Numéro 30 - Le libraire

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Numéro 30 - Le libraire

le libraireBimestriel de librairies indépendantespostes-publications 40034260Septembre-octobre 2005 • n o 30G R A T U I TRentrée littéraireMichel VézinaSuzanne MyreMylène Gilbert-DumasDenis ThériaultMélanie VinceletteMarie Hélène PoitrasConcours 30 e numéroGagnez les 30 romansde l’automneLibraire d’un jourJean (Leloup) Leclerc© Dominique ThibodeauGil CourtemancheAprès dimancheL I B R A I R I EPANTOUTE


S O M M A I R ELe libraire n o 30 sept.-oct. 2005LE MONDE DU LIVREAmnésie et/paresse ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .8Premières lignesÇa commenceà combien,trop?L’éditorial deStanley PéanDES CHIFFRES ET DES LETTRES . . . . . . . . . . . . . . . . .9À L’AGENDA . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .10LIBRAIRE D’UN JOURJean (Leloup) Leclerc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .14CONCOURS 30e NUMÉRO . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .15LITTÉRATURE QUÉBÉCOISEÉnigmes et clés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19LITTÉRATURE ÉTRANGÈREArthur Miller, le moraliste impatient . . . . . . . . . . . . . . 21Michel Faber : Sucré salé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .22Afghanistan, terre de fiction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .23Marc Levy : Mon fantôme d’amour . . . . . . . . . . . . . . . .25Vertiges (de l’amour) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .27RENTRÉE LITTÉRAIRELa rentrée revue et corrigé(e) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28Gil Courtemanche : Mourir, la belle affaire ! . . . . . . . .31Denis Thériault : Exercices de style . . . . . . . . . . . . . . . .32Suzanne Myre : Le Peignoir, le confort et la différence .33Mylène Gilbert-Dumas : Dames de coeur . . . . . . . . . . . .34Michel Vézina : Anges vagabonds . . . . . . . . . . . . . . . . .35Marie Hélène Poitras : Beautés malmenées . . . . . . . . . .37Mélanie Vincelette : La détresse et l’enchantement . . .39ESSAIS / BIOGRAPHIESLa morale au temps de la peste . . . . . . . . . . . . . . . . . . .42POLARS ET THRILLERSUne avalanche dans la canicule . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45DOCUMENTSLa guerre des dicos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .47LITTÉRATURE JEUNESSEDevenir centenaire en écrivant pour les jeunes . . . . . . 49BANDES DESSINÉESBoum helvète . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51Et souffrent les héros . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53PORTRAIT D’ÉDITEURL’instant même : Les gens fidèles font les nouvelles . . 56DANS LA POCHE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57Le refrain n’est pas neuf. Cependant, à défaut d’être inédit, il apparaît désormais de plus enplus répandu, surtout depuis qu’une certaine administration provinciale — qui a, nous diton,à cœur la culture et sa diversité — fait en sourdine la promotion de cette idée reçue : ily aurait au Québec trop d’artistes, trop de travailleurs et d’organismes culturels, trop detroupes de théâtre ou de danse, trop de centres de diffusion, trop de festivals et de salons àvocation culturelle, trop de publications, trop, trop de tout pour notre modeste bassin depopulation.Archi-connu, ce refrain gagne en vigueur d’année en année, d’autant plus qu’il sert admirablementl’idéologie selon laquelle n’auront plus droit de cité que les « produits culturels » quirejoignent assez de monde pour justifier le temps, les efforts et surtout l’argent investis dans leurcréation. Car, à en croire les défenseurs du néolibéralisme triomphant, la loi du chiffre et dunombre serait un principe universel.Malgré le chœur unanime des vendeurs du temple, est-il permis de rappeler que les arts et leslettres ne sont pas de simples marchandises assujetties aux lois de l’offre et de la demande ?Dans le monde du livre, ce refrain comptable trouve parfois des échos étonnants. D’abord,chez ces libraires ensevelis sous l’avalanche automnale des nouveautés ; avec ceux-ci, onsympathise sans partager leur essoufflement saisonnier. Ensuite, chez ces éditeurs etécrivains moins choyés que d’autres par les médias de masse ; à ceux-ci, on conseille deprendre leur mal en patience, puisque la disparition des tribunes médiatiques consacrées àla littérature finira par égaliser les chances… Également, chez ces commentateurs paresseux ;ceux-là, on se demande de quoi ils se plaignent au juste, eux qui reçoivent toute la fournéeet s’empressent d’en porter l’essentiel dans les bouquineries d’occasion sans en avoir lu uneligne. Enfin, et c’est là où le bât blesse, chez ces technocrates blasés qui le plus souvent nefréquentent guère les livres — ni le théâtre, la musique, les arts visuels ou la danse, à vrai dire— et pour qui l’idée même de culture se résume trop souvent au spectacle du dernierhumoriste en vogue.Qu’une partie plus ou moins importante de la production littéraire et artistique oscille entrela médiocrité et la nullité absolue, j’en conviens. Mais comment pourrait-il y avoir trop delivres, trop d’œuvres artistiques et trop de culture dans une société dite moderne ?Tant qu’à faire, dites-moi que nous avons un surplus d’âme.Je m’égare : trop d’écrivains, trop de livres… ? Soit. Mais pourrait-on me dire à partir decombien ça commence, trop ? Et à qui reviendra le privilège de sélectionner ce qui devraitou ne devrait pas paraître : à ces patrons de chaînes de librairies dont les coups de cœurréservés aux best-sellers résonnent davantage comme des coups de caisse, ou aux bonzes dece gouvernement tout entier voué au démantèlement de l’État social-démocrate qui a faitentrer notre nation dans la modernité ? Et enfin, selon quels critères se fera la sélection ?Quand j’entends la rengaine du trop, je pense à la savoureuse réplique de Mozart dans cettescène d’Amadeus où l’Empereur lui reprochait d’avoir utilisé trop de notes dans sa composition: « Sa Majesté pourrait-elle m’indiquer lesquelles couper ? » de rétorquer Wolfie entendant sa partition au monarque.30Bonne chance à tous et à toutes !Mais plutôt que de déprimer, je cherche le réconfort au cœur des livres qui s’empilent surma table de travail, en cette rentrée bienvenue qui suit les précédentes sans trop y ressembler.Fort heureusement.Gagnez les 30 romans de la rentréeNous vous invitons à participer à notre grand sondage qui célèbre notre trentième éditionet son nouveau look, réalisé sous la direction artistique d’Antoine Tanguay,assisté d’Hugues Skene, graphiste, et d’Hélène Simard, coordonnatrice.Remplissez le questionnaire en pages 15-16 et courez la chance de remporterdes abonnements, des chèques-cadeaux ou les 30 romans les plus importants del’automne 2005.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 52


Le monde du livreLe billet de Laurent LaplanteAmnésieet/ouparesse ?Le mordant des mots s’érode si vite que les médias recourent chaque jourà de nouveaux superlatifs. Sans l’annuelle tempête du siècle ou la canonisationinstantanée de celui que Léo Ferré appelait Monsieur Tout Blanc,comment pourrait-on secouer le coma et l’amnésie des téléphages ? Lescandale des commandites révèle, affirme-t-on, une corruption sans précédent...Les livres sont pourtant là, qui dictent des verdicts moinséphémères. Après tout, nos ancêtres ont rarement manqué d’ambitionquand il s’agissait de confondre l’intérêt public et le profit personnel. Pasde quoi, cependant, baisser les bras. D’autres livres prouvent que les tempspassés peuvent nous inspirer prudence et humilité.En lisant Lady Cartier (QuébecAmérique, 27,95 $) de la minutieuseMicheline Lachance, on se rappellerait(ou l’on apprendrait) que George-Étienne Cartier et les autresaccoucheurs de la Confédération profitaientde leur statut de ministres poursubventionner les chemins de fer dont ilsétaient actionnaires. (L’exemple venaitde haut : le premier ministreMacDonald, surnommé par lesautochtones « Big Chief To-Morrow »,pratiquait lui aussi la religion ferroviaire).Et qu’on ne vienne pas dire quela société de 1859 n’avait pas nosscrupules, car Louis-Joseph Papineauécrivait alors ceci à son fils Amédée :« Mais il n’y a plus d’hommes dans unpays dont les ministres sont des crétins.Quelle torche que ce Cartier... »(Georges Aubin et Renée Blanchet,Louis-Joseph Papineau. Lettres à ses enfants(t. 2 : 1855-1871), Éditions Varia, p. 312,47,95 $).Publié en 1978, un ouvrage signé partrois bons observateurs confirme que lasystématisation de la corruption aencore sévi après le changement de siècle.Si l’Union nationale m’était contée...(Mario Cardinal, Vincent Lemieux,Florian Sauvageau, Boréal, 12,95 $)démonte, en effet, la tuyauterie utiliséesous Duplessis pour alimenter une caisseélectorale occulte. Déjà existait un péagesur les contrats publics...Rapprochons-nous encore. Lire Richescontre pauvres de Denis Fortin (ÉditionsAutogestionnaires, épuisé), c’est observerles méfaits d’une fiscalité influencée enprofondeur par des lobbyistes discrets etefficaces : « Le vérificateur général duGouvernement canadien, Kenneth Dye,faisait état dans son rapport annuel pourl’exercice financier se terminant le 31mars 1986 d’un coût approximatif évaluéà quelque 28 milliards de dollars pourles abris fiscaux » (p. 101). De quoi donnerdes regrets à ceux qui n’ont interceptéque quelques millions de fondspublics. Bien sûr, bien sûr, le REER dechaque individu est un abri fiscal !Parions pourtant que certains intérêtsembauchent des lobbyistes plus souventet qu’ils sont mieux « abrités ».Heureusement, le passé offre aussi debeaux exemples. Quand le Canadaemprisonne des individus sans jamaisdire de quoi ils sont soupçonnés, il estbon de lire Michel Winock et de s’arrêterà l’affaire Dreyfus : « Dès le lendemain8 juillet (1898), Clemenceaudémontre que la loi a été formellementviolée dans le procès Dreyfus, puisque nil’accusé ni son défenseur n’ont eu connaissancedes pièces accusatrices » (LaFrance et les Juifs, Seuil, 44,95 $). Faut-ilconclure que la corruption a mieux traverséle temps que le sens de la justice ?un fascinant chapitre sur la « folie singulière» de Don Quichotte.Un peuple a besoin de mythes et de symboles,de lecture et de recherche, d’un lieude recherche et d’innombrables foyers deconscience. À quand la distribution massivede L’Homme rapaillé, de Menaud,maître-draveur ou, parce que cela aussinous appartient, de L’Odyssée ?Auteur d’une vingtaine de livres, Laurent Laplante lit et recensedepuis une quarantaine d’années le roman, l’essai, la biographie,le roman policier… Le livre, quoi !S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 53


