Rivières et jardins d'orage : les coeurs urbains de demain - FGF

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Rivières et jardins d'orage : les coeurs urbains de demain - FGF

Qui ne connaît la rue du Moulin de sonpatelin ou de sa ville ? Qui n’a jamaisarpenté la rue du Marais ou l’avenue del’Etang dans le quartier de son enfanceou de sa vie d’adulte ? Rares sontpourtant ceux qui peuvent remonterjusqu’aux racines de ce genred’appellation et, encore plus, retracerl’histoire topographique de ces lieuxchargés d’une histoire d’eau. Et pourcause ! A partir du milieu du XIXèmesiècle, l’homme, dans nos sociétésoccidentales, s’est appliqué à cachercelle-ci avec une déterminationcroissante. N’était-elle pas réputéechargée de miasmes redoutables et, de là,de maladies mystérieuses et difficilementguérissables ? Ne fallait-il pas seprotéger les narines de ses odeurspestilentielles au nom de l’hygiénismenaissant à la charnière des deux siècles ?Le moyen imaginé pour y arriver a étéradical : le bannissement pur et simple del’eau de toute surface urbaine. Celle-cin’a plus été tolérée qu’au niveausouterrain, engoncée dans des tuyauxbaptisés tantôt conduites (pourl’approvisionnement en eau potable),tantôt égouts (pour l’évacuation des eauxusées). Porteuse de vie et d’histoire, maisaussi chargée de symboles, l’eau s’estpetit à petit retrouvée ravalée au statutd’objet, de simple fluide entrant etsortant au service de nos réalitésquotidiennes : cuisine, hygiène,nettoyage, etc. Cachez cette eau - sousles pavés, l’asphalte, le béton - que l’onne saurait voir ! Plus récente,l’émergence des préoccupationsenvironnementales, sur ce plan-là, n’apas changé grand-chose. Certes, on saitdorénavant qu’il faut la protéger,l’économiser, la dépolluer, la freiner dansson écoulement vers l’aval… Mais,quantifiée sous toutes les coutures, l’eaune rassure vraiment, tout particulièrementen ville, que lorsqu’elle est traduite envolumes et en équations et n’estqu’exceptionnellement appréhendéecomme un élément structurant lespaysages et les lieux de vie.Et s’il était temps d’opérer unchangement radical à la faveur dudérèglement climatique ? « Dans uneville comme Bruxelles, la gestion desinondations a atteint ses limites, expliqueValérie Mahaut, auteure d’une thèseconsacrée à la gestion de l’eau et toutparticulièrement à la vallée du Maelbeek,dans la Région Bruxelloise (Belgique) etprofesseure à l’Ecole d’architecture del’Université de Montréal. Les bassinsd’orage, très coûteux, ne peuventrésoudre qu’une partie des problèmesactuels : en aval, c’est-à-dire souventtrop tard. Or, les projections desclimatologues sont claires : il fauts’attendre, dans les décennies à venir, àune augmentation des épisodesmétéorologiques extrêmes, parmilesquels les orages violents estivaux etles pluies abondantes ».Les gros orages, lorsqu’ilséclatent en ville, fontdéborder les réseauxunitaires d’évacuation deseaux. Avec le dérèglementclimatique, de tels épisodesvont très probablement semultiplier.Le nœud du problème porte un nom : leréseau unitaire. Comprenez : c’est par lemême réseau de canalisations que leseaux de pluie et les eaux usées sontévacuées vers l’aval. Si les eaux uséesprésentent un débit relativement stable, iln’en va pas de même pour les eauxtombées du ciel. Résultat classique bienconnu dans certains quartiers de lacapitale : en cas d’orage, le réseauunitaire sature, déborde, explose- 2 / 5 -


littéralement à la figure de leurshabitants. Sans parler des problèmesposés dans les stations d’épuration, quidoivent traiter inutilement et à grand coûtdes eaux de ruissellement relativementpropres avant de les mélanger aux eauxusées Et coulent les rivières… Que faire ? Dédoubler les conduites ?« Avec les budgets actuels, il faudraitenviron trois cents ans à Bruxelles »,estime Valérie Mahaut. Nous voilàprévenus. Dans sa thèse de doctorat,l’architecte propose un changementcomplet de paradigme, réinventanttotalement la place de l’eau en ville.Il s’agirait de créer, partout où c’estpossible en surface, un réseau decollecte, de stockage et d’écoulement deseaux de pluie. Dans des villes deconstruction récente ou dans desquartiers neufs, ce genre d’initiativescommence à se développer, mais ce n’estpas encore le cas dans des villesexistantes. Il s’agirait de créer unemultitude de « jardins d’orage » - unterme choisi pour son clin d’œilterminologique aux « bassins d’orage »belges et aux « jardins de pluie françaiset américains - caractérisés par une tailletrès réduite et par une double fonction :hydraulique et jardin/espace public. Lesexemples foisonnent. Ainsi, certains deces jardins d’orage seraient plus« naturels », tels les mares, les fossés, lestoitures végétales, les bassins secs, lesnoues de jardins... Ces dernières sont depetites cuvettes peu profondes (10 à 30centimètres), choisies dans des lieux nonpollués, où l’eau de pluie peut percolerlentement à travers un sol perméable.D’autres jardins d’orage seraient plus« techniques », tels les citernes d’orage(à ne pas confondre avec les citernes derécupération de l’eau de pluie) ( 3 ), lespuits d’infiltration ou les « massifs », quine sont rien d’autre que des fondations dechaussées conçues dans des matériauxalvéolés afin d’accueillir l’eau dans lesinterstices.Evidemment, en cas de pluies trèsabondantes, ces milliers de jardinsd’orage resteraient susceptibles dedéborder. Ils devraient donc êtreconnectés pour former un réseau : ce sontles « nouvelles rivières urbaines ».« L’idée ne consiste pas du tout à créerdes petites rivières bucoliques là où ellescoulaient autrefois, précise ValérieMahaut, mais bien de réinventer enprofondeur, et d’une façon créative, leconcept de rivière en zone urbaine ».Laissées à sec aux époques plus sèches,ces petites rivières seraient alimentées endouceur par ces milliers de jardinsd’orage après un épisode orageux. Ellespourraient également accueillir l’eauurbaine dite « parasite », c’est-à-direcelle qui provient des sources naturellescanalisées et des nappes phréatiques ( 4 ) etNoues, mares, fossés, bassinset citernes de tous types :autant d’éléments d’unnouveau type de maillagehydrologique. Qui, demain,pourrait réconcilier lescitadins avec la nature. Etavec leur ville toute entière.3 A l’inverse des citernes de récupération, lesciternes d’orage sont munies d’un petit tuyaudans leur partie inférieure, qui libère l’eaud’une façon lente et continue afin de vider le- 3 / 5 -réservoir, le rendant prêt à accueillir les eauxd’un nouvel orage.4 Cette eau est généralement pompée dans lebut de protéger les ouvrages d’art souterrains.


