guerre civile à la française ? le cas des années ... - Palimpsestes

palimpsestes.fr

guerre civile à la française ? le cas des années ... - Palimpsestes

GUERRE CIVILE À LA FRANÇAISE ? LE CAS DES ANNÉES SOMBRES(1940-1945)Olivier WieviorkaPresses de Sciences Po | Vingtième Siècle. Revue d'histoire2005/1 - no 85pages 5 à 19ISSN 0294-1759Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences PoArticle disponible en ligne à l'adresse:--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2005-1-page-5.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Wieviorka Olivier, « Guerre civile à la française ? Le cas des années sombres (1940-1945) »,Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2005/1 no 85, p. 5-19. DOI : 10.3917/ving.085.0005--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Distribution électronique Cairn.info pour Presses de Sciences Po.© Presses de Sciences Po. Tous droits réservés pour tous pays.La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites desconditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votreétablissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière quece soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur enFrance. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ? Le cas des années sombres (1940-1945)Presses de Sc. Po. | Vingtième Siècle. Revue d'histoire2005/1 - no 85pages 5 à 19ISSN 0294-1759--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Article disponible en ligne à l'adresse:Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Pohttp://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2005-1-page-5.htm----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pour citer cet article :"Guerre civile à la française ? Le cas des années sombres (1940-1945)", Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2005/1no 85, p. 5-19.--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Distribution électronique Cairn.info pour Presses de Sc. Po..© Presses de Sc. Po.. Tous droits réservés pour tous pays.La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites desconditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votreétablissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière quece soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur enFrance. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


GUERRE CIVILE À LA FRANÇAISE ?LE CAS DES ANNÉES SOMBRES(1940-1945) *Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences PoLa guerre civile a-t-elle eu lieu ? En reprenantles critères de définition élaborés collectivementen 1995 sous la direction deJean-Clément Martin (La guerre civile entreHistoire et Mémoire), et en les appliquantau cas français pendant l’Occupation, OlivierWieviorka s’interroge sur la pertinencedu concept de « guerre civile », dont la plupartdes historiens usent – et abusent ? –pour rendre compte des « années sombres ».Que la France ait, durant les annéessombres connu les affres de laguerre civile, ne semble plus aujourd’huifaire débat dans la communautéscientifique. « La seconde guerre mondialen’est pas seulement, on le sait, uneguerre nationale ou patriotique pour laFrance ; elle est aussi, du fait même del’existence du régime de Vichy, uneguerre civile, en particulier dans sa phaseultime » relève l’historienne JacquelineSainclivier 1 . Henry Rousso, pour sa part,évoque « la guerre civile qui atteint sonparoxysme en 1944 et se poursuit à la Libérationavec l’épuration 2 ». Dans unetout autre veine, le journaliste Henri1. * Jean-Pierre Azéma, Jean-François Chanet, Marie-ClaireLavabre, Henry Rousso, et Anne Simonin ont accepté derelire ou de discuter ce texte. Qu’ils soient remerciés pourleurs remarques, parfois critiques, qui m’ont amené à rectifiercertaines thèses. Les points de vue ici développéscomme les erreurs qui peuvent subsister restent, bien entendu,de ma seule responsabilité.1. Jacqueline Sainclivier, in Jean-Clément Martin (dir.), LaGuerre civile entre Histoire et Mémoire, Nantes, Ouest Éditions,1995, p. 200.2. Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy, de 1944 à nosjours, Paris, Le Seuil, coll. « Points/Histoire », 1990 (1 ère éd.1987), p. 13.Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 85,janvier-mars 2005, p. 5-19.5Amouroux reprend cette conceptioncomme le révèlent les sous-titres de saGrande histoire des Français sous l’Occupation.Au temps du consensus qui rassemble« quarante millions de pétainistes »succèdent en effet « les passions et leshaines » (avril-décembre 1942) puis « l’impitoyableguerre civile » (décembre 1942-décembre 1943), les « règlements decomptes » (septembre 1944-janvier 1945)clôturant – enfin ! – une période décidémentfertile en discordes.Le sens de ce concept varie bien entenduen fonction de l’usage qu’en proposentles auteurs. Pour les collaborationnistes,il permet après-guerre de diaboliserla résistance intérieure et le général deGaulle jugés coupables d’avoir déclenchéen France un bain de sang – procédé commodequi vise à exonérer de leurs crimesles tenants de la collaboration. HenriAmouroux, pour sa part, utilise la notionpour renvoyer dos à dos les extrémistesdont fut victime une population se contentant,pour plagier l’abbé Sieyès, d’avoirvécu. Henry Rousso, enfin, l’exploite pourcaractériser les méandres d’une mémoireassurément marquée par les querelles fratricidesdes années sombres.On sait, pour reprendre les critèresposés par Raymond Aron, que la valeurd’une définition ne tient pas à son improbablevérité mais à son utilité ou, si l’onpréfère, à sa valeur heuristique. Or, cettevaleur apparaît en l’occurrence contestable,le terme de guerre civile paraissant àbien des égards inapproprié pour qualifierDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Pola situation qui caractérise la France durantla seconde guerre mondiale. La premièrecritique porte sur la périodisation. Laguerre civile recouvre-t-elle l’ensemble desannées sombres – débutant dès 1940, elles’achèverait alors en février 1945, date à laquellele territoire français se voit libérédans sa quasi-intégralité. Englobe-t-elle parailleurs les lendemains de la Libération, incorporantalors l’épuration – que cette dernièresoit régulière ou extrajudiciaire ? Lesauteurs ne tranchent pas clairement sur cespoints alors que les partis pris postulentdes lectures différentes du phénomène.Admettre que le conflit fratricide débutedès 1940 revient à construire et le régimede Vichy, et le pouvoir gaulliste commedes entreprises de guerre civile ce qui,nous le verrons, reste à démontrer. Placerl’épuration sous les auspices de la guerrecivile semble tout aussi problématique. Sila guerre civile résulte « d’une concurrenceexacerbée entre projets nationaux, laconquête du pouvoir représentant l’objectifà atteindre pour faire triompher undes modèles en compétition 1 », force estd’admettre que l’épuration française dérogeà cette définition puisqu’elle n’intervient,dans sa masse, qu’après l’installation dupouvoir gaulliste. Quand ils analysent lesexemples grec ou espagnol, les historiensconsidèrent les violences que le pouvoirexerce, la victoire acquise, comme uneconséquence de la guerre civile, et noncomme l’une de ses composantes. L’Hexagonedérogerait à cette règle, hommagedouteux ici rendu à l’exception française.Cette hésitation renvoie à un secondquestionnement : qu’entendre par guerrecivile ? Dans son livre pionnier, HenryRousso propose ainsi de désigner « sous levocable générique de “guerre civile” », la« multiplicité des fractures internes » qui,par les coups portés, ont engendré la mort,l’emprisonnement, ou l’exclusion professionnellede milliers de victimes 2 ». Il place1. Dimitri Nicolaïdis, in Jean-Clément Martin (dir.), Laguerre…, op. cit., p. 28.2. Henry Rousso, Le Syndrome…, op. cit., p. 16.6ainsi en exergue tant l’intensité du conflitqu’un bilan jugé, à bien des égards, impressionnant.Les définitions, – commetoujours – invitent au débat. Et sans prétendreatteindre une vérité absolue, laguerre civile nous semble régie par de toutautres paramètres.En rappelant que la guerre civilelaGrèce, l’Espagne ou les États-Unis le confirment– est une guerre, c’est-à-dire un affrontementarmé. Elle postule donc la violence,une violence qui place face-à-facedes forces guerrières. Elle est, dans lemême temps, civile au sens plein du terme.Au nom d’une conception unitaire de la citoyennetéque porte chacun des camps,elle conduit à un conflit qui ne mobilisepas exclusivement des professionnels de laguerre. Pleinement « civils », les combattantssont amenés à lutter contre leursfrères dans un conflit que marque la radicalité.