coup sûr la configuration littéraire présente.)

Si je m’arrête à un trait commun


à Renaud, Girouard, Major et Godin, je

m'aperçois qu’ils choisissent d'instinct le

cri, la colère contre toute intcllectualité;

or, dans un même mouvement, je demande

à la critique d'être moins subjective,

moins impressionniste; de se donner

une rigueur et de chercher moins à juger

q u ’à comprendre. Attitudes trop opposées

pour n’être pas dialectiquement

liées.

C'est à ce niveau des “attitudes” que

le rapprochement, doit s’effectuer; je

tenterai d’abord de définir la mienne

en critique, puis celle de mes camarades,

pour enfin tenter de les mettre en relation.

Evidemment, cette tentative est

limitée puisque je suis moi-même dans

le coup: ce sera au critique futur, bénéficiant

du recul nécessaire, de dégager

le sens réel de notre confrontation.

identité et tradition

La tâche que je me suis fixée comme

critique, c'est la découverte d’une identité

québécoise à travers les oeuvres qui

constituent notre tradition. Le roman

du XIXe siècle n’a pas, jusqu’ici, fait

l’objet d'un examen littéraire réel; les

historiens de la littérature (les plus

représentatifs sont MM. Paul Wyczynski

et Réginald Hamel) et quelques sociologues

s’y sont seuls intéressé. Or la critique

littéraire aurait bien tort d ’abandonner

aux seuls historiens ou sociologues

des oeuvres où s’ébauche véritablement

toute une lyrique collective, toute

une problématique de l’imaginaire qui

est au commencement de notre littérature,

qui est son enfance même avec ses

traumatismes, ses images obsédantes, sa

façon propre de structurer la réalité, sa

façon propre d’habiter l’être. Les A n­

ciens Canadiens, par exemple, sont beaucoup

plus qu'un document sur les

coutumes de nos ancêtres à l'époque de

la Conquête; le roman comporte une lyrique

souterraine extrêmement riche,

centrée sur le thème du fleuve (songeons

aux admirables récits de la débâcle, du

naufrage: à cet épisode où la Corriveau,

célèbre pour avoir tué son mari dans

des circonstances ignobles, l’année même

de la Conquête, et qui s’attaquait aux

passants après son exécution, veut traverser

le fleuve sur le dos d’un des personnages,

pour rejoindre les feux follets

de l’Ile d’Orléans, etc...), le thème de la

maison, etc. Je ne puis malheureusement

élaborer davantage dans le cadre de cet

article, mais tout au plus souligner l’exis-

53


tence de valeurs littéraires réelles dans

les oeuvres du passé, ces valeurs littéraires

impliquant nécessairement une “densité

existentielle’’, individuelle et collective,

qu’on a à tort mésestimée. La critique

littéraire nouvelle, non plus dualiste

mais dialectique, se doit d ’envisager les

oeuvies selon leur continuité profonde

qui les sauve d’être simplement un

échec, quand bien même elles le seraient

au plan esthétique. D’ailleurs, à ce moment,

le critique doit pouvoir montrer

de l'intérieur, et non par référence à de

pseudo critères objectifs, comment l’oeuvre

manque à elle-même, aux exigences

qu’elle s’impose: en analysant

avec sérieux les oeuvres d’un Chauveau,

d’un Gérin-Lajoie, d’un Bourassa et de

tant d’autres, il se trouve à rendre

compte de l’obscure volonté d’art qui les

animait, à révéler les structures, certes

imparfaites mais significatives, de leurs

univers romanesques et peut déboucher,

par delà l’esthétique (et non en dehors)

sur une vision anthropologico-struclurelle

qui donne son sens total à cette

littérature Approfondir la conscience

culturelle d’une époque par un examen

renouvelé des oeuvres, c’est aussi approfondir

la conscience collective, et non

plus dans ce qui la limite face aux autres

collectivités, mais dans ce qui assure

sa communion avec elles dans la tentative

— toujours défaite, toujours refaite

—de créer l’homme.

Si je refuse les diverses déviations de

la critique- le sociologisme, le psychologisme,

l’historicisme, qui considèrent

l'oeuvre come un document, je ne refuse

aucunement, une fois l’étude littéraire

menée à son terme, un dépassement de

la critique en cette anthropologie structurelle

(dont Sartre réclame l’avènement

dans la préface à la C ritique de la raison

dialectique, tome I), qui est la totalisation

du savoir humain et où la littérature

élargit sa signification dans sa

relation aux autres disciplines humaines.

Il n'est pas inutile de préciser ici que

j’envisage la critique comme une action,

parallèle à l’action politique de p a rti

pris bien que moins engagée dans l’actualité:

il s'agit, pour moi comme pour

mes camarades, de faire prendre une

conscience dynamique de lui-même à

mon peuple, et ce en le révélant à luimême

dans sa tradition culturelle qui

n’a jamais cessé d’inventer et d'approfondir

ses valeurs.

Je remarque d'ailleurs que les mêmes

époques retiennent notre attention: M a­

lien, Pioltc et Chamberland ont surtout

traité de la Conquête, de ses répercussions

sur la société du dix-neuvième

siècle, et de C ité libre: quant à moi, mes

études jusqu’ici ont porté sur le roman

du siècle dernier et sur le roman de

1940 à 1960: ce sont les deux pôles de

notre tradition, son début et sa fin, sa

cause et son effet. Quelle continuité s’établit-il

entre les deux? Comment une

“façon d’être littéraire” spécifique surgit-elle,

dès !837 avec le Chercheur de

trésors, cl s'approfondit-elle d’oeuvre en

oeuvre? Quel éclairage singulier apportet-elle

à la compréhension du milieu


h isto riq u e et social? R ép o n d re à ces

questions, c’est a jo u te r à la conscience

québécoise actuelle une dim ension qui

ne peut m a n q u er de l’enrichir, et m êm e

de la stim uler: c’est p rép a re r à la révolution,

qui com m ence après la prise du

pouvoir, les moyens de s’identifier face

aux tâches nouvelles q u ’elle devra affronter.

P our d o n n er u n e illu stratio n concrète

de ce que j ’en ten d s p a r la perspective

d ’anthropologie structurelle, je me référerai

à deux oeuvres q u i a p p a rtien n e n t à

la m êm e g énération littéraire et qui,

toutes deux, explo rent en profondeur

une m êm e réalité existentielle à travers

des thém atiques fo rt différentes. 11 va

de soi que ces thém atiques, non seulem

ent singularisent la “vérité” de l’époque,

m ais encore nous la m o n tren t sous

deux éclairages différents qui p erm ettent

d'en juger la richesse cl la profondeur.

Ici, te m e co n ten terai sim plem ent de

“ réd u ire” les oeuvres en question à une

vérité com m une — non id entiq u e m ais

analogique —, sans rem onter de cette

vérité au x oeuvres p o u r rendre com pte

de leur diversité.

En é tu d ia n t Yves T h é ria u lt (cf. parti

pris, été 1964), j ’ai découvert, p ar une

m éthode d ’approche critique et non sociologique,

psychologique ou autre (bien

que la critiq u e soit toujours inform ée

(les sciences hum aines parallèles), une

d ialectique centrale com m une à ses rom

ans; en bref, c’est la suivante: dans les

rom ans du Sud (cf. C om m ettants de Caridad)

le héros affronte, à travers la bête,

les valeurs de la M ère q u i l’écrasent,

alors que dans les rom ans du N ord (cf.

A gagna), la bête représente les valeurs

d u Pcre et le héros en triom phe. O r ces

d eux univers sont idéalisés, et de plus,

irréconciliables; l’écliec de Cul-de-Sac,

m e semble-t-il, s'explique p a r une tentative

m anquée de synthèse des univers

d u Père et de la M ère, dans l’espace non

plus idéal mais réel du Q uébec.

U ne problém atique fo rt p arente se révèle

dans B o n h eu r d’occasion, de Gabrielle

Roy. Des recherches m ’o n t perm

is de découvrir que toute l’oeuvre

aboutit, à u n e irréductib le opposition

en tre l’univers “circulaire” de la fem m e

et l’univers “rectilignc” de l’hom m e; la

fem m e s’identifie à un espace clos, fermé,

m aternel, la fem m e est essentiellem

ent la m ère face à l’hom m e constam ­

ment. sollicité p ar l’évasion. F lorentine

et Jean sont dans la m êm e relation

e n tre eux que la place S aint-H enri et le

train qui la traverse (B o n h . d ’Occ., éd.

Flam m arion, pp. 42-43): le train est le

sym bole m êm e de la lib e rté q u i sollicite

Je a n ; il est, com m e lui, “ce q u i p ren d de

la vitesse dans le fau b o u rg ” p o u r s’élan ­

cer vers l'aventure. Si Je a n refuse F loren

tin e, c’est à cause des valeurs, non

pas d'épouse m ais de m ère, et de misère

(les deux term es sont synonymes dans

le rom an) q u ’elle représente, au m êm e

titre que S aint-H enri, lieu des valeurs

m aternelles. T o u t le rom an nous m o n ­

tre la dissolution de la fam ille, groupe

ferm é circulaire, où trône la m ère (Rose

A nna), au p ro fit du régim ent, groupe

• 55


linéaire ci masculin qui représente l’aventure,

l'inconnu et l'évasion. Ces indications

sont très schématiques, mais permettent

de constater la présence, au

coeut même de d'eux oeuvres d’une même

époque (celle de Cité libre...), d’un

antagonisme fondamental entre les valeurs

du père ci de la mère, de l'homme

et de la femme. Par valeurs du père et

de la mère, j'entends des valeurs totales,

des valeurs d'être, qui ont des implications

essentielles dans tous les ordres de

la vie, implications que les filiations thématiques

dans les oeuvres permettent à

l’anthropologie structurelle de détecter

et d'approfondir.

Les considérations que je viens d'esquisser

visaient à définir mon attitude

critique, et à rapprocher mon entreprise

du travai' tie dévoilem ent de la réalité,

tel que l’envisage parti pris. Je parle ici

des théoriciens politiques: Chamberland,

Mahcu, Piotte. Quant aux “écrivains-de

parti pris" (je ne retiens que les auteurs

de récits ou de romans; la question de

la poésie est plus complexe; disons que

les romanciers, dans la conjoncture présente,

institutionnalisent davantage le

mouvement littéraire que les poètes),

ma relation à eux, sur ce plan, me semble

s’apparenter à la relation qu’ils

entretiennent avec la revue. Entre Major.

romancier et moi, critique, il y a

au moins en commun une même allégeance,

non seulement politique mais

idéologique. Pourtant nous pratiquons la

littérature de façon fort différente: lui

l’invente, moi je l'inventorie; lui cherche

à s'v créer et à lu i créer une identité,

moi ic cherche cette identité dans les

oeuvres faites, dans la tradition recréée.

Voyons plus exactement ce qui caractérise

la littérature nouvelle.

identité e t invention

Les écrivains de parti pris rejettent la

théorie l’intellect.uaIité, la “littérature".

Ils recourent, pour s’exprimer, à un

langage qui n'en est pas un: le jouai. Et

si. par aventure (car ce n'est pas toujours

le cas) l’oeuvre s'avère un échec, ils

triomphent: quel mensonge te serait

d’exprimer l’échec par une réussite. L’important,

de toutes façons, c’est qu’ils

aient “la" critique sur le dos, qu’il ne

soit pas permis d ’écrire comme ils écrivent

— et pour bien décourager la cri-

56 •


tique on la provoque, plus ou m oins

ouvertem ent. "L a critique je m ’en fous”,

déclarait G iro u ard à la télévision. Les

jeunes écrivain? rêvent tous, non pas

d ’être m éconnus com m e le voulait B audelaire,

et sauvés p ar la postérité, m ais

d ’être reconnus p ar le peuple et répudiés

par les "pontifes littéraires” . Ce n ’est

d'ailleurs pas nouveau: T h é ria u lt affiche

un m êm e m épris face à la critique.

R etenons un aspect p ro p re au x oeu ­

vres d ’un G iro u ard , d ’un G odin, d ’un

M ajor et d ’un R enau d : toutes constitu

e n t une entreprise contre le langage.

C ep en d an t — et je fais exception ici

pour la Ville in h u m a in e — elles ne

rem etten t pas en question les structures

mêmes d u récit: elles développent un

sujet de façon suivie, sans m u ltip lie r les

techniques. Ce qu elles renouvellent, c’est

le ton, la voix m êm e de la n arratio n . O n

p eu t aussi p arle r d ’un nouveau rap p o rt

étabh en tre le personnage et le n a rra ­

teur, bien q u ’il n'y ait pas — sauf chez

G irouard — contestation du personnage

com m e tel: sim plem ent, le n a rra te u r se

m et en cause aussi bien q u e son héros.

T i-Jean existe, l’au te u r y croit, m ais il

y a aussi R en au d qui existe et q u i est

engagé dans la m êm e aventure que lui.

Cela vaut égalem ent p o u r M ajor. Le

m onopole d u personnage est brisé: l’a u ­

teur n ’a plus A se plier A sa vision, à

jo u er le jeu, se faire absent. Ce q u 'il

signilie ainsi c’est que le personnage,

les valeurs d ’existence q u ’il représente,

sont aussi réelles que lui. T i-Jean existe

autant q u e R enaud, R enaud nous fait

bien com prendre d ’ailleurs que c’est lui.

Em ile D rolet, au contraire, n ’existe pas

au m êm e titre ou de la m êm e façon que

l’auteur: bien au contraire, il est son

envers. G irouard nous p rév ient dés le début

q u 'il n'est pas son personnage, ce

"dialecticien bébêlc q u ’il le m éprise,

au m êm e titre que le lecteur. Aussi l’échec

de l’oeuvre ne sa u ra it m ettre en

cause le talen t de l'au teu r, D rolet seul en

est coupable. O n voit une fois de plus ce

en quoi, à m on sens, G iro u ard diffère de

ses confrères. C om m ent expliq u er ces

traits com m uns et ces divergences?

R enaud (prenons-le com m e exem ple)

n’est pas le p rem ier à reco u rir au patois

indigène. G rignon, R in g u et, Bessette (la

Bagarre) et beaucoup d ’autres l’o n t fait

avant lui, du m oins dans les dialogues.

Or, il me sem ble que ce langage p ren d

ici un sens nouveau. Il y avait toujours

eu deux trad itio n s bien m arquées dans

notre littératu re : l’une de correction,

d ’élégance dans le m aniem ent d ’une lan ­

gue bien française; l’autre, de fam iliarité

dans le style au p ro fit de la vérité des

personnages, des sentim ents, etc. Au départ,

la prem ière est axée su r les valeurs

universelles et l’au tre sur les valeurs

régionales: le th éâtre nous en fo u rn it un

exem ple typique dans les personnes de

Paul T o u p iti et de M arcel D ubé. Le

prem ier exprim e, avec des m ots choisis,

des sentim ents universels tandis que le

second se situe au coeur m êm e de notre

réalité québécoise, dans ce q u ’elle a de

plus régional.