qui, d’une façon assez absurde, aboutitdans les stations d’épuration en dépit desa bonne qualité… « Ces nouvellesrivières pourraient être intégrées auréseau de voiries existant,particulièrement les axes destinés à lamobilité douce », suggère égalementl’auteure.Cette révolution des schémashydrauliques de la ville pourraitbousculer les conceptions architecturaleset urbanistiques conventionnelles.« Avons-nous vraiment le choix ? »,rétorque l’architecte, bien consciente quele défi le plus important, dans les villesexistantes, consistera à trouver la place De nouvelles histoires d’eaux Chacun de ces jardins d’orage auraitdonc une double fonction, en plus decelle de stockage d’eau. La mare et latoiture verte pour accueillir labiodiversité ; la noue et le fossé pourdiffuser de la fraîcheur ; le bassin secminéralisé pour donner lieu à un espacepublic ; la citerne pour arroser les jardins,etc. Du coup, la porte s’ouvre pourredéfinir une nouvelle relation entrel’homme et l’eau en milieu urbain. Plusseulement utilitariste et technicienne,mais aussi culturelle, historique,émotionnelle, éducative, sociale… « Onpeut ainsi imaginer des espaces où leshabitants peuvent vivre, se promener,circuler, se rencontrer, avoir une activité(vélo, marche, sport…) chaque fois quel’eau ne s’y impose pas. » Autreconséquence : « Pour dimensionnercorrectement chacun de ces éléments, ilfaudrait nécessairement s’intéresser auxmécanismes hydrogéologiques de laparcelle ou du quartier concernés, puisdu bassin versant, précise ValérieMahaut. Cela implique également debien étudier le temps de retour des pluiesexceptionnelles (décennales, centenaires,etc.) ». Cette démarche ne se veut pasdonc seulement inventive et cognitive,nécessaire pour ces infrastructuresdécentralisées et pour ces nouvellesrivières, véritables chaînes de liaisonentre les multiples petits réservoirs.« Selon moi, ce renversement deperspectives n’est concevable qu’àmoyen et long termes. Après tout, nousavons vécu pendant cent cinquante ansdans un modèle hygiéniste qui, lui aussi,a pris du temps pour s’installer et segénéraliser. Rien ne nous oblige à yrester coincés. Le moment est idéal poury réfléchir : que nous le voulions ou pas,le réchauffement climatique nous obligeà raisonner l’avenir de la ville àbeaucoup plus long termequ’autrefois… »mais aussi participative. « Face à laconstruction d’un bassin d’orage, lesriverains sont souvent dépassés par ladimension technique de l’ouvrage et sesentent démunis. A l’inverse, la petitesseet la décentralisation des jardins d’oragedevrait faciliter les processus d’adhésionde la population ».Surtout, ces chaînes de rivières et leursinnombrables « sources » publiques ouprivatives seraient les lieux privilégiésd’une réconciliation entre l’eau et lecitadin. Elles lui permettraient de mieuxcomprendre et - qui sait ? – d’accepter,voire de goûter les phénomènes naturelstels que la saisonnalité, la pluviosité, ledéploiement de la biodiversité, etc. Maisaussi de le reconnecter avec son passé etson patrimoine, via une meilleurecompréhension des noms de rues et delieux dits. De mieux « lire » sa ville, ensomme, et de mieux la respecter.« N’ayons pas peur – citoyens oupolitiques – d’aborder de front lesdysfonctionnements hydriques de cesdernières années. Voyons-les comme uneopportunité unique pour repenserglobalement la place de l’eau en ville, ycompris sa portée culturelle et- 4 / 5 -


symbolique ». L’invitation à cetterévolution est lancée aux architectes etaux urbanistes. Les autorités bruxelloiseset trois universités (UCL, ULB et VUB),déjà, y travaillent… En savoir plus : Thèse doctorale :En attendant sa publication par les Presses universitaires de Louvain fin décembre 2011,une copie imprimée de la thèse doctorale est consultable par le public à la Bibliothèquedes Sciences et Technologies (BST) et au centre de documentation en architecture (LOCI)de l'UCL.Autres ressources :UCL : http://www-climat.arch.ucl.ac.beVUB : http://we.vub.ac.be/~urbangeo/textes-html/urbanwatercycle.htmlOutil de gestion de l'eau réalisé par Mme Mahaut pour Bruxelles-Environnement :www.bruxellesenvironnement.be/outil_gestion_eau- 5 / 5 -

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