À cette aune, la guerre civile se caractérisepar sa forte capacité de mobilisation.Elle exige que chaque citoyen seplace au service de la cause et elle parvient,par les enjeux qu’elle pose et propose,à mobiliser des milliers d’individus ;elle marque, par ailleurs, les civils puisqu’ellen’hésite pas à prendre en otage lespopulations sur lesquelles elle exerce,d’Atlanta à Guernica, sa violence. La guerrecivile, enfin, n’est pas exclusivement civile.Parce qu’elle associe, tout d’abord des militaires,parfois à l’origine même du conflit– l’exemple de Franco vaut à cet égard paradigme.Parce que parfois interfèrent despuissances étrangères. La Grande-Bretagneintervient dans la guerre de Sécession ;l’Allemagne, l’Italie et l’Union soviétiqueaident les belligérants espagnols ; Britanniques,Américains, Russes et Yougoslavesse mêlent des affaires intérieures de laGrèce.Ces paramètres dessinent ainsi lescontours d’une définition qui amène à s’interrogersur la pertinence de son applicationau cas français. Peut-on sans hésiterplacer la France des années sombres sousl’oriflamme maudite de l’affrontement fra-Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Potricide ? Cette question n’est pas sans intérêtdans la mesure où elle invite à renouvelerles interrogations qui s’adressent aurégime de Vichy. Le totalitarisme en généralet le fascisme en particulier se caractérisenten effet par leur capacité à mobiliseret à politiser les masses – ne serait-cequ’en leur imposant une « religion politique 1 ».Souligner la passivité de l’État français àl’été 1944 revient dès lors à réfléchir sur lanature d’un régime qui refuse, à la différencede la République de Salo, de mobiliserles civils et l’appareil d’État pourassurer sa survie – signe d’une emprise totalitairesomme toute limitée. Affirmer quela France a échappé à la guerre civileconduit par ailleurs à réfléchir sur lescauses de cette exemption et à se demandersi la mémoire du passé n’a paspesé pour inciter les Français à éviter unconflit que la masse, dans ses profondeurs,rejetait. LA GUERRE CIVILE N’A PAS EU LIEULa guerre civile, on l’a dit, oppose deuxcamps fermement décidés à se battre« pour la conquête de l’État et de son monopolede la violence ». Par sa logique interne,elle est, « par définition, “guerre totale”[…] et ne tolère pas la neutralité 2 ».Visant à la conquête du pouvoir, elle se caractérisedonc et par une extrême violence– produit de la radicalité –, et par une fortecapacité de mobilisation. Autant le dired’emblée, ces critères ne caractérisent guèrela France des années sombres.Certes, deux pouvoirs, entre 1940 et 1944,prétendent au pouvoir et leur confrontationse place sous les auspices de la violence.Le régime de Vichy et le pouvoir gaullistes’opposent dès 1940 et le conflit emprunteparfois une tonalité guerrière. Au sommet,les chefs déclenchent des affrontementsfratricides qu’il s’agisse de l’épisode de1. Emilio Gentile, La Religion fasciste, Paris, Perrin, 2002(éd. italienne 1993).2. Gabriele Ranzato, in Jean-Clément Martin (dir.), LaGuerre civile…, op. cit., p. 23.7Dakar (qui provoque plusieurs centaines demorts en septembre 1940), de la guerre enSyrie (6 000 hommes mis hors de combat en1941), voire du débarquement en Afrique duNord où les troupes françaises reçurentl’ordre d’accueillir les soldats alliés au sondu canon. À la base, deux camps s’affrontentégalement, parfois les armes à la maincomme le suggère le tragique exemple desGlières (février 1944) où des Français (maquisards)combattirent d’autres Français (miliciens).Plus généralement, la lutte – civileou militaire – qui oppose les résistants auxvichystes et autres collaborateurs a biendressé deux France fort décidées à imposerleur loi. Peut-on pour autant qualifier ces affrontementssouvent violents, parfois barbares,de guerre civile ? La réponse appelle,a minima, quelques nuances.La volonté d’emporter la victoire à n’importequel prix nourrit la violence de laguerre civile. Franquistes et républicains,sudistes et confédérés, communistes etconservateurs grecs se battirent jusqu’aubout et la guerre civile ne s’achèvequ’après la défaite militaire de l’ennemi. Àcette aune, les protagonistes français apparaissentpour le moins timorés. Loin de plébisciterl’affrontement, ils s’efforcent souventde l’éviter, quand la cause sembleperdue tout au moins.Constatant que « la tentative d’entrerdans la place à l’amiable a échoué »,Charles de Gaulle préfère ainsi renoncer àprendre Dakar puisque « le débarquementde vive force et l’assaut donné auxouvrages mèneraient à une bataille rangéeque, pour ma part, je désire éviter 3 ». Demême, le ralliement de l’Empire qu’opèrentles forces à croix de Lorraine s’accomplittantôt de façon pacifique (Nouvelles-Hébrides, Polynésie, Tchad, Oubangui-Chari…), tantôt par des coups de main(Congo…) qui excluent une logique de lalutte armée. C’est dire que l’épisode deSyrie, pour dramatique qu’il fût, représente3. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L’Appel, Paris,Presses Pocket, 1980 (1 ère éd. 1954), p. 135.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po1. Alberto Reig Tapia, in Jean-Clément Martin (dir.), Laguerre…, op. cit., p. 113.8non la règle mais l’exception. Pour rallierles colonies françaises, de Gaulle, autantque faire se peut, a évité de faire couler lesang. Du point de vue politique, Charlesde Gaulle a de même privilégié l’œcuménismesur l’affrontement. Certes, il manifesteà l’égard de Vichy une hostilité deprincipe énoncée dès 1940 dont il ne sedépartira pas. Mais s’il blâme les chefs, ilévite en revanche de jeter l’anathème surl’ensemble des Français et accueille avec libéralitéles transfuges de l’État français.Charles Vallin, pourtant vichyste patenté,est cordialement reçu à Londres en septembre1942. Et Juin comme de Lattre obtiennentun commandement dans lesarmées gaullistes malgré un passé vichystesur lequel on ne s’appesantira pas. Onmesure ici ce qui oppose le chef de laFrance libre au Caudillo. Alors que les individusqui d’une manière ou d’une autren’avaient pas manifesté d’emblée clairementleur « inébranlable adhésion au mouvement» devaient être durement châtiéspar le pouvoir franquiste 1 , de Gaulle sutjeter le manteau de Noé sur les grâces tardives.Dans la conduite de la guerre enFrance métropolitaine, le chef de la Francelibre, enfin, procède avec la même prudence.Loin de plaider pour une action terroriste,il condamne « l’action directe » queplébiscitent les communistes à partir d’août1941 – même s’il se garde bien de l’empêcher.Il privilégie, de même, le renseignementsur la guérilla, réservant en quelquesorte la résistance à une élite de « professionnels» dûment