24 REVUE DE L’ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES N° 130<strong>barbares</strong>, rev<strong>en</strong>ues occuper le terrain délaissé par les Romains 7 ». P<strong>en</strong>dant ce temps,Juli<strong>en</strong> stationne ses troupes à Paris <strong>et</strong> fait <strong>de</strong> la ville une cité stratégique dans la luttecontre les Barbares, une plaque tournante <strong>de</strong> l’Empire romain ; il lui attribue un rôlegéostratégique majeur dans la gestion <strong>de</strong>s campagnes militaires sur le long termecontre les Germains car « la m<strong>en</strong>ace barbare amène les Parisi<strong>en</strong>s à abandonner <strong>en</strong>partie la rive gauche <strong>et</strong> à se r<strong>et</strong>rancher dans l’île <strong>de</strong> la Cité qu’ils <strong>en</strong>tour<strong>en</strong>t d’unrempart. Le danger — qui vi<strong>en</strong>t aussi bi<strong>en</strong> du nord-est que du nord-ouest, où lesSaxons m<strong>en</strong>ac<strong>en</strong>t les côtes — donne à la ville un rôle <strong>et</strong> une importance qu’elle n’avaitpas jusque-là. Elle n’est plus seulem<strong>en</strong>t un carrefour routier <strong>et</strong> fluvial, elle <strong>de</strong>vi<strong>en</strong>taussi un élém<strong>en</strong>t capital dans le système déf<strong>en</strong>sif <strong>de</strong> la Gaule du nord […]. Des troupescantonn<strong>en</strong>t fréquemm<strong>en</strong>t dans la ville, disposant d’un camp, d’un terrain <strong>de</strong>manœuvres <strong>et</strong> <strong>de</strong> magasins <strong>de</strong> ravitaillem<strong>en</strong>t. Une flottille <strong>de</strong> guerre, dont lecomman<strong>de</strong>m<strong>en</strong>t siège à Lutèce, croise régulièrem<strong>en</strong>t dans la région 8 ». La stratégiepayante <strong>de</strong> Juli<strong>en</strong> est opposée à l’attitu<strong>de</strong> <strong>de</strong>s <strong>barbares</strong>, mal organisés, qui pass<strong>en</strong>tl’hiver sans récupérer <strong>de</strong>s forces 9 .La <strong>recherche</strong> du lexème Parisii dans l’<strong>en</strong>semble du corpus d’Ammi<strong>en</strong> 10 comparéavec les quelques occurr<strong>en</strong>ces prés<strong>en</strong>tes dans la banque <strong>de</strong> données du logiciel Phinous amène à confirmer lexicalem<strong>en</strong>t c<strong>et</strong>te remarque <strong>de</strong> l’archéologue Ph. <strong>de</strong>Carbonnières : avant Juli<strong>en</strong>, il y avait Lutèce (Lut<strong>et</strong>ia/Lutecia) ; après Juli<strong>en</strong>, il y aParis (certes, une désignation indirecte, par métonymie du peuple pour la ville). Lesquelques occurr<strong>en</strong>ces <strong>de</strong> Parisii qui apparaiss<strong>en</strong>t se trouv<strong>en</strong>t <strong>en</strong> eff<strong>et</strong> uniquem<strong>en</strong>t chezCésar 11 (sans surprise dans la Guerre <strong>de</strong>s Gaules), pour désigner exclusivem<strong>en</strong>t lepeuple <strong>de</strong>s Parisi<strong>en</strong>s <strong>et</strong> non leur lieu <strong>de</strong> vie.Analysons maint<strong>en</strong>ant la situation chez Ammi<strong>en</strong> : il est aisé <strong>de</strong> constater que lesoccurr<strong>en</strong>ces sont beaucoup plus nombreuses, ce qui démontre au minimum le rôleaccru <strong>de</strong> la région, mais ne donne pas forcém<strong>en</strong>t d’indication sur l’émerg<strong>en</strong>ce <strong>de</strong>« Paris » <strong>en</strong> tant que ville « autonome », pourrait-on dire. C’est la syntaxe qui va nousfournir une ai<strong>de</strong> :— Paris prés<strong>en</strong>tée comme un lieu stratégique pour établir <strong>de</strong>s quartiers d’hiver : apudParisios 17.8.1, 18.1.1, 20.1.1, 20.8.2 (avec <strong>de</strong>s expressions comme acturus hiemem /hiemem ag<strong>en</strong>s / hibernans / hiemem ag<strong>en</strong>s / hibernis locatis).— Paris comme <strong>de</strong>stination, avec un verbe <strong>de</strong> mouvem<strong>en</strong>t : per Parisios + transire 20.4.11,Parisios + reuerti 20.5.1, Parisios + ingredi 20.9.6, Parisios + u<strong>en</strong>ire 26.5.8 (à propos7. L. SIGAYRET, 1999, Rome <strong>et</strong> les Barbares, Paris, Ellipses, coll. « Civilisation latine par lestextes », p. 10. Signalons que le limes sur c<strong>et</strong>te partie <strong>de</strong> l’empire est constitué par <strong>de</strong>ux frontièresnaturelles, le Rhin <strong>et</strong> le Danube, <strong>et</strong> un mur r<strong>en</strong>forcé d’un fossé (qui constitue une fortification plussymbolique — comme limite <strong>en</strong>tre la civilisation <strong>et</strong> la barbarie — qu’efficace).8 . Ph. DE CARBONNIÈRES, 1997, Lutèce, Paris ville romaine, Paris, Gallimard,coll. « Découvertes Gallimard », p. 41.9. AMM. 16.12.15.10. Données tirées du site Intern<strong>et</strong> Bibliotheca Classica Selecta / Itinera Electronica.11. CAES. Gall. Parisios 7.4.6 ; Parisiis 7.75.3 ; Parisiorum 2 occ. Luteciam Parisiorum6.3.4 ; …Luteciam… . Id est oppidum Parisiorum 7.57.1.