57


Dans le rom an, une m êm e opposition

se rem arque: en tre un R oger L cm elin et

un P ierre B aillargeon, qui constituent

deux extrêm es. Ce q u i im porte, c’est

q u ’un français châtié apparaissait, clans

les années quarante, com m e le véhicule

de l’universel, alors que l’em ploi d ’une

langue plus “québécoise’’ signifiait un

choix du régional. P ar la suite, la relation

a évolué: nous avons C laire M artin

et Jacques C odbout, en opposition à

Claude Jasm in. Les prem iers sont beaucoup

plus enracinés dans la réalité québécoise

cpic T o u pin ou B aillargeon; p ar

contre Jasm in, q u i au ra it p u lui aussi

em p ru n ter une langue correcte et n a tu ­

relle, m ain tie n t le choix d ’une langue

(et d 'u n style) ’’québécois’’. O r c’est cette

m êm e lignée L em elin-Jasm in q u i triom ­

phe chez R enaud, M ajor, G o d in et qui

acquiert vraim ent ses lettres de noblesse.

Q uel est le sens de leur langage? Pas

plus que le style de C o d b o u t n ’est “u n i­

versal iste”, celui du Cassé n ’est “régionalistc

”: une nouvelle opposition se crée,

au niveau d ’un m êm e enracinem ent, et

p eut se d éfin ir ainsi: le “jo u a i", dans le

Cassé, n ’a pas le sens d ’u n langage régionaliste

m ais prolétarien; le français

élégant de C o d b o u t n ’a pas le sens d ’un

langage im iversaliste mais bourgeois. P ar

prolétarien ou bourgeois, je n ’entends

pas une option p o litiq u e m ais une id e n ­

tification “pré-réflexive”. E t je ne rep ro ­

che aucunem ent à l’a u te u r de l’A q u a ­

rium d ’écrire com me un petit-bourgeois:

je veux sim plem ent dire que la réalité

des classes s’est m anifestée (enfin!) dans

notre litté ra tu re et explique que Ja sm in

ou R en au d ne puissent écrire avec le

style de C laude M athieu. La vérité chez

ce d ern ie r consiste à contester de l ’in té ­

rieu r la bourgeoisie, en liv ran t au regard

de tous la réalité de nos “S im one". C ’est

ainsi q u ’il rejo in t l’entreprise de parti

pris. Q u a n t au x rom anciers de p a rti pris,

ils sont eux-m cm es déclassés: p o rte-p aro ­

le du p eu p le, et p o u rta n t exclus du

peuple p a r la conscience de le u r conditio

n et p ar leurs études, ils sont nos R i­

chard W rig h t; ils refusent la litté ra tu re

et p o u rta n t ils écrivent: voilà leu r vérité

profonde.

J ’ai fait plus h au t quelques exceptions

au sujet de G irouard; c’est que son

a ttitu d e m e sem ble quelque peu éq u i­

voque et confond les langages d u “b o u r­

geois” et du “p ro létaire”. D ’une p art, ses

préoccupations form elles (négation du

personnage, bouleversem ent des structures)

le placent d u côté des écrivains de

co n d itio n bourgeoise; d ’a u tre p a rt, il

partage avec les autres le refus volontaire

de la litté ra tu re et d u beau langage.

N ous verrons clans ses prochaines

oeuvres com m ent il tentera de résoudre

cette contradiction.

R e je ta n t la littératu re p a r fid élité à

leu r id entificatio n prolétarienne, mes cam

arades rom anciers re je tte n t du m êm e

coup celui q u i l’incarne dans ce q u ’elle

a de ritu e l et de spécifique: le critique.

P our eux il ne fait aucun doute q u ’être

critiq u e, c’est être bourgeois: respecter la

gram m aire, se pencher avec com préhension

su r les oeuvres, un peu à la façon de


leurs papas. E n 19-10, c’était différent: le

critique rep résen tait les critères universels.

Il co m p arait les C ontes p o u r un

hom m e seul à G iono et R am uz, considéla

it la littératu re canadien ne-française

com m e une province de la littératu re

française. Essayons d ’appro fo n d ir cette

relation ccrivains-critiques.

tradition e t invention

Je connais peu cl'auteurs d ’ici qui n ’en ­

tretien n e n t u n e hostilité plus ou m oins

m arquée — parfois d éliran te — à l’en ­

droit de la critiq u e. Ce qui est plus rem

arquable. c’est q u e chaque écrivain a

sa tête de T u rc , choisie de préférence

parm i les critiques de sa génération. En

somme, il im p o rte assez peu p o u r un

jeune que Gilles M arcotte l’apprécie ou

non: de toute façon, il ne peut le juger

que selon des norm es ou des catégories

"dépassées”. C ela v au t aussi en politique;

si jam ais, p ar u n reto u r certes im ­

prévisible, G érard P elletier ou Jean Pelierin

se ralliaie n t au x options de parti

pris, les rédacteurs en seraient fort ennuyés:

c’est que les objectifs fixés répondent

au x besoins d ’a u jo u rd ’hui, et non

d ’hier, et ne p eu v ent être com pris q u ’à

p a rtir des conditions actuelles et selon

la p ro b lém atiq u e q u i en découle.

C ependant, il m ’ap p a ra ît que l’opposition

d ’u n P elletier jo u e com m e telle un

rôle positif dans l’élaboration dialectique

de la pensée nouvelle, dans la m e­

sure où elle ap p ro fo n d it sans cesse d a­

vantage la raison totalisée en regard de

la raison totalisante. Ce que, dans un

prem ier m ouvem ent, nous rejetions surto

u t de sa pensée, et ce qui était d 'a illeurs

sa signification objective dans la

conjoncture récente, représente en fait

son côté le plus négatif: le refus du n a­

tional, qui contin u ait à se d éfin ir contre

le nationalism e m acabre du régim e duplessiste.

M ais l'aspect positif de sa

pensée (la lu tte pour des m esures sociales

concrètes), d o n t les lim ites nous

apparaissent a u jo u rd ’hui mais ne p o u ­

vaient nous ap p a raître il y a deux ou

trois ans, s'il dem eure lié à son aspect

anti-national et devient p ar le fait même

l’objet, lui aussi, de notre négation, constitu

e tout de m êm e une objection encore

valable et féconde dans l’im m édiat. De

m êm e q u e la pensée de Cité libre est

dépassée dans son anti-nationalism e, celle

de parti pris risquait de le devenir

dans son refus, au début valable et

justifiable, de ce q u ’on peut appeler

('''em p irism e'”. Plus exactem ent, je dirais

que la pensée de parti pris é tait au

d é b u ' "globalistc” en tant q u ’elle se

refusait à cet “em pirism e” ; et q u ’elle

59


(lcvieiu vraim en t totalisante en ta n t

qu'elle tend à le récupérer et à l’intégrer

au p ro fit d 'u n e pensée pratique de la

révolution.

Le m êm e phénom ène se p ro d u it en

critique: to u t “dépassé” q u ’il soit dans

l’absolu — e t le je u n e écrivain vit son

entreprise dans l’absolu — Gilles M arcotte

continue à poser des problèm es

réels à la critiq u e d ’a u jo u rd ’hui. Voilà

bien un p oint où m on attitu d e est susceptible

de différer de celle de mes cam

arades. P o u r eux, la critiq u e ce n ’est

plus M arcotte mais c’est, p a r exem ple, le

P. A ndré V achon (qui certes s'identifie

à la nouvelle g énération critique). Cependant.

p o u r le P. V achon com m e pour

moi, M arcotte co n tin u e certes à représenter

un aspect de la critique. Universaliste

(et p ar conséquent m oraliste, dogm

atique, etc...), com m e P elletier est in ­

ternationaliste, M arcotte est to u t de m ê­

me le prem ier à avoir situé son étude au

niveau des thèmes, com m e P elletier in ­

troduisait un souci des réform es sociales

concrètes. Les thèm es, il les considérait

isolém ent: q u an t à nous, nous tentons

de les analyser dans leurs relations, dans

la structure qui les sous-tcnd, bref dans

leur totalité. I.’em pirism e de P elletier

rejo in t l ’étude des thèm es de M arcotte,

de m êm e que le nouveau structuralism e

critique s'ap p arente à la pensée totalisante

de parti pris.

Mais, s’il existe une relation entre la

critique littéraire et la pensée d ’une époque,

com m ent d éfin ir la relation critique-écrivain?

Il fau t d 'ab o rd te n ir com pte d ’u n an ­

tagonism e “n atu re l": il se m anifeste ici,

m ais aussi clans toutes les sociétés. Cepen

d an t, cet antagonism e pren d p arto u t,

et selon chaque époque, des form es p a rticulières.

L ’écrivain québécois est hostile au critique,

on le sait. E t les critiques, c’est le

com ble, in tério risen t cette agressivité, se

dévorent allègrem ent les uns les autres,

avec une certaine ré p a rtitio n des rôles

q u i se retro u v e dans tout groupe m enacé:

Guy R obert, p ar exem ple, perm et

à celui-ci de détester m oins franchem

ent celui-là en d ra in a n t to u t vers lui.

C’est ainsi q u ’il assure au reste du g ro u ­

pe une santé relative: deux critiques ne

se ren c o n tre n t jam ais sans d éb latérer

contre cet innocent polygraphe, c’est une

condition indispensable à leur sérénité.

Mais passons.

La colère de l’écrivain contre le critique

est tro p com plaisante p o u r n ’être

pas entachée de m auvaise foi. E n fait, il

m ’a p u a ra ît que le critiq u e a toujours

joué — et assum é avec u n ta n tin e t de

masochism e, c’est là sa p a rt de responsabilité

— un rôle de bouc-ém issaire: ce

que l’écrivain ressent d ’insécurité, d ’in ­

quiétu d e fondam entales, il s’en délivre

en p ro je ta n t sur le critiq u e son propre

refus d ev ant l'oeuvre faite au p ro fit de

l’oeuvre à faire. Si le critiq u e n ’in c arn ait

pas, à la façon d ’u n génie m auvais, ce

refus préalable au dépassem ent, le rejet

serait m oins facile: publier, c’est ab a n ­

donner son oeuvre au Refus. Q uand

bien m êm e l’accueil de la presse serait


favorable, il serait l ’effet d ’u n m alen ten ­

du puisque le critiq u e ne peut jam ais

com prendre l’oeuvre comme son au teu r

la com prend. E t c’est bien sûr: l'a u te u r

vit son oeuvre de l’in térieu r, il ne la

voit pas, ne p eu t avoir sur elle de regard

objectif. Aussi sera-t-il toujours

“incom pris” et scandalisé de ce que le

critique la traite en objet — soit en la

jugeant, soit en l’in te rp ré ta n t selon des

schèmes culturels parfois très étrangers

aux siens.

Q ue le critiq u e soit la conscience m alheureuse

de l’écrivain, cela s’exprim e de

façon m anifeste dans la légende si accréditée

du “critique, écrivain m a n q u é” (le

critique ne se fa it d'ailleurs pas faute

de pro u v er le bien-fondé de cette o p i­

nion). Mais que signifie en réalité cette

expression, sinon que le critique est l’in ­

carnation du m a n q u e même, ressenti p ar

chaque écrivain, à exister com m e valeur

certaine à ses propres yeux? E t au Q uébec,

où l’a u te u r se voit contesté non

seulem ent dans son existence individuelle,

com m e créateur, mais aussi sans son

appartenance à une collectivité m enacée,

le critiq u e fait figure à la fois de

raté et de déraciné. Cela v au t sans doute

m oins p o u r a u jo u rd ’hui: j'a i in d iq u é

plus h a u t que l’opposition régionalism e-

un i versa lismc s’é ta it convertie en opposition

prolétariat-bourgeoisie. A l'ép o ­

que où L em clin p u b lia it ses rom ans, le

critique in c arn ait nécessairem ent les critères

universels, c’est-à-dire “européens”,

et m etta it dos à dos, p o u r les m esurer,

Denis B oucher et Ju lie n Sorcl.

A u jo u rd ’h u i le critiq u e incarne deux

institutions qui au fond n ’en font

q u ’une: la L ittératu re et la Bourgeoisie.

O n fait bien sentir au critique q u ’il est

bourgeois; que de fois m 'a-t-on reproché,

à parti pris, d ’enseigner à l’U niversité:

être chôm eur est tellem ent plus

digne. Cela m 'a à ce p o in t “com plexé”

que j'en suis venu à assumer, à la revue,

la tâche la plus littéraire et la plus

bourgeoise qui soit: la correction des

textes. Après tout un professeur, en

période révolutionnaire, n ’est bon q u ’à

ça...

M ais non; je com m ence à répudier

mes com plexes. Il m ’ap p a raît m ainten

an t que créateur et critique conditio

n n ent m u tuellem ent leurs attitudes.

Si M arcotte est "m oraliste”, c’est de la

m êm e façon que T h é ria u lt (la problém

atique de ses rom ans est foncièrem ent

m orale- elle m et en cause les “lois” de

la survie face aux déviations produites

chez l’hom m e p ar la p erte du contact

avec la nature); si, p o u r m a part, je prétends

dévoiler l’oeuvre, c’est à la façon

de C ham berland gui, dans ses éditoriaux

ou ses poèm es, dévoilé la société, ou de

R enaud, M ajor. G odin dans leurs récits.

L ’antagonism e écrivain-critique était vécu

dans l’absolu en ’40, où l’on avait

encore de la réalité u n e ‘‘vision tragique”.

Si, a u jo u rd ’hui, reje tan t l’illusion

m oraliste q u i engendrera toujours le

m oralism e critique, l’écrivain accède à

une vision vraim ent dialectique de la

réalité, il n ’est pas im probable q u ’il p arvienne

à saisir sa dém arche, non plus

• 61


com m e le contraire absolu de la dém arche

critiq u e, m ais com m e liée à elle dans

une m êm e quête de dépassem ent vers les

valeurs nouvelles à in stau rer.

S ur u n au tre plan, il n ’est pas indifférent,

p o u r l’appréciation critiq u e des

oeuvres de ma génération, que je m 'in ­

téresse aussi aux oeuvres d u dix-neuvièm

e siècle canadien-français, ou à

celles de 1940-60: si l’écrivain nouveau

se doit de rejeter la tra d itio n p o u r instau

rer les valeurs révolutionnaires, le

critiq u e actuel se doit de rattach e r cette

prospection à la trad itio n q u i la perm et

et qui, secrètem ent, l’alim ente. Cela

s’im pose d ’a u ta n t plus que, selon Jacques

B erque, la révolu tio n com porte

to u jo u rs un reto u r au fondam en tal et

s'accom pagne d 'u n e surrection de larges

plages de la tra d itio n restée ju sq u e là

enfouie et m éconnue. A u jo u rd ’h u i un

seuil est attein t, où la perspective révolu

tio n n aire nous re n d sensible et pour

ainsi d ire tangible l’existence de toute

la trad itio n — d ’où, en critiq u e com m e

dans la pensée, le reto u r actuel aux

sources bien plus p ro fo n d que dans la

génération de C ité libre.