Des chiffresdes lettresMOUVEMENTS À L’ALQ ETÀ L’ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBECL’Association des libraires du Québec (ALQ) s’est dotée d’unnouveau conseil de direction. Normand Provençal (J.A. Boucher,Rivière-du-Loup), Denis LeBrun (Pantoute), Ronald Thibault(Michel Fortin, Montréal) et Pierre Brousseau (Globe Trotter,Sainte-Foy) occuperont respectivement les postes de président,vice-président, trésorier et secrétaire. Après sept mandats consécutifsde deux ans chacun, Laval Martel (Les Bouquinistes,Chicoutimi) quitte le conseil d’administration, lui aussi renouvelé.Forte de sa nouvelle direction (Jacques Allard, présidence ;Claude Lévesque, vice-présidence ; Louise Dupré, secrétariatgénéral), l’Académie des lettres du Québec, fondée en 1944,s’est quant à elle fixé plusieurs objectifs. Du nombre, signalons une implication plusprononcée dans les grands débats qui animent la scène culturelle et littéraire québécoise,et ce, par le truchement de séances d’étude et de colloques. Un site Internet (www.academiedeslettres.qc.ca)lui permet en outre de se rapprocher de la population.LES QUÉBÉCOIS ACHÈTENT PLUS DE LIVRES NEUFS...La vente de livres neufs est en progression au Québec, passant de 616 à 660 millionsde dollars entre 2001 et 2004, soit une hausse de 8 %. Selon l’Observatoire de la cultureet des communications, les librairies indépendantes gagnent du terrain sur les grandes surfaces; leur part de marché accapare désormais 65 % au lieu des 61 % dénombrés en2001. Les éditeurs tirent aussi leur épingle du jeu : pendant la même période, leur part estpassé de 17 % à 19 %, contre celle accordée aux Wal-Mart, Jean Coutu et consorts, quichute de 14 % à 9 %. Lentement mais sûrement, dit l’adage.... ET LISENT DAVANTAGE !Quelques pépins mécaniques et architecturaux (ascenseur bloqué, vitraux éclatés) n’ontnullement découragé les usagers de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ), quise bousculent à ses portes depuis son ouverture en avril 2005. L’affluence se chiffre quotidiennementautour de 10 000 visiteurs. Augure favorable ou suite logique de l’augmentationde la vente de livres, les Québécois, selon un sondage mené au printemps 2004, lisenten effet plus qu’il y a cinq ans. Dans une proportion de 59,2 %, les répondants affirmentlire très souvent ou assez souvent (l’augmentation la plus notable a été perçue chez legroupe des 55 ans et plus). Des best-sellers étrangers tels Harry Potter, Le Seigneur desAnneaux et Da Vinci Code y sont sûrement pour quelque chose, mais notons que la productionéditoriale québécoise occupe une place de choix dans le cœur deslecteurs.LECTURES À LA CHAÎNEDans le cadre de l’événement Montréal, capitale mondiale dulivre 2005, les lecteurs du Québec sont invités à participer au«Passe-Livre ». Calqué sur le concept du bookcrossing, ce jeuayant vu le jour aux États-Unis il y a quatre ans a vite fait des adeptesà travers le monde. L’idée est simple : il s’agit de « libérer dans lanature » (café, resto, parc, autobus, etc.) un livre que l’on désire partageravec un inconnu. On peut également le faire dans une librairie participante(mcml.canoe.com). Par la suite, on inscrit le livre (roman, essai, BD, etc.) sur www.passelivre.com,site trilingue qui permet d’en suivre le parcours. Solidement implantée enEspagne et en Italie, la communauté « Passe-livre » totalise 8000 passeurs et plus de 9000livres en circulation. Les gens n’ayant pas de connexion Internet doivent inscrire leursnom et prénom, la date et le lieu de libération de l’ouvrage sur la première page. Un lecteurinternaute se chargera de le consigner sur le Web. Bonne lecture !FIER DÉFENSEUR DU FRANÇAISFin juin, Jean-Claude Corbeil a été nommé officier de l’Ordre national du Québec. M.Corbeil voit ainsi son travail sur la langue française dignement reconnu, lui qui a œuvré,avec la collaboration d’Ariane Archambault, au Dictionnaire thématique Visuel (QuébecAmérique). Le récipiendaire a assuré, entre autres projets traitant de la langue de Molière,la direction linguistique de l’Office québécois de la langue française et été de la mise surpied de la Banque de terminologie du Québec.On se souviendra de…Jean-Alain Tremblay, 53 ans, auteur de La Nuit des perséides, Prix Robert-Cliche etFrance-Québec/Jean-Hamelin 1989. Président de l’Association professionnelle desécrivains de la Sagamie, il faisait partie du collectif d’auteurs publiés dans Un lac, un fjord,un fleuve. (9 juin)Anne-Marie Alonzo, 53 ans, poète (Bleus de mine, prix Émile-Nelligan 1985) et fondatricedes éditions et du festival littéraire de Trois. Née à Alexandrie, elle vivait au Québecdepuis 1963. Son œuvre compte une vingtaine d’ouvrages. (11 juin)Max Rouquette, 96 ans, auteur d’une œuvre (roman, nouvelle, poésie, théâtre) écrite enlangue occitane. Plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature, son dernier livre, Ilssont les bergers des étoiles, le seul a avoir été écrit en français, date de 2001. (22 juin)Claude Simon, 91 ans, lauréat du Nobel de littérature en 1985. Originaire deMadagascar, il fut d’abord reconnu à l’étranger avant de gagner la faveur des Français.Simon a fait partie, en compagnie de Robbe-Grillet, Beckett et Sarraute, des pionniers duNouveau Roman. (5 juillet)Ed McBain, 78 ans, écrivain et scénariste natif de Harlem (Les Oiseaux de Hitchcock). NéSavaltore Lombino, il a renouvelé le roman noir grâce à la série « 87 e District », quiraconte le quotidien des flics du commissariat d’Isola, ville imaginaire jumelle de NewYork. (6 juillet)Edward Bunker, 71 ans, figure majeure du roman noir américain. Malgré dix-huitannées passées derrière les barreaux pour expier divers crimes (braquages, trafic dedrogue, fraudes), il a signé cinq romans, dont Aucune bête aussi féroce et La Bête au ventre,et joué des seconds rôles au cinéma. (19 juillet)Jamal Eddine Benhcheikh, 75 ans, écrivain algérien résidant en France. Spécialiste dela littérature médiévale arabe, il fut enseignant. Il est connu pour sa traduction des Mille etUne Nuits, dont une réédition chez Gallimard est parue en mai dernier. (8 août)Judith Rossner, 70 ans, romancière américaine. On lui doit dix romans, dont le plusconnu s’intitule À la recherche de M. Goodbar (épuisé), paru en 1975 et adapté au grandécran en 1977, avec en vedette Diane Keaton. (9 août)Ils ont mérité leurs lauriersAUTEURS QUÉBÉCOISDominique Demers, Prix littéraire de Tatoulu catégorie CE2 pour La NouvelleMaîtresse (Québec Amérique pour le Québec ; Gallimard pour la France).Ann Lamontagne, Prix Arthur-Ellis pour Les Douze Pierres (Vents d’Ouest).Élaine Arsenault & Fanny, Prix Tatoulu catégorie Grande Section Maternelle pourLe Grand Rêve de Passepoil (Dominique et compagnie).Pierre Duchesne, Prix Richard-Arès pour Jacques Parizeau (t. 3) : Le Régent(Québec Amérique).Maude Bouchard, Prix de la Rivière Ouelle catégorie junior pour sa nouvelleintitulée « Prisonnière ».Marc Panneton, Prix de la Rivière Ouelle catégorie senior (1 e position) pour sa nouvelleintitulée « Au saumon d’Or ».Solange Proulx, Prix de la Rivière Ouelle catégorie senior (2 e position) pour sa nouvelleintitulée « L’Oiseau tombé du nid ».Julie Daigle, Prix de la Rivière Ouelle catégorie senior (3 e position) pour sa nouvelleintitulée « Faute avouée, à moitié pardonnée ».Henriette Major & Philippe Béha, Prix Québec/Wallonnie-Bruxelles du livre dejeunesse pour Les Devinettes d’Henriette (Fides).Josée Pelletier, 1 re position Palmarès Communication-Jeunesse catégorie 12-17 anspour L’Air bête (Vents d’Ouest).AUTEURS ÉTRANGERSIsmail Kadaré, Man International Booker Prize pour l’ensemble de son œuvre.Lionel Shriver, Orange Prize pour We Need to Talk About Kevin (Serpent’s Tail).Pierre Pelot, Prix Marcel-Pagnol pour Méchamment dimanche (Éditions Héloïsed’Ormesson).Bernard Chapuis, Prix Roger-Nimier pour La Vie parlée (Stock).Philippe Grimbert, Grand Prix des Lectrices de Elle pour Un secret (Grasset).Serge Raffy, Prix du livre Europe 1 pour La Piste andalouse (Calmann-Lévy).Bernard Chambaz, Prix Apollinaire pour Été (Flammarion).Marc Dugain, Prix du festival Simenon pour La Malédiction d’Edgar (Gallimard).Alain Mabanckou, Prix Ouest-France/Étonnants Voyageurs pour Verre cassé (Seuil).Hubert Mingarelli, Prix Segalen des lycéens d’Asie pour Quatre soldats (Seuil).Suzanna Clarke, Prix Hugo pour Jonathan Strange & Mr Norrell (Bloomsbury).S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 54


