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ALFRED DE VIGNYJOURNAL D'UN POETE


CALMAN LLVY ÉDITEUROEUVRES COMPLÈTESDEM. LE C re ALFRED DE VIGNYm: L'ACADéMIE FRAMçAîSBNOUVELLE ÉDITIONFORMAT GRAND IN-18k Chaque Yolwae se vend séparémentCINQ-MARS, OU UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII. .Un volume.POéSIES COMPLèTES * . . Un volume.SEIVITUPE ET GRANDEUR MILITAIRESSïELLO'THéATEE COUPLETUn volume.Un volume.Un volume.ÉBIT10M FOIMAÏI2f-8° EH SU TOLOMSIChaque ?oIume se Tend séparément1409-82 — IMPRIMERIE .D. BARD1N ET C»«, SAlNT-GERMAlN..


ALFRBD.DE.y:ïtiNY,.OURNAIirD'U^-BOETESUR DES NOTES INTIMES D*âLPEl£ll DK VIONTLOUIS RATISBONNEL'honneur, c'esl là poésie du iewûk4. HE ¥.C-LpPARISCALMANN LÉVY, ÉDITEURANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES3, RUE AUBBR, 31882iJroita de reproductioa et de traduction réservés


, Quelques jours après la mort d'Alfred de Vigny, j'es-' sayai, daos un article du Journal des Débats, d'esquisseren quelques traits rapides, mais précis et fidèles, la physionomieet l'œuvre du poëte. Je demande au lecteur lapermission de reproduire ces lignes. J'ai quelque choseà y ajouter. Mais, après trois ans f ayant à parler d'Alfredde Vigny et à le faire parler lui-même, je n'ai rien à y •changer :« C'est un ami qui va parler d'un ami, un cœur pleind'affliction et de reconnaissance. Le noble poëte dont leslettres françaises portent le deuil m'a honoré s en mourant,d'un monument inestimable de sa 'confiance et de son4


2 ALFRED DE VIGNYamitié. L'illustre écrivain a recommandé, il a fait plus, ila légué ses belles œuvres en toute propriété, comme un -père à son fils, comme un frère aîné à*son frère f à l'humblehomme de lettres, son ami : poétique héritage, don touchantet rare, comme tout ce qui venait de lui. Je craindraisde n'en pas paraître digne et de n'en pas laisservoir assez de gratitude si je n'en montrais quelque fierté,si je ne me parais comme d'une couronne, ô mon cher *maître, du témoignage de ta glorieuse amitié' 1 ! -


JOÛRÏTAL D r UN POEÎE 8» H était né trois ans avant le siècle l , cinq ans avantVictor, Hugo, huif ans après Lamartine. Son père, le comtede Vigny, brillant hcmme de cour, ancien officier sousLouis XV, s'était distingué dins la guerre de Sept ans. Samère était fille de l'amiral de Baraudin, cousme du grandBoagainviRe, petite-nièce du poète Regoard. Elle était«Tune distinction et d'une beauté remarquables; elle avait,disent ceux qui Font connue avant la terrible maladie desdernières années, une intelligence des plus élevées imie àune Tare fermeté de caractère, et il y avait entre le fils etla mère une parfaite ressemblance. Alfred fut envoyécomme externe dans une institution du faubourg Saint-Honoré, où il fit ses études avec une ardeur extraordinairequi compromettait sa frêle santé. Comme tous lespoëtes-nés, il essaya son vol et rima des vers à des âgesinvraisemblables. Cependant, quand sa mère, qui avait ramasséquelques plumes, de cette muse au bord du nid,l'interrogeait sur sa vocation, l'enfant répondait : • Je veuxJ être lancier rouge î » Lancier rouge ! On était à la finde l'Empire. Alors, comme il l'écrit lui-même, les lycéensles plus studieux étaient distraits, le tambour étouffait latlé à Loehçs le Î7 mars 1797, il est mort à Paris le 11 septemta186^.


ilALFRED DE VIGNYvoix des maîtres ; on était pressé de finir les logarithmeset les tropeset d'arriver, sur quelque champ de bataille, àl'étoile de la Légion d'honneur, t la plus belle étoile des *-deux pour des enfants, s L'Empire tomba. Alfred de Vigny,à peine. âgé de seize ans, s'eogagea dans les gendarmesde la garde. Il fit partie, d'une compagnie composée dejeunes gens de famille ayant tous le grade de sous-Heutenant.Il eut un beau cheval et de belles parades au champde Mars, mais de champ de gloire, point. Lors du retour denie d'Elbe, et encore mal remis d'une chute de cheval quilui- avait brisé la jambe, il accompagna Louis XV11I jusqu'àBéthune, où le roi licencia la compagnie dont il faisaitpartie. A la seconde Restauration, le jeune officier, quiavait été interné à Amiens pendant les Cent-Jours, entradans la garde royale à pied et fut nommé capitaine. Maisles rêves de gloire guerrière qui avaient enflammé sonImagination d'enfant pendant le tourbillon impérial, ilfallait leur dire adieu. Il les voyait s'évanouir un à un avecles dernières fumées des champs de bataille. Alors, lamuse qui songeait dans le cœur de ce capitaine adolescentet le préservait des trivialités de la vie de garnison se mità chanter. De cette époque sont datées quelques imitationsgracieuses de l'antiquité grecque, dont il s'inspirait d'abord,


JOURNAL D'UN POETE 5comme André Chénier. En 1822, il publie son premier volumede vers, Héléna, qui empruntait son nom au poëmele plus étendu du recueil, celui justement qu'il jugea plustard inférieur à ses autres compositions et qu'il n'a plusréimprimé dans ses poésies complètes. Pendant les marchesde sa vie errante et militaire, dans les Vosges, oudans les montagnes des Pyrénées qu'on ne lui avait paspermis de franchir avec les bataillons de la guerre d'Espagne,il continuait de vivre avec la Muse, portant dans sagiberne quelques poètes anciens et surtout la Bible, dontie'génie a imprégné plusieurs de ses plus belles compositions: Moïse 9 le Déluge, la Fem^me adultère. En 1823.paraissait le poëme exquis d'Éloa, la sœur des anges, néed'une larme, l'aile brisée par la pitié. Ainsi, pendant queLamartine publiait ses Méditations 9 Hugo ses Odes etBalhdes, lui, trop contenu, trop discret pour les effusionslyriques, il avait trouvé, lui aussi, des sentiers nouveaux,dramatisant une pensée philosophique sous forme de récitet composant sans parti pris, en se laissant aller à songrave et doux génie, des poèmes qui, comme les œuvresde ses rivaux, n'avaient point de modèles.» Pendant plusieurs années, les gloires nouvelles sefaisaient écho, Cinq-Mars répondait à Notre-Dame,


6 ALFRED DE VIGJtYHernani à Othello. Jusque dans la charmante petite comédieQuitte pour la peur (1833), Alfred de. Vigny frayait .une voie et précédait.Alfred de Musset. Plus tard, il racontaitdans SteUo les souffrances du. poëte, revendiquantpour lui non pas, comme ou Fa dit r le droit de se tuer,mais le droit de vivre ; puis il transportait son éloquentplaidoyer sur la scène, où Ton jouait avec un succès d'enthousiasmeet de larmes le drame si simple et unique enson genre de Chatterton, C'est au-, sortir d'une de ces représentationsque le comte Maillé de Latour-Landry fit accepterà l'Académie française une somme, qu'elle décerne "*tous les deux ans à quelque poëte en lutte avec la vie. EnÎBB5 r Servitude et Grandeur militaires mettaient le sceauà la renommée d'Alfred de Vigny, Réveillé tristement "deses songes de gloire militaire, il avait quitté le servicedepuis huit ans lorsqu'il écrivit avec, son imagination et lses souvenirs ces courts récits d'une haute philosophie,d'un art si achevé, et où les souffrances ignorées du soldatsont peintes avec une sensibilité si pénétrante. C'est làqu'il a trouvé son « Paul et Virginie », Laurelte 9 ou leCachet rouge, un de ces récits délicieux et pleins d'émotionqu'on lit en une heure et qu'on n'oublie jamais. '


10 tlESTAI. D'UN" P1D.E.TE î* Un aitipe, poïte kti-flièine, de cette pléiade roman.*»tkpe cpâsciïtïMtati ciel de 18S0,1L Tfcéophîle-Gautier,coQqnraîftraotrft jour- poétiquement ta gl#i»a sereine maispeu bfuyante. #AJfred de Wgey à ces astres blancs etdeux de la ¥oiè talée qui briHent moins que d'autreséioites, pree *fu*ils sont placés pins haut et plus loin.€ké ? Alfred de Vigny avaél placé haut son Méai. C'était , àfrai lire, un enfant do xvm* ssècte 5 fort sceptique enmatière de rdigioa. Mais il avait retenu de- sa naissance,de son éiucatk», de aa .vie notaire , il tenait surtout deM-mèm^on sentimeat


u , ALFRED DE VIGNYreligieux, chez Alfred de Vigny, en dépit de son berceaucatholique et de l'air du temps, ce fut le doute justement,l'incrédulité douloureuse qui ouvrit la source de poésie enlui inspirant une profonde compassion pour la créaturehumaine livrée à tant d'ignorance et de misère. « Je crois» fermement à une vocation ineffable qui m'est donnée, et» j'y crois à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent» les hommes, mes compagnons de misère, et à cause du». désir que je me sens de leur tendre la main et de les» élever sans cesse par des paroles de commisération ets d'amour. » Ainsi il fait parler le poëte dans Stetto, celui .de ses ouvrages qu'il aimait le mieux, parce qu'il y avaitmis le plus de son âme. C'est ce désir miséricordieux quia fait de Vigny poëte ; il résume son œuvre, ses chantsen prose et en vers. Sa muse s'appelle la Pitié. 11 planeavec elle au-dessus de ce qui souffre ; les parias du mondesont ses amis ; les martyrs silencieux de l'amour, de l'honneur,du génie, Chatterton, Kitty Bell, Renaud le capitaine,voilà ses clients. Il force les traits sombres du portrait deRichelieu pour venger de nobles victimes ; il dessine avecamour les tètes virginales et poétiques tombées sous lecouteau de Robespierre. Mais n'a-t-il pas donné luimêmeune figure à sa muse dans cette adorable création


10URNAL D'UN POSTE 9(TÊloa, la vierge idéale qui se laisse tomber du ciel dansles bras de Lucifer avec ce cri sublime : Seras-tu plusheureux ? « Poëme le plus beau, }e plus parfait peut-être» de la langue française, rne craint pas de dire le critique. que nous avons déjà cité ; et il faut avouer qu'aucun poëmene renferme, sous le vêlement diaphane des chastes vers,un plus bel idéal d'amour et de pitié.» D'ailleurs, dans toutes les compositions d'Alfred deVigny, roman, poésie ou drame, prose ou vers, la conceptiontoujours élevée domine le reste. 11 avait la recherchedu rare et de l'exquis, mais surtout dans l'idée; soneffort d'artiste vers la perfection consistait moins dans letravail du style, toujours soigné pourtant, que dans la spiritualisationde plus en plus exquise de la pensée et aussi dansFart savant de la composition où aucun de ses rivaux neFa égalé. Dans l'exécution, surtout dans ses vers, on peuttrouver parfois quelque effort, quelque incertitude, et nousavons, il se peut, des ouvriers plus habiles que lui à ciselerune rime. Mais il a des coups d'aile sans pareils, des versd'une ampleur superbe, et, quand il s'élève dans l'azurpoétique, c'est à la façon de cet aigle blessé qui dans sonvol, 'comme il Fa dit,Monte au?si vite an ciel que i éclair eo descend.


10 ' AEFRED BE Vi&NYEt dans sa prose, quelle élégance poétique et-originale! •quelle douce et pirfois quel© vigoureuse couleur! Pourl'effet et pour la. vivacité dutoi, autant que pour-la véritéet L'observatiaa des caractères, que de pages -.admirables !Vous .-s0uveisez*-v(Ms^ par exemple, du jugement 'd'Urbaintendier dans- Cinq-Mars 9 .de Richelieu recevant dans soncabinet la cour de Louis XIII, ou encore, dans Servitude,du dialogue, entre le pape et l'empereur à Fontainebleau ?U faut remarquer aussi que cet aîné de l'école romantiqoen'obéit jamais à un-système, à un parti pris décote. 11n'a point suivi le romantisme dans ses' violences. Il estresté lui-même, déHcatet pur dans«ea>audaces.-Il a su secontenir et se régler. Et c'est poer aete que ses œuvresont gardé leur tendre éclat et qu'elles se reiroot encore,quand d'autres, du même temps, qui ont fait arufiaat etplus de brait, seront peut-être lanées.• »* Depuis Servitude et Grandeur mMMmrm t Alfred deVigny, qui avait triomphé dans la poésie, dans te roman etau théâtre, ne livra pli»' rien au publie et serenferma dansla solitude. Cette retraite enpleine gloire et ce«îlence pro-, longé devaient étonner, surtout dans ua temps où' lalittérature est devenue une profession. Pourquoi'ce poète •chômait-il? Pourquoi ne produisait-il plus Tien? C'est


JOURWâ-L D'ITH W»TK ' ilcfctbord qtfîl était poète et non pas c producteur »


12 ALFRED DE VIGNYnuits. Sensible à la gloire, peu curieux du bruit, plus soucieuxde l'avenir que du présent, et sachant ce que lapostérité conserve des montagnes dje volumes que chaqu3génération lui apporte, il avait fait le tri lui-même en cequi le touchait. Il a brûlé ainsi toute une suite à Stella, oùil craignait de s'être laissé emporter trop loin dans ladémonstration de son idée.1S restera pourtant de cesveilles un volume de poésies encore inédites, remplies debeautés du premier ordre et qui ravivera bientôt, pour cequi reste de public ami du grand art f l'admiration etles regrets.» La seule fois qu'Alfred de Vigny sortit de sa retraiteavec quelque bruit n'était pas faite pour l'encourager etii"'. laissa au cœur une assez vive amertume. En 1845, ilavait été- reçu à F Académie française. Alors (les tempssont changés!), les immortels en voulurent un peu aupoëte qui oubliait dans son discours le compliment dela fin pour le roi. M. Mole, qui se souvenait sans douteaussi de quelques traits de Stella, aussi dédaigneux pourles politiques que les politiques peuvent l'être pour lespoëtes, fit du fauteuil une véritable sellette où l'auteur deServitude et de Cinq-Mars fut immolé à coups d'épingle.Quelques années ou deux révolutions plus tard, c'était


JOUENAL D'UN POITE 13après le 2 décembre, Alfred de Vigny reçut dans son châteaude Maine-Giraud ? près d'Angoulême, une invitationdu prince-président en. voyage, et en train de faire, luiaussi, comme il ie dit au poëte, « son roman historique,»qui allait s'appeler l'Empire. Alfred de Vigny avait connule prince dans l'exil, à Londres. Des sympathies toutespersonnelles ont été attribuées par la malignité à unemesquine ambition. 11 aurait chassé quelque vaine dignitéqu'il n'aurait même pas obtenue. Jamais homme ne fut plusau-dessus de cette banale accusation. D vivait dans unerégion au-dessus des préoccupations de Fiûtérêt et de lapetite ambition, au-dessus des partis et des coteries politiques,dans Fimpossibilité même de capituler ; car, ainsique le disait M. Antony Deschamps, un de ses plus fidèlestémoins :Il n'attacha jamais de cocarde à sa musa,• » J'ai dans les mains des notes qui témoignent de sessympathies élevées pour l'impérial interlocuteur qu'il eutquelquefois, et il n'en fit jamais mystère. Mais, un jour, unministre lui demanda une cantate pour un berceau entouréd'hommages, salué de grandes espérances. Alfred de Vignyrépondit qu'il ne savait pas faire « de ces choses-là ». Et


14 > âLFRBD DE TLGJIYii resta pauvre, indépendant et poëte^ trois titres sinon • àla- défaveur, au moins à l'absence de laveurs; ce- qui lui apermis de mourirsans «ne,note douteuse dans rhannoniechaste de son œuvre et' de »sa vie, dais ITiermine invioléede sa robe de poète. 11 ne tenait qu'à- œ titre-là.» Il se soutenait seulement d'avoir'été soldat Me vosencore, il y a quelques semaines) série fauteuil où- l'horriblevautour qui déchirait ses entrailes le tenait clouédepuis deux ans. Il était enveloppé dans un manteauromantique à la mode de 1830, et M s'y drapait avec sagrâce noble mêlée d'one- certaine raideur militaire, OOOœDQCun général Messe dans son manteau de guerre* Aucuneplainte ne s'échappait de ses lèvres pâles, et l'on eût ditque l'Honneur, après la beauté de la vie, lui commandaitsmaintenant de composer la beauté de la mort, ce Donuez-* moi, » me disait-il, « des nouvelles du monde des vivants! » Mais je ne lui avais pas encore répondu qu'ilm'entraînait avec lui, comme M. faisait toujours, dans lemonde des idées, son vrai domaine, vers quelque champde la poésie ou de Fart, dans -son royaume !.. .. .• « Et maintenant, » murmure Chatterton eu mourant,• pensées venues d'en haut, remontez en haut avec moi ! »


JOUltNAL D'UN POETE 15* 11 en est une, de ces pensée» de toi, ô mon cher maître !que je veux, recueillir en ce moment où je- me penche surta mémoire. EMe est poétique, recherchée dans son tour,mais eiquise ; je Faillie parce qu'elle te ressemble. « Qu'est-'"» ce qu'âne grande, vie ? • dit-ilquelque part. « C'est un rêve*'de jeunesse réalisé dans-Fàge mûr..* * Oui, la jeunesserêve ce qui est bmu : le dévouement et l'amour, Fart et lapoésie. Ces beaux rêves de jeunesse, tu les a faits, ô mon *€ker maître ! ton âge mûr incorruptible les a réalisés ;,par eux.ta vie fut nobie ? et ton souvenir est grand ! » /yDepuis la publication de ces lignes,- le volume de poésiesposthumes auxquelles je faisais allusion a vu le Jour.C'est quelquefois, de Vigny le pensait et il avait raison, leprivilège des ouvrages médiocres de réussir sur-le-champ.Mais je ne m'étais pas trompé en présumant que ce' livresi triste et si beau des Destinées recueillerait demain, sinontout de suite, les admirations qui comptent. !Ce minœ volume de poésie concentrée, plein de pen-* « Le recueil est digne du poëte, » dit H. Sainte-Beuve. MM, JuiesJanin, Cuvillier-Fleury, A- de Pontmartin, Caro, Challemel-Lâcottr,Ed. Fournier, etc., ne l'ont pas jugé autrement. cLes plus bellespages qu'il ait jamais écrites ! » s'écriait hier à l'Académie française. Jules Sandeau. Un critique, M. Barbey d'Aurevilly, que ses


16 ALFRED DE VIGxNYsée, et succédant tout seul, après trente ans de silence, auxœuvres d'autrefois, aide justement à comprendre cesilence. L'œuvre ne trahit ni appauvrissement ni dessèchementde la source de poésie, mais une immense lassitudeet comme une sublime oppression du cœur sous lepoids de la pensée. L'eau du fleuve coule lente, froide etprofonde, mais c'est l'eaju de la même source. Le poëtequi s'est posé les grands problèmes et qui a mesuré etéprouvé la vie, se soulage de temps en temps de la rêveriequi le fait souffrir en renfermant dans la sculpture de versmarmoréens. C'est une poésie altière et douloureuse quifait songer à ce vers d'Alfred de Musset :Les chants désespérés son! les chants les plus beaux»Mais « chant » n'est pas exact pour exprimer le caractèrec!e cette poésie, dernier mot, suprême et mystérieuxsoupir d'une muse qui a fait vœu de silence, ne voulantni chanter ni gémir.Seulement, ils se sont bien trompés, ceux qui ont cruvoir dans le paisible et stoïque désespoir des Destinées uncroyance* auraient pu rendre moins favorable, et que je citepour cela, cède à l'admiration : « D'inspiration semblable, je n'enconnais pas... Comme Câlinât, que ses soldats appelaient le-pèreLa Pensée, Alfred de Vi;ny, l'auteur des Destinées, peut porterle même nom. 11 peut s'appeler aujourd'hui le poëte La Pensée. »


JOURNAL D'UN POETE ' 17Alfred de Vigny tout.nouveau et comme la révélation inattendued'une pensée qu'on n'aurait pas soupçonnée. 11n'est pas difficile de rattacher cette poésie empreinted'une si haute mélancolie, qui a dit avec une calme douleuret un sourire si triste la colère de Samson et lesvaines interrogations du Christ sur le mont des Oliviers,à l'inspiration d'où naquit autrefois Moïse et mêmeÊloa. Cinq-Mars aussi et Stello sont, de Vigny Fa reconnului-même, les chants d'une sorte de poëme épiquesur la désillusion, ruines sur lesquelies il voulait éleverla sainte beauté de la pitié, de la bonté, de l'amour et lamâle religion de l'honneur. Alfred de Vigny a toujoursété le poêle le plus penseur de ce siècle, et la direction desa pensée, dont le stoïcisme avec l'incrédulité aux dogmesreligieux fait le fond, quoique plus accusée à la fin, n'ajamais varié.Les Destinées sont le seul ouvrage achevé qu'Alfredde Vigny ait laissé après lui, et je l'ai publié, suivant savolonté, sans en retrancher un vers, sans y ajouter niune note ni une préface. Sa solitude avait vu naître biend'autres œuvres ; j'ai eu dans les mains les dobris dequelques-unes de celles qu'il caressait, romans ou poèmes,disant comme André Chénier :


lft iiFRED WE viairr *Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain,n'en abandonnant aucune •«* n'en- finissant aucune- : scrupuled'artiste amoureux de la.periBdKffi,.dériaîn tout ensemble«et appréhension-du publie ?n]gairtt y langueur secrèteaussi ; car sa we intime était, je ; l'ai dit, pleine*d'amertume, et i était lui-même-, Messe aux. ; sources de* 1»vieIl avait projeté une suite à Éloa, dont la. conceptionétait fort Mlei II avait rêvé bien d'autres • poëmea : onverra dans- ce volume des traces de cet lèves* ûeoacnouvelles consolations du Do§tmr noir devaient suivrela première. II avait entrepris un grand roman, lesFrançais ^m Egypte, dont Bonaparte était le héros, etune-grande comédie en ver» sur 'Regntrd'; enfin, surtrois romans historiques commencés, il avait écrit quelquesmois avant «a mort : « A briller après moi. » Nuldoute qoe oes-œuvres, s'il arait pu om wafu les aebever,n'eussent ajouté à sa gloire.J'arrive à ce que j'appelle le Journal du PoëÊe,Alfred de f igny me montrait quelquefois dans sa bibliothèquede nombreux petits cahiers cartonnés, où ii avaitdepuis longtemps jeté au jour le jour ses notes familières,


J0U1NAL D'OftFQElE 19ses mémento r ses-impressions courantes; sœ les hommes*soF les choses surtout, ses pensées sur la vie-etsur l'art, lapremière Idée-de.ses œuvres faites oaà faire. El, quelquespurs avantsa mort* il me dit :. « Vous trouvères peutêtrequelque chose là. » J'y ai trouvé l'homme tout^entier.Il a écrit ici pour lui-même, non pas, sans couleur etsans, style, il ne pouvait, mais sans apprêt, avec uneentière candeur* On l'y surprend dans sa parfaite ressemblancedans sa.vive et Jiaute ojriginaMté. U y poursuit,,sans souci du public? sans témoin que sa conscience, unmonologue intime plein d'intérêt. On a, en général, Menjugé l'écrivain.; on a estimé le poëte à son prix; maisl'homme, si honoré qu'il soit, n'est pas encore bienconnu. Est-ce une entreprise téméraire, d'entr'ouvrir,, enlaissant lire dans son journal, la.porte de ce religieux dek poésie et de l'art et de montrer ce qu'était au naturelAlfred de VIgmy ?Rien, on le sait, n'est piu& intéressant que ce genre depublication intime ou Ton voit de tout près une figured'écrivain .célèbre qu'on n'a pu guère qu'imaginer d'aprèsses œuvres ou de sèches et inexactes biographies. L'intérêtest plus rare lorsqu'il s'agit d'un homme commeAlfred de Vigny, qui s'est retranché dans la solitude, connu


20 ALFRED DE VIGNYseulement de quelques élus de son cœur. « Personne, adit M. Mes Sandeau *, n'a vécu dans sa familiarité, pasmême lui. » L'observation, qui a fait sourire, ne manque pasde vérité. On peut l'accepter pour Alfred de Vigny malgréson tour épigrammatique. Ennemi de cette mêlée de relationsbanales si fréquentes de notre temps, comme des proposmédiocres, indiscrets, vulgaires qu'elles engendrent, lafamiliarité avait pour lui quelque chose de trivial et presqued'ignoble par où elle le blessait. Ses amis ont connu iecharme et l'abandon spirituel de son intimité ; mais il estvrai qu'en général il s'enveloppait d'une haute réservecomme d'une armure d'acier poli contre les bas contactsdes hommes, et je crois bien qu'il gardait encore son armurequand il était seul, pour se défendre de la familiaritéde vulgaires pensées. Sa distinction manquait un peu debonhomie ? Soit. S'il y avait quelque excès dans ce goûtdu noble, dans ce respect de soi-même, il n'est pas àcraindre que cette particularité de sa nature devienne contagieuse.Ces notes révélatrices elles-mêmes ont gardé le grandair qui lui était naturel, l'attitude et l'altitude de l'homme.* Dans son discours à l'Académie française, en réponse àML CamilleBoucei.


JOURNAL D'UN POETE ' 21Si on y cherche un intérêt anecdotique et commun, on nel'y trouvera guère. Mais on n'y trouvera pas davantage d'attaqueou 'd'insinuation blessante contre personne, de cesflèches empoisonnées, traits de Parthe des mémoires posthumes.11 a pensé sans doute à M. Mole, quoiqu'il ne Taitpas nommé dans sa pièce les Oracles f publiée depuis sa mortdans les Destinées; maïs il espérait bien publier ces poésieslui-même, et je me souviens qu'un jour il me disait : « J'aifélicité aujourd'hui M. Guizot du dernier volume de ses 'beaux Mémoires ; mais je l'ai félicité d'abord d'avoir noblementpublié ses Mémoires de son vivant. » Le respect desoi-même a cela de bon qu'il nous maintient dans le respectd'autrui. Il écrivait dans une note du 31 décembre1833' ' « L'année est écoulée. Je n'ai pas écrit une lignecontre ma conscience ni contre aucun être vivant, » Ilaurait pu signer cela chaque année de sa vie.Ce qu'on recueillera dans ces mémoires de son imaginationet de sa pensée, ce sont ses idées, ses vues sur touteschoses : philosophie, politique, littérature; ses doutes et sesconvictions invariables, son esprit et son cœur, tout cela •réfléchi dans œs notes éparses comme dans les morceauxbrisés d'un pur miroir. Parmi ces fragmentssouvent exquis,il en est peu qui n'aient de la valeur, soit en eux-mêmes et


22 âLFRED BE VI€'NYparles idées qu'ils expriment, soit par le jour qu'ils jettentsur la physionomie du poète. Ses'réflexions, en général,sont moins remarquables par l'absolue justesse, qui peuten être souvent contestée, que par la haute et' profondeoriginalité, la finesse pénétrante, la poétique couleur ; ettoujours s'y révèlent son esprit délicat, même quand il estun peu chimérique, et son âme fière mais tendie, attristéemais ' douce, 'défiante du ciel silencieux autant que de laterre bruyante, toujours excellente et toute pure.Sauf quelques notes à peu près indispensables, je ne mêleraià ces fragments intimes aucune réflexion : ils portenten eux-mêmes leur meilleur commentaire, et l'avantageéventuel de souligner par quelques remarques critiquesplus ou moins ingénieuses la pensée du poète ne vaudraitpas pour le lecteur le dommage de l'interrompre.Qu'on ne se méprenne pas cependant. Ce n'est pas une•œuvre de lui que je donne, car alors je ne me croirais paspermis d f y coudre même ce chapitre préliminaire. Alfred deVigny a mis le signet à l*«uvre jâgnée-de mm nom après levolume des Dmtinées } et, pour obéir i «es intentions formellementexprimées, de méme'qu'il n'a voulu sur sa tombed'autre éloquence que.Ies larmes des cœurs idèles, aucunepréface, aucune étude de critique 'littéraire ne s'installe»


JOURNAL D'UN POETE • 23pour prendre âa mesure en tête des œuvres qu'il a destinéesà la publicité. Aussi Ken cette mesure, k plupart dutemps, est celte, de la biea%'dlknœ ou de k valeur du critiqueplutôt que celle de k taille de fauteur,-et la postérité,en présence de l'écrivain, prmd bien ses mesures touteseule. Mm& ici, je le répète* oe n'est pas un ouvraged'Alfœd de Vjgoy que je puMie, c'est moins et beaucoupplus. Sauf quelques vers ajoutés à la in de ce volume etqu'il eût réunis sans doute à ses poésies, s'il eût pu lesrevoir, c'est lui-même que je donne, c'est lui se parlant à* kû-méma et ne faisant pas œuvre d'auteur.C'est pour le faire mieux connaître, autant dire mieux«mer, quej'expose an jour, sous ma responsabilité, devant»a€imscience et devant lui qui me voit peut-être, ces fragmentsfiigpûficatifede cette sorte de mémoires de sa vieméditative. IL m'a semblé qu'il ne m'avait pas interdit d'ypuiser avec discrétion dans l'intérêt des lettres et de sapure, renommée^ pmisqu'il me disait : s Vous trouverezquelque ckose. iL»Si,, mmmm je Pespère, m moà dans **s pages non-seulementun des poètes les plus rares, mais-un des hommesles meilleurs de ce pays, d'une élévation que rehausseson scepticisme même ; — il écrivait : « L'honneur, c'est la


24 ALFRED DE VIGNYpoésie du devoir » et, de celte pensée exquise, il faisait ladevise de sa vie ; — si Ton y est touché d'une sensibilitéqui n'était pas seulement Imaginative et intellectuelle : onlira le récit émouvant de la mort de sa mère, moment dedétresse où il fut visité par les espérances religieuses ;si l'on y sent une bonté aimante qui lui faisait notercomme bonheurs à lui arrivés des choses heureuses survenuesà ses amis, j'aurai publié quelque chose de plusrare qu'un poëme ou un roman inédit


J0UR1AL D ? UN POËTE1824LE COMBAT INTELLECTUEL. — Dieu a jeté — c'est macroyance — la terre au milieu de l'air et de même l'hommeau milieu de la destinée. La destinée l'enveloppe et l'emportevers le but toujours voilé. — Le vulgaire est entraîné,les grands caractères sont ceux qui luttent. — Il yen a peu qui aient combattu toute leur vie ; lorsqu'ils sesont laissé emporter par le courant, ces nageurs ont éténoyés. — Ainsi, Bonaparte s'affaiblissait en Russie, il étaitmalade et ne luttait plus, la destinée Fa submergé* —Caton fut son maître jusqu'à la fin. —le fort fait ses événements,le faible subit ceux que la destinée lui impose.— Une distraction entraîne sa perte quelquefois, il fautqu'il surveille toujours sa vie : rare qualité.


26 ALFRED DE VIGNYLa seule faculté que j'estime en moi est mon besoiniternel d'organisation. A peine une idée m'est venue, jelui donne dans la même minute sa forme et sa composi-~lion, son organisation complète*MA VIE A DEUX GENTS ANS. — L'imagination nous•vieillit, et souvent il semble qu'on ait vu plus de temps enrêvant que dans sa vie.Des empires détruits, des femmes désirées, aimées, despassions usées, des talents acquis et perdus, des famillesoubliées, ah! combien j'ai vécu! N'y a-t-il pas deux'centsans que cela est ainsi? — Revue de ma vie entière.éLéVATION. — Comme le petit Poucet, en partant,xemplit sa main de grains de mil et les jeta sur sa route,nous partons et Dieu nous remplit la main de jours dontle nombre est compté, nous les semons sur notre route-avec insouciance et sans nous effrayer d'en voir diminuerle nombre.PASSAGE DE MER. — Un beau vaisseau partit de Brest


JOURNAL D'UN POETE 27un pur. — Le capitaine fît côHnâssanœ avec no passager.Homme d'esprit, il lui dit : t Je B'ai jamais vu d'hommequi me fût aussi cher. »Arrivés à k hauteur de Taïti. — Sur la Mgne. —Le passagerlui dit : c Qu'avez-vous dooc là ? — Une lettre quej'ai ordre de n'ouvrir qu'ici;, pour l'exécuter. » Il dit auxmatelots d'armer leurs fusils et pâlit, « Feu! » il le faitfusiller, *LE PORTUne ancre sur le sable, un cordage fragileTe retiennent au port et pourtant, beau vaisseau,Deux fois Tonde en fuyant te laisse sur l'argile,Et deux fois, ranimé, tu flottes plus agileChaque jour au retour de l'eau !Comme toi, l'homme en vain fuit, se cache ou s'exile:La vie encor souvent le trouble au fond du port,L'élève, puis rabaisse, ou rebelle ou docile;Car la force n'est rien, car il n'est point d'asileContre Fonde et contre le sort.COMPARAISON POéTIQUE. — L'Islande. — Dans lesnuitsde six mois, les longues nuits du pôle, un voyageur* Première idée qui ©si devenue Laurette, ou le Cachet rouge*(L.R.)


28 ALFRED DE VIGNYgravit une montagne et, de là, voit au loin le soleil et le: jour, tandis que la nuit est à ses pieds : ainsi le poëte voitun soleil, un monde sublime et jette des cris d'extase surce monde délivré, tandis que les hommes sont plongésdans la nuit.VERS ÉCRITS SUR LE MOUE DE VENISEDONNÉA MâDâME DORVAL.Quel fut jadis Shakspeare? — On ne répondra pas.Ce livre est à mes yeux l'ombre d'un de ses pas,Rien de plus. — Je le fis-en cherchant sur sa traceQuel fantôme il suivait de ceux que l'homme embrasse,Gloire, — fortune — amour, — pouvoir ou volupté!Rien ne trahit son cœur, hormis une beautéQui toujours passe en pleurs parmi d'autres figuresGomme un pâle -rayon dans les forêts obscures,Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez,Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.La réputation n'a qu'une bonne chose, c'est qu'ellepermet d'avoir confiance en soi et de dire hautement sapensée «entière.


JOURNAL 1) UN POETE 29Étant malade aujourd'hui, j'ai brûlé, dans la crainte deséditeurs posthumes : une tragédie de Roland, une deJulien l'Apostat, et une d'Antoine et Cléopâtre, essayées,griffonnées, manquées par moi de dix-huit à vingt aos.11 n'y aYait de supportable dans Roland qu'un vers,sur Jésus-Christ :Fils exilé du ciel, tu souffris au désert. ; "Je sors d'une longue maladie qui avait les symptômesdu choléra.Je suis étonné de n'être pas mort J'ai souffert en silencedes douleurs horribles, je croyais bien me coucher pourmourir.Mon sursis est prolongé, à ce qu'il me semble.La deuxième consultation sur le suicide. Elle renfermeratous les genres de suicide et des exemples de toutesleurs causes analysées profondément.Là, j'émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sontconsolantes par le désespoir même.Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.L'espérance est la plus grande de nos folies^


30 ALFRED DE VIGNYCela bien compris, tout ce qui arrive d'heureux surprend.Dans cette prison nommée la vie, d'où nous partons lesuns après les autres pour aller à la mort, il ne faut comptersur aucune• promenade, ni-aucune fleur. Dès lors, lemoindre bouquet, la plus petite feuille, réjouit la vue et lecœur, on en sait gré à la puissance qui a permis qu'ellese rencontrât sous vos pas.Il est vrai que vous ne savez pas pourquoi vous êtes^- prisonnier et de quoi puni; mais vous savez à n'en pasajs douter quelle sera votre peine : souffrance en prison, mortaprès.Ne pensez pas au juge, ni au procès que vous ignorereztoujours, mais seulement à remercier le geôlier inconnuqui vous permet souvent des joies dignes du ciel.Tel est l'aperçu de l'ordonnance qui terminera ladeuxième consultation du Docteur noir. *i Stello n'était pas encore achevé et déjà le poëte songeait à unedeuxième consultation du Docteur noir. L'ouvrage, comme on sait,n'a pas vu le jour. Le poëte, retenu par un rare scrupule, a craint ledanger de celle consultation où on eût pu voir une sorte de justificationdu suicide. (L. R.)


J0U1NAL D'UN POETE 31POUR LA BBUXIÈME CONSULTATION. — TOUS les Cri~Etes et les vices viennent de faiblesse.Os ne méritent donc que la pitié !Je reviens à l'idée de la deuxième consultation.Voici la vie humaine.Je me figure une foule d'hommes^ de femmes et d'enfants,saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillentemprisonnés. Ils s'accoutument à leur prison et, s'y font depetits jardins. Peu à peu, ils s'aperçoivent qu'on les enlèveles uns après les autres pour toujours. Ils ne savent nipourquoi ils sont en prison, ni où on-les conduit après et,ils savent qu'ils ne le ^auront jamais.Cependant, il y en a parmi eux qui ne cessent de sequereller pour savoir l'histoire de leur procès^ et il y -en aqui en inventent les pièces ; d'autres qui racontent ce qu'ilsdeviennent après la prison^ sans le savoir.Ne sont-ils pas fous?Il est certain que le maître de la priaon, le gouverneur^nous eût fait savoir, s'il l'eût voulu, et notre procès etnotre arrêt.Puisqu'il ne Fa- pas voulu et ne le voudra jamais, contentons-nousde le remercier des logements plus ou moinsJbons qu'il nous donne, et, puisque nous ne pouvons noussoustraire à la misère commune, ne la rendons pas double


32 ALFRED DE VIGNYpar des querelles sans fin. Nous ne sommes pas sûrs detout savoir au sortir du cachot, mais sûrs de ne riensavoir dedans.Que Dieu est bon f quel geôlier adorable, qui sème tantde fleurs qu'il y en a dans le préau de notre prison ! Il yen a (le croirait-on ?) à qui la prison devientsi chère, qu'ilscraignent d'en être délivrés! Quelle est donc cette miséricordeadmirable et consolante qui nous rend la punitionsi douce? Car nulle nation n'a douté que nous ne fussionspunis — on ne sait de quoi.11 faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur del'homme.Un désespoir paisible, sans convulsions de colère etsans reproches au ciel est la sagesse même.Dès lors, j'accepte avec reconnaissance tous les jours deplaisir^ tous les jours même qui ne m'apportent pas unmalheur ou un chagrin.On a de la peine à s'imaginer que Robespierre ait été


JOURNAL D'UN POETE 33un enfant, porté par sa bonne," à qui sa mère ait souri etdont on ait dit : « Le beau petit garçon ! »• J'ai dans la tète une ligne droite. — Une fois que j'ailancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle lesuit jusqu'au bout malgré moi. Et pendant que j'agis etparle.20 MAI. — J'ai achevé de corriger moi-même, et moiseul, les épreuves de la première édition de Stella.Cette édition vaudra mieux que le manuscrit que jebrûlerai un de ces jours, et que je conserve encore je nesais pourquoi. En cas peut-être qu'un de mes amis me ledemande.ORGANISATION BIZARRE. —Ma tète, pour concevoiret retenir les idées positives, est forcée de les jeter dansle domaine de l'imagination, et j'ai un tel besoin de créerqu'il me faut dire en allant pas à pas : Si telle science outelte théorie pratique n'existait pas, comment la formerais-je?Alors le but, puis l'ensemble, puis les détailsm'apparaissent, et je vois et je retiens pour toujours.Et comment faire autrement pour tomber à'Êloa à lathéorie d'infanterie?


34 - ALFRED DE VIGNÏ18269DéCEMBRE. — Achevé de revoir les dernières épreuvesde Cinq-Mars.Ce qui fait l'originalité de ce livre, c'est que tout y a Pairroman et que tout y est histoire. — Mais c'est un tour deforce de composition dont on ne sait pas gré et qui, touten rendant la lecture de l'histoire plus attachante par lejeu des passions, la fait suspecter de fausseté et quelquefoisla fausse en effet.LUNDI 6 NOVEMBRE. — Voir 6St tOUt et tOUt pOW IÏIOLUn seul coup d'œil me révèle un pays et je crois devinersur le visage, une âme. — Aujourd'hui, à onze heures^Poncle de ma femme, M. le colonel HamUton Bunbury,m'a présenté à sir Walter Scott qu'il connaissait. Dans unappartement de l'hôtel de Windsor, au second, au fondde la cour, j'ai trouvé l'illustre Écossais. En entrant dansson cabinet, j'ai vu un vieillard tout autre que ne l'ont re-


JOURNAL D'UN POETE35 'présenté les portraits vulgaires : sa taille est grande,mince et un .peu voûtée; son épaule droite est un peupenchée vers le côté où il boite; sa tète a conservé encorequelques chevaux blancs, ses sourcils sont blancs et couvreotdeux yeux bleus, petits, fatigués mais très-doux,attendris et humides, annonçant, à mon avis, une seosi- j,Mlité profonde. Son teint est clair comme celui de îa phi-^partdes Anglais, ses joues, et son menton sont coloréslégèrement. Je cherchai vainement' le front d'Homère et lesoiffire de Rabelais, qut notre Charles Nodier vit avec sonenthousiasme sur le buste de Walter Scott, en Ecosse; son~ Nfront m'a semblé, au contraire, étroit, et développé seulementau-dessus des sourcils; sa bouche est arrondie et unpeu tombante aux coins. Peut-être est-ce l'impression«Tune douleur récente ; cependant, je la crois habituellementmélancolique comme je l'ai trouvée. On Ta peintavec un nez aquilin : il est court, retroussé et gros à l'extrémité.La coupe de son visage et son expression ont unsingulier rapport avec le port et l'habitude du corps et destraits du duc de Cadore, et plus encore du maréchal Macdonald,aussi de race -écossaise; mais, plus fatiguée etplus pensive, la tête du page s'incline plus que celle duguerrier.Lorsque j'ai abordé sir Walter Scott, il était occupé àécrire sur un petit pupitre anglais de bois de citron, enveloppéd'une robe de chambre de soie grise. Le jour


36 ALFRED DE VIGNYtombaitde la fenêtre sur ses cheveux blancs. Il s'est levéavec un air très-noble et m'a serré affectueusement lamain dans une main que j'ai sentie chaude, mais ridée etun peu tremblante. Prévenu par mon oncle de Foffre queje'devais lui faire d'un livre, il Fa reçu avec l'air trèâtouchéet nous a fait signe de nous asseoir.€ On ne voit pas tous les jours un grand homme dans cetemps-ci, lui ai-je dit; je n'ai connu encore que Bonaparte,'* Chateaubriand et vous (je me reprochais en secret d'oublierGirodet, mon ami, et d'aotres encore, mais je parlais à unétranger).—Je suis honoré, très-honoré, m'a-t-il répondu;je comprends ce que vous me dites, mais je n'y saurais pasrépondre en français, » J'ai senti dès lors un mur entrenous. Voyant mon oncle me traduire ses paroles anglaises,il s'est efforcé, en parlant lentement, de m'exprimer sespensées. — Prenant Cinq-Mars : « Je connais cet événement,c'est une belle époque de votre histoire nationale.»Je l'ai prié de m'en écrire les défauts en lui donnant monadresse. — « Ne comptez pas sur moi pour critiquer,, m'a-t-il dit, mais je sens, je sens! a II me serrait la mainavec un air paternel : sa main, un peu grasse, tremblaitbeaucoup ; j'ai pensé que c'était l'impatience de ne pasbien s'exprimer. Mon oncle a cru que ma visite lui avaitcausé une émotion douce; Dieu le veuille et que toutes sesheures soient heureuses. Je le crois né sensible et timide.Simple et illustre vieillard î — Je lui ai demandé s'il re-


JOURNAL D f UN POETE 37viendrait en France: « Je ne le sais pas, » m'a-t-il dit.L'ambassadeur l'attendait, il allait sortir, je Fai quitté, nonsans l'avoir observé d'un œil fixe tandis qu'il pariait enanglais avec mon oncle.