Et voici q u ’une tra d itio n , qui fu t pen ­

d a n t plus d ’un siècle celle de l ’échec,

est affectée soudain dans sa to ta lité d ’un

signe positif, se co n v ertit en réussite.

C ette réussite, les jeunes écrivains la

réalisent im m éd iatem en t dans des oeuvres

libérées; le critiq u e, p o u r sa part,

sait m a in te n an t la rechercher dans les

oeuvres qui, depuis 1837, tém oignent

d ’une irréductib le v o lo n té de vivre.

an d ré brochu

N o /c . Il n ’est pas in u tile de m e n tio n n e r que, si j ’ai

fa it quelq u e é ta t, dans cet artic le , de mes relations

personnelles avec l’équipe de p a rti pris, c ’est que p lu ­

sieurs in tellectu e ls engages dans u n e ligne de re c h e r­

che précise o n t aussi, à un certain m o m en t, ressenti

un c e rta in m alaise d evant, non pas l’intransigeance

de scs optio n s politiques, m ais la v alo risatio n presque

ex clu sive d ’une action im m édiate, c e rtes n atu relle au

d é b u t de la revue. Le m anifeste de sep tem b re dernier,

en a p p ro fo n d issan t les objectifs d u m ouvem ent, a

aussi c o rrig é ce tte a ttitu d e .


la chanson d’ici

Stéphane venne

Pont" entendre, en spectacle ou sur

disques, des chansons faites p ar des gens

d ’ici, il se trouve un p u b lic q u i consent

à débourser près d 'u n m illion de dollars

p ar année. C ’est énorm e; et ça le devient

encore plus si on considère que:

le: au d éb u t des années ’50, la chanson

d ’ici ne bénéficiait d ’aucune d iffu ­

sion efficace

2e: au cu n au tre secteur de la création

a rtistiq u e au Q uébec n ’occasionne

p areille circulation d ’argent

3e: cette circulation est spontanée, n u l­

lem en t provoquée p ar la catalyse des

subventions de l’E tat

le: ce m illion, à quelques fuites près (la

C ie C olum bia, chez q u i sont faits les

enregistrem ents de V igncault, Léveillée,

G authier, Calvé, Ju lien , est une

filiale d ’une firm e étrangère) reste à

nous

5e: cette circulation d ’argent origine

p rin cip alem en t d ’une couche sociale

économ iquem ent faible, celle des

étu d ian ts, ce qui donne au m illion

u n poids plus lourd q u e son équivale

n t d ’or.

Un m illion, chez nous, c'est u n gros

mot. Et son association avec la situation

de la chanson d ’ici laisse deviner q u ’il

peut se trouver là u n phénom ène qui

dépasse l’engouem ent: la chanson s’est

donné une form e nouvelle et originale, a

créé son propre circuit de diffusion, a

échafaudé ses propres m ythes. E t l ’in te r­

action de ces élém ents assure à la ch an ­

son une solution d ’évolution.

le mythe leclerc

Q uand le phénom ène a com m encé, c'était

déjà avec presque tous ses élém ents

actuels renferm és dans une personne:

un hom m e à Paris c h a n ta it des chansons

d ’une allure nouvelle d o n t il é tait l’a u ­

teur et le com positeur et q u i p o rtaien t

le langage et les im ages d ’ici; il s’accom ­

pagnait à la guitare; on l’ap p elait d ’un

63


surnom , "le C anadien", et non p ar son

nom , Félix Lcclcrc. Il lit là-bas un gros

succès, des disques et des disciples.

C ’est q u a n d il est revenu de Paris que

nous le reconnûm es. Il le fallait bien: sa

renom m ée faisait la nôtre et Paris avait

décrété que les C anadiens-Français et

leur pays ressem blaient à Félix Leclerc

et à scs chansons. O n nous d o n n ait un

p oint de repère, un d éb u t d ’identité.

Nous étions cela donc nous étions. E t

nous fûm es des salles pleines à le reconn

aître à chaque fois q u ’il ch a n ta it q u elque

p art, et à nous reconnaître en lui.

La génération, cependant, qui le recevait

alors, n 'é ta it plus la m êm e que celle

qui l’avait laissé crever de faim quelques

années avant. C ’était déjà la suivante.

Car Leclerc ch anta dans les salles de collèges

et de couvents, dans les au d ito ­

rium s d'universités. La génération de

ceux q u i n ’o n t rien à perdre et to u t à

récupérer, voilà celle q u i a nationalisé

Félix Leclerc.

M ais Lcclcrc, m algré tout, n ’était pas

de la b onne génération. E tran g er chez

les gens de son âge qui l’avaient jadis

ignoré, il ne pouvait être que le père

adoptif du p u b lic qui le faisait vivre. O n

le vénérait, une troupe de chansonniers

porta plus tard le nom d ’une de scs chansons,

les "Bozos", une boîte s’appela

“Le p ’tit b o n h eu r". Mais on le considère

com me un être à part, on hésite à l’a p ­

peler chansonnier, et Leclerc lui-m cm e

ne va q u e rarem en t, et encore de m oins

en m oins, dans les boîtes à chanson. Il

a fait découvrir une possibilité, ce fu t

assez p o u r faire de lui un m ythe, lui

assigner un rôle historique; m ais o n le

p la fo n n a it d u m êm e coup.

Le p u b lic a pris de Leclerc l'idée d ’une

chanson d ’ici, puis il en a fait son

affaire. C ’est après Leclerc que le p h é n o ­

m ène com m ence (on rem arque que ceux

q u i in te rp rè te n t la chanson "c an a d ien ­

n e ” o m etten t presque systém atiquem ent

de chanter du Leclerc) et sans lui.

les chansonniers

Le m ythe d u “chansonnier" s’est défini

de façon rap id e et précise. Le ch a n ­

sonnier d o it être jeu n e (et voilà L eclerc

élim iné com plètem ent), n ’avoir pas choisi

de faire de la chanson mais y avoir

p lu tô t une espèce de vocation (les a d e p ­

tes se gard ent bien de retenir que Léveillée

était é tu d ia n t en relations in d u strie l­

les ou que V igneault fut professeur à

Laval), il d o it d o n n er son spectacle sans

"artifices", dans un cadre le plus dépouillé

possible, avec le m in im u m de

m usiciens, id éalem ent sans au tre accom ­

pag n ateu r q u e lui-m êm e à la g u ita re ou

au piano, il est u n peu lo u rd au d en scène

(non seulem ent on le lu i p ard o n n e

m ais on soupçonnerait de tricherie celui

q u i viserait à l’aisance et la diversité des

grands du m usic-hall), et, p rin cip alem

ent, il d o it avoir com posé les paroles

64 •


ut la m usique des chansons q u ’il in te r­

prète, et y p arler préférablem ent à la

prem ière personne.

Bref, en faisant du chansonnier un

personnage m ythique (1), le public exige

de lui q u ’il soit un hom m e q u i risque

toute son existence dans une chanson,

sans recourir à rie n ni personne, ni à un

parolier ni à u n com positeur, ni à une

batterie de réflecteurs ni à des accompagnateurs

b rillants: un hom m e seul

dans l'espace restre in t de la scène, et

surtout seul responsable de to u t ce qui

s’y passe. Q u ’il soit aussi, cela va de soi,

un hom m e d ’ici: si on fait à Léveillée et

V igneault, à la Place des A rts et à la

Com édie C anadienne, le m êm e succès

q u ’à A znavour et B écaud, ce n ’est pas

tant un ju g em en t su r la valeur des spectacles

que la proclam ation (l’une relation

vitale en tre certains artistes et le

22 , ' c d'ici. Le spectacle des vedettes

françaises est u n divertissem ent q u ’on

a p p lau d it avec frénésie, mais celui des

chansonniers est u n rite, presque un devoir,

q u i exige du p u b lic un engagem

ent entier.

les boîtes

Y a-t-il rien de plus inconfortable

q u ’une boîte à chanson 1 Mises en com ­

paraison avec les grandes salles de spectacle,

avec les cabarets et la Salle Bonaventure,

les boîtes ont p lu tô t l’air de

catacombes. Mais la chanson d ’ici n'était

ni assez prestigieuse ni assez “com m erciale"

pour q u ’on lui lève les rideaux des

salles officielles.

Mais la chanson, ça n ’existe pas en

dehors d ’un h a b ita t favorable, en dehors

d 'u n canal de diffusion. La chanson, ici,

ça n’existe pas su r papier (fait à noter:

la p lu p a rt des chansonniers ne savent

pas écrire la m usique, la p lu p a rt des in ­

terprètes ne savent pas la lire: les ch an ­

sons sont mémorisées, transm ises de b o u ­

che à bouche, et quand elles sont com ­

pilées, elles le sont grâce à des gens qui

ne font pas p artie du groupe, les pianistes-accom

pagnateurs, les gens des com pagnies

de disques: on rem arque aussi que

les éditions en feuilles des chansons restent

invendues, inutiles, alors q u ’en

France la m usique en feuille possède une

clientèle proportionnelle à son utilité).

C’est depuis 1960 (la B utte à M athieu

vient de fêter son cinquièm e anniversaire)

que la chanson a créé son h ab itat, à

p artir de rien, d ’aucune notion, d 'au c u ­

ne tradition.

Et si on tente d 'ap p liq u er au x boîtes

à chanson les critères d ’ex p lo itatio n en

vigueur dans le m onde officiel du spectacle

au Q uébec et dans la presque to talité

de la "vie artistique d ’ici, on est o b ligé

de les condam ner, de les considérer

com me a u tan t d ’absurdités, de m ettre

une croix sur leur viabilité. C ar depuis

toujours, ici, les entreprises d ’ex p lo itation

com m erciale des oeuvres d ’a rt se

rangent docilem ent du côté de la tradi-


lion, sans jam ais contester la validité de

ses exigences ni leur efficacité. Les établissem

ents (salles, cabarets, cinémas)

vont se situ er dans les secteurs dits comm

erciaux des villes, consacrent à la p u ­

blicité un m o n ta n t déterm iné, cette p u ­

blicité p assan t o b lig ato irem en t p ar les

m edia officiellem ent recom m andés; ils

doivent de préférence diversifier leurs

sources de revenus (les cabarets vivent du

spectacle m ais bien davantage de la vente

de l ’alcool, les im pressario font leur

arg en t dans les salles, m ais aussi en vend

an t leur m atériel à la T.V .), présenter

des oeuvres et des artistes d o n t la re n ta ­

bilité est bien assise, ne pas jo u e r au

" ta le n t scout".

situation fau sse

L ’h a b ita t trad itio n n el de l’a rt chez

nous, est fab riq u é en v ertu des normes

q u ’on ap p liq u e dans toutes les m étropoles

d u m onde occidental, dans les villes

riches. Le raiso n n em en t est sim ple: nous

somm es un C anad a m anifestem ent riche,

M ontréal est in d u b itab le m e n t la m étropole,

donc la vie artistiq u e doit rouler

en q u atrièm e vitesse, sinon “le m onde

va nous p ren d re p o u r des sauvages". Et

nous branchons derechef nos salles sur

les grands circuits d ’im pressario am éricains,

com m e si nous avions per capita,

nous les C anadiens-Français, les mêmes

sommes à consacrer à notre divertissem

ent (lire: culture) que les New-Yorkais,

les B ostoniens ou m êm e les T orontois.

E t nous éditons rom ans et poèm es d ’une

litté ra tu re de luxe com m e si q u e lq u ’un

q u elq u e p a rt chez nous en avait besoin.

Parce que c’est ainsi que les choses doivent

se passer en A m érique.

N 'em pêche q u ’on n ’est pas si en A m é­

riq u e q u ’on en a l’air. N ’em pêche que

la Place des Arts, construite "parce q u ’il

est invraisem blable q u ’une ville comme

M ontréal n ’ait pas sa grande salle de

spectacles", accum ule les déficits. N ’em ­

pêche que les libraires et les éditeurs

o n t besoin des octrois p o u r vivre, et

l’E tat les leu r donne, du m ieux q u ’il

peut, au nom de la culture, "parce q u ’il

est invraisem blable q u ’une population

com m e la n ô tre etc., etc.”.

La vie artistiq u e d ’ici m arche sur des

échasses, en fonction d ’une clientèle qui

n ’existe pas, en vertu de norm es q u i ne

sont pas les nôtres; et les subventions de

l’état p erp é tu e n t l’absurdité. Et c’est ce

m onde absurde q u i a qualifié les boîtes

à chansons d ’absurdes, m etta n t sous le

m êm e ad jectif les chansonniers et leurs

oeuvres et leu r ferm an t les portes.

P o u rta n t, en cinq ans, il a surgi une

q u ara n ta in e de boîtes à chanson de p ar

le Q uébec, q u i ne vendent pas d ’alcool,

q u i sont situées en dehors des centres

com m erciaux où les loyers sont p ar ailleurs

ex h o rb itan ts, q u i offrent sans presque

de réclam e u n p ro d u it nouveau, qui

possèdent une clientèle régulière et visi-

66 •


lenient croissante, q u i ne fait pas appel

•i la charité de l’E tat.

L 'absurdité n ’est sim plem ent pas du

côté q u ’on pensait. L ’aB surdité, elle est

plutôt du côté de la Place des A rts q u i

veut posséder à la fois le niveau de p ro ­

gram m ation des grandes salles d ’A m érique

(niveau perm is p a r les grands circuits

am éricains et unions d ’artistes correspondantes)

et une id e n tité nationale

en ra p p o rt avec l’e n d ro it où elle est située

(identité sym bolisée p ar l’octroi de

la ju rid ic tio n exclusive à l ’union locale).

Actors’ E quity v ien t de nous m ettre en

dem eure de choisir: des spectacles ou

bien une identité, l’un ou l’autre. E t

que doivent logiquem ent choisir les p ro ­

m oteurs d ’une salle de Spectacles? Ils

sont m ignons leurs scrupules, eux q u i

ont p o u rtan t déjà choisi à l’instant m ê­

me q u ’ils levaient la prem ière pelletée

de terre.

la légitimité

M ais ju sq u ’à nouvel ordre, c’est la

Place des A rts q u i est l ’en fan t légitim e:

on lui a coupé le ru b a n en g ran d e pom ­

pe lors de son in a u g u ra tio n , on lu i

verse une pension, on lu i fait atten tio n .

Elle est l’en fan t du devoir et des convenances.