{ }à l’agendaLES LIVRES À LA RADIO ET À LA TÉLÉÀ la Première Chaîne de Radio-Canada, Raymond Cloutier reprend le micro pour unedeuxième saison consécutive. L’émission a cependant changé de plage horaire et de nom.Diffusée en direct du pub Le Quartier Latin les dimanches de 16 h à 18 h, elle s’intitulemaintenant Vous m’en lirez tant. La radio d’État a aussi mis au programme, les mercredisde 20 h à 22 h, l’émission La Librairie francophone, une coproduction de stationspubliques francophones (Belgique, France, Suisse et Québec). À la télévision, la SRCdiffuse de nouveau la série pour enfants Dominique raconte, avec Dominique Demers,les dimanches à 8 h. Au Canal Vox, l’animatrice France Gauthier nous revient avec LeLivre Show, les vendredis à 19 h. Du côté des radios communautaires, notammentCKRL à Québec et CIBL à Montréal, signalons la reprise des magazines Encrage, lessamedis de 11 h à 12 h, et Cadavre exquis, les jeudis de 19 h à 20 h.LANCEMENT D’UNE ÉDITIONCRITIQUE DE CLAIRE MARTINÀ la librairie PantouteLes Presses de l’Université de Montréal et la librairie Pantoute deQuébec invitent la population au lancement d’une édition critique deDans un gant de fer. Ce premier ouvrage explicitement féministe de lalittérature québécoise avait permis à Claire Martin de remporter lePrix du Gouverneur général en 1966. Signé Patricia Smart, l’édition critiqueparaît dans la luxueuse collection « Bibliothèque du NouveauMonde ». Le lancement aura lieu le mardi 20 septembre à 17 h, au 1100,rue Saint-Jean, à Québec.Infos : (418) 694-9748 / librairie@librairiepantoute.comDès septembre20 septembreDu 29 septembreau 3 octobreSALON DU LIVRE DUSAGUENAY-LAC-SAINT-JEANNe manquez pas le premier salon du livre de la saison automnale ! Sans conteste l’un desplus dynamiques au Québec, le Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean souffle ses 41bougies. L’événement se tient depuis plusieurs années au Centre des congrès de Jonquière.Comptant sur la présence de quelques centaines d’éditeurs et d’auteurs, il est le seul dugenre au Québec à offrir l’entrée pour tous à 1 $. À ce prix-là, pourquoi s’en priver ?Programmation disponible sur www.salondulivre.caDès septembreet pendant toute l’année scolaireDES BIBLIOTHÈQUES ANIMÉESPartenaire culturel majeur des villes et des municipalités, le réseau des bibliothèquespubliques du Québec est en effervescence dès le retour de l’automne. Expositions, ateliersartistiques, culinaires ou scientifiques ; clubs littéraires, conférences et séances de lecture; spectacles de musique et de danse, cinéma et théâtre, et plus encore : qui a dit queces lieux de savoir étaient uniquement dédiés à l’étude ? Hormis quelques rares exceptions,les activités sont gratuites et s’adressent aux 7 à 77 ans. Pour connaître le programmede votre bibliothèque, cliquez sur www.bibliothequesquebec.qc.caEn octobreMONTRÉAL, CAPITALE MONDIALE DU LIVREC’est à un rythme presque quotidien que l’équipe derrière l’événement Montréal, capitalemondiale du livre (MCML) propose activités et animations,conférences et rencontres d’auteurs, tournées duBibliobus et circuits littéraires sur l’Île de Montréal. Retenonsnotamment le Festival international de littérature (16 au 24septembre) ; la tenue d’un colloque franco-québécois sur ladémocratisation de la culture (3-4-5 octobre), la deuxièmeJournée québécoise des dictionnaires (6 octobre) dans le cadrede la Semaine des dictionnaires (du 6 au 12 octobre) ; le circuitMontréal à livre ouvert (9 octobre) et la Semaine des bibliothèquespubliques (du 16 au 22 octobre), de même que l’exposition de photos Je lis Montréal,dès la mi-octobre à l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau. MCML se dote mensuellement d’unambassadeur, une personnalité issue des milieux artistique ou littéraire. Après Alain Stanké(juin), Pascale Montpetit (juillet) et Josh Freed (août), le chanteur Tomás Jensen (septembre)et l’animateur-comédien Paul Houde (octobre) communiqueront leur passion deslivres. Pour ne rien manquer d’ici décembre, consultez le calendrier complet surwww.mcmlcanoe.comFESTIVAL INTERNATIONALDE LA POÉSIE DE TROIS-RIVIÈRESau 9 octobreSous la présidence de Gaston Bellemare, directeur des Écrits des Forges, le festival rassemblecette année une trentaine de poètes du Québec et de l’étranger. Inspirée par une citationde Nicole Brossard (« Le futur a des yeux de femmes »), cette 21 e édition propose14 expositions, dont une sur les œuvres du frère Jérôme, et plusieurs soirées de lecture dansles bars et les restaurants de la ville. Infos : (819) 379-9813 / www.fiptr.comPOTTERMANIA ET AUTRES CONFÉRENCESÀ la librairie Le FureteurLa librairie Le Fureteur (25, rue Webster, Saint-Lambert) ouvrira ses portes dans la nuit duvendredi 30 septembre au 1 er octobre (à 0 h 01 précisément) à l’occasion de la sortie du 6 etome de la série « Harry Potter ». Le 2 octobre aura lieu le lancement de Parle-moi de Rose(publié à compte d’auteur), recueil de prose poétique de Jacques Faure, et au cours du moisrestent à confirmer les conférences de Jean Barbe, lauréat du Prix des libraires 2005, et deMarie-Éva de Villers dans le cadre de la Semaine des dictionnaires, de même qu’une rencontreavec les auteurs jeunesse Robert Soulières et Louis Émond. Infos : (450) 465-5597JOURNÉES DE LA CULTURELa raison d’être de ces journées rassembleuses est « de valoriser et renforcerles efforts de démocratisation de la culture au Québec ». De plus,« elles visent à transmettre aux citoyens la nécessité, l’utilité et la valeursociale des arts et de la culture en provoquant […] la mise sur pied demilliers d’activités qui favorisent les rencontres entre les artistes, les artisans,les travailleurs culturels et leurs concitoyens », dixit le site Internetde l’événement, www.journeesdelaculture.qc.ca, que vous vousempresserez de visiter si la cause vous tient à cœur. Théâtre, danse, littérature,cinéma, musique, arts visuels : autant de formes artistiquesque les Québécois sont invités à découvrir. Les porte-parole de cetteannée sont le comédien André Robitaille (Hommes en quarantaine) etla bassiste Melissa Auf Der Maur (Hole, Smashing Pumpkins).RENCONTRES INTERACTIVES SUR LES RÊVESÀ la librairie MonetÀ la librairie Monet, située au 2752, de Salaberry, à Montréal (Galeries Normandie). Coûtpar personne : 15 $. Rencontres animées par Raymond Doucet. Thèmes : Le rêve, un outilpour mieux se connaître et Rêver maintenant du passé et du futur. Inscriptions : (514) 337-4083 / cathy@librairiemonet.caSALON DU LIVRE DE L’ESTRIELa 27 e édition aura lieu au Centre culturel de l’Université de Sherbrooke.Infos : (819) 563-0744 / salonestrie@globetrotter.netDu 30 septembreEn octobreLes 30 septembre,1 er et 2 octobreLes 13 octobreet 10 novembreDu 13 au 16 octobreDu 19 au 23 octobreRENDEZ-VOUS INTERNATIONALDE LA BD DE GATINEAUUne dizaine de bédéistes seront à l’honneur de la 6 e édition, qui aura lieu comme d’habitudeaux Promenades de l’Outaouais (1100, boul. Maloney Ouest, Gatineau). Bon an mal an, l’événementattire en moyenne 10 000 bédéphiles. Infos : (819) 77-LIVRE / www.slo.qc.caLes 21 et 22 octobreFOIRE DU LIVRE USAGÉComme l’an dernier, une vente de livres d’occasion en tous genres aura lieu auprofit de l’organisme d’aide La Mosaïque. Un grand choix d’ouvrages sera offert,notamment en littérature pour la jeunesse. Lieu : 1650, avenue de l’Église, LeMoyne(Rive sud de Montréal). Horaire : 9 h 30 à 11 h 30 et de 13 h à 20 h (vendredi le21), 9 h 30 à 11 h 30 et 13 h à 16 h (samedi le 22). Infos : (450) 465-1803S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 55


Libraire d’un jourJ EAN(LELOUP) LECLERCLa vallée des digressionsDepuis ses débuts, le libraire a cultivé cette chouette habitude d’aller demander à différentes personnalités de faire part à nos lecteursde leurs coups de cœur, de discuter des auteurs qu’elles apprécient, d’évoquer leurs souvenirs de lecture. Jusqu’à ce jour, la traditionavait la vie facile. Mais tout cela, c’était avant que le tour de Jean (Leloup) Leclerc ne vienne. Vous pouvez compter sur l’imprévisiblechanteur et musicien touche-à-tout, qui s’amuse à tuer ses différents avatars, pour changer les règles d’un entretien qui, au lieu de portersur l’acte de lire, s’est vite transformé en une série de digressions d’où ont émergé quelques noms, parfois un titre, le tout entrecoupéde propos sur le vedettariat, la vacuité du journalisme et la réelle valeur de la littérature. Une discussion passionnante, bref. Nousretiendrons donc chez Leclerc une volonté farouche de ne jamais céder à la prévisibilité, préférant à cela la joie de se laisser happerpar l’instant. Dans la vie comme dans les choix de lecture.Par Antoine TanguayLa première question n’était pas encoreposée qu’à l’autre bout du fil, un Leclercenthousiaste dévoile d’emblée le cheminqui l’a mené à la publication, sous le pseudonymede Massoud Al-Rachid, d’un toutpremier roman. Nous demeurons dans leslivres, ce qui n’est pas si mal après tout.Premier hic toutefois, le titre du roman, quiarrivera en librairie le 5 octobre, sera Noirdestin et non pas, tel qu’annoncé, Le Tourdu monde en complet. La brièveté du synopsisdu livre (peu importe son titre),« une satire entre Voltaire et Les Mille etUne Nuits », fournit d’ailleurs un indice surl’importance que Leclerc accorde auxdétails : « C’est un texte sur quelqu’un quipart en voyage, résume-t-il. Je me suis ditqu’il n’y a rien qui ne peut pas arriver, jeme permets n’importe quoi. J’ai laissé mapensée se promener. » Vous voilà avertis.Et ceux qui croient que l’écrivain endossepour de bon une nouvelle personnalitéseront déçus, puisque ce dernier s’empressede préciser que « Massoud Al-Rachid est un comptable qui, après avoirécrit une petite satyre sur le monde, aabandonné l’écriture, parce qu’il s’est renducompte qu’il était très mauvais. Il est mort,il n’existe déjà plus. » Une autre vie deJean Leclerc vient déjà de s’envoler.Tout cela est bien intéressant, mais nousnous écartons du sujet : « Je m’excuse :pose-moi des questions », me répond unLeclerc plus que volubile. Derrière l’impertinenceinhérente au personnage et l’incohérencede notre discussion, Leclerc cacheune riche culture littéraire, une boulimiedes livres et des mots qui date de bienlongtemps : avant que celui qui allait êtreun jour connu sous le nom de Jean Leloupne s’inscrive en études littéraires àl’Université Laval au milieu des années 80.Mais remontons le temps. À l’époque où ilétait établi en Afrique, Leloup se passionnetôt pour la lecture et commence à écumerles rayonnages de l’imposante bibliothèquefamiliale sans dessein aucun sinon de s’amuser,ou peut-être de se désennuyer :«J’ai appris à lire très jeune parce que nousn’avions pas la télévision. Les gens autourde nous ne parlaient pas notre langue etmes parents étaient partis travailler, alors j’ailu beaucoup. » Une passion est née. Il affirmes’être « enfoncé dans la fiction entre l’âge deneuf ans et vingt ans », âge auquel l’étude deslettres lui fait connaître plusieurs grandsauteurs et, selon ses dires, le « snobisme » dumilieu et « la littérature roucoulante ».Depuis, il préfère se fier à son instinct, auxlibraires qu’il va voir de temps en temps et auflair de ses proches : « Ce sont des amis queje trouve intelligents qui me conseillent deschoses. »En Afrique, c’est en compagnie deMaupassant, Daudet et Molière que le jeuneLeclerc fait ses premières armes de lecteur.Il a d’ailleurs conservé du théâtre de l’auteurde L’Avare un vif souvenir : « Molière, c’estle bon sens ordinaire parfait ! Ce qui estépouvantable, c’est que les gens s’attardent àla forme et non au fond. Suffit de s’habituerà son ton et on finit par apprécier. » Aprèsavoir fréquenté Scapin et Sganarelle (on seplaît à imaginer qu’il a trouvé dans ces personnagesle germe de folie qui caractériseson univers musical), Leclerc bifurque versla littérature américaine et se lance à l’assautde l’œuvre de Steinbeck, en particulier DesSouris et des hommes, « un livre très facile àcomprendre pour les enfants ».Quelques années plus tard, Leclerc courtisetoujours le rêve de devenir un écrivain( « Mais j’avais rien à dire, honnêtement » ,avoue-t-il) et découvre Ces Enfants de ma viede Gabrielle Roy. Cette dernière tient uneplace particulière dans son palmarès, même si« personne n’en parle, bien entendu, parceque c’est bon ». Après qu’il ait mentionné aupassage son affection pour l’univers deBorges, la poésie d’Henri Michaux et d’AlainGrandbois et le Cent ans de solitude de GarcíaMárquez, la conversation bifurque vers lesgrandes figures de notre littérature, dontRéjean Ducharme. « Il a de bons livres, lui »,affirme simplement Leclerc, qui a aussi parcourules nouvelles d’Edgar Allan Poe, l’auteurdes Contes extraordinaires, auquel il a déjàconsacré une chanson célèbre sur l’album LeDôme : « Ce sont les gens qui s’amusent dansleurs têtes que j’aime, au fond. », avoue-t-il.Jean (Leloup) LeclercPuis lui reviennent en mémoire, en vrac et dansun ordre que lui seul comprend, quelques lecturesqui vont des scénarios d’Andreï Tarkovsky auxrécits de voyage de Nicolas Bouvier, du théâtrede Tennessee Williams au Tombouctou de PaulAuster, en passant par les poésies complètes deRimbaud, sur lesquelles il s’échine depuis un boutde temps sans toutefois parvenir à vraiment ypénétrer. Jean Leclerc se révèle de plus un fierdéfenseur du troisième droit du lecteur telqu’établi par Daniel Pennac, selon lequel on peutabandonner un livre à n’importe quel moment.Quant à ses projets futurs, ils sont, on le devinera,très variés puisque « les bons romans sontpartout ». Il mentionne avoir bien hâte de selancer dans Un dimanche à la piscine à Kigali deGil Courtemanche, et lance, en guise de conclusion: « Je n’ai pas assez lu de livres dans ma vie ! »La chose n’est pas bien grave puisque des vies,Jean Leclerc en a encore une bonne réserve. Etil assure en plus que « le meilleur est à venir,c’est sûr » !© Jean (Leloup) LeclercCent ans de solitudeGabriel García Márquez,Points, 460 p., 16,95 $TombouctouPaul Auster, Babel,210 p., 12,50 $Œuvres complètes(4 tomes)Molière,Flammarion, coll. GF,env. 11,95 $ ch.Des souris et deshommesJohn Steinbeck,Folio, 200 p., 7,95 $Ces enfantsde ma vieGabrielle Roy,Boréal Compact,192 p., 11,95 $L’Avalée des avalésRéjean Ducharme,Folio, 384 p., 17,95 $Œuvres complètes :poésie, proseet correspondanceArthur Rimbaud,Robert Laffont,coll. Bouquins,1040 p., 41,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 56