JULIEN ET LA TRAQUE DES « BARBARES ENNEMIS » CHEZ AMMIEN MARCELLIN 25<strong>de</strong> l’empereur Val<strong>en</strong>tini<strong>en</strong> rev<strong>en</strong>ant à Paris prope Kal<strong>en</strong>das Nouembris donc avec lamême stratégie que Juli<strong>en</strong>, à savoir se servir <strong>de</strong> Paris comme quartiers d’hiver), Parisios+ redire 27.2.10 (à propos du maître <strong>de</strong> cavalerie Jovin, sous les ordres <strong>de</strong> Val<strong>en</strong>tini<strong>en</strong>).— Autres emplois : Parisios 17.2.4 ; apud Parisios 18.6.16, 21.2.1.Dans l’exemple suivant, il s’agit bi<strong>en</strong> <strong>en</strong> fait pour Juli<strong>en</strong> <strong>de</strong> rev<strong>en</strong>ir à Paris, <strong>en</strong> tant quelieu, <strong>et</strong> non <strong>de</strong> rejoindre les Parisi<strong>en</strong>s, <strong>en</strong> tant que peuple :Hisque perfectis, acturus hiemem reuertit Parisios Caesar. (AMM. 17.2.4.)C<strong>et</strong>te affaire réglée, César revint à Paris pour y passer l’hiver.Après un verbe <strong>de</strong> mouvem<strong>en</strong>t, le mot à l’accusatif translocal ne désigne plus ici lepeuple mais la ville (au pluriel comme Ath<strong>en</strong>ae, arum, f. pl.) ; <strong>et</strong> lorsque le mot estemployé avec la préposition apud, comme dans l’exemple suivant, c’est bi<strong>en</strong> pourl’expression <strong>de</strong> l’intralocal :At Caesar hiemem apud Parisios ag<strong>en</strong>s, Alamannos praeu<strong>en</strong>ire studio maturabat ing<strong>en</strong>ti,nondum in unum coactos, sed insania post Arg<strong>en</strong>toratum audaces omnes <strong>et</strong> saeuos,operi<strong>en</strong>sque Iulium m<strong>en</strong>sem, un<strong>de</strong> sumunt Gallicani procinctus exordia, diutius angebatur…(AMM. 17.8.1.)De son côté César, qui passait la mauvaise saison à Paris, déployait une activité int<strong>en</strong>sepour <strong>de</strong>vancer les Alamans, qui ne s’étai<strong>en</strong>t pas <strong>en</strong>core réunis <strong>en</strong> un seul corps, mais qui dansleur Folie, après Strasbourg, montrai<strong>en</strong>t tous audace <strong>et</strong> cruauté ; <strong>et</strong> <strong>en</strong> att<strong>en</strong>dant le mois <strong>de</strong>Juill<strong>et</strong>, qui marque le début <strong>de</strong>s campagnes <strong>en</strong> Gaule, il restait longtemps dans l’anxiété…D’un point <strong>de</strong> vue linguistique aussi bi<strong>en</strong> que stratégique, la ville <strong>de</strong> Paris est née,même si elle ne bénéficie pas d’un lexème spécifique : les choix stratégiques <strong>de</strong> Juli<strong>en</strong>ont contribué à transformer Lutèce (Lut<strong>et</strong>ia ou Lutecia, -ae, f. sg.) <strong>en</strong> Paris (Parisii, -orum, m. pl), par le biais d’une figure microstructurale <strong>de</strong> la contiguïté, la métonymie(avec un jeu sur le rapport cont<strong>en</strong>ant-cont<strong>en</strong>u).Stratégies militaires <strong>et</strong> opinions <strong>de</strong> Juli<strong>en</strong> sur les Barbares :C’est sa lutte efficace contre les Barbares (<strong>et</strong> notamm<strong>en</strong>t sa gran<strong>de</strong> victoire <strong>en</strong> 357sur les Alamans) qui perm<strong>et</strong> à Juli<strong>en</strong> <strong>de</strong> conquérir peu à peu le cœur <strong>de</strong> l’armée,autrem<strong>en</strong>t dit le pouvoir. Mais c<strong>et</strong>te lutte ne pouvait s’arrêter aux Barbares du Nord : il