encadrée par les réseauxplutôt qu’il n’incite l’ensemble desFrançais à basculer dans la lutte armée. Ceséléments le confirment, Charles de Gaullen’a en rien suivi une logique de la guerrecivile qu’il s’agisse de rallier l’Empire, decombattre le Reich et son complice vichyste,voire de mobiliser les Français dansla lutte clandestine. Il a au contraire privilégiéle ralliement – sur une base œcuméniquedont il faut rappeler qu’elle court duParti communiste à la très réactionnaire Fédérationrépublicaine. Il a de même évité,autant que faire se peut, les affrontementsfratricides – bien que la radio de Londresait pu appeler à combattre, voire à liquider,les collaborateurs en général et les membresde la Milice en particulier.La Résistance intérieure a-t-elle dans samasse adhéré à cette ligne ? Certes, lesFrançais engagés dans la Résistance ontparfois combattu d’autres Français, qu’ilsfussent engagés à l’ombre de la francisqueou de la croix gammée. Secrétaire d’État àl’Information, Philippe Henriot est ainsiabattu par un commando du Mouvementde libération nationale le 28 juin 1944. Lesmiliciens sont souvent victimes de coupsde mains, qu’il s’agisse de Paul de Gassowski,chef départemental adjoint de laMilice des Bouches-du-Rhône (liquidé le28 avril 1943) ou de Henri Burgat, miliciengrenoblois tué le 24 juin 1943. Les forcesclandestines, parfois, sont amenées à commettredes crimes. Outre le responsablemilicien de Voiron, Ernest Jourdan, des résistants,par panique, tuent six membresde sa famille dont la grand-mère et uneenfant de trois ans, tuerie aussitôt exploitéeà grand son de trompe par la propagandede l’État français 2 . Sans nierl’existence ou l’importance de ces phénomènes,force est de souligner leur caractèreminoritaire. Dans leur action, réseaux,mouvements et maquis ont rarement privilégiéla lutte violente contre les Français –a fortiori les formes aveugles de terrorisme.Le recours à la violence a existé, ilserait vain de le nier, mais il n’a été ni exclusif,ni même majoritaire. Dans leurmasse, mouvements et réseaux ont privilégiél’action civile (presse clandestine, fabricationde faux papiers, désobéissancecivile), renseignement et sabotage, lutteouverte dans les maquis – au demeurantdirigée contre les Allemands plus que2. Pierre Giolitto, Histoire de la Milice, Paris, Perrin, 1997,p. 269.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Pocontre les Français. Les affrontementsouverts entre compatriotes, voire l’utilisationde méthodes terroristes figurent dansle « répertoire » des forces clandestinesmais n’en forment une composante ni exclusive,ni même majoritaire.Le Parti communiste français semble enrevanche se démarquer de ce schéma. Ilrecourt, on le sait, à la violence et sembleplacer la Libération sous les auspices de laguerre civile. L’ordre général que lance lecolonel Rol-Tanguy le 1 er juin 1944 prescritainsi « l’extermination des éléments deguerre civile (miliciens de Darnand, traîtreset collaborateurs notoires) 1 ». Et le PCF s’efforce,en formant ses Milices patriotiques,de se doter d’un instrument susceptibled’encadrer les masses. Ce dessein, pourtant,ne constitue qu’un élément dans la stratégiecomplexe menée à l’été 1944. La luttecontre le Reich, tout d’abord, reste prioritaireet l’on peut relever que la violence viseen priorité l’occupant, comme le suggère leslogan « À chacun son Boche ». Le parti, parailleurs, s’est engagé depuis janvier 1943dans une politique d’union nationale quilimite sa marge de manœuvre – quelles quesoient par ailleurs ses arrière-pensées. Ilmesure en outre la réalité d’un rapport deforces qui lui reste défavorable, tant enraison de la présence des forces alliées surle territoire qu’en raison des réticences quemanifeste la population française, peu désireusede s’engager en masse dans les Milicespatriotiques. « Les efforts pour constituerdes milices patriotiques de masse sesoldent par des échecs. À l’exception peutêtredu Bas-Languedoc, partout ailleurs, lesétudes démontrent l’inexistence ou, aumieux, l’extrême faiblesse de ces milices 2 . »De même, l’insurrection nationale se solde,à l’échelle de la France entière, par unéchec puisque sur 212 grandes villes, 51. Rol-Tanguy, Ordre général, 1 er juin 1944, cité in ColonelRol-Tanguy et Roger Bourderon, Libération de Paris. Lescent documents, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1994, p. 81.2. Philippe Buton, Les lendemains qui déchantent. LeParti communiste français à la Libération, Paris, Presses deSciences-Po, 1993, p. 102-103.9seulement se libèrent grâce à la mobilisationde leurs habitants 3 . Même si le PCFenvisage de déclencher une guerre civile –hypothèse qui reste à vérifier –, il n’a enaucun cas les moyens de la mener, donnéedont les dirigeants communistes – Stalineinclus – prennent assez tôt la mesure.La réalité se présente, bien entendu, sousun jour différent dans le camp du vichysmeet de la collaboration. Par leursdiscours comme par leurs actes, les collaborationnistesont attisé les brandons dela haine – mais il est vain d’épiloguer surdes cas somme toute connus. La politiquede l’État français appelle en revanche unjugement moins tranché. Vichy, il seraitvain de le nier, se situe délibérément dansune logique de l’exclusion et de la violence.Pour tremper la communauté nationaleet l’épurer de ses éléments douteux,le régime exclut (les juifs, les communistes,les francs-maçons…), interne ouemprisonne (juifs étrangers, communistes,et républicains) et, sur un modemineur mais non moins détestable révoqueà tour de bras autorités administratives etpolitiques. Le bilan se révèle accablant.135 000 personnes ont été condamnées,70 000 suspects internés, 35 000 fonctionnairessubissant, enfin, la révocation 4 .Vichy – Philippe Pétain en tête – a doncbien pour horizon une « communautéexclusive », acceptant le « principe marquéqu’il est des opinions inconciliables 5 » – logiquequi crée le cadre d’une possibleguerre civile. Le discours haineux que tientle régime pétainiste, par ailleurs, tend àréactiver des failles qui ont, depuis 1789,divisé les Français. Son programme réactionnaire,anti-républicain, clérical, corporatisteet antisémite se situe dans le droit filde la contre-révolution tout en activant desdiscordes qui ont, durant les années 1930,3. Ibid., p. 104-105.4. Chiffres cités par Henry Rousso, Le Syndrome…,op. cit., p. 15-16.5. Jean-Clément Martin, Révolution et contre-révolution enFrance de 1789 à 1995. Les rouages de l’histoire, Rennes,Presses Universitaires de Rennes, 1996, p. 147.