ConcoursGagnez les 30 romans de la rentréePour souligner la parution de son trentième numéro et la rentrée littéraire, le libraire vous offre la chance deremporter les 30 romans les plus importants de l’automne 2005,des chèques-cadeaux ou des abonnements gratuits.Pour participer, veuillez compléter le sondage qui suit et nous faire parvenir vos réponses aux coordonnées indiquées.Bonne chance et bonne lecture !Où avez-vous découvert le libraire ?Dans une librairieDans une bibliothèqueDans un salon du livreDans un autre endroit (café, théâtre, musée, etc.)Grâce à un ami ou un membre de ma familleJ’ai reçu un abonnement-cadeauGrâce à un moteur de recherche InternetEn visitant www.lelibraire.orgJ’ai vu une publicité (journal, revue, etc.)J’ai lu ou entendu une référence au libraire faitedans un autre médiaDans le libraire , vous aimez …Les craque (critiques)Beaucoup Assez Pas du toutLes nouveautésBeaucoup Assez Pas du toutLes articlesBeaucoup Assez Pas du toutLes entrevuesBeaucoup Assez Pas du toutLes chroniques de…Stanley Péan (Litt. québécoise)Beaucoup Assez Pas du toutAntoine Tanguay (Litt. étrangère)Beaucoup Assez Pas du toutRobert Lévesque (En état de roman)Beaucoup Assez Pas du toutLaurent Laplante (Le monde du livre)Beaucoup Assez Pas du toutJocelyn Coulon (Essais)Beaucoup Assez Pas du toutDenis LeBrun (Polars et thrillers)Beaucoup Assez Pas du toutLe/La « Libraire d’un jour »Beaucoup Assez Pas du toutLe portrait d’éditeurBeaucoup Assez Pas du toutLe dossier spécialBeaucoup Assez Pas du toutQuelles sont vos lectures (plus d’un choix possible) ?Littérature québécoise PsychologieLittérature jeunesseAutre(s) (précisez):Littérature étrangèreEssais, biographiesPolars et thrillersScience-fiction et fantastiqueBandes dessinéesJardinage, plein air, tourismeCuisine, bricolage, photographieBeaux livres, arts visuelsPour quelle(s) raison(s) lisez-vous le libraire ?Pour connaître les nouveautésPour les suggestions de lecturePour m’informer de l’actualitéPour découvrir des auteursAutre(s) (précisez) :En général, vous lisez le libraire…De la première à la dernière pagePlus de 50 % des pagesMoins de 50% des pagesQuelques pages seulementQue pensez-vous de la publicité ?Je regarde la plupart des annoncesJ’y suis indifférent(e)Il y en a tropIl n’y en a pas assezLes publicités vous incitent-elles à acheterles livres présentés ?OuiNonCombien de livres lisez-vous chaque année ?Moins de 5Entre 5 et 15Entre 15 et 25Entre 25 et 50Plus de 501 er prixUn (1) gagnant de 30 romans (15 québécois, 15étrangers) parus au cours de la rentrée d’automne 2005.L’ensemble est d’une valeur approximative de 1 000 $2 e prixDix (10) gagnants d’un (1) chèque-cadeau d’une valeurde 30 $ échangeable uniquement dans les librairies mentionnéesau dos de ce chèque. Bon d’achat valide un an,soit jusqu’au 17 novembre 2006. Doit être échangéentièrement en un seul achat. Aucun crédit accepté.3 e prixTrente (30) gagnants d’un (1) abonnement au journal lelibraire d’une durée d’une année (6 numéros), et d’unevaleur approximative de 15 $ plus taxes. Si le gagnant estdéjà abonné au libraire, l’année d’abonnement gratuitecommencera à la fin de l’abonnement en cours.Les 30 romans de la rentrée• Une belle mortGil Courtemanche (Boréal)• Crimes horticolesMélanie Vincelette (Leméac)• Asphalte et vodkaMichel Vézina (Québec Amérique)• Retour à LointainvilleSylvie Desrosiers (La courte échelle)• Le Facteur émotifDenis Thériault (XYZ éditeur)• La Mort de Mignonne et autres histoiresMarie Hélène Poitras (Triptyque)• L’Homme qui voulait boire la merPan Bouyoucas (Les Allusifs)• La GareSergio Kokis (XYZ éditeur)• La Femme aux trois désertsJean Bédard (VLB éditeur)• Le Cahier bleuMichel Tremblay (Leméac / Actes Sud)• Le PeignoirSuzanne Myre (Marchand de feuilles)• FugueusesSuzanne Jacob (Boréal)• Le Musée des introuvablesFabien Ménar (Québec Amérique)• KatchangaGilles Gougeon (Libre Expression)• La Cité des ventsPierre Yergeau (L’instant même)• NeigeOrhan Pamuk (Gallimard)• La Possibilité d’une îleMichel Houellebecq (Fayard)• Le Gynécologue amoureuxDominique Souton (Seuil)• Quatre saisons à MohawkRichard Russo (Quai Voltaire)• La Bibliothèque du géographeJon Fasman (Seuil)• Brooklyn FolliesPaul Auster (Actes Sud)• Lunar ParkBret Easton Ellis (Robert Laffont)• Le Monde connuEdward P. Jones (Albin Michel)• En cas de bonheurDavid Foenkinos (Flammarion)• Un jardin de papierThomas Wharton (Alto)• La Famille LamentGeorge Hagen (Belfond)• Un monde vacillantCynthia Ozick (De l’Olivier)• Un instant d’abandonPhilippe Besson (Julliard)• Un heureux événementEliette Abécassis (Albin Michel)• Le Roman des JardinAlexandre Jardin (Grasset)S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 57


ConcoursGagnez les 30 romans de la rentréeQu’aimez-vous le plus du libraire ? *Qu’aimez-vous le moins du libraire ? *Nous aimerions mieux vous connaître !Vous êtes Une femme Un hommeVous avezMoins de 18 ans18-24 ans25-34 ans35-49 ans50-64 ans65 ans et plusÀ l’avenir, de quel sujet aimeriez-vous entendre parler ? *Vous êtesCélibataireMarié(e) ou en union de faitSéparé(e)/divorcé(e)/veuf(ve)Je préfère ne pas répondreAvez-vous des suggestions à nous faire ? *Lisez-vous d’autres magazines littéraires ?OuiNonSi oui, lesquels ?Lettres québécoisesL’InconvénientNuit blancheMœbiusEntre les lignesZincLureluMagazine littéraireXYZ, la revue de la nouvelle LireTopoAutre (s) (veuillez préciser) :Votre degré de scolaritéSecondaireCollégialUniversitaireVotre revenu familial Moins de 25 000 $Entre 25 000 $ et 50 000 $Plus de 50 000 $Je préfère ne pas répondreVotre situation d’emploiTravail à temps pleinTravail à temps partielTravail autonomeCongé parentalAu foyerÉtudiant(e)En chômageJe préfère ne pas répondreÊtes-vous abonné au libraire ? Oui NonSi oui, depuis quelle année ?Désirez-vous recevoir l’infolettre de www.lelibraire.org ? Oui NonVos coordonnéesRèglementsLe concours se termine le 10 novembre 2005 à 23 h 59. Un tirageau sort sera fait parmi tous les répondants le jeudi 17 novembre2005. Les gagnants seront annoncés dans le libraire (n o 32, janvierfévrier2006), en librairie le 12 décembre 2005. Ouvert aux résidentscanadiens. Éligibilité : toutes les questions sont obligatoires,sauf celles marquées d’un astérisque (*). Les employés des librairiesne peuvent participer. Une seule participation par répondant. Lesgagnants seront avisés par téléphone et/ou courriel. Pour obtenir ladescription des prix et le règlement complets du concours, veuillezenvoyer une demande à info@lelibraire.org ou téléphoner au (418)692-5421.PrénomNomAdresseN o appartementVilleProvinceCode postalToutes les informations resteront confidentielles et ne serviront qu’à établirun portrait de notre lectorat.Téléphone (résidence) ( )Téléphone (travail) ( )CourrielPOSTEZ VOTRE SONDAGE À :JOURNAL le libraire a/s Concours 30 e numéro286, rue Saint-Joseph Est, Québec (Québec) G1K 3A9Date limite d’envoi : 10 novembre 2005S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 58