La boîte à chanson serait p lu tô t la

lille naturelle, et p o u r ainsi d ire l’enfant

du plaisir, l’im périeux plaisir d ’un p u ­

blic vrai ayant des besoins originaux

q u 'il sait où et com m ent satisfaire. Et si

les boites à chansons o n t l'air de cénacles,

ce n ’est q u ’à p a rtir de l’extérieur,

vues du côté des légitimes. 11 s’y donne

des spectacles différents, par un groupe

d'artistes qui n ’a pas bénéficié de la

prom otion officielle, devant un public

tellem ent atten tif et déjà bourré de tant

de tics que ceux de l’extérieur pensent

to u t de suite que ce public est in itié à

certains signes, à certaines clés q u i p erm

ettent de com prendre. Car ta n t que

les légitimes, les subventionnés et les publirisés

croiront que la spontanéité populaire

est de leur côté, ils d iront que

l’artifice, la cabale, le mystère, cette distorsion

de l’entendem ent, sont de l’autre.

Ce sont les com pagnies de disques qui

ont le plus vite com pris l’absurdité de la

version officielle. Ce n ’est pas sorcier:

•10 boîtes accueillent 150 personnes p ar

fin de sem aine (total: G000 personnes),

sans parler des spectacles donnés dans les

collèges et les universités. Voilà p o u r le

disque une clientèle à q u i on n ’a m êm e

pas besoin de vanter le produit. P ar conséquent,

les com pagnies de disques m i­

sent plus sur les chansonniers q u e seules

vedettes officiellem ent “com m erciales”.

Les chansonniers sont entrés sur le

m arché du disque, en effet, via les longsjuux

(coût moyen: §5000.) et non p ar les

15-tours (coût moyen: §500.).

Les résultats sont assez foudroyants:

des vedettes com me Ferland, Léveillée,

V igneault peuvent vendre ju sq u ’à 30,000

copies, et un nouveau venu com m e Pier-

07


e L étournean vend 10,000 exem plaires

en nu an de son prem ier m icrosillon.

Cela l'ait beaucoup " d ’initiés". D ’au tre

part, les chansonniers sont les prem iers

à déboucher sur le m arché in te rn atio n a l

(les com pagnies Sélect et C olum bia o n t

conclu les ententes avec des firm es françaises

e t am éricaines) il est b o n de noter,

du m êm e coup, la confiance exubéran te

des com pagnies de disques à l ’égard des

chansonniers: la com pagnie Sélect vient

de m iser, et ce n ’est pas la prem ière fois,

SOOOO sur la fo rtu n e d ’un n ouveau venu

(2), et les directeurs de C olum bia font

enregistrer des chansonniers sans m êm e

com prendre le français, et encore m oins

le français à la V igneault.

la chanson: récupération

Les boîtes à chanson, en s'inscrivant

en m arge de la légitim ité, m ais au coeur

d ’un p u b lic q u i a finalem ent d onné sa

réalité à un circuit qui traverse m a in ten

an t to u t le Q uébec, se sont en m êm e

tem ps placées en m arge de la concurrence:

ce circuit est le seul à o ffrir à l’envi

le p ro d u it en dem ande, le seul où se

soit m ise au p o in t la form ule q u i perm et

au chansonnier d ’être à l’aise en sccne et

de p o uvoir vivre de scs cachets.

Parfois, ce circuit s’étend d u côté de la

légitim ité: les chansonniers font salle

com ble à la Place des Arts, à la C om édie

C anadienne, au P lateau, au P alais M o n t­

calm, et b ien av a n t les vedettes dites

com merciales. R ien ne s'oppose à ce que

cette extension ne soit une prise de

possession en force, rien si ce n ’est q u ’il

faille acquérir une certaine m aîtrise de

l’appareil tech n iq u e des grandes salles;

ce n'est q u ’une question de temps.

La chanson est en train de prendre

possession d ’un public, d ’un circuit de

salles, des moyens de diffusion conventionnels,

des débouchés sur l ’extérieur.

M ais il convient de dire p lu tô t: u n

certain public, to u t en se form ant, a suscité

la création d ’un p ro d u it qui lui

ressem ble et arm é d u q u el il m et la m ain

sur les m oyens de diffusion d'ici, nos salles,

notre radio et n o tre T .V (3) La ra ­

dio, qui se n o u rrit prin cip alem en t de 45-

tours, a longtem ps résisté. Les discjockcys

sont m oins au co u ran t du m arché

des m icrosillons, dressent leurs p ro ­

gram m ations en fonction du m arché

q u'ils connaissent, celui des disques à

p etit form at, cl fu rent longtem ps à dire

que c'était le seul m arché exploitable.

M ais q u an d une salle de 1500 personnes

frém it et ap p la u d it dès les m esures

d 'in tro des “V ieux P ianos" ou de “ F euille

de gui", ça vous fait réfléchir u n discjockey.

E t nom breux sont-ils m a in te n an t

à reconnaître q u ’il se trouve d ’autres critères

que la vente des 45-tours et la

q u an tité d'appels reçus au poste pour

évaluer le m arché.

C’est ainsi que la chanson gagne peu

à peu sa légitim ité m ais les raisons ini-

68 •


liales île son illégitim ité dem eurent. Ce

qui change, c’est la n o tio n de légitim ité.

Mais la ren contre en tre le chansonnier

et le p u b lic persiste ù v ouloir se faire

en marge, car si le disque et la rad io

leur sont de plus en plus favorables, il

ne semble pas q u e les chansonniers ni

leur public veuillent se co n ten ter qu'o n

leur donne la légitim ité, le d ro it de cité.

Ils veulent plus: ils exigent p o u r eu x le

privilège exclusif de légitim iser. De leur

p o in t de vue, ce sont eux q u i légitim i-

sent la Place des A rts en y m e tta n t les

pieds (4).

le public

C ar le public, en créant ex n ih ilo le

circuit des boîtes, a goûté à la royauté et

pris l’h ab itu d e d u plaisir d ’être m aître

chez lui. Com m e ce public é tait jeune,

son goût n ’était pas encore biaisé p ar le

lessivage de cerveaux d ’un système d ’exploitation

qui se targue de p arler au

nom du “g o û t p o p u la ire”. Ce public n ’était

pas encore enrégim enté dans ce

“goût p o p u la ire”, pouvait encore choisir.

Il l'a l'ait. Il a fait scs vedettes et les a

faites fortes: les chiffres sont là. M ais

ce m onde du spectacle, devenu fort, se

refuse à négocier avec l’a u tre m onde,

refuse les alliances. 11 va ju sq u ’à ne pas

utiliser les unités de m esure officielles.

P ar exem ple les chiffres de vente des

disques de chansonniers ne sont pas p u ­

bliés: ça n ’intéresse personne (5). E t paradoxalem

ent, il n ’est pas rare, dans une

boîte à chanson, q u ’on applaudisse égalem

ent la petite et la grosse vedette. Car

il n ’y a pas de modes: il n ’y a que des

sym pathies, il n ’y a que reconnaître. E t

fort de ce pouvoir de reconnaître, le p u ­

blic légitim ise à la grande eau, avec

l'assurance de celui q u i sait être le

seul capable de m ener l’opération à terme:

il peut en effet ju g er un nouveau

venu (il n ’y a pas d ’a u d itio n devant com

ité chez les chansonniers, m ais plu tô t,

sporadiquem ent, un spectacle où quiconque

le désire p eu t m onter sur la sccne

devant le public), le réclam er (les directeurs

des boîtes et leurs clients se connaissent

à la longue assez bien), acheter

son disque et le publiciser (avant et

après les spectacles, dans les boîtes, on

fait to u rn er les disques des chansonniers;

le juke-box y est proscrit: il ne contient

que des 45 tours et ses d istrib u teu rs sont

de mèche avec l’au tre m onde), en faire

une vedette et l’en treten ir. Le public de

la chanson tie n t son univers p ar tous

les bouts. D ans l’au tre m onde, c’est l’absurde

contraire q u i se passe: les teenagers

q u i achètent les disques n ’o n t pas

accès aux cabarets où se p roduisent leurs

vedettes, et cette ru p tu re perm et aux

prom oteurs de surenchérir de p a rt et

d ’au tre de la brèche. M ais le p u b lic des

chansonniers refuse de se laisser déposséder

par le contact avec un au tre systè-

• 69


m e que le sien propre; il se sent trop

bien chez lui, dans ses boîtes, avec ses

artistes et ses chansons. Il a le pouvoir

et ne consent pas à le partager, à fédérer

son m onde avec l’au tre (6).

la chanson

Si le public des chansonniers ne prête

jam ais sa trom pe d ’Eustache aux vedettes

des 45-tours, c'est q u ’il présum e être

le seul en dro it de définir ce q u ’est la

chanson d ’ici. Et p o u rq u o i prendrait-il

la peine de ju stifier ce droit, q u an d ceux

qui le ta x en t d'outrecuidance écoutent

la chanson en dansant, en crian t ou en

faisant la lessive. Il voit q u ’il est le seul

à écouter la chanson com m e on regarde

une p ein tu re (7) et ça lu i suffit.

P ar son âge et à cause de la situation

exceptionnelle où ses présom ptions le

rangent, le public de la chanson, qui se

trouve p o u rta n t to u t à fait norm al, se

voit regarder com m e u n snob, devenir

celui-qui-ne-suit-pas-le-courant. Conscient

de cette mise en marge, il l’accepte

com me caractéristique de son univers,

et sera n atu rellem en t porté (8) à aim er

des chansons m e tta n t en cause des p a ­

rias. Les deux chansons les m ieux connues

de V igneault et de Léveillée sont

“Jack M onoloy” et "Les V ieux pianos”

respectivem ent. La prem ière: l ’histoire

d ’un Indien rejeté à cause de sa race,

mais q u ’un suicide spectaculaire transporté

p ar les nuages a u pays des canots

et des billots fam iliers, scs in stru m en ts

de travail, au pays sans ségrégation. Dans

la seconde: la tristesse cl’une in tro en

m ineur se transform e, au m oyen d ’une

curieuse m o d u latio n vers une to n alité

m ajeure, en une expression plus vio len ­

te qui ressem ble à une résurrection. Car

en aucun cas la mise en m arge n ’est une

impasse, une co n d am n atio n définitive.

Q uand il se regarde, le p u b lic de la

chanson ne se trouve pas triste d ’etre

isolé mais h eu reux d ’être rassem blé.

T o u t est question de p o in t de vue. Et

s’il a mis si peu de tem ps à ad o p ter V i­

gneault, c’est que son im agerie fait se

côtoyer dans l’allégresse des gens pour

qui la proxim ité est l'occasion de se singulariser,

de se dépasser. Ce n ’est pas

l’im agerie elle-m êm e qui sert au p u b lic

de m iroir plus ou m oins idéal, m ais ses

lignes de force. (9)

conclusion

M on propos n'est pas de faire une

anthologie des chansonniers. C eux que

j'ai cités ne le fu ren t q u ’à titre d ’exem ­

ples, pour illu strer les relations que je

tentais de deviner en tre la chanson, ses

70


créateurs, son public, son habitat. Et s'il

vient à d ’autres Ji’intuition que ces relations

sont à l ’image d’une synthèse plus

vaste, politique, qui demande à être traduite

dans les faits, je leur cède la place

avec empressement. Et je compte, en

échange, q u ’ils ne viendront pas me dire

com m ent il faut que je fasse mes chansons.

Stéphane venne

(1) Il esc rem arquable qu’on retienne du chansonnier,

comme personnage, exclusivement ce qui

touche son a rt, et que jamais il ne soit, question

de sa vie intime.

(2) ...moi.

(3) Nos rares films, et surtout nos longs métrages

(sauf "Le C hat dans le sac" de Gilles Groulx,

au générique duquel apparaissent les noms de

Vivaldi et de C oltrane) ont souvent leur trame

musicale composée par un chansonnier, en partie

ou en entier.

(4) Ceux qui sont allés voir Léveillée et Vigneault

à la Place des A rts furent pour une bonne part

les mêmes qui en chahutèrent l’ouverture.

( $ ) Ce n ’est un secret pour personne: les "ra tin g s”

sont truques, chaque poste à son palmarès.

(6) Les seuls à s’en plaindre sont les interprètes de

l’autre monde qui dem andent des chansons d ’ici,

mais que nos auteurs-com positcurs ne leur d onnent

pas, le plus souvent par indifférence.

(7) E t du même coup, il passe outre h la discussion

oiseuse: la chanson est-elle un art? m ajeur

ou mineur? Pour lui, la chanson est au niveau

où il la regarde.

(8) Le prototype du chansonnier fu t M arc Gélinas,

à la faveur d ’une télémission qui s’appelait

"Beau temps, mauvais tem ps”, au cours de laquelle

un adolescent faisait et chantait une ch an ­

son qui s’intitu lait "Le Bossu” .

(9) Il ne fau t plus se m éprendre: pour un public

à 90% citadin, N atashquan c’est de l ’exotisme,

c’est ailleurs, c’est loin. O n n ’a même pas envie

d ’y aller. Il ne faut pas faire de V igneault

un poète paysan. Son pays d ’origine n ’est plus

un lieu, c’est le moyen de prendre une distance

mentale vers un lieu imaginaire où il organise à

sa guise les luttes et les sympathies des gens entre

eux et avec le monde. C ’est l ’existence de

ces rapports qui fait de la Côte N ord un lieu

privilégié dans scs chansons. Les attaches sentimentales

de l’auteur sont accessoires: c’est ce

q u ’il en fait qui intéresse le public, et le défi

aussi que cela comporte.

suscription: 6 num éros u$s 2,50

ECO CONTEMPORANEO

revista de exploracion humana

solicite un ejem plar gratuite

C.C. Central 1933 — Buenos Aires

Argentina

71


chroniques

note éditoriale

la thèse de l’état associé:

une idéologie de colonisés

paul chainbcrland

R évolution Québécoise, dans sa livraison

de novem bre dernier, adressait à

p arti pris un article signé "Jean Rochefo

rt": l’auteu r y ju stifia it son refus du

"préalable de V indépendance" de notre

m anifeste de septem bre 64, au nom de la

visée révolutionnaire. I l proposait, toujours

dans la m êm e perspective, l’option

de l’état associé.

L ’auteu r y déploie un effort d’analyse

t/ui, juste dans son ensem ble, n’en est

pas m oins coiffé d ’u n e conclusion indéfendable.

P our tout dire, la thèse ou

l'hypothèse, com m e on voudra, de l’état

associé nous paraît relever davantage de

la m ystification que de la conscience p o ­

litiq u e et révolutionnaire. Voudrait-on

lu i trouver une justification d’ordre lactique

que l’exam en des faits en m ontrerait

le néant. N ous allons tenter de le

faire.

L ’a u teu r s’inscrit en fa u x contre ce

que nous avons n o m m é, par ailleurs:

“l’a p p u i tactique à la bourgeoisie": “l’in ­

dépendance, préalable à la révolution”.