3SutRED DE vuanr1829L'histoire du monde n'est autre chose que la>lutte dupouvoir contre l'opinion générale. Lorsque le pouvoir suitl'opinion, il est fort; lorsqu'il la heurte, il tombe.L'art est la vérité choisie.Si le premier mérite de Fart n'était que la peintureexacte de la vérité, le panorama serait supérieur à laPRéFACE. — Exempt de tout fanatisme, je n'ai pointdidole. J'ai lu, j'ai vu, je pense et j'écris seul, indépendant.L'homme est si ftible, que, lorsqu'un de ses semblables


JQfOAlUL. tixm #OITEMBse préiente iisant : * .Je -peux tout, » comme Bonaparte,ou: t Je sais tout,* comme *Miioiœt,Qertranquevret»déjà à moitié réussi. De là le succès de tant d'aventuriers.La conscience publique est juge de tout 11 y a une puissancedans un peuple assemblé. Un public ignorant vautun homme de génie. Pourquoi ? Parce que ITiomme degénie devine le secret de la conscience publique. La conscience,savoir avec, semble collective et appartient àtous.Lorsqu'un siècle est en marche guidé par une pensée, sil est semblable à une armée marchant dans le désert» J'•alfaeur mux tntaarâsl -rester «n arrière, c'est .mourir." ' "Quel intervalle sépare h curiosité qui fait'accourir lepeuple au passage d'un roi, ou à celui d'une girafe» d'ansauvage ou d'un acteur ? — Est-ce un cheveu ou uneaiguille ?Le célibataire ne donne point, comme le père de CuniDe,


40 ALFRED DE VIGNYdes otages à son pays : la femme, les enfants, garantsqu'il ne peut déserter et devenir cosmopolite.La puissance est toujours avec la lumière : de là vientque, dans le moyen âge, le clergé eut la force parce qu'ileut la science; à présent, il est inférieur en connaissances,de là en empire.11 faut que les hommes de talent se portent sur les pointsmenacés du cercle de l'esprit humain, et se rendent fortssur ce qui manque à la nation.La pensée est semblable au compas qui perce le pointsur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décriveun cercle éloigné.L'homme succombe sous son travail et est percé par lecompas.La raison offense tous les fanâtismes.


JOURNAL D f UN POETE 41Chaque homme n'est que l'image d'une idée de l'espritgénéral.L'humanité fait un interminable discours dont chaquehomme illustre est une idée.TRAGéDIE. —J'y veux représenter toujours la destinéeet Y homme, tels que je les conçois. — L'une remportantcomme la mer, et l'autre grand parce qu'il la devance, ougrand parce qu'il lui résiste.DE L'éCLECTISME. — L'éclectisme est une lumière sansdoute, mais une lumière comme celle de la lune, quiéclaire sans échauffer. On peut distinguer les objets à saclarté, mais toute sa force ne produirait pas la plus légèreétincelle.Parler de ses opinions, de ses amitiés, de ses admirations,avec un demi-sourire, comme de peu de chose quel'on est tout prêt d'abandonner pour dire le contraire : vicefrançais.


42 4LF1ER DE, TEffltYLFS FRANçAIS.— Tout Français oui peu' près, laîtvaudevilliste et ne conçoit pas plus haut que le vauirwlle.Écrire pour un tel public, queEe dérision ! quelle pitié !quel métier !Les Français n'aiment nikbkfitKM^ ok I* awiiqne} ni4 la poésie, — Mais la société, les satoi^ l'esprit, la prose-Là GLOIRE. — J'ai cm longtemps est elle; mais, réfléchissantque Fauteur du Laocom. est incûano^ fai vu kvanité.Il y a, d'ailleurs, en moi quelque, chose de plus- passantpour me faire écrire, le bonheur de l'inspiration, délirequi surpasse de beaucoup le délire physique correspondantqui nous enivre dans les bras d'ooe. femme. La voluptéde l'âme est plus longue... L f extase moraleestsupérrieure à l'extase physique.DU CHRIST. — L'humanité devait tomber à genoux devantcette histoire, parce que le sacrifice est ce qu'il y a* de plus beau au monde, et qu'un Dieu né sur la crèche etmort sur la croix dépasse les bornes des plus grands sacrifices.


IOUBSA& D ¥N PO£TE 43ms aoouiifs..— G'éiait ne sa§e peupla que celui-là,ptuple ûMfanteiamr, saia et fort,, s'il ea fat. Sans phiofiopkît,sa» uMalsiiid, ne s» perfantguère en abstractions,mais ne considérant que le pouvoir sur la terre, la grandeursur la terre, et l'immortalité sur la terre, celle dunom. — Sur ce point, le crâne de Bonaparte fut trempécomme un crâne romain 3 car il ne s'occupait guère d'autre- chose.Tout Romain se considérait comme acteur; il prenaittel rôle et le poussait jusqu'où il pouvait aller, c Je joue lerôle de républicain, • dit Caton; le rôle fini, la Républiquefinissant, il se tue. c Je joue celui d'empereur, dit Auguste,applaudissez et baissez le rideau, je meurs. » La vie toujourspublique des Romains est là tout entière.PUDEUR. —Un jour, elle changeait de chemise; — ellevit son chien la regarder et lui lécher les pieds : — la chemisequ'elle quittait était tombée trop vite ; l'autre n'étaitpas mise encore. — Toute nue, elle laissa tomber cellequ'elle tenait, et, effrayée, se jeta sur le lit évanouie.Le seul beau moment d'un ouvrage est celui où onl'écrit.


4£ ALFRED DE VIGNTUNE TRAGéDIE SUR L'ADULTèRE. -— Quoiqu'on aitabusé de ce crime, on n'en a pas -encore sondé la profopdeur,les supplices de l'amant, sa honte devant Fépoux' trahi.


JOUENAL D'UN POETE-&51830MARDI 27 JUILLET 1830. — Aujourd'hui commencentles soulèvements populaires. — Les ordonnances du25 en sont la cause, —Le roi va à Compiègne et laisse lesministres faire feu sur le peuple. — On l'entend pendantque j'écris. — Je me sens heureux d'avoir quitté l'armée;treize ans de services mal récompensés m'ont acquittéenvers les Bourbons. — Dès l'avènement de Charles X,j'avais prédit qu'il tenterait d'arriver au gouvernementabsolu. — Il hait la Charte et ne la comprend pas. Lesvieilles femmes de la cour et les favoris le gouvernent. —11 est arrivé à mettre M. de Polignac au ministère et veutl'y maintenir malgré tout. —II. s'est cru insulté par lerenvoi des deux cent vingt et un à la Chambre ; il croitpouvoir faire le Bonaparte : Bonaparte était debout derrière.ses canons à Saint-Eoch. Charles X est à Compiègne. Il adit : « Mon frère a tout cédé, il est tombé; je résisterai et'ne tomberai pas. » H se trompe. Louis XVIest tombé à gaucheet Charles X à droite. C'est toute la différence.3.


46. ALFRED' DE VIGN-YMERCREDI 28. — Je ne puis plus traverser Paris. Lesouvriers sont lâchés, brisent les réverbères, enfoncent lesboutiques, tuent, et sont fusillés et poursuivis par lagarde. — Le 50 e - de ligne a (dit-on) refusé de faire feusur le peuple.J'ai approuvé le ministère du duc de Richelieu ; —celui de M. de Martignac. — La seule manière de réconcilierlaRestauration-et la Révolution, ces deux éternellesennemies, était de- gouverner avec les deux centres etd'écraser de leur peMs les extrêmes. — Aujourd'hui, uneittême l'emporte, lésordres. Illégalité. — Les ministressont out tetrs, hors la loi et y ont placé le roi. —Powquoi n'esfc-S pas à Paris? Pourquoi le Dauphin est-ilabsent?...L'article 14 de la Charte, qui ar servi de prétexte auxordonnances, dit :« Le roi... fait les règlements et ordonnances nécessai-Tes pour rexécution des lois et la sûreté de l'État. »II' est évident que le membre de phrase la sûreté ieVÈtat. est le complément du premier. L'État, ifest. la Marmée ; la sûreté de l'État est la sûrelé de la lioi dans soncows; — Cela ne-petit être, entendu autrement que-par uneescobarderie de jésuite ou d'avocat.DE MERCREDI A JEUDI 29.—Depuis ce matin, on se bat*


JOURNAL D'UN POETE ' 47Les ouvriers sont d'one bravoure de Vendéens; les .soldais,d un courage ée garde impériale : Français partout. Ardeuret intelligence d'un eàfié, honneur àe l'autre. — Quel estmon devoir ? Protéger ma mère et mafemne. Que suteïe ?Capitaine réformé. J'ai quitté le service depuis cinq ans.La cour ne m'a rien donné durant mes services. Mes écritslui' déplaisaient; elle les trouvait séditieux. Louis XIIIétait peint de manière à me faire dire souvent : Vous quiêtes libéral J'ai reçu des Bourbons un grade par ancienneté9 au 5* de la garde, le seul, car j'étais entré lieutenant.Et pourtant, si le roi revient aux Tuileries et si leDaupMn se met à la tète des troupes, j'irai me faire tueravec eux. — Le tocsin. — J'ai vu l'incendie de la fenêtredes toits. — La confusion viendra donc par le feu. —Pauvre peuple, grand peuple, tout guerrier !J'ai préparé mon vieil uniforme. Si le roi appelle tousles officiers, j'irai. — Et sa cause est mauvaise, il est enenfant», ainsi que toute sa famille ; en enfance pour notretemps qu'il ne comprend pas. — Pourquoi ai-je senti que jeme. devais à cette mort? — Gela est absurde. U ne saurani mon nom ni mi fin. Mais mon père, quand jetaisencore enfant, me faisait baiser la croix de Saint-Louis > sc«sl'Empire : superstition, superstition politique, sans ratine,puérile, vieux préjugé de fidélité noble, d'attachement defamille, sorte de vasselage, de parenté du serf au seigneur.Mais comment ne pas y aller demain matin s'il


48 ALFRED DE VIGNYnous appelle tous ? J'ai servi treize ans le roi. Ce mot : leroi, qu'est-ce donc ? Et quitter ma vieille mère et majeune femme qui comptent sur moi ! Je les quitterai, c'estbien injuste, mais il le faudra.•La nuit est presque achevée. — Encore le canon.JEUDI 29. — Ils ne viennent pas à Paris, on meurtpour eux. Race de Sîuarts ! Oh ! je garde ma famille.Attaque des casernes de la rue Verte et de la Pépinière.Bravoure incomparable des ouvriers serruriers. — J'aimis la tète à la fenêtre pour voir si quelque blessé de Pundes deux partis venait se réfugiera ma porte. On vient defaire feu sur moi, on a cru que je voulais tirer de la fenêtre.Les trois balles ont cassé la corniche de ma fenêtre.— En vingt minutes, les deux casernes prises.VENDREDI 30. — Pas un prince n'a paru. Les pauvresbraves de la garde sont abandonnés sans ordres, sanspain depuis deux jours, traqués partout et se battanttoujours. — 0 guerre civile, ces obstinés- dévots t'ontamenée 1Chassés de partout. Paris est libre.SAMEDI 31. — Donc, en trois jours, ce vieux trône sapé!


JOURNAL D'UN POETE 4$J'en ai fini pouf toujours avec les gênantes superstitionspolitiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées• par leurs mouvements d'instinct. — Si le duc d'Enghieneût été là ou seulement le duc de Berry, j'y serais mortC'eût peut-être été dommage. Qui sait ce que je ferai !DU 1 er AOûT. — Le duc d'Orléaos est froidement accueillipar le peuple. Ses partisans oot pensé que son nomde Bourbon lui faisait tort. Ils impriment qu'il n'appartientpas aux Capêts-Bmrbom 9 mais qu'il est Valois.10 AOûT. — Couronnement de Louis-Philippe I eF . Cérémoniegrave. — C'est un couronnement protestant, —Il convient à un pouvoir qui n'a plus rien de mystique,dit le Globe. J'y trouve le défaut radical que le trône nes'appuie ni sur l'appel au peuple ni sur le droit de légitimité,il est sans appui.On ferait une bonne comédie des chefs de parti quifont été malgré eux dans les trois premières journées.21 AOûT, — En politique, je n'ai plus de cœur. Je ne Jsuis pas fâché qu'on me Tait ôté, il gênait ma tète. Matête seule jugera dorénavant et avec sévérité. Hélas!


S© ALFRED DE VIGXYLa Fortune en jetant ses dés n'avait pas encore amenéla royanié êhmMmâtfm. Meus allons voir ce que c'est.J'ai organisé la deuxième compagnie du quatrièmebataillon de la première légion de la garde nationale, ennommant sur-le-champ mon sergent-major et le chargeantde la comptabilité; j'ai moi-même parcouru, inscrit«et commandé trois rues.11 âoui. — On ne parle pas des officiers de la garde«pi ont fait de soldes traits de bravoure. — Un lieutenant•au 6* de la garde,, ayant reçu Tordre de faire feu, a refuséparce qme la me était pleine de femmes et- d'enfants. Lecolonel réitère l'ordre de faire feu et le menace de le faire•arrêter, il prend un pistolet et se brûle la cervelle.Le llotteux, capitaine au premier régiment, avait envoyésa démission le jour des ordonnances folles de M. dePolignac. — Le soir, on se bat; il va trouver son colonelet le prie de regarder sa démission comme non avenue.— Sa compagnie est traquée à la Madeleine, dans lescolonnes de régisse que Ton élève; on lui crie de serendre, il refuse et est tué.Ces deux exemples peuvent servir de symbole parfait


JOURNAL B'UPf POETE 51f&m espeteer te*situation d'âme de la garde royale. Ellea fait noblement son devoir, mais à contre-€«ur. — Tantqu'une armée existera, l'obéissance passive doit êtrehonorée. — Mais c'est une chose déplorable qu'uneatmét*,29 AOûT. —Revue de la garde nationale au Ghamp-de-Mars. Fai commandé assez militairement le quatrièmebataillon de la première légion. —Le roi Louis-Philippe I er ,après avoir passé devant le front du bataillon, a arrêtéson cheval, m'a ôté son chapeau et m f a dit :'— Monsieur de Vigny, je suis Men aise dfe vous voir etdo vous voir là. Yotre bataiflon est très-beau, dites-le àtous ces messieurs de ma part, puisque je ne peux pas lefaire moi-même.le M trouvé'beau et ressemblant à Louis XIV — à peuprès comme madame de Se vigne trouvait Louis XIV le plusgrand roi du monde, après avoir dansé avec lui.Si je faisais le roman que je projette de la Vie et laMort Sun soldat Pensée. — L^obéissance passive, — lemartyre d'un soldat. — Je placerais entre lui et le second jpersonnage une actrice qui le suit partout et qui luiraconte'la vie de son frère, qui a suivî une carrière poli-


52 âLPRED DE VIGNYtique d'avocat^ toute magnifique, et toute pleine de trahisonset de récompenses./- Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme,ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons1 la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cents milliards' de barils de poudre et qu'elle éclate en pièces comme unexN bombe au milieu du firmament.i | Enterrement de Benjamin Constant. — Je ne l'ai vuqu'une fois PMver dernier, chez madame O'Reilly.—Il y futd'une coquetterie charmante à mon égard, disant à côtéde moi qu'il me regardait comme le plus grand des jeunesécrivains. — Quand je lui parlai de l'acharnement aveclequel on poursuivait la poésie dans le côté gauche de laChambre, il me dit que c'était affaire de bonne compagnie,que c'était^ crainte de paraître vouloir briser toutes leschaînes, qu'on voulait conserver les -plus légères, cellesdes règles littéraires... J'engageai avec lui une sorte depetite querelle poHe sur ce sujet et il se laissa battre, avecWalstein, très-complaisamment.C'était un homme d'un esprit supérieur. Il combattittoujours sans récompense : ce que'j'estime. Mais je crois


JOURNAL D'UN POETE 53qui! avait son but d'ambition très-é!evé f qu'il n'a pasatteint. — Il n'eût pas été satisfait d'être pair de Franceou premier ministre; peut-être lui fallait-il une républiqueet en être président. — La dynastie des Bourbonsl'imporiunait, il a contribué à la renverser; et la tristessequ'il a confessée à la tribune lui est venue de l'impuissanceoù il se sentait plongé de rien fonder sur les ruinesqu'il nous a faites.H avait un assez noble profil, des formes polies et gracieuses,il était homme du monde et homme de lettres,alliance rare, assemblage exquis. — Je crois qu'il avaitun cœur froid et nulle imagination.Les Français ont de l'imagination dans faction et rarementdans la méditation solitaire.Le monde a la démarche d'un sot, il s'avance en sebalançant mollement entre deux absurdités : le droit divinet la souveraineté du peuple.l11 est dit que jamais je ne verrai une assemblée d'hommesquelconque sans me sentir battre le cœur d'une


54 AfcF'RKir BB VK5E1sûutda eoiire. outre eux, à te vue de Faawrance- de tairmrfdfoarité',. de te sufGsatte.et et la puérilité d# leurs- dé-«âskffls, «te' rtwqtffc 1 ** 1 * ctmptel


loamMAL tfU2f, POSTE 35183123 ofcmMB. îBM. — Naitwt sans; fortune, «t te plusfpa&ddœ-naux. On ne s'en tirejamate iai» ortlt sociétébasai aarlfoft.Je suis le dernier fils d'une famille très-riche. — Monpère, ruiné par la Révolution, consacre le reste de sonbien à mon éducation. Bon vieillard à cheveux blancs,spirituel,. intruil,.htané, mutUé pat la gutree de Septans* et gai et plein de grâces, demamères. — Qa-m'âèvebien. On; développe le sentiment des arts ipt j'avais* apportéan momie.—J'eus, pendant tout Ir temps it•Vfimpixe^ te cœur ému,, en- noyant l'empereur, in désirétalera ]!armé&. !»• i faut avoir l'âge; d'aiteurs, leipa&dbenm&ert détesté; ®m éloigne, de M mes idées,autant qu'il se peut. — Vient la Restauration. — Jem'arme à seize ans de deux pistolets, et je vais, une cocardeblanche au chapeau, m'unir à tous les royalistesqui s'annonçaient faiblement. — J'entre dans les compagniesrouges à grands frais. — Un cheval me casse la


56 ALFRED DE VIGNYjambe. Boitant et à peine guéri, je pris la déroute deLouis XVIII jusqu'à Béthune, toujours à l'arrière-gardeet en face des lanciers de Bonaparte. — En 1815, dansla garde royale, après un mois dans la Mgne. J'attendsneuf ans que l'ancienneté me fasse capitaine. — J'étaisindépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune etpoète, triple titre à la défaveur. — Je me marie après quatorzeans de services, et ennuyé du plat service de paix.— On vient de faire sans moi une révolution dont lesprincipes sont bien confus. — Sceptique et désintéressé,je regarde et j'attends, dévoué seulement au pays dorénavant.81 DéCEMBRE, MiNUiT. — L'année est écoulée. — Jerends grâces au ciel qui a fait qu'elle se soit passéecomme les autres, sans que rien ait altéré l'indépendancede mon caractère et le sauvage bonheur de ma vie.Je n'ai fait de mal à personne. Je n'ai pas écrit uneligne contre ma conscience, ni contre aucun être vivant ;cette année a été inoffensive comme les autres années dema vie.


JOURNAL D'ON POETE £71832MéMOIEES ET JOURNAL.—Les importunités des biographesqui, bon gré, mal gré, veulent savoir et imprimer mavie et ne cessent de m'écrire pour avoir des détails queje me garde de leur donner; la crainte du mensonge, queje hais partout, celle surtout de la calomnie ; le désir den'être pas posé comme un personnage héroïque ou romanesque,aux yeux du peu de gens qui s'occuperont demoi après moi : voilà ce qui me fait prendre la résolutiond'écrire mes mémoires. *J'irai de ma naissance à cette année, puis je commenceraiun journal qui ira jusqu'à ce que la main quitient cette plume cesse d'avoir la puissance d'écrire.Je suis né à Loches, petite ville de Touraine, jolie, diton;je ne l'ai jamais vue. A deux ans, on m'apporta à* Ces mémoires, malheureusement, sont restés à l'état de projet.L'idée d'un journal a seule été réalisée en quelque façon par1®poète, et c'est de ce journal, journal de sa pensée plutôt encore qftede sa Yî€ ; qu'on a ici des fragments. (L. R.)


58 -ALFRED DE VIGNYParis, où je fus élevé, entre mon père et ma mère et pareux, avec un amour sans pareil. Es avaient eu trois fils :Léon, Adolphe, Emmanuel, morts avant ma naissance. Jerestais seul, le plus faible et le dernier d ? une ancienne etnombreuse famille de Beauce. Mon grand-père était fortriche. Vigny, le Tronchet, Gravelle, ÉmerviUe, Saint-Mars,Sermoise, Lourquetaine, etc., etc., étaient des terres à lui.— Il ne m'en reste que les noms sur une généalogie. — Ilfaisait en Beauce, avec mon père et ses sept frères, degrandes chasses au loup. Il tenait un état de prince. LaRévolution détruisit tout. Ses terres appartinrent à seshommes d'affaires, qui les achetèrent en assignats. —Sesenfants moururent, les uns tués à l'armée de Condé, lesautres avec peu de biens, un à la Trappe. — Le frère dema mère à Quiberon, son père en prison. — Mon pèreresta seul et m'éleva avec peu de fortune.Malheur dont rien ne tire quand on est honnêtehomme.Je remarque, en repassant les trente années de ma vie,que deux époques les divisent en deux parts presqueégales, et ces époques semblent deux siècles à la pensée :l'Empire et la Restauration. L'une fut le temps de monéducation ; l'autre, de ma vie militaire et poétique. Unetroisième époque .commence -depuis deux ans : celle de laBévolution, m vert lapins philosophique -de nu we y j»pense.


JOURNAL D UN ?0*TI5tle puis taie séparer le passé de mes §osm coi mm éem,grandes parts. Temps que j f ai bien vus A IM§& «biepréfrdu 9Mdm pâat de me éù finis |9acë.APE&çWM&éMëMAVX â CLASSES. — La sévérité -froide*et un peu sombre de JMûQ caractère n'était pas native.Elle m'a été donnée par la vie.— Une sensibilité extrême, «foulée dès l'enfance parles maîtres, et à Farméepar les officiers supérieurs, demeuraenfermée dans le coin le plus secret du cœur. *—Le monde ne fit plus, pour jamais, que les idées.— Le Docteur noir seul parut en moi, Stetto se cacha.— J'étais malade en 1819, je crachais le sang. Mais,,,comme, à force de jeunesse et de courage, je me tenaisdebout,marchais et sortais, il fallut continuer le servicejusqu'àla mort. Ce n'est que lorsqu'un homme est mortqu'on croit à sa maladie dans un régiment. —Après son enterrement,on dit : t II parait qu'il était vraiment malade. »•— S'il est au lit, on dit : t II fait semblant. » — SU estmalade de la poitrine et sorj pour prendre Pair, on dit :c C'est se moquer de ses camarades et leur faire faire sonservice. » -—'Cette dureté -se gagne. -On se moque de voussi vous avez pitié d%n soldat. Là, voas ares "horreur tfuohomme-qui m toute la tervvlto, oc'Odtqoe cette résolu-


60 ALFRED DE VIGNYtion ressemble à la révolte contre l'autorité. On devientimpassible et dur.Je pris ce parti contre moi-même et je dis : « J'iraijusqu'à la fin. » — Je marchai une fois d'Amiens à Parispar la pluie avec mon bataillon, crachant le sang surtoute la route et demandant du lait à toutes les chaumières,mais ne disant rien de ce que je souffrais. Je melaissais dévorer par le vautour intérieur.(Les drames et les romans médiocres tendent à présentà faire de l'intérêt et des rencontres surprenantes en inventantdes rapports accumulés, inimaginables : ainsi, siun ouvrier rencontre à un bal champêtre une grande dame 5il se trouvera qu'il est justement chargé de faire sonbracelet et de le lui porter, et qu'il est aussi le fils de sonmari, et qu'il est aussi l'assassin d'un sot qui va faire de larivalité avec lui dans son grenier.Une actrice vraiment inspirée est charmante à voir à satoilette avant d'entrer en scène. Elle parie avec una exagérationravissante de tout ; eEe se monte la tète sur depetites choses, crie, gémit, rit, soupire,-se fâche, caresseen une minute; die se dit malade, souffrante, guérie,


JOUENâL D'UN POETE 61bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère;et elle n'est rien de tout cela, elle est impatiente commeun petit cheval de course qui attend qu'on lève la barrière,elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace,met son rouge, Pôte ensuite; elle essaye sa physionomieet l'aiguise ; elle essaye m voix en parlent haut, elle essayeson âme en passant par tous les tons et tous les senti-. meots. Elle s'étourdit de Fart et, de la .scène par avance,elle s'enivre.Je me rappelle en travaillant un trait fort beau que laprincesse de Béthune me conta un soir.M. de X... savait fort bien que sa femme avait unamant. Mais, les choses se passant avec décence, il se taisait.Un soir, il entre chez elle; ce qu'il ne faisait jamaisdepuis cinq ans.Elle s'étonne. Il lui dit :—Restez au lit ; je passerai la nuit à lire dans ce fauteuil.Je sais que vous êtes grosse et je viens ici pour vosgens. fElle se tut et pleura-: c'était vrai.* C'est de cette anecdote qu'Alfred de Vigny tira sa comédieQuiUe p&w In peur, celte prie fine qui fat moulée avant les proverbesd'Alfred de Musset } auxquels' elle semble avoir servi depremier modèle w (-L.-R.)4


62 4XFRID DE ;.V.*GHÏ*I&-génie épique


JOUftîfAE DfO» P0EXB 63.— Je seras sur ma tète le féim d'usé- cûntlaamaiionque je stiMs toujoui», è Seigneurl iBai% ignorant lafaute et te procès*,, je subis ma- pria». J*| IrtsK tk lapmlle poer Foai'ligrqiielipMci»: iàseiéÉfisailtoufrksbtravaux bumaim* Je mm vmg^ê à. ton» les mai» etje-vnu» bài» à la in de chaque jnur torapfi atart passé,sans malheur. —- Je n'eapère- rien de ce «sde tt j«-voua- rends giâowdttm'aioir émmé la pwsaaai»dmtra- •vwi^ qui. flût que je-pw cratofieE entièrement e^hiL mmIg«ra»« étemelsOn ne peut trop mettre d'indulgence dans ses rapportsavec les jeunes gens qui consultent. Je pense qu'ilfaut toujours les encourager, tes-vanter, les élever à leurspropres yeux, tirer d'eux tout ce que renferme leur cerveauet l'exprimer comme un grain de raisin jusqu'à ladernière goutte.Fêtais lieutenant de la garde royale, en garnison àVèrsalles, en Î816, je crois, lorsque je fis une asser mauvaisetragédie de Julien F Apostat, que- j'ai brûlée dernièrement.— Telle qu'elle était, je la montrai à M. deBeauchamp t qui avait fait quelques livres d'histoire. Aprèsmow eiMeniulai prélace et le premier acte,, il me serra lamaux vivaient et me dit : * Smwemsm-wmm


64 , ALFRED DE VIGNYdater d'aujourd'hui, vous avez conquis votre indépendamée.» Ce fut un des encouragements qui me touchèrentle plus, et l'un des premiers, car je n'osais rien lire à personne-— Peut-être que, s'il m'eût dit le contraire, je mefusse livré à l'instinct de paresse, si puissant sur l'homme,que la principale occupation des hommes qui sont au pouvoirest toujours de le combattre.Ceci me remet en mémoire un homme d'esprit, moncousin, le comte James de Montrivault. Je lui reprochaisun jour qu'il fatiguait les soldats du régiment dont il étaitcolonel et où j'étais capitaine. —Mon ami, me dit-il, ilfaut toujours exiger des hommes plus qu'ils ne peuventfaire, afin d 9 en avoir tout ce qu'Us peuvent faire. —C'était un bon principe militaire venant d'un bon officier.Bossuet met par trop de simplicité dans les explicationsde chaque mot de Y Histoire universelle. On sent tropqu'il écrit pour un enfant. Il ne peut dire : Anachronisme,saos ajouter sur-le-champ : t Cette sorte d'erreur qui faitconfondre le temps. »Je n'ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations deLamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. Quand


JOURNAL-D'UN POETE 65je les lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. —Heureux quand je^vois d'autres yeux plus humides encoreque les miens !Larmes saintes ! larmes bienheureuses! d'adoration,d'admiration et d'amour!Si quelque chose ne me repoussait, je ferais un hymneà la duchesse de Berry, qui vient, comme une madone,SOQ enfant dans ses bras et son lis à la main!Mais quoi! faire la cour à une infortune aussi belle,c'est se confondre avec ceux qui se préparent des faveurspour l'avenir. le n'ai point d'enthousiasme pour sa cause;sans quoi, je serais allé combattre et non chanter.L'élégante simplicité, la réserve des manières polies dugrand monde causent non-seulement une aversion profondeaux hommes grossiers de toutes les opinions, maisune haine qui va jusqu'à la soif du sang.La presse dévorera l'éloquence : eUe Fa déjà mangée à4.


66 ALFRED DE VIGNYdemi. — Dans l'antiquité, qui perdait une représentationde Cicémm perdait tout; âJijôtiBf îM% ôî¥se dit :• — Je ne l'ai pas entendu ce matin, qu'importe ! je lelirai demainQuelquefois, notre langue a embelli ce qu'elle a touché;cela est rare, il est vrai, — J'aime' mieux Michel-Ange queMichélàm§efa, et Florence que Firmu.s/ Le véritable citoyen libre est celui qui ne tient pas augouvernement et qui n'en tient rien. — Yoilà ma penséeet'voilà ma vie.L'amélioration de la classe la plus nombreuse et l'accordentre la capacité prolétaire et l'hérédité propriétaire sonttoute la question politique actuelle.Le Dêeîmmnaw, o'tist la-tie. Ce que Idt vie.» de iéel,.detriste, de désespérant^, dmt être .'représenté 1 par lui. et. parses paroles, et toujours le malade doit être supérieur à sai triste raison de tout ce qu'a la poésie de supérieur à laréalité douloureux qui-nous- enserre; mais cotte raison


JOUftNAL D'UN POETE 67selon la vie doit toujours, réduire le sentiment au sMeace,et le silence sera la meilleure critique da k rie.SUJET ! L'HABEAS COEPUS, LE VIDK DIS LOIS (pOUrla troisième consultation du Docteur noir). — Le Docteurnoir rencontre un homme en qui l'orgueil d'être nomméle premier législateur de son temps est devenu une vraiemaladie. Il était avocat et avocasse du matin au soir.Le Docteur lui montre le défaut de toutes les lois en lemenant près du fit d'un homme qui meurt en prison, oùil a été laissé PRéVENTIVEMENT neuf mois. Il est reconnuinnocent, absous et meurt à l'audience. Dans son agonie,M s'écrie : c Rendez-moi ma santé, mon temps, ma famille,mon bonheur perdu par cette prison. Si je suis innocent,pourquoi donc m'aras-vora tué ? Si je suis innocent, pourquoiaî-je pu r étn tué sans que- vous sapes, des. assanins ?Si voua éies. des-' amassais, pourquoi, n'y a-fe-il pasquelqu'un qui ait le droit de vous mette* en accueatioiï ? »L'amour pfapàfpe et seulement physique pardonne touteinfidélité. L'amant sait ou croit qu'il ne retrouvera nullevolupté pareille- aiHeurs, et, tout en. frémissant,, s'ea repaît*


68 ALFRED DE VIGNY/ Mais toi, amour de l'âme, amour passionné, tu nepeux rien pardonner.Pour l'homme qui sait voir, il n'y a pas de temps perdu-Ce qui serait désœuvrement pour un autre est observationet réflexion pour lui.Le charlatanisme est à son comble. Je ne sais ce quipeut le faire cesser si ce n'est son excès ; j'espère en luibeaucoup.'LA CONSISTANCE. — Avoir de la eomkiatiœ, enFrance, n'est pas une phrase vaine. Cette expression représenteparfaitement Faplomb et la considération qu'unelongue et honorable vie peut donner et que le talent nedonne pas à lui seul»LE THÉÂTRE DANS LE JOURNAL. — La passion dumonde est de voir. Si les hommes pouvaient tous voir œque fait chacun, s'ils pouvaient se construire un théâtreassez vaste pour y voir agir les grandeurs et les célébrités.


JOURNAL !>*UN POETE 69ils seraient heureux et transportés chaque jour. — C'estpour cela qu'ils ont créé le théâtre ; mais le théâtre neparle que du passé ou ne s'explique sur les événementsprésents que par des allusions très-détournées. 11 a falluun théâtre de chaque jour oh des grands personnagesvinssent jouer le matin leur rôle de la veille, ou le soircelui du matin ; oh les spectateurs fussent vingt, cent,huit cents, mille à la fois ; oh tous les yeux d'un peuplefussent attentifs à la même scène, au même moment,sans que les spectateurs eussent besoin de quitter leur de- .meure ; ce théâtre a été fait, ce théâtre, c'est un journal. 'Là viennent jouer tous à la fois les peuples et les rois.Acteurs, observez-vous bien ! tous vos gestes sont remarquéset comptés, le monde a tous ses yeux ouverts surYOUS. L'applaudissement est rare et le murmure fréquentHâtez-vous surtout de changer de scènes, car en un jourune scène est usée et elle use et dévore votre nom, ou, sice n'est elle, c'est celle que joue une autre célébrité dansquelque autre coin du globe.Celui qui fait mouvoir chaque jour à son gré ces personnagesvivants, celui qui les présente sur son théâtre,dans le sens et sous le jour qui lui platt, celui qui lesgrandit ou les rapetisse à son gré, c f est le journaliste ! Cesera toi demain, si tu veux ! Yois si tu trouves assez vastecette occupation !


70 ; . MftïibED'ra VICNÏ< Ballanche, dans son Emmmm les-tn$tUvtion» $mâak$ydit qp'ftnr peut. jr*voîrauane wmmm d'écrire la poésieen'Vers ? .depui» f ueles paëiiws n* s« dtaitenf plus.n


JOtflNât B'Uff *FOOTE ' "71guerres de toute nature. Tout ce qui m'est cher a été préservé.Étranger à toutes les haines, j'ai été heureux danstoutes mes affections, je n'ai fait de mal à personne, j'aifait du bien à plusieurs. Puisse ma Yie entière s'écoulerainsi!


•72 .ALFRED DE VIGNY .1833VHistoire universelle de Bossuet, c'est Dieu faisantune partie d'échecs avec les rois et les peuples.Clarisse est un ouvrage de stratégie, en quelque sorte»Vingt-quatre volumes employés à décrire le siège d'uncœur et sa prise. C'est digne de Vauban.STELLO. — La troisième consultation sera sur les hommespolitique».La quatrième consultation sera sur l'idée de l'amourqui s'épuise à chercher l'éternité de la volupté et de l'émotion.Les Affinités élective* que le préfacier de Goethe criti*


JOUENAL D'UN POETE 73que amèrement. C'est un grand malheur que de porteravec soi dans l'avenir son maladroit critique comme unballon sa nacelle. .Plus je vais, plus je m'aperçois que la seule chose es-• sentielle pour les hommes, c'est de tuer le temps. Dans• cette vie doàt nous chantons la brièveté sur tous les tons,notre plus grand ennemi, c'est le temps, dont nous avonstoujours trop. A peine avons-nous un bonheur, ou l'amour,ou la gloire, ou la science, ou l'émotion d'un spectacle,ou celé d'une lecture, qu'il nous faut passer à un autre.Car que faire ? Cest là le grand mot.^Les rois font des livres à présent, tant ils senrtent bienque le pouvoir est là. — E est vrai qu'ils les font mauvais.Les gouvernements regardent Ja littérature comme une. colonne inutile où leur jugement est écrit : ils voudraieptl'empêcher de s'élever.


74 ALFRED DE VIGNYBonaparte aimait la puissance et visait à la toute-puissance; c'était fort bien faij, car elle,-est un fait et UQ fatincontestable, facile à prouver, tandis queia.beauté d'uneœuvre de génie peut toujours se nier.Goethe ••fut ennuyé des questions'de tout le monde surla vérité de Werther. On ne cessait'de s'informer à lui dece qu'il renfermait de vrai€ Il aurait fallu r dit-il r pour satisfaire à cette curiosité,disséquer un ouvrage qui m'avait coûté tant de. réflexionset d'efforts incalculables dans la'vue de ramener, tous lesdivers éléments à l'unité poétique. »La même chose arriva à Richardson pour Clarisse, àBernardin de Saint-Pierre pour Paul et Virginie.Quand j'ai publié Stello, la même chose pour madame deSaint-Âignan, dont j'avais inventé la situation dans ledernier drame d'André Ch'énier ; la même pour Kitty Bell,dont j'ai inventé l'être et le nom. Pour Servitude et Grandeurmilitaires, mêmes questions sur Fauthenticité destrois romans que renferme ce volume.-Mais il ne faut pas- en vouloir au pùblc ? 'que iioàs- décevonspar l'art, de Chercher-à se Teconnaitwetà savoirjusqu'à quel point il a tort ou raison de-se faire illusion-. -Le nom des personnages réels ajoute à l'illusion d'opti-


JOURNAL D'UN F0BTE 75que du théâtre et des livres, et la meilleure preuve dusuccès est ta chaleur que met le public à s'informer de laréalité de l'exemple qu'on lui donne.Pour les poètes et la postérité, il suffit de savoir que lefait soit 'beau et probable. — Aussi je réponds sur LantêîUet les autres : Cela pourrait avoir été vrai.Sainte-Beuve fiait un long article sur moi. Trop préoc- /cupé du Cénacle qu'il avait chanté autrefois, il lui a donné /dans ma vie littéraire plus d'importance qu'il n'en eut,'dans, le temps de ces réunions rares et légères. Sainte-Beuve m'aime. 1 et m'estime, mais me connaît à peine ets'est trompé en voulant entrer dans les secrets de mamanière de produire. Je conçois tout à coup un plan, jeperfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie* m Sàiate«*R«iv« m'aime,.,» J'aurais Meo envie d'ajouter : quieîef mii.». Dans un article de la Mivue dm Deux Mondet, après Jamort d'Alfred de Vigny, l'éminent critique a jugé de nouveau avec safinesse accoutumée et mis à soo rang, as premier, îe poëte ûeMoïie,ù'Éloa et des Be$iinée$ ; mais la personne du poëîe n'est pas sortie decette étade sans égmiigimte, faite, il semble, avec assez de plaisirJfine les amis d'Alfred de Vigny ne s'en montrent pas trop affligés.Lui-même, s'il avait lu cet article, se s'en fût pas vengé autrementqu'en disant encore comme ici, avec un autre sourire seulement:« Sainte-Beuve, qui m'aime... » ( L. R. )


76 âtFEED §E VIGNYet, quand je. me mets à l'œuvre après de longs repos, je nelaisse pas refroidir la lave un momeitf. C est après de >longs intervalles que j'écris, et je reste plusieurs mois desuite occupé de ma vie, sans lire ni écrire.Sur.les détails dé ma vie, il s f est trompé en beaucoupde points. Jamais je ne comptais sur la popularité â'Êtôaet je voulais l'imprimer à vingt exemplaires. En faisantCinq-Mars, je dis à mes amis : C'est un mwage à pufrite.Celui-là fera Ure Us autres. Je ne me trompais pas.11 ne faut disséquer que les morts. Cette manière dechercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise.Dieu seul et le poëte savent comment naît et mforme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruitdivin et y chercher l'amande. Quand ils veulent le faire*ils la retaillent et la gâtent.Je n'ai compris ce mot s'amtûer que comme exprimantle jeu des enfants et des êtres sans pensées. Du momeotoù Ton pense, qu'est-ce que cela ? Aimer, oui, car l'amourest une inépuisable source de réiexions, profondes commel'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers.


JOURNAL D'UN' POETE 77L'ennui est la maladie de la vie. On se fait des barrièrespour les sauter.Quand on se sent pris d'amour pour une femme, avantde s'engager, on devrait se dire : c Comment est-elle entourée? quelle est sa vie ? » Tout le bonheur de l'avenir estappuyé là-dessus.Cinq-Mars, Stella, Servitude et Grandeur militaires^(on Fa bien observé) sont, en effet, les chants d'une sortede poëme épique sur la désillusion ; mais ce ne sera quedes choses sociales et fausses que je ferai perdre et queje foulerai aux pieds les illusions; j'élèverai, sur ces débris,sur cette poussière, b sainte beauté de l'enthousiasme,de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuseet universelle indulgence qui remet toutes lesfautes, et d'autant plus étendue que l'intelligence est plusgrande.sLes Français ressemblent à des hommes que je vis unjour se battant dans une voiture emportée au galop. —Les partis se querellent et une invincible nécessité lesemporte vers une démocratie universelle.


