26 REVUE DE L’ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES N° 130lui fallait affronter lui aussi les Perses, comme Alexandre le Grand 12 <strong>et</strong> Trajan, sesmodèles, quitte à aller chercher les <strong>barbares</strong> sur leurs propres territoires 13 :… <strong>et</strong> p<strong>et</strong>iturus ipse Mogontiacum, ut ponte conpacto transgressus <strong>et</strong> in suis requirer<strong>et</strong>BARBAROS, cum nullum reliquiss<strong>et</strong> in nostris, refragante u<strong>et</strong>abatur exercitu ; uerumfacundia iucunditateque sermonum allectum in uoluntatem traduxerat suam […] ; moxquead locum praedictum est u<strong>en</strong>tum, flumine pontibus constratis transmisso occupauere terrasHOSTILES. (AMM. 17.1.2.)Quant à lui, il voulait gagner May<strong>en</strong>ce, y construire un pont <strong>et</strong> franchir le fleuve, pourtraquer les <strong>barbares</strong> jusque sur leurs terres, puisqu’il n’<strong>en</strong> avait laissé aucun dans lesnôtres ; mais il se heurtait à l’opposition <strong>de</strong> l’armée. Pourtant, l’éloqu<strong>en</strong>ce <strong>et</strong> le charme <strong>de</strong>ses paroles lui gagnèr<strong>en</strong>t les soldats <strong>et</strong> il eut vite fait <strong>de</strong> les convertir à sa volonté […] <strong>et</strong>bi<strong>en</strong>tôt on parvint au lieu précité ; <strong>de</strong>s ponts fur<strong>en</strong>t construits, le fleuve franchi <strong>et</strong> les nôtress’emparèr<strong>en</strong>t du territoire <strong>en</strong>nemi.Les vocables « <strong>barbares</strong> » <strong>et</strong> « <strong><strong>en</strong>nemis</strong> » <strong>en</strong>tr<strong>et</strong>i<strong>en</strong>n<strong>en</strong>t donc <strong>de</strong>s rapports étroits <strong>de</strong>synonymie partielle. Et le barbare n’est pas seulem<strong>en</strong>t un élém<strong>en</strong>t <strong>de</strong> politiqueextérieure mais un <strong>en</strong>jeu <strong>de</strong> la politique intérieure <strong>de</strong> l’Empire, <strong>en</strong> li<strong>en</strong> avec le caractèremême du personnage <strong>de</strong> Juli<strong>en</strong> : aller chercher les <strong>barbares</strong> sur leur propre territoire,c’est aussi aller chercher le pouvoir <strong>et</strong> restaurer la gran<strong>de</strong>ur <strong>de</strong> l’Empire romain :Vrg<strong>en</strong>te g<strong>en</strong>uino uigore pugnarum fragores cae<strong>de</strong>sque BARBARICAS somniabat, colligereprouinciae fragm<strong>en</strong>ta iam parans si adfuiss<strong>et</strong> flatu tan<strong>de</strong>m secundo. (AMM. 16.1.1.)Poussé par son énergie native, il ne rêvait que <strong>de</strong> fracas <strong>de</strong> batailles <strong>et</strong> massacres <strong>de</strong><strong>barbares</strong>, <strong>et</strong> se préparait déjà à rassembler les fragm<strong>en</strong>ts <strong>de</strong> province au cas où la fortunel’assisterait d’un souffle <strong>en</strong>fin favorable.Ce qui ne l’a certes pas empêché d’intégrer <strong>de</strong>s « élém<strong>en</strong>ts extérieurs » à sa proprearmée. Mais ces soldats, même s’ils étai<strong>en</strong>t d’origine <strong>barbares</strong> — <strong>et</strong> parce qu’ils étai<strong>en</strong>tdésormais une composante <strong>de</strong> l’armée romaine — ne portai<strong>en</strong>t plus le qualificatif <strong>de</strong>« <strong>barbares</strong> » : il évoque <strong>en</strong> eff<strong>et</strong> dans un <strong>de</strong> ses écrits <strong>en</strong> grec l’apostrophe <strong>de</strong> ξένοι καˆ12. AMM. 16.5.4 : Hinc contingebat ut noctes ad officia diui<strong>de</strong>r<strong>et</strong> tripertita, qui<strong>et</strong>is <strong>et</strong>publicae rei <strong>et</strong> musarum, quod factitasse Alexandrum legimus Magnum ; sed multo hic fortius.« De là v<strong>en</strong>ait aussi qu’il partageait ses nuits <strong>en</strong>tre trois obligations : celle du repos, celle <strong>de</strong>saffaires publiques, celle <strong>de</strong>s muses ; ainsi fit, lisons-nous, Alexandre le Grand, mais Juli<strong>en</strong> agitavec plus <strong>de</strong> force d’âme. »13. J. BOUFFARTIGUE, « L’empereur Juli<strong>en</strong> <strong>et</strong> les Barbares : réalisme <strong>et</strong> illusion », HautMoy<strong>en</strong> Âge, Culture, Éducation <strong>et</strong> Société, Étu<strong>de</strong>s offertes à P. Riché, Nanterre, 1990 : « CommeCésar, puis comme empereur, il a agi sous la conviction constante que le meilleur traitem<strong>en</strong>t duproblème barbare était la guerre. Son succès <strong>en</strong> Gaule <strong>et</strong> <strong>en</strong> Rhénanie l’a persuadé <strong>de</strong>s méritesd’une politique off<strong>en</strong>sive, consistant, <strong>en</strong> <strong>de</strong>çà du fleuve frontière, à n<strong>et</strong>toyer le territoire <strong>de</strong> touteprés<strong>en</strong>ce barbare, puis à affranchir le fleuve pour démanteler les forces <strong>barbares</strong> <strong>et</strong> décourager lesagressions ultérieures. C<strong>et</strong>te stratégie, payante sur le Rhin, fut rééditée sur le Tigre avec <strong>de</strong>srésultats beaucoup moins heureux. » (Pp. 54-55.)