En fait, cette fo rm u le n’est pas sans accuser

une certaine am b ig u ité: elle jieut

donner lieu à u n e interprétation tout-àfait

contradictoire par rapport au sens

que nous lu i voulons; elle sépare deux

m om ents de la décolonisation dont seul

le second p eu t être considéré com m e réellem

ent révolutionnaire: celui de l’accession

des classes laborieuses au pouvoir

économ ico-politique. Ce m o m en t est fo r­

m é par les luttes sociales et politiques

que nous visons dans ce que nous a ppelons

le "second fro n t".

En fait l’indépendance véritable ne

peut être un seul préalable à la révolution:

il s’agit de lib érer u n pays qui E ST

essentiellem ent ses classes laborieuses.

72 •


Car le systèm e colonial fait des élites

dirigeantes des représentants objectifs du

colonisateur, et des agents de l’im périalisme.

Scinder le m o u vem en t de décolonisation

en d eu x figures q u i seraient extérieures

l’une par rapport à l’autre, ce

serait réduire l’indépendance à une idée

vide de contenu, par conséquent m ystificatrice,

p u isq u ’elle dem eurerait étrangère

aux dim ensions réelles de la décolonisation:

le triom phe sur le capitalism e

autochtone et étranger; et ce serait égalem

ent “form aliser" la ré vo lu tio n en la

coupant du vécu collectif québécois, en

substituant à l’affro n tem en t réel q u i doit

opposer le p ro létariat n atio n al au capitalism

e étranger une sorte de R évolu tio n

m yth iq u e q u i m et aux prises le Prolétaire

et le Capitaliste.

Il n’y a q u ’une seule révolution à fa i­

re: celle qui enveloppe toutes les form es

de l’aliénation canadienne-française: culturelle

et socio-économ ique. E n deçà des

“problèm es” q u ’il nous fa u t affronter,

un m al québécois p o u rrit notre société.

N o n , il n ’existe pas trois ou d eu x sortes

d'indépendance: celle des bourgeois est

une indépendance-bidon. C eux q u i s’opposent

à l’option in d ép en d a n tiste, ou

m êm e en retardent seulem ent l’adoption,

m éconnaissent la nature véritable du

m o u vem en t de décolonisation: ils d o n ­

nent fatalem ent dans les dem i-m esures —

l’état associé en est une — q u i ne p eu ven t

que sen/ir les classes au pouvoir, quelles

q u ’elles soient. Que l’on cesse de restreindre

arbitrairem ent l’indépendance à sa

lecture ju rid iq u e ; peu im p o rte le m o ­

m ent où elle sera ‘‘officialisée'' — m o ­

m ent “bourgeois" ou m om ent révolutionnaire

— si, dès m aintenant, on s’efforce

au prem ier chef, d’accroître la fo r­

ce et de form er la conscience des classes

laborieuses dont le triom phe consacre

seul le m ouvem ent de décolonisation.

à tous niveaux.

La thèse tic l'é ta t associé est tout-à-fait

inconsistante pour d eu x raisons.

1 ° D ans la m esure où elle prévoit

pra tiq u em en t l’acquisition des m êmes

pouvoirs que vaudrait l’indépendance,

celte thèse ne p eu t être que violem m ent

refusée par les colonisateurs Canadians

q u i y verront to u t sim p lem en t et fo rt

ju stem en t l’effondrem ent du système

dont ils profitent. Ils ont déjà à l’oeil

ce cheval de Troie. E t alors, ce “coin de

l’état associé”, en quelle autre façon fe ­

ra-t-il éclater la confédération que ne le

fera l’indépendance?

2° L ’état associé consacrerait, p o litiquem

ent, p o u r la nouvelle bourgeoisie,

la m êm e extension de p ouvoir économ i­

que que le ferait l’indépendance. Alors,

nous ne voyons pas com m ent la thèse de

l’état associé serait plu s acceptable en

regard de l’objectif révolutionnaire, en

quoi elle serait plu s révolutionnaire que

l’indépendance (“objectif to u t au plus

év o lu tif”). En fait, on a créé ici un fa u x

débat en réifiant un vague fa n tô m e p o u r

l’opposer à la "réalité-à-faire” de l’indépendance.

Celle-ci est de toute façon un

objectif q u ’il fa u t disputer aussi à notre

bourgeoisie. Ce n ’est pas en refusant l’in ­

dépendantism e qu’on en em pêchera les

• 73


ourgeois île faire “le u r” indépendance,

s’ils se d éterm in ent en ce sens. L ’affrontem

en t bourgeoisie nationale — classes laborieuses

n ’est q u ’un m o m en t, essentiel

certes, de la lu tte de décolonisation.

La thèse de l’état associé n ’est q u ’une

sorte d ’indépendantism e p eu reu x, honteu

x de lui-m êm e, et qui ne p e u t q u ’accroître

la confusion dans la conscience

populaire. Les classes laborieuses ne dem

eurent, dans leur ensem ble, étrangère

à l'idéologie indépendantiste que dans

la mesure où cette idéologie a d ’abord

reflété les intérêts d’une petite-bourgeoisie

elle-m êm e bousculée par la nouvelle

bourgeoisie industrielle et d'affaires;

mais rien n ’est plus faux que de réduire

l’idéologie indépendantiste à son contenu

présent. A u contraire, cette idéologie,

loin d ’être liée, en son postulat initial, à

une classe m inorisée, décadente et réactionnaire,

s’im pose com m e un "cadre”

totalisant de conscience et de pratique

sociales et politiques. I l n ’est pas ju sq u ’à

son form alism e présent, son “absence”

a u x préoccupations sociales q u i ne tém

oignent de l’incapacité de la petitebourgeoisie,

q u i l’a d ’abord incarnée, à

effectuer la pratique totalisante im p liquée

par cette idéologie, c’est-à-dire à

“représenter” les véritables intérêts du

Q uébec. C ette idéologie ne sera effectivem

en t totalisante et "concrète” que si

elle reflète l’intérêt des classes laborieuses

du Q uébec: totalisante à l’égard des

problèm es sociaux et économ iques selon

que ces problèm es appartiennent essentiellem

ent, dans leur contenu et leur solu

tio n , aux classes laborieuses, aux véritables

producteurs et, par conséquent, à

ceux q u i " fo n t” aussi la cu ltu re et à qui

elle doit profiler. En d'autres tenues, la

solution au problèm e cu ltu re l canadienfrançais

et la solution a u x problèm es

socio-économ iques du Q uébec, p o u r être

de véritables solutions, n ’en d o iven t fa i­

re q u ’une, en tant q u ’elles s’a rticu len t les

unes dans les autres. Seules les classes laborieuses

sont en m esure d ’effectuer cette

unification parce que seules elles p eu ­

vent donner un caractère universel et totalisant

à l’exigence nationale ou c u ltu ­

relle, seules elles peuvent fo n d re ces deux

exigences en une seule dans le m o u vem

ent q u i fa it de ces classes la n atio n , la

com m unauté.

Or ce "transfert” d’idéologie d ’une

classe à l’autre est en train de s’opérer:

autrem ent dit, l’idéologie in d épen d a n tiste

tend à refléter de plu s en p lu s les in térêts

des classes laborieuses. Il fa u t insister

ici sur l’aspect " totalitaire” ou englobant

d’une idéologie de typ e nationaliste;

elle dit: la nation, et pense représenter

effectivem ent l’en tité nationale. C’est

pourquoi il est très im p o rta n t de savoir

qui le disent et le p en sen t, parce q u ’alors

l’idéologie nationaliste révèle les intérêts

de classe q u ’elle a tendance, sp o n ­

taném ent, A masquer. D avantage, l’idéologie

nationaliste d ev ie n t en réalité

polyvalente: elle représente en m êm e

tem ps des intérêts divergents et recouvre

plus su b tilem en t le co n flit des classes.

L orsqu’elle fin it par im prégner la

conscience nationale (m onstre issu des

74 •


consciences de classes opposées) com m e

l 'csl le cas au Q uébec. I l serait périlleux,

pour ceux q u i v e u le n t représenter et défendre

les intérêts des classes laborieuses,

de se penser en-dehors de cette idéologie.

Car seule les classes populaires sont en

mesure et ont d ro it d ’incarner, d'être la

nation. L e u r ensem ble est objectivem ent

le seul “universel". E lles doivent “voler"

l’idéologie nationaliste aux classes qui

les explo iten t, c'est le m oyen le plu s sûr

pour trio m p h er de leur conscience m ystifiée

par le nationalism e traditionnel,

com m e idéologie q u i m asque ju sq u ’à aujo

u rd ’h u i les co n flits de classes.

M ous a ffirm io n s ta n tô t que la prem ière

figure de l’idéologie indépendantiste

tendait à s’effondrer, et cela dans la

mesure m êm e où la classe d o n t elle reflétait

les intérêts périclite. L e caractère

nettem ent réactionnaire du "R a llye”

(R egroupem ent) national révèle l’in a p titude

consom m ée de cette classe à représenter

la nation. L e duplessism e, en tant

i/ue systèm e consacrant l’em prise de notre

traditionnelle petite-bourgeoisie, est

bel et bien m ort.

Il reste la bourgeoisie nouvelle, bourgeoisie

d ’affaires et bourgeoisie industrielle.

L e p o u vo ir lu i appartient, mais

c’est un p o u vo ir de valet. Impose-t-elle

a ujourd’h u i “son” idéologie nationaliste?

Ira-t-elle ju sq u ’au bout, ju sq u ’à se

donner “son" indépendance? "Rochefort”

fait rem arquer, ju stem en t, dans

quelle m esure elle dem eure p rofondém

ent divisée face à cet objectif. I l fa u t

d'ailleurs se rappeler que son nationalisinc

est surtout nue sorte d’“étatism e”: l’étal,

c’est sa force, en tant m êm e q u ’instrum

ent économ ique; en renversant les

termes, elle n’a de pouvoir économ ique

que s’il est politique. D e toutes façons,

elle ne pourra aller ju sq u ’au bout pour

une raison fort sim ple: son existence en

tant que capitalisme autochtone est définitivem

en t lié au capitalism e cauacloam

éricain. C ’est p ourquoi l’indépendance

véritable ne p eu t avoir de signification

que par la transform ation du système

économ ique et politique: le socialisme,

com m e trem plin, réalise à la fois, et en

les unifiant, les aspirations m otivant l’idéologie

nationaliste et les exigences

“techniques” qui inspirent l’étatism e.

Bien sûr toute la construction de ce socialisme

reste à faire et im p liq u e un

nom bre form idable de problèm es.

Ces perspectives ne peuvent-elles pas

nous faire com prendre l’“hésitation” de

la nouvelle bourgeoisie? Car pousser à

ces conclusions logiques ce q u ’im p liq u e

l'idéologie nationaliste, l’élatism e prin cipalem

ent, n ’entraîne-t-il pas finalem ent

la suppression de l’em prise colonialiste

et im périaliste au Québec, em prise q u i

ju sq u ’il a u jo u rd ’h u i et pour l’avenir prévisible

fomle le p ouvoir de lu bourgeoisie

nationale? Ces considérations sont

forcém ent som m aires: on p eu t les considérer,

tout au plus, com m e des élém ents

d’“hypothèse de travail" q u i déterm ine

toute une stratégie p o litiq u e et. économ i­

que.

B ref, ce que la nouvelle bourgeoisie

craint à juste litre dans la toute nou-

• 75


elle idéologie, nationaliste c'est l’exigence

de la décolonisation q u i signifie essentiellem

ent son échec.

Il faudrait parler davantage que d ’“hésitation":

la classe au p o u vo ir va peutêtre

" m anquer” l’indépendance. Considérons

deux ordres de faits: 1° le m é­

contentem ent de plu s en p lu s aigu et

surtout soti dépassem ent de plu s en plus

m arqué dans une p ra tiq u e sociale et p o ­

litique de la part des classes laborieuses

(grimes nom breuses, marches, m ém oires

etc.). 2° l’insistance, elle aussi de plus

en plus m arquée, d ’un co n ten u socio-politique

au sein de l’idéologie in d épen ­

dantiste; p h én o m ène rigoureusem ent

contem porain de la transform ation des

m ouvem ents indépendantistes (o u vertu ­

re à gauche — v.g. les “crises" du R .I.N .

— caractère “p o p u la ire” et socialiste des

m anifestations, déplacem ent du gros des

effectifs indépendantistes de la petitebourgeoisie

vers les m ilie u x populaires —

v.g. le groupe de R eggie C hartrand, etc.).

3° L e “durcissem ent” du régim e Lesage

(v.g. le Sam edi de la m atraque et la grève

à “L.a Presse”) représentant de la

bourgeoisie n ouvelle vise l’u n et l’autre

de ces "groupes" et, par le fa it m êm e,

tend à les rapprocher. M ais c’est là voir

les choses à l’envers: le ‘‘durcissem ent"

d u régim e s’effectu e contre d eu x "groupes”qui.

de p lu s en plus, ont objectivem

ent partie liée. A lors que l’in d é p en d a n ­

tiste hetit-bourgeois C halout se révèle à

toutes fin s pratiques, d u m êm e "bord"

que le réactionnaire L a D urantaye, les

m atraques du M in istre de la Vengeance

p leu ven t a u jo u rd ’h u i su r des in d é p en ­

dantistes q u i dem ain a p p u ie ro n t tel

groupe de grévistes eu x aussi en b u tte à

la dureté du régim e. A ces fa its e t prévisions,

il faudrait ajouter égalem ent le radicalism

e de p lu s en p lu s conscient de la

“classe” étu d ia n te ou d u m oins de son

avant-garde. O ù se recru te la véritable

opposition au régim e, à l'o rd re établi?

T elle est la qtieslion à laquelle il im ­

porte de répondre dans les term es les

plus précis possibles si l’on veut élaborer

une stratégie de la décolonisation la plus

efficace possible.

p arti prLs/p.c.


conseils pratiques aux manifestants

pierre charbonneau

Dans un article p récédent nous avons vu

comment les m anifestations de Québec, lors

çle la visite de la “ Q ueen”, fu re n t des demicchecs

attribuables au m anque d’organisation.

Nous voudrions aujo u rd ’hui donner

quelques conseils pratiques aux m anifestants.

A uparavant, il serait bon de souligner

qu’il y a très peu de litté ra tu re sur le

sujet, et que nos connaissances résu lten t en

grande partie d’une autocritique des m anifestations

passées.

préparatifs

1° Connaître de façon précise la date,

l’heure, le lieu et le pourquoi de la

manifestation.

2° A vertir les personnes susceptibles d’y

participer.

3° Les fem m es enceintes et les personnes

atteintes de m aux cardiaques devraient

éviter les m anifestations qui s’annoncent

m ouvem entées.

4° Si la m anifestation doit être paisible,

em m ener des enfants.