78 1LF1ED DE .-VIGNYChateaubriand vient de faim-une brochum-plaidôiriepour la duchesse de Berry, dans laquelle il est uapeurépublicain. Le moindre écrivain républicain ne se croitnullement obligé d'être un peu monarchique. — Marquecertaine que le mouvement des esprits est démocratique,puisque le plus ardent monarchiste fait le aâhocrate.J'ai entendu le concert historique de FéUs. Cet éruditen musique a imaginé de rassembler lès monumentsmusicaux de la France et de les faire exécuter avec lèsmêmes instruments qu'au seizième siècle. La viole, là'basse, l'orgue soutiennent la mélodie simple et grave dèschants. Jamais Fart ne m f a enlevé dans une plus pure'extase, si ce n f est lorsque, étant malade à Bordeaux,j'écrivais Étoa>Les chants divins qui m'ont ravi surtout sont ceux deLaudi $piritnaU f cantiques à la Vierge, chantés par lèsconfréries italiennes.. Il y avait aussi un air de danse grave, dansé à la courde Ferrare r au.mariage du duc Alphonae.d!Este;,air.d'unemodestie et d'une grâce incomparables. Je voyais passée,en l'entendant,, ces» belles, princesses aux..yeux baissés.etaux longues robes-traînantes, se tenant droites et recevantdes aveux d'amour avec réserve.


JOURNAL D UN' POETE 7911 y•• avait un-madrigal à cinq voix (par Piriestrina), délicieusecomposition pleine d'amour et de suavité: Puis- unconcerto passegiato pour violes, harpe, orgue et théorbe.— La terre parle avec ces instruments; avec l'orgue lecM répond. — Puis enfin la RomanêmOy air tel.qu'unange en peut invanter pour adorer.Que? j'ai admiré cm médailles de la-muâquat; I*ÉE DE POEMf!. — LA FORN-AHU*A. 0 maltreSSCdfe-Rapttaël, tu le vis s'épuiser dans tes bras;Qu'a9-tufait, ô femme! qu'as-tu fait! Une-idée parbaiser s'écoulait sur "tes- lèvres...' Elle s'endort dans les- bras de Raphaël après' qu'ils sontaBés visiter la Campagne de Rome. — Elle rôve- que sesidées, tuées par elle, viennent se plaindre; les idées 'deRaphaël sont des tableaux sublimes. Les-personnages segroupent, puis se détachent en soupirant et reprennentleur vol vers-le ciel;La Fornarina s f éveille, embrasse Raphaël): frétait mort.C'est une effrayante chose que la facilité avec laquelleles Français affectent la conviction qu'ils n'ont pas, lecaractère du voisin jusque dans leurs œuvres les plus éle-


80 ALFRED DE VIGNYvées. Rien ne montre mieux l'absence de foi et de caractèremême.rBarbier vient de ' publier il Piantq. Les . délices deCapoue ont amolli son caractère de poésie, et Brizeuxa déteint sûr'lui ses douces couleurs virgiliennes etlaquistes dérivant de Sainte-Beuve. — Hs ont mêlé leurscouleurs et leurs eaux ; à peine retrouve-t-on dans cePianto quelques vagues du fleuve jaune des lamhês. Uembleuâtre qui entoure ces vagues est pure et belle, mais cen'est pas celle du fleuve débordé d'où jaillit la Curée,Brizeux est un esprit fin et analytique qui ne fait pas -des vers par inspiration et par instinct, mais parce qu'il arésolu d'exprimer en vers les idées qu'il choisit partoutavec soin.11 a des théories littéraires et les a coulées dans l'espritde Barbier, qui dès lors, se méfiant de lui-môme, s'estparfumé de formes antiques et latines qui étouffent sonélan satirique et lyrique.Barbier et Brizeux devraient ne jamais se voir, malgréleur amitié.Il arrive à Barbier ce que je lui ai prédit; on s'écrie :Cêst beau, mais c'est autre chose que lui.


JOUEMAL D'UN FOET1 . 81Dans le roman, un homme parfait comme Grandissonennuie toujours. Dans l'histoire, comme Washington, ilparait froid, et, dans la vie, il est froidement aimé. Unhomme parfait est aimé comme Dieu, assez froidement.C'est que les passions seules intéressent les hommes, jtoujours agités par des passions. Les pendules seules semeuvent par des principes ; les hommes font des principeset agissent contre ces principes mêmes.Les anciens étaient naturels, vrais dans leurs manières,comme sont encore les Italiens et quelques peuples orientaux,fai été ému en relisant l'entrevue d'Alexandre et deNéarque, au retour de celui-ci après son admirable expéditionmaritime. Le premier événement dans l'histoire dela navigation est ce voyage du goîfe Persique à l'Inclus.— J'aime les pleurs d'Alexandre recevant Néarque etdemeurant longtemps sans pouvoir parler, parce qu'ilcroit que ses Macédoniens et ses vaisseaux ont péri. —L'homme antique ne faisait jamais de fausse dignité ; ilpleurait sans rougir de ses larmes, quelque grand qu'il fût.Si j'ai le temps, je montrerai cette belle et vraie natureantique sur la scène.


m . : ALFRED DB fl.GîfY: Mouvement àe-poârie'rqui s'ibnceiit malgré moi.•0 ma.rauwl ma muse-! je^sulà iéparé de? toi. Séparé^par lwmaflttqm:aat de» onia^e^qiibftiiK'du.-lJrait-. loi,tu n'asrpawdr.norpsi; taesiunô'âiiiB , riiiirbtfè î .to©^ une*Bonaparte,.c'est l'homme; Napoléon,, des! le rôle.. Lepremier a une redingote et un chapeau ; le second, unecouronne de lauriers et une toge.Le 6 de ce mois de mars,.ma mère, ma bonne mèrç a.eu une attaque de paralysie sur tout le côté droit, joue*,bras et jambe ; les saignées l'avaient rétablie.Aujourd'hui, elle a une seconde attaque d'apoplexie*que deux saignées suspendent ;.mais on ne peut parvenirà dégager le cerveau,,qui s'égare et reste perdu, peut-êtrepour toujours. — Elle avait un jeune médecin, M. Magistel ;.j'y joins M. Salmade, médecin expérimenté.et âgé, pourque sa prudence empêche l'ardeur trop hardie de l'autre.DU 17 AU 18 MAES. — Nuit d'angoisses.Je la passe debout, près-du. lit de ma mère. — Au jour,son visage était effrayant*


JOURNAL D'UN' POETE 82.Dans la-journée, mamèreiïW'i«©iMMfe HUèfHie pénètrede douleur et de reeoimaissanœ- m me parlant avecamour-; elle est charmée à& me^ voir piè». d'elle, je. luifais plus de^lrien-que les-médecins-, dit^eHè. — l'ai» réussiavec ma voix à là caltaer en lui partirait19 MARS. — Nuit afffeuse. — Saignée;Consultation de MM. Salmade, Magistel et Double. —Émétique.Le cerveau est dégagé. Sa vie sauvée:Depuis ce jour, elle s'affaiblit, puis reprend*des forces.Elle a sa tète et me donne ses ciels. Me- me prie de'diriger ses affaires. Heureuse de n'avoir plus hj penser:Elle me dit devant Lydia ! et le médecin, qu'elle n'a pasfait de testament et ne laisse rien qu'à moi, et à Angélique,sa femme*de- chambre,.une pension quelle me prie delui faire. jfea.£âi& suMerchamp. l'engagement et le remetsà Angélique devant eUe. — Cela lui. donne beaucoup decalme. La r nuit est bonne.Je.trouve, un. ordre admirable dans ses papiers ; je lesremets devant elle dans son secrétaire, et je ne prendsrien de l'argent qu'il renferme; je veux que,.si eHe estguérie, eUe retrouve tout dans l'état, où eUe L'a laissé.* La femme du poëîe, née Lydia Bonbury.


84* ALFRED- DE VIGNYJe paye toutes les dépenses de sa maison. • • »Quand son .sang coule, mon sang souffre; quand elleparle et se plaint, mon cœur se serre horriblement; cetteraison froide et calme comme celle d'un magistrat, briséepar le coup de massue de l'apoplexie, cette âme forte,luttant contre les flots de sang qui l'oppressent, c'estpour moi une agonie comme pour ma pauvre mère f c'estun supplice comparable à la roue.27 MAIS. — Jour de ma naissance.Je l'ai passé à écouter et regarder ma mère dans sonlit de douleur. 11 y a treote-sk ans, elle y était pour medonner le jour; qui sait si elle n'y est pas pour quitter savie?31 MARS AU SOIR. —Ma pauvre mère était douloureusèmentmieux ce soir. Elle était calme, elle était gaie, nesouffrait pas et s'amusait de la nouvelle du mariage deMary Bunbury. Elle m'a dit : « Quoique je me wk pas làtout entière* écris-lui que je prends beaucoup de part àson bonheur, sMêME éTAT. — Ma mère m'a dit : « Je serais bien égoïstede ne pas te laisser prendre mes livres, moi qui ne pourraiplus lire. »


JOURNAL' D'UN POETE 85€ Il vaudrait mieux pour moi être morte que resteiainsi.» — Pauvre mère, elle me tue avec ces mots-là.3 AVRIL. — Un vaisseau cargue toutes ses voiles dansForage et se laisse aller au vent. Je fais de même dans leschagrins et les grands événements; pour ménager lesforces de ma tête, je ne lis ni n'écris, et je.ne laisseprendre à la vie sur moi que le moins possible.Malgré tout ce travail de la volonté, la douleur noussaisit au cœur malgré nous et reste là.La vie de famille attendrit l'homme. Un mameluk estacheté à Fàge de douze ans en Circassie. 11 est élevé ensoldat, en centaure. Il a des esclaves égyptiennes quijamais ne lui donnent d'enfants en Egypte ; il n'a ni pèreni fils ; il a des compagnons d'armes qu'il ne pleure pasquand ils tombent.Il est l'homme le plus énergique de la terre.Quelquefois, j'envie cet homme et_ je regrette mesquatorze ans d'armée.


% ALFRED DE. WIÛH-T.18-34ROMAN MODERNE.—UN HOMME D'HONNEUR.—LTlOnneurest la seule base de sa conduite et remplace la religionen lui. —Le faire passer sa vie entière par toutes les pro*fessions actuelles, dont en même temps son contact feraressortir les défauts et dont sa conduite fera la satire.t L'honneur le défend de tous les crimes et de toutes lesbassesses : c'est sa religion. Le christianisme est mortdans son cœur. À sa mort, il regarde la croix avec respect,accomplit, tous ses devoirs de chrétien comme une formuleet meurt en silence.L'ennui est la grande maladie de la vie; on ne cessede maudire sa brièveté, et toujours elle est trop longue,puisqu'on n'en sait que faire. Ce serait faire du bienaux hommes que de leur donner la manière de jouir desidées et de jouer avec elles, au lieu de jouer avec lesactions qui froissent toujours les autres et nuisent au.prochain.


jaU.Rtf*L D'UIT POETE 87Un mandarin m MLde malà posons», jouit d^une idéeet ji'une tasse de thé.II _ Le gentleman ou gentiUiomme est. l'homme d ? honneurmème.qui, par les convenances, est retenu dans les limitesde bonne conduite et de bienséance que la religion n'atteindraitpas; car il y a des choses que ferait un prêtre et quejamais ne pourrai! faire un galant homme..La Restauration n'était ni redoutée ni aimée. Si elle eûtété l'un ou l'autre, elle était sauvée : on ne Fa défenduecpe^par honneur et par acquit de conscience; on l'eût défendue-de1 -minière à la maintenir.Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste,épique. C'est bien peu de chose.11 est déplorable qu'un poète comme Lamartine, s'ilj'arise d'être député soit forcé.de s'occuper des bureauxde tabac que demandent des- commettons-. 11 devraify


88 ALFBED DE VIGNYa voir, des députés abstraits,. députés delà France, etd'autres députés des Français.Les acteurs sont bien heureux, Os ont une gloire sansresponsabilité.LE BEAU, — La majorité des publics grossiers, en -France, cherche dans les arts Famwant et jamais le beau.De là les succès de la médiocrité.. DAPHNé. — Prouver qu'une âme contemplative commecelle de Julien, quand elle daigne donner quelques-unes.de ses idées à l'action, la domine et l'agrandit; tandisqu'une âme active comme celle de X..., quand elle veuts'élever à la contemplation poétique ou philosophique, nes'y peut guinder. *s Alfred de Vigny a porté longtemps l'idée d'un roman et mômed'un drame dont Julien dit l'Apostat eût été le héros, Daphné l'héroïne.Et c'est sons cette rubrique du nom de Daphné qu'il insoriyaittout ce qui a¥ais trait à celle idée. (L. R.)


JOURNAL'D'UN POETE 89On a fait des satires gaies ; je veux faire, soit dans de?livres comme Stello, soit au théâtre, des satires sombres,tentes et mélancoliques.Comme quoi toutes les synthèses sont de magnifiques —sottes.Je ne peux plus lire que les livres qui me font travailler.Sur les autres, ma pensée glisse comme une charrue surdu marbre. — J'aime à labourer.Si le bonheur n'était qu'une bonne heure? s'il ne nousétait donné que par instants ?On dirait que la question religieuse trop débattue afatigué la tête du monde. B n'a plus la force d'y penser.Si j'étais peintre, je voudrais être un Baphaël noir ;forme angélique, couleur sombre.


§9 âtFRBD SE- VIGMT• ! Dans les"- temps les. phis vicieux .de l'histoire* je vois quela majorité est? consciencieuse et cherche le viai et Thon—nète.< :: , •J'ai rendu grâce à Dieu en mon âme en faisant cette remarque;j'ai cherché à l'appliquer à tous les temps, entremblant, et jfrl'â trouvée juste avec Kbnfaeur.J'en, ferai grand usage et l'appliquerai à notre temps etau passé.-.-Le-malheur de&,écrivaio& est qu'ils s'embarrassent peu.de dire vrai, pourvu qu'ils, disent. —• Il-est temps de nechercher les paroles que dans sa conscience. •Avec la Maréchale d'Ancre, j'essayai de faire lire unepage d'histoire sur le théâtre. Avec Chatterton, j'essayed'y faire lire une page de philosophie.Le tempérament ardent, c'est l'imagination des corps.Les hommes d'action s'étourdissent par le' mouvement,,pour ne pas se fatiguer à achever des idées ébauchées


JOURNAL D ? Uff- POITESî.dans leurtète. Doués d ! un peu plus de fbra*, ils s'assoiraient-ou se- coucheraient. pouf 'penser.Nous nous plaignons qu'il n'y a pas de foi politique enErance.- Eh ! de qpoinous plaignons-nous?.N'est-ce pas.lapreuve-la meilleure de l'esprit îoiniment subtil qui règnedans la nation? Elle sent le vrai partout, -et 011 il manque,elle dit qu'il n'y a rien. Or aucun parti ne satisfait ses besoinsactuels, ni ne leur donne le moindre espoir éloigné.Il n'y a de foi politique en un gouvernement que dans lesesprits bornés.Plus le cerveau est intérieurement occupé, plus la «faceest immobile. La demi-occupation, l'élan, le sentiment sepeignent seuls sur la figure. Le travail intérieur absorbeles forces an dedans et pâlit le front et les jouesJ'aime peu la comédie, qui tient toujours plus ou moinsde la charge et de la bouffonnerie. Jl est plus philosophiquede firinaondum pour lldé? dominante âà livre, sans effortet parla prearaœ et l'action simpleet naturelle despersonnages*


92 ALFRED DE VIGNYConsolons-nous de tout par la pensée que nous jouissonsde notre pensée même, et que cette jouissance, rienne peut nous la ravir.La contemplation du malheur même donne une jouissanceintérieure à l'Ame, qui lui vient de'son travail surl'idée du malheur.Dans l'état actuel des théâtres, et tel qu'est le public,j'ai peu d'estime pour une pièce qui réussit, c'est signe demédiocrité; il faut au public quelque chose d'un peu grossier;Henry Monnier était un acteur trop fin pour le parterre,Ingres est trop pur de dessin, Decamps trop original,Delacroix trop coloriste. — Je me méfie aussi d'un livrequi réussirait sur-le-champ et sans un an au moins d'intervalle,. pour que l'élite puisse y convertir la masseidiote.La terre est révoltée des injustices de la création; elledissimule par frayeur de l'éternité; mais elle s'indigne .ensecretcontre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quandun contempteur des dieux paraît, comme Ajax, filsd'Oflée,


JOURNAL D'UN POETE 93le moode Fadopte et Faime; tel est Satan, tels sontOresteetdonJuao.Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eul'admiration et l'amour secret des hommesLe christianisme est un caméléon éternel. — H se transformesans cesse.11 n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les.hommes.Je n f ai pas rencontré un homme mec lequel il n'y eûtquelque chose à apprendre.Il n'y a jamais eu ni ordre ni liberté nulle part, et jamaison n'a cessé de désirer l'un ou l'autre.La vérité sur la vie, c'est le désespoir. La religion duChrist est une religion de désespoir, puisqu'il désespèrede la vie et n'espère qu'en l'éternité.


94 ALFRED DE VIGNYPASSION. —0 mystérieuse ressemblance des mots!Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr,passion comme celle du-Christ.Passion couronnée d'épines où nulle pointe ne manque.La religion de l'honneur a son dieu toujours présentdans notre cœur.D'où vient qu'un homme qui n'est plus chrétien ne faitpas un vol qui serait inconnu? Vhonneur invisiblel'arrête.Les masses vont en avant comme les troupeaux. d'aveuglesen Egypte, frappant indifféremment de leursbâtons imbéciles ceux qui les repoussent, ceux qui lesdétournent et ceux qui les devancent sur le grandchemin.Je ne sais pas si l'apprêt qu'il exige n'est pas undes germes de mort de l'amour.Cette nécessité d'être toujours sous les-armes finit parfatiguer l'un et l'autre amoureux.


TOUWHAL D'UN POETE 95La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverteet de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille foisplus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent etextravague.Il en serait ainsi d'un orateur, fût-ce Démosthène,forcé de parler sans interruption toute l'année.


96 ALFRED DE VIOMY1835L'honneur, c'est la poésie du devoir.Quand vint la révolution de Juillet, le soldat était morten moi depuis quatre ans ; il ne restait que l'écrivain, regardantsi la liberté serait tuée ou sauvée.Le seul gouvernement dont, à présent, l'idée ne me soitpas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitutionserait pareille à celle des États-Unis américains*Le moins mauvais gouvernement est celui qui se mon*tre le moins, que Ton sent le moins et que Foa paye lemoins cher.


, JOURNAL D'UN POETE 97Une des choses qui m'ont le plus touché dans les Mémoiresde Sainte-Hélène, c'est que ce pauvre Napoléon nepouvait pas obtenir un exemplaire de Polybe, pour y ljrçdes instructions imaginaires sur la guerre qu'il n'auraitplus jamais le plaisir de faire.Las des compositions trop tortillées, je viens d'en faireune de celles dont on peut dire : C'est une idée—commede Chatterton. — Il n'y a rien de compliqué — c'est toutsimple. Un caractère développé et voilà tout; je ne saispas comment on jugera d'abord le capitaine Renaud; maisje suis sûr que, plus tard, si ce n'est dès à présent, on.sentira qu'E représente le caractère de l'officier éclairéactuel, comme il doit être.Je M écrit du 22 juiEet au 11 août 1835.Je ne sais pourquoi j'écris. — La gloire après la mort-ne se sent probablement pas ; dans la vie, elle se sent bienpeu. L'argent î Les livres faits avec recueillement n'endonnent pas. — Mais je sens en moi le besoin de dire àla société les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir.fl n f y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien.Le bien est toujours mêlé de mal, L'eitrème bien faitmal. L'extrême mal-ne'fait pas de bien*f


98 ALFRED DE VIGNYJ'aifne l'humanité. l'ai pitié d'elle. La nature est pourmoi une décoration dont la durée est insolente, et sur laquelleest jetée cette passagère et sublime marionnetteappelée l'homme. fL'Angleterre a cela de bon qu'on y sent partout la mainde l'homme.Tant mieux. Partout ailleurs, la nature stupide nousinsulte assez.L'indépendance fut toujours mon désir et la dépendancema destinée.Le cœur a la forme d'une urne. C'est un vase sacré toutrempli de secrets. ;Le mot de la langue le plus difficile à prononcer et àplacer convenablement, c'est moi.Notre littérature ne jette souvent que des cris de malade,comme Volupté, Dernières Paroles, etc., etc.* Le poêle devait développer plus lard celle idée en vers admirablesdans lepoëcne des DESTINéES : fa ÊÊai$onûu berger,-(h 9 H„j


lOURftAL D'UN POETE ' " 99L'autre jour, je montai à'Montmartre. . •Ce qui m'attrista le plu*fut le •silence de Paris- quandon le contemple d'en haut. Cette grande fille, cette im-~ mmm dlé ne lait donc -aucun bruit,, et que de choses s'ydisent! que de cris s'y poussent ! que de plaintes au tiellEt l'amas de pierres semble muet.Un peu plus haut, que serait cette ville, que serait cetteterre? Que sommes-nous pour Dieu?Je pense qu'il y a des cas où la dissipation £St coupable.Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une nobledouleur pour ne pas souffrir autant. Il faut y réfléchir ets'enferrer courageusement dans cette épée.DAPHNé. — Mien commence un poëme; dans les intervalles,il dirige le monde et gagne des batailles.Il donne le poëme à un de ses amis, Libanius, en mourant.Un vers lui coûte plus que le plan d'une bataille.Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses :Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur derhétorique. — Smni.


•100 ALFRED DE VIGNYChevalier, marié par amour, et heureux.//Won de Wailly a hérité de cinq cent mille francs,• dit-on.." Que les autres soient heureux au moins, leur vue m' fait. du bien.Bonaparte et tous les aventuriers ont posé le pied surles événements qui les menaçaient, comme le toréador surle front du taureau. En relevant la tète, le taureau le jettesur son.dos. — Il s'y assied.Aucun siècle passé n'est regrettable pour le nôtre. -Cela ressort de toute vue de l'histoire.La beauté souveraine n'est-elle pas cachée, toute formée ? derrière quelque voile que nous soulevons rarementet où elle se retrouve. Inventer 9 n'est-ce pas trouver?ïNVENIRE.Yoïci mes amis qui succombent à une faiblesse d'un


JOURNAL D'UN POETE • 101moment, et qui consentent à lire leurs poëmer, dans dessalons.L'un Hamlet, l'autre Macbeth, traduits ; l'autre des verssatiriques. Ils vont s'user dans ce frottement, perdre leurcaractère et s'arrondir comme des cailloux.J'ai remarqué que l'habitude de voirie défaut, de chaqueœuvre tourne à l'accroissement de l'ennui. Pour accroîtrele plaisir, je m'amuse à présent à faire le contraire. 11 estfacile de supposer un sens caché à la plus mauvaiseœuvre, et, en suivant cette idée que n'a pas eue l'auteur,de s'en faire pour son usage une œuvre sublime. — Cetteopération, on ne cesse de la faire .sur les morts ; je veuxm'amuser à la faire sur les vivants.J'ai commencé cela hier à la Porte-Saint-Martin, sur leMonomane.Ce qui manque aux lettres, c'est M sincérité.Après avoir vu clairement que le travail des livres et larecherche de l'expression nous conduit tous au paradoxe,j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à lavérité, afin que cet élément de sincérité complète et profondedominât dans mes livres et leur donnât le caractèresacré que doit donner la présence divine du vrai, ce carac-&


102 ALFRED DE VIGNYtère qui'fait venir des larmes sur le bord de nos yeuxlorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. — C'est d'aprèscette pensée- que, dans la nuit du 29 au 36 juin, je melaissai aller ai* besoin de dire au public, comme à un ami,ce que je venais de faire pour lai 1 , — J'étais- encore toutému de l'enthousiasme fiévreux du travail et je ne pouvaism'empècher de dépasser la barrière du dernier mot dudrame. Le moule était plein et il me restait encore de lamatière à employer.A présent, au moment de l'imprimer et relisant à froidces pages, j'ai été tenté de les brûler comme j'ai fait souventde'beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrementparaîtrait sans doute ridicule, présenté à deslecteurs distraits ; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrentplus profondément des émotions qui naissent d'uneœuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais uncompte fidèle du travail que je venais de faire, et qu'ilfallait les faire remonter jusqu'à la source même des idéesdont ils avaient suivi le cours.C'est pour cela que, m'attendant bien à paraître extraordinaire,j'ai voulu passer par-dessus ce qu'il y a de puérilou d'exagéré, dans l'inspiration aux yeux des gens froids*i Mesi@ftàla Préface de Chatterton, (L. R.V


JOCEUAL D*ON POETE 103»' H est certain que la création est une œuvre manquée ou'à demi accomplie, et marchant vers sa perfection àgrand*peme.Dans les deux cas, soyons humbles et incertains.II n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon —peut-être éternel !...Un acteur prend un drame comme une robe, le revêt,le chiffonne et le jette pour en mettre un autre. Mtfs cetterobe dure plus que lui.Toujours en conversation avec moi-mêsie r je me* pariede choses dont les hommes ne se parlent quft raremententre eui; et c'est une chose de jour en jour plu» pénible'pour mot cpw é» réptmdrt à mm fui me parlent surdes firiilHés.Je pourrais dire à presque tout le monde : t Je voudraisêtre seul dans ce moment pour écrire ce que je pense tandisque vous me parlez. »La vue des hommes m'irrite à des pensées intérieures,,contraires souvent à celles que je dis, et faites pour êtret£ahes en réserve pour un temps meilleur, parce que je'sais qu'elles a^neraitm de trop longues, eiplicatiûns c§i \me fatigueraient ImpmMMB* Je m* ta» et je ctevie»


104 ALFRED DE VIGNYtrait. D'autres fois, je parle d'autre chose avec une longuedigression et sans plaisir. Les attentifs ou ceux qui m'aimentpeuvent deviner aisément que la crainte de perdreune autre idée meilleure m'interrompt quelquefois et me.fait dire des paroles oiseuses.éLéVATION. — Dieu voit avec orgueil un jeune hommeillustre sur la terre.. Or ce jeune homme était très-malheureux et se tua avecune épée.• Lorsque son âme parut devant Dieu ? Dieu lui dit :t Qu'as-tu fait? pourquoi as-tu détruit ton corps? »• L'âme répondit :c-C'est pour t'afOiger et te punir. Car pourquoi m'avezvouscréé malheureux? Et pourquoi avez-vous créé lemal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance ?Fallait-il vous donner plus longtemps le spectacle de mesdouleurs? s *L'ennui est la maladie de la vie.Pour la guérir, il suffit de peu de chose : aimer, ou* Sous ce litre- : Élévation, Alfred de Vigny a plus d'une foisjeté ça et là dams ses notes des pensées, des projets de poëmes dontVÉlévation, on le voit, consistait moins dans l'orthodoxie que dansla hauteur philosophique de la méditation. (L. R.)


JOURNAL D'UN POETE 1115vouloir» — C'est ce qui manque le plus généralement. Ett cependant il suffirait d'aimer quelque chose, n'importequoi, ou de vouloir avec suite un événement quelconque,pour être en goût de vivre et s'y maintenir quelques années.Je remarque aux répétitions qu'a y a tel acteur qu'A fautlaisser aller dans le moment où il est. — En lui voulantdonner une nuance, il en fait une couleor, et, étalant cetteteinte nouvelle, il change le ton général de l'ouvrage. ft On répétait alori Chatterton»


-196 ' ALFRED DE 'VIGNY1836Avoir-mie tête sérieuse où chacun vient Verser des sottiseschaque jour par les deux oreilles, quel supplice fDAPHNé. — Julien prend la résolution de se faire tuerm. Perse quand il est certain qu'il a été plus avant que lésinassesstupides et grossières ne pouvaient aller. — Il sentqu'il est un fardeau et s'est trompé en croyant pouvoirélever la multitude à la hauteur de Daphné.Les jeunes, auteurs prennent des sujets plus forts queleurs pensées et leur style. Le cheval jette à terre le cavalier.


JOURNAL D'UN* POETE107^UNE 'FâiLE. — Un homme est condamné à mort aprèsun crime, un assassinat. — Un an s'écoule entre la condamnationet l'exécution. Échappé à l'étranger et grandidans sa vie. Dans cet intervalle, il devient illustre et vertueux.—Le jour arrive, on l'arrête, on l'exécute. La loi tetue en santé, lui donne la mort en pleine vie, la honte mpleine gloire.Donc, les juges condamnent un scélérat; mais le bourreautue un homme régénéré, moral et chrétien.Les criminalistes de tous les temps ont déclaré quela vengeance n'était pas le but de la loi pénale, qui, danssa rigueur, ne se propose que de prévenir le retour -dumal : tel est Y esprit chrétien. . «Si tel est l'esprit chrétien sur la terre, pourquoi a-t-il unautre esprit pour le ciel, en fondant les peines éternellesqui ne sont qu'une éternelle vengeance?Ce matin, j'ai trouvé M. Magistel, jeune médecin, étudiantchez lui un cerveau dans un crâne sur une table. J'aipassé deux heures avec lui à examiner cela.Les bosses extérieures du crâne sont représentées àl'intérieur par autant de cavités égales, _ les veines m^m


108 • ALFRED DE VIGFfYsont sillonnées intérieurement. — L'énorme quantité decerveEe que nous avons, fait notre empire sur les animaux.Le lion, l'éléphant même n'en ont pas la moitié.La cervelle, divisée en quatre parties peu distinctes,est un amas de graisse sillonnée de lignes rouges et semblableà une éponge.Ses cavités sont nombreuses ; M les a ouvertes devantmoi. — Il m'a semblé plus • que jamais qu'une seule formationpréside à toute chose et que la tète humaine estune boule semblable à îa terre. Nos os sont les rochers ;nos chairs, .le sol gras et humide ; nos veines, les fleuves- et les mers; nos cheveux, les forêts.Je n'ai éprouvé aucune horreur à celte vue, mais seulementune vive curiosité et une admiration religieuse pource perpétuel miracle de la vie.Li TRAGéDIE FRANÇAISE. — Le genre bâtard, c'étaitla tragédie faux antique de Racine. Le drame est vrai,puisque, dans une action tantôt comique, tantôt tragique,suivant les caractères, il finit avec tristesse comme lavie des hommes puissants de caractère, énergiques depassion.Le drame n'a été appelé bâtard que parce qu'il n'est• ni comédie ni tragédie, ni Démocriteriettr, ni Héracfite


JOURNAL D'UN POETE 109pleureur. Mais les vivants sont ainsi. Qui rit toujours, outoujours pleure ? Je n'en connais pas, pour ma part.En tout cas, comme Henri de Transtamare, le bâtard aroolé par terre le légitime et Ta poignardé.DAPHMI. — Diviniser la conscience.Je ne fais pas-un livre, il ie fait.Il mûrit et croit dans ma tête comme un fruit.Dittmer vient me voir. Causé de Servitude et Grandeurmilitaires. Ë pense, comme moi, que l'honneur est la conscienceexaltée, et que c'est la seule religion vivante aujourd'huidans les cœurs mâles et sincères. Mon opinionporte ses fruits.MINUIT, APRÈS LA LECTURE DE JOCELYN. —J'ai lu,j'ai pleuré, j'aime dans ce livre tout ce qui est hymne —prière ou méditation. Tout cela est beau et grand. L'adorationdans le temple, les rêveries de Jocelyn près deLaurence avant qu'il soit reconnu pour femme, l'admirai


110 ALFRED DE VIGNYtion qu'il a pour cet angéliqpe. enfant, tout cela est adorable.Là surtout est le caractère délicieux et fécond, dubeau talent de- Lamartine, inépuisable dans tout.ce- qui.estsentiment, amour de beH& nature et description d'unebeauté.On ne peut répandre son âme dans une autre âme quejusqu'à uoe certaine hauteur. Là, elle vous repousse etvous rejette au dehors, écrasée de cette influence souveraineet trop pesante.DAPHN£. — Julien pousse ridée chrétienne jusqu'audépérissement de l'espèce et à l'anéantissement de lavitalité dans l'Empire et dans les individus.Amyé à ce point,- il s'arrête épouvanté et entreprendde rendre sa vigueur à l'homme romain et à l'Empire.Voilà comme il faut l'envisager.Comment ne. pas éprouver le besoin, d'aimer? Qui n'asenti: manqper, la terra soua ses. pieds sMtqpe l'amoursemble; menacer de seromgcel


lOUâHAL D f ïHI FOBTE. 111L'amour est une bonté sublime.• Le travail est un oubli, mais un oubli actif qui convienth une âme forte.Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie.


112 ALFRED DE VIGNY18374 DéCEMBRE 1837. — Ce matin, la messe funèbre deBerlioz pour l'enterrement du général Damrémont.L'aspect de Féglise était beau ; au fond, sous la coupole,trois longs rayons tombaient sur le catafalque préparéet faisaient resplendir les lustres de cristal d'une singulièrelumière. — Tous les drapeaux pris sur l'ennemiétaient rangés au haut de Féglise et pendaient, tout percésde balles. La musique était belle et bizarre, sauvage, eonvulsiveet douloureuse. Berlioz commence une harmonieet la coupe en deux par des dissonances imprévues qu'il. a calculées exprès.\\Le 7 décembre, à cinq heures du soir, est mort AlfredJohannot.J'ai appris hier sa mort de Gigoux, qui avait passé lanuit chez lui avec Tony Johannot, pour pjindre la têtemorte d'Alfred Johannot.


JOURNAL D'UN POETE 113Il y avait dix ans que nous disions : « Il ne vivra pastrois mois. • Il toussait toujours et crachait le sang. —Avant sa maladie, il n'était que graveur ; depuis son attaqueà la poitrine, il était devenu peintre de premier ordre.On eût dit que les souffrances avaient développé en luil'intelligence et l'avaient élevé plus haut et porté plusprès du beau idéal.J'ai beaucoup connu le général Damrémont ; c'était un ^homme assez gras, d'un visage doux et affectueux, calmeet froid de manières, parlant doucement et lentement.11 s'était attaché à donner aux fermes résolutions deson caractère l'enveloppe la plus polie. 11 était animé dans, ; •sa conduite publique par l'âme chaleureuse de sa femme,mademoiselle Baraguey d'Hilliers, — femme assez grandede taille, avec des yeux noirs et brillants comme ceux desArabes, qu'elle est allée voir; énergique, courageuse,très-sensible. Elle est partie pour Alger avec ses deuxenfants. Là, elle a appris la mort de son mari; c'est unaffreux malheur, mais le plus beau malheur possible. —Son père y le général des dragons de la République et del'Empire, mourut aussi d'un coup de feu. Le général Damrémontest mort précisément comme Turenne, en visitantles batteries la veille d'une bataille.


114 ALFRED DE VIGMT'7 DéCEMBRE. —Ce matin, .on m'annonce M. de Jennison,l'ambassadeur de Bavière, comme je me levais àmidi, ayant passé la nuit à écrire.Il m'attend dans mon salon, et, peu après «pe j'y suisentré, aborde la question qui l'amène .et que .depuis longtempsil méditait peut-être :— Je viens de Bavière; j'y suis alléirkààte, près .dema mère qui était malade ; elle est sauvée.Je lui réponds par l'histoire de la mienne, qui est chezmoi guérie, heureuse, choyée, à quatre-vingts ans,— Voulez-vous me rendre un service ?— De tout mon cœur, s'il s'agit de vous être agréablepersonnellement.— Le roi de Bavière a un fils de vingt-six ans, son héritier.Le prince royal de Bavière désirerait entrer en correspondanceavec vous. Lui répondriez-vous, s'il le faisait?Je me suis tù un moment et lui ai dit :— Ge que vous me demandez est, je puis le dire, unservice véritable, car il faudrait que cliaque journée eûtquarante-huit heures, et le temps me manquera. Cependant,si vous voulez me donner une assurance importante,j'y consentirai; cette assurance est que ni dans le présent nidans l'avenir le prince ne se croira obligé de m'en témoignersa gratitude par autre chose qu'une lettre de lui.Sans cela, ce serait un traité, un marché.Il m'a interrompu vivement, en me serrant les mains.


J0U1NAL D f UN POETE 115— On, c'est mu service, et il en .sera vivement touché ;mais avec vous on sait que de tels services sont sansprix, et il ne vous en offre d'autre que .son amitié,— Prenez garde, ai-je ajouté, que rien n'est ferme etpersévérant .comme mon caractère.; ne vous fiez pas àma douceur de voix. Rien n'est entêté comme une colombe.J'en ai connu une qui! aurait fallu tuer pour lachasser de mon lit; je l'y ai laissée, elle a gagné son_procès. Tout ce qui me fera ici passer par-dessus la lassitudede parler de choses sur lesquelles je .suis blasé, cesera le plaisir de penser un jour, dans ma vieillesse (si j'aiune vieillesse, chose douteuse ), qu'un jeûne roi me devraquelques idées justes sur la France et sur son esprit. —Donc, tout étant bien pur, bien désintéressé, regardant cettecorrespondance comme l'élan de deux âmes qui oublientqu'elles sont dans le corps d'un prince royal et d'un poète.,je vous le répète, j'accepterai.Autre question :— Est-ce de vous qu'est venue cette idée de mettrevotre jeune prince en correspondance avec moi?-*- Non ; lui-même y a pensé le premier après avoir luvos ouvrages, ainsi que le roi son père.— Avait-il pensé à écrire à quelque autre avant ou enmême temps ?— A personne— Je consens à répondre, mais répondre seulement;


116 ALFRED DE VIGNYqu'il m'écrive d'abord; vous savez qu'en Angleterre, laterre classique de l'étiquette, le plus haut placé met sacarie le premier chez l'autre.— Le prince fera tout ce que vous voudrez et tout cequ'il pourra pour acquérir un ami comme vous et formerson âme sur la vôtre.D'où vient que l'idée n'est pas venue plutôt à ce jeunehomme d'écrire à un des quarante académiciens ? fLe soir.J'ai lu toute la soirée à ma mère l'histoire de Port-Royal,de Sainte-Beuve. Elle Fa écoutée avec un plaisir extrêmeet un esprit plus remis et plus net que jamais depuisquatre ans.Une famille troublée parle danger subit d'un malade n'apas le temps de sentir d'abord sa douleur tout entière,parce quelle court et s'agite comme l'équipage d'un navireen danger ; mais c'est après la mort qu'un étoimement• Alfred de Vigoy n'entra à l'Académie française qu'en 1845.


JOURNAL D'UN POETE 117-profond la saisit et une indicible stupeur de voir Fabsencede la vie et du mouvement.VENDREDI 22 DÉGEMBRE. — Aptes aVOÎT prié SOT lecercueil de ma pauvre mère.Mon Dieu ! mon Dieu ! avez-vous daigné connaître moncœur et ma vie ? mon Dieu ! m'avez-vous éprouvé à dessein? Aviez-vous réservé la fin de ma pauvre et noblemère comme un spectacle pour me rendre à vous plusentièrement? Avez-vous donc permis que la mort attendîtmon retour? Son âme, sa belle âme, avait-elle encoreassez de force pour s'arrêter et m'attende ?MARDI SOIR... — Aurai-je la force de récrire? Encorecela, ô mon Dieu ! afin que, si j'ai le malheur de vivre etde vieillir, la faiblesse humaine ne me fasse jamais oubliercette nuit fatale et sombre, mais où quelques signes consolantset divins me sont apparus !Mon Dieu ! je me jette à genoux, à présent, je parle àvos pieds, je m'abreuve de ma douleur, je m'y plongetout entier, je veux me remplir d'eue uniquement etrepasser dans mon âme tous les instants de cette perte dema mère.7.


118 ALFRED DE VIGNYPaisible tout le jour et gaie, elle a embrassé, en jouantavec eux, Henry, fils de mon beau-père, et m'a dit qu'ilressemblait à une petite fille ; elle parlait avec gaieté deNoël, Christmas, et du jour de Tan, disant qu'elle mevoulait à dîner, ce jour-là, avec elle et que je ne devraisaccepter aucune invitation. A dîner, gaie et douce, elle' m'embrasse, toute prête à se coucher. Moi, je sors pourlui chercher quelques petits cadeaux pour le jour de Fan.Je rentre à minuit, elle m'entend passer et m'appelle. J'yvais, elle se plaint d'avoir trop chaud, puis trop froid. « Jesouffre partout, disait-elle, mais pas plus dans une partiedu corps que dans l'autre. » Je lui couvre les pieds de sonédredon et je ksi offre d'éveiller Cécilia, sa demoisellfi decompagnie. « Non, je ne veux réveiller personne, » me ditelle.Je ne l'écoute pas, alarmé de la faiblesse de son pouls.Lydia se lève et court à elle avec sa chaleur ordinaire et soncœur de fille dévouée. Toutes deux la pressent de questions.— Je ne sais pas ce que j'ai !—Une heure vient dans cetteincertitude. Elle était fâchée sérieusement contre moi demes questions et de mon importunité d'avoir éveillé tout lemonde. Je monte faire lever encore deux personnes ; Julieet son mari allument le feu, préparent les bains de pieds.Elle disait encore n'avoir besoin de rien. On me priait deme coucher et de ne pas revenir. J'allais m'y rendre,,quand de nouvelles plaintes de ma mère, petits gémissementssourds, qui lui étaient familiers pourtant, me


JOURNAL D'UN POE1E ' 119décident à aller chercher moi-même le médecin. Un quartd'heure me suffit pour le faire lever, habiller, reveniravec moi et mon portier. Il monte et entend ma mère diretrès-haut que ce n'est rien ; que, demain, elle sera mieux.« Voilà, me dit-il, une «voix forte qui annonce unebonne santé. » Il entre, il était environ deux heures. 11 luitàte le pouls et dit de préparer bains de pieds et sioapismes,écrit une ordonnance de looch avec lenteur, mesoutient que son oppression vient d'une affection catarrhale, essaye de me tromper en me parlant dans une autrochambre. Hélas ! mon Dieu 1 c'était l'agonie. Je cours àelle, je lui prends la main et lui baise le bras droit. Ellepensait au médecin, qui l'importunait de questions, etdisait : t Je ne veux pas le voir ! » Un peu après, pendantque je retournais le chercher dans la salle à manger,efle se penche vers Cécilia et lui dit : s Ah ! ma petite ! latête me tourne; nous ne nous promènerons pas demain,"Mon fils ! où est mon fils ? »J'accours ; elle était assise sur son lit, je lui baise lefront, je la tiens dans mon bras gauche, je serre sa mainfroide dans ma main droite en lui criant : t Maman ! maman! chère maman, un mot à ton Alfred, ton fils, quit'aime, qui t'a toujours adorée ! »Elle me serre la main et laisse tomber sa tête sur sapoitrine. La vie avait cessé. — Je continuais de l'appeler,l'éther que je tenais sous ses narines était inutile. Tout


120 ALFRED DE VIGNYétait fini. Je ne sais qui m'a soulevé, j'étais à genoux prèsde son lit.Avez-vous reçu dans votre sein, cette âme vertueuse, ômon Dieu ? Soutenez-moi dans cet espoir, que ce ne soitpas.un passager désir, qu'il devienne une foi ferventeDepuis quatre ans, j'avais reçu ses continuelles tendresseset des adieux intérieurement destinés à moi, mais qu'ellen'osait exprimer pour ne pas trop s'attendrir. Là sontmes consolations secrètes. Ses mots échappés nourrissentmon amour pour elle et apaisent un peu ma douleur ;mais pourquoi ne plus entendre sa voix îLe 9 de ce mois, un samedi, selon ma coutume, j'avaisfait porter chez elle mon déjeuner; elle était riante etassise dans son fauteuil favori, les pieds sur son tabouret,me regardant avec son air bienheureux. Elle se mit à diredes vers en cherchant un vieil air et répéta quatre fois cesvers que j'écrivis, les larmes aux yeux:Une humble chaumière isolésCachait l'innocence et la paix*Là vivait, c'est en Angleterre,Une m're dont le désirÉtait de laisser sur la terreSa fille heureuse, et puis mourir*!