NouveautésÉtudiante en mathématiques, Anick Fortin, 23 ans, proposedans Les Colons de village, son deuxième roman, un voyage aubout de la nuit qui aboutit dans une bourgade de l’arrière-paysgaspésien. Le ton est donné dès l’exergue : « Si tu veux pas teretrouver dans la marde, t’as juste à pas en chier ». Leslecteurs allergiques à la langue orale sont prévenus : lachronique de ce village de « colons » peuplé d’un tueur depigeons, d’un couple de lesbiennes, de pères alcooliques et batteursde femmes et d’ados délinquants leur déplaira. Les autresse régaleront de cette œuvre pas piquée des vers.LES COLONS DE VILLAGEAnick Fortin, Trois-Pistoles, 155 p., 22,95 $Les sept nouvelles de Le Sort de Fille présentent chacune unefacette différente de la construction de l’identité. « La maladiedu céleri » fait reposer celle-ci sur la trahison d’un ami ; « LeSort de Fille » la fait pénétrer le lecteur dans les zones limitesde la violence par un moyen humoristique ; « Relation » ladéfinit autour de trois villes, liées par un événement où la questiondes origines prend une tournure inédite. Nouvelliste etpoète (Fontainebleau, Herbes rouges, prix Émile-Nelligan1987), Michael Delisle publie aussi des romans. Le dernier, Dée(Leméac), était finaliste au Prix littéraire des collégiens 2003.LE SORT DE FILLEMichael Delisle, Leméac, coll. Roman, 112 p., 13,95 $Composé de neuf nouvelles parfois parues dans despériodiques, Maure à Venise fait claquer les portes du temps etbascule au seuil du possible, pays du fantastique. Qu’il s’agissede cinéma, d’icônes du rock, du Japon d’avant l’Ère Meiji oud’un spectre en Estrie, Sernine, l’un des plus grands auteurs descience-fiction du Québec, révèle une fois de plus sa virtuositéà peindre d’étrangeté des figures connues des lecteurs.Mentionnons que Daniel Sernine signe également cetautomne Les Archipels du temps, deuxième tome de la série«La suite du temps » (Alire).MAURE À VENISEDaniel Sernine, Vent d’Ouest, coll. Rafales, 152 p., 17,95 $Littérature québécoise{ Dans les marges }Victor-Lévy Beaulieu a ouvert cet été son Musée du téléroman. À grandsrenforts de meubles, accessoires et vêtements entreposés depuis des lustres,l’homme d’affaires a fait revivre les scènes de Montréal P.Q., Race de monde,Symphorien, La P’tite Vie et L’Héritage. Le directeur des éditions Trois-Pistoles estfier de ce lieu consacré à notre mémoire collective. Le musée bénéficiera d’élémentsaudiovisuels dès 2006, tandis qu’en 2007, sa superficie sera agrandie. À visiterau 23, rue Pelletier, Trois-Pistoles.Issues des milieux journalistique et littéraire, Micheline Carrier et ÉlaineAudet font un saut du côté de l’édition avec la création de Sisyphe, maisondédiée à la publication d’essais féministes, de recueils de poèmes et de contespour enfants. Les trois premiers titres s’intitulent La Sexualisation précoce des fillessous la direction de Pierrette Bouchard, de la Chaire d’étude Claire-Bonenfantsur la condition des femmes, La Prostitution. Perspectives féministes d’Élaine Audet,et Des tribunaux islamiques au Canada ? d’un collectif d’auteurs.Les éditions du Noroît inaugurent une nouvelle collection de prose poétique,« Lieu dit ». Les recueils à paraître sous ce label privilégieront la rencontre entreun écrivain et un lieu. Le premier titre publié, Ils passent la Main d’Alain Médam,donne la parole à trois générations d’immigrants ayant arpenté le boulevardSaint-Laurent, dont on célèbre le centenaire cette année. L’ouvrage est assorti denombreux clichés pris sur l’axe géographique en question.Les troisièmes Correspondances d’Eastman, vouées à l’art épistolaire, ont vu lenombre de missives franchir le cap des 2000. Du 18 au 21 août derniers, la petiteville des Cantons-de-l’Est a ainsi permis à 700 personnes de s’épancher sur papier,en plus d’accueillir nombre d’écrivains et d’artistes, dont plusieurs de la relève.Les éditions Lanctôt ont été achetées par le directeur des Intouchables, MichelBrûlé. Hormis ce changement d’administration, l’équipe éditoriale de cette maisonfondée en 1996 change elle aussi de visage ; c’est désormais Pierre Caron,juriste et auteur de Mon ami Simenon (VLB éditeur), qui en assurera la directionlittéraire.Depuis 1999, le site Dialogus (www.dialogus2.org)permet à ses visiteurs d’entretenir une correspondanceavec de grands esprits disparus et des personnagesde fiction. Après trois premiers recueils parusl’an dernier, on en ajoute deux nouveaux cette saison.Le premier comprend des entretiens entre quatrephilosophes, et le second poursuit la discussion entreBrel, Brassens et Ferré, engagée le 6 janvier 1969avec François-Pierre Cristiani, du magazineRock & Folk. Littéralement inclassable !ENTRETIENS AVEC BREL,BRASSENS ET FERRÉSinclair Dumontais, Hurtubise HMH, coll. Dialogus, 200 p., 19,95 $Préposé aux bénéficiaires, Jeff bassine ses « p’tits vieux » avecses nombreuses théories à propos de tout et de rien, maissurtout sur le rôle des Jordanaires dans la carrière d’ElvisPresley et l’importance du vocabulaire nécessaire pour enjôlerla gent féminine. Notre hurluberlu est, de plus, un pickpocketredoutable qui adore sévir pendant le Festival de jazz.C’est justement là qu’il croise son alter ego, Iseult, la propriétaired’une boutique médiévale, haute comme trois pommeset franchement pas reposante. Un duo de détrousseurs patentésest né ! Grâce à son décor urbain et sa faune déjantée,Mélamine Blues plaira particulièrement aux jeunes adultes.MÉLAMINE BLUESFrançois Gravel, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 208 p., 19,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 59


Littérature québécoiseBois du théfort, tu vaspisser drette !Fred Pellerin,Sarrazine Édition,88 p., 13,95 $Fred Pellerin rend hommage à un homme de son village,Brodain Tousseur, philosophe du bonheur quotidien,qui lui a inspiré ce titre plutôt surprenant : Boisdu thé fort, tu vas pisser drette! Dans ce petit livre, le conteurprésente sept tranches du quotidien des habitantspersonnagesde son village Saint-Élie-de-Caxton. Cesrécits drôles et intelligents nous sont présentés dansune langue imagée et maniée avec vivacité : ilstémoignent de l’affection que l’auteur éprouve pour sesantihéros attachants et son désir de conserver vivanteleur mémoire. La lecture des récits de Fred Pellerinn’est peut-être pas aussi extravagante que la narrationqu’il nous en ferait en spectacle, mais ce petit génie dela tradition orale a la plume aussi colorée que saprésence sur scène et donne envie de se faire conterdes histoires encore et encore. Marie-Belle GirardLa Clochede verrePierre Gobeil, Tryptique,151 p.,19 $La seule chose que j’aurais enviede dire sur ce livre inclassableest qu’il m’a profondément émusans que je sache réellementpourquoi. C’est probablementdû à la vérité qui se dégage de ces quatre textes trèspersonnels finement ciselés, qui m’ont pris aux tripes.Pierre Gobeil pose un regard particulier sur la vie etnous l’offre en partage, et pourtant on ne peut parlerd’autofiction dans son cas. On est dans une zone« anti-romanesque », et en même temps on est complètementdans la littérature et dans ce qu’elle a de plusnoble. Le résultat est admirable. Le summum estatteint avec le dernier texte, sublime aveu de plus de 70pages, déclenché par une simple phrase lue quelquepart à un moment donné. La fin provoque une émotionforte difficile à nommer. Éric SimardCyprèsdu bonheurNazila Sedghi, Trois,203 p., 22 $En cette ère où l’on peutcraindre une baisse del’intérêt des lecteurs et deséditeurs pour la poésie, Cyprèsdu bonheur, récital poétiqueen quinze voiles, ravive la flamme et montre la justesseavec laquelle ce genre littéraire peut servir à livrer avecforce l’essence d’une histoire. Ici, il est question de celle,fatidique, de Mehr, femme d’Iran. De « l’insoutenablegravité de l’être » à l’atteinte d’un bonheurinterdit, l’auteure, Nazila Sedghi,raconte la beauté incroyable de son paysd’origine, l’Iran, mais également sonaridité, son paradoxe et les serres d’unereligion sur un sexe opprimé.Sophie Gagnon-BergeronJe regarde lesfemmesNaïm Kattan, HurtubiseHMH, coll. L’arbre,352 p., 34,95 $Les nouvelles de ce recueil parlentdes femmes : des épouses,des ex, des amantes, des passantes,sans nom et sans visage.Beaucoup d’ « elles », donc, et d’ « ils » aussi, qui lesregardent, qui les aiment, qui les racontent et qui, avecune étonnante lucidité, leur volent leurs secrets.Beaucoup de « je » et de « tu », aussi, pour mieuxcerner la dynamique des rapports de couple, de l’intérieur.Si ces nouvelles sont le plus souvent décevanteset se déploient sans grande tension — juste le plat constatde l’existence et de l’usure des choses — ellesmontrent néanmoins avec justesse comment le quotidienrecèle d’instants, de drames infimes, de couplesqui demandent à être racontés et qui tissent les mailles,au bout du compte, d’une même et grande histoired’amour : la leur, la nôtre, avec ses sommets et sesdéchirures. On s’étonne d’autant d’honnêteté.Ève Arsenaultle libraire CRAQUEObsessionsAurélie Resh, L’interligne,coll. Vertiges, 93 p., 13,95 $Aurélie Resh livre, dans ce petitbouquin, dix nouvelles au contenuaussi différent que peuventl’être les aléas de l’âmehumaine. En effet, Obsessionsexplore l’humain et la fatalité deses choix, mais également l’unicité des malheurs et desangoisses de chacun. C’est dans un style sobre etsoutenu que l’auteure propose au lecteur un agréablevoyage dans des univers qui tantôt font penser à celuidu Brooklyn de Selby Jr, tantôt à celui du Paris dePennac. Le livre, sans être moralisateur, amène à sequestionner sur l’effet qu’ont parfois nos choix et nosdissidences sur les autres et sur nous-mêmes.Sophie Gagnon-BergeronL’Eau qui danse,l’arbre qui chante etl’oiseau de véritéPère Anselme Chiasson,coll. Père Anselme Chiasson,Planète rebelle,304 p., 24,95 $C’est par amour pour la traditionorale que le père AnselmeChiasson se rendit aux Îles-de-la-Madeleine dans lesannées 1960 pour y collecter des contes, des légendeset des chansons. L’eau qui danse, l’arbre qui chante etl’oiseau de vérité regroupe les textes publiés précédemmentdans les recueils Le Diable Frigolet et Le Nainjaune, en plus d’être accompagné d’un disque compactde contes et de reels savoureux tirés des archivessonores du père Chiasson. Les textes présentent dessynopsis universellement utilisés tout en étant teintésd’éléments madelinots ; on y suit les (més)aventures dehéros naïfs dont le destin est bouleversé par l’apparitiond’éléments merveilleux. Le lecteur averti y reconnaîtral’adaptation de nombreux mythes et contes traditionnels.Voici un bel hommage à la tradition desveillées de contes québécoises, à leurs artisans etsurtout au travail colossal du père Chiasson !Marie-Belle GirardS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 510