5° H est im portant que les intellectuels

favorables à la révolution descendent

dans la rue. L eur présence sera un stim

ulant pour les m anifestants et donnera

plus de poids à la m anifestation.

6" P révoir une liste d ’avocats et une source

d ’argent au cas où vous seriez arrê ­

tés.

7° Se m unir d ’une carte d ’identité et ne

pas apporter de papiers com prom ettants.

8° Comme la longueur et le développem

ent d’une m anifestation est souvent

imprévisible, prendre un repas soutenant

mais qui n ’alourdit pas.

9° E tre reposé et en bonne condition physique.

10° Les habits doivent être propres, sans

être trop de qualité. Ils doivent perm

ettre une certaine facilité de mouvem

ent en plus d’être adaptés à la tem ­

pérature. Comme les flics ont reçu ordre

de ne pas frapper plus haut que

les épaules (1), les m anteaux en nylon

sont particulièrem ent adaptés puisqu’ils

font glisser les m atraques. Pour les

jeunes filles, ne pas porter de souliers

à talons hauts.

11° Se procurer de petits drapeaux du

Québec qui sont d’excellents signes de

ralliem ent en plus de créer un sentiment

de solidarité parm i les m anifestants.

la manifestation comme telle

1° Ecouter attentivem ent les directives des

organisateurs, et l’ordre prévu pour la

manifestation.

2° Si possible, prendre une pancarte que

l’on rapportera une fois la m anifestation

term inée.

3° Si on est inexpérim enté se placer au

centre de la foule.

4° Dans une m arche éviter de circuler en

rangs serrés.


5° P our que la m anifestation garde son

caractère sérieux, on doit éviter l’esp

rit carabin v.g. s’am user aux dépens

des flics.

(i° S’abstenir de toute conversation avec

les flics.

7° A fin de tendre à l’unification des slogans

et des chants, atten d re les directives

des leaders.

8° Ne pas in su lter les badauds qui sem ­

blent indifférents ou hostiles aux manifestants.

9° Ne pas in ju rier un flic en particulier.

10” Si la foule est dispersée, ten d re à revenir

au point de ralliem ent.

11° Si l’on reconnaît un flic en civil, le

pointer du doigt.

les arrestations

a) La prévention

1° Ne jam ais faire confiance à un flic.

E viter leu r entourage.

2° Si vous êtes poursuivis et isolés, attirez

l’attention des autres m anifestants, et

si possible cherchez à vous m êler à la

foule.

3° E viter de se réfugier dans les entrées

de m agasins ou entre deux autos (2).

4° A près avoir observé s’il y a ou non des

flics près de vous, faites de l’obstruction

lorsqu’un individu est poursuivi.

b) Si vous êtes arrêtés...

1° P rendre le num éro m atricule du ou des

policier(s) qui vous arrête(nt).

2 ” Se débarrasser des objets com prom ettan

ts (v.g. papiers, billes, arm es, etc).

3° D issim uler son paquet de cigarettes, un

crayon et du papier, pour les conserver

durant la période de détention.

4" Une fois arrivé au poste de police dem

ander im m édiatem ent à voir un avocat.

5° Si vous faites parti d ’un mouvem ent

clandestin, sachez p arler beaucoup sans

rien dire.

Si vous avez observé quelque chose de

particulièrem ent intéressant comme une

nouvelle technique policière, un accident,

ou si vous avez été tém oin d ’une arrestation,

contactez les organisateurs le plus tôt

possible.

conclusion

La m anifestation est un art, et un art qui

s’apprend dans l ’action. Le succès ou l’échec

d’une telle entreprise tient souvent à une

foule de petits détails qui pour paraître

insignifiants n’en sont pas m oins im portants.

Des m anifestants bien encadrés, sachant

quoi faire et com m ent le faire, peuvent

signifier toute la différence entre un

échec et une réussite.

pierre charbonneau

( I ) H c r r W agner nous d it q u 'il n ’a "p as v u une

g o u tte de san g " su r les p h o to s q u ’on lui a présentées.

Les dites p h o to s ne m o n tra ie n t en e f fe t que la face

des in d iv id u s concernés.

(2 ) J'a i co n n u u n m a n ife sta n t q u i, e n tre deux

autos, a été a rrê té en ré p a ra n t un la cet brisé . . . de

la m ain gauche.

78


club parti pris (1)

assem blées d’information privées

andrée ferretti

Parallèlem ent à la création de divers

com ités consacrés à la recherche et aux

études sur les différents aspects de la vie

du Québec, dans le but de faire un m anuel

(dont on a exposé les développem ents dans

le num éro précédent) destiné à une form a­

tion complète et réaliste des m ilitants, le

club PARTI PRIS a décidé d’élargir ses cadres,

dès m aintenant, en tentant de recru ­

te r de nouveaux m em bres dans tous les milieux

et, particulièrem ent, parm i la classe

ouvrière.

Nous disposons pour la réalisation de

notre projet d’un moyen très sim ple mais

qui s’avère déjà d’une efficacité rem arquable

qui est RASSEMBLEE D ’INFORMATION

PRIVEE.

Nous inform ons nos lecteurs de cette activité

précise du Club dans l’intention, d’abord,

de le renseigner su r nos m éthodes de

travail et, aussi, dans l’espoir d’intéresser le

plus grand nom bre d’en tre eux à participer

d ’une façon occasionnelle, certes, mais précieuse

à l’élaboration d ’un véritable parti

révolutionnaire québécois.

Nous exposerons donc, dans les lignes

qui suivent, la définition et le mode d ’organisation

d'une assem blée d ’inform ation p rivée.

C ontrairem ent à l’assem blée publique qui

a pour principal objectif de susciter la curiosité

et l’enthousiasm e pour une idée ou

un groupe donnés, l’organisation, l’anim a­

tion et l’inform ation dans une assem blée

privée relèvent du seul souci de renseigner

en profondeur, de faire l ’éducation politique

d’un groupe restrein t de personnes, à

l'occasion d’une réunion organisée à cette

fin.

L’assemblée se déroule en trois tem ps.

D’abord, un conférencier résum e brièvem

ent la situation actuelle du Québec en

soulignant tous les aspects inadm issibles de

notre état de peuple colonisé et exploité.

Il expose ensuite et définit les transform a­

tions exigibles à la libération québécoise

dans les domaines politiques, social, culturel

et économique et qui ne s’accom pliront

nécessairem ent que p ar la révolution.

Un second tem ps est consacré à une période

de questions et réponses échangées

entre les invités et le conférencier. Cette

période constitue l’élém ent le plus im portant

de l’assemblée car il perm et à chacun

de se renseigner sur un ou plusieurs points

précis de la vie politique québécoise et, la

plupart du tem ps, de form uler ainsi un

doute ou une crainte personnelle sur les

changem ents radicaux qui découlent de la

révolution et, par conséquent, avec la ré ­

ponse à sa question, de rem placer un point

de vue subjectif par une connaissance objective

d’une donnée particulière de la situation

globale; il perm et égalem ent au conférencier

de développer sa pensée dans une

optique plus concrète en l’am enant à p ren ­

dre conscience de problèm es particuliers à

certains élém ents de la population que, dans

son exposé théorique, il avait négligé de

considérer mais que l’intérêt et l’inquiétude

m anifestés par le public présent lui suggèrent.

Cet échange se révèle alors l’école

• 79


de form ation révolutionnaire par excellence,

grâce à l’apport pratique, direct et consenti

de chaque québécois.

Enfin, nous voici au m om ent de l’organisation.

Un second m em bre du club PARTI

PRIS que l’on nomme recru teu r et qui accompagne

toujours le conférencier, invite

les gens à concrétiser, s’il y a lieu, leur

adhésion à la thèse d’un Québec souverain

et socialiste, que le conférencier vient de

défendre, en s’inscrivant m em bre du club.

Il en résum e les objectifs et les activités. Il

engage ceux qui ne sont pas encore prêts à

faire p artie du Club, à continuer leur form a­

tion politique en s’abonnant à la revue. E n­

fin, si l’am biance s’y prête, il laisse comprendre

discrètem ent que tous les dons sont

bienvenus.

Nous souhaitons qu’à la lecture de ces lignes,

nom breux seront nos lecteurs habituels

qui com prendront quel moyen d’action

efficace rep résen te l’Assem blée d’inform a­

tion privée pour la form ation et le recrutem

ent de nouveaux adhérants. A ceux-là qui

veulent collaborer à la transform ation graduelle

du club P arti P ris en un parti populaire,

dém ocratique et révolutionnaire, nous

proposons d’organiser chez eux, dans le salon,

la cuisine ou la cave, une rencontre

entre le club P arti P ris et dix ou douze

personnes choisies parm i sa fam ille, ses

amis, ses voisins, ses compagnons de travail,

enfin parm i des gens qui ne soient pas susceptibles

d’entendre p arler de nous en dehors

de cette occasion.

Communiquez-nous, p ar téléphone (1) ou

par lettre, la date de votre assem blée, au

moins dix jours à l’avance. N ’oubliez pas

de m entionner votre adresse et votre num é­

ro de téléphone et, si c’est possible, le nom ­

bre de personnes que vous attendez. Au

jo u r désire, deux m em bres des com ités de

direction de la revue ou du club sero n t chez

vous pour rencontrer vos amis.

Profitez de ce sim ple moyen d ’action que

l’on m et à portée de votre volonté pour poser

votre prem ier geste révolutionnaire.

andrée ferretti

( I ) T é l.: 7 2 2 -4 7 7 0 ; ou, s'il n ’y a pas du réponse:

2 76-8860. A dresse: clu b p arti pris, 213 5, ru e Bcllccliasse,

# A , M o ntréal 35.

club parti pris (2)

comité de formation politique

mario dumais

Les activités de la gauche québécoise doivent

s’o rienter vers un but unique: la création

d’un parti authentiquem ent révolutionnaire.

U ne fois bien conscient de cet objectif,

le m ilitant réfléchira ensuite sur les

moyens à se donner pour atteindre cette fin.

Depuis plus d’un an, la revue Parti Pris

poursuit un travail de dém ystification et

d’éducation politique auprès des intellectuels.

En septem bre, elle avait déjà réu n i

un groupe assez im portant d’adeptes pour

form er le Club P arti Pris, organe d ’éducation

dont le but est de m obiliser les m asses

populaires.

N otre volonté révolutionnaire ne doit cependant

pas dem eurer au stage des souhaits

pieux. A ussi il im porte que le noyau de m i­

litants que nous sommes, réussisse à péné-


tr e r les couches de la p o p u latio n qui ont

in té rê t à tra n s fo rm e r la société. 11 sem ­

ble que ce so it d ifficile actu ellem ent. D ’abord

p a rce q u e ceux d o n t les in té rê ts exig

ent q u e les fo rces p o te n tie lle m e n t révolu ­

tio n n a ire s so ie n t d ivisées re m p lisse n t leu r

tâche avec b eau coup d ’efficacité; p ensons à

Montréal-Matin et a CJM S qui, sy stém atiq

u em ent, te n te n t de d re sse r la classe lab o ­

rieu se c o n tre ses a lliés n a tu re ls, les trav a ille

u rs in te lle c tu e ls, nous o b lig eant ainsi à

un p a tie n t tra v a il de d ésalién atio n p o u r que

ces fo rces a rriv e n t à se ré u n ir. E n su ite p a r­

ce que nos o p tio n s ré v o lu tio n n aires se fo n ­

d ent tro p so u v e n t su r u n e p erceptio n in tu i­

tive de nos ré a lité s sociales. N ous devrons

d o ré n av a n t fo n d e r ces se n tim e n ts su r une

connaissan ce p ré cise des faits concrets. Les

“ ré v o ltés du Q uébec” doivent d even ir des

ré v o lu tio n n a ire s dans le vrai sens du te r­

m e, non p as des activ istes, m ais des m ilita

n ts arm és d ’u n e idéologie qui le u r perm etde

c o n n aître m ais su rto u t de com p rendre

le u r so ciété, et qui en su ite le u r indique

com m ent la tra n s fo rm e r. N otre trav a il d ’ag

ita tio n , de p ro p a g an d e et d ’éducation aup

rès des couches ex p lo itées de la populatio

n se ra efficace dans la m esu re où chacun

de nous ré a lis e ra cette rév o lu tio n su r le

p lan p e rso n n el. A ussi le club P a rti Pris,

dans le b u t de c o n trib u e r à cette tra n sfo r­

m ation, a m is s u r pied un com ité de fo r­

m ation p o litiq u e.

Des cours y so n t donnés dont le contenu

g rav ite a u to u r de tro is th èm es principaux:

s u r le p lan idéologique chaque m ilita n t re ­

çoit une fo rm atio n de base à p a r tir des

p rin cip es du m arxism e-léninism e; c ette m é­

th o d e d ’analyse sociale p e rm e ttra de conn

a ître et su rto u t de c o m p rendre la société

québécoise, e t en fin l’élu d e des diverses

révolu tio n s a n té rie u re s e n ric h ira le m ouvem

en t de l’expérien ce que le p ro lé ta ria t

m ondial a acquise dans scs lu tte s de lib é ra ­

tion.

E n p lu s du trav a il de fo rm atio n p e rso n ­

nelle que chaque m em b re du clu b p o u rsu it

dans l ’o p tiq u e que nous venons de m en ­

tio n n er, le com ité de fo rm atio n p o litiq u e se

ré u n it en séances d’é tu d e au local de P a rti

P ris, situ é à 2135 ru e B ellechasse, #a, tous

les tro is d e rn ie rs je u d is du m ois à 8 h eu res.

Un c o n férencier de l ’e x té rie u r ou un m em ­

b re du club fait alo rs un exposé a u to u r

d u quel s’éla b o ren t des discussions; à titre

d ’exem ple, voici quelques-uns des su je ts

d é b attu s ju sq u ’ici: “ Q u 'entendons-nous par

ré v o lu tio n ? ” “ Q uelle form e de socialism e

préconisons n o u s?” “La lu tte des classes

dans l’h isto ire du Q uébec.” “La rév o lu tio n

cubaine, o rigine et p e rsp ec tiv e .” Ces ré u ­

nions sont o u v ertes au p ublic e t non aux

seu ls m em b res du club. Les a ctiv ités de ce

com ité, susp en d u es p o u r la p é rio d e des

fêtes, re p re n d ro n t le je u d i 21 ja n v ie r. Le

p ro g ram m e des ré u n io n s à v e n ir co m p ren ­

dra des séances d ’é tu d e su r l’h isto ire de la

lu tte-o u v rière, ses p ersp ectiv es, le sy ndicalism

e au Québec, etc.

mario dumais

• 81


la décolonisation

congo: de la lutte de libération nationale

à la lutte de classes

En ju illet 1960, Lum um ba est prem ier

m inistre de la nouvelle R épublique du

Congo; Tshombé, m is hors-la-loi, prend le

m aquis à la tête de scs gendarm es katangais.