J0U1NÂL D UN POETE 121t De qui est donc ceci, maman ? lui dis-je. — De Jean-Jacques, me dit-elle. Sa fille heureuse, et puis mourir !entends-tu ? * — Je me sauvai, sentant que je pleuraistrop.Mais, mon Dieu ! n'est-ce pas un bienfait de votre main,qu'après une tendresse si grande que la mieene f je n'aiepas eu la douleur de la voir périr il y a quatre ans, et quej'aie joui de sa voix et de sa vue pendant si longtemps ?que j'aie pu ramener à s'apaiser dans les irritations violentesde sa maladie, à reconnaître qu'elle était heureuseet vénérée, adorée et divertie de ses ennuis par des soins etdes caresses sans fin? à se plaire à la vue des tableaux et enécoutant la belle musique ? Est-ce pour qu'elle s'éteignitainsi plus doucement, que vous avez permis quelleallât s'affaissant par degrés jusqu'à la fin et qu'elle conservâttoujours cette sublime sérénité, et ce repos pur etprofond ? — Je cherche inutilement des consolations danscette assurance qu'elle devait finir manquant de la forcede vivre, qu'elle n'a pas souffert et qu'elle a entendu mesparoles et y a répondu par son adieu. Donnez-moi, ô monDieu! la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur;qu'elle est dans le repos bienheureux des anges


122 ALFRED DE VIGNYet que, par vous, à sa prière, je puis être pardonné demes fautes.D'où vient, hélas ! qu'après cette profonde ardeur demes prières, plus paisible que je ne Fêtais, je reviens dansma maison déserte avec plus de force pour contenir meslarmes? Mais d'où vient aussi que mon cœur toujoursserré me porte à la chercher sans cesse autour de moi,et que je me dis avec une terreur sans 'bornes : « Je ne l'aiplus ! je ne l'ai plus ! » Sommes-nous donc si faibles, quenos plus saintes prières ne puissent nous rien ôter de»tendresses du sang et des nœuds de famille ? Quand vousles rompez pour toujours, pourquoi ne nous pas donnerla force de croire qu'ils • seront retrouvés, et de le croiresans hésiter?...Derniers moments'! Agonie! Derniers moments, vousne sortirez jamais de ma mémoire. Je veux plonger cettenuit dans mes plus cruels souvenirs. Si j'ai fait quelquefaute, que ce soit mon expiation. J'y trouve un amer bonheuret je veux ainsi me flageller. — Je serai cruel, cruelà moi-même, mon Dieu ! crue! et -sans pitié : dût noncœur se fendre et me faite mourir !


JOURNAL D'UN POETE 123-11 y a vingt ans, mon père mourut aussi; j'étais prèsdeson lit; ses blessures, ses infirmités, l'âge aussi(de soixante-quatorze ans), après un faible rhume, le. faisaient mourir, 11 me tendit la main courageusement. 11avait sa raison entière et dit au médecin : « N'est-ce pas lerâle, monsieur ? •— Il ne se trompait pas. — « Mon enfant,,me dit-il,—j'avais dix-sept ans —je ne veux point faire dephrases,mais je sens que je vais mourir; c'est une vieillemachine qui se détraque. Rends ta mère heureuse, etgarde toujours ceci. »C'était le portrait de ma mère fait par elle-même ; jel'ai encore, placé sur sa tabatière. J'ai obéi et je l'ai rendueheureuse.Cela est écrit dans ma conscience et je l'écrisdevant tous et devant Dieu. Lorsqu'elle grondait, c'étaitla maladie qui parlait par sa bouche ; je m'en allais, depeur de répondre.Mon père, couvert de blessures, était courbé en. marchant.L'horrible douleur de l'agonie le redressa violemment: il mourut droit, sans se plaindre, héroïquement.J'étais trop jeune pour supporter cette vue ; je m'évanouis.A présent, j'ai plus vécu, j'ai vu mourir. J'ai pusoutenir ma mère ; mais ma douleur est plus profonde etplus grave, son acier me pénètre bien plus avant.


124 ALFRED DE VIGNYM. "de Saint-Chamans, chevalier de Malte, vieil ami dema famille et de ma mère, est venu me voir et j'ai longtempsparié avec lui hier, tout le soir.Une sorte de fierté me donne des forces et me fait releverla tète. Dans ces quatre années d épreuves qui viennentde se passer, ma vie était entravée de difficultéssans nombre et tout se réunissait contre moi pour me fairerésoudre à me séparer de ma mère. Il me fut souventconseillé de l'envoyer dans une maison de santé ; je refusai,je la logeai chez moi. Ce qu'il m'a fatlu de combinaisonspour consoler les femmes qui la servaient et que samaladie lui faisait maltraiter, pour empêcher que les dépensesqu'elle causait ne fussent senties et ne vinssentnuire au bien-être de la famille, était d'une telle difficulté,exigeait tant d'efforts de patience, que je me suis vu plusieursfois sur le point d'y succomber. Quatre fois, j'en aiété malade, et la fièvre m'a pris après trop d'efforts pourretenir les émotions douloureuses que cette vie me causait.J'aurais mieux aimé me faire soldat que d'emprunter lemoindre argent à mes plus proches parents ; et presquetout ce que m'ont donné mes travaux : Chatterton, Ser~vitude et Grandeur, mes œuvres complètes, a servi àpayer les dettes que des dépenses, toujours au delà demon revenu réuni au sien, m'avaient fait contracter.Le travail est beau et noble. Il donne une .'fierté et uneconfiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire.


JOURNAL D'UN POETE 125,Bénis soient donc les malheurs d'autrefois, qui ôtèrent àmon père et à mon grand-père leurs grands châteaux dela Beauce, puisqu'ils m'ont fait connaître,cette joie du salaired'ouvrier qu'on apporte à sa mère, en secret et sansqu'elle le sache.27 DéCEMBRE. — La douleur n'est pas une. Elle se composed'un grand nombre d'idées qui nous assiègent et quinous sont apportées par le sentiment ou par la mémoire.Il faut les séparer, marcher droit à chacune d'elles, laprendre corps à corps, la presser jusqu'à ce qu'elle soitbien familière, l'étouffer ainsi ou du moins l'engourdir etla rendre inoffensive comme un serpent familier.Les souvenirs aujourd'hui m'attaquent et me serrent lecœur. Tout les fait naître. Le bruit de la pendule noirede ma mère me rappelle le temps où elle fut achetée. Monpère l'aimait beaucoup. Ë la choisit lui-même chez Taraultet l'envoya rue du Marché-d'Âguesseau, où nous demeurions.Elle marqua les heures de mon éducation. Sur sesquantièmes, ma bonne mère, bien belle alors, m'apprit lesmois de la République et ceux du calendrier actuel. Lespremiers me furent plus faciles et j'aimais les beaux nomsde fructidor, thermidor et messidor.Devant cette pendule s'asseyait mon père, ses pieds sur


126 * âLFBED DE VÏGNYles chenets, un livre sur ses genoux, moi à ses pieés tassis sur un tabouret. 11 racontait jusque bien avant dansla nuit des histoires de famille, de chasse et de guerre.C'était pour moi une si grande fête de l'entendre, qu'ilm'arriva, plus tard, habillé pour le bal, .de laisser là lesdanses et de m'asseoir encore près de lui pour l'écouter.Les chasses au loup de mon grand-père et de mes oncles,les meutes nombreuses qu'ils faisaient parîir du Tronchetet de Gravelle pour dépeupler la Beauce de ses loups ; laguerre de Sept ans ; Paris, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau,le baron d'Holbach, M. de Malesherbes et ses distractions,tout était présent à son esprit et Test encore au mien.29 DéCEMBRE. — Son visage était angélique dans lamort ; j'ai pleuré à genoux devant elle, j'ai pleuré amèrement,et cependant je sentais que son àme sans péchéétait délivréej et, revêtue d'une splendeur virginale, planaitau-dessus de moi et de son beau visage, dont les yeuxétaient doucement entrouverts comme dans le sommeildes bienheureux. Pourquoi donc ai-je tant pleuré ? Ah !c'est qu'elle ne m'entendait plus et qu'il me fallait garderclans mon cœur tout ce que je lui aurais dit.


jmjnfiâL «'IMI f©£ffE 14731 DéCEMBRE. — L'année dernière, à pareille heure,,j'attendais avec ma mère l'heure de minuit, où l'aiguillenoire de sa pendule sauta du 31 au l tr ; alors, je l'embrassaien lui disant : t Bonne année ! » J'étais à genouxà ses pieds et je pensais bien qu'elle aurait la force de vivretoute cette année. Mon Dieu ! vous n'avez pas permisqu'elle me restât jusqu'au dernier jour et vous l'avezenlevée dans mes bras ! Mon Dieu ! si les épreuves sontune épuration à vos yeux, recevez-la et qu'elle prie à sontour pour son fils, son pauvre fils qu'elle a nommé ea' mourant I


128 ALFRED DE VIGNY1838JANVIER 1838. — Hélas! toujours la même vie! Jequitte le chagrin pour la maladie et la maladie pour lechagrin.26 MARS. — La veille du jour de ma naissance, visitéla tombe de ma mère. — J'étais avec Antony Deschamps.Je l'ai prié de me quitter et je m'y suis rendu seul.Le terrain n f a pas été gâté par les pluies. Il m'a sembléla visiter encore comme je faisais tous les jours et tousles soirs dans son lit en ouvrant ses rideaux. Mes idéesétaient plus douces et mes émotions moins cruelles queje ne Faurais cru. J'ai entendu en fermant les yeux*sa voixdouce et harmonieuse qui me disait : c Bonjour, monenfant ! » et je me suis retracé ces moments, les plus heureuxpeut-être de ma vie, où je me mettais à genoux prèsd'elle et où elle me caressait les cheveux avec ses deuxmains.J'ai commandé une pierre faite en forme de toit pour


JOURNAL D'UN POETE 129empêcher l'eau de pénétrer, et une grille de fer. Dimanche,cela sera posé. J'y reviendrai pour décider la forme dumonument.12 MARS. — Soirée chez madame de la Grange (la marquiseEdouard de la Grange ) donnée pour me faire rencontreravec Lamartine.Vingt personnes environ. Les lampes voilées pour lavue d'Edouard. — Lamartine vient à moi et nous causonsdeux heures dans un petit coin sombre, comme dit teMisanthrope.Il est incroyable combien un salon fait dire de sottisesaux gens d'esprit par les distractions qu'il donne. J'ai fortétonné Lamartine en lui disant que je n'étais de son avissur rien. Nous avons parlé d'abord des lois de septembreet de la censure. Je lui ai reproché en termes polis d'avoirabandonné la question des théâtres et lui ai dit que lethéâtre à présent était un instrument mutilé et imparfait ;que mon opinion était que Ton ne devait pas avoir decensure ; qu'une pièce condamnée par le public était morteà jamais, et que, par le gouvernement, elle vivait d'unevie secrète et menaçante-; sous la Restauration, on en vitcent exemples. — 1 a eu l'idée d'un jury de gens ayant.intérêt à Tordre, jury élu. Et ce terme moyen, je ne l'ai


150 ' ALFRED DE VIGNYjugé possible qu'autant que nul membre ne tiendrait augouvernement, amputant que, par son influence corruptrice,un homme venant du pouvoir en entraîne dix dans cepeuple valet 9 comme Fa dit tristement Paul-Louis Cou-* rier. Il me promet de proposer ce jury quand viendrontles discussions du budget.Je lui ai demandé s'il était toujours occupé de l'Orient.II se montre enthousiasmé des malheurs des mahométans«3t les regarde comme plus civilisés que nous, à cause dela charité extrême en eux.Cependant, lui dis-je, l'islamisme n'est qu'un christianismecorrompu, vous Is pensez bien.— Un christianisme purifié! me dit-il avec chaleur.' 11 ne m'a fallu que quelques mots pour lui rappelerque le Coran arrête toute science et toute culture ; que levrai mahométan ne lit rien, parce que tout ce qui n'est pasdans le CoTan est mauvais et qu'il renferme tout.—Les artslui sont interdits parce qu'il ne doit pas créer une image del'homme. — Je lui propose de rédiger en forme de pétitionun projet de loi en feveur des poètes faibles et distraitscomme la Fontaine. La rédaction en serait à peu prèscelle-ci rc Si un poëte a produit une œuvre qui obtienne l'admira*»tion générale, il recevra" une pension dËmmMte' de- deuxmilfe francs. Si, après- cinq ans, iï produit une œuvre- égaleà la premièrey sy pension M sera aJfaute pour sr vie at-


JOURNAL D'UN POETE; 131tière. S'il n'a rien produit dans l'espace de* cinq années*elle sera supprimée. »25 AVRIL. —-Cette nuit, je lisais le Siabai Mater enrêvant. A la seconde lecture, j'ai cru voir ma pauvre mèreétendue à mes pieds et j'ai pleuré amèrement. Mes sanglotsm'ont éveillé, et, en portant ma main à mes joues,je les ai trouvées inondées de larmes.J'avais passé la soirée au théâtre à songer à ces puérilitéset à ce petit combat.-p-20 MAI. — M. de Talleyrand est mort. Les partis Fontinsulté, et on a été jusqu'à écrira : € Il n'y a en Francequ'un malhonnête homme de moins. »Les indignations sont toutes justifiées par sa vie politique.Il a une immense flétrissure sur son nom : c'estd'être devenu le type du parjure élégant et récompensé.NOVEMBRE. — AU MAiNE-GiRAûD. —Il n'y a qu'auxpoètes qu'il arrive de pareilles choses. Mes pères aimaientce château féodaL C'est une petite fèrtterea^eattîwfée de


IC2' ALFRED DE VIGNYbois de chênes, d'ormes, de frênes, et de vertes prairiesrafraîchies par des fontaines et des sources pures. Les rentesféodales et les prises seigneuriales lui donnaient beaucoupde valeur et épargnaient presque toute culture. Onse promenait à l'ombre des bois et au bord des eaux ; lerevenu arrivait tout seul. — La Révolution vient et fait lasoustraction de tout revenu. Il me reste donc de grandsbâtiments et un grand parc à entretenir, et des bois queje n'ai pas le courage découper parce que les vieux arbresressemblent à de grands parents, et que leur absenceôterait tout charme à l'habitation.Si tout cela, du reste, ne rapporte rien, il y a un dédommagement: c'est que les impositions en sont énormeset me donnent le droit d'être député. — Or c'est justementce que je ne veux pas être. Mon âme^et ma destinée'seront toujours en contradiction. — C'était écrit.Cette terre est une sorte de cheval que je nourris chèrementet que je monte une fois en sept ans.LE 7, MERCREDI. — Je reçois la nouvelle de la perte demon beau-père.Dans la crainte qu'elle ne tombe malade ici, où je suis


JOURNAL DUN POETE 135loin des secours et des médecins, je la cache à Lydia f .Ma pauvre enfant, vous dormez tandis que je souffre pourvotre avenir des inquiétudes mortelles, — La destinée ajuré de m'empêcher de travailler. A peine je repose matête, qu'elle me secoue par le bras et me force de souffriret partir. Ma lutte contre la vie est perpétuelle et fatigante.,La vie me lasse et ne me donne de plaisir nulle part ; jen'en avais depuis deux mois qu'à voir la gaieté de Lydiarevenue avec la paix de la campagne. 11 faut qu'un chagrinpour elle vienne m'y frapper. Je retarde le coup qu'il faudrabien lui donner. — J'ai ressenti un tremblement nerveuxet un frisson de fièvre toute la nuit. Votre calmevotre sommeil, ma chère Lydia, ma seule amie, me déchirele cœur.Les lettres ont cela de fatal, que la position n'y est jamaisconquise définitivement. Le nom est,, à chaque œuvre,remis en loterie et tiré au sort pêle-mêle avec les plusindignes,; Chaque œuvre nouvelle est presque comme un début»Aussi n'est-ce pas une carrière que celle des lettres.* Madame Alfred de Vigny.


131 ALFRED' DE VIGtfYLA CAMPAGNE. —Une visite à Paris est une fatigue«l'une heure au plus. C'est une conversation au fond delaquelle a y a un petit intérêt entouré- d'esprit — A la«campagne, une visite est une- fatigue d'un, jour entier.C'est une conversation pesante; et niaise dont la. grosse«écorce est tout de surle èéporailtée et dont l'ennui n'estsupportable que lorsqu'on est tout à fait afcmitLARCHITECTURE. — Le temple antique est élégant etjoyeux comme un lit nuptial; l'église chrétienne est sombrecomme un tombeau. L'un est dédié à la vie, l'autre' àla mort.DE LA CRITIQUE,—La plus élevée est mesquine presquetoujours, parce qu'elle s'attache à la surface- et non aufond.Dans le roman, par exemple, on débat la supérioritédes genres de roman sur la plus ou moins grande étendueque Fauteur donne à la vérité ou à l'invention dans son.œuvre d'art. C'est le fond qu'il faudrait voir, et la portéedes sentiments et des idées de Fauteur.


JOURNAL D'UN POETE 13>DE SAINT AUGUSTIN.— 11 défendait la grâce contre-Pelage ; mais il avoua qu'il sentait en lui un libre arbitre.C'est que les deux sont en nous ; nous gémissons du J"poids de la destinée qui nous opprime ; mais savons-nous. *si Dieu ne gémit pas de notre continuelle action et n'engouffrepas ?Je sais apprécier la charge dans la comédie, mais ellemerépugne parce que, dans tous les arts, elle enlaidit et.appauvrit l'espèce humaine, et, comme homme, elle.m'humilie.Le Petit Pouilleux de Murilio est beau d'exécution,.mais si près du singe, qu'il me fait honte.Le Légataire universel, dérivé du Médecin malgré lutet de toutes les farces italiennes, me fait mal au cœurcomme une médecine. Je ne peux rire du gros rire, jeF avoue, et les saletés de la santé humaine font que jefronce le sourcil de tristesse et de pitié, voilà tout. — Nepourrait-ontrouver ailleurs le-comique satirique dont onfait tant de cas? — La mesure de comique du Misanthropeet de Tartufe n'est-elle pas supérieure à tout celaet d'une nature plus pure ?


135 ALFRED DE VIGNY •.;( J'ai reçu une éducation très-forte. L'habitude de Fan-; j * yplication et d'un travail perpétuel m'a rendu si attentif hfr* JBes idées, que le travail du soir ou de la nuit se continue. *-- jr*vCgr**ven moi à travers le sommeil et recommence au réveil./Puis vient la vie de la journée, qui n'est pour moi que ce/ qu'était la récréation du collège, et, le soir, revient le tra-\ vail du matin dans sa continuation vigoureuse et toujoursla-même.DE VOLTAIRE. —L'esprit vif et impatient de Voltairefaisait qu'il ne se donnait pas le temps de résumer sesidées.Quelquefois pourtant, il le fait vite et comme à la hâte,et il est d'une admirable justesse.Comme ici, où je trouve jetée au hasard cette ligne surl'orthographe :« L'écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante,meilleure elle est. »DE SHAKSPEARE. —Il ne suffit pas d'entendre l'anglaispour comprendre ce grand homme, il faut entendre le


JOURNAL D T UN POETE. 157Shakspeare, qui est une langue aussi. Le cœur de Shakspeareest un langage à part.DE LA COMPARAISON. — Les hommes du plus grandgénie ne sont guère que ceux qui ont eu dans l'expressionles plus justes comparaisons. Pauvres faibles que noussommes, perdus par le torrent des pensées et nous accrochantà toutes les branches pour prendre quelques pointsdans le vide qui nous enveloppe !Le temps ôte tant d'à-propos, de grâce, de grandeur àtous les livres, que Ton est tenté de croire qu'ils sontcomme les pièces de théâtre, bons surtout pour le momentmême où Us sont produits.PORTRAITS DE FAMILLE. — Je cherche inutilement àrien inventer d'aussi beau que les caractères dont mafamille me fournit les exemples. — M. de Baraudin, sonfils, ma mère et ma tante.1J'écrirai leur histoire, leurs mémoires plutôt, et je lesfera admirer comme ils le méritent.•0.


138 ALFRED DE VIGNISilence des rochers,-des vieux bois et des plaines*Calme majestueux des murs noirs et des tours,Vaste immobilité des ormes et des chênes.Lente uniformité de la nuit et des jours!Solennelle épaisseur des horizons sauvage?,Roulis aérien des nuages de mer!,..LE MAINE-GIRAUD. —ROMAN HISTORIQUE. —.Sur unparchemin que j'ai retrouvé dans mes papiers de famille,je ferai un roman historique.Ce sera une assez noble manière de donner de la valeurU cette pauvre terre.Les décorations seront mes terres et le château du Maine-Giraud avec les ruines de Blanzac.L'époque 1679. Celle de Louis XIV.En 1680. — La Brinvilliers est brûlée.En 1679 meurt le vieux cardinal de Retz.En 1670. — Le voyage à Douvres de la duciiesse dePorlsmouth.MILON DE CROTONE. — Milon a joué avec les lions etles a tués de sa main. 11 a vu un grand chèoe au milieu


JOURNAL D'UN POETE. 13f>d'une forêt et s'est diverti à Fébrancher ; il a fait souffrirle chêne et l'a brisé à demi. — Un jour, Milon s'avance et 'veut le fendre avec ses mains, dernier affront. Mais lechêne se révolte et resserre ses deux flancs comme destenailles inflexibles. — Les lions et les loups voient Milonsaisi par sa victime et se jettent sur lui. Ils le dévorent etle mettent en pièces. Le chêne est inexorable et ne luilaisse pas une main pour se défendre. — 0 femme méchante! ton esprit est pareil à ce Milon. Sans pitié il déchiraitle chêne pour se jouer. Mais cet arbre sait bien qu'onl'appelle le chêne, — et qu'il est le plus grand des arbresde nos bois. —11 sait cela et s'est vengé. — A présent, lesanimaux vils vont te dévorer.


!iOALFRED .DE VIGNY183919 FéVEIER. —Décidément, le papier ne donne pas debonheur, dit Stello. J'y ai mis tout ce qu'on y peut mettreen public, poëmes, livres, pièces de théâtre, et je n'en suispas plus gai.LA MISèRE. — Oui, dit Stello, -je la hais, je hais lamisère, non parce qu'elle est la privation, mais parcequ'elle est la saleté. Si la misère était ce que David a peintdans ksHoraceSj une froide maison de pierres, toute vide,ayant pour meubles deux chaises de pierre, un lit de boisdur, une charrue dans un coin, une coupe de bois pourboire de l'eau pure et un morceau de pain sur un couteaugrossier, je bénirais cette misère parce que je suis stoïcien.Mais, quand la misère est un grenier avec une sorte de lità rideaux sales, des enfants dans des berceaux d'osier,une soupe sur un poêle et du beurre sur les draps, dans


v JOURNAL D'UN POETE. 141•Iun papier, — la bière et le cimetière me semblent préfékrâbles.».SOPHIA, JANE, A NAMMWICH. — DCUX jeunes SŒUrS.L'une et l'autre d'une éblouissante blancheur. L'aînée,coiffée en longues et innombrables boucles, a les plus admirablescheveux blonds, un peu colorés de feu, que j'aiejamais vus de ma vie. Grande, souple, gracieuse dans tousses mouvements. L'autre, décolletée plus qu'on ne l'est aubal en France. Ses épaules et son col de cygne rougissentde temps à autre, quand elle parle, et ces taches largessont passagères, tandis que son visage reste pâle.Elles ne savent pas un mot de français et m'ont priéd'écrire des vers français dans leur album ; j'ai fait ceux-cipour elles :Comme deux cygnes blancs, aussi purs que leurs ailes,Vous passez doucement,, sœurs modestes et belles,Sur le paisible lac de vos jours bienheureux.En langage français, quelques vers amoureuxEn vain voudraient vous peindre avec des traits fidèles;Vous lirez sans comprendre, et, sur votre miroir,Comme les beaux oiseaux, passerez sans vous voir!


î£2 ÂLFRE® ».E VIG'NfL'UOVÏÏE WtTAT, TRAITÉ, PAR ALFRED DE VIGNY.— Livre à faire dans la forme du Prince, de Machiavel.Examiner - les conditions nécessaires pour formerl'homme d'État, et établir que la souplesse de la parole,Fart d'arguer et de pétrir des paradoxes ne forment pasl'homme d'État; qu'il faut une fermeté de conscience et deprobité à toute épreuve., .garantie par une vie irréprochable.BYRON. — Napoléon était à bas, quand le poète jetason manteau de pair sur son épaule et entra dans le palaisqui est à côté -de Westminster.Le chancelier était assis sur son sac de laine revêtu depourpre. Le poëte prêta l'oreille .et n'entendit que deschoses vulgaires. 11 comprit à Finstant que sa place n'étaitpas là. 11 ne daigna pas rester dans cette chambre d'avocatsgrands seigneurs, et partit.:' 8 JUIN. —BEYLE. — La Chartreuse de Parme, ouvragesans conception profonde, mais plein d'observationstrès-fines sur le monde diplomatique.La duchesse de Sanoverino donne à son neveu des conseilsd'hypocrisie Religieuse assez curieux.


JOHRttAL ft'uif POETE 143c Crois ou m tmm pas ce qu'on f enseignera (en théologie),,«et» ne fm jmmm aucune objection. Figure-toiq»'M ttautiiae-les règles du. jeu de whist »c Les priaeas MB feulent voir que âm masques etprétendent juger de la beauté da teint. »Les portraits sont fins et Yrais ; mais c'est la peintured'un monde trop bas et trop haïssable pour sa lâchehypocrisie.La tinte disant à son neveu : « Cet homme a une maniequi est d'être aimé, baise-lui la main, » me soulève lecœur.Ils sont roués et violents dans leurs haines.DE STRAUSS. — Le docteur Strauss a fait sur le NouveauTestament le même travail que Spinosa sur l'Ancien.C'est un procès instruit pesamment^ en demande denullité de divinité et de vérité historique.La question est de réduire le christianisme à la conditionde mythe et à l'état de légende, en partant de cettedistinction que le mythe fesat ètee 1KM à conserver commemythologie philosophique.««««ri*'*! «sa*: -^Md»oit#atfi€sse >> pârttiïe.éteinge


144 ALFRED DE VIGNYcontradiction, se trouve être, en Angleterre, la source del'égalité. — La pairie n'y est pas un rang, mais une magistraturehéréditaire. Or, n'étant héréditaire que par l'aînéet pour Falné, les autres fils rentrent dans le commerce etles rangs de citoyens laborieux.La tète de l'homme est comme l'aimant, qui prend de&forces à mesure qu'il est plus chargé.Pour amuser ma mère, je faisais tourner mon espritdevant elle comme une toupie, et je lui présentais, en racontant, des idées et des contrastes comiques qui la forçaientde rire. Mais tout à coup elle s'arrêtait et-medisait :— Tu fais semblant d'être gai et heureux, mais tu neFes pas, et c'est par bonté que tu te montres ainsi, je lesais bien, va !Le cœur maternel ne se trompe jamais ; le fruit desentrailles, l'enfant, ne peut rien cacher à celle qui Faproduit.©ES JOUENAUS. — Le -bourgeois de Paris est un roi


JOURNAL D'UN POETE 1£5qui a chaque matin à son lever, un complaisant, un flatteurqui lui conte vingt histoires. D n'est point obligé de luioffrir à déjeuner, il le fait taire quand il veut et lui rend laparole à son gré; cet ami docile lui plaît d'autant plus,qu'il est le miroir de son âme et lui dit tous les jours souopinion en termes un peu meilleurs qu'il ne l'eût expriméelui-même; ôtez-lui cet ami, il lui semblera que le mondes'arrête ; cet ami, ce miroir, cet oracle, ce parasite peudispendieux, c'est son journal.ANGLETERRE. — Ce qui fait la force et l'unité de cettenation, c'est que chaque homme s'y regarde comme unhomme politique. Chaque citoyen parie et agit dans lesens de la politique anglaise du moment.FRANGE. — Notre nation est légère et taquine. Elle neveut laisser tranquille aucune supériorité.DU NéAKT DES LETTRES. — La seule fin vraie à laquellel'esprit arrive sur-le-champ, en pénétrant tout aufond de chaque perspective^ c'est le néant de tout. Gloire*amour, bonheur, rien de tout cela n'est complètement.y


146 ALFRED DE VIGNYDonc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque etdans quelque forme qi:i ce soit, nous sommes forcés decommencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous §gerantque quelque chose existe et en créant un fantômepour ensuite l'adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire.Ainsi nous sommes des don Quichottes perpétuelset moins excusables que le héros de Cervantes, car noussavons que nos géants sont des moulins et nous nousenivrons pour les voir géants.SOURDS-MUETS. — Vu les sourds-muets. —Bien tenus,bien instruits. Plus de garçons que- de filles. Environcent quatre-vingts élèves. En France, il y a vingtdeuxmille sourds-muets; mille seulement sont élevés àParis, à Bordeaux et dans quelques autres institutions. Lereste est donc condamné à servir ou à mendier, ou àvivre de la vie des animaux et des bêtes de somme dansles villages pauvres.Ceci est à dire aux Chambres ou à faire dire par ua demes amis.Chercher les moyens d'y remédier. Peut-être en exigeantque chaque commune paye une demi-bourse auprofit de ses enfants nés sourds-muets.


JOURNAL D'UN POETE 147DES GOUVEENEMENTS. — Le cardinal Dubois fit unmémoire dans lequel il disait que l'avantage des gouvernementsabsolus était de soumettre les passions et lesvolontés trop hardies qui s'élèvent chaque jour dans ungouvernement.Mais le gouvernement constitutionnel est une évaporationde ces volontés qui se transforment par la tribuneet la presse, et ne sont plus que des idées.DU COEUR. — Le cœur existe bien 3 moralement parlant.On sent ses mouvements de joie ou de douleur; mais c'estune chambre obscure dont la lumière est îa tète. Lamémoire et la pen-ie l'illuminent et y font paraître lessentiments. Sans la tète, ils s'éteignent. Les fous n'aimentplus ou ne savent pas qui ils aiment. Quelquefois, ils prennenten haine ceux qu'ils aimaient.DE L'IMPRIMERIE, — Les anciens avaient sur nousl'avantage de ne pas connaître l'imprimerie.. Ceci paraîtra singulier, mais ma conviction est que cetteignorance, défavorable à la rapidité de la propagation des• idées et à leur conservation, était favorable à l'épurationdu goût et au choix dans les chefs-d'œuvre. Platon dit


*'/y148 ALFRED" DE VIGNYquelque part qu'il copia cinq fois de sa main les discoursde Démosthène. Un poëte ou un grand écrivain avait donc. ainsi des lecteurs forcément attentifs et appliqués à connaîtreet observer minutieusement le moindre détail desbeautés du style. Ces lecteurs choisissaient les plus belles% choses pour les multiplier. Ces abeilles ne se posaient que.1° «iur les belles fleurs ; tout le reste était dédaigné, et je^ .pense peu de bien de ce qui ne nous est pas parvenu.\ , Le choix des lecteurs et leur attention à ne copier ainsij que les plus belles choses aidaient probablement et for-4* W.aient les poètes à ne laisser que leurs chefs-d'œuvre,* v- puisqu'on ne copiait que ce que Ton aimait. Il est probableV \• V que ce goût public si fin et si pur leur donna la sévérité( * \ courageuse dont ils prirent l'habitude, et le sentiment del'unité dans leurs œuvres. — Virgile avait peut-être fait dessatires ; le Sic vos non vobis permet de le croire. Juvénals'était sans doute abandonné quelquefois au plaisir de fairedes vers amoureux et des idylles ; mais l'un n'a mis enlumière que ses Églogues et ses Géorgiques, l'Enéide,malgré lui, et imparfaite à ses yeux; l'autre, seulementses satires; la pureté de traits de Virgile, la sévérité durede l'autre visage eussent été altérés par le mélange.Ce choix qui se faisait par le public copiste dans l'antiquité,nous devons le faire nous-mêmes aujourd'hui.Le public ne peut plus choisir à présent; il faut qu'illise tout, et les mêmes lettres impriment les premiers et


JOUBNAL D'UN POETEÎ49les derniers écrivains, ceux de Fart et ceux de îa spéculation.Il serait juste de le ménager quelque peu. Si c'estun trop grand courage que s'épurer, souvenons-nous quePlaton avait écrit des tragédies avant ses œuvres philosophiques,et qu'il les brûla, aimant mieux rester un etgrand que doublé et tronqué.LAMENNAIS. — 11 n'est pas coupable de chercher lavérité, mais il l'est _de_ l'affirmer .ayant de^ ravoir, trouvée.8 NOVEMBRE. — La réserve et la dignité de caractèreservent donc à grandir un homme, et, quand un peu detalent le met en lumière, lui donnent une' assez hauteposition.L'ambassadeur de Bavière est venu me prier de lerecommander à son prince, parce qu'il est menacé d'êtreenvoyé en Russie, ce qu'il craint.—J'ai ajouté à madernière lettre un postscriptum en sa faveur.


150 ALFRED DE VIGNY1840J'ai remarqué souvent que Ton a en soi le caractère d'undes âges de la vie. On le conserve toujours. Tel homme,comme Voltaire, semble avoir toujours été vieux ; tel,comme Alcibiade, toujours enfant. — C'est aussi pour celapeut-être que tel écrivain enthousiasme les hommes de cemême âge auquel il semble arrêté.vu ciNXâ. '— Rachel a du-dédain, de l'ironie, mais sontalent manque d amour. — 'Le talent de Talma n'étaitqu'amour de la tête aux pieds, et en tout, même dins lacolère. Sa voix était puissante comme celle de Forage,mais tendre aussi comme elle ; car jamais je n'ai entendula voix des nuages sans penser que les peuples enfantsdevaient la prendre pour celle de Dieu. Elle a je ne saisquoi de bon et de tendre au milieu de ses grondementsqui semble la voix d'un père tout-puissant qui gémit enpunissant et pleure sur nos fautes.


JOURNAL D'UN POETE 151touis xiv. —-Le roi et la noblesse étaient deux anciensamants qu'on avait brouillés. Ils • se rapprochaientquelquefois, mais ne pouvaient plus se reprendre etdevaient rester séparés par l'intrigante bourgeoisie.Ma noblesse !Qu'elle soit mon amie et non pas ma maîtresse...wDES LETTRES FAMILIÈRES. — Une lettre peint la personneà qui Ton écrit, aussi bien que celle qui écrit ; car,malgré nous, nous modifions le style selon son caractèreet selon ce qu'elle attend de nous.^LA QUESTION RELIGIEUSE. — PluS Fesprit 6St VÎgOUreux,plus il se perd dans les catacombes de l'incertitudehumaine. Pascal s'y est perdu pour avoir marché plusavant que les autres.Toute religion n'a jamais été crue qu'à, moitié et a euses athées et ses sceptiques. Mais les sages ont'gardé leursdoutes dans leur cœur et ont respecté la Jablei socialereçue généralement et adoptée du plus grand nombre.


152 ALFRED DE VIGNYUN MOT. — Les Irlandais passent pour très-spirituels.Un d'eux s'est mis à genoux à Rome devant une statue deJupiter, et lui a dit :— 0 Jupiter ! si tu reviens au pouvoir, souviens-toi, jete prie, que je t'ai été fidèle dans l'adversité.BONAPARTE. — Le corps de Napoléon, empereur, seratransporté aux Invalides. — La Providence avait mieuxplacé sa cendre sur un rocher comme Prométhée, sousun saule comme J.-J. Rousseau, ayant pour grille à sonmonument l'océan Atlantique. — A l'abri des émeutes etdes colères politiques ; sur un volcan éteint, comme lesrévolutions d'où il est sorti21 JUILLET, MINUIT. — Le chagrin force un hommeà parler franc ; comme la lance du Raphaël deMilton touchele crapaud et fait paraître Satan malgré lui dans sa formeréelle.Figaro parle vrai sitôt que Suzanne Fa blessé au cœuret il cesse d'être un arlequin.12 MAI. — BONNE ACTION DE LAMARTINE. — Les


JOURNAL D*UN POETE 153secours que j'ai demandés pour Lassailly au gouvernementsont inutiles et trop peu considérables pour le soutenir dixjours.Lamartine l'apprend par moi; il n'hésite pas, et, pendantla séance de la chambre des députés, fait une quête quiproduit 455 francs. — Je les porte à la sœur du pauvremalade. — Ce que je lui avais donné déjà suffisait pourpayer ses dettes, mais non pour vivre.LASSAILLY.— Encore un désolant exemple des supplicesd'un travail excessif dans une organisation faible. —Le goût très-fin des lettres développé outre mesure dansce jeune homme, la fréquentation des plus hautes intelligences,lui ont donné le désir violent d'atteindre la plusgrande supériorité intellectuelle. — La surexcitation ducerveau est venue de ce désir joint à la nécessité degagner sa vie, et ce n'était, dit sa sœur, que lorsqu'il étaitmalade que venait le talent d'exécution pour lui ; encorevenait-il désordonné et obscur, ne scintillant que par rareséclairs. — Il vient de succomber et une fièvre chaudel'abat. — E est chez le docteur Blanche, le plus dévouéet le plus généreux des médecins; mais il est douteux quesa santé renaisse, et même sa raison.Sa sœur a remarqué que, dans la santé, il ne pouvait


154 âLFEED BE VIGNYpas travailler. La maladie était la lampe qui illuminait satète.SUR MOI-MêME. —La partie d'échecs que j'ai jouéecontre la destinée toute ma vie Je l'ai toujours gag.iée jusqu'ici.Je lui ai arraché ma mère deux fois,elle devait mourir; je l'ai reprise et conservée cinq ans jusqu'à ce que lesforces vitales fussent éteintes en elle entièrement. Avec unbeau-père trois fois millionnaire, j'ai vécu honorablementsans lui rien demander jamais une fois pendant treize ans,et sans faire de dettes. Dans toutes les affaires'de fortune,j'ai attendu mes droits sans daigner me plaindre, j'ai soufferten silence, j'ai travaillé sans dégrader ma pensée etje n'ai fait que des œuvres d'art. J'ai réussi à prouver quel'on peut être uniquement poète ou homme de lettres etmarcher de pair avec ce qu'il y a de plus haut dans lasociété, sans avoir une fortune considérable ou'mêmeordinaire.Aujourd'hui, la fortune a les dés dans sa main, elle lesremue aux Indes et les secoue à Londres. Aucune prudencehumaine ne peut faire plus que je n'ai fait, mon devoir estd'attendre dans l'immobilité. J'ai jeté à Londres les basesde l'affaire, la justice la dénouera.


JOURNAL D'UN POETE 155DéRACINE. — Racine a fait un théâtre tout épique. Ilfaudrait des demi-dieux pour jouer Homère; de mêmepour jouer des personnages tirés de ses flancs, — J'ai vuTalma dans Achille, et il y était trop lourd, sans l'élégaocedivine. Il devait avoir la taille souple et la nudité célestedes fils des dieux, de Y Achille de Fkxmann et du Romuluscambré de David qui lance son javelot avec un souriredédaigneux. — Les anciens,, qui sentaient cela, grandissaientFacteur par le cothurne, grossissaient sa voix parle masque, et Sophocle, Eschyle, Euripide n'étaient jouésqu'une fois. Toujours chantés par des rapsodes commeHomère.DE LA RéPUBLIQUE EM FHANCE. —Ce ne serait pasassez de César, de Chariemagne et de Louis XIV pœrfonder un despotisme absoio en France, dans l'état oti elle«st. — 11 n'y a ptos dans notre organisation toute démocratiqueet républicaine, depuis 1793, qu'une forme quiconvienne : c'est une république avec une aristocratie d'intelligenceet de richesse élégante. Le temps en refera uneautre.