Ici comme ailleursLittérature québécoiseLa chronique de Stanley PéanÉnigmes et clésIllustration : © Denis GagnonUn nouveau Suzanne Jacob : voilà déjà qui est de bon augure pour la rentrée littéraire automnalequébécoise ! Aux dérives géographiques et psychologiques des Fugueuses, on ajouteral’amusante intrigue pseudo-policière du Musée des introuvables de Fabien Ménar, romansitué dans le milieu de l’édition québécoise, et enfin les délires pseudo-biographiques dePatrick Nicol dans La Blonde de Patrick Nicol… et l’on obtiendra ce tour d’horizon fortprometteur pour la saison qui débute en notre République des lettres.Bougent, mère et fillesCertains écrivains, dont souvent les meilleurs, n’hésitent pas à creuser unmême sillon, donnant au lecteur inattentif la fausse impression qu’ils se répètentalors qu’ils se réinventent plutôt. Sans qu’il s’agisse à proprement parlerd’une suite, le nouveau Suzanne Jacob s’inscrit dans le sillage thématique duprécédent, Rouge, mère et fils (Seuil, 2001), qu’il prolonge et approfondit enquelque sorte. Saga familiale touffue et dense, Fugueuses propose en filigranede son intrigue haletante, digne d’un roman d’aventures, une méditation surles aléas parfois impitoyables et souvent impénétrables de l’hérédité. L’ouvrageaborde aussi la question de la filiation mère-fille, thème fondamental s’il en estdans l’œuvre de l’auteure de L’Obéissance (Seuil, 1991).À la faveur de la maladie qui cloue leur mère au lit, les jeunes Alexa et Natheentraînent leur pote au prénom prédestiné (Ulysse) au-delà des limites deCarouges, le bled perdu au bord du fleuve qu’elles habitent, vers le Nord.Tout au long de leur odyssée qui les mènera jusqu’à Aiguebelle, jusqu’augiron de leur arrière-grand-mère Blanche, se mettront en branle les rouageset les mécanismes de la construction/déconstruction du réel et de l’Histoiretelle que vécue par quatre générations de femmes. Des secrets inavouablesaux mensonges nécessaires, des cruautés tues aux vérités crues, l’implacableSuzanne Jacob ne ménage pas plus qu’à l’accoutumée ses protagonistes ouses lecteurs au fil de cette biopsie de la vie de famille et de clan.Comme toujours, Suzanne Jacob campe ici des figures féminines qui enimposent, à la psychologie finement cernée. Sur le plan de l’écriture également,Fugueuses s’apparente à Rouge, mère et fils, où les voix narratives de laromancière et de divers personnages s’entrecroisaient dans une vertigineusepolyphonie. Plus encore, selon les propres mots de la romancière, en entrevuedans l’hebdomadaire Voir, le livre renoue avec les « figures de fuitequ’on retrouve, par exemple, dans Les Aventures de Pomme Douly » (recueilde nouvelles paru chez Boréal en 1988). Véritable tour de forceromanesque, non seulement Fugueuses témoigne-t-il de la maestria del’écrivaine, mais il confirme son statut parmi les voix essentielles de la littératured’ici, celles dont l’absence nous serait insoutenable. À lire, donc,impérativement.Casse-tête de lettrésOn ne compare pas oranges et carottes, nous apprend la sagesse populaire.Aussi, je ne vous ferai pas l’affront de placer sur une même jauge une romancièreconfirmée comme Jacob et Fabien Ménar, dont Le Grand Roman deFlemmar (Québec Amérique, 2001) m’avait davantageagacé que plu. J’ai eu cependant le plaisir de constater,avec Le Musée des introuvables, les progrès du jeuneauteur, qui est également prof de littérature au collégial,détail biographique pas anodin, vous verrez…Un matin de la rentrée automnale, les libraires reçoiventsimultanément une dizaine de romans publiés par autantde maisons d’édition, portant le même titre (Notrepain quotidien) et les mêmes sibyllines initiales(F. S.) en guise de signature. Ces bouquins formentun ambitieux ensemble romanesque deplus de 3000 pages qu’un critique dithyrambiquerésumera en une formule impayable :«Wagner mis en mots par Rimbaud assisté deFugueusesSuzanne Jacob,Boréal, 321 p., 27,95 $Le Musée desintrouvablesFabien Ménar,Québec Amérique,427 p., 24,95 $En librairie le21 septembreLa Blonde dePatrick NicolPatrick Nicol,Triptyque,91 p., 18 $Lao-tseu, Walt Disney et d’Aubigné. » L’émoi du milieu littéraire québécoiscède toutefois la place à la consternation quand un, puis deux des éditeursimpliqués sont assassinés. Entre en scène le lieutenant Lemaître, un flic lettré(malgré l’apparente antinomie de la formule) chargé de l’enquête.Défilent alors sur la scène de cette drolatique comédie des apparences unesuite de personnages hauts en couleur, dont la dynamique Clotilde,étudiante en littérature, Édouard Masson, libraire aux instincts mercantiles,sans oublier le héros du précédent roman de Ménar, Flemmar Lheureux,prof de littérature devenu libraire et qui n’a d’heureux que le patronyme. Àleurs risques et périls, ces protagonistes et les autres feront de leur mieuxpour faire la lumière sur ce mystère littéraire et policier…Proche de La Semaine du contrat du regretté Jean-Marie Poupart (Boréal,1988) et de Le Libraire a du flair de Richard King (Libre Expression, 2002),Le Musée des introuvables se révèle un faux polar et une vraie caricature dela faune littéraire et médiatique d’ici, pleine de trouvailles qui font sourire. Sivraiment le deuxième roman est une épreuve, alors Fabien Ménar l’a passéeavec une note nettement au-dessus de la moyenne.En finir avec l’autofictionIl n’y a pas de hasard, aime-t-on répéter, ainsi que je me le disais au momentde faire suivre ma lecture du pseudo-polar de Ménar par le nouveau livrede Patrick Nicol. J’avais apprécié son Paul Martin est un homme mort (VLBéditeur, 1997), un pseudo-polar également, dans lequel le ministre duChiffre d’un pays étrangement semblable au nôtre était retrouvé mort dansdes circonstances étranges. La réalité n’imitant pas forcément la fiction,notre Paul Martin est désormais premier ministre, tandis que Patrick Nicolsigne cet automne La Blonde de Patrick Nicol, un roman mettant en scènedeux Patrick Nicol, dont on ne saurait dire lequel lui ressemble davantage.L’un est écrivain en arrêt de travail, l’autre est prof de littérature. Le premierPatrick Nicol passe ses journées à s’occuper de son œuvre, de son jardin et desa fille… Oh, il passe aussi beaucoup de temps à fantasmer en relisant AnnaKarenine, à repenser à Madame Bovary et à L’Amant de Lady Chatterley, d’autantplus que Lyne, la mère d’une amie de sa fille, et lui ne cessent de jongleravec l’idée de ce qui aurait pu être entre eux deux s’ils n’avaient pas déjà étéen couple. Le second Patrick Nicol a une blonde aussi, mais il est surtout lelecteur assidu et l’admirateur discret des livres du premier.Résumé comme ça, le roman a l’air inutilement compliqué et je m’en excuseà l’écrivain, qui nous offre ici un petit livre simple et néanmoins riche,éblouissant d’intelligence et de sensibilité. Sans jamais forcer ses effets, ilnous invite avec cet enchevêtrement de scènes réelles ou rêvées à nousinterroger sur les thématiques de la vérité et du mensonge, de l’amour et dela fidélité, sur la vie qui passe en laissant derrière elle le cumul des ans. Unlivre tout simple donc, et d’autant plus estimable.Rédacteur en chef de la revue Alibis et du journalle libraire, Stanley Péan a publié des romanset des nouvelles. Il est président de l’UNEQ.Lorsqu’il n’écrit pas, Stanley, grand amateur dejazz, joue de la trompette.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 511