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Podivisé les Français. Vichy, dans cette mesure,articule le temps long de la contre-révolutionau temps court de la crise desannées 1930, amplifiant des dissentimentsanciens et récents générateurs de fractures.Mais si ses pratiques barbares et ses discoursde haine créent un climat de guerrecivile, ils ne suffisent pas à placer la Francedans une configuration de guerre civile.La guerre civile se caractérise en effetpar un affrontement entre deux camps. Or,force est de constater que la politique vichyste,de 1940 à 1942, ne rencontrequ’une faible opposition. La France libre,en 1940, rassemble 35 000 volontaires surle sol anglais. La résistance, à la mêmedate, regroupe – sous bénéfice d’inventaire– quelque 30 000 personnes 1 . De sortequ’entre 1940 et 1942 – période au coursde laquelle le régime espère conduire saRévolution nationaleles forces s’opposantà l’État français restent dérisoires. Leterme de guerre civile se révèle donc d’unusage délicat puisqu’il n’y a pas, au sensstrict, de guerre. Cette réalité complexeamène dès lors à proposer un distinguo.L’État français a bel et bien créé un climatde guerre civile, de 1940 à 1942 sans que laFrance ne se situe dans une configurationde guerre civile durant les années sombres,les conditions objectives de l’embrasementn’étant de fait pas réunies.La ligne que suit l’État français à l’été1944 conforte, mais à front renversé, cetteanalyse. Loin de se battre pour défendreson existence, Vichy se contente d’appelerles Français à l’abstention. Le message quePhilippe Pétain diffuse le 6 juin 1944 demande« aux fonctionnaires et aux travailleursde rester à leur poste » et invite lapopulation à ne pas « commettre d’actesqui pourraient entraîner de tragiques représailles» 2 . Et le discours tenu aux légionnaires– pourtant piliers du régime – serévèle plus clair encore. Les consignes1. Jean-Pierre Azéma, 1940. L’année terrible, Paris,Le Seuil, 1990, p. 349.2. Philippe Pétain, message du 6 juin 1944, cité in MarcFerro, Pétain, Paris, Fayard, 1987, p. 562.10« sont nettes et formelles : nous ne sommespas dans la guerre. Votre devoir est degarder une stricte neutralité. Je ne veux pasde guerre fratricide. Les Français ne doiventpas se battre les uns contre les autres,leur sang est trop précieux pour l’avenir dela France et la haine ne peut que compromettrel’unité de notre pays qui est le gagede sa résurrection […]. Légionnaires, jecompte plus que jamais sur vous pour travaillela réconciliation de tous lesFrançais 3 . » Discours qui contraste, on lesait, avec la fermeté qu’exige PhilippePétain en novembre 1942 : « Français, desofficiers généraux au service d’une puissanceétrangère refusent d’obéir à mesordres. Généraux, officiers, sous-officierset soldats de l’Armée d’Afrique, n’obéissezpas à des chefs indignes. Je vous réitèrel’ordre de résister à l’agression anglosaxonne[…]. L’union est plus que jamaisindispensable. Vous n’avez qu’un seulgouvernement : celui auquel j’ai donné lepouvoir de gouverner. Vous n’avez qu’unePatrie que j’incarne, la France 4 . »De même, le maréchal Pétain, en 1944,délègue quelques intermédiaires – l’amiralAuphan, Bernard Ménétrel, le commandantFéat… – pour entrer en contact avecCharles de Gaulle et négocier la remise deses pouvoirs 5 . Que Vichy, après avoir répriméla résistance, exercé ses violencessur la population et fulminé l’anathèmecontre Charles de Gaulle cherche à se rapprocherde son ennemi juré suscitera,selon les tempéraments, la colère ou lesourire. Le problème, toutefois, n’est ni descruter les intentions de Philippe Pétain(évidemment désireux de légitimer sonrégime en le faisant reconnaître par leGPRF), ni de porter un jugement moral sur3. Philippe Pétain, message aux légionnaires, 14 juin1944, cité par Marc Ferro, ibid., p. 563-564.4. Philippe Pétain, message adressé à Pierre Boisson,arrivé le 20 novembre 1942, cité in Pierre Ramognino, PierreBoisson, un Proconsul de l’empire français, thèse dirigée parJean-Pierre Azéma, IEP-Paris, 2001, p. 348-349.5. Jean-Paul et Michèle Cointet, « L’hypothèque deVichy », in Fondation Charles de Gaulle, Le Rétablissementde la légalité républicaine, Bruxelles, Complexe, 1996,p. 287 sq.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po1. Joseph Darnand, Appel aux forces du maintien del’ordre, juin 1944, cité in Pierre Giolitto, Histoire de la Milice,op. cit., p. 421.11elles mais de constater que la logique quianime le chef de l’État, au moment du débarquement,ne s’assimile en rien à uneguerre civile.Certes, la Milice multiplie exactions etbrutalités. Indissociable de l’État français,cette garde prétorienne mène, avantcomme après l’opération Overlord, uneguerre civile qu’elle prétend diriger. « Lesordres sont clairs » déclare ainsi JosephDarnand le 6 juin 1944. « Considérez lesennemis de la France, les francs-tireurs etpartisans, les membres de la prétenduearmée secrète et ceux des groupements derésistance. Attaquez-vous aux saboteurs,qu’ils soient ou non parachutés. Traquezles traîtres qui essaient de saper le moralde nos formations […]. La vie bourgeoiseest révolue. Il ne faut pas craindreaujourd’hui de vivre dangereusement,pour ne pas subir le sort des esclavesqu’on égorge. Miliciens, Français, debout,et nous sauverons le pays 1 . » La Milice, répétons-le,ne saurait être dissociée durégime vichyste. Force, néanmoins, est deconstater que deux lignes s’opposent. Làoù Joseph Darnand entend conduire uneguerre civile, Philippe Pétain prône enretour l’attentisme. L’opposition entre cesdeux lignes conduit au demeurant à desheurts, visibles dès 1943, dont la fréquenceaugmente en 1944. Dans sa masse, l’administrationfrançaise condamne le comportementfactieux ou criminel des hommesau gamma et s’emploie à limiter leur emprise.« Si nous tolérons les agissements degroupements qui, dans leur impatience ouleur irritation, se préparent à exercer desvengeances et à punir le crime par lecrime, nous assisterons à la généralisationd’actes de banditisme. Les représailles répondrontaux représailles et nous seronsen pleine guerre civile. S’il est exact quedes miliciens soient souvent hélas sauvagementassassinés, le seul moyen d’assurerleur protection est de mettre immédiatementun terme à l’activité d’un mouvementqui, par ses procédés, accumule contre luides rancœurs mettant en péril à la fois lavie de ses membres et la paix sociale » expliqueà Pierre Laval le préfet François-Martin, pourtant fort éloigné de la résistance,en 1943 2 . Confronté à des difficultésidentiques, son collègue Jean Quenette,préfet régional de Dijon, préfère remettresa démission le 30 décembre 1943. Si lapolice, de même, traque sans états d’âmeles communistes, elle réprime plus difficilementles autres forces clandestines. « Lapolice a fait beaucoup contre les communistesmais beaucoup moins contre lesmouvements nationaux de Résistance » observele consul Schleier 3 . « La police françaiseest utilisable contre les communistesmais peu sûre contre les mouvements nationauxde Résistance confirme Ernst Kaltenbrunner,chef de la Gestapo, en janvier1944 4 . Cette distinction provoqued’ailleurs la colère de Joseph Darnand, peudisposé à admettre ces subtilités sémantiques.« Il n’y a pas de bons ou de mauvaismaquis, il n’y a pas de maquis noirs oublancs. Tous ces gens qui ne se livrent pasà des occupations normales, qui sont dansla nature, qui n’ont pas de moyens d’existencelégaux sont des ennemis de notrepays. Nous devons agir contre eux » déclare-t-illors d’une conférence qui, le21 janvier 1944, rassemble les principauxresponsables de la répression 5 .À la veille comme au lendemain du débarquement,l’appareil d’État n’est donc enrien disposé à basculer dans une guerrecivile que les chefs excluent et que lamasse rejette, miliciens et collaborationnistesexceptés. De fait, et à la grande surprisedes Anglo-saxons fraîchement débarquéssur les plages normandes, le pouvoir2. François-Martin, lettre à Pierre Laval, 11 décembre1943, AN F 1BI 769.3. Rudolf Schleier au ministre des Affaires étrangères,11 juin 1943, AN 72 AJ 72.4. Ernst Kaltenbrunner à J. von Ribbentrop, 8 janvier1944, AN 72 AJ 72.5. Joseph Darnand, discours à l’hôtel Thermal, 21 janvier1944, AN 72 AJ 260.