En ju ille t 1964, Tshom bé est prem ier ministre

du Congo; des disciples de Lumumba,

Ghenye et Mulele, mis hors-la-loi, dirigent

de la jungle l’A rm ée Populaire de Libération.

En quatre ans, les jeux sont com plètem

ent renversés. En quatre ans, à la lutte

entre le pouvoir légitim e et les forces rebelles

se substitua la guerre entre une

néo bourgeoisie et des forces populaires.

En quatre ans, la lu tte de libération nationale

se transform ait en lutte de classes.

Que s’est-il passé au Congo?

l'indépendance

Au m om ent de l’indépendance, le 30

ju in 1960, on se trouvait en présence d’une

p art des Belges, adm inistrateurs et colons,

d ’autre part des Congolais, divisés euxmêmes

en petite bourgeoisie naissante et

masses populaires.

Ces trois groupes possédaient des intérêts

divergents et se dressaient les uns

contre les autres. Les colons Belges ne visaient

qu’un but: conserver leur main mise

politique et économ ique su r l’ensem ble du

pays afin de garder le monopole de l’exploitation

des richesses naturelles, en particulier

des ressources m inières.

Les m asses populaires, analphabètes et

vivant dans une m isère incroyable, tentaient

péniblem ent, et sans succès, de se

regrouper autour de quelques leaders qui ne

parvenaient pas à supprim er les rivalités

tribales.

La p etite bourgeoisie, composée de fonctionnaires

subalternes, d’ouvriers spécialisés,

et d’une certaine élite, s’opposait à la

fois aux Belges qui bloquaient leu r m ontée

au pouvoir, et à la politisation des masses

indispensables pour m aintenir leurs privilèges.

L’indépendance se présentait comme une

form ule inévitable pour certains, souhaitable

pour d ’autres, mais que chacun des

trois groupes com ptait utiliser pour servir

ses intérêts. Les Belges perdaient bien sû r

leur pouvoir politique, cependant conservaient

leu r pouvoir économique. La bourgeoisie

naissante accédait au pouvoir et

m aintenait les stru ctu res existantes (c’est-àdire

coloniales) pour se renforcer comme

classe dirigeante, conserver ses privilèges

et m ieux exploiter la population. Q uant

au p rolétariat urbain et rural, il voyait

dans l’indépendance la fin de sa m isère

et la venue d’un gouvernem ent populaire.

Patrice lumumba

Un hom m e devait sensiblem ent bouleverser

la situation. P rem ier m inistre du Congo,

Lum um ba ne visait qu’un seul objectif:

la libération de son pays, avec comme co-

82


ollaires le départ des Belges et la form a­

tion d’une unité nationale grâce à un pouvoir

central fort.

Les Belges ne voulaient pas p artir: ils

appuyèrent et financèrent Tshombé et Kalonji

qui proclam èrent l’indépendance du

Katanga et du Sud-Kasai avant de form er

une fédération; coïncidence, c’étaient les

provinces les plus riches où les intérêts belges

dom inaient et où la toute puissante

Société M inière du H aut-K atanga (capitaux

belges et anglo-saxons) contrôlait toutes les

activités économiques.

La bourgeoisie nationale ne voulait pas

d’alliance avec les masses: elle sollicita

l’aide am éricaine et l’intervention des Nations-Unies

pour g aran tir le statu quo, briser

les grèves (on se souvenait de la grève

de janvier 1959 qui fit plusieurs m orts) et

réprim er les ém eutes populaires.

Lum um ba s’opposa à l’un et à l’autre au

nom de l’unité nationale et de la souveraineté

de son pays. (1) Il rechercha l’aide

d’autres pays africains et l’appui des Russes

pour poursuivre son objectif. Révoqué

le 5 septem bre 1960 par le P résident Kasavubu,

il devait être exécuté en février 1961

sur l’ordre du général Mobutu.

Celui-ci avait pris le pouvoir le 14 septem

bre 1960 par un putsh m ilitaire, pouvoir

qu’il céda en août 1961 à Adoula qui

forma u n gouvernem ent civil. R eprésentant

la bourgeoisie nationale, fort de l’appui des

Belges et des A m éricains, Adoula p artit en

guerre contre les sécessionnistes. A partir

de ce mom ent, les gendarm es katangais de

Tshombé (encadres par d’anciens parachutistes

belges, et d’anciens m ilitaires de la

défunte Légion E trangère) se repliaient devant

les troupes de l’O.N.U., et en janvier

1963 la R épublique du ICatanga était dissoute

et son président s’exilait à Madrid.

soulèvement populaire

Avec Kasavubu comme président et Adoula

comme prem ier m inistre, la bourgeoisie

nationale s’est installée au pouvoir. Toute

opposition est détruite et les lum um bistes

élim inés. Déjà, Gizcnga, ex-vice prem ier m i­

nistre de Lumumba et invité à devenir

m em bre du Cabinet Adoula avait été arrêté

en janvier 1962. Gbenye, ex-m inistre de Lumumba

et vice-président du gouvernem ent

Adoula est démis de ses fonctions et s’enfu

it en exil. Mulele et Soumialot, tous deux

anciens collaborateurs de Lumumba, doivent

disparaître sous peine de subir le sort de

Gizenga.

En septem bre 1963, le président Kasavubu

suspend le parlem ent congolais qui ne

devait plus se réunir jusqu’à m aintenant.

La dictature s’installe, les Belges respirent

e t continuent à piller les richesses n atu relles,

les troupes de l’O.N.U. continuent à

ratisser le pays et supprim er les “élém ents

rebelles”.

A p a rtir de l ’automne 1963, la population

des provinces orientales et du Kwilu se

soulèvent contre le régime Adoula. Le pas

est franchi: la lutte de libération nationale

am orcée p ar Lumumba se transform e en

lutte de classes. D’un côté, une classe dirigeante

bourgeoise collaborant avec Belges

cl A m éricains, de l’autre un prolétariat indigène

conduit par Gbenye, Mulele et Soum

ialot regroupés au sein du Comité N ational

de L ibération.

En quelques mois, les forces révolutionnaires

contrôlent les deux tiers du territo i­

re, tandis qu’Adoula n’exerce son pouvoir

que su r Léopoldvillc et les régions périphériques.

retour de tshombé

De nouveau, Belges et A m éricains s’alarm

ent, d’autant plus que les troupes de

83


l'O .N .U ., fa u te d ’a rg en t, d o iv en t se r e tir e r

en ju in 1964. D evan t l’in cap acitc du g o u ­

v e rn e m e n t A doula, on se to u rn e v ers l’allié

de la veille, T shom bé, p o u r fo rm e r u n G ouv

e rn e m e n t de R éco n ciliatio n N atio n ale; ce

g o u v e rn em en t d evait c o m p re n d re G henye

et Gizenga.

Il n ’en fu t rie n , et T shom bé devenu p re ­

m ier m in istre e n ju ille t 1964, s’a p p ro p rie

en o u tre les m in istè res d es a ffa ires é tra n ­

g ères, de la p lan ificatio n , du com m erce

e x té rie u r et de l ’in fo rm atio n . Il d é tie n t a in ­

si to u s les p o u v o irs e n tre ses m ains, le

p a rle m e n t ne siège to u jo u rs pas.

E n cad rée p a r les ex-g en d arm es k a tangais

re v en u s de le u r exil en A ngola, d irigée p ar

des m erc en a ires blan cs (les “ a ffre u x ” ), so u ­

ten u e p a r des c o n seillers techniq u es a m é ricains,

u tilisa n t le m a té rie l m ilita ire a m é ricain,

l’A rm ée N atio n ale C ongolaise de

T shom bé d evait re c o n q u é rir p eu à p eu les

te rrito ire s a d m in istrés p a r le G ouvern e­

m en t P ro v iso ire de la R épubliq u e P o p u la ire

du Congo su ccesseu r du C om ité N atio n al de

L ib ératio n , et co n trô lés p a r l ’A rm ée P o p u ­

la ire de L ib ératio n .

la situation présente

F o rt de l ’ap p u i belge e t am éricain ,

T shom bé a ré u ssi à d é tru ire les tro u p es

ré v o lu tio n n a ire s et à fo rc e r les p rin cip au x

le a d e rs lu m u m b istes à q u itte r le pays. Cep

e n d a n t ceux-ci n ’a b an d o n n e n t pas la lu tte

et d e m e u re n t ré so lu s à re n v e rs e r le g o u v ern

e m e n t b o u rg eois actuel.

Q ue les A m éricain s se re tire n t, que les

“a ffre u x ” a ille n t o ffrir le u rs services dans

un a u tre pays (A ngola, V enezuela ou ailleurs),

et les fo rces ré v o lu tio n n aires vont

p ro b a b le m e n t re p re n d re possession des te r ­

rito ire s aban d o n n és.

Q ue T shom bé réu ssise à c o n se rv e r l’aide

a m éricain e, com m e ce sem b le d e v o ir ê tre

le cas, alo rs G bcnyc ira e n tra în e r se s tro u ­

pes au G hana, en A lg é rie e t en E g y p te,

a v an t de re v e n ir re p re n d re les com bats;

nous auro n s a lo rs un n o u v eau V ie tn a m où

une p e tite m in o rité se m a in tie n d ra au p o u ­

vo ir avec les m illio n s am éricain s, it où un

p e u p le p re n d ra les a rm e s p o u r se lib é re r

de la tu te lle é tra n g è re e t de l ’e x p lo itatio n

capitaliste.

E t on p a rle ra alo rs de n e u tra lité du C ongo.

parti pris

N.B.: Des le c te u rs soucieu x d ’o b jee tiv itc

p o u rra ie n t n o u s re p ro c h e r d e ta ire “ les

a tro c ité s des re b e lle s, le s “m assa cre s d ’o ta ­

g e s” et les “ c en tain e s de fu sillé s” . M alh eu ­

re u sem e n t, n o u s som m es dans la m êm e situ

atio n q u ’eux, e t nos sources d ’in fo rm a ­

tio n s d e m e u re n t les agences d e p re sse occid

en tales. A u ssi on p e u t m e ttre e n doute

l’a u th e n tic ité des in fo rm a tio n s tran sm ise s;

e t de to u te façon ce ne se ra it q u ’u n re v e rs

de la m éd aille. Sait-on, par ex em p le, que

les tro u p es de T shom bé, ap rès a v o ir “ lib é ­

ré un village re b e lle ”, p a sse n t les h a b ita n ts,

hom m es e t fem m es, au lan ce-flam m e et détru

is e n t to u te s les m aisons?

U n e ré v o lu tio n ne s’analy se pas en faisa

n t le bilan des v ictim es de p a r t et d ’a u ­

tre des p a rtis en p résen ce. Ceci q u ’il fa u t

co n n aître , et condam n er, ce so n t les re s­

p o n sables d ire c ts de c e tte g u e rre civile im ­

po sée de l’e x té rie u r.

( I ) Pour mieux connaître la pensée politique de

Lumumba, nous suggérons la lecture des "Discours

de Lumumba”, préfacés par Sartre, (lîditions Présence

A fric a in e ).

84 •


l'actualité

une jeunesse qui tue

a n d r é b r o c h ll " L r geste le plus h éroïque des hom ines. La guerre. A u jo u r d ’h u i c o m ­

m e il y a m ille ans; dem ain co m m e il y a ce n t m ille ans. N o n , il ne

s’agit pas de ta patrie. A llem a n d ou Français, B lanc ou N o ir , Papou

on singe de Bornéo. C ’est de ta vie. Si tu c e u x vivre, tue. T u e , pour

/'a ffra n c h ir , pour m anger, pour chier. Ce q ui est h o n te u x , c ’est de

tu e r en bande, telle heure, te l jo u r , en l’h o n n eu r de certains p rin cipes,

à l’om bre d ’un drapeau, sous le regard des vieillards, d ’u n e façon

désintéressée, ou passive. Sois seul contre tous, jeune h o m m e , /11e, tu e ,

tu n ’as pas de sem blable, il n ’y a que toi de v iv a n t, tu e ju s q u ’à ce

q u e les autres te raccourcissent, te g u illo tin en t, te g a r ro tte n t, te p e n ­

d ent. A v e c on sans tra-la-la, au nom de la c o m m u n a u té ou d u roi.”

C en d rars, M oragavinc

L’enquête prélim inaire qui s’est déroulée

dernièrem ent à propos du m eurtre du frère

Lalonde, survenu en avril dernier au collège

classique de Matane, m et en cause

trois jeunes gens “de bonne fam ille” qui

auraient “tué dans le seul but de se procurer

des sensations plus fortes que d’habitude”

(voir le compte-rendu exhaustif

publié dans Allo Police, 22 novembre 1964).

Les deux “leaders” du trio sont des garçons

d’une “intelligence qui dépasse la

m oyenne” et qui font preuve d'une rem arquable

assurance dans le “cynisme”. Le

m eurtre aurait été le dernier d’une série

d’actes illégaux, qui com portent des vols

et une profanation de tombeau. Voilà de

quoi dérouter ceux qui se penchent su r nos

“quinzc-vingt-cinq” et essaient d’in terp réter

à tout prix leu r com portem ent selon leurs

catégories hum anistes. Evidem ment, les

terroristes et ces jeunes m eurtriers “m étaphysiciens”,

lecteurs de Moravagine, sont de

m alheureuses exceptions qui confirm ent

tan t bien que mal les règles que se donne

notre société.

La question qu’on oublie de se poser est

la suivante: com m ent se fait-il que ce terro ­

risme, ce m eurtre très “g ratu it” aux yeux

de nos bonnes âmes, soient possibles? Il

faut préciser ici que je n ’identifie pas te r­

rorism e et m eurtre gratuit: le prem ier est

guidé par un idéal politique précis alors

que le second sem ble guidé par des considérations

plus abstraites et qui recouvrent,

bien sûr, un déséquilibre psychique. Cependant

on peut relier à un certain niveau de

signification le m eurtre du frère Lalonde

aux activités terroristes, comme étan t tous

les deux les signes d ’une exaspération très

profonde, et aussi d ’une conception de la

morale très différente de ce qu’elle était

pour les générations précédentes. E t c’est

ici que nos jeunes assassins ne sont plus

des cas isolés mais exprim ent, avec plus

d’intensité et de façon plus tragique que

les autres, un malaise comm un a notre

jeunesse. Grâce à eux, nous savons que notre

jeunesse peut com pter le m eurtre au

nombre de ses moyens d’expression, et ce

en dépit de tous les jécistes qui p erpétuent

la tradition d’insignifiance de leurs aînés.