Littérature étrangèreNouveautésSurnommée la « nouvelle reine du roman historique » parl’hebdo Le Parisien, Mireille Calmel ne possède pas un style àtout casser, mais son talent de conteuse la rachète. Ainsi, danscette seconde aventure de la pirate Mary Read, on jouit dusimple mais délicieux plaisir de se laisser embarquer dans unehistoire d’amour et de vengeance. En effet, de Londres àVersailles en passant par Venise, Mary, déguisée en homme,poursuit sans relâche la démoniaque Emma de Mortefontaine,qui a assassiné son mari et enlevé sa fille afin de s’emparer d’untrésor inestimable. Mary parviendra-t-elle à son but ?LA PARADE DES OMBRES : LADY PIRATE (T. 2)Mireille Calmel, XO Éditions, 496 p., 29,95 $Un dimanche, un homme brade les objets qui encombraientson grenier. Des boucles d’oreilles, un stylo, un cadre en bois :à chaque souvenir troqué contre quelques euros, devantchaque acheteur, le narrateur se rappelle l’existence de sonpropriétaire et l’influence que ce dernier a eue dans sa proprevie. Né en 1964 à Troyes, Jean-Philippe Blondel enseignel’anglais. Il est l’auteur d’Accès direct à la plage (Prix Québec-France/Marie-Claire Blais 2005), 1979 (tous deux chezPocket) et Juke-Box (Robert Laffont). Un minuscule inventairelui permet d’affirmer son univers intimiste et son style très personnel,à la fois populaire et littéraire.UN MINUSCULE INVENTAIREJean-Philippe Blondel, Éditions Robert Laffont, 297 p., 34,95 $L’Orpheline du Bois des Loups, dont on a vendu plus de150 000 exemplaires, suivait sur la première moitié duvingtième siècle l’existence de Marie, orpheline au destinmouvementé. La Demoiselle des Bories reprend cettechronique charentaise au lendemain de la Seconde Guerremondiale, pour l’interrompre en 1970. Si le temps des grandsbouleversements semble terminé, la vie sourira-t-elle enfin àla fougueuse Marie, qui s’offre une deuxième vie ?LA DEMOISELLE DES BORIESMarie-Bernadette Dupuy, JCL, 604 p., 26,95 $Enfants du grand monde, les jumeaux Léo et Camille ont six ansla première fois que Raphaël les rencontre. Le narrateur, leuraîné de quelques années, les retrouve plus tard à Paris.L’ambiguïté qui teintait autrefois leurs rapports se complexifie. Lerécit tourmenté de Raphaël s’ouvre sur le procès des trois jeunesgens : un meurtre a été commis… Pierrette Fleutiaux est l’auteurede Nous sommes éternels (Gallimard, Femina 1990) et de Desphrases courtes, ma chérie (Actes Sud / Leméac).LES AMANTS IMPARFAITSPierrette Fleutiaux, Actes Sud / Leméac, 312 p., 29,95 $L’auteure d’Une enfance africaine (Nirgendwo in Afrika, Oscar dumeilleur film étranger 2003) nous offre un nouveau romanémouvant, taillé dans sa biographie. Au Kenya, en 1944,quatre fillettes d’exilés juifs tempèrent la rigueur du pensionnatoù elles étudient en partageant leurs rêves et leurs ambitions.Lorsqu’elles auront quitté l’Afrique, cette amitié decirconstance survivra-t-elle ? Carrières, famille, nostalgie…La vie sera-t-elle à la hauteur de leurs espoirs ?FILLES DE L’AFRIQUEStefanie Zweig, Rocher, 283 p., 29,95 ${ Dans les marges }C’est de manière posthume que paraît chez l’éditeur américainKnopf un roman signé par Marlon Brando avec la collaborationdu scénariste et cinéaste Donald Cammell.Vraisemblablement inspiré par la vie de l’acteur, Fan-Tanraconte les aventures, sur les mers du Sud, d’un voyageurexcentrique et physiquement imposant fortement attiré parles jeunes beautés insulaires.Périodiquement ressurgit la mouture originale d’un classique. Ce fut le casrécemment, alors qu’un bouquiniste de Pennsylvanie s’est vu remettre unexemplaire de la première édition de Gatsby le Magnifique. Honnête, lemarchand, qui espère obtenir 50 000 $ pour le chef-d’œuvre de Francis ScottFitzgerald, a promis de remettre au client un bon pourcentage de la vente del’ouvrage.Écrivaine et cinéaste, Assia Djebar, à qui l’on doit notamment La Femme sanssépulture (Le Livre de Poche) et La Disparition de la langue française (AlbinMichel), est devenue la première femme d’origine maghrébine admise au seinde l’Académie française. Connue pour son engagement en faveur des droits desfemmes, Djebar a été, en 1955, la première Algérienne acceptée à l’École normalesupérieure de Paris.L’écriture d’Until I Find You a remué de douloureux souvenirschez l’auteur du Monde selon Garp. Comme le jeunehéros, Jack Burns, John Irving n’a jamais connu son père,une absence qui a cependant nourri son œuvre. Until IFind You (la sortie en français n’est toujours pas annoncée)s’inspire aussi de la première expérience sexuelle d’Irving,qui eut lieu à 11 ans avec une femme d’âge mûr. Ironie dusort, c’est au cours de la rédaction du livre que l’écrivain duNew Hampshire a appris le décès de son père biologique,John Wallace Blunt Sr.Parmi les multiples projets filmiques en chantier, deux retiennentl’attention : 99 francs de Frédéric Beigbeder et Sur la route (Folio) de JackKerouac. Antoine de Caunes et Mathieu Kassovitz avaient manifesté leurintérêt pour le best-seller de l’auteur parisien, mais c’est le réalisateur deDoberman et de Blueberry, Jan Kounen, qui portera àl’écran les tribulations d’Octave, publiciste désabusé,accro aux femmes et à la cocaïne. Quant au chefd’œuvrede l’ère beatnik, Francis Ford Coppola, quien détient les droits depuis 1968, a confié l’écrituredu scénario à Russell Banks, auteur du superbePourfendeur de nuages (Babel).Parce que la liberté d’expression des journalistes, des artistes et des citoyens est parfoismenacée, seize écrivains américains, dont Stephen King, John Grisham,Chuck Palahniuk et Rick Moody, sont à l’origine d’une vente aux enchères dontles profits seront remis à l’association californienne First Amendment Project(FDA). Les objets mis en vente ? Les prénoms des héros de leurs futurs romans,qui porteront ni plus ni moins que le prénom des acheteurs ayant misé les montantsles plus élevés. C’est par le biais de www.ebay.com, un site spécialisé dans lesencans, que, du 1 er au 25 septembre 2005, les lecteurs pourront faire leurs offres.En compagnie de vingt-quatre autres éditeurs tous azimuts, la maison montréalaiseBoréal lance la collection « Mythes », dans laquelle des écrivains dehaut calibre (Donna Tartt, Salman Rushdie, A. S. Byatt) livreront leur vision desplus grands mythes de l’humanité. Trois titres sont prévus cet automne : LaPéléponiade de Margaret Atwood, qui propose une relecture du classiqued’Homère, Le Casque d’horreur de Victor Pelevine, qui reprend le l’idée du fild’Ariane, et Une brève histoire du mythe par Karen Armstrong, ouvrage de synthèseanalysant la fonction des mythes d’hier à aujourd’hui.Dans la foulée de la campagne Folio, vous lirez plus,l’équipe québécoise des Éditions Gallimard, qui oeuvreau 3700A boul. Saint-Laurent, à Montréal, lanceTélé-Stop, une émission littéraire exclusivement diffuséesur Internet (www.tele-stop.com). Renouvelé enligne toutes les deux semaines, le contenu sera constituéd’entretiens animés par Pierre Thibault. Au menu de la première émission,dont le sujet est la publicité : Jean Dion et André Marois, Money Money deMartin Amis et 99 francs de Frédéric Beigbeder.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 512


En état de romanLittérature étrangèreLa chronique de Robert LévesqueArthur Miller,le moraliste impatientMort à 90 ans en février 2005, Arthur Miller était entré dans l’histoire du théâtre américain,deux pièces — Mort d’un commis-voyageur et Les Sorcières de Salem —ayant suffi à établirsa place au premier rang, en duo avec Tennessee Williams, ces deux enfants (si différents) dela Dépression (il avait 14 ans en 1929, Williams 18) ; Miller croyait au rôle sociopolitique duthéâtre, l’écrivain se devant de changer le monde. Il repose en paix, mais le monde…Dans la préface au recueil regroupant ses articles politiques (Fenêtres sur lesiècle), Miller écrivait en 2000 : « Ce fut avant tout la faillite du capitalismeet les promesses du socialisme qui frappèrent la conscience d’individusgrandissant dans les années trente, et qui modelèrent dans une grandemesure l’atmosphère culturelle de leur époque ». Le concept d’« artisteengagé » était alors nouveau, mais Miller avait ses aînés dans la tâche àmener : il citait le Zola de l’affaire Dreyfus, il admirait le frêle Tchékhovtraversant la Russie pour écrire un rapport sur les conditions danslesquelles vivaient les prisonniers politiques sur l’île de Sakhaline.Plus près de lui, il y avait John Steinbeck (né en 1902) qui, avec son romanLes Raisins de la colère, paru en 1939, dix ans avant la création de Mort d’uncommis-voyageur, avait réussi à inspirer au Congrès américain une loi destinéeà améliorer les conditions de vie dans les camps de travailleursmigrants de l’Ouest. Dans Fenêtres sur le siècle il reconnaissait qu’une tellechose (un roman à l’origine d’une loi) était « inconcevable aujourd’hui »et concluait (il avait 85 ans) que « la culture populaire, cadre dans lequelmes pièces ont été jouées, a empêché, avec plus ou moins de succès selonles périodes, de prendre la vie au sérieux ».Lui-même avait cru, à l’issue de la création triomphale de son Commisvoyageurà Broadway, avoir convaincu un patron de grands magasins demettre fin aux licenciements pour raison d’âge ; il l’avait vu sortir enlarmes du Morosco où Willy Loman venait d’apparaître à la conscienceaméricaine en emblématique victime du capitalisme ; dans son autobiographieparue en 1987 (Au fil du temps), il revint sur cet incident,persuadé qu’à l’époque un tel effet (une pièce à l’origine d’une réforme)était le but ultime de son activité théâtrale.Naïveté ou idéalisme, à nos yeux, mais du temps de Miller un dramaturgecomme lui pouvait en entrevue se déclarer « moraliste fort peu patient »et croire qu’on pouvait ouvrir les yeux des patrons et des hommes politiques,aider la classe ouvrière, faire reculer les ennemis du peuple (il signaen 1950 une traduction d’Un ennemi du peuple d’Ibsen). Miller a été deceux qui avaient trouvé espoir dans le pacte Briand-Kellogg de 1928. Sesouvient-on, dans le féroce décor de guerres actuel, qu’à cette époque, dixans après la Première Guerre mondiale, un pacte fut signé par 57 pays,dont les États-Unis et la France, pour mettre la guerre hors la loi ?On donna le Nobel de la paix à Aristide Briand et à Frank Billings Kellogg,qui pilotèrent ce pacte pacifiste, mais aucune sanction n’étant prévue encas d’infraction, il devint illusoire et fut oublié… Miller était de ceshommes qui n’oubliaient pas que le monde pouvait être meilleur ; il a étéd’une génération qui, au milieu du XXe siècle, lisant Marx et pleurant lamort de Lénine, croyait à l’évolution socialiste de la planète ; son théâtreest fait de cette conviction.Mais cessons ce salut à Miller, ce requiem comme celui qu’il a placé à lafin de Mort d’un commis-voyageur où, devant la tombe de son mari, lafemme de Willy Loman lui chuchote que le matin même, le dernierpaiement de la maison a été fait…Arthur MillerMartin Gottfried,Flammarion, coll.Grandes Biographies,467 p, 56 $Fenêtres sur le siècleArthur Miller,Buchet-Chastel,354 p., 39,95 $FocusArthur Miller,Buchet-Chastel,287 p., 29,95 $Au fil du tempsArthur Miller,Le Livre de Poche,892 p., 13,95 $Le seul romanC’est à l’université du Michigan que Miller eut sa première envie d’écrire ;il existait un concours où l’on gagnait 250 $ pour un travail en poésie,prose ou théâtre. Selon son récent biographe, Martin Gottfried, l’idéed’écrire une pièce s’imposa pour la raison que, de ces genres, seul lethéâtre menait à une activité collective. Déjà le militant se pointait le nez :il gagna le concours avec une pièce portant sur le syndicalisme. Il récidiva,gagna d’autres prix, toujours avec des sujets sociaux.Sa première pièce à Broadway (L’Homme qui avait toutes les chances) fut unéchec, on la retira à la quatrième représentation, mais elle contenait l’autregrand thème de son œuvre à venir, le rapport père-fils. Il voulait vengerles pères que le krach de 1929 avait ruinés (les Miller passèrent d’unappartement sur Central Park à un taudis de Brooklyn) et plus tard, avecMort d’un commis-voyageur, il idéalisera un père en victime expiatoire ducapitalisme. Ce soir-là, le 10 février 1949, l’Amérique s’était donné unmoraliste.On connaît la suite, Les Sorcières de Salem pendant la chasse aux communistesmenée par le sénateur McCarthy, ses échecs, son étonnant mariageavec Marilyn Monroe, ses démêlés avec la critique new-yorkaise, sesengagements, la transformation de Broadway en usine musicale où iln’avait plus sa place : la biographie de Gottfried ratisse bien dans cettelongue vie d’un Américain de gauche.Mais, en état de roman oblige, arrêtons-nous sur le seul roman de Miller,écrit en six semaines en 1945 « avec beaucoup moins de souffrance quepour une pièce », écrit Gottfried. Deux ans avant le premier succès authéâtre (All My Sons en 1947), succès qui le liera exclusivement à la scène,Miller s’essaya au roman avec un sujet délicat, l’antisémitisme aux États-Unis. Focus décrit l’écrasement d’un homme non Juif mais dont, aprèsl’achat de lunettes, la physionomie change ; il ressemble à un Juif au pointde peu à peu perdre son emploi, ses amis, sa liberté.Il y a du Kafka dans ce roman qui ne fit pas de vagues car, deux moisavant sa sortie, un roman sur le même sujet, Gentleman’s Agreement deLaura Hobson (un journaliste se fait passer pour un Juif pour enquêter surl’antisémitisme), fit un tabac et devint un film. Focus en prit ombrage ; en1947 on le publia à Paris aux Éditions de Minuit et, en 2002, il est ressorti.En le lisant, on verra que Miller avait un réel talent de romancier.Autant le personnage de Laurent Newman annonçait Willy Loman(perte d’emploi, insécurité, malheur), autant le sujet annonce celui de TheCrucible, car le New York antisémite décrit par le romancier Miller est unSalem urbain. Attention : chef-d’œuvre méconnu.Robert Lévesque est journaliste culturel et essayiste.Il tient un carnet dans l’hebdomadaire IciMontréal. Ses ouvrages sont publiés chez Boréal,et aux éditions Liber et Lux.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 513