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Povichyste cède la place sans aucune opposition.Les maires loyalistes s’effacent devantleurs successeurs gaullistes, les préfets démissionnentsans discuter et les secrétairesgénéraux s’emparent des ministères sansheurts. « Jusqu’à la Terreur parisienne dePrairial […], la violence naît plus d’undéfaut d’État que d’un excès. La violence laplus nue trouve logiquement l’occasion des’exprimer parce que tous les garde-fousont été récusés les uns après les autres 1 »relève Jean-Clément Martin évoquant laRévolution française. Dès lors, « la Terreuret la violence ne peuvent pas être imputéesà un excès d’État […] mais à un défautd’État, d’autant plus marqué qu’il a permisà des factions de se couvrir d’une autoritéfaible, quasi-introuvable 2 ». La France de1944 confirme et infirme tout à la fois ceconstat. Certes, les Miliciens et leurs amiscontrôlent depuis 1943 une part de l’appareild’État – prisons, tribunaux, force dumaintien de l’ordre, propagande et information.Mais toute une part de l’administrationrésiste à cette emprise. Dans cettemesure, la Milice, au rebours du parakratosgrec, se révèle incapable d’imposersa loi à l’ensemble du pays.« Assurément, il serait tout à fait erroné desous-estimer la capacité potentielle del’État milicien d’investir les allées du pouvoir[…]. Reste que la Milice ne sut et neput passer à une vitesse supérieure : ellestagna, ce qui pour une minorité agissanteéquivaut à régresser 3 . » De fait, alors qu’ilprétendait se battre jusqu’au bout, Vichy sedissout en silence, disparaissant, à la surprisedes observateurs alliés, « comme lechat d’Alice au pays des merveilles 4 ». Curieuseguerre civile, en vérité, où l’un descamps refuse de livrer bataille, son chef1. Jean-Clément Martin, Révolution et contre-révolution…,op. cit., p. 106.2. Jean-Clément Martin, in Jean-Clément Martin (dir.), LaGuerre civile…, op. cit., p. 63.3. Jean-Pierre Azéma, « La Milice », Vingtième siècle. Revued’histoire, 28, octobre-décembre 1990, p. 97-98.4. Selon la formule d’un officier des forces spéciales américainescitée par Charles-Louis Foulon, « La Résistance et lepouvoir de l’État dans la France libérée », in FondationCharles de Gaulle, Le Rétablissement…, op. cit., p. 190.12préférant emprunter le chemin de Yuste –entendons ici Sigmaringen. Pour parodierClausewitz, l’État français, sachant la partieperdue, a plutôt joué la désescalade plutôtque « l’ascension aux extrêmes » à l’été1944.Si l’on admet que la guerre civile correspondà un combat mené, au nom d’uneconception exclusive de la nation, pardeux camps mobilisant des effectifs considérables,force est de constater que laFrance des années sombres en général etde la Libération en particulier ne correspondguère à ce schéma. Le camp gaullistea, jusqu’en 1942 tout au moins, évité autantque faire se peut l’affrontement ; Vichy a,en 1944, tenté de dégager la voie d’uncompromis tant avec les Américains qu’avecCharles de Gaulle. Loin de mobiliser et lapopulation, et l’administration dans la défensedésespérée de son régime, il a plutôtpréconisé l’abstention que la lutte. Plutôtque d’opter pour un exil sans retour, PhilippePétain a même décidé, embarrassantle pouvoir gaulliste, de se présenter en1945 devant ses juges. Certes, la Milice,élément qu’on ne saurait dissocier de l’appareild’État, a tenté d’engager le pays dansla guerre civile. Sa tentative, pourtant, aéchoué, hormis quelques exemples locaux(Savoie par exemple), cette garde noire serévélant tout bonnement incapable de mobiliserune masse suffisante de Français.De ce point de vue, les comparaisons serévèlent éclairantes. En 1939 – date de l’offensivefinale –, l’armée franquiste rassembleun million d’hommes environcontre 600 000 pour le camp républicain,1,7 million d’hommes ayant été au totaltouchés par les appels successifs 5 . La Phalangecompte 240 000 militants en 1937,650 000 en 1939 et ses milices regroupent126 000 hommes 6 . La Milice française, enrevanche, recrute en zone nord moins de4 000 personnes, en zone sud tout au plus5. Chiffres donnés par Guy Hermet, La Guerre d’Espagne,Paris, Le Seuil, coll. « Points/Histoire », 1989, p. 241-242.6. Ibid., p. 188.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po1. Jean-Pierre Azéma, « La Milice… », art. cité, p. 98-99.2. Philippe Buton, « La France atomisée », in Jean-PierreAzéma et François Bédarida (dir.), La France des annéesnoires, Paris, Le Seuil, coll. « Points/Histoire », 2000 (1 ère éd.1993), p. 429-430.3. Philippe Burrin, La France à l’heure allemande, Paris,Le Seuil, 1995, p. 438.13une trentaine de milliers « dont la moitié peuventêtre considérées comme réellementactives 1 ». Dans le même temps, les forcesclandestines regroupent 50 000 hommes enjanvier 1944, 100 000 en juin 1944, peutêtre500 000 à la Libération 2 . En Espagne,quelque 6 % de la population se mobilisemilitairement dans l’un ou l’autre camp. EnFrance, cette proportion ne concerne, enprenant les chiffres les plus forts, qu’un pourcentageinfime – 1,5 %. Si l’on ajoute auxcombattants les résistants recensés (260 619en 1994), les FFL (500 000 hommes enrôlésdont une nette majorité de troupes coloniales)et les quelque 250 000 collaborationnistesdes hautes eaux de l’été 1942 3 ,cette proportion monte péniblement à2,5 %. Encore ce chiffre incorpore-t-il, à ladifférence de l’Espagne, des non-combattants.Dans Le Cid, le combat cessa faute decombattants. Pour la France, la guerre civile,pour des raisons identiques, n’a tout bonnementpas commencé faute de guerriers.Le bilan humain confirme ce constat.Certes, les années d’Occupation se caractérisent,il serait vain de le nier, par l’ampleurdes pertes subies tant par les civils que parles forces militairement engagées. Surl’ensemble de la période, FFL et FFI enregistrent78 000 morts auxquels s’ajoutent60 000 déportés politiques, 75 000 déportésraciaux, 30 000 fusillés et 60 000 civils victimesd’opérations terrestres ou de massacres.Ces données sont cependant fallacieusespuisqu’elles amalgament ce quirelève de la collaboration, de la guerre civileet de la guerre tout court. Sur les quelque300 000 victimes ainsi dénombrées, une minoritéseulement tombe en raison d’affrontementsopposant directement des Français àd’autres Français. Pourtant, ce chiffre, detoute évidence surestimé, se révèle sanscommune mesure avec les pertes que subissent,pour cause de guerre civile, la Grèce,l’Espagne ou les États-Unis. Entre 1936 et1939, la guerre d’Espagne provoque la mortde 286 000 personnes selon les estimationsles plus récentes 4 , les exécutions perpétréespar les nationalistes après 1939 étant excluesde cette macabre comptabilité. En Grèce, lecamp gouvernemental enregistre plus de10 000 pertes contre un bilan qui, pour lescommunistes, oscille entre 20 000 et 38 000morts 5 . Chiffre à rapporter, bien entendu,aux 7,3 millions d’habitants que compte lepays en 1940. La guerre de Sécession, enfin,cause quelque 600 000 victimes. À l’aunedes guerres civiles, le cas français se caractérisedonc par un bilan, qui, pour dramatiquequ’il soit, reste relativement modeste.Ce constat amène dès lors à refuser d’appliquerle terme de guerre civile au casfrançais, période de la Libération incluse. Cequi amène à suggérer une hypothèse : laFrance ne bascule pas, durant les annéessombres, dans la guerre civile dans lamesure où les protagonistes, tout simplement,la refusent. LE REFUS DE LA GUERRE CIVILEL’histoire, en règle générale, vise à expliquerles faits qui se sont déroulés, non àanalyser ce qui ne s’est pas produit. Réfléchirsur l’absence de guerre civile revientpar conséquent à s’aventurer sur un terrainpour le moins glissant, risque que l’onmesure mais qu’il faut endosser pour saisirla stratégie suivie par les camps en présence.Quelques commentateurs affirment volontiersque la guerre civile n’est jamaisvoulue mais qu’elle découle d’un processus,voire d’un engrenage. Cette visionn’est pas sans fondements – la guerre deSécession le démontre – mais elle est àcoup sûr réductrice. Pour parvenir à leursfins, certains acteurs s’affirment prêts à uti-4. Chiffre aimablement communiqué par Julio Arostegui.5. David H. Close (dir.), The Greek civil war. Studies of polarization,Londres, Routledge, 1993, p. 9.