156 âLFRED DE VIGNYLes Français sont satisfaits à peu de frais, un peu defamiliarité dans les manières leur semble de l'égalité.DES ŒUVRES D ARGUMENTATION ET D INSPIRA­TION. — La faiblesse des œuvres de discussion, sur quelquesujet que ce soit, vient de ce qu'elles s'adressent à lalogique, et que, la raison humaine étant sans base «ettoujours flottante, tous les plus grands écrivains sonttombés dans d'effroyables contradictions. Mais les œuvresd'imagination, qui ne parlent qu'au cœur par le sentiment,ont une éternelle vie et n'ont pas besoin d'une synthèseimmuable pour vivre.Aristote, Abélard, Saint-Bernard, Descartes, Leibnitz,Kant et tous les philosophes se renversent les uns par lesautres et les uns sur les autres. Mais Homère, Virgile,Horace, Shakspeare, Molière, la Fontaine, Calderon, Lopede Véga se -soutiennent mutuellement et vivent dans uneéternelle jeunesse pleine de grâces renaissantes et d'unefraîcheur toujours renouvelée.DE MOLifeRE. — Il me semble que Molière a eu quelqueenvie de tourner indirectement en ridicule l'exagérationde l'honneur des maris espagnols de Calderon dans


JOURNAL D'UN POETE 137sa comédie du Cocu imaginaire ; comme Calderon faitinvoquer l'honneur à tout propos par don Gutiere, le médecinde son honneur, Sganarelle dit :Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine,M'aura, d'un vilain coup, transpercé la bedaine,Que parla ville ira le bruit de mon trépas,Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?SUR VOLTAIRE. —Voltaire avait cette faculté doubleet si rare de la méditation et de l'improvisation dans laconversation.En général, les auteurs fuient le monde, dont ils craignentle contact, parce qu'ils ont peur de paraître, enconversation, inférieurs à l'idée que leurs écrits ont donnéed'eux.Cette coquetterie, assez légitime, cette frayeur de détruireleur idéal est la première cause de leur sauvagerie.La seconde est la crainte du contact avec la médiocritéfamilière et indiscrète.POEME A FAIRE. — L'ANNÉE DE PAiX 1699. —Cefut la seule année où le monde n'eut aucune guerre.


158 ALFRED DE VIGNT1&41LE SERMENT POLITIQUE* — Question à traiter. —«De l'impiété du serment politique. De la nécessité del'abolir dans les États démocratiques, où un homme peutvoir dans sa vie cinq dynasties. Le serment l'avilit ou le•chasse. Dans les deux cas, la nation est privée d'unelumière.POTJR LES CONSULTATIONS BU DOCTEUR NOIR *.Poser Tidée philosophique en haut. Idée à laquelle l'histoirevient apporter ses preuves, et les déposer à ses pieds.29 JUIN. — ARMAND CARREL. — J'apprends, par uneconversation avec d'anciens amis, qu'un jour Armand« Bans Stello et dans la suite projetée et restée à l'état de projet•de Stella, dont le Bmiewt nêir, cornue on sait, est le principal in~terlocuteur. (L. R.J


J0URNAI D'UN POKTE 159Carrcl dit, en parlant de moi : Voilà une belle âme; ilfaut la montrer !A la suite de ce mot d'un homme que je n'ai jamaisconnu, parut le grand article du National sur ma vie etmes œuvres. — Il était de M. Rolle, homme d'un espritrare et des plus étendus.wn POèME â PAIHB. — Vous, mère jeune et belle, qdme disiez en me serrant la main : t Celui-là, je ne lenourrirai pas, » vous paasiez à œ que seraient pour lui leshommes foi vous sorviwaent et devaient vivre autour de •loi et le juger» L'âme «fan psëte est une mère aussi eldoit aimer son mmre pour sa beauté, pour la volupté dela conception et le souvenir de cette volupté, et, pensant àson avenir, s'écrier : t Je Fai fait pour toi, Postérité ! »


160 ALFRED DE VIGNY1842LA MêBéE DE CORNEILLE. — Le public français afait-jusqu'ici des prodiges de respect. Écouter la tragédieclassique avec ses froides abstractions, telle qu'elle lui aété servie jusqu'ici, se résigner à entendre des vers dontle second est toujours faux à cause de la cheville, ce quiforce l'esprit à en retrancher dix sur vingt, c'est prodigieux.Il n'est pas surprenant qu'il se lasse.La tragédie française a été presque toujours une suitede discours sur une situation donnée.DE Là MORT DU DUC D*ORLÉANS. — Vers 1825 ,j'écoutais une conversation entre quelques hommes qui secroyaient graves, et l'un d'eux disait :— Ce qu'il y aura de triste, ce sera cette suite de trois


JOURNAL D'UN POETE • 16Îrègnes de vieillards avant Henri V. 11 faudra voir tout lele règne de Louis XVIII, de Charles X, du Dauphin.— Eh ! mon Dieu, dis-je, soyez tranquilles, il arriveraquelque chose avant dix ans ; et je leur rappelai la Fontaine: t Le roi, Fane ou moi, nous mourrons. » Je fis faireaux hommes d'État amis de M. de Villèle, qui me parlaient,une vilaine grimace, et on me regarda comme libéralet philosophe.Aujourd'hui, même chose.'On se donne la peine aux x *Tuileries de penser à une régence pour le petit comte deParis et à constituer une branche aînée dans la branchecadette. Eh ! bon Dieu, qu'importent ces branches et cesbranchages à la plus démocratique des nations ?L'espoir vrai de la France est, comme je le dis tranqui!lementà Louis-Philippe en 1830, l'indifférence • enmatière de gouvernement. Peu nous importe quelle trompefait son entrée sur le théâtre du pouvoir.Nos besoins politiques sont ceci ou cela. — Nos passions: la fierté nationale, l'amour de la gloire, etc., etc^-Satisfaites-les. Quand vous'nous tromperez, nous feronsbaisser le rideau.La fortune a mieux traité la branche aînée au lit demort que la branche d'Orléans.Le duc de Berry poignardé disant : Grâce pour Vhomme !est beau dans la mémoire des hommes.Si le jeune duc d'Orléans a pu réfléchir dans son agonie,


162 ALFRED DE VIGNYil a dû regretter une balle à Ctoristantine et le boulet dugénéral Damrémont.Cette mort frappe la maison d'Orléans aussi profondémentque la mort du duc de Berry frappa les Bourbons.Les partis commencent déjà à faire des remarquesfatidiques et puériles sur les dates, circonstances, pressentiments,etc., etc. — Niaiserie accoutumée.'


J0U1MAL D'UN POETE 163L'IDéE. — Lorsqu'une idée neuve, juste, poétique, esttombée de je ne sais où dans mon âme, rien ne peut l'enarracher ; elle y germe comme le grain dans une terrelabourée sans cesse par l'imagination. En vain je parle,j'agis, j'écris, je pense même sur d'autres choses : je lasens pousser en moi, l'épi mûrit et s'élève, et bientôt ilfaut que je moissonne ce froment et que j'en forme, autantque je puis, un pain salutaire.CRITIQUE LITTéRAIRE. — Toute la presse vient delouer Lucrèce pour ses qualités classiques, tandis queson succès vient précisément de ses qualités i o&antiqties.Détails de la vie intime et simplicité de langage. — Venantde Shakspeare par Coriolan et Jules César,DE L'éDUCATION UNIVERSITAIRE. — Rien de plusniais que la routine des classes, du latin et du grec pourtous. Les œuvres anciennes sont excellentes pour formerle style.Or qui a besoin avant tout d'un style ? — Ceux quidoivent être professeurs, rhéteurs, ou, par hasard, trèsgrandsécrivains éloquents, ou 9 par un hasard plus grandencore, poètes.


164 ' ALFRED DE VIGNYMais la majorité de la nation a besoin d'éducation pro~fessionnelle et spéciale.DES ORGANES.Des organes mauvais servent l'intelligence,Ai-je dit dans le poëme de la Flûte.Malebranche était idiot jusqu'à l'âge de dix-sept ans.-r- Une chute le blesse à la tête, on le trépane, il devientun homme de génie. Descartes trépané fût devenu peutêtreidiot.Un élève de l'École polytechnique acheva dans le somnambulismeet trouva dans le sommeil le problème qu'ilavait en vain cherché tout éveillé.^— Preuve que l'âme sedétache des organes, agit et perçoit sans eux.DE LA PUBLICITé. — t Vile publicité! toi qui n'esqu'un pilori où les profanes passions viennent nous souffleter! » ai-je dit dans Châtier ion.Les auteurs s'en occupent trop. L'un court après lesarticles de journaux; l'autre, après les opinions de salonqu'il cherche à former. Peines perdues !Un homme qui se respecte n'a qu'une chose à faire :Publier, ne voir personne et oublier son livre.


JOURNAL D'ûN POETE 165Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laluelleil faut coller cette étiquette :Attrape qui peut.Quand, le soir, on revient du monde des salons, on s'étonned'avoir changé son caractère et de s'être renié dixfois soi-même, — On a fait le futile avec une tète lourdede pensées.LE MONDE. — Deux ennemis en présence, un ameublementnouveau, une dispute politique, un Parsis arrivénouvellement des Indes, un pianiste prodige âgé de douzeans, un ambassadeur, un chat, tout est bon à une maltressede maison pour faire bouillir sa soirée comme unethéière.On voit de plus haut les affaires publiques, dit-on, dusommet d'une grande fortune ; absurdité : c'est du hautde son front qu'on les voit. — Qui les voit de plus hautque J.-J. Rousseau du fond de sa cave!


Ï66ALFRED DE YIGMYQuand on applique la règle du bon sens et de la droiteraison aux histoires populaires, on est étonné de tout cequ'on soumet à leur révision sévère et de la quantité defaits accrédités qui s'ébranlent. — Dans l'affaire de Caïnet d'Abel, il est évident que Dieu eut les premiers torts,car il refusa l'offrande du laborieux laboureur pour acceptercelle du fainéant pasteur. — Justement indigné, lepremier-né se vengea.Une des choses curieuses de notre époque, c'est l'orgueildes prétentions littéraires démesurées. — L'un appelleson livre : la Divine Épopée ; l'autre, la Comédiehumaine.NéPOMUGèNE LEMERCIER. — Une épitaphe admirablequ'il voulut faire mettre sur sa tombe doit être présente àla pensée de tout auteur : « Il fut homme de bien et cultivales lettres. »Il ne faut désirer la popularité que dans la postérité etnon dans le temps présent.


JOURNAL D'UN POETE 167DEUX MOUVEMENTS D'ESPRIT.— On ne peut trop voirles hommes et observer attentivement.Il y a quelques jours, une femme d'esprit me donnel'occasion de remarquer avec quelle promptitude les mouvementsde l'intérêt personnel viennent détruire la raisondroite et simple.Je lui parlais de madame Rolland.— J'aime, disais-je, ce caractère romain dans nos temos»Sa mort est un peu drapée et théâtrale, elle pose, il estvrai, avec un peu d'affectation.Elle m'interrompt :— Eh ! ma foi, il est assez beau d'avoir la force depenser à poser dans ce moment-là.Elle était dans le vrai ; mais tout à coup elle se souvientqu'elle est duchesse, et le préjugé lui fait ajouter ceci :— D'ailleurs, qu'importe? Une petite bourgeoise commemadame Rolland pouvait bien mettre de l'emphase danssa mort. C'était aux grandes dames à être simples.


168 ALFRED DE VIGNT1843CROYANCE ou RELIGION. — Lorsque des hommescomme Descartes el Spinoza ont enfoncé leur tête dansleurs mains, ils devaient chercher en toute sincérité :1" comment la création leur apparaissait ; 2 e quelles étaientles causes et le but de la création, selon le calcul le plusprobable et le plus vraisemblable.C'était une croyance qu'ils cherchaient.Lorsque des hommes comme saint Augustin, Bossuetet Fénelon pensent aux choses religieuses, je les trouvebeaucoup plus humains et plus superficiels; ils considèrentl'univers comme construit pour certaine petite peuplade,et Dieu lui-même descendra sur une petite planète 'privilégiée pour lui donner une législation particulière.C'était une religion qu'ils cherchaient.La question, lorsqu'on s'enfonce dans ces choses, seraitde savoir si Ton doit se placer au point de vue général del'immensité où nage Funivers, et s'efforcer d'en tirer unesorte de perspective prise d'une planète comme Saturne


JOURNAL D ? ON POETE 169ou Jupiter, ou bien si l'on doit se placer au milieu del'espèce humaine qui peuple la petite terre, et, de là, considérerla religion selon Futilité qu'elle-peut avoir commepoint d f appui de la morale.Le premier point de vue est visiblement le plus grand,le plus divin, en ce qu'il n'est inspiré que par un amoursacré de la vérité qui élève l'âme vers le Créateur et lecentre de la création.Le second point de vue est le meilleur comme améliorationde la société humaine, on ne peut le contester, et,de ce point de vue, le christianisme est jusqu'ici le systèmedont la vérité serait plus désirable que celle de tousles autres systèmes. Mais on sent combien la recherchede cet intérêt est rétréci et misérable auprès de la recherchede la vérité.Si les hommes avaient la force de se préparer à réfléchiraux choses divines par un premier acte de renonciationà leurs intérêts, à l'avenir de leur existence dans l'éternitéet aux débats sur leur condition future, ils seraientdignes de se placer au premier point de vue et de cherchersincèrement une croyance.Car cette perspective immense de îa création dépasseles petits intérêts de la fourmilière humaine et doit êtreinutile à sa police correctionnelle, parce que le bien et lemal s'y perdent et s'y noient entièrement comme deuxbrins de paMle.10


170 ALFRED DE' VIGNYMais, comme les hommes ne s'occupent que d'eux-mêmeset que les plus forts ne pensent qu'à régenter les autresen leur créant des codes au nom des divinités qu'ils fontdescendre, soit à côté de l'homme, soit dans l'homme...DE L'éTERNITé. — Pal trop d'estime pour Dieu, pourcraindre le diable.UN DIEU.— POèME.—DRAME.—La question serait quel'homme est plus grand que la Divinité, en ce sens qu'ilpeut sacrifier sa vie pour un principe, tandis que la Diviniténe le peut pas.Pour dire cela sur un théâtre, il faudrait mettre unescène dans le paganisme où l'homme dit à un dieu celteterrible vérité.Intitulez la pièce : un Dieu d'Homère.Une jeune fille aimée de lui le repousse. Elle aime unhomme qui peut mourir pour elle et avec elle.2- JUILLET 18i3, A MINUIT ET DEMI. —Le OEUF n'estqu'un morceau de chair bleuâtre qui ressent vivement lesmouvements de reflux imprimés au sang par les idées


JOURNAL D'UN POETE 171dans le cerveau ; mais je le crois impuissant à créer deslentimentSj comme c'est assez sa réputation,L'àme ne me semble se servir réellement que du cerveaupour son instrument Dans la mémoire, elle regarde,comme dans le miroir de ce mauvais petit logement, laforme de la personne aimée ; puis, dans l'entendement, elletrouve les raisons qui la lui font chérir; ensuite, dans1 imagination, les couleurs qui la rendent radieuse et Filluminenttout entière* Toute cette revue, dès le réveil faitsans doute tourbillonner le sang et le fait refluer au cœurcomme dans un golfe d'où il retourne aux fleuvesde toutesles veines; mais le cœur n'est que l'écho du chant qui résonneen haut, sous les voûtes divines de la tète.Là BEBSE f POèME. — L'homme voit l'inertie de Dieurefuser de lui faire connaître le mot de l'énigme de lacréation et de le défendre de la colère inconnue d'en hautqu'il sent planer sur sa tète. A côté de lui, une multitudeméchante et aveugle le presse, le heurte, le blesse sanscesse.Qui soutiendra ce roc contre les coups qui assiègent sonpied et son front?Sa force môme, son poids, son immobilité. Qu'il nedonne que peu. de prise au vulgaire sur lui, qu'il aime la


172 ALFRED DE VIGNYsolitude, le silence, ia fortune modérée, la bieofaisanœcachée, l'intimité affectueuse.Qu'il sache fermer les routes insensées à son imaginatjonet que, devant les pas de cette foule, sa forte volontéfasse tomber une herse.DE LA PATRIE. — La patrie n'existait presque pas avantLouis XIII. Les grands seigneurs, alliés à des femmes étrangèreset possesseurs de grands fiefs, en Espagne, en Allemagne,en Angleterre à la fois comme en France, n'avaientpas le cœur plus espagnol que français et trahissaientvolontiers les intérêts d'un pays pour un autre.La puissance croissante de la classe moyenne et l'unitédonnée à la nation par la monarchie ont rendu aux nationsle sentiment de citoyen. — La noblesse de provincel'avait conservé, ce sentiment exquis; le gentilhomme(genîn homo), l'homme de la nation, était le citoyen véritable.DU ROMAN.' — Le roman d'analyse est né de la confession.C'est le christianisme qui en a donné l'idée, parl'habitude de la confidence.


JOURNAL D'UN POETE 173DES PRêTRES. — Les prêtres ont cela d'excellent que,quelle que soit la portée, ou médiocre ou élevée, de leuresprit, cet esprit vit au moins dans les plus hautes régionsde la pensée et ne s'occupe que des questions supérieures.Jésus-Christ eut, de douze ans à trente ans, une vieignorée ; ce que le clergé appelle la vie cochée. 11 y auraitun grand ouvrage idéal à faire sur cette vie. 11 faudraitchercher à se rendre compte de ce qu'a pu penser etéprouver l'Homme-Dieu, sentant croître en lui la Divinité.11 OCTOBRE, MERCREDI. — On passe la matinée,quand on reçoit, à fouetter des idées comme des toupiespour les faire tourner et mettre en train celles qui se recouchentet ne roulent plus. Ce métier ferait plaindre lesmaîtresses de maison et donne de la considération pourcelles qui passent ainsi tous les jours de leur vie.L'éLIXIR. — 11 est un élixir qui se nomme poésie;ceux qui ont en eux, dans la vie privée, une seule gouttede cette liqueur divine ont pour leur pays plus de dévoue-10.


174 âLFEED DE flGNlment, pour leur maîtresse plis d'amour, dans leur vie plusde grandeur. Ceux qsi -ont deux gouttes dan» les veinessont les maîtres du monde politique, ou régnent dansl'éloquence et dans les écrits de la grande prose. Maisceux en qui le flacon entier est répandu avec la liqueur dela vie, ceux-là sont les rois de la pensée dans le roi deslangages.DE LA FOI. — On parle de la Foi. Qu'est-ce, après tout,que cette chose si rare? — Une espérance fervente. —Je Fai sondée dans tous les prêtres qui disaient la posséderet n'ai trouvé que cela. — Jamais la certitude.Vingt fois par heure je me dis : c Ceux que f aime sontilscontents?... » Je pense à celui-là, à celle-ci que j'aime,à telle personne qui pleure : vingt fois par heure, je fais letour de mon cœur.


JOURNAL D'UN POETE 175'2 844DES ASSEMBLé ES. — Les assemblées ont de» passonsde parterre des théâtres. — Elles sont prudes sur certainspoints et se tiennent pour insultées à tout moment. 11 fautprendre avec elles des précautions oratoires et les prépareraux vérités que Ton dirait tout à coup à chacun desmembres.POèME. — Les animaux lâches vont en troupes.Le lion marche seul dans le désert.Qu'ainsi marche toujours le poète.DES ANGLAIS. — Les efîorîs surnaturels que feraientles Français pour établir quelque chaleur, quelque mouvementdans des conversations entre eux, Français, etdes Anglais et Anglaises, seraient toujours perdus. Cestjooer de l'archet sur mm prerre. Ce qui manque absolu-


!7§ ALFRED DE VIGNYment à la race anglaise, c'est précisément ce qui fait lefond de notre caractère, la gaieté dans l'imagination, lemouvement dans le sentiment. — Cela se trouve partouten France, dans le peuple et dans le monde; avec espritet science ou avec sottise et ignorance, n'importe; laflamme y est toujours, elle anime des fourriers au corpsde garde, comme des auteurs au foyer d'un théâtre, ou àl'Institut, ou des députés à la Chambre.BAL DU PRINCE DE LIGNE.— Dans un cabinet reculé,on se pressait pour voir la tète de Robespierre, dessinéepar David, au pastel.L'expression angélique des yeux noirs, fendus enamande, le mélancolique sourire d'une bouche où se découvrentde belles dents régulières, l'air mystique et pieuxde cette tête de martyr étonne tout le monde.David le voyait tel; comme un martyr de la liberté, dela fraternité, de l'unité de la France.L'MYÈNE, — POEME PHILOSOPHIQUE. — Les bêtCSfauves suivent le voyageur dans le désert. Tant qu'il marcheet se tient debout, elles se tiennent à distance et


JOURNAL D'UÎS POETE 177lèchent sa trace comme des chiens fidèles ; mais, s'il bronche,s'il tombe, elles se précipitent sur lui et le déchirent.Quand il est mort et déchiré par pièces, elles lèchent sonsang sur le sable, ses os jusqu'à ce qu'il ne reste plus queson squelette, et, lors même qu'il ne reste plus que leslongues côtes vides et arrondies comme la carène d'unvaisseau naufragé, l'hyène et te tigre dévorent son ombre.Ainsi fait la multitude sur l'homme célèbre et, moins quecela, sur tout homme éminent.LE CANON. — Le canon dit son histoire et comment ilfut fondu par les chevaliers de Malte.On ne le fait servir qu'aux fêtes ; mais prenez garde auboulet. Sa poudre résonne dans les échos, mais emplissezl'airain, elle renversera les murailles.0 poète ! tu es pareil au canon. — Tu jettes ta poudreaux oiseaux de l'air; mais, s'il le faut, tu ajouteras à teschants une pensée politique et tu frapperas les muraillesde Jéricho.DES ORATEURS. — Je voudrais qu'un député orateurou un pair de France, avant de monter à la tribune, fit sonexamen de conscience, se demandât un instant : « Mon in-


178 ALFRED D'B, VIGNYtention est-éDe pure, sans égoïsme, sans peur, dévouéeà l'humanité et .au pays'? — Suis-je -en état de grâcedevant ma nation? OuL.. Dès lors, je puis monter etparler. »L'HYPOCRISIE. — Je n'ai jamais vu un masque sur unvisage sans être tenté de l'arracher. — Je sais un hommequi est devenu hypocrite, je ne puis plus le voir, de peurd'être trop lente de le démentir.DES ASSEMBLéES. — Les Anglais ont un proverbe quidit que les corps n'ont point iï honneur.En effet, ce qui insulte tout le monde n'insulte personne.C'est la consolation que se donne une assemblée pourmal agir, et contre la morale publique et contre la loinaturelle quelquefois.Un despote est responsable sur sa tète et son cœur.Il est curieux de voir la .morgue des députés. Ils ont, engénéral, des capacités de notaire et de clerc d'avoué, et


JOUBNâL D'UN POETE 179s'en targuent comme de choses rares qai leur donnentdroit de dédaigner les poètes et les philosophes.POUR LA SECONDE CONSULTATION DU DOCTEUR N0IU.Le docteur dit :— Ah ! je l'avoue, personne n'a l'esprit plus sybariteque moi. J'endurerai avec patience la conversation d'unpaysan idiot, d'un crocheteur ivre, d'un matelot à l'hôpital,d'une vieille femme malade, enfin une bète tant qu'il vousplaira, mais un sot, jamais IJe flaire le sot d'une lieue, il parle avec prétention, il serenverse, il prononce in au lieu de en et vous dira : s J'aivu un infant, » au lieu d'un enfant, 11 raconte bruyammentune histoire insignifiante et dont la fin n'a pas de sens.H croit qu'on l'écoute et ne s'aperçoit pas qu'il pèse àtous.JEANNE DâRC. —Elle est toujours vierge, et les poètesFont toujours manquée. C'était sa destinée d'être toujoursimmaculée, môme dans la poésie, et de ne trouver aucunvainqueur. Depuis Chapelain, qui échoua le premier auxpieds de sa virginité, personne n'a triomphé d'elle.


150 ALFRED DE VIGNY.DE MOI-MêME. — Ce qui se fait et ce qui se dit par moiou par les autres m'a toujours été trop peu important,Dans le momeot même de Faction et de la parole, je suisailleurs, je pense à autre chose ; ce qui se rêve est toutpour moi.Là est le monde meilleur que j'attends, que j'implore demoment en moment.On est longtemps à se rendre compte de son caractèreet à s'expliquer le pourquoi de soi-même.J'ai souffert souvent de cette tyrannique distraction.L'imagination m'emporte vers des suppositions délicieuseset impossibles et rend ce que je dis plus froid, moinssenti, parce que je rêve à ce que je voudrais dire ou à ceque je voudrais m'entendre dire pour être plus heureux.11 y a des vieillards qui feignent de ne pas entendre lavoix de toute une génération. Quand on est sourd, il seraitjuste d'être sourd et muet, car on n'a pas droit de juger cequ'on n'a pas entendu.POEMES PHILOSOPHIQUES,J'aime la majesté des souffrances humaines.


JOURNAL D'UN POETE18fCe vers est le sens de tous mes poèmes philosophiques1 .L'esprit de l'humanité; l'amour entier de l'humanité etde l'amélioration de ses destinées.LETTRE DE LOED BYRON.— Lord Byron reçut, le lendemainde son mariage, une lettre de M. Davis qui lui demandaitcomment il se trouvait de sa nuit.11 répondit :t Vers- quatre heures du matin, je me suis réveillé. Lefeu rouge éclairait les rideaux cramoisis de mon lit, je mesuis cru en enfer ; j'ai tâté à côté de moi, et j'ai vu quec'était encore pis, en me rappelant que j'étais marié. »Aujourd'hui, cette anecdote m'est racontée par M. Hayward? qui a retenu dans sa mémoire cette lettre mot pourmot. Elle lui fut communiquée par M. Davis.CONSULTATIONS DU DOCTEUR NOIR. — Le Docteur noirest le côté humain et réel de tout ; Stello a voulu voir cequi devrait être, ce qu'il est beau d'espérer et de croire,* Ce vers est détaehé de la Maison du Berger, an milieu durecueil posthume publié soas U litre « Us DESTINÉES, poèmesphilosophiques. » (L. R.)il


181 âLFRED DE VÎG91de souhaiter pour Fa venir: c'est le côté divin. Ainsi, «laitsune nouvelle consultation, un nouveau' personnage venrale côté -divin d'une antre question.Après avoir bien réfléchi sur la destinée des femmes danstous les temps et étiez toutes les nations, j'ai fin par penser•que tout homme devrait lire à chaque fmmmB } au ieisde Bonjour : — Pmréml car les ptus forts ont fait la feuDES R ois. — 11 y a deux choses que Ton conteste biensouvent aux rois : leur naissance et leur mort On neveut pas que Tune soit légitime, ni l'autre naturelle*RACINE. — La chose dont je lui sais le plus de gré, cen'est pas* d'avoir écrit les chefs-d'œuvre d'Athalie, de Hritannicus,d'Esthète etc., etc. ; c'est de n'avoir laissé de lui,après lui, que ces belles tragédies et pas une platitude decirconstance, comme firent Corneille même et Moiière. Pasun madrigal honteux, pas une fadeur; mais, au contrairejde graves leçons comme :.'.. Rois, craignez la calomnie... etc., «te.


JOURNAL D'UN POETE 18&1842-1845MES VISITES A L'ACADÉMIE *BimàMÛm, m jmwîm 1842. ^EOYEE-COLLARD. — En descendant de voiture, j'ai faitporter ma carte de ïisite à M. Royer-Collard par une femmequi était seule dans l'antichambre. Presque à l'instant est* Alfred de Vigny se présenta plusieurs fois à l'Académie française,où il ne fui admis qu'en 1845. Sous ce litre : Met viêitit àf Académie, il avait noté les scènes diverses et piquantes de cetteodyssée si pénible à laqueEe est condamné tout candidat à un fauteuildu saloo académique. Ces scènes, qui mettent aux prises des personnagescélèbres à différents titres dans un entretien presque toujoursembarrassant pour les deux parties, donneraient sans doute unebonnecomédie au public, si le publie pouvait les entendre. Parmicelles où Alfred de Yipy fut acteur, et dont il a recueilli le souvenir,j'en choisi* quelques-unes seulement, celles qu'il y a lemoins d'indiscrétion à publier et qui ne feront de peine à personne,tout en offrant un vif intérêt. Seul, feu Royer-Collard, d'illustremémoire, n'y figure pas sous des traits aimables. Mais lalégende de cette visite d'Alfred de Yigny au philosophe hautain estbien connue et presque célèbre; cet étrange accueil lui fut un avantgoûtdu discours d'installation que M réservait M. Mule. Cettevisite a donc un intérêt en quelque sorte historique : c'est ce quim'a décidé à en donner les curieux et amusants détails, tels queAlfred de Yigny les a retracés tans sm sovrenirs. (L. IL)


184 âLFRED DI VfGN¥venu Uû pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, latête, chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppéde la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au coldu Légataire universel.Voici mot pour mot notre conversation,fil était debout et appuyé à demi contre le mur.)R.-C. — Monsieur, je vous demande bien pardon, maisje suis en affaire, et ne puis avoir l'honneur de vous recevoir;j'ai là mon médecin.A. DE v. — Monsieur, dites-moi un jour où je puissevous trouver seul, et je reviendrai.K.-C. — Monsieur, si c'est seulement la visite obligée,je la tiens comme faite.A. DE v. — Et moi, monsieur, comme reçue, si vousvoulez; mais j'aurais été bien aise de savoir votre opinionsur ma candidature.R.-C. — Mon opinion est que vous n'avez pas dechances... |A¥ec en iterlain air qu'il veut rendre ironique et insolent).Chamcs ! N'est-ce pas comme cela qu'on parle àprésent?A. DE v. — Je ne sais pas comment on parle à présent;je sais seulement comment je parle, et comment vousparlez dans ce moment-ci.R.-C. — D'ailleurs, j'aurais besoin de savoir de vousmêmequels sont vos ouvrages.


JOURNAL D'UN POETE 185â. DE v. — Vous ne le saurez jamais de moi-même,si vous ne le savez déjà par la voix publique. — Ne vousest-il jamais arrivé- de lire les journaux îR.-C. — Jamais.à. DE v. — Et, comme vous n'allez jamais au théâtre,les pièces jouées un an ou deux ans de suite aux Françaiset les livres imprimés à sept ou huit éditions voussont également inconnus?R.-C. — Oui, monsieur; je ne lis rien de ce qui s'écritdepuis trente uns; je l'ai déjà dit à un autre.(Il voulait parler de Victor Hngo.|A. M V., ©ï* prenant son manteau pour sortir et le jetant négligemmentsur son épaule. — Dès lors, monsieur, commentpouvez-vous donner votre voix, si ce n'est d'après l'opiniond'un autre?R.-C., interdit et s'enYêloppant dans sa robe de malade imaginaire.— Je la donne, je la donne.,. Je vais aux élections;je ne peux pas vous dire comment je la donne, maisje la donne enfin.â. DE v. —. L'Académie doit être surprise qu f on donnesa voix sur des œuvres qu'on n'a pas lues.R.-C. — Oh ! l'Académie, elle est bonne personne,elle, très-bonne, très-bonne. Je Fai déjà dit à d'autres, jesuis dans un âge où l'on ne Ht plus, mais où l'on relit lesanciens ouvrages.


186 ALPRID' DE VIONïA. DE v. — Puisque vous ne lisez' pas, vous écrivessans doute beaucoup ?# •R.-C. — Je n'écris pas non plus, je refis.'A. DE v. — J'en suis fâché, je pourrai» TOUS lire.R.-C — Je relis, je relis-.>--.-•A. DE V. — Mais vous ne savez pas'siL n'y a pas desouvrages modernes bons à relire, ayant pris cette coutumede ne rien lire.R.-C., asseï mal à rane. — Oh! c'est possible, monsieur,-c'est vraiment Irès-possïMe.A. DE V., marchant vers la porte et mettant son manteau.— Monsieur, il fait assez froid dans votre antichambrepour que je ne veuille pas vous y retenir longtemps ; j'aipeu l'habitude de cette chambre-là.R.-C — Monsieur, je vous fais mes excuses de vousy recevoir.A. DE v. — N'importe, monsieur, c'est une fois pourtoutes. Vous n'attendez pas, je pense, que je vous fasseconnaître mes œavres : vous les découvrirez dans votrequartier, ou en Russie, dans les traductions rosses ou allemandes,sans que je vous dise : t Mes enfants sont charmants,» comme le hibou de la Fontaine.(ici, Alfred clt Vigny ouvre k porte, Royer-CoHard le suivanttoujours.)R.-C, pour revenir sur ses paroles. — Eh! mais je crois-qu'il y aura deux élections.


J0DRRAL B'iM POI-TE 187A. DE v. —Monsieur, je n'en sais absolument rien.R.-C. — Si voua ne le savez pas, comment le saurais-je?A. DE v. — Parce que vous êtes de l'Académie et queje n'en suis pas,; je sa» seulement que je me présente«i- fanteil de M. Wmmmmm,i.-c. — ElqiicittaHtfii&pcrafHmes?M. M ¥. — te n'en sais rien,monsieur, et ne dois pasle saisir.(Ici, 1 M tourne le dos, remet son chapeau et S0rt sans le saluer;fi»Jw qwe- Roycr-Collani reste laiial la forte- et Gisant : « Mes»MOT | ? ai Men rS»nM» i€ -pins mata: 4f iefflarâ aigri de se ¥©îr màëé f après avoir eu sonjeu» ie. célébrité.Mm^k^fÈÊËàemwmmMmâtkm me donnent unebûnofeccwMe ; ite se Féœraiefîi pas si Men qu'ils me k jouentsans le savoir.


188 ALFRED DE VIGNÏi févr er s vendredi.EâoOR-LORMiAN. — H y avait vingt ans que je nel'avais vu. 11 était alors bien entouré, bien logé, menaitune vieqoi semblait heureuse et aisée. Adonna à Soumet,Victor Hugo, Emile Deschamps, Latouche et moi, un dînerélégant. Une jeune femme anglaise et sa fille vivaientavec lui, l'entouraient de soins et de respects. Un jeunehomme lui servait de secrétaire. — Il avait accueilli avecenchantement mes premiers poèmes ; il ' m'aimait, et jefus assez léger pour n'y plus retourner ; entraîné par lacamaraderie, et parce que mes amis, Hugo, Emile, s'étaientbrouillés avec lui pendant que j étais à mon régiment.Aujourd'hui, je le retrouve logé dans un petit appartementdes Batignolîes, démeublé, froid et triste. Le pauvrehomme est seul à présent : cette jeune femme est morte,sa fille est morte, il est aveugle, il m'entrevoit à peine ;cependant sa figure a de la sérénité, son sourire est pleinde douceur et de cette naïveté enfantine qui n'appartientpeut-être qu'aux poëtes. On sent en lui encore un amoursincère et passionné des lettres. « Je fais, m'a-t-il dit, despoésies bibliques dans le genre de votre Fille de Jephté. » Samémoire est si bonne, qu'il se rappelle ce petit poëme etle Somnambule, que je récitai alors chez lui. On lui apeu à peu retranché les pensions de l'Empire, il vit sur


JOURNAL D'UN POETE 189le souvenir de ses succès passés ; parle d'Ûntosts, dont lesuccès fut européen, se souvient de son Ouian et de saJérmakm délivrée, son grand ouvrage, et sourit en songeantà leur immortalité.Soit donc bénie la secrète félicité que donne la méditationpoétique, si elle suffit à soutenir un vieillard pauvre,seul, aveugle; si elle est sa religion, et si la foi et l'espérancedans l'immortalité du nom lui donnent la même forceque la foi et l'espérance dans l'immortalité de l'âme endonne aux fervents chrétiens. Mais qu'elle est triste etabandonnée, la vie de l'homme de lettres qui n'a compté 'que sur elles pour les besoins de sa vie ! Comment ne céderait-ilpas aux tentations de' la vie politique plus facile,où suffit une faconde d'avocat gascon pour enrichir sonhomme, et comment ne s'abandonnerait-il pas à la littératureindustrielle qu'on reproche à Scribe, et qu'après toutfaisait Voltaire, comptant pour tout le succès du momentet la richesse?3 mai.CHâiEAUBiiâND. — H était seul, à écrire dans son cabinet,onze heures du matin.J'ai été frappé, en le revoyant, de son attitude infirme ; ilétait juché sur un fauteuil de travail de hauteur ordinaireil.


19© ALfREB DE VICHT' .tfoù Ses pfecte ne louchaient pis h terre et pendaient à«pâtre pouces' de distance. Ses jambes eont fort courtes,ses épaules hautes et la droite très-grosse^ sa tète énormeet son nez long et pointu ; — ses mmièfes pleines de bonnegrâce du-- grand inonde.* •— Eh Me», monsieur, m v a441 dit, w&m TOUS présentespour l'Académie? ¥ous êtes te plue-beau nom d'à présent*vous avez réussi dans tous Im •••gemmé et vous êtes le seul«faut des succès aussi sûrs, de poëme, de théâtre et deIhnreshistonqaes'etdepfaOoaopfaie. Votre .place est à l'Académie,et vous devei y être m jcwr r et un pur prochain,• Ici, j'ai pris la parole»— Ce jour-là* monsieur, lui ai-je dit, seratpetit-ètre déjàarrivé, s j'avais Youb oie présenter, et j'ai ai été vivementsolicité par des hommes qui ne' sont pas les moins célèbresde l'Académie. Mais, ici, fatras trouvé ,-^lpe convenanceà remplacer laonseigneur d'Hmnopolis; j'aurais aimé àparler de sa vie, et je Faurais fait avec sympathie, moi quin f ai servi que sous la cocarde blanche. Je ne sais s'ilconviendra bien que cet éloge soit fait par M. Pasquier,qui n'a cessé de le combattre et de le poursuivre.11 dansait sur son petit fauteuil et croisait ses petitesjambes sous sa chaise. Il rougissait comme un enfant,- visiblementtrès-embarrassé. . . .—Eh ! "monsieur, m'a-t-il dit, vous avez bien raisoo ,M.'-Pàôquier n'a rien que d'hostile à cette mémoire-là.


JOUKA& D f UK F0ETE 191M. Pasqokr n*a rien .de commun avec les lettres; mais jele connais depuis quarante ans, il voit souvent madame4e Chateaubriand, il est fort. aimable avec MUS.Puis, en souriant :— B'aiieur&p autrefois, U m ? a fait exiler, «t n'oubliepar ces services-là.— H est généreux d'oublier» M ai-je dit— Obi ff tiens peu, et. je n'irais pas h cette élection,â je ne devais pas voter peur k second fauteuil en mêmetemps et mon pauvre BaMandie ; flp soixante ans queje connais Ballanche.—Je conçois et je connais votre amitié, dis-je; mais la•lûUeufe façon de M assurer le second fauteuil est. dene pas nommer M. Pasqoier au premier.—Je €»is„ moDôeor, reprifcil,, que vous causerez uneluttatfès^iôBgue et très-obstinée dans f Académie. — J'irai,«t nous ^mrmm dans le combat ce qui peut, arriver. Je nedk pas qu'il n'y ail telle combinaison possible qui amènedes chances pour vous ; — d'ailleurs, je vous donne maparole pour toutesles élections futures; vous êtes, je lerépète, le plus beau nom actuel— Monsieur, je ne bois à la mort de personne, et j'espèreque, d'ici à vingt ans, il n'y aura pas une placevacante.— Vous peumez rattendre, voos; mais nous... ?Ici, il a pris son bras droit de sa mak gauche et s'est


192 âLFRED DE VIGNY' tordu douloureusement sur son fauteuil ; ce bras droitétait paralysé et il le soulevait avec l'autre bras. En cemoment, avec son dos voûté et son air morose, il merappela Kean lorsqu'à jouait cette scène de Shakspeareoù Richard lil gémit de ce qu'une sorcière a jeté un sortsur son bras.—Nous avons trop vécu ; les hommes de mon âge doiventvous faire place, messieurs, c'est juste; nous devonsdisparaître de la scène, nous l'avons occupée trop longtemps.Je suis prêt, je suis tout prêt, moi : la Providencen'a qu'à ordonner.— Eh ! grand Dieu ! monsieur, lui ai-je dit, qu'il n'y aitplutôt plus d'Académie que de voir un homme commevous regardé de côté par ceux qui épient sa place.Il s'est calmé et a souri de nouveau; je me levai enlui répétant que je me contentais de la promesse qu'ilme donnait pour les places à venir, que j'espérais qu'ellestarderaient et que je les attendrais fort patiemment. —11m'a reconduit en me répétant qu'on ne savait pas ce quela lutts amènerait, qu'il irait et qu'il me répétait sa parole.Lundi 1 févrierTHiERS, — Dans une maison de la rue Saint-Georges,qui ressemble à une jolie petite maison de campagne, ar-


J0UENAL D'UN* POETE 193rangée avec goût, j ? ai trouvé Fauteur de Y Histoire de la Révolution.On m'a introduit dans un cabinet orné d $ objetsd'art, de tableaux et de bronzes, qui en font un séjourélégant, reposé et gracieux. — Le maître de la maison estmonté; il était en- habit noir et non en négligé" et en robede chambre ; cela m'a plu, j'ai senti l'homme d'action, prêtde bonne heure, et l'homme d'affaires, dressé à l'habit noirdu procureur. J'ai causé une heure avec lui, d'abord del'élection, puis du sens général des élections académiques,auxquelles je reprochais d'être trop politiques;- puisde l'étude, de la retraite, puis enfin de ses travaux historiquessur Napoléon, travaux sur lesquels il s'est étendu.J'ai trouvé en lui, dès Fabord, la tète la plus saine quej'eusse rencontrée dans les académiciens et l'homme le plussûr de lui dans la conduite de ses idées à travers lesphases de la conversation rapide que nous avons eue.L'article du National intitulé ks Parques le préoccupait,et il a commencé par s'excuser de connaître les vieilles"femmes qui dirigent l'Académie par leurs intrigues. — Ilm'a dit qu'il était loin de ces influences ridicules et m'adéclaré que, dans son opinion, fêtais le premier qui devaitpasser à FAcadémie, qu'il était temps de sortir desnullités et des médiocrités ; que ce corps savant était devenutrop politique, il en convenait, mais qu'il ne fallaitpas trop s'en alarmer, que cela ne continuerait pas etqu'il allait montrer à FAcadémie même le bonheur qu'il


Î94ÀLFRBD DI VIGNYaurait à f-iroir mœ 1101% si, «mme i Fespéraàt, on setfvfeati swr BaManebe, lequel eepawlaût Fiiitéressaît parSoir Phistoife felhgMléQir,—parie beaucoup des lettres•àaes ministres par Napoléon, trésor inappréciable et surlequel 1 basa» ses traças; pose que Fempereor a malaàaié les ivoes» de la nation, et que le manque


JOURNAL D'UN POEfE 195bail .académiciens qui m'ont donné leurs voix de ne pluspouvoir en trouver jamais moins de qoatorie. Chacun


196 ALFRED DE VIGNYAujourd'hui! M, de S. me demande ce que je fais et ;si j'écris encore :— Toujours, lui dis-je, et je pense à donner bientôt unepièce aux Français.. — Est-ce une tragédie dans le genre de Casimir Delavigne?dit-il.— Non, dans le genre d'Alfred de Vigny, si vous permettez.22 mars.SUIZOT. — Des yeux noirs, un visage ovale et distingué,des manières nobles, quelque air anglais et puritain.Agréable avec moi, me déclare qu'il a, pour le pre-, mier tour de scrutin, un engagement avec quelqu'un quine sera pas nommé, et que, pour le second., il passera immédiatementà moi.CASIMIR DE LAVIGNE. — Malade, et, avec un soin deconvalescent craintif, les pieds sur un tabouret chaufféintérieurement, il me reçoit en frère, affectueusement,les mains pressées dans les siennes, mais ne me cachepas qu'E a avec M. Patin une liaison de camarade de collègequi Fengage. — Mais, comme il croit qu'il aura peude chances, passera à moi au second tour.