Littérature étrangèreM ICHELF ABERSucré saléProlongement libre du célèbre poème de Lord Alfred Tennyson, Now Sleeps TheCrimson Petal (1847), La Rose pourpre et le lys s’attarde aux jeux de pouvoir et deséduction auxquels se livrent les sexes opposés. Michel Faber signe une fresquevictorienne absolument magnifique dans laquelle il montre que dans la douleur ou lajoie, les contraires s’attirent et se repoussent comme des aimants, parfois jusqu’às’autodétruire. Quand un sucre d’orge a le goût d’un bonbon amer.La vierge et la putainLa Rose pourpre et le lys est l’un de ces romansépais et lourds qui, contre toute attente, nedécourage pas le lecteur qu’on présumehésitant à plonger dans une fiction totalisantprès de 1200 pages. On est en fait subjuguéspar la profondeur des personnages, criantsde vérité, et le réalisme des décors,somptueux ou sordides, qu’on effleurepresque du bout des doigts. Mais l’effet leplus percutant reste encore l’intrusion àpoint nommé de cette voix, qui est parfoiscelle d’une prostituée, interpellant, guidantou narguant le lecteur au détour d’un paragraphe: « Faites attention où vous posezles pieds. Gardez toute votre tête ; vousallez en avoir besoin. »Comment circonscrire en quelques mots LaRose pourpre et le lys, ce tableau réaliste deLondres à l’aube de l’ère industrielle, doublédu portrait intimiste d’une péripatéticiennedéterminée à s’extirper de la fange des vilsquartiers ? Lors d’une conférence donnéeen Italie, Michel Faber en a livré une synthèseparfaite : « Sugar, l’héroïne, est uneprostituée qui devient la maîtresse d’un richehomme d’affaires. Étape par étape, elle gravitles échelons vers un statut social plusrespectable. Lorsque la femme de son maîtredisparaît, Sugar le persuade de l’introduireparmi ses domestiques, où elle sera la gouvernantede Sophie, sa fillette qu’il néglige.Après quelques mois, Sugar et Sophie ontdéveloppé une relation si forte qu’elles nepeuvent plus imaginer la vie l’une sansl’autre. Mais, soudainement, le maître deSugar décide de la renvoyer : elle doit quitterla maison et ne jamais y revenir. Terrifiéeà la perspective de perdre la seule personnequ’elle ait jamais aimée, Sugar pose un actedrastique : elle kidnappe Sophie et s’enfuitavec elle à travers les rues de Londres,espérant que cela puisse être le début d’unenouvelle vie ensemble. »Futée et lettrée (elle peut réciter desmorceaux entiers de Shakespeare), Sugar estune rouquine à la poitrine plate qui souffred’un grave eczéma. Une silhouette un brinrepoussante qu’oublient très vite les clientsde la maison close située dans Silver Street :Sugar ne refuse aucune faveur. Ainsi, commeelle représente l’antithèse d’Agnes, sa blondePar Hélène Simardépouse neurasthénique clouée au lit par lesdrogues, l’héritier des parfumeries Rackhams’éprend de la jeune putain : « Son cou, remarqueWilliam, est plus long que le haut col de soncorsage. Elle a une pomme d’Adam, comme unhomme. Oui, il a décidé maintenant : elle est laplus belle chose qu’il ait jamais vue. »Sans familleNé aux Pays-Bas en 1960, Michel Faber a misplus de vingt ans à écrire La Rose pourpre et lelys. À deux reprises, l’ouvrage commencé alorsqu’il était étudiant à Melbourne a été remis surle métier. Les personnages se sont étoffés, lesdécors ont été rendus plus éclatants. Mais c’estgrâce aux commentaires de sa deuxièmeépouse, Eva, qu’un changementradical est apporté.Âme condamnée, Sugardevait trépasser de façontragique ; c’était là un destinimpitoyable maislogique dans l’esprit del’auteur qui, à 19 ans, traînaitles stigmates d’uneadolescence difficile. Sousl’influence d’Eva, Fabercomprend finalement quesa vision cynique de la vieest erronée. Sugar a doncbien failli mourir piétinéepar les sabots d’un cheval, ses os écrasés sousles roues d’un fiacre filant à toute allure sur lespavés rendus glissants par la pluie d’un matingris. Donc, rassurez-vous, l’histoire se clôt surune note optimiste, quoiqu’un avenir meilleurne soit pas garanti pour Sugar et Sophie. Dansle cas de William, eh bien, disons qu’il récolte lamonnaie de sa pièce.« Une longue histoire, pour retenir l’attentiondu lecteur, doit devenir de plus en plus excitanteà mesure qu’elle avance, commenteMichel Faber, rejoint par le biais d’Internet enÉcosse, où il habite aujourd’hui. (…) La Rosepourpre et le lys renverse cette tendance. Celacommence par les plus spectaculaires etgrotesques décors — les taudis, les bas-quartiers,avec leur foule de personnages plus grands quenature. Ensuite, plus Sugar devient intime avecles Rackham, plus elle passe de temps à l’intérieurde la maison et rencontre moins degens. À la fin, son ancienne liberté de mouvementest réduite à deux petites chambres dans© Eva Yourenla maison de William, et la seulepersonne qu’elle voit est Sophie. Enthéorie, cela aurait du rendre le livrede moins en moins intéressant.Mais les lecteurs n’ont pas réagi decette manière ; ils se sont sentis progressivementimpliqués parce que leur inquiétude pourSugar et Sophie a crû. J’ai pris un gros risque enfaisant cela, et je suis très content d’avoir réussi. »Conter fleuretteD’une certaine manière, Michel Faber, qui n’a pourtantpas lésiné sur les descriptions de vêtements, demeubles, d’accessoires ou de médicaments en usageau crépuscule de l’ère victorienne, est parvenu àtranscender le pastiche historique en faisant le pontentre les XIX e et XXI e siècles, comme pour signifierque les forces à l’œuvre dans le cadre des relationsamoureuses et sociales n’ont paschangé d’un iota : « J’espère quemes personnages sont crédibles,qu’ils sont des êtres humainscomplexes plutôt que des symbolesou des représentants declasses sociales particulières. Leslecteurs familiers de l’histoire duXIX e siècle reconnaîtront certainsus et coutumes, mais le plusimportant, c’est que les personnagesparaissent profondément“ réels ” — que nous croyions eneux de la même façon que nousMichel faberacceptons notre propre réalité.(…) J’ai essayé d’insuffler cœur et âme à chaque personnageet je les apprécie tous de différentes façons »,explique-t-il. Ainsi, selon lui, les scènes de sexeexplicites et la description du contexte social plaisentdavantage aux hommes, tandis que les femmes sontséduites par le côté avant-gardiste et féministe deSugar qui, la nuit, noircit du papier pour racontercomment une putain étripe sauvagement sesclients... À ses yeux, voir publier le livre qu’elle écriten secret serait une revanche sur la domination masculine.Quoi qu’il en soit, La Rose pourpre et le lyséblouit dans son ensemble et laisse un souvenir delecture mémorable ; tel un loukoum à la rose, il doitêtre savouré avec tous les sens.Acclamé internationalement, La Rose pourpre et lelys sera porté au grand écran avec Kirsten Dunstdans le rôle-titre. Quant à Michel Faber, qui a laisséle soin aux scénaristes de faire tenir son intrigueen deux heures, il se consacre à un roman sedéroulant cette fois-ci en 1908, alors que Sophie estâgée de 40 ans. Souhaitons ne pas patienter unquart de siècle avant de pouvoir le lire.La Rose pourpreet le LysBoréal, 1142 p., 34,95 $Sous la peauPoints, 303 p., 14,95 $Du même auteur, àlire en anglais :Some Rain Must Fall etThe Courage Consort(Harper CollinsCanada) ; The HundredAnd Ninety-Nine Steps(Canongate Books).S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 514


Littérature étrangèreAfghanistan,terre de fictionBien avant qu’Al-Qaïda et les Taliban effritent de nos esprits l’image romantique du Moudjahid, cechevalier à l’assaut des chars, revanche de l’audace sur l’absurde, Kipling, avec sa nouvelle L’Hommequi voulut être roi (Folio), puisait déjà de son imaginaire de l’Afghanistan une fable où le mensongehéroïque en prenait pour son rhume. Un siècle plus tard, Joseph Kessel terminait Les Cavaliers,célèbre pour son haletante peinture du bouzkachi, sport équestre d’une rare violence, par uneréflexion de Guardi Guedj, conteur sans âge : « La meilleure, la véritable prière est d’accomplir aumieux le destin pour lequel un homme a été jeté sur la terre ». Une telle morale est-elle simplementénonçable aujourd’hui ?« Les Cerfs-volants de Kaboul »Dans le roman de Khaled Hosseini, le destin ne tombeplus du ciel : il y remonte. « Je » du récit, Amir entendrale vieux Rahim ainsi résumer la mort d’Ali, fidèleserviteur de sa famille : « Une mine. Existe-t-il une mortplus afghane, Amir jan ? ». Dans l’humanité superbementteintée d’ironie de cette phrase tient tout ce livre,où les blagues du mollah Nasruddin 1 viennent parfoisvoiler l’horreur d’une suave ambiguïté. Khaled Hosseini,40 ans, exerce la médecine en Californie. Fils de diplomate,il quittait l’Afghanistan dans les années suivant ledépôt du roi Zaher Shah, dont le règne, dérisoire peutêtre,demeure néanmoins le symbole d’une ère où rêverétait permis. Dans Les Cerfs-volants de Kaboul, la mine, defacture étrangère, signe de fatalité aveugle, trouve sonimage contradictoire avec le cerf-volant. Longue deonze hivers, l’en-fance afghane de Khaled Hosseini estmarquée par le souvenir de duels aériens : « J’y jouaisavec mes frères et mes cousins. C’est de l’ordre de l’associationd’idées, une image qui signifie à la fois l’Afghanistanen des temps meilleurs, l’innocence et l’espoir », précisel’auteur lors d’un entretien téléphonique. Une traditionregroupe les gamins de Kaboul. Les ficelles des jouets,trempées dans du verre pilé, deviennent des armesredoutables. L’enjeu est la suprématie duciel : les mains bientôt recouvertes d’entaillessanguinolentes, les enfants rivalisentd’adresse afin de couper les amarres deleurs adversaires. Quand un cadre de toilesest mis hors de combat, une course s’enclenchepour mettre la