JULIEN ET LA TRAQUE DES « BARBARES ENNEMIS » CHEZ AMMIEN MARCELLIN 27πολ‹ται que leur lance un officier, iunctura qui implique que leur statut d’« étrangers »ne les excluait pas <strong>de</strong> celui <strong>de</strong> « citoy<strong>en</strong>s 14 ».Même s’il compare le chant <strong>de</strong> certains « Barbares du Rhin » à un croassem<strong>en</strong>tdisharmonieux 15 , ce n’est pas la langue qui fait le Barbare pour Juli<strong>en</strong> mais sa positionhors <strong>de</strong>s frontières « naturelles » <strong>de</strong> l’Empire (le Rhin, le Danube <strong>et</strong> le Tigre). Ainsi,« au critère linguistique <strong>et</strong> culturel <strong>de</strong> la tradition grecque classique s’est ajouté ousubstitué un critère politique <strong>et</strong> topographique 16 ». Et à travers les écrits <strong>de</strong> Juli<strong>en</strong>émerg<strong>en</strong>t <strong>de</strong>ux dénominateurs communs pour la notion <strong>de</strong> « barbarie ». Pour lui,1°) sont <strong>barbares</strong> les ressortissants <strong>de</strong>s <strong>et</strong>hnies dont le territoire naturel se trouve hors<strong>de</strong>s limites <strong>de</strong> l’Empire Romain <strong>et</strong> dont le comportem<strong>en</strong>t vis-à-vis <strong>de</strong> l’Empire estgénéralem<strong>en</strong>t hostile.2°) Sont <strong>barbares</strong> les ressortissants <strong>de</strong>s <strong>et</strong>hnies qui occup<strong>en</strong>t les rangs inférieurs dans lahiérarchie <strong>de</strong>s cultures. […].Juli<strong>en</strong> a donc une réelle consci<strong>en</strong>ce du problème barbare. Il a heureusem<strong>en</strong>t réactualiséle concept <strong>de</strong> barbare tel que sa culture grecque classique le lui fournissait. Il <strong>en</strong> a gardé lesnotions qui définiss<strong>en</strong>t le barbare comme inférieur culturellem<strong>en</strong>t <strong>et</strong> comme un part<strong>en</strong>airepeu sûr, dangereux <strong>et</strong> hostile. Il lui a ajouté une notion d’exclusion topographiqueimp<strong>en</strong>sable à l’époque classique quand la frontière <strong>en</strong>tre pays grec <strong>et</strong> pays barbare étaitextrêmem<strong>en</strong>t imprécise <strong>et</strong> irrégulière 17 .Les <strong>barbares</strong> sont toujours associés à la guerre ; pourtant, « la guerre n’est pas ce quifon<strong>de</strong> la Barbarie d’un peuple, mais le moy<strong>en</strong> par lequel celui-ci manifeste sa prés<strong>en</strong>ce<strong>et</strong> donc sa Barbarie 18 ».Juli<strong>en</strong> <strong>et</strong> Ammi<strong>en</strong>, <strong>de</strong>ux étrangers à Rome :Juli<strong>en</strong> <strong>et</strong> Ammi<strong>en</strong> Marcellin, tous <strong>de</strong>ux non Romains, partag<strong>en</strong>t <strong>en</strong> outre une mêmeorigine géographique, puisque tous <strong>de</strong>ux sont originaires d’Antioche, ce qui a étéreproché à Juli<strong>en</strong>, qui <strong>en</strong> a reçu <strong>de</strong>s sobriqu<strong>et</strong>s :Miles … extrema minitans Iulianum conpellationibus incessebat <strong>et</strong> probris, Asianumappellans Graeculum, <strong>et</strong> fallacem <strong>et</strong> specie sapi<strong>en</strong>tiae stolidum ; (Amm. 17.9.3.)Le soldat … recourait aux <strong>de</strong>rnières m<strong>en</strong>aces <strong>et</strong> poursuivait Juli<strong>en</strong> <strong>de</strong> sarcasmes <strong>et</strong>d’injures, l’appelant « p<strong>et</strong>it Grec d’Asie, m<strong>en</strong>teur <strong>et</strong> niais sous <strong>de</strong>s airs <strong>de</strong> compét<strong>en</strong>ces ».14 . JULIEN, Aux Athéni<strong>en</strong>s, 11, 285b. Cf. A. CHAUVOT, Opinions romaines face aux<strong>barbares</strong> au IV e s. ap. J.-C., Paris, De Boccard, 1998, p. 170.15. Comparaison prés<strong>en</strong>te dans le Misopogon, 1, 337c.16. J. BOUFFARTIGUE, op. cit., p. 50.17. J. BOUFFARTIGUE, op. cit., pp. 52 <strong>et</strong> 54.18. A. CHAUVOT, op. cit., p. 390.