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Poliser les moyens les plus extrêmes. Il« faudra tenir compte de ce que l’actiondoit revêtir une violence extrême pour réduirele plus vite possible un ennemi quiest fort et bien organisé. Sans aucun doute,tous les dirigeants des partis politiques, sociétéset syndicats non acquis au Mouvementdevront être emprisonnés et soumis àdes châtiments exemplaires afin d’étranglerles mouvements de rébellion ou lesgrèves » prescrit le général Mola, âme ducomplot, dans son Instruction réservéen° 1 du 25 mai 1936 1 . « Il est nécessaire depropager un climat de terreur […]. Toutepersonne œuvrant ouvertement ou secrètementà la défense du Front populairedoit être fusillée » ordonne-t-il de Pampelune2 . Dans le cadre espagnol, la guerrecivile ne naît pas d’un dérèglement oud’une radicalisation progressive des forcesen présence. Elle est d’emblée acceptée,pour ne pas dire préméditée, par le campfranquiste, réplique, peut-être, au maximalismed’un PSOE peut-être plus soucieuxde faire la révolution – en parole sinon enactes – que d’enraciner une Républiqueencore fragile.Dans cette optique, la Résistance en généralet Charles de Gaulle en particulierentendaient-ils, pour prendre le pouvoir,plonger la France dans la guerre civile ? Laréponse est de toute évidence négative. Cerefus se fonde au premier chef sur l’idéologiequi inspire de Gaulle. Malgré un longsilence que rompt le Manifeste ramené parChristian Pineau en 1942, le chef de laFrance libre a d’emblée construit son projetpolitique sur des valeurs humanistes etdémocratiques. En promettant de renoueraprès guerre avec la République, Charlesde Gaulle s’interdisait d’imposer sa loi parla violence. Dans son esprit, le peuple,convoqué aux urnes, devait trancher.De Gaulle restera fidèle à cette conceptionen 1944 comme en 1958. « La dictature jesais comment on y rentre, je n’ai qu’un mot1. Cité par Guy Hermet, La Guerre d’Espagne, op. cit.,p. 176.2. Ibid., p. 176-177.14à dire ; mais je ne sais pas comment on ensort » confie-t-il au résistant PhilippeViannay le 24 juillet 1944 3 , vision dont ilne se départira pas. En posant l’appel auxurnes comme horizon d’attente, le pouvoirgaulliste, de fait, renonçait à la violencepour reconstruire la France, force et démocraties’excluant par définition. La volontéde rassembler les Français, par ailleurs, sesitue au cœur du projet gaulliste – paridéologie autant que par nécessité. Auxyeux du général, les divisions avaient toujoursconduit le pays au désastre ce quil’incitait, au nom d’une certaine idée del’histoire, à prôner l’union plutôt qu’à attiserles rancunes. Mais cet œcuménismecorrespondait également à une nécessité.De Gaulle, en 1940, était seul. Il ne pouvaitespérer s’imposer auprès des Françaiscomme aux yeux des alliés qu’en ralliantdes concours sans cesse plus nombreux cequi l’obligeait à se garder de tout sectarisme.De fait, il accueillait à Londres vichysteset communistes, socialistes et démocrates-chrétiens,réactionnaires et progressistes.Cette volonté de rassemblementa d’ailleurs généré des structures inédites.Créé dans la clandestinité le 27 mai 1943,Le Conseil national de la Résistance regroupeainsi l’ensemble des familles politiquesfrançaises, le gros des organisationsrésistantes et les deux principaux syndicats.C’est au demeurant cette capacité àréaliser l’union qui oblige les alliés à reconnaître,bon gré mal gré, le Gouvernementprovisoire de la République française.Combattant en démocrate pour ladémocratie, Charles de Gaulle pouvait dèslors difficilement appeler les gaullistes à laguerre civile à moins de se condamner à lamarginalité ou au coup de force, option récuséedès 1940. Ajoutons que la présencede l’occupant conduisait à la modération,l’attachement patriotique incitant à resserrerles rangs face à un ennemi honni3. Philippe Viannay, Du bon usage de la France. Résistance,journalisme, Glénans…, Paris, Ramsay, 1988, p. 152.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po15plutôt qu’à attiser les brandons des discordesintestines.La Résistance, mais pour d’autres motifs,suit une logique identique. Certaines deses composantes, soulignons-le, récusaientla violence pour des motifs éthiques. Lescatholiques engagés dans la clandestinité,souvent venus des rangs de la démocratiechrétienne, refusent les assassinats au nomdu message biblique tout comme les socialistesadhérant à l’humanisme jaurésien.Pour mener un combat, aussi juste fût-il,tout n’était pas permis. À de rares exceptionsprès, enfin, les résistants dans leurensemble plébiscitent un retour à la démocratie.L’objectif n’est pas d’imposer sa loi,voire la révolution – au contraire des communistesgrecs ou des républicains espagnols– mais de revenir à une République– certes rénovée – respectant le suffrageuniversel et rétablissant les grandes libertésdémocratiques. C’est dire que la restaurationprime ici sur la révolution. Commandépar l’idéologie, le refus idéologique de laviolence se révélait par ailleurs tactiquementnécessaire. En Grèce, en Espagne,a fortiori aux États-Unis, chaque campcontrôlait un territoire où il pouvait enrôlerdes recrues, volontaires ou non. En France,en revanche, les forces clandestines ne dominaientaucun espace. Pour mobiliserleurs troupes, elles devaient donc utiliserd’autres armes qu’une terreur territorialisée,la persuasion par exemple. La presseclandestine s’engagea vaillamment danscette voie. Répugnant, hormis les communistes,aux outrances de la propagande,elle privilégia une pédagogie explicativevisant à réveiller les consciences plus qu’àendoctriner les âmes. Les forces clandestines,enfin, mesuraient les risques que lesactions violentes faisaient courir aux civils.Les représailles contre les otages dont usèrentles Allemands, en 1941 notamment,les dissuadèrent souvent de recourir à unmode d’action trop coûteux en vies humaines.Les communistes, on le sait, nepartageaient pas cette prudence. Minoritaires,ils ne pouvaient cependant pas imposerleurs vues autrement qu’en montrantl’exemple, émulation doublée d’un discoursstigmatisant « l’attentisme » des autresforces clandestines.Principes idéologiques et nécessités tactiquesont donc conduit la résistance à refuserune logique de la guerre civiled’autant que les clandestins ne se méprenaientpas sur la hiérarchie des priorités. Ilsentendaient combattre l’occupant allemandavant tout, accessoirement ses complicesfrançais sans pour autant souhaitermettre la France à feu et sang. Tous, certes,ne partageaient pas cette logique. Souscouvert de patriotisme, quelques groupessoldaient de vieux comptes, voire se livraientà de purs actes de banditisme. En1944, le maquis Le Coz terrorise ainsi lepays de Loches en Indre-et-Loire. Le maquis,de même, vit souvent sur le pays, appelé,plus ou moins volontairement, à leravitailler. Et la résistance, on le sait, n’apas hésité à user de menaces verbales ouphysiques à l’encontre des collaborateursou supposés tels, menaces parfois mises àexécution, les miliciens et leurs familles enfirent la douloureuse expérience. Cesexemples restent malgré tout l’exception,d’autant que l’unification des forces clandestinesles soumettait, théoriquement dumoins, à un pouvoir gaulliste peu disposéà tolérer des débordements de violence.Vichy s’inspirait en revanche d’une logiquedifférente. Par son principe et ses aspirations,la Révolution nationale pouvaitconduire à la guerre civile. Discours dehaine et pratiques répressives pavaient unchemin qui pouvait mener à des embrasementsfratricides. Tel, pourtant, ne