• 85


Au collège, comme tous les “esprits b rillants”

de l'époque, je parlais avec ostentation

ef légèreté de suicide et de m eurtre,

bien sûr au fond de moi-môme que je ne

pratiquerais ni l’un ni l’autre: j ’étais de

mauvaise foi. Pas exactem ent poltron, puisque

poser la question en term es de “ courage”

revient à faire le jeu des bonnes

âmes. E t je l’ai fait. A mes déclarations

em phatiques sur la noblesse du suicide, on

me répondait: “C’est fo rt joli, mais tu es

trop peureux pour passer de la théorie aux

actes.” Depuis, je n ’ai cessé de me consi

dérer comme un lâche. Quand la question

s’est posée, pour plusieurs jeunes, de se

lancer ou non dans le terrorism e, je fus

aussi “déchiré” qu’un G érard Pelletier.

A ujourd’hui, je crois que la question de

ma lâcheté im porte peu — qu’elle était

elle-même de m auvaise foi puisque je cherchais

par elle à attein d re à la sécurité des

essences: que la réponse fût oui et j ’incarnais

confortablem ent la frousse, mon destin

était réglé. C’est d ’ailleurs vers cette hypothèse

que je glissai.

Le problèm e est autre: au jo u rd ’hui, des

jeunes peuvent m ettre en pratique ce que

j ’envisageais, moi, d ’un point de vue théorique.

Peu im porte qu’ils aient raison ou

pas, qu’ils soient plus “braves” ou non que

moi: ce qu’ils signifient, dans le Québec de

’64, c’est l’im possibilité d’adhérer à une

m orale où le bien et le m al sont distingués

au profit des exploiteurs; c’est l’im possibilité

de vivre dans une société violente et

injuste (exem ple récent: le Québec em prunte

la livrée du colonisateur; un consortium

canadien français et haïtien, où le prem ier

élém ent prédom ine, contrôle m aintenant la

presque totalité des services publics en

Haïti), qui ne peut m ener les plus intelligents

qu’à des solutions radicales: soit la

Révolte, mais une révolte réelle, une révolte

qui lue; soit la révolution, qui veut dépasser

l’opposition statu quo-révolte par une

transform ation de la société présente en

une société où il soit enfin possible de

vivre, sans Claude W agner, sans Claude

Ityan, bref sans Jean-Louis Lévcsque — et

peut-être avec le frère Lalonde.

Le P ère V achon écrivait, dans le Devoir

du 7 novem bre, une phrase que la jeunesse

actuelle sem ble vouloir assum er: “Il faut

assassiner son p è re ”. On n’y a vu qu’un

joli paradoxe, et il n ’est pas sûr que le

m eurtre du bon “frè re ” soit la m eilleure

façon de liquider ce que Maheu appelle

l’“Ocdipe colonial”. Mais, sang ou pas, ré ­

volte ou révolution, ceux qui vivent la

déréliction actuelle sont bien décidés à en

sortir.

andré brochu

les sports

de la lutte (fake) à la boxe

andré brochu

Sous le régim e de feu M. Duplessis, la

population québécoise com prenait une quasi-totalité

de bonnes âm es et une petite

secte d’esprits m auvais qu’on qualifiait

tour à tour de gauchistes, de socialistes et

de com m unistes, term es alors équivalents

et chargés d ’une grande force émotive; les

saines valeurs de la tradition résidaient


dans le peuple, les idées subversives étant

le fait d’une clique d ’intellectuels à l’endroit

desquels on connaît le m épris légendaire

du “Cheuf”.

Mais on connaît aussi l’attrait du fruit

lorsqu’il est défendu: le gauchisme, à force

d’etre conspué, faisait son petit bonhomme

de chemin, expression inconsciente des intérêts

que le régim e ne savait pas intégrer

à ses conceptions économiques, politiques,

sociales et culturelles. De sorte que, le F é­

tiche enterré, un grand soupir de soulagem

ent fit frissonner les arbres de la belle

province. Ce fut alors un intellectuel, donc

un gauchiste-socialiste-com munistc, issu du

peuple et capable de lui faire com prendre

des problèm es auxquels on ne l’avait guère

sensibilisé, qui cristallisa la négation du ré ­

gime pourrissant. Chétif, nerveux, enroué,

intelligent et vulgarisateur de génie, René

f.évcsque jouissait d’une popularité de

vedette: en lui, le peuple se découvrait

intelligent; il incarnait l’intelligence pour

tout un peuple, en lui elle triom phait dans

la m esure même de sa m aigreur, de sa laideur

et de l’usure mêm e de la voix. Lé

vesque, c’était l’anti-Maurice-Richard; il

devait beaucoup aux sportifs, car il les

com plétait (sans les rem placer) dans l’im a­

gerie populaire. Flanqué de Johnny Rougeau

— la lu tte connaissait alors sa vogue

maxima; sport moins astucieux que le

hockey, elle n ’était qu’un prétexte, d’ailleurs

tran sp aren t (“la lu tte c’est du fake”)

a l’exaltation du corps à l’état brut(e) — il

incarna l ’esp rit et contribua dans une

grande m esure à faire tom ber l’Union nationale.

R laissa aussi tom ber Johnny: c’était

la revanche de l’intelligence sur la foi,

bonne et mauvaise, foi en la lutte et aux

fétiches, et il n ’est pas inutile de souligner

que le p arti libéral faisait et fait toujours

de l’éducation (promotion des valeurs de

l’esprit) la pierre angulaire de son program ­

me.

Ce n ’est que plus lard que le m inistre des

Richesses naturelles songea à nationaliser

l'électricité: il vola m om entaném ent la vedette

à Gérin-Lajoie, com prenant sans doute

que l’intelligence avait besoin d’hormones.

Toujours est-il que, la pensée ayant conquis

ses droits, et une nouvelle bourgeoisie,

plus am bitieuse que la prem ière, ayant

commencé à se constituer autour de la

nouvelle équipe — une loi de l’histoire voulant

que l’on profite davantage d’une société

industrielle, donc assez évoluée pour recevoir

l’industrialisation, que d’une société

libérale prim aire — l’opposition peupleélite

se trouva dépassée. Le rap p o rt Parent,

qui est en voie d’actualiser les véritables

prom esses du parti libéral en perm ettant

l'accès de la masse à la culture, achèvera

le triom phe de l’éducation et contribuera

bien m algré lui à parfaire le mouvem ent

qui se dessine dès aujourd’hui: la prise de

conscience des classes par elles-mêmes.

Cette prise de conscience ne se fait pas

sans soubresauts: la classe intellectuelle

petite-bourgeoise découvrit d’abord la mystification

confédérative. Ce fu t si scandaleux

que des bombes éclatèrent: l’“extrémisme”,

ainsi baptisé par les gens au pouvoir,

était né et prenait la place qu’occupait

autrefois le “gauehisme-socialisme-comm

unism e”. Puis cette intelligentsia bourgeoise

découvrit et posa l’existence de

l’autre: la classe prolétaire, qui actuellem

ent commence à se reconnaître. Phénom è­

ne significatif c’est un boxeur, Reggie

C hartrand — la boxe est u n sport aussi

“corporel” que la lutte, mais plus “intelligent”

— qui cristallise actuellem ent la conscience

prolétarienne, en filiation plus ou

moins directe avec la m entalité populaire

d’antan. Mais cette conversion de l’antagonisme

duplessiste peuple-élite en antagonisme

“extrém iste" prolétariat-bourgeoisie

(ou prolétariat-néo-bourgeoisie, pour être

plus exact), qui est en fait l’antagonism e

révolutionnaire, ne s’est pas encore accomplie:

elle est en voie de form ation. E t un

catalyseur s’est reconnu, en opposition à

l’extrém ism e: il pourrait s’appeler le “mo-

• 87


dératism e”. Lam ontagne est son prophète;

il l’est mêm e si bien qu’il en prophétise la

disparition inéluctable: "Alors la voix des

m odérés du Canada français cessera de se

faire entendre et nous irons tous à la catastrophe.”

Je souligne l’emploi du futur;

vraim ent convaincu de la possibilité d’éviter

la catastrophe eonfédérativc, M. Lam

ontagne exprim erait ses craintes sur le

mode conditionnel.

Les m odérés sont en train de constituer

la bourgeoisie nouvelle face au prolétariat

(auquel se rallie une partie de l’élite “bourgeoise”

présente). L ’opposition actuelle au

régim e Lesage, ce sont les agriculteurs, les

m écontents de tous ordres (et ils sont de

plus en plus nom breux) et l’intelligentsia,

forcém ent de condition “bourgeoise” mais

qui travaille à la désintégration de sa p ro ­

pre classe qui est au pouvoir. On voit ce

phénom ène nouveau, plus saisissant encore

que la “popularité” d’un René Lévcsque en

1960: P ierre Maheu, adressant la parole

aux assem blées de Reggie C hartrand. Jo h n ­

ny R ougeau et Lévesque, c’était le corps et

l’esprit; C hartrand e t Maheu, c’est la conscience

populaire et sa conscience réfléchie.

Une véritable “praxis” révolutionnaire ne

peut su rg ir que de l’union de ces deux

consciences.

Claude Ryan, vicaire de Lam ontagne,

prêche la m odération: c’est de plus en plus

un au tre mot pour signifier la bourgeoisie.

Or, curieusem ent, cette bourgeoisie sent

ses in térêts m enacés et entend les défendre

avec m atraques s’il le faut. On a donc

j

le phénom ène très curieux de “ modérés

violents”:

“M. Ryan a cependant mis son auditoire

en garde contre l’attitude de panique

de certains modérés qui y vont de

propos dogmatiques et arbitraires."

(Le Devoir, 3 déc., p. 9.)

L’opposition fictive m odération-extrém ism e

est en voie de se résoudre dans la véritable

opposition de notre tem ps: celle d’une

bourgeoisie au pouvoir qui s’accroche à ses

privilèges, et d’un prolétariat qui, déjà,

commence à penser à prendre sa place.

La lutte est m orte avant Michel Normandin:

il n ’y a guère survécu. L ’Union nationale,

elle, est m orte avec son chef. Fini,

le fake. Lu boxe est autrem ent plus sérieuse...

andré brochu

N o ie. P o u r les lecteurs français, nous précisons que

le sp o rt appelé " lu t te ” au Q uébec se tra d u it, dans

la langue de R acine, par le term e " c a tc h in g ” . Le

Parisien ra ffin é v o it dans le " c a tc h in g ” u n sym bole

fascin an t de la barbarie am éricaine, parallèle au

" w estern ” et au film de " g a n g ste r” . A u Q uébec, la

" lu tte ” é ta it tro p liée à n o tre destin n atio n al pour

que nous songions à l'angliciser; en elle, nous nous

reconnaissions com m e C anadiens français, occupes à

des agressions fictives style " g é a n t B orabo à son

frère P oum api” . N o s orateu rs autonom istes " m e ­

naient la guerre co n tre O tta w a ” — belle guerre

digne de don Q u ic h o tte qui nous ra p p o rta it des reliques

de m oulins a vent! La " lu t te ” électorale, aussi

tru q u é e que celle du F orum , se faisait à coups de

piastres e t de gros m ots. N o tre agressivité dériv ait

en fariboles et en F arib ault. Ce n 'é ta it pas farau d .

A.B.

88 •


CAMPAGNE D’ABONNEMENT

M êm e si les g ars (le parti pris so n t conscients et bons poètes... je le u r dis: ne

laites pas en so rte que l’on p u isse d ire de vous que vous ê te s des “ g rands-p arleux-eldes-petits-faiseux”.

P.-A. Gauthier, LA COGNEE

A vous b a la d er dans la b ag n o le p a te rn e lle , ou le “sp o rt c a r” q u ’il vous a o ffert,

vous présen tez p lu tô t l’a llu re de ré v o lu tio n n a ire de palais...

André Péclet, "Le démocrate"

(organe du NPD au Québec)

...une revue m ensuelle qui e st l’u n e des plus a tta ch a n te s et des p lu s c o u rag e u ­

ses de n o tre tem p s, parti pris c o n n aît des d é b u ts fu lg u ran ts... allie à l’in te llig e n c e

une so rte de flam m e te rrib le ... de su rc ro ît, ils e n ric h isse n t la poésie fran ç a ise d ’un

“ en g ag em ent” u n iq u e depuis la g u e rre .

Alain Bosquet, "Combat"

Ils ont de la c u ltu re. Ils p o ssèd e n t u n e cap acité de réfle x io n qui com m ande

le respect... Je n ’écris pas ces lig n es p a r com plaisance. Je serai l’u n e des p re m iè re s

cibles de cette p ensée ré v o lu tio n n aire.

Claude Ryan, "Le Devoir"

...il est év id e n t que les “ th é o ric ie n s” de parti pris ne fo n t q u e d é m a rq u e r les

g ra n d es lignes de la p ensée m a rx iste lén in iste.

Gérard Pelletier, "Cité Libre"

...le P a rti C om m uniste c an a d ie n est en fait bien dépassé p a r l ’év o lu tio n id éo lo ­

giq u e de l’équip e de parti pris...

D. Anderson "Sous le drapeau du socialisme"

(revue de la commission africaine de la

quatrième internationale)

Est-il se u lem en t possible, p o u r un citoyen sain d ’e sp rit, de c o n sid é re r ce rê v e

farfelu com m e un o b jectif p o litiq u e valable?

Gérard Pelletier, "Cité Libre"

La revue qui suscite ces commentaires a maintenant

mille abonnés. Pour organiser son action politique,

elle veut se donner un secrétaire permanent.

L'objectif, pour y arriver: doubler ce nombre d'abonnés.

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Socialisme-communisme aujourd’hui

— Qu’est-ce que le socialism e, de Joh. K niefe

— P ositions a c tu e lle s , de F. de Masso

— A u togestion e t socialism e, de Gérard G haliand

— P la n ifie r n’est pas so cialiser, de A. Huard

— C atéchism e com m uniste de Frédérich E ngels

— Tém o ignages

C hroniques, les livres, etc.

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dix volumes, répartis dans ses trois nouvelles collections (p a ro le s ,

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Nous sommes m aintenant en mesure de vous o ffrir les deux

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□ 1) p o u r un m o n ta n t de $ 6 .0 0 . Je choisirai d an s les d ix p ro c h a i­

nes p aru tio n s des volu m es d 'une v a le u r de $ 7 .5 0 . Les é d i­

tions m e fe ro n t p a rv e n ir un b u lle tin de c o m m a n d e à c h a q u e

p a ru tio n .

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ASSEMBLEE PUBLIQUE

de part

— mercredi, le 27 janvier à 8 heures 30

— à la salle de la Fraternité des Policiers

480 Gilford (entre St-Laurent et St-Denis)

— trois orateurs:

pierre lefebvre: la libération, pourquoi?

pierre maheu: le québec de demain:

fidel Castro ou tshom bé?

andrée ferretti: le québécois responsable.

Vous êtes cordialement invités à cette assemblée,

qui sera, pour les indépendantistes socialistes, l’occasion

de se reconnaître et de s’organiser.

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