JOURNAL D'UN POETE 19724 avrilM, DE BARANTE.—Après quelques politesses préliminairessur nos anciennes relations, il me dit avec précautionque quelques personnes ont été choquées de l'ardeuravec laquelle les journaux avaient pris ma défense. Jelui ai répondu que nous étions bien forcés, lui et moi, decroire que leur conscience les avait fait parler, car lesauteurs m'étaient personnellement inconnus.M. DE B. — Le Journal des Débats a blessé surtoutpar quelques expressions.A. DE Y. — Je ne le sais pas et je ne le comprendspas aisément; car, après tout, il portait M. Pasquier àl'Académie, et moi après M. Ballanche seulement. Seséloges n'étaient guère que des consolations et je ne connaissaispas personnellement Fauteur, M. Cuvillier-Fleury,que je n'avais jamais vu de ma vie ; vous voyez qu'il fautcroire absolument à une indignation sincère.M. DE B. — Je ne savais pas cela, et cela m'étonne infiniment.Il me dit qu'il a vu jouer Chatterton à Pétersboûrg, quemademoiselle Bourbier jouait Kitty Bell, moins bienassurément que madame Dorval, qui y était fort belle. Ilpasse de là à la pièce même et me dit qu'elle est antisociale.


198 ALFRED HE 'fl&KYA. DE ¥. — Ce mot-là est bien sévère, monsieur, et je nesais pas de manière de corriger la société, si on ne la faitpleurer sur les victimes que font ses erreurs et ses duretés.La satire ne doit pas sortir de la thèse qu'eBe soutient,«dévier du principe qu'elfe pose.M. DE B. — H faudrait être impartial, et,- par exemple,-dans cette cause, on pourrait accuser les ouvriers de bien«des torts.A. DE v, — Le sermon, la satire, la comédie ne doiventpas avoir d'impartialité ! Le devoir, S mon sens, d*un poète,«Ton écrivain, if un orateur, est d'être partial. Molière estassurément partial dans Tartuffe et prend bardraientparti entre l'kfjpocne wligiwse*' H» m i. — lais... cfesi m le jetant dasts me tuaSUe«BCIéCA. »E v. — Me. n*cst rMktie ipe par excès- d'enthousiasmepour le sjeophaiile, et^psr m candeur,» redo*-ète FkHtignation èm spectateur contre Fimposlear. —Pascal, combattant les jésuites» n'a pas dà être impartial•et ne Fa pas été. On ne détruirait aucun abus, on ne corrigeraitaucun travers, si on tenait d'une main l'attaqueet de l'autre k défense du vice ou du ridicule que Tonveut détruire. Je prends, du restey comme marque d'intérêtles observations que vous me faites et j'y réponds-aussi franchement. - -M. DE B. — Je ne sais si vous n'avez pas eu plus de


JOURNAL l ? Uîl FOETE 199•succès iain te» ouwages où vous teniez moins 1 montrerla thèse. ' 'A. DE v. — Je les crois moins importants comme fondet moins • difficiles comme forme. Dans Stetlo et Servi-Êwâe et Gmndem Militaires, l'idée est ITiérome : l'idéeabstraite est ajoutée m drame, et c'est une difficulté de-pi».Lundi 25vu il.-'MOii. — Dans un salon où il recevait, sur lesuccès de son discours moqueur, les compliments dequelques personne».J'ai causé avec lui, mais je ne F» point complimenté;comme candidat, j'aurais semUé Satter un juge 9 et, commefige» fêta.» mécontent de lui. — Son persiflage attesteque la génération forte de ce temps-ci est plus sérieuseque celle qui Fa précédée ; faine mieux la gravité simpleet réfléchie de Tocqueville que l'ironie légère et mondainede Mole.11. a* alfeaé pout la seconde lois de parler -de l'histoirede Bazin sur Richelieu. Le défaut d'Idée philosophiquefaaéanaaatalô est teHementgrand à mes yeux* que je n'aipu lui déguiser que -j'en étais choqué, et, à k manière


200 ALFRED DE VIGNTincertaine dont il m'a répondu, à son -affectation de blâmerl'histoire systématique, j'ai senti cette mollesse généraleque veulent donner à nos mœurs et à nos caractèresles hommes à qui surtout le pouvoir est cher.— Qu'est-ce pourtant, ai-je dit, que l'histoire, sansune pensée décidée et sans conclusion philosophiquemorale ou pratique? Qu'est-ce que l'œuvre de Tacite,sinon une protestation patricienne contre les empereursdémocratiques?18 décembu*- •M. PASQUiEâ. — C'est à présent un vieillard sec, pro-


JOURNAL D'UN POETE 201académique : je sais qu'on ne peut pas promettre sa voix,et, seulement, « Je viens selon l'usage antique et solennel...i — On ne peut trop citer Eaciee quand on pense àl'Académie...Tout à coup, souriant et aimable, il s'est répandu enpropos fins et spirituels dans une conversation longue etcharmante.- Comme je savais qu'il n'avait pas dû fort s'applaudir de ceque j'avais été son concurrent et lui avais enlevé un tiers'des voix dans son élection, je l'ai conduit en Angleterred'abord parle brouiEard, et parlant ensuite du climat, puisde l'Amérique du Sud, où il avait eu de la peine à envoyerquelques aventuriers français, tandis que l'Angleterre y envoyaitde jeunes et riches commerçants qui allaient y dépenserleurs riches fortunes et établir de grandes existencesqui faisaient honneur à leur patrie; nous avons parlé deM. de Bougainville, de Cook, de l'Algérie, de la maison deHanovre, de l'Espagne, de la mer Rouge, d'Aden, dePanama, et pas un mot de l'Académie. Seulement, il m'aconté cette anecdote sur Casimir Delavigne :— Ce fut moi, dit-il, qui eus le bonheur de lui ouvrir lacarrière. Peu après Waterloo (je vous le raconte non pourmoi, mais parce que cela fait honneur à Louis XVIII),je- yenais de recevoir une de ses Messiniennes. Le roiaimait à parler poésie après les affaires. Je mis ces versdans ma poche, et, après la politique, je lui dis :


202 ALFftE» BE V1GH1-— -Voici «ne pièce de vers qm je raçcis'.d'im jeune >homme el .que je ne juge pas» mais sur; laquelle je demandeau raison avis. BB'MMé, assurément d'une couleurd'opinion un peu vive ; mais le roi a un esprit» .indépendant, qu'il n'y a peutrèfre -qjafe .lui que j'oseraisles faire voir. ;— C'est très-beau! me dit le roi. Eh bien, dansquelle position est-il? Ne pouvez-voû» pas.trouver quelquechose pour lui ? •J'offris de rétablir une bMofthèque. tombée m désuétude,le roi y consentit et je la lui fis donner...— Monsieur, lui dis-je, vous voulez bien-m'en parleren souvenir du roi Louis XVMI; j'en parlerai souvent ensouvenir de vous.Je remarquai qu'il n'avait pas de cheveux, mais la tête-.rasée et recouverte d'une toque de velours noir inamovi- •ble, qu'il remplace ensuite par une perruque.C'est la vieillesse la plus jeune que j'aie TUô — après.celle de M, de l'Aigle. ...19 janvier 1SS4.FUNERAILLES DE CHAELES MÛPiim. —«Hâas! il »£s'était pas trompé, il ne devait pas m'apporter sa, voix.- -Victor Hugo, Etienne, Droz, Lebrun porlaieatleeeipii^l.-..


JOURHAL D'CHï ram 2ÛSHug@'iap«^ 9m de temps tonriie Me» des iooAeMU^.je le plaignais.Dans la foule, Dumas vient à moi : '— Eh lin , où en étea-vous de totae lutte î— Je n'en sais vraiment rien. Je puis vous dire seulementque fai bwnooop de paroles;—tontes seronttenues sans doute, et, jusqu'à ce ipe je sots désabusé, jen'ainulle raison d'en douter, — Je ne vous vois jamais !— Nous n'avons pas te temps de nous voir, nous nous*lisons, dit-il.— Et nous aous aimons, ajoutai^.Je vais., de lui à Pauthier de 'Censay, en suivant leconvoi.En allant ap cimetière, je monte daas une voiture du.convoi, où se trouvent Taylor et (Mieux ; tous deux autrefoismes camarades dans la garde royale.Le temps se passe en conversation sur le monument àélever à Nodier dans sa ville natale de Besançon.Cailleux pense à donner l'idée à cette ville d'une pensionà la veuve de Charles Nodier, — et accoutumer ainsiles villes natales à témoigner leur reconnaissance à ceux,qui les iflustreoft.Le cimetière est proâ^/eoiniue'fcMiiours, par un»foule parisienne, curieuse, iûdfféreaie, qui #?« et remplaceles amis intimes. On glisse dans une boue jaune* lepeuple mwfe, §or des lartmw comme m des -écha-


204 . ALFRED .DE VIGNYfaudages ; on entend de loin une voix qui prononce undiscours inentendu.Je me retire.Dans un coin du cimetière, je rencontre Latouche. Nousnous prenons la main, les larmes aux yeux.—J'ai suivi de loin votre vie, me dit-il; qu'elle est simpleet belle ! vous faites encore que l'on peut s'honorerd'être homme de lettres.— C'est ma récompense, dis-je, de vous l'entendre direainsi.Sa voix douce me touchait, et la grâce infinie de sonlangage.Il est bon, simple ; quelque chose de fin et de malicieuxlui a fait des ennemis parmi les hommes de letîres et Fafait souvent aussi calomnier.30 mars 1845.MORT BE SOUMET. — Après onze mois de martyre, ila succombé à des douleurs inouïes. 11 sentait son étatdésespéré et nous déchirait le cœur par ses prédictions.— Alfred, qu'on a de peine à mourir! me disait-il sans


JOURNAL D UN POETE 205cesse, et un jour surtout. — Vous venez prendre la mesurede mon cercueil, ajouta-t-il.Je résolus en moi-même de ne pas me présenter pourle remplacer s'il mourait le premier, et le priai si gravementde ne jamais me parler encore de l'Académie, qu'iln'en fut plus question depuis entre nous. "Sa sensibilité nerveuse était extrême. Il s'exagéraittout, et pour cela semblait exagéré ; mais il ne l'était pas,c'était sa nature d'être affecté, à force d'être ému par desriens.OBSERVATION — Les vieux académiciens se pressentautour de ceux qui arrivent et sont dans i'àge de la force,comme les ombres du purgatoire autour d'Énée ou deDante vivants, effrayés et surpris de la vue d'un corpsréel.A la lenteur de leurs idées et de leurs paroles, je sens,en parlant avec Droz, avec Baour-Lormian et d'autres,qu'ils ne sont pas de mon temps et qu'ils ont vécu.12


206 . ALFRED DE V1GMI•18.46éLECTION. — J'ai été élu le 8 mai 1845 f .Les retards de M. Mole n'ont rendu possible mon jourde réception que le 29 janvier 1846.Son accueil hostile et malveillant m'a forcé d'ajournerle jour où je siégerais aux séances particulières jusquàcelui où il ne sera plus directeur, c'est-à-dire le 1 er juillet.25 MARS AU SOIR, CHEZ M, THIERS.—D'abord avecM. Mignet, puis avec lui, j'explique en détail l'affaire entièrede mon refus d'aller aux Tuileries, présenté par M. Mole.M. Thiers la comprend très-bien, ainsi résumée par moi :— J'ai voulu répondre par une marque publique de mécontentementà un accueil scandaleux, acerbe, fait enpublic le 29 janvier.Après m'avoir été caché soigneusement, le discours deIA la placed@ 1, Étknn§.


JOURNAL D'UN PftElE2H7M. Moié ma fut mmmêiê devant la cusïiûmsioïi^ cpl y aidaen m'interrompant, en couvrant ma voix, en hâtant k rapportdes conclusions à l'Académie qui attendait.• 28 îtàEg 184J6. — J'ai rencontré M. Guiraud au Palais-Royal, en revenant dû Musée. Après nous être promenéslongtemps, sous les arcades, i m'a dit que M* de Barioleavait émis l'opinion que je (mm bien d'alkr au châteauporta' mou ikcmm f m même temps que M. Vitet, avecM. Mêlé.Ceci me prouve combien j\.. jugé sainement en n'allantpoint aux séances particulières de l'Académie, où de nouvellesconcUktion& garaient ainsi tentées jusqu'à ce queM. Vitet eût présenté son discours et fait sa visite.. Mon tour passé, il ne sera plus temps d'y revenir.Le&bommes d'aujourd'hui deviennent-ils donc commeceux du Bas-Empire ? — M*** croit sincèrement qu'il suffitd'avoir un moment boudé pour être satisfait, et qu'onpeutj af rès deux ou. trois mois, se montrer avec l'hommedont on a le plus à se plaindre et à qui l'on a voulu rendre*par -mm wmrqm publique de mécontentement et le refusde F accompagner, ce qu'il avait fait par un accueil hostileet setmdakux»


208 âLFRED DE VIGHTL'attaque de M. Mole est une offense impardonnable etirréparable.DIMANCHE 5 âVEIL 1846. — VU M. DE PONGIBVILLE.—J'apprends par lui que l'Académie a nommé chancelierM. Vitet Deux voix seulement m'ont porté.Ainsi l'Académie a montré qu'elle soutenait M, Mole etme blâmait, en-le nommant directeur.L'Académie, ou un quart obscur et intimidé de l'Académie,a agi à l'aveugle et marché à tâtons. Elle n'a pas suqoe la cause de tout ceci était une vengeance politiquedont M. Mole a 'été Y exécuteur.Mais sans savoir que M*** était venu, le 5 janvier, meproposer un ignoble marché dans lequel je donnerais deséloges à la famille royale en échange de la pairie et d'unepairie pensionnée, que j'ai refusée avec calme et en faisantsemblant de croire que c'était seulement une imaginationde M*** et un rêve sans fondement.Que je n'aie point dit comme je l'avais sur les lèvres :fade rebrb, Satanas! on doit m'en savoir gré.Sans savoir ces détails, l'Académie a été témoin de l'accueilpubEc fait'par M. Molé 5 et devrait s'en tenir pouroffensée. EUe Tétait, en effet, le lendemain; mais les intri-


JOURNAL D*UN POETft 20§gues, les caresses, les intérêts et, au besoin, les calomniesaidant, elle a tourné.9 Mai. — J'apprends que le roi a dit à son second secrétaire,M. Lassagne, devant plusieurs ministres :— Je suis très-mécontent de la manière dont M. Molea reiju M. de Vigny, Un homme honoré dans le pays nedevait pas être reçu ainsi. — Où est le droit de M. Molepour se conduire ainsi? Il n'est pas homme de lettres, il n'arien fait. Où est son droit î comment ose-t-il juger deslivres, lui qui n'en peut pas faire? — Comment reçoit-onainsi un homme honoré du public et dont j'ai sanctionnél'élection!10 MAI. — Il m'eût été facile peut-être de trouver descritiques très-dures à prononcer contre la vie et les écritsde M. Etienne. Mais, devant sa fille, son fils et ses petitsfilsaffligés, c'eût été à mes yeux une mauvaise action.Ce respect que j'ai eu pour le mort, d'où vient qu'on neFa pas eu pour le vivantt •12.


210 • ALFRED DE VlêMY :. 11 MAI 18&6w-«-VttlL -


JOURSAL D'UM roiîE 211m : — Nos. idée» se sont rencontrées ; car j'ai prévenuplusiems'di m immsimm que j'irais, an mois de juillet,m'asseoir dans mon fauteuil, nais jamais .tant, qu'il seradirecteur.Le roi a dit à M. de Salvandy :« L'Académie comprend mal à présent l'usage dont iîs'agit ici. L'académicien nouvellement élu n'est point présentéau roi par le directeur; mais le directeur et lui présententleurs deux discours. »— Mon but est atteint, dis-je à M. de Salvandy. Toutce que j'ai fait et ce qui me reste à faire sera comprispartout, même aux Tuileries.• Je le répète, mon seul but a été de répondre par une•marque publique de mécontentement à un accueil mal-®eêhxd£lpMklm.- » Toute ma conduite a été réservée mais ferme, et devaitl'être. Si c'était à recommencer, je n'agirais pas et neparierai»'pas autrement que je ne l'ai fait d'un bout àl'autre.Ayant finide parier de moi 9 sujet qui m'ennuie, je lui airecommandé Mieux de nouveau pour la croix.. Il m'a dit:—Je vous* laisse le plaisir d'être le premier à M ap- •prendre 'qu'il est nommé chevalier-de la- Légion d'honneur.. C'était, y mettre une délicatesse infinie. Il me dit qu'il


212 ALFRED DE VIGNYs'attache à récompenser surtout les talents sérieux etattachés à Fart Yrai et pur, que M. de Laprade et M. deChampagny ont aussi la croix.NOTK. — 20 JANVIER. — Un ami du jeune duc d'Aumaleme dit qu'après la séance de ma réception, le ducd'Aumale a dit :— M. Mole s'est mal conduit.Le duc d'Aumale avait assisté à la-séance, dans uneloge au-dessus de la statue de Sully.GOiRâUD. — Sa mort presque subite a beaucoup attristél'Académie. — J f ai particulièrement été fort affligé de nepouvoir siéger près de lui, comme je me Fêtais promis etcomme il s'en réjouissait avec moi. Une opération maladroitementfaite par uo chirurgien Fa tué.C'était un homme qui tenait de l'écureuil par sa vivacité,et il semblait toujours tourner dans sa cage. Ses cheveuxrouges, son parler vif, gascon, pétulant, embrouillé,lui donnaient Fair d'avoir moins d'esprit qu'il n'en avaiten effet, parce qu'il perdait la tète dans la discussion ets'emportait à tout moment hors des rails de la conversation.Mais très-sensible, très-bon, très-spirituel,


JOUEîfâL D 9 Off POSTE 813doué d'un sens poétique très-élevé i c'est une perte très-• grande pour le pays et pour le corps.JEUDI 22 AVRIL. — fLECTIOM DE M. AMPÈRE. —M. de Chateaubriand ?'est fait porter à l'Académie.Hors les jambes, qui n'ont plus de mouvement, il est,«dit-il, fort content de sa santé. H est venu exprès poursoutenir" Ampère, qu'il protège. Sa tète octogénaire estplus belle que dans l'âge mûr je ne l'avais vue. — Afinqu'on ne le vit pas arriver, il s'est fait apporter avant tous.Une sorte de coquetterie de vieillard lui fait craindre surtoutd'être surpris en flagrant délit d'infirmité. — Il estassez ému du plaisir de se voir encore compté parmi lesvivants et de l'espoir de l'élection d'Ampère. Le bonMlanche est auprès de lui et paraît fier de le voir arrivéà un second étage ; ses grands yeux sont attendris et sonbeau regard devient alors d'une inexprimable douceur.Cette grâce lui a sans doute été donnée d'en haut pourtempérer la laideur surprenante que lui donne la loupede sa joue gauche, qui le rend difforme.Tous étaient à leur poste.Les^jweugles comme Baour-Lormian et Féletz; lesinfirmes comme Chateaubriand; les orateurs, les ministrescomme Lamartine, Guizot, Salvandy, Thiers, Hémusat,


214 'ALFMD- DE VI€HTToccfoevile; tes affligés, «mine M. lfolé, qui vient deperdre presque à la fois, s» femme et son amie madame deCasteUane; les malades comme Briffaut, attaqué de lagravelle ; tous enfin, excepté M. Empis, qui ne peut encoresiéger, étaient sur leurs fauteuils.Sous te- combat. appâtent des doctrines, .littéraires, ils'en livrait un autre. entre l'influente royale qui soutenaitVatout, et na groupe universitaire et mondain qui soutenaitAmpère.. Avant tout, j&voutoisrhQBnear des lettres et élire te plusfaaef pessiMe* Lea plus liants étaient absents, Lamennaiset Béranger ne veulent jamais se présenter. L ? mn seraitpolitiquement repoussé^ l'antre unanimement admis. Tousdeux, par une égale ostentation, préfèrent le tonneau deDiogène.D'autres plus jemaes, Alfred de'Mueset cl Balzac, craignentde se présenter en vain...24 Mai. — Tout à coup le roi se ravisa Ë soutient qu'ila désiré me voir et ne m'a pas vu. Dit à un. ministre qu'ilvoudrait me parler. H de Ciroonrt m'écrit :« M. de Salvandy me charge de v©t»d§requ»ierai desFrançais lui a parlé de vous en exprimant 1© j.egret de nepas vous avoir vu, à cause de- cerUÂim- misons.qm*Bcomprendpmfmkmmt. H 1 a ajouté qu'il serait diarmé de *


J0B1MAL D'UN POIfE 215voes recewir r d i . è Salvandy s'offre de vous accompagner,m cela peut voua convenir. »Comme témoignage do désmem de h conduite deM. Mole, j'accepterai cette mUmm f puisque je sais quele roi l'a blâmé hautement.LUNDI SOIE 14 JUIN.— A huit heures et demie, IL deSalvandy entre dans mon salon. Nous partons.Le roi, quand on nous annonce, est debout en habitbrun, son chapeau à la main. 11 vient à moi sur-le-champet me dit :— 11 y a seize ans, monsieur de Vigny, que nous nenous sommes vus. Vous coaMnaiidiei un bataillon de lagarde nationale et les troupes qui gardaient le Palais-Royal. Vous me faites grand pMsnr m revenant, je vousen remercie.— C'est à mol, sire, de vous remercier d'avoir consentià ce que je fusse membre de l'Académie.— Je le désirais m moins autant que fous, monsieurde Vigny, et je suis Men heureux de la position que vousy avez prise.— J'ai su de quels tenues favorables le rm avait bienvoulu se servir en approuvant mon.élection, et j'en ai étéprofondément touché.


216 ALFRED DE VIGNY— Je vous remercie, monsieur de Vigny. Voulez-vousaller revoir la reine? M. de Salvandy vous y conduira.La reine était assise à une des places d'une table rondeautour de; laquelle s'asseoient toutes les princesses avecelle.Elle faisait de la tapisserie. A sa droite était assiseMadanoe Adélaïde, sœur du roi.— Je voudrais vous présenter M. de Vigny, lui ditSalvandy.— Comment ! me le présenter ? dit la reine. Mais il y avingt ans que'je le connais! — Monsieur de Vigny, jesuis charmée de vous revoir... Vous aimez sûrement àvoyager : où irez-vous cet été?— Peut-être en Angleterre, madame, et ensuite chezmoi, dans le midi de la France.— Dans quelle partie du Midi? me dit le roi.— Entre Angoulôme et Bordeaux, sire.— Ah! c'est un pays charmant.— Oui, sire, un jardin anglais à présent. C'est un débrisqui m'est resté des terres de mes ancêtres, car • lenombre est grand des châteaux que je n f ai plus. 11 mevient de mon grand-père, le marquis de Baraudin, amiraldans l'ancienne marine de Louis XVI.— Ah! je connais son nom parfaitement. 11 commandaitune escadre à la 'bataille^ d'Ouessant, sous - les ordres- demon père.


JOURNAL D'UN POETE 217— Oui, sire, sous les ordres de M. îe duc d'Orléans etde M. d'Orvilliers, dont j'ai encore beaucoup de lettres.En disant mon père, la figure du roi devint tout à couptriste et douce, son regard pensif et mélancolique, maispénétrant, comme s'il craignait un mouvement d'horreursur ma figure.— Oui, sire ? dîs-je encore avec le même ton simple etcalme, sous les ordres de M. le duc d'Orléans. Je suisencore à comprendre comment ces grandes flottes firentpour ne pas se détruire; c'étaient des Armada véritables.— Je ne sais pas, mais ce qui vaut mieux que tout cela,c'est la paix.— J'ai entendu dire la même chose au roi, il y aseize ans ; aujourd'hui, il a accompli cette grande œuvre.— Je l'espère, dit le roi avec un air de satisfaction et debonté. Vous vous êtes retiré sitôt que le danger des émeutesa cessé, tout le monde n'agit pas ainsi. Mais vous avezécrit beaucoup, vous avez bien fait.Le duc de Nemours m'a parlé ensuite assez longtemps,debout au milieu du salon, avec beaucoup de douceur etun ton timide et un peu embarrassé, du temps où je l'avaisconnu.— Vous n'aviez pas encore pris Gonstantine, lui dis-je.11 m'a répondu :— Oh! je l'ai vu prendre! avec un ton très-modesteet très-simple.13


218- ALFEED DE VIGNYIl m'a p.irié de îa Beauce et du château de Vigny, terreoriginaire de ma famille. — Je M ai raconté qu'il appartenaitau prince Benjamin de Rohan, qui me fit offrir de 1me le revendre, il y a trois ans ; mais que ce château aumilieu d'un jardin, les deux fermes étant vendues, nepouvait être acheté que par un prince, étant sansrevenu.La duchesse de Nemours est fort bêle et m*a entretenuquelque temps enfin en me pariant de l'Angleterre. Laduchesse d'Aumale ressemble .à ces jeunes princessesespagnoles de la maison d'Autriche peintes par MuriHo.J'aime sa lèvre avancée et ses cheveux d'un blond pâle.Elle me parla de Venise, où, à son grand regret, on vaen chemin de fer.La vue des Bourbons me donne toujours un sentimentmélancolique. Toute Fhistoire de France semble ressusciterses portraits et reprendre ses grands rôles quand on sereprésente les princes qui ont eu les mêmes traits sousd'autres costumes. — Leur race ne perd rien de ses profilsà demi espagnols. — Le roi ressemble à Louis XIV àsoixante ans.Il revient à moi vers la fin de la soirée et me dit:— Vous verrez demain dans les journaux que c'estmoi qui suis l'auteur des désastres du Portugal. MM. lesAnglais ne m'épargnent pas à la Chambre Que pensezvousde cette affaire portugaise ?


JOURNAL DUM POETE 219— EUe ressemble un peu, dis-je, à la Fronde.— Oui, pour l'inutilité des résultats.— Et aussi parce que c'est une guerre de grands seigneurs.— Oui, il y a bien quelque chose d'aristocratique, maisce n'est pas commun en Europe.Et il sourit avec finesse.— Non, dis-je, ce n'est pas à présent notre défaut.Il rit encore avec beaucoup de bonne grâce.Sa force et sa présence d'esprit sont remarquables.Je trouve son air, son teint plus calmes, plus reposés,plus sains qu'en 1831.Jusqu'à dix heures et demie, la famille royale m'entre- *tint ainsi. Madame (Madame Adélaïde) me parla de l'Angleterreet de ma femme. — De sa famille nombreuse. —Puis de la mort de Ballanche ; de la cécité de madameRécamier. — Puis demanda s'il est possible de dicter à unsecrétaire des ouvrages d'imagination.— Je ne pense pas, dis-je, que ce soit possible quandl'émotion des scènes entraîne Fauteur.Dirigeant toujours ma conduite d'après des principesd'honneur et de conscience, je considère que j'ai bien faitde m'étre rendu chez le roi Louis-Philippôi


220 âLFEED DE VIGNY1® Dans un gouvernement représentatif, on admet enprincipe (par exemple, en Angleterre) qu'une invitation duroi est un ordre. Personne, tory ou whig, n'a droit des'y soustraire.2° J'ai voulu voir jusqu'où il irait dans son désaveu deM. Mole. Il n'a pas voulu me le dire directement en nommantM. Mole, mais seulement me le faire savoir parson ministre M. de Salvandy; c'était bien pour la premièrefois. Il a voulu seulement me recevoir, ainsi qu'ilme Ta fait dire, comme un des hommes éminents de sonpays.11 ne sied point d'embarrasser un prince. Si j'avaisparlé le premier de M. Mole au roi, je l'aurais mis dansla nécessité de le blâmer devant moi, et il est possiblequ'il veuille l'employer à un ministère.J'ai attendu, et, à la seconde ou troisième entrevue^si j'y retourne, il m'en fournira lui-même l'occasion.Je me donnerai ce procès à juger, disant comme Calderon:Le meilleur alcade, c'est le rai.Ainsi le silence et la dignité que j f ai eu le courage deconserver, la persévérance de mon refus de me rendreau château avec-M* Mole, ont eu ce résultat que le


JOURNAL D'UN POETE ' 221maître a désavoué son serviteur, qu'il m'a le premierinvité à revenir près de lui en mon propre nom, et non pascomme académicien. Le roi a ainsi réparé, autant qu'ilétait en lui, l'inexcusable conduite de M. Mole et l'indignitésans exemple de ma réception.


2-2 ALFRED DE V1GNÏ1847FRAGMENTS DE MÉMOIRES 1 .Ma vie a été j isqu'ici très-simple à l'extérieur, et, enapparence, presque immobile, mais pleine d'agitationsviolentes et sombres, éternellement dissimulées sous unvisage paisible. Le seul signe auquel un homme attentif aitpu distinguer mes souffrances est la distraction causéepar elles, lorsque leur aiguillon devient trop pressant. Cettedistraction vous a souvent été pénible et elle est cause decette demande que vous me faites de vous rendre comptedes plus secrets détails de ma vie. Je suis très-heureux:* Alfred de Vigny, répondant à une tendre sollicitation, recoinmeiceici l'histoire de sa vie. Nous avons déjà donné, dans les notesdu poêle datées de 1832, une page de mémoires ébauchés sur safamille et les premières années de sa vie. Mais, ici, les renseignementssont plus complets, et les détails précieux. (L. R.)


JOUEMàL D'UN POETE 223que fCWS: les exigiez de moi ? puisque, par là, TOUS m'altezforcer à me rendre compte de moi-même en recueillantavec soin dans ma mémoire tous ces faits qui n'intéressentque ceux dont on est aimé tendrement»le sris-aé en 1797, le 27 mars, trois ans avant h siècle.C'était Fan V de la République, le mois de Tannée oùBonaparte ouvrait sa sixième campagne d'Italie, qui setenaiiia par le traité de Campo-Formio.,Je me «ns honteux de parler d'un si petit événementque ma naissance, en comparaison de ces grandes actionsqui se passèrent; ma» ce petit événement est quelquechose pour vous, et pour .moi.Ce fut tout pour mon père et ma mère, qui furentconsolés par BOA vie de- la mort de mes trois frères.-Je sais qu'ils s'appelaient Léon, Adolphe, Emmanuel, etque celui qui vécut le plus longtemps parvint jusqu'àl'âge de deux aos. Je-ne-les vis même pas, on m'appritqtffl y anak au ciel trois* anges qui priaient pour moi. Jelieras dans la première enfance, et ces trois noms, je neles prononce pas sans atteadrissemeirt.J'ai beaucoup de mémoire et surtout celle des yeux ; cequi s'est peint dans- un de mes regards, quelque passager


224 ALFRED DE VIGNYqu'il soit, ne s'efface plus de ma vie. Tous les tableaux dema plus petite enfance sont devant ma vue encore aussivifs et aussi colorés que lorsqu'ils m'apparurent.J'avais dix-huit mois, m'a-1- on dit, lorsqu'on m'apportade Loches à Paris; aussi n'ai-je, comme vous pensez, aucunsouvenir de Loches que par l'histoire de cette joliepetite ville et par les tableaux qui la représentent. Je doisvous dire, avant d'arriver au temps où mes yeux se sontouverts, par quel hasard je suis né là et de quel sang jesuis né.Mon père était le cadet de douze enfants, et mongraod-père (M. Guy-Victor de Vigny), un des meilleursgentilshommes et des plus riches propriétaires de laBeauce.Ses terres, dont je n'ai en ma possession que les nomsécrits sur ma généalogie, y sont inscrites ainsi, après sonnom :Seigneur du Tronchet, de Mmcharvilk, des deuxÉmarvUle, Isy, Frêne, Jonvttle, Follevttle, Gravelle etautres lieux.J'ai habité le Tronchet. et visité Gravelle (en Beauce).Cette dernière terre, achetée d'abord (dans la Révolutionde 1789, par un homme d'affaires qui, je crois, la paya enassignats) a été, depuis, rachetée un million par M. Laffitte(le banquier)•C'est une des plus ravissantes habitations qu'on puisse


JOURNAL D'UN POITE 225voir. Je me la rappelle parfaitement, quoique ne l'ayantvisitée qu'une heure, il y a aujourd'hui vingt-quatre ans.C'est un château carré, bâti en pierres de taille, au milieude la plus limpide et la moins connue des .rivières,uni à la terre par deux petits ponts volants. On y arrivepar une longue et ombreuse allée de vieux chênes sabléed'un bout à l'autre ; et, de chaque fenêtre du château, onvoit des coteaux et des plaines dont chaque pouce est fécond,et de belles eaux où un double moulin travaille éternellement.Le Tronchet est d'une nature plus sévère. J'aurai quelqueoccasion de vous en parler.Comme, dès que je sus lire, on me montra ma généalogieet mes parchemins que j'ai encore en portefeuille, j'apprisque mes pères avaient, longtemps avant Charles IX, unrang élevé dans l'État ; car le plus ancien de ces parcheminsest un titre donné par Charles IX à :Notre cher et bien-aimi François de Vigny, pour leslouables et reeommandables services faits à nos prédécesseursRoys et à Nous en plusieurs charges honorableset importantes où il a été employé pour le bien de notreservice et de tout le royaume, mesme durant les troublesd'iceluy, pour jouir des franchises et prérogatives, et àce titre posséder tous fiefs, et possessions nobles, etc.1570. •Cette première vue me donna assez d'smitié peur les13.


226. ALFTIED DE VIGNYValois, dont je' me crus personnellement l'obligé, et j'eus,comme un enfant que j'étais, plus d'attachement pour euxque pour les Bourbons, ayant remarqué-que, depuis 1570,où vivait œ François de Vigny mon trisaïeul, son filsEtienne de Vigny, puis Jean de Vigny, puis après Guy deVigny, puis enin Léon de Vigny, mon père,, allaient vécupaisiblement et sans ambition dans leurs- terres d'Émervile,Moncharville et mmtra lieux, chassant le loup, semariant et créant des estants apses awar poussé leursservices militaires justement au grade de capitaine, oùils s'anétaiènt pcwff m refiler die» eux avec la crok deSaint-Louis, selon la vieille coutume de la noblesse de province. Je vis seulement un brevet de pages de Emm^XlVque j'ai encore entre les mains, brevet àmMR donné àClaude-Henry de Vigny et Charles-Henry de Vigny d'Émerville,mes grands-oncles, dont Pun eut un régiment;et il me parut très-mai à Louis XIV de ne pas Faveurpoussé avec soin, parce que je voyais plus haut, parmimes parents, le maréchal de Castelnau et les lochechouart.. Je ne comprenais pas non plus que le château de Vigny(sur la route de Rouen) ne m'appartînt pas. Rien-pourtantn'était plus simple et plus juste.Le cardinal G. d'Amboise l'avait acheté,, en* 1554, desSaint-Pol (mes parents ), famille où cette terre avait passépar alliance. Le connétable Anne de' Montmorency tint


JOUINAL B'UN POETI 227cette terre de h maison d'Amborâe par acquisition*. Lechancelier de L'Hôpital s'y retira et y mourut en 1568. Cefut ce château dont I §t ouvrir toute les portes aux assassins»Je m'y arrêtai une fois dans ma vie, étant officierde la garde royale. Le village de Bordeaux de Vigny estsur la route et un bwà êe Peom ai effet, comme le dit sonnom. Le château est dans un fond et flanqué de quatregrandes tours. Je me souviens que les officiers de monbatailon, charmés, cfeaient-ils, d'être chez moi, voulurentêtre reçus par moi à Vigny, et je leur donnai un assezmauvais déjeuner dans la mauvaise auberge du pauvrevillage ; assez pauvre moi-même auprès de ce que devaientêtre autrefois les seigneurs du manoir que je regardais deloin. Pavais dix-oeuf ans, lors de ce déjeuner de sous-lieutenants; j'étais rese et blond, marchant à pied sur la granderoute à la tête de mes vieux soldats, et si lier de monépaalette, que je ne l'aurais pas changée contre les toursdont je n'avais plus que le nom, pas plus que je n'eussechangé mon repa6 militaire contre tes festins de mes pères,dont la fumée a noirci les vieilles cheminées.Si jamais TOUS aflez à louen par cette route, qu'on appelle,je crois, ceïfe d?en krs, vous fwrea ce manoir à sixKeues enviro» 'de Paris. Ce cfaâiMu avait appartenu en* J'ai Ironfi mes renseignements êe festttie confirmés par Castaloaaet complétés jm Is^eat» «tes. — Ed. 1B1, L II, p. SOa


228 ALFRKD DE VIGNYdernier lieu au cardinal de Rohan, dont le tombeau est encoredans la chapelle. Le prince Benjamin de Eohan, quivient de se noyer à l'école de natation, en Allemagne, eefut le dernier possesseur. Il me fit dire, il y a, trois ans,qu'il allait vendre Vigny, et m'envoya un homme d'affairesallemand pour savoir si je me présenterais comme acquéreur.Je trouvai encore dans mes paperasses une lettre du roid'Angleterre Charles II, qui remerciait un de mes pères ,gouverneur de Brest, d'avoir reçu et "protégé ses fidèlessujets lorsqu'ils venaient se pourvoir de vivres dansce port. Elle est datée de 1643 et de Jersey, 10 novembre.Tout cela mettait, dès sa naissance, des idées guerrièreset tant soit.peu féodales dans la tète d'un enfant si délicat,qu'on le prenait toujours pour une jeune fille ; cela fit unsingulier contraste jusqu'à ssize ans, où je pris une vie etun extérieur très-mâles.Le père de ma mère (M. de Baraudin), vieux et vénérablechef d'escadre du temps de cette grande marine deLouis XVI qui rivalisait avec celle d'Angleterre et partageaitl'Océan avec elle, avait été conduit dans les prisonsde Loches. Sa fille et mon père, que ses blessures rendaientn firme, l'avaient suivi dans sa captivité. C'était un hommegrave, savant et spirituel. C'est le ton de rhomme decour, uni à l'énergie de l'homme de mer.


JOURNAL D'UN POETE 229Ce vieux capitaine de dix vaisseaux, que les combats,sous M. d'OrviUiers, avaient respecté, fut tué en un jourdans sa prison par une lettre de son fils. Cette lettre étaitdatée de Quiberon. Ce frère de ma mère, cet oncîe inconnude moi, dont j'ai un portrait peint par Girodet,était lieutenant de vaisseau, et, blessé au siège d'Àuray en• débarquant avec M. de Sombreuiî, il demandait à son pèresa bénédiction, devant être fusillé le lendemain. Son adieutua son père un jour après que la balle l'eut tué.• Quelque temps après, ma naissance, mes parentscontinuèrent d'habiter à Loches une petite maison retiréequ'ils avaient achetée et qui les abrita pendant la tempêtepolitique, et, comme je vous l'ai dit, dix-huit moisaprès ma naissance, sous un ciel plus heureux, ils vinrenthabiter Paris.Paris fut donc presque ma patrie, quoique la Beauce fûtla véritable pour moi. Mais Paris avec ses boues, ses pluieset sa poussière, Paris avec sa tristesse bruyante et sonéternel tourbillon d'événements, avec ses revues d'empereurset de rois, ses pompeux mariages, ses pompeusesmorts, ses monotones fêtes à lampions et à distributionspopulaires, avec ses théâtres toujours pleins même dansles calamités publiques, avec ses ateliers de réputationsfabriquées, usées et brisées en si peu de temps, avec sesfatigantes assemblées, ses bals, ses raotits, ses promenades,ses intrigues; Paris, triste chaos, me donna de


230' ALFRED DE VIGNYbonne heure la tristesse qu'il porte en lui-même et quiest celie d une vieille ville, tète d'un vieux corps socïaLJ'ai re na-qué souvent que ceux qui n'oat pas de patrie's'en font une factice ou en adoptent une en voyagea»!..Les Parisiens qui voyagent choisissent d'ordinaire L'Italie,et l'on peut faire pis. Mais les habitants cf uae campagnequelconque, fût-ce la plus laide, la préfèrent aux paysembaumés et chaleureux du Sud.Pour moi, je me suis tout de bon attaché à ce Paria telqu'E est. Je m'y suis fait des affections dans chaque rue.11 y a des coms de muraille qui me tiennent aa cœur: etque je ne verrais pas abattre sans peine,La campagne, dont je voyais dans tous le&lifrea d'amooreusesdescriptions, ne m'était apparue dans mon enfanceque plus sombre que la noire capitale de la France. LaBeauce était la patrie-de mes pères, et, an milieu, de cetteprovince plate et féconde en blés, près d*Étampes ?madame de Vigny, ma tante, élevait au Tronchet six ffle»qui me recevaient sur leurs genoux de temps en tempe; versFautorane, saison où mon père aimait à m*y conduire,, Jeretrouvais donc toujours aux champs des pluies, des-hones,,des feuilles jaunes, des vents furieux, surtout autour d'uavieux château dont ils soulevaient les tapisseries anaonées.Le pays, le vieux manoir, tout tristes qu'Os:étaient,,eurent pour moi du charme; une grande natte de bUlasd.où étaient rangés les portrait» êe mes panda-fièrcff,. ù*


J0G1NAL D ? UIf POETE 231leurs femmes et de leurs enfants, me resta dans la mémoire,,et j'ai toujours eu du plaisir à les revoir à la Briche, chezM. de Sant-Pol, mon parent, qui, lorsque ce dernier châteaude mes pères fut vendu, donna asile chez lui à cettefamille de chevafiers cuirassés.Au Tronchet, j'appris de mon père à tirer un coup defusil et à voir et aimer les chasseurs et la chasse ; mais lesrécits des chasses passées me plaisaient plus que le spectacledes chasses mesquines que je voyais.Mon bon père avait un esprit infini et une merveilleusegrâce à conter. (Test par lui que je touche au grand Frédéric,à ce qull m'a toujours semblé. 11 l'avait vu et combattu.Après la bataille de Crevelt, où les Français furentbattus par ce grand général, vaincus à moitié par leuradmiration pour M, mon père voulut demander au roide Prusse la permission de chercher le corps de son frèreparmi les morte. Mon oncle avait .été frappé d'un bouletdans cette affaire. Mon père, accompagné de plusieursofficiers, se rendit au camp prussien. On le fit attendre fparce que le roi jouait de la flûte dans sa tente ; on Tentendait,-eneffet, du dehors. L'air fini,le roi' parut à l'entréede sa tente ; 1 salua avec une politesse recherchée monpère et ses officiers et les fit conduire sur le champ debataille, où le frère fut trouvé sous un tas dte morts etrecueilli par son frère. Dans, cette guerre de Sept ans,mon père avait reç» des blessures nombreuses, et, entre


232 ALFRED DE VIGNYautres, une baile dans la poitrine et une dans les reins,qui courbaient son corps et le forçaient de marcher toujoursappuyé sur une canne.Je ne me lassais pas d'entendre celte conversationtoute pareille à un livre d'anecdotes qu'on nomme Paris,Versailles et k§ Provinces. J'y ai retrouvé quelques-unes4es histoires de l'GEil-de-Bœuf que savait et redisaitchaque salon de Paris. Je touchais ainsi la main qui avaittouché celle de Louis XV. Quelquefois, cela me donnaitune sorte d'effroi religieux. M. de Malesherbes avait étél'ami de mon père ; tout ce siècle écrasé par la Révolution,morte aussi sous cet Empire 011 je vivais, ou plutôtfaisant la morte ; tout ce siècle renaissait sur leslèvres de mon père. 11 me faisait baiser sa croix de Saint-Louis en priant Dieu le jour de la Saint-Louis, et plantaitainsi dans mon cœur, autant qu'il le pouvait faire, *cet amour des Bourbons qu'avait l'ancienne noblesse,amour tout semblable à celui de Fenfant pour le père defamille.C'est plutôt ici l'histoire de mon âme que je vous écrisque celle de ma vie, et je dois vous confesser que, lorsqueje sortais du monde où les souvenirs de mon pèrem'avaient reporté, pour observer et écouter autour demoi le monde vivant, une certaine méfiance du passé meprenait et je craignais d'avoir fait un rêve. Le collègeacheva de me faire voir mon temps comme 3 était.


JOURNAL D'UN POETE 233Jusqu'à l'âge d'être écolier, j'eus à Paris toute sorte demaîtres que ma mère choisit bien et dirigea mieux encore.Elle avait pour moi la grave sévérité d'un père, etFa toujours conservée, tandis que mon père ne me montraamais qu'une maternelle tendresse. J'eus ainsi unefamille complète et parfaite; seulement, les termes decette somme de qualités étaient renversés. — La vitesseavec laquelle je saisissais tout ce qu'on entassait dansma mémoire d'histoire, de géographie, d'éléments dela langue, des mathématiques, du dessin, de la musique,de tous les principes d'arts et de sciences, fit que letemps le plus malheureux de ma vie fut celui du collège,parce que, devançant mes compagnons dans les études,ils étaient humiliés de se voir inférieurs à un plus jeune etme prenaient en haine. Cela me rendit sombre, triste etdéliant.L'Eiysée-Bourbon était, depuis la Révolution jusqu'autemps où Murât fut roi de Naples, une maison louée à desparticuliers, comme toutes celles de Paris. Mon père ydemeura six mois, et j'y fus élevé jusqu'au temps oùj'entrai au collège. Je me souviens encore du jour oùmon père revint triste et les larmes aux yeux, venantd'apprendre la mort du duc «fEnghien.Ce fot la première idée que j'eus des crimes politiques ;ce n'était pas mal commencer. L'horreur de cet assassinatpassa du front de mon père dans mon cœur,


234 ALFRED DE VIGNY• et me fit considérer' Napoléon, comme j'aurais fait de Néron. Cette impression, coMvée tous les jours, ea moi, nes'affaiblit que lorsque je connus assez sa vie et l'histoirepour mesurer cette grandeur contemporaiae..Une impression- de tristesse ineffaçable Massa, doncmon âme dès l'enfance. Dans L'intérieur du coUége ? j'étaispersécuté par mes compagnons.; quelquefois, ils me di~saient :— Tu as^un de à tan nom; es-tu noble ?le répondait :— Oui, jele-orâ.Et ils nie frappaient Je me-sentais d'une-rase maudite*,et cela me rendait sombre et pensif f .Revenu le soirche? mon père, j'y trouvais une conversationélevée, élégante, pleine de connaissance des choses« Et cependant mon père, avec son esprit juste et charmant, m'avait,du premier coup, donné l'idée la plus vraie de la noblesse eten avait à jamais en moi détruit le faux orgueil,le me souviens, encore de 1E soirée où je lui dis. : « Qu'est-cedoncque la noblesse? » Il sourit, m'assit sur ses genoux et pria mamère de lui donner un volume de madame de Sévigné. « Voici,me dit-il, voici la vérité dans une chanson de M. de Coulanges àmadame de Sévigné, îjuaod on disputait sur l'ancienneté d'une famille:« Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous conduit notre» charrue :» L'un a dételé le matin, l'autre l'aprcs-dinéo.» Voilà toute la différence. » '


JOURNAL D'UN PO€TE , 235-et des hommes, le ton du meilleur monde, mais la hainedu temps actuel et le blâme, le mépris du pouvoir, de l'Empire,des parvenus et de l'empereur lui-même. Les conversationsdu temps passé et de» hommes du monde quiavaient beaucoup vu et beaucoup hi nTéflendaientles idées;mais leurs chagrins me serraient le cœur. Je sois né avecune mémoire telle, que je n'ai rien oublié de ce que j'aivu et de ce qui' m'a été dit depuis que je suis au monde.J'emportais donc pour toujours le souvenir des tempsqueje n'avais pas vus, et l'expérience chagrine de la.vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissaitde défiance et d'une misanthropie précoce. .Revenu au collège, je trouvais dès le point du jourl'hostilité de mes grands camarades, qui s'indignaient devoir des prix d'excellence donnés constamment à un petitgarçondont le corps ressemblait par sa délicatesse àcelui d'une petite fille. Ils me prenaient le paie de mondéjeuner, et je n'en rachetais la moitié qu'à la conditionde faire le devoir, te thème ou l'amplification de quelquegrand, qui m'assurait à coups de poiog la conservationde cette moitié de mon pain. Il prenait l'autre pour sondroit, le thème en sus, et je déjeunais. Il y eut des moisentiers où je m'en- pris à moi de ces petits malheurs, et rcalculant que la force de ce que je fiiisais était cause decette place qui m'était donnée parmi ceux qui me surpasseraienten âge et en lorce de corps, je résolus de travail


236 ALFRED DE VIGNY tmal 5 préférant les punitions des maîtres aux mauvaistraitements des élèves, et espérant être retiré chez mesparents. Je réussis à cela, et, après quelques années deseconde et de rhétorique employées à mal apprendre îegrec et le latin, je revins sous le toit paternel travaillerréellement au milieu d'une bibliothèque qui faisait monbonheur.Je ne vous ai parié de ces détails, qui sont d'une petitesseà faire pitié, que pour vous donner un exemple deplus de ces chagrins d'enfance qui laissent dans -l'hommeune teinte de sauvagerie difficile à effacer durant le restede sa vie. Ces peines, qu'on prend fort en mépris, sontproportionnées à la force de l'enfant, la dépassentquelquefois et jettent une couleur sombre sur toutl'avenir.Il n'y a dans le monde, à vrai dire, que deux sortesd'hommes, œux qui ont et ceux qui gagnent. J'ai toujoursété si convaincu de cette vérité, que je l'ai mise dans labouche de Bonaparte *, afin que le prestige de ce nomm'aidât à la consacrer.Pour moi, né dans la première de ces deux classes, ilm'a fallu vivre comme la seconde, et le sentiment de cettedestinée qui ne devait pas être la mienne me révoltaittoujours intérieurement.t Servitude et Grandeur milUairei


JOURNAL D'UN POETE 237Ma véritable éducation littéraire fut celle que je me fisà moi-même, lorsque, délivré des maîtres, je fus libre desuivre à bride abattue le vol rapide de mon imaginationinsatiable. Je dévorais un livre, puis un autre ; je traduisisHomère du grec en anglais, et un vieux précepteur quej'avais, l'abbé Gaillard, je ne sais s'il existe encore, comparaitensuite ma traduction à celle de Pope. Puis je mepassionnai pour les mathématiques, et, voulant entrer àl'École polytechnique, je fus en peu de temps en état-depasser les examens. Je m'essayais aussi à écrire descomédies, des fragments de roman, des récits de tragédie;mais tout cela était dans un goût qui se ressentaitde ce qui avait été fait dans notre langue par les grandsécrivains classiques, et, cette ressemblance me devenantinsupportable, je déchirais sur-le-champ ce que j'avaisécrit, sentant bien qu'il fallait faire autrement, ayant" vitemûri mes idées et n'eo trouvant pas encore la forme.Cependant, je sentais en moi un invincible désir de produirequelque chose de grand et d'être graod par mesœuvres. Le temps me paraissait perdu s'il n'amenait uneidée neuve et féconde. Toujours mécontent de celles quis'offraient à mon esprit, las d'une méditation perpétuelledans laquelle j'épuisais mes forces, je sentis la nécessitéd'entrer dans Faction, et, n'hésitant pas à me jeter dansles extrêmes, ainsi que j'ai fait toute ma vie, je voulusêtre officier, et pressai tellement mon père de $e hâter de


"238 ALFRED DE VIGNYme donner cet état, qu'il it dès le jour même les démarchesqu'il fallait pour cela.L'artillerie me plaisait. La gravité, le recueillement, lascience de ses officiers s'accordaient avec mon caractèreet mes habitudes. Je désirai y entrer et j'allais être présentéà l'École, polytechnique, lorsque, la bataille de Parisramenant les Bourbons, l'armée s'ouvrit à moi plus rapidementet j'y pris, encore enfant, une place assez élevée,ayant tout à coup le grade de lieutenant de cavalerie ; jedevais le garder longtemps.SUR ciNQ'MARS. —Mesétodes historiques furent pousséesfort avant dès l'enfance. On ne se contentait pas desétudes du collège, et moi, étemel et ardent questionneur,je ne cessais, le soir, au retour de la pension de M. Hix,après que les autres enfants étaient endormis, de venirobséder mon père de questions sur les personnages dontje savais vaguement les .grands noms. Les mémoires m'étaientpermis alors et jetés comme réponse pour se défairede mes questions. Un jour, mon père, pour m'en corriger,me dit que je ressemblais à Yinterrogant bailly de Voltaire; cela meiit faire une question .de plus..: il me lut ritt-


JO'URNAL D'UN POETE 239génu. Depuis ce jour-là, je ne questionnai plus, je lus, jedévorai toute la bibliothèque de mon père et celle de sesamis. Après avoir lu les Mémoires du cardinal de Retz, ilme vint dans l'esprit d'écrire l'histoire de la Fronde. J'avaisquatorze ans. C'était fort mauvais, certainement, et je déchiraicela depuis; mais j'en conservai la mémoire la plusminutieuse des faits de cette époque, et cette premièrepassion de curiosité historique me laissa des personnagesque j'aimais un 'souvenir pareil à celui que l'on a deshommes qu'on a connus dans l'enfance. 11 me sembla depuisacquitter une véritable dette d'amitié lorsque j'écrivisCinq-Mars et peignis Fabbé de Gondi. — Mon père veillaitfort avant dans les nuits, et, pour l'imiter, je rallumais mabougie dans ma chambre et j'écrivais au crayon mon histoirede la Fronde. — Bientôt j'abandonnai cette idée pouradorer les poètes anciens. On me fit traduire Homère dugrec en anglais et comparer page par page cette traductionà celle de Y Iliade de Pope. — L'abbé Gaillard, l'un de mesinstituteurs, eut l'excellente idée de ce travail, qui m'enseignaitdeux langues, avec le sentiment de la muse épique,dont la lyre résonnait deux fois à mes oreilles.Cependant, après que cet invincible amour de l'harmoniese fut exhalé en vers dans mes poèmes, il me restait unregret : c'était de n'avoir rien créé d'assez large pour êtrecomparable par la composition aux grands poèmes épiques.Je pensas que les romans historiques de Walter Scott


2i0ALFRED DE VIGNYétaient trop faciles à faire, en ce que faction était placéedans des personnages inventés que l'on fait agir commeTon veut, tandis qu'il passe de loin en loin à l'horizon unegrande figure historique dont la présence accroît l'importancedu livre et lui donne une date. Ces rois ne représententainsi qu'un chiffre. Je cherchai à faire le contraire dece travail et à renverser sa manière. J'importai cette idéeavec moi tout en écrivant quelques poëmes que je faisaisen une nuit, et, en 1824, à Oloron, dans les Pyrénées, jecomposai entièrement et écrivis sur une feuille de papierle plan entier de Cinq-Mars. Il n'y a pas de livre que j'aieplus longtemps et plus sérieusement médité. Je ne l'écriraispas, mais partout je le composais et j'en resserrais leplan dans ma tête. Il est très-bon, à mon sens, de laisserainsi mûrir une conception nouvelle, comme un beau fruitqu'il ne faut pas se hâter de cueillir trop tôt. J'attendaismon retour à Paris pour faire les recherches qui m'étaientnécessaires, et ce rie fut qu'en 1826 que je me mis à écrirele livre d'un bout à l'autre, et, comme on dit, d'une seuleencre. Je savais assez l'histoire pour pouvoir ordonner etcomposer l'action sans avoir sous les yeux les mémoiresdu temps; mais il fallait que la tragédie du roman tournâtautour de tous ces personnages et les enveloppât deses nœuds comme le serpent de Laocoon, sans dérangerl'authenticité des faits, et c'était là une grande difficulté àvaincre dans Fart pour une époque aussi éclairée de toutes


JOURNAL D'UN POETE 241parts que celle de Louis XIII par les mémoires particuliers.Mais la pensée de personnifier dans Richelieu fambitionfroide et obstinée luttant, avec génie, contre la royautémême dont elle emprunte son autorité ; l'amitié dans lesacrifice et l'abnégation de M. de Thon, me séduisaient etne me donnèrent pas de relâche jusqu'à l'exécution duprojet que j'avais formé. — J'avais, d'ailleurs, le désir defaire une suite de romans historiques qui seraient commel'épopée de la noblesse et dont Cinq-Mars était le commencement.— J'en écrirai un dont l'époque est celle deLouis XIV, un autre qui sera celle de la Révolution et del'Empire, c'est-à-dire la fin de cette race morte .socialementdepuis 1789UNE éPOQUE. — UN CARACTèRE. — La pitié, latendre commisération que j'ai dans le cœur pour l'espèceiiumaine et pour ses misères me font souvent sentir lapassion que l'on met à combattre une maladie dans unepersonne qui nous est chère, à la voir revenir à la vie.Si je l'ai éprouvé près .de ma mère, près de ma femme,cela n'est point surprenant, ayant pour elles tant :detendresse; mais cela m'a fait comprendre les.secrètes et14


•212 ALFRED DE VIGNYangéliques joies que pouvait goûter le chevalier hospitalierde Saint-Jean de Jérasalem et son amour pour sesblessés et ses malades.11 sera bon de faire un roman intitulé rHospitalieret le Templier.L'un dévoué à l'humanité souffrante, l'autre à l'adora-•tion mystique.27 JUIN. — Le monde de la poésie et du travail de lapensée a été pour moi un champ d'asile que je labourais,•et où je m'endormais au milieu de mes fleurs et de mesfruits pour oublier les peines amères de ma vie, ses ennuisprofonds, et surtout le mal intérieur que je ne cesse•de me faire en retournant contre mon cœur le dard empoisonnéde mon esprit pénétrant et toujours agité.LE DéSIR. — Tous les utopistes, sans exception, ont€U la vue trop basse et ont manqué d'esprit de prévision.Après être arrivés à construire bien péniblement leur


JOURNAL D'UN POETEWStriste société d'utopie, de république, de communauté, etleur paradis ierreiire organisé comme une mécaniquedontchacun est un ressort, s'ils avaient fait un secondtour d'imagination, ils auraient vu qu'en retranchant ledésiret la lutte, il n'y a plus qu'ennui dans la vie.La torpeur mènerait infaiEiblement chacun de ces bienheureuxau sommeil perpétuel des idiots ou des animaux,,au suicide.J'aime qu'un homme de nos jours ait à la fois un caractèrerépublicain, avec le langage et les manières poliesde l'homme de cour. L'Alcesîe de Molière réunit ces deuxpoints.NI AH oui NI HAINE. — Dès mon enfance, je n'ai'jamais compris pourquoi Ton disait : « Aimez-vous oun'aimez-vous pas l'empereur? — Louis XVIII, Charles X rLouis-Philippe ? »On ne doit avoir ni amour ni haine pour les hommesqui gouvernent. On ne leur doit que les sentiments qu'ona pour son cocher; il conduit bien ou il conduit mal,.


244 ALFRED DE VÏGNYvoilà tout. La nation le garde ou le congédie, sur lesobservations qu'elle fait en le suivant des yeux.DE LA BONTé. — Il me semble quelquefois que labonté est une passion. En effet, il m'est arrivé de passerdes jours et des nuits à me tourmenter extrêmement dece que devaient souffrir les personnes qui ne m'étaientnullement intimes et que je n'aimais pas particulièrement.— Mais un instinct involontaire me forçait à leur faire dubien sans le leur laisser connaître.C'était l'enthousiasme de la pitié, la passion de labonté que je sentais en mon cœur f .1 Arrêtons-nous ici. On sait quel a été le but de cette publication: faire connaître l'homme, le faire aimer comme on admireîe poète. J'ai dû, pour cela, laisser lire dans les souvenirs desa vie, dans les notes de sa pensée qu'il écrivait pour luimômeet dont il m'a confié le trésor. Ce monologue à laplume s'est continué jusqu'à sa mort. Je trouverais à en détacherencore, année par année, maint joyau rare. Néanmoins,j'interromps ces confidences qui touchent à des jours trop présentset à des personnages tous vivants; des convenances detout ordre me commandent cette réserve. Mais à ces souvenirs


JOURNAL D'UN P01T1 245POEMES A FAIRE*LESPÈRES.Les Pères de- la pensée valent bien les Pères del'Église. Ceux-là seuls doivent être honorés. N'ayez pas,ô jeune homme, une bibliothèque innombrable, ne rassemblezque les Pères. Ceux que les autres pillent et iraid'unevie d'ailleurs si peu traversée d'événements et toujourscontemplative, j'ajoute ici, et j'offre à l'intérêt du lecteur, sousle titre de Poè'mes à faire, quelques-uns des plus beaux projetsd'Alfred de Vigny. (L. R.)1 Souvent, on Ta vu, quand il jetait dans ses notes quelquepensée plus rare, d'une spiritualisation plus exquise que lesautres et pour laquelle son imagination concevait par avance undéveloppement, une incarnation poétique, Alfred de Vigny l'inscrivaitsous cette rubrique : Élévation ou Poème. Ce sont, eneffet, des poèmes en germe, c'est l'œuf d'un oiseau qui éclôraà son jour si le poète le veut. Je rassemble ici sans ordre etsans date un certain nombre de ces conceptions, quelques-unesà peine ébauchées, d'autres un peu plus avancées et à l'étatd'esquisses : imaginations qui n'ont pas encore pris corpset qui pourtant ont déjà de la couleur, un commencement devie et de mouvement. On entre ici dans l'atelier du sculpteurM.


246 ALFRED DE VIGNY '' tent. Ils sont en petit nombre dans votre patrie. Sur C3,voyez et comptez.ROMULU5.Jeune homme, marche dans la vie comme le beauRomulus de David.Ses reins sont renversés, sa main tient un dard levésur son ennemi, son pied jeté en avant attend à peinel'autre, qui déjà est parti pour le remplacer. Son beauprofil se dessine hardiment en brun sur l'azur du ciel.Son front est droit, son œil regarde en face, ses lèvresforment une sorte de moue farouche comme celle que devaitavoir le nourrisson de la Louve.solitaire ; on touche ses rêves de marbre qui palpitent dansleur existence inaccomplie ; quelques-uns eussent été dieux sile noble artiste n'avait disparu. C'est un charme qu'on ne goûtepas sans un serrement de cœur. Et la tristesse s'accroît ducaractère même de ces poèmes rêvés. Ils reflètent bien, dansune unité de ton harmonieuse, Fâme élevée et tendre, maismélancolique et même sombre du poète des De$îinée$. (L. R.)


ÎOOENAL D'UN POETE 2470 jeunesse î entre ainsi dans 1a vie, légèrement et gaie*ment.ÉROS.L'esclave de Néron, Eros, se tua devant lui pour l'encouragerà mourir.Ce serait un poëme à faire sur le dévouement. Quelétait-il donc, ce sombre et mystérieux attachement?L'AME ET LE CORPS.• L'âme de Stello se sépara de son corps un jour, et,se plaçant debout, en face de lui, toute blanche et toutegrave, elle lui parla ainsi sévèrement :« C'est vous qui m'avez compromise. C'est vous quibravez forcée d'être faible quand j'étais si forte, et deparler de choses indignes de moi, pour répondre à cetair amoureux que vous avez, et ne pas démentir l'ardeurde vos yeux et les caresses de votre sourire.» Quittez cette femme et me laisses penser. »Discours sur cette femme, etc., etc.Lorsque vint le jour, le corps se leva avec elle pour


248 ALFRED DE VIGNYpartir et lui dit : « Allons-nous? » Et ils allèrent rejoindre.la belle maîtresse.LES MONUMENTS.Henri II et Louis XII ont de beaux monuments à Saint-Denis. — L'art a fait la gloire des sculpteurs cependant,plus que la leur. — Et vous, Washington, vous n'avezqu'un tertre de gazon.Soyons assez grands pour que notre tombe, sans art,soit honorée, et, si ce n'est qu'une pierre, blanche ounoire, que le monde y vienne comme à la Mecque en pèlerinageet y pose ses deux genoux.LE DESPOTE.DIS POLONAIS ëN SIBéRIE. — Nous sommes déracinésde notre sol comme des arbres puissants, etcondamnés à pousser dans les neiges et les glaçons.DEg COSAQUES -EN POLOGNE. — Et HOUS MODgOlS*


JOURNAL D'UN POETE 249nous Tatars, nous Yoici jetés et semés sur la terre de l'Occident.LES POLONAIS. — Cette terre est hideuse et froide.Les glaçons nous repoussent les mains. Point de verdure,point de soleil.LES COSAQUES. — Cette terre est mole et verte, nousla haïssons. Plus de crépuscule de six mois, plus de chasseaux ours, plus de longues aurores boréales. Et nos chevauxsentaient l'air sec du pays ; ici, ils s'amollissent etdorment tristement.LE VOÏAQLVoyager, dites-vous? Que signifie le voyage?Quand même je serais transporté tout à coup à l'IleHong-Kong ou à Grenade, que ferais-je? Un coup d'œil merévélerait tout le pays, un coup de crayon m'en conserveraitl'aspect. Puis, ce moment passé, je reprendrais mes


250 ALFRED CE VIGNÏrêves de philosophie, mes eitases de poésie, mes songesmétaphysiques. •Quelle terre serait assez nouvelle à ma pensée pourl'étonner? quel pays existe dont elle ne puisse faired'avance îa peinture?Quelle contrée attirerait mes regards au point de lesdét urner du ciel, et le ciel n'est-il pas partout?Assieds-toi donc, lève la tête au ciel, regarde et pense.LE CHAR DE B R A lî M A.Un Indien s'avance et la foule l'admire et le touche avecrespect, ses fils baisent ses pieds. Son œil s'allume, sapoitrine se gonfle d'orgueil. Cette poitrine, il la met entravers sous la roue du char et le char l'écrase; il sourit,et ses yeux arrachés à leur orbite jettent encore un regardd'extase sur Brahma.Et vous, vous souriez, Français, de notre armée. Vousdites : « Quand viendra le temps où ils ouvriront les yeuxet cesseront d'être barbares ?» Eh ! qui vous dit qu'ils nesont pas heureux ainsi? Savons-nous ce que c'est que le


JOURNAL D'UN POETE 251bonheur d'une foi fervente? — Heureux cent fois, mille foisheureux l'homme qui croit et qui aime ! Pour celui-là, toutest beau et doré. — Cet Indien a eu, avant le moment oùIl s'est jeté sous la roue, une volupté plus grande quetoutes celles de la terre. Il s'est fait saint longtemps. Ila longtemps cherché dans son âme Fimage de son Dieu,et l'y a trouvée. Il a cherché Fimage de son bonheurfutur, et il Fa trouvée! Lequel de nous, hélas! peut«ndire autant? — Tout son corps a frémi aux approches duchar comme à l'attouchement d'une Divinité. Le vent dela roue lui a semblé le souffle d'un céleste baiser quiFallait ravir au ciel. Et c'est le poids de son bonheurqui Fa étouffé. — Et nous, désespérés, nous irions lestroubler? Non!0 céleste illusion de la foi! reste dans les contrées quit'ont cultivée comme une fleur sacrée. Restes-y, illusionsacrée ! car, lorsque tu auras quitté la terre entière, queferont les hommes encore? N'est-il pas merveilleux que,lorsqu'on apprend à l'enfant qu'il doit mourir un jour, ijne se couche pas jusqu'à ce que la mort vienne le prendre?— Pourquoi travaille-t-il pour tomber en poussière toutentier? Que Yeut dire cela? — Pourquoi nous a-t-on misau monde? — Mais chut! c'est la seule question sansréponse.


252 ALFRED DE VIGNYLE COMPAS OU Là PRIÈRE DE DESCARTES.La pensée est semblable au' compas qui perce lepoint sur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décriveun cercle éloigné. — L'homme succombe sous sontravail et est percé par le compas ; mais la ligne que l'autrebranche a décrite reste gravée à jamais pour le biendes races futures.i^ous nous avez laissés dans l'incertitude, Seigneur.Votre Fils en vain vous supplia sur le moot des Oliviers.— Pardonnez-nous donc d'avoir pris le compas.DÉVELOPPEMENT.Une jeune fille joue avec le compas.Descartes lui dit :


JOOBNAL D'UN POETE 253— Enfant, n'y touche pas.c L'une de ces branches est appuyée au centre, maiselle le perce et le détruit, tandis que l'autre trace un cerdemystérieux.t .Moi, j'ai servi de centre à ce poignard savantt II m'a tué.Et il regarda la mer et les vertes îles de Stockholm.LE JUGEMENTDERNIER.Ce sera ce jour-là que Dieu viendra se JUSTIFIER devanttoutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra etparlera, .il dira clairement pourquoi la création et pourquoila souffrance-et la mort de l'innocence, etc.En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité quisera le juge, et l'Éternel, le Créateur, sera jugé par lesgénérations rendues à la vit.IMPLORAPÀGEM.Quelle paix implores-tu? — Est-ce la paix du tombeau?L'ardent républicain aux longs cheveux blonds ne


254 âLFRE» DE VIGNYl'implorait pas; mais il disait et signait du nom terrible deSaint-Just, que le révolutionnaire ne trouve la paix quedans la tombe.L'as-tu trouvée du moins ? — Si tu ne l'avais pas ? si letombeau était bruyant comme la v'm 7 si tu entendais là,jusqu'à la dissolution de tout ton corps, le bruit des monstresqui te dévorent ? si ton âme entendait pour l'éternitéle brait des gémissements de la nature ?Pauvre femme ! pauvre femme ! qu'avais-tu fait, qu'avaistusouffert pour parler ainsi, et quelle main a écrit sur tatombe le cri de ta vie ?Et moi, pourquoi me suis-je souvenu de ces motsdepuis que je les ai lus daos les lettres du voyageur divinqui. a rencontré ta tombe 1 ?C'est que j'entends mou cœur qui r enfermé dans mapoitrine comme dans une tombe, iwmiore la paix commetoLBEETHOVEN.Beethoven^ sourd, errait dans la campagne. Un soir,«désolé, il écoutait les accorcfe intérieurs que son oreille ne


JOWRMAL D UN POETE2&5'/ie?aii jamak entendre.. — Tout à coupla voix d ? un> pâtre-Ymtà son-oreille et. y entra. Il entendît;.' U tomba à genoux,croyant que Fouie lui était rendue, mai&'iLse.retevasourd.Une Divinité implacable se rit de nous.Peut-être aussi les forces de conception n'eussent pas,été si grandes en lui, s'il eût été distrait par la sensation.SYLVIELe chevalier de Malte l'aimait peu. Elle lui avait,d'abord déplu. — Il se. disait : «. C'est une coquette ! »tant qu'eue ne se donna, pas. U la foulait aux pieds.Frère hospitalier ; — pieux, rêveur. — Méprisant leplaisir et la mort. Ne craignant ni le pouvoir ni la misère.— Prêtre militaire.Tout à coup il la possède. 11 s'attache à elle et entredans sa vie.La vie du théâtre. •*- Les tortures de ce jeune gentilhomme.L'amour dès périls de cette-.femme. — V. amour de sonmalheur, de ses humiUaîmm et de.ses- fouies même.La candeur de l'actrice. — Désespoir attachant, gaietéenivrante, folie d'enfant, pleurs, d'enfant.


256 , ALFRED DE VIGNYIl voudrait n'être qu'un ami pour elle et se séparer del'amour pour que l'infidélité, quand elle viendra, ne laforce pas à l'abandonner.Ma Sapho.LE BAL MASQUÉUn masque m'a parlé dans la salle étoilée ;Sa parole furtive était douce et voilée.Sa figure était noire et sa robe aussi. « Aimez-vous ? medisait-elle, car c'est toujours l'amour qui remplit les discours.dans ces lieux.— Oui, ai-je répondu; mais celle que j'aime,elle ne peut être ici, je l'ai quittée tout à l'heure; elle mettaitun pied sur le bord de son lit, comme prête à s'embarquerdans une nacelle .pour un doux voyage... Jel'aime. Vos yeux sont beaux, mais les siens le sont biendavantage ; votre taille, votre main sont'gracieuses, maisje préfère ce qui est à elle. 0 jeune "beauté, ne soyez pasirritée. Je la vois chaque jour et je ne vous vois pas. » —C'est alors, ô mon amie, que tu as montré ton beau visage,qui n'était plus voilé que par tes larmes.


•J0UENAL D'UN POETE 257• A UN ÉTEÀNGE'R.Savant esprit moqueur, curieux insulaire!Vous venez nous voir dès que les blouses et les drapeauxcourent la rue et que les sabres traînent sur le pavé, commevous allez au Vésuve lorsque la fumée annonce Féruption.Vous riez de nos coups, vous regardez couler la lave denos pleurs et de notre sang.Le spectateur est gai s mais les acteurs sont tristes.Prenez garde à vos riris, car la lave brûle souvent le pieddu voyageur.ÉPICTfeTE ET SPâRfACSlmL'homme du peuple est nécessairement l'un ou l'autre,ou résigné ou révolté.


258 ALFRED HE VIGffTLE RUSSE.Une jeune personne française, à un grand bal, estsuivie d'un officier russe qui, dit-on, doit Pépouser.Je lui dis : s 0 vous fille, française, fille noble, fille libreet citoyenne du pays où F on regarde en face, prenez.garde, n'épousez pas-ce jeune homme.» Ici, il a Pair fier et libre parce qu'il respire Pair deFrance. Mais vous ne savez pas ce qui fait qu'il tient satète haute et ce qui fait la raideur de son cou : c'est lecollier de fer, le collier invisible qu'il porte toujours. À cecollier s'attache une chaîne dont le premier anneau est àSaint-Pétersbourg. — A chaque pas qu'il fait, il sent le•collier qui le coupe et entend la chaîne, qui grince ettremble comme celle d'un pont suspendu. — De temps•en temps, une main violente tire la chaîne, sitôt qu'il •respire Pair libre avec trop de bonheur, et la chaîne letransporte MM une terre- esclave ou le ramène dans lesglaçons s'agenouiller devant le maître. Là, .on ouvre seslettres, on lui demande compte de ses paroles, de sesregards, de ses amitiés. S'il a ri une fois, s'il a été distraitun autre jour, on le rase, on lui ôte son nom, onlui donne un numéro, on l'envoie aux mines; ses frèrespeuvent hériter de ses biens (si l'empereur le permet).


90URHAX D'UN POETE ' ^ "259Ses fils H sa feumie passeot devant ces mines ou devantle régiment oeil est soldat tet ne le reconnaissent pas; sil'un d'eux «oupraitm le voyant, a -serait perdu. »& OEGUE.Les égtwes du Christ jour et nuit sont ouvertes ;Maig les piliers sont seuls, les stalles sont désertes,Le marbre bleu des morts est humide, et chez «ousPersonne ne sait plus l'essuyer des genoux.L'étranger n'y vient voir que les îigoes du cintre;Les tableaux des martyrs n'ont devant eux qu'un peintreQui, debout, l'œil en flamme et la main sur le cœur,Adore saintement la forme et la couleur; •Et l'Église sans foi, ce triste corps de pierreQui dans l'autre âge avait pour âme la prière,L'Église est bien heureuse encore qu'aujourd'huiLes lévites de Fart viennent prier pour lui.XJES PLÀWTES,Qu'un certain nombre de plantes avortent dans leurgerme, qu'imparte] La natare l'ait germer, -grandir ot


260 ' ' ALFRED DE VIGNY .multiplier l'espèce. Ainsi, qu'un certain nombre d'êtres,par l'abus de la liberté, s'arrêtent dans leur-voie ou s'endétournent, que résulte-t-il de là? Ils languissent dans unétat inférieur,'ils descendent au lieu de s'élever; mais, làoù ils sont, ils demeurent soumis aux lois universelles quirégissent le tout. Ils se sont rapprochés des êtres organiques,ils en subissent la condition sans jamais réussirà étouffer en eux les instincts supérieurs opposés à ceuxde la brute, d'où naît le sentiment de leur dégradation. —Le désordre n'est que dans l'individu, il n'est point d'ansl'ensemble des choses. Les natures subsistent inaltérables.LE GYGNB.Si un serpent^ s'attache à un cygne, le cygne s'envoleemporte son ennemi roulé à son col el sous son aile.Le reptile boit son sang, le mord et lui darde son venindans, les veines.lî est soutenu dans l'air par le cygne, et, de loin, à sesécailles vertes, à ses faux reflets d'or, on le prenJi ».it pourun brillant collier.Non, a n'est rien que fiel et destruction, et il ramperaitsur terre ou sous terre, il se noierait dans les bourbiers


JOURNAL D'UN POETE r 261s'il n'était soutenu dans les hautes régions par l'oiseau puret divin qu'il dévore.Ainsi l'impuissant Zoïle est porté dans l'azur du ciel etdans la lumière par le poëte créateur qu'il déchire en Rattachantà ses flancs pour laisser, fût-ce en lettres de sang,son nom empreint sur Se cœur du pur immortel.LE DÉSERT.Lorsque des voyageurs traversent les sables de Libye,ils voient, du haut du chameau qui les porte, un espaceimmense, à l'horizon un lac que l'on n'atteint jamais :c'est le mirage. 11 semble réfléchir des maisons habitées,on croit y voir des grandes villes, et c'est la mort.Cependant le voyageur s'avance, il a soif, il espère. Levent du désert souffle avec violence ; il est contraint des'arrêter et de fermer ses yeux, que ia poussière de feuaveugle.Lorsqu'il ouvre ses paupières brûlées f où ses larmes•mêmes sont desséchées par le soleil dévorant, il s'étonne,il s'arrête, il ne reconnaît plus sa route ; devant lui étaitune vallée, il y voit une petite montagne de sable ; àl'orient s'étendait une longue colline aux pentes insensi-15


i>les.y il.y -voit .se prolonger une plaine jaune £t. sans terme;la route tracée par les squelettes des ûhameaux abandonnés.est engloutie, Bt. rien ne s'élève au-dessus au niveau,.sinon .les trombes *de~sabfe.qui montent au ciel -unmoment aussi .haut que les pyramides, .s'avancent, .fonttrois pas vers,le,ciel et retombent en poussière.Le désert, hélas ! c'est toi, démocratie égalitaire, c'esttoi, qui as tout enseveli et pâli sous tes petits grains desable amoncelés.Ton ennuyeux niveau a tout enseveli et tout rasé.Les seigneuries sont-cFaibori! tombées; puis, après, leshauts barons, les chevaliers bardés de fer qui étaientposés sur la fcnre comme rdes mmm putectnœs Mwmt lesèaiïîiièrôB de la France :au «ML La route jetait aicoietn&ée< au Idn


JOURSAL D'UN POETE '263LU TliiS.L'homme se défend sans cesse de la ierre et de i'airquiFattaquent. •Pauvre être naufragé, il cherche à réunir les débris deson navire brisé par le déluge. — 11 fait passer sa parolesous les eaux, et glisse sur les vagues ennedaies. Il tirede la terre brisée les vapeurs empoisonnées et les force àle servir.Comme un fruit énorme lancé dans l'espace, la terreroule, et le feu qui l'emplit ne cesse de brûler ses .entrailles.Le feu s'échappe par les volcans et fume .sansCC96e.Sur la frèîeécorce rampe seulement l'homme infatigablecherchant sa vie dans le travail, et repoussé par Patraosphèrequi le renverse et par le sol qui l'empoisonne.Mais il tourne en vie ces germes de mort.


264 ALFRED DE VIGNYB I S S 0 N.Bisson se faisant sauter avec les pirates qui ont prisson vaisseau pendant la nuit et le sommeil.11 veillait et travaillait dans son cabinet flottant. Il sedemandait comment la vapeur allait vaincre la distance etle temps, le vent et la mer ? et rendre inutile l'homme demer expérimenté dans Fart de tromper le vent par lavoile et les mâts. îl s'endort.Mais il entend des cris et des pas sur le pont.Il s'éveille, il combat ; puis se fait sauter, et se rendortsous les flots pour toujours.Telle est la vie... C'est un accident sombre,Entre deux sommeils infinis?...Tel" est rhomme moderne en France. L'honneur est safoi, la conscience sa morale, le devoir sa loi ; il est actifet savant. Sa science première est celle de son état ; il neveut plus permettre à son imagination d'errer dans leschamps de la théologie et de la superstition ; il combat etsert la patrie et l'espèce humaine dans les temps présentssans vouloir préjuger de l'éternité. 11 désire que Dieu soitet qu'il reçoive le juste dans sa paix ; mais il ne croit pastoujours et n'affirme plus. Quelle est l'idée qui soutientson cturage ? Il ne le dit même pas.


JOURNAL D'UN POETE 265GàSSÀNDRE OU UN DIEU. *Cassandre, fille des rois t est aimée d'Apollon.EMe le déleste, lui et sa tranquille et trop paisibleimmortalité. Son égoïsme, sa bravoure invulnérable dontelle se moque. « Tu avais bien du mérite à braver Achillen'est-ce pas ? Hector en a plus que toi. »Apollon s'humilie, se désespère, se courbe devant eEe,jure qu'il voudrait pouvoir souffrir et mourir, se roule àses pieds en pleurant.Mais, en ouvrant ses yeux divins sur le monde, ilrevient à elle et voit le cœur de Cassandre endormie.Quel magnifique monologue à faire IJi voit l'univers, les planètes, les terres et les mondesqui se forment et vieillissent. —11 a laissé le soleil : « Lesoleil est mon ombre, je la laisse errer seule, etc., etc. ;moi, dieu, je pense et je vois,i Mon regard va de l'univers à la terre, de la terre à larace humaine, et, au milieu d'elle, le cœur de Cassandre.* Esquisse du poème qui répond à une idée déjà exprimée pré*cédemmenî, qoe l'humanité eo an sens dépasse la grandeur divine,puisque l'homme peut sacrifier sa vie et que la dieu ne le peut pas.Aussi la jeune fille repousse le dieu ol aime un homme qui petitmourir û?ec elle et pour elle. (L. R.)


.366 " ALFRED BE VIGNY» L'univers est immense, ce cœur est aussi grand. »11 jette un cri, il voit qu'elle aime un homme, un.mortel, c Le tuerai-je ? Non, je la tuerais, je ne Se peuxpas.» 11 faut 'la punir -par cA je«ouffre ! 'Tu 'auras ma torture,tu ,sMMs.rawnir,tu 9Bufjfrirtn muant qu'un dieu /»Cassaacfee wéâ farenir, dite devient plie 'comme un ca -dairre. Le dieu remporte ; mais-il n'y gagoe rien, eDe iehait plus que jamais et me peut «obtenir la mort de lui. 11la laisse mm jaaqiA m -qu'enfin 'Troîe -soit prise, et Agam&BMûïil'emmène.Enfin, je suis esclave et serai bientôt morte !EMe Avait résisté à son amour pour le jeune homme,mais ©Jte-saifc qu'il WM. mourir':Oh ! viens, dit-elle, viens ! tout mon cœur est à toi.LÉL1TH.En ce temps-là, LéHth rencontra Éloa.En vertu des vices égoïstes de l'homme, Lélith croitqu'il Jwrt le détruire, et fouie îa religion des 'étrangleurs.


WIFilNAL T)'tn* PO^ETE '267CHANTD'OUVRIERS.La vie est un vaste atelierOù, chacun faisant son métier,Tout le monde est utile.On agit d'un commun effort,Et du faible aidé par le fortLa tâcbe est plus facile.Battons le fer, etc.Dieu du travail, Dieu de la paix»(Test à l'œuvre que tu parais :Le feu, ta main l'allume.L'ouvrier voit, dès "son berceau,Ta -grande *mwn sur le manteau,Ton.genou sous l'enclume!T/â 'BIW1B..Regarde la bombe dans laquelle brûle- et roule un feu^étemel et'des eaux inconnues qui se 'heurtent, *et dontla fumée sort par les volcans. —"Pense à la petitesse 'decette fourmilière -qui Taœpe sur la bcwrîbe, et ne te laisse


268 ALFRED DE VIGNYpas enivrer par les prétendues beautés que * Phommefourmirêve, écrit, calcule et chante. — Tout cela n'estbeau que pour la fourmilière, ainsi que ses mythologie*proportionnées à sa faiblesse. — Après une nuit, tu t'endormirasdans le mépris divin et consolateur.UN HEROS.Un mépris profond m'avait saisiLa satire amère sortait de mon coeur et répandait audehors ses flots verts.Mais j'ai vu ceux dont le sang a coulé, et mon âme asurmonté ce torrent dans lequel elle allait être submergéepour toujours.# J'ai vu des choses belles et grandes, des choses d'hier,et je veux les chanter.Roi Charles-Albert, vous avez combattu comme Sobieskipour des ingrats. Vous avez délivré Milan, Milan a faitfeu sur vous; Gênes a pris les armes pour renverser votretrône.Alors, vous avez crié : « A la rescousse ! » comme leschevaliers et comme Amadis de Gaule avec Galaor et Ësplandian,quand vous avez chargé les hussards de Hongrie.


JOURNAL D*UN POETE 269Vous êtes revenu couvert du sang des ennemis et duvôtre, laissant vos chevaux morts entre vos éperons, et,comme Roderick le Goth, vous avez.quitté la bataille etla couronne en passant à pied sur les corps de voslanciers. .Vous avez préféré la solitude à un trône" souillé par levainqueur tudesque, ou sapé par les condottieri.TEMPLE-BAR.Dans la cité noire, près de Temple-Bar, il y a unemaison de briques grises.Là s'est présenté un vieux drôle qui a dit ce petitdiscours d'un air de bonhomie :t Je suis un honnête marchand portugais. — J'aime lesvoyages» J'étais un jour chez Mehemet-AM-Pacha, au Caire.» 11 me dit": « Viens voir une chasse aux hommes. *9 Nous partîmes avec les colonnes égyptiennes. Les noirsne nous attendaient pas. Nous en primes cinq mille. Ilscroyaient que les balles n'étaient que des écorchures etils se frottaient de terre. Mais ils étaient surpris de mourirensuite, et nom avom bien ri. Le pacha m'en donna cinqcents.


270 ÂLF1J0D D£ VICTïY» Je suis un honnête .-maTckiPci -portugais et je me«recommande à vous, la maison.Lafenzo'et^G 8 -.» Je partis sur la Qémmce avec mes noirs tous: debout-dans la cale de -vaisseau. — îUn rvaififieau anglais orne suivait;je jetai vingt tonnes à la mer ; dans chacune, il y-avait un noir enchaîné à un antre. -Les Anglais s'arrêtaientsottement pour les sauner ; mmsàs êtmmlhim .attrapésparce que je faisais des économies ; j'en attachais un bonavec un mauvais, un vivant avec un mort. Et, pendantqu'ils s'amusaient à les sauver, je filais. Un brouillard vintet j'amenai la moitié rivante à la Havane. — Là., ils ont dubon sens, les Espagnols, tout catholiques qu'ils sont : ils-savent qukn -fawaie met vingt ans à pousser. Usn'aiment que les esclaves mâles «t déjà .grands. —Si jen'en •amenai que la antoitié, c'est parce que je suis Iropbon. — Je suis un honnête manckand* messieurs.-—Oui,j'étais trop-ban, vraiment.— Je permettais


J0UBNAL D'UN POETE 271elle veut, et des auteurs corrigeront ses fautes d'orthographe.» Assurez-moi donc l'avenir de mon commerce, etensuite vous ferez un discours contre la traite et pour ledroit de visite. »L'avocat assura le navire et ensuite il partit pour Je parlement,où, parlant sur J'abolition, il âtlrémir l'assembléeet pleurer deux bonnes quakeresses.Ah! villes de l'enfer, Paris et Londres, vous êtesdeux courtisanes, courtisanes de For4 vous faites lesmodestes, vous baissez les yeux et vous montez sur tincomptoir que vous couvrez d'un drap vert .et que vousnommez tribune*Vous élevez bien haut les balances d'or de la justice,mais vous avez dans votre manche des poids faux quevous y jetez.À présent seulement, on espère que son fils un jourprendra cet homme par les épaules, .le mettra à la porte,le ruinera, le jettera à l'hôpital, et que, convalescent etfiévreux, il sortira sans habits pour aller mourir dans larue.Alors seulement sera satisfaite la justice qui est ennotre conscience, qui naît et meurt avec. nous.


272 ALFRED DE VIGNYLES TROIS FORÇâTS.A Brest, aux galères, près tous trois d'être libérés,ils se font serment mutuel de ne plus commettreaucun crime.Cherchant de l'ouvrage, sont repoussés de tous lescoins et se réunissent pour allumer du charbon ets'asphyxier.— Nous n'avons plus de foi chrétienne, nous aimonsnos frères parce que le cœur nous le dit ; nous n'avonsjamais tué.— Moi, j'ai fait de la fausse monnaie.— Moi, j'ai fait de faux billets.— Moi s j'ai aidé à Fenlèvemennt d'une jeune fille.— Allons chercher du travailChaque bourgeois leur dit :— Qui ètes-vous ?— Nous ne sommes pas des criminels sanglants, nousvoulons vivre en paix avec la société, nous n'avons jamaisfrappé ni l'homme ni la femme.• - Qui êtes-vous!— Nous ne sommes pas vos ennemis. Nous avons heu rték société dans ses lois, mais jamais nous n'avons fait


JOUENàL D UN POETE 273mourir le citoyen. Nous avons blessé les mœurs et leslois, mais non les vivants.—Étrangers, nous vous demandons qui vous êtes, etvous nous répondez ce que vous n'êtes pas.— Nous sommes forçats libérés,— Retirez-vous et mourez de faim.— Mourons donc et allumons le charbon.STANCES.Étant né gentilhomme, j'ai lait l'oraison funèbre de lanoblesse, la noblesse écraséeEntre les rois ingrats et les bourgeois jalouxÉtant poëte, j'ai montré l'ombrage qu'a du poëte toutplaideur d'affaires publiques et le vulgaire des salons et dupeuple. .Officier, j'ai peint ce que j'ai vu : le gladiateur, sacrifiéaux fantaisies politiques du peuple ou du souverain.J'ai dit ce que je sais et ce que j'ai souffert.


274 ALFRED DE VIGHY.SATAN SAUVÉ*PREMIER CHANT. — L'EKFER. €ô" SW» i'fflaffiT dela pensée. Les âmes Immortelle», se souviennent dans lasolitude et la nuit. EMes n'ont pas la distraction, et. la joied'agir. Le souvenir de la vie, le regret de n'avoir passaisi et fixé la jouissance qu'ils aimaient, la douleur de nepouvoir comprendre l'éternité, problème auquel ils sontattachés 5 étaient le supplice des âmes damnées et desanges déchus. La pensée éternelle est un feu dévorant ;elle roule, elle vole, et son aie en vain parcourt runivers,1 Un des projets les plus longtemps caressés par Alfred deVigny, c'était de donner une suite- à Ékm. U avait longtempsporté Fidée de ce poème ; il en avait, à différents intervalles,esquissé et remanié le plan, écrit des vers. La pensée- enr étaitneuve et aussi belle que celle- qui avait inspiré là, premièeeconception d'Éloa, Fange femme, Fange de pitié, née d'unelarmedivine. Il s'agissait de tirer cet ange déchu, de l'enfer,de sauver cette touchante damnée, la moins criminelle, la plussympathique à coup sûr que Fenfer eût jamais reçue. El lepoète avait imaginé de sauver Satan lui-même par la grâced'Éloa, d'abolir Fenfer par-la vertu toute-puissante de l'amouret de la pitié. Quel dommage qu'il n'ait point exécuté le poëmerôvo* ! Voici 1? premier plan qu'il avait conçu et où se mêlentdéjà quelques beaux vers : disjecli membru poelœ. (L R.)


JOURNAL D r ON P0T1B27Selle Be quitte pas Fâme qu'elle- travaille, qu'èle labourecomme un champ trop fécond. En vainTftme ser débatcontre elle; la lutte redouble-1* doufewr. La pensée- la,poursuit, la dompte et la fait pousser de longs soupirs.CHŒUR DES Rf PROUVÉSRendez-nous, rendez-nous nos faibles corps d'argile,Le cœur qui souffrit tant el tout l'être fragile ;Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang,Et nous souffrirons moins qu'au' séjour languissantOù l'âme en face d'elle est seule et délaissée ;Car le malheur, c'est la pensée!Éloa n'avait pas. parlé' depuis, sa chute. Elle était restéeimmobile, posée dans l'ombre éternelle comme une pierreprécieuse qui jette des rayons. La nuit était moins profondedepuis sa venue. Les Esprits, passaient et repassaient prèsd'elle pour se voir entre eux à la lumière de sa beauté,et leur désespoir stapaisait. Ua pornos supérieur'empêchâtSatan.de s'àppuodiei? d'elle..! rôdait auteur d'ellecomme en loup autour, dfune brebis, enfermée-dans une.maison de verre. Le loup voit bienlalumière éclairer sa


276 . ALFRED DE VIGNYvictime, mais il ne sait pas ce qui l'empêche d'y toucher.De temps en temps, il poussait des imprécations et seréjouissait des malheurs de l'homme :La terre est malheureuse et gémit suspendue,Eotrt le Maître et moi partageant l'étendue,Elle suit en pleurant un chemin douloureux.C'est l'éternel théâtre où nous luttons tous deux ;Tous les vœux élevés à la voûte immortelle,Encens inaccepté, tombent en pleurs sur elle.H ne lui vient d'en haut que la foudre et l'horreur.Quand son Dieu lui parla, ce fut de Fa fureur;Lui-même, tout heureux qu'il est et qu'il se nomme,Je l'entendis gémir, devenu Fils de l'homme,Car rien n'est descendu sur ce monde odieuxQui ne fût teint de sang en retournant aux deux!Chaque fois qu'il arrivait des damnés en enfer, Éloapleurait. Un jour que ses larmes coulaient ainsi, l'angemaudit la regarde; il n'a plus de bonheur à faire le mal.Elle le voit, lui parle : il pleure. Éloa sourit et élève sondoigt vers le ciel, geste que l'on n'ose jamais faire dansles enfers.— Qu'as-tu i dit Satan. Qu'arrive-t-il ? Tu souris !— Entends-tu? entends-tu le brait des mondes quéclatent et tombent en poussière! Les temps sont finis. Tues sauvé.


JOURNAL D'UN POETE 277Elle le prend par la main, et les voûtes de l'enfer s'ouvrentpour les laisssr passer.DEUXIÈME CHANT. —Là FIN DU MONDE. — ilSVOÏenten passant tous les mondes s'abîmer.TROISIÈME CHANT. — LE CIEL. — Dieu avait tOlltjugé du regard quand ils arrivèrent. Les anges étaientassis. Une place était vacante parmi eux : c'était la première.Une voix ineffable prononça ces mots :— Tu as été puni pendant le temps; tu as assez souffert,puisque tu fus Fange du mal. Tu as aimé une fois :entre dans mon éternité. Le iml n'existe plus.SUR HÉLÉNA. *Un livre tel que je le conçois doit être composé, sculpté,* Poëme de la jeunesse de Fauteur el qu'il- fit disparaître de sesœuvres. (L. R.)16


278 ALFRED DE VIGNYposé, taillé, fini et limé, et poli comme une; statue- demarbre de Paros.Sur son piédestal, tous ses membres doivent être dessinéspurement, mesurés-dans de justes proportions; ilfaut qu'on les trouve aussi purs de forme en profil qu'enface.Une fois exposé en cet élat sur le piédestal, le groupeou la statue doit conserver pour toujours chaque pli deson manteau invariablement sculpté.On n'y doit rien changer.Le public ne permet pas qu'on loi raconte la même histoireavec deux dénoûments différents d'un même drame.Les auteurs ont eu souvent la faiblesse de se laisserreprendre par une sorte de tendresse paternelle pour leursessais d'adolescence, il en est résulté un amas de fatrasdisposé sans goût et sans ordre. Au milieu de ces broussailles, le lecteur ne se donne plus la peine de choisir. Pourquoitravaillerait-il à épurer ce que Fauteur n'a pas suépurer et filtrer lui-même? 11 jette tout aux vents.Héléna est' un essai fait à dix-neuf ans. — Il a un vicefondamental, c'est l'action du poëme.Une jeune fille des Iles Ioniennes a été violée par lessoldats turcs.Son amant, qui l'ignore, la conduit à bord d'un vaisseaugrec qu'il commande-et mène, délivrer Athènes..U la voit mélancolique et souhaitant la mort Lui qui ne'


JOURNAL ©VN POETE .279voit et ne désire .que la victoire sous les yeux do sa fiancée,il lui parle de la Grèce et la lui montre dans le lointain en-traversant les Cyclades.Elle voit une autre Grèce et ses ruines et ses tombeaux.On attaque Athènes en débarquant. Une église renfermeles restes de la .garnison turque réfugiée ; Héiéna voit cesTurcs qui vont être écrasés et s'élance en criant :.— Je meurs ici !— Sans ton époux ?—Hes époux, les voici, dit-elle. —'Je meurs/Mon âmeest vierge encore.Voilà te mot de l'énigme.Son amant '{Bara, nommai choisi et au'hasard, sansétude assez attentive des Botzaris, Canaris, etc., etc.)son amant est trop ndif en attribuant sa tristesse au regretseul qu'elle a d'avoir quitté sa famille pour le suivre.— Il n'ouvre les yeux qu'au moment de son srveu publicet désespéré.Le lendemain, au clair de lune, 11 Ta gémir sur sa cendredans les ruines, Invoque'Héiéna et promet de passersa vie à pleurer sur cette cendre.Cependant^ il se console dans un coin en réfléchissantet dit à son ombre qu'il hésiterait à la ressusciter, s'il enavait le pouvoir, et qu'il l'aime mieux morte et à l'état defantôme .et de souvenir; que leur amour sans honneur•eût-été teès-tfefaidi-Bt.iort taoublé,-«ticonidiit.:


280 ALFRED DE VIGNY ' - 'Va, j'aime mieux la cendre eocor qu'un tel bonheur.C'est une aventure souillée par le fond même du sujet,et je remarquai après la publication que les personnes quim'en parlaient avec le plus d'enchantement et qui appréciaientle mieux ce qu'il y avait là de digne de la grandecause grecque, ne prenaient aucun intérêt ni à l'héroïnecosaquée, comme il était trop d'usage de le dire aprèsFavoir souffert dans les deux invasions, ni surtout àl'amoureux refroidi par la découverte Fâcheuse du dénouaient.Refaire une autre aventure avec les mêmes personnagesétait une absurde et impossible tentative. — Moimême,j'étais saisi de dégoût et d'ennui seulement en relisantcet essai, et la conclusion de mon examen demoi-même fut de retrancher le poëme entier de mescâivres : je le fis, et fis bien.Aujourd'hui, mon avis est encore le même.Des fragments seuls, avec leur date, pourraient êtreimprimés avec quelques autres vers, écrits à différentesépoques. Un petit volume un jour peut-être, intituléquelque chose comme Fantaisies oubliées *. ,1 Je m'empare de ce mot d'Alfred de Vigny, je réunis ici quelques-unesde ses fantaisies oubliées, quelques stances, quelques


JOURNAL D'UM POETE 281HÉLÉNAF1AGMEKTS. *Le téorbe et le luth, ils de l'antique lyre,Ne font plus palpiter l'Archipel en délire :•Son lot triste et rêveur lui seul émeut les airs,Et la b!anche Cyclade a fini ses concerts.sonnets ou ballades; on les lira ici en dehors du recueil de sespoômes et de ses grandes œuvres, comme une sorte d'albumrempli tout entier de sa main. Je commence par des fragmentsde l'œuvre en effet ' très-imparfaite qu'il vient d'analyser et dejuger avec un si spirituel détachement, montrant ainsi quelleidée il avait de son art et quel respect du public. J'ai entreles mains un exemplaire des poëmes de 1822 où ce poëme entrois chants, Eéléna, parut en tête de quelques autres bienplus courts, mais d'un art plus mûr et qui font partie du recueilde ses poésies : la Dryade\ la Somnambule, la Fille deJephté, la Femme adultère, la Prison. Héléna y est annotée àla plume par la mère du poète ; elle en a souligné les passagesdéfectueux d'une main inexorable. Et, au-dessous de ces sévèresannotations, le poète lui-môme a, depuis, ajouté les siennesqui donnent raison, avec une charmante humilité, aux critiquesde sa mère : « Ma mère, vous aviez bien raison. C'est fortmauvais, et j'ai supprimé le poëme entier. » Le supprimer enentier, c'était trop ; A. de Vigny avait déjà cette grâce et cettedouceur qui rappellent André Chénier, et quelques traits ravissantsle font reconnaître. (L. fi.)4 Yoiei le début du poème, (L. E.)


..M2.àL-IRBD 1BE 'VICHYOn n'entend plus, le soir, les vierges de'Morée fSur le frêle eaïque à la jîcwipe dorée,Uoir en double chœur des sons mélodieux.Elles savaient chanter, n»nles pwrfanes dieux,Apollon ou Latone à Déios enfermés,Minerve aux yeux*d?azuivEU>rc ou Vénus,a?mes,Alliés de la Grèce et ide la liberté;Mais la Vierge, ettstn -£îis L .*eiitie ses lirai ipottté,Qui calment la tempête €t#àwio«it duuxraragcA ceux que les méchants tiennent en esclavageSitôt que de ffîa/ de-Oeiiattae etd'Alchne,La lune large et fclanebe'avait teudié-ischne,Et, douccaux ? veux mortels-Be-ce «M tiède'et'par,Comme "une lanro^'pàleilkmiiaaitTazmr,Il s'éle^mt'partout'rnie'bme'embauméeQui, telle qu ? untsoupir-deTondeïranimée,Aux'rives de chaque île apportait "à la 'foisEt l'encens de'ses ; sœurs etleurs lointaines-voix •Tout s'éveillait alors*: mréftt dit-que lu "GrèceVenait de Tetrouverson antique allégresse,Mais que la belle'esdave, inquiète'du'bruit,B%sait ^plus-amter ses fêtes qu^ la nuit.Les Marques 'abordaient *en des Tades : secrètes ;Cuis, des vallons 'fleuris t^oisissant lesTetraitcp,Des danseurs,-agitant telriangle d'airain,Oubliaient le'sommeil au'son^du'ttmbouriD,Oubliaient l'estfavageauprôs lie leurs maîtresses.Qui de leurs cheveux blonds nouaient leurslougues tressesAvec le laurier-r©se et *de moelleux filetsEt des médailles d'or et de. saints chapelets.


lOUftlAL 'fl'aMï ME TEÎS3Ainsi de l'Archipel souriait .l'esclavage :Tel sur un pâle iront que la fièvre «ravage,D*uoe vierge qui meurt l'amour vient ranimerLes lèvres que tmutâlhm(wi4mimhrmm\Mais, depuis peu de jours, loin.des fôtos.nActoiiies,>ûn a vufi'écarfer, graves el taciturnes,Sous les verts oliviers qui ceignent les vallonsDes Grecs dont les discours étaient secrets et longs.Ils regrettaient, dit-on, la liberté chérie,Car on surprit souvent le mot seul de patrieSortir avec éclat du sein .de leurs propos,Comme un beau son iies nuits enchante le ropos.Chant l 1 *.11 s'est trouvé parfois, eomme pour faire voirQoe du bonheur en nous est eneor le ptufoir,Ikm âmes «'élevant aur les plaines du monde,**Toujours l'une pour Paufee-exiÉtence féconde 4 ,Puissantes à sentir r me&Mik.Mm. pareil,Double et brûlant F»JOB aé l'un môme «oleil,Vivait cocime mu aeui ôtre*iiîiMie»et -pur mélange.Semblables dansiûttr vol aux, deux «Mies dlua.tinge.1 Hélène et celui qu'elle aime sont introduits. On n'a pas bc-«©kiféeAraander grâce pour ce ewiplet«ir .la pûsanœ de'l'amour. |L, IL)


284 ALFRED DE VIGNYOu telles que des nuits les jumeaux radieuxD'un fraternel éclat illuminent les deux.Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle.C'est alors que Ton voit et rapide et fidèleChacune, de la foule écartant l'épaisseur,Traverser l'univers et voler à sa sœur.Chant n, page 24.Ainsi disait Mora * ; mais la jeune exiléeA des propos d'amour n'était point rappelée;Môme de chaque mot semblait naître un chagrin,Car, appuyant alorssa tête dans sa main,Elle pleura longtemps. On l'entendait dans l'ombreComme on entend, le soir, dans le fond d'un bois sombre,Murmurer une source en un lit inconnu.Cherchant quelque discours de son cœur bienvenu,Son ami, qui croyait dissiper sa tristesse,Regarda vers la mer et parla de la Grèce.Lorsque tombe la feuille et s'abrège le jour,Et qu'un jeune homme éteint se meurt, et meurt d'amour,11 ne goûte plus rien des choses de la terre :Son œil découragé, que la faiblesse altère,Se tourne lentement vers le ciel déjà gris,El sur la feuille jaune et les gazons flétris ;11 rit d'un rire amer au deuil de la nature,Et sous chaque arbrisseau place sa sépulture ;1 Je détache encore les vers où Mora essaye de dissiper lamystérieuse tristesse d'Héléna en ui parlant de la Grèce. (L. E. 1


JOURNAL D'UM POETE 285Sa mère alors, toujours sur le lit douloureuxCourbée, et s'efforçant à des regards heureux,Lui dit sa santé belle et ?ante l'espéranceQui n'est pas dans son cœur; lui dit les jeux d'enfanceEt la gloire, et l'étude, et les fleurs du beau temps,Et ce soleil ami qui revient au printemps.Les navires penchés volaient vers l'eau doréeComme de cygnes blancs une troupe égaréeQui cherche l'air natal et le lac paternel.Le spectacle des mers est grand et solennel :Ce mobile désert, bruyant et monotone,Attriste la pensée encor plus qu'il n'étoone;Et l'homme, entre le ciel et les ondes jeté,Se plaint d'être si peu devant l'immensité.Ce fut surtout alors que cette mer antiqueAux Grecs silencieux apparut magnifique.La nuit, cachant les bords, ne montrait à leurs yeuxQue les tombeaux épars, et les temples des dieux,Qui, brillant tour à tour au sein des îles sombres,Escortaient les vaisseaux, comme de blanches ombresEn leur parlant toujours et de la liberté,Et d'amour, et de gloire, et d'immortalité.Alors Mora, semblable aux antiques rapsodesQui chantaient sur ces flots d'harmonieuses odes,Enflamma ses discours de ce feu précieuxQue conservent aux Grecs Famour et leurs arts précieux


286 làiïFEBD "DE vmm« Oh ! regarde, tHêléssa! que ta tète ftfligéeSe soulève un «ornent ponr--Y(ttrtJa mwr -âgée-;Oh! respirons cet air! c'«t : l'air deme^iïeiix,L'air-de la liberté*qui fait tes dea»*dieux;La rose etdelaïuierKiuilieailMMiiiieut'saiis cesse,De victoire et de paÊXilui portent «la/prouaeage,Et ces beaux champs captifs qui nous sont destinésOnt encor dans leur sein des germes fortunés .Le soleil affranchi va tous les faire éclore.Yois ces Iles : c'étaient les corbeilles de Flore,Rien n'y fut sérieux,.pas.même les malheurs;Les villes de ces .bords avaient des noms .de.fLeurs;Et, comme le parfum ipii survit à la.rose,Autour des murs-tombôs leur souvenir repose,Là, sous ces oliviers au .feuillage tremblant,Un autel de Vénus lavait-son marbre blanc; 'Yois cet astre si pur dont la. nuit se décore,Dans le ciel amoureux, .c'est Gythérée encore;Par nos riants aïeux ce ciel est .enchanté,Son plus beau feu reçut le ..nom de ..la Beauté,La Beauté, leur déesse. « Ame de,k nature, »Disaient-ils, « runivers.raule. clans sa ceinture.:» Elle vient, le vent tombe.etia terre fleurit;» La.mer,.sQua


JOURNAL D'UN POETE 287Regardez, c'est lai Grèce! • oh! regardez!''c'est elleSalut, reioe des arts! salut, Grèce immortelle!Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux.Et l'or des nations s'arrache tes tombeaux.0 fille du soleil! la Force et le GénieOnt couronné ton front de gloire et d'harmonieLes générations avec ton souvenirGrandissent; ton passé règle leur avenir.Les peuples froids du Nord, souvent pleins de ta gloire,De leurs propres aïeux, ont perdu la mémoire;.Et, quand, las d'un triomphe, il dort dans son repos,Le cœur des Francs palpite aux noms de tes héros.0 terre de Pallas! contrée au doux langage!Ton front ouvert sept fois, sept fois fit naître un sage.Leur génie en grands mots dans les temps s'est inscrit,Et Socrate mourant deyina Jésus-Christ. f Chant n, page 41.1 Héléoa chante à son tour' la terre maternelle, et dit cesstances.1 J'arrête ici les fragments qui mentaient le mieux cféSrt *wvésde ce poème publié en. 1822. Ce quLsnii; est inédit*. (L.R.


288 ALFRED DE VIGNYFANTAISIESOUBLIÉESA MARIE DE CLÉRAMBAULT, ÂGÉE DE VINGT JOURS.LEBERCEAU.Dors dans celte nacelle où te reçut le monde;Songe au ciel d'où tu viens, au fond de ton berceau,Comme le nautonier qui, sur la mer profonde,Rêve de la patrie et dort dans son vaisseau.Le matelot îfcntend au-dessus de sa tête• Qu'un bruit vague et sans fin sur le flot agité,Et, quand autour de lui bouillonne la tempête,Il sourit au repos qu'hélas! il a quitté.Qu'ainsi de notre terre aucun son ne t'éveille,Et que les bruits lointains de la vaste cité,La harpe de ton frère ou ta mère qui veille,Tout forme à ton repos un murmure enchanté !N'entends pas les vains bruits de la foule importune,Mais ces concerts formés pour tes jeunes douleurs ;Tu connaîtras assez la voix de l'infortune :Sur la terre, on entend moins de chants que de pleurs.


JOURMAL D'UN POETE 289Pour la nef sans effroi la vie est sans orages ;Le seul flot qui te berce est le bras maleroel,Et tes jours passcrool sans crainte des naufragesDepuis le sein natal jusqu'au port éternel.Les nauloniers pieux, sur la mer étrangère,Invoquent la patronne et voguent rassurés...Tu fagpelies Marie, 6 jeune passagère,Et ton nom virginal règne aux champs azurés.


290 ALFRED DE VIGtfLE RÊVÏ , •Ton-rêve, heureux enfant, n'est pas un vain mensonge;L'imagination n'est pas encore en toi;Elle tient de la terre, au lieu que ton beau songeN'est qu'un moment d'absence où Dieu t'appelle à soi.• Les anges sont venus près de ta jeune oreilleEt t'ont dit : « Oh! pourquoi nous as-tu donc laissés?A notre éternité la tienne était pareille,Tes yeux vers les mortels ne s'étaient point baissés. '» Tu touchais avec nous la harpe parfumée,Et For de la cymbale et le sistre argentin ;Tu flottais avec nous dans la sainte fuméeQui tourne autour des feux de l'éternel matin.» Tu soutenais le bras de la céleste YiergeLorsque l'enfant de Dieu l'accablait de son poids,Ou bien tu te mêlais à la flamme d'un ciergeDevant l'Agneau sans tache et le livre des Lois.» Au char d'Emmanuel tes ailes atteléesGuidaient la roue ardente et son essieu vivant;Et, pour nourrir le feu des lampes étoilées,Aux voûtes de cristal on t'envoyait souven


JOUlMâL B % É® POETE . t%ï» Des tabernacles d'or les secrètes enceintesÉtaient les lieux cachés choisis pour ton repos ;Tu te posais aussi sur les genoux des saintes,' Écoutant leur cantique et leurs pieux propos.» Tu seras bien longtemps sans revoir nos merveilles.Ange ami, tes instants seront tous agités.Tu pleures à présent sitôt que te f éveilla*..:Depuis vingt jours, pourquoi nous as-tu donc quittés? »Ainsi, pour t'éloigner d'une vie épàèœère,Les anges font parlé, discours plaintif et doux.Tu leur as répondu :ce Voua n'avez pas de mère!... »Et tous ont vu la tienne avec des yeux jaloux.13 décembre 1822.


292 ALFRED DE VIGNYLE BATEAU.Viens sur la mer f jeune fille;Sois sans effroi.Viens, sans trésor, sans famille.Seule avec moi. *Mon bateau sur les eaux brille ;Vois ses mâts, voiSon pavillon et sa quille.Ce n f est rien qu'une coquille,Mais j f y suis roi.11Que l'eau s'élève et frissonneDe toutes parts;Que le vent tourne et bourdonneDans ses brouillards ;Aux flotscomme aux vents j'ordonne.Plus de regards,Plus de mur qui t'environne !Personne avec nous, personneQue les hasards!


JOURNàL D'UN POETE 293IIIPour l'esclave Dieu fit la terre, •0 ma beauté !Mais pour l'homme libre, austère,L'immensité!Chaque flot sait un mystèreDe volupté.Leur soupir involontaireVeut dire : Amour solitaire IEt Liberté!


2§4 ' ALFRED DE VIGNYp.RIÈftg POP» MA HfcRB 1 ,Ah ! depuis que la mort effleura tes beaux yeux,Son âme incessamment va de la terte aux deux.Elle vient quelquefois, surveillant sa parole, .Se poser sur sa lèvre, et tout d'un coup s'envole ;Et moi, sur mes genoux, auppiiatit, abattu,Je lui crie en pleurant :ce Belle âme, où donc es-tu ?• Si tu n'es pas ici, pourquoi me parle-t-elleAvec l'amour profond de sa voix maternelle?Pourquoi dît-elle encor ce qu'elle me disait,Quand, toujours allumé, son cœur me conduisait?Ineffable lueur qui marche, veille et brûle,Gomme le feu sacré sur la .tête d'Iule...Septembre 1833.1Pendant la maladie qui avait atteint les facultés» mentalesde la mère du poëte. (L. R.)


JOORMAL D'UN POETE 293i'ESPEIT PARISIEN,!Esprit parisien! démon du Bas-Empire!Vieux sophiste épuisé qui bois, toutes îes nuits,Comme un'vin dont l'ivresse engourdit tes ennuis,Les gloires'du matin, la meilleure et la pire; *Froid niveleur, moulant, aussitôt qu'il expire,Le plâtre d'un grand homme ou bien d'un assassin,Leur mesurant le crùtie, et, dans leur vaste sein,Poussant jusques au cœur ta lèvre de vampire;Tu ris! — Ce mois joyeux t'a jeté trois par troisLes fronts guillotinés sur la place publique.— Ce soir, fais le chrétien, dis, bien haut, que tu crois.A genoux! roi du mal, comme les autres rois!Pour'que la Charité, de Bon doigt aogélique,Sur ton front de damné fasse un signe de croix.Mars 1830.» Polir h* !)U de la mi-carême au bénéfice des pauvres, peu aprèsl'exécution de FiescSii eî de ses complices.


296 • ALFRED-DE VIUWYBAN III»Comme les deux «vieillards qui poursuivaient Suzanne,Pierre le chasseur d'ours et George " le marchandTe font la cour, 6 France! et leur esprit méchant-N'ayant pu te séduire, à grands cris te profane.Ils veulent qu'à la mort le juge te condamnePour te fouler aux pieds du levant au couchant,Pour effacer ton nom et partager ton champ,Et se passer entre eux l'impure courtisane.Mais que vienne un esprit parlant au nom du ciel,El t troublant les conseils de la voix qui t'accuse,Il dira, pour changer l'absinthe amère en miel :« Son esprit est troublé, mais il est pur de fielEt plus grand, devant Dieu, que votre esprit de rose;Moi, je la sauverai, car je suis Daniel. »14 mai 1831.


JOURNAL D\UN POETE '297LA TBÏWITÉ HUMâlNE.II existe dans l'homme une trinité sainte :La volonté, l'amour et l'esprit sont en nous,Comme dans le triangle, éblouissante enceinte;Père, Fils, Esprit-Saint forment le Dieu jaloux.Mais de ces trois pouvoirs dont nous sentons l'étreinte.Le plus beau pour la terre était son jeune épouxQui, descendu'des cieux, lui laissa son empreinte,C'était l'amour, le Fils, si puissant et si doux.Or, nous l'avons tué par notre expérience,Comme un docteur éteint une ardente substance^Dans un air refroidi qu'il croit être épuré.A présent, il ne reste en notre conscienceQue deux flambeaux noircis par l'humaine science :— La volonté méchante et l'esprit égaré.9 mai 1838.


298 ALFRED m YIGNTON BILtET DIS BYHON*.'Nous n'irons plus courir ensemble dans la nuit,Quoique dans noire cœur l'amour soft jeune 60001*0. El que le beau croissant dont le soir se décore .Reluise autant qu'hier sur la cité sans bruit ;- Car le fourreau du glaive est usé par sa lame.•Comme nos faibles yeux l'amour veut son sommeil,De peur que notre corps si frais et si vermeilNe pâlisse trop tôt, dévoré par son âme.' Ainsi, quoique les soirs soient créés pour l'arnour,Ami, nous n'irons plus la nuit courir ensemble,Parlant, au clair de lune, à miss Annah, qui trembleQue le brouillard du parc soit blanchi par le jour.Écrit à Londres, 1838.« On croyait Byron malheureux et sombre, et voilà ce qu'il écrivaità un ami : ces vers sont traduits d'après un billet de lui.{Noté d'Aifreâ de Vigny,)


JOURNAL D ? UN POETE . 299AUX $OURDS-MUETS.Enfants, ne maudissez ni Dieu ni votre mèreVous êtes plus heureux que Milton et qu'Homère.Vous voyez la nature et pouvez y rêver,.Sans craindre que jamais la parole vulgaireOse par votre oreille à votre âme arriver.Le silence éternel est votre tabernacle,Et votre esprit n'en sort que selon son désir;Il ouvre quand il veut et ferme le spectacle;Dans le livre ou la vie, il choisit son oracle,Et de toute beauté ne prend que Félixir. •août 1813.


300 ALFRED DE VIGNYLA POÉSIE DES NOMBRES,A HCH11 MONDBOX, MATHÉMATICIEN A QUATORZE ANS.Les nombres, jeune enfant, dans le ciel t'apparaissentComme un mobile chœur d'esprits harmonieuxQui s'unissent dans l'air, se confondent, se pressentEn constellations faites pour tes grands yeux.Nos chiffres sont pour toi de lents degrés informesQui gênent les pieds forts de tes nombres énormes,Ralentissent leurs pas, embarrassent leurs jeux;Quand ta main les écrit, quand, pour nous, tu les nommes,(Test pour te conformer au langage des hommes;Mais on te voit souffrir de peindre lentementCes esprits lumineux en simulacres sombres,Et, par de lourds anneaux, d'enchaîner ces beaux nombresQu'un seul de tes regards contemple en un moment.Va, c'est la poésie encor qui, dans ton âme,Peint l'algèbre infaillible en paroles de .flammeEt femplit tout entier du divin élément :Car le poëte voit sans règleLe mot secret de tous les sphinx;Pour le ciel, il a l'œil de l'aigle tEt pour la terre l'œil du lynx.


JOURNAL DU M POETE ' 301PÂLEURA HÂBAME BELPHINE BE 6liât»!M, ,Lorsque sur ton beau front riait l'adolescence,Lorsqu'elle rougissait sur tes lèvres de feu,Lorsque ta joue en ieur célébrait ta croissance,Quand la vie et l'amour ne-te semblaient qu'un jeu ;Lorsqu'on voyait encor grandir ta svelte tailleEt la Muse germer dans tes regards d'asur ;Quand tes deux beaux bras nus pressaient la blonde écailleDans la blonde forêt de tes cheveux d'or pur ;Quand des rires d'enfant vibraient dans ta poitrineEt soulevaient ton sein sans agiter ton cœur,Tu n'étais pas si belle en ce temps-là, Delphine,Que depuis ton air triste et depuis ta pâleur!15 avril 1848


302/ • . âLFBEQ DE VIGïfYà ÉVAEISTE BOyLâY-PATY.Il est une contrée où h France est bacchante.Où la liqueur de feu mûrit au grand soleil,Où des volcans éteints frémit la cendre ardente,Où l'esprit des vins purs aux laves est pareil.Là, près d'un chêne f assis sous la vigne pendante.Des livres préférés j'assemble le conseil ;Là, Y octave du Tasse et le tercet de DanteMe chantent VAngélus à l'heure du réveil.De ces deux chants naquit le sonnet séculaire.J'y pensais, comparant nos Français au Toscan.Vos sonnets sont venus parler au solitaire.Je les aime et les roule, ainsi qu'un talismanQu'on tourne dans ses doigts, comme le doux rosaire,Le chapelet sans fin du santon musulman.15 avril 1852.~^w


JOURNAL D'UN "POETE 303-UN VERS Dfe DANTB.t làPAUllSTCïlIAprès la représentaîiou


30ftALFRED I>E VIGWYS T â N C E S»Tu demandes pour qui, sous leurs plumes nouvelles, "Ces vers, oiseaux naissants, volaient, chantaient en chœur?Ce n'est que sur ton sein qu'ils ont ployé leurs ailes, ', Jamais ils n'ont souffert un œil profanateur.ingrate, pour toi seule ils veulent apparaître.. Us sont nés d'un soupir, de tes baisers peut-être, *Et, comme ton image, ils dormaient dans mon cœur îSi tu le veux, pour toi solitaire et dans l'ombreIls chanteront tout bas, et ton sein agitéCouvrira comme un nid leur essaim doux et sombre.Mais n'aimea-tu pas mieux, orgueilleuse beauté,Leur donner l'essor libre et le ciel, leur empire,Suivre de tes'grands yeux'leur passage, et te dire ;« Mon nom avec l'amour sous leur aile est caché? « » *Décembre 1850.1 J'ai voulu finir sur ces vers d'une suavité si pénétrante,d'une touche de Corrége. Ils ont bien îe son de l'âme d'euils sont sortis, àme fière et tendre, « douce et sombre, » vraicœur de poète, amoureux à la fois de mystère et de gloire(L. H.)pin


APPENDICECODICILLELITTÉRAIREDU TESTAMEHT D f ALFRED BI VIGKY.L'enveloppe du codicille portait cette suscriptionCodicille de mon testament.Propriété littéraire de toutes mes œuvres léguée par moi à unami sûr, éprouvé et nommé ici.ALFRED DE VIGNY.Voici le texte de ce codicille, transcrit sur îa minutedéposée chez M e Lamy ? notaire à Paris, etFun des exécuteurstestamentaires d'Alfred de Vigny :


'306 ALFRED DK VIGNVCODICILLE DE MON TKSTâMËMT,t Après avoir étudié et éprouvé l'excellence d'esprit etde cœur de mon ami Louis Ratisbonne, je l'institue etnomme propriétaire absolu et légataire de mes œuvreslittéraires, sous toute forme, qui ont été publiées jusquYcejour. Livres et théâtre n'auront, en l'absence éternelle defauteur, d'autre autorité que la sienne et il y tiendra ma ,place en tout :» 1° À cette seule condition qu'il ne sera jamais cédé parlui une édition nouvelle que par un traité stipulant que,cette édition écoulée, il rentrera, à l'expiration du traité,dans la plénitude de sa propriété ;» C'est-à-dire qu'il pourra, sans conteste, en céder unenouvelle édition dans quelque format que ce soit, mêmecelui dans lequel viendra d'être imprimée' la plus récenteédition ;» 2° Et sous cette condition encore, que jamais M. LouisRatisbonne ne cédera à aucun éditeur la propriété entièrede mes œuvres et la possession perpétuelle.» 11 sait que l'expérience a démontré que, pour exciter etrenouveler la curiosité publique, les éditeurs souillent pardes préfaces et des annotations douteuses, quand elles nesont pas hostiles et perfides, les éditions posthumes desœuvres célèbres.» C'est pour mettre à tout jamais mon nom à l'abri deces insinuations littéraires flétrissantes et dangereuses


JOURNAL D*UN POETE 307que mon ami, M. Louis Ratisbonne, veut bien accepter cemodeste legs» Sa charmante famille ne se compose, jusqu'à présent,que de plusieurs jeunes filles en bas âgen Mais, s'il devient père d'un garçon, il lui transmettrames instructions.» Sinon, un gendre .y suffira, ou bien un auteur de sesamis, soit poëte, soit écrivain éminent, qu'il choisira'comme je le fais ici pour lui-même.« Fait à Paris, le samedi 6 juin 1863.* ALMftft »1 VIGNY. l»


OUVRAGES DE LOUIS RATISBONNELA DIVINE COMÉDIE DE DANTE, traduite en vers, tercet ûartercet, avec le texte en regard. Ouvrage couronné deux foispar l'Académie française. (Prix Montyon et grand prix Bordin.)L'EWFIR (3« édition), 2 v©L grand in-18.LE PORCATOIBE (nouv. édition revue et corrigée), 1 yoi. gr. in-18.LE PARADIS (nouvelle édition revue et corrigée), i vol. gr. in-18.HÉRO ET LÉANDRE, drame antique en vers, représenté au Théâtre-Français (2® édition), 1 vol. grand in-18.IMPRESSIONS LITTÉRAIRES, f vol. grand in-18.MORTS ET VIVANTS (Nouvelles Impressions littéraires), t vol.grand in-18.LA COMÉDIE ENFANTINE, illustrée par Cobert et Froment. Ouvrage--ço»roftnÔpar; fAeadémie: 'ftemcaise (5* édition), 2 beauxvolantes g'fand J iiî-8.LE inUK : oitv»ApB,^ -amix .yolôroe e ? un seul, format grandin-18 : (7e ^ditiêef. • ' r ' : ". "AU PRINTEMPS DE LÀ WE r 4.vol. inf 2 (époisô).LES FIGURES" 3ËCMES,. 4 ^jijvotam^io-S.

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