fut pasle cas. Les conditions objectives pouvantmener à une configuration de guerre civilene furent jamais réunies, la faiblesse de laRésistance avant 1942 comme l’incapacitéde Vichy à mobiliser des effectifs significatifspour sa défense en 1944 prévenant laformation d’un tel dispositif. Le régime a,on le sait, évité de se doter d’un partiunique. Le rôle politique de la Légion,ferment de la discorde, a très vite étéDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Pocontenu, l’administration refusant d’êtreplacée sous le contrôle d’une organisationqui prétendait tout régenter. Une exigencebien entendu inacceptable aux yeux desfonctionnaires. La Milice, enfin, est crééetardivement – en janvier 1943 pour êtreprécis. Vichy s’est donc contenté, si l’onose dire, d’exercer sa violence en s’appuyantsur ses institutions régaliennes –police, gendarmerie, magistrature, parfoisdoublées de structures parallèles mais contrôléespar le pouvoir d’État. Ce faisant, lerégime restait fidèle à une conceptionconservatrice de la politique qui assignaitaux masses un rôle relativement effacé. Lapopulace était conviée à fêter PhilippePétain lors de ses déplacements ; la propagandedevait modeler les esprits. Mais làs’arrêtait lele historiquement dévolu aupeuple. Plus que la mobilisation ou la politisationdes masses, le régime vichyste adonc plutôt tablé sur leur abstention. La capacitéd’action du pouvoir reposait en dernierressort sur le degré d’obéissance desgrands corps de l’État.Malgré leur culture républicaine, cesderniers ne rechignèrent guère à soutenirl’État français, mesures criminellesincluses 1 . Ceci posé, et même dans la trèspétainiste Afrique occidentale française,« aucun plan d’exécution de masse des suspectsne fut ni appliqué, ni préparé et l’assassinatpolitique resta l’exception. Mêmepour les décisions les plus iniques, la logiquebureaucratique prévaut dans l’applicationdes mesures répressives, avec sesrègles et ses procédures 2 . » Surtout, lavictoire alliée qui se profilait refroidissaitles enthousiasmes. Sentant le vent tourner,l’administration devenait moins zélée.Hormis une poignée de collaborationnistes,elle n’était guère disposée à mener,pour le compte d’un régime voué à la disparition,une guerre civile. Ce dernier, audemeurant, ne lui en demandait pas tant.1. Cf. les analyses de Marc Olivier Baruch, Servir l’Étatfrançais. L’administration en France de 1940 à 1944, Paris,Fayard, 1997.2. Pierre Ramognino, Pierre Boisson…, thèse citée, p. 503.16Philippe Pétain était en effet prisonnier deson mensonge. Affirmant qu’il avaitcherché avant tout à retirer les Français dela guerre, il pouvait difficilement leur demanderde livrer bataille d’autant que cecombat aurait servi une Allemagne dont ilavait prétendu borner les exigences. Seflattant de protéger la population, il pouvaittout aussi difficilement l’appeler aumeurtre. Le pays, par surcroît, se libéraitgrâce aux Anglo-saxons, non grâce auxSoviétiques, ce qui rendait l’épouvantailbolchevique particulièrement malaisé àagiter. Ces raisons idéologiques et tactiquesconduisaient donc Philippe Pétain àprôner l’attentisme – une vision qui correspondaitau souhait de ses maîtres allemands.« Jamais on n’avait envisagé la participationdu gouvernement français à ladéfense de son territoire, ni, comme la propagandele répétait avec tant d’emphase, àcelle de l’Occident ou de la forteresse Europe.On ne demandait que deux choses àPétain : exhorter les autorités françaises auloyalisme et par la suite, en cas de débarquement,la population au calme 3 . » Logiquequi se situe, on l’admettra, aux antipodesd’une guerre civile fondée – entreautres – sur la mobilisation des populations. UNE AFFAIRE DE MÉMOIRE ?Idéologie, stratégie, tactique se conjuguentdonc pour expliquer que la France,entre 1940 et 1944, n’ait pas basculé dansla guerre civile d’autant que la présence allemandea induit un effet de brouillage. Lepatriotisme commandait en effet de privilégierla lutte contre l’ennemi plutôt que deréveiller les discordes passées – impératifdont Vichy ne se soucia guère entre 1940et 1942 mais qui, aux yeux de la population,demeurait crucial. Dans cette abstention,la mémoire a, semble-t-il, joué un rôlecapital. Le souvenir du passé – sa réinter-3. Eberhard Jäckel, La France dans l’Europe de Hitler,Paris, Fayard, 1968, p. 423.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Poprétation tout au moins – explique que lesprotagonistes aient hésité à s’engager dansla voie d’un combat fratricide.Loin d’apparaître comme une solutionsinon acceptable, du moins admissible, laguerre civile, en France, a été depuis le19 e siècle frappée d’infamie. « Une mémoirede gauche a chargé les opposants àla Révolution de tous les crimes et a rejetésur les “circonstances” les causes des misesà mort, préférant valoriser les promessescontenues par les discours. À l’inverse, unemémoire de droite a souligné les contradictionsmortifères entre discours et réalités,concluant à la malignité du processusrévolutionnaire 1 . » Quel que soit le regardporté sur la Révolution, la guerre civile adonc toujours été considérée comme unmal absolu qui discréditait la cause mêmequ’elle prétendait servir. Les acteurs ontsans doute mesuré ce péril et la responsabilitéhistorique qu’ils endossaient en attisantles brandons des haines fratricides.Les dirigeants, certes, n’avaient vécu ni laTerreur, ni la prise de la Bastille. Le souvenirde ces épisodes n’en restait pas moinsvivace, cultivé par les appareils idéologiquesde la République, réactivé par lescrises (boulangisme, affaire Dreyfus…) oùse rejouait sur un mode mineur la lutte opposantdepuis 1789 bleus et blancs. Par saforce contraignante, ce contre-modèlefonctionnait donc comme un repoussoir.En obligeant les acteurs à éviter la rééditiondu drame révolutionnaire, il les incitaità la modération sous peine de discréditerleur cause. Cette obsession, côté vichyste,n’a bien entendu guère joué en 1940, voireen 1941. À cette époque, la victoire allemandeparaissait assurée et le régime sesentait suffisamment fort pour imposer saRévolution nationale sans s’encombrer deréminiscences historiques inutiles. En 1944se déroulait en revanche une toute autrebataille. Les chefs de l’État français savaientqu’ils devraient rendre des comptes à la1. Jean-Clément Martin (dir.), La Guerre civile…, op. cit.,p. 60.17justice. Le procès de Pierre Pucheu suivipar son exécution en mars 1944, sonnaitde ce point de vue comme un sinistre présage.Dès lors, les dirigeants ne pouvaientplus se battre que sur le terrain de la postérité,en évitant d’encourir, devant lesjuges puis devant l’Histoire, le reproched’avoir engagé le pays dans une guerrecivile alors que la partie était perdue.Jusqu’au débarquement, Pierre Laval avaitsoutenu les Miliciens, invitant Joseph Darnandà déférer « devant les cours martialesle maximum de terroristes pris sur le fait 2 ».Dès lors que la messe est dite et que sonrégime se disloque, il se désolidarise descrimes commis, condamnant notammentl’assassinat de Jean Zay et de GeorgesMandel. « Un tel acte est en contradictionformelle avec la loi de la guerre ; il est denature à aggraver les dissensions internesde la France et ce serait une singulière préfaceà des conversations avec les Anglosaxonsalors qu’il faudra un jour ou l’autrecauser avec eux 3 . » Ces propos le démontrent,la mémoire de la guerre civile n’a enrien imposé sa force contraignante aux acteurs.Mais elle a joué de façon instrumentale,comme un contre-modèle auxquelsles acteurs vichystes se sont référés dèslors que la partie était perdue.Pour Charles de Gaulle, le passé représenteun cadre référentiel où il puise deséléments de réflexion plus qu’une données’imposant consciemment ou inconsciemmentà lui. Dans ses discours, le chef de laFrance libre valorise ainsi les personnagesqui, dans l’histoire tourmentée du pays,ont réussi à incarner l’union. Jeanned’Arc 4 , Clemenceau 5 , Foch 6 … sont tour àtour exaltés, témoignant d’une vision œcu-2. Pierre Laval, discours du 21 janvier 1944, cité in FredKupferman, Pierre Laval. 1883-1945, Paris, Balland, 1987,p. 436.3. Propos cité par Fred Kupferman, ibid., p. 445.4. Charles de Gaulle, discours du 10 mai 1941, cité inCharles de Gaulle, Discours et messages. 1940-1946, Paris,Plon, 1970, p. 85.5. Charles de Gaulle, discours du 11 novembre 1941,ibid., p. 130-131.6. Charles de Gaulle, message du 27 mars 1943, ibid.,p. 277.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Olivier WieviorkaDocument téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Poménique de l’histoire associant civils et militaires,croyants et incroyants, conservateurset progressistes, hommes de la Révolutionet de l’Ancien régime. Mais le passésert également de contre-modèle en offrantdes parallèles historiques dont de Gaulleexclut la réédition. De ce point de vue, laCommune pèse sans doute d’un poids pluslourd que la Révolution française, l’épisodede l’insurrection parisienne le révèle.De Gaulle, on le sait, se montrait favorableà l’insurrection nationale. Mais il craignaitdans le même temps qu’un soulèvementne crée dans la capitale une dynamique révolutionnaireservant les intérêts du Particommuniste français. Or il n’entendait nientrer dans une ville plongée dans l’effervescencerévolutionnaire, ni endosser leshabits de Monsieur Thiers en réprimant lesinsurgés. La référence à la Commune vientdonc tout naturellement à l’esprit des responsablespolitiques du GPRF. « Une explosionde joie se traduira naturellementpar quelques jours de chômage. Il est doncvain et dangereux de donner des instructionsde reprendre le travail immédiatementsi l’on est sûr d’être désobéi. Quantaux mots “en ordre”, ils rappellent le vocabulairedes Versaillais qu’auraient certainementrepris Giraud ou Weygand. Ilsseront jugés blessants par les ouvriers »câble le conseiller politique du Général,Georges Boris, au commissaire à l’IntérieurEmmanuel d’Astier 1 . « Allez vite » ordonnede Gaulle à Leclerc avant la libérationde Paris. « Nous ne pouvons pas avoirune nouvelle Commune 2 . » Le souvenir dela guerre civile – qu’il emprunte les traitsde la Révolution ou de la Commune – adonc vraisemblablement pesé, dans unemesure difficile à quantifier, pour inciter lepouvoir gaulliste à prôner la modération.De Gaulle, au vrai, ne jugeait-il pas« révolus les temps funestes où les Françaisluttaient entre eux sans se comprendre etsans s’aimer. Parce que les Français,1. Boris à d’Astier, 11 août 1944, AN F 1A 3716.2. John Keegan, Six armies in Normandy, Londres, PenguinBooks, 1994, p. 30618éclairés par l’affreuse lumière du désastre,de la misère et de la trahison, ne veulentplus s’inspirer, les uns vis-à-vis des autres,que de la simple et consolante fraternité3 . »La mémoire des guerres civiles a-t-elleenfin contribué à modeler le comportementdes Français ? Pour une large majorité,le souvenir des affrontements fratricidesa sans doute contribué à modérer lesardeurs sanguinaires. La presse de la résistancecontient fort peu d’appels auxmeurtres – et ces appels visent avant toutl’occupant ; les mouvements et réseaux,dans leurs recrutements, se sont montréspeu sectaires, associant volontiers deshommes venus des horizons les plus divers.Combat – où Guillain de Bénouville,ancien de l’Action française, cohabite avecl’homme de gauche Claude Bourdet – représenteun exemple qui, pour être significatif,n’est pas exceptionnel. Le cas des vichysto-résistantsdémontre au demeurantque l’on passe somme toute aisément d’uncamp à l’autre, du moins jusqu’en 1942,fluidité qui ne semble guère caractériserl’Espagne ou la Grèce de la guerre civile.Le souvenir des affrontements fratricides adonc pu jouer pour inciter les forces clandestinesà l’œcuménisme. Mais d’autres référencesont également pu peser, dans unsens positif cette fois. La Troisième Républiquen’avait en effet triomphé de ses ennemisque par le ralliement successif deses opposants, orléanistes d’abord, catholiquesralliés ensuite, radicaux et socialistesacceptant de soutenir un régime dont ilsespéraient redessiner les contours. L’Unionsacrée réalisée durant la première guerremondiale avait surtout prouvé que lesFrançais, en surmontant leurs divisionsavait réussi à défaire l’Allemagne et ses alliés.À la différence de l’Espagne ou de laGrèce, l’histoire de France offrait donc des« modèles de concorde » qui contrebalançaientle souvenir horrifié des affronte-3. Charles de Gaulle, discours du 10 mai 1942, in Charlesde Gaulle, DM, op. cit., p. 183.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po


Guerre civile à la française ?Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Poments fratricides. La stratégie d’union nationalemenée par Charles de Gaulle, l’unificationde la résistance réalisée au sein duCNR, l’amalgame des FFL, des giraudisteset de l’armée vichyste dupliquent, quoi quedans des styles différents, les gouvernementsde concentration républicaine oud’Union sacrée réalisés naguère.Le concept de guerre civile, on l’auracompris, ne semble ni pertinent, ni heuristiquepour caractériser la France desannées sombres – à moins d’assimiler touteviolence exercée contre une population àune guerre civile. Pour des raisons idéologiques,stratégiques et tactiques, pouvoirgaulliste – sur l’ensemble de la période – etÉtat français – en 1944 – ont évité deplonger la France dans un bain de sang, aurebours des drames qui ont endeuillé l’Espagne,la Grèce ou les États-Unis. La partde la mémoire dans cette exemption reste,pour des raisons évidentes, difficile à apprécier.Nul doute, pourtant, que l’imagenégative portée par la Terreur ou la Communea atténué les haines que des Françaispurent se manifester. C’est pourtant auprisme de la guerre civile que les acteursse remémorent parfois les années sombres.Le climat de guerre civile créé par l’Étatfrançais comme la violence d’affrontementsfratricides localisés mais violents19(songeons à la Savoie) a sans doute contribuéà forger une mémoire prompte àretenir l’image sombre d’une France plongée,à la Libération, dans des affrontementsfratricides. L’historien sera peut-êtretenté de se démarquer de cette vision passionnéepour souligner que les modèles deconcorde ont pu offrir des voies alternativesauxquelles se référer. Ces modèles,faut-il le souligner, faisaient cruellementdéfaut aux Espagnols, habitués aux luttesintestines, défiant à l’égard d’une démocratielibérale dont ils n’avaient perçu quela caricature et les dysfonctionnements.Qu’il s’impose aux consciences ou qu’ilsoit instrumentalisé, le passé offre parfoisdes leçons dont s’inspirent les peuples. Lestransitions démocratiques pacifiquementaccomplies en Espagne, en Grèce, voire enTchécoslovaquie ou en Afrique du Sud démontrentque cette heureuse issue n’a pasété réservée à la seule France, l’orgueil nationaldut-il en souffrir.Professeur des universités à l’École normalesupérieure de Cachan, Olivier Wieviorka(oliwievi@club-internet.fr) travaille sur les annéessombres auxquelles il a consacré plusieurs études.Il a, par ailleurs, succédé à Jean-Pierre Rioux àla rédaction en chef de Vingtième siècle. Revued’histoire.Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_paris5 - - 193.51.85.60 - 12/05/2012 07h05. © Presses de Sciences Po

More magazines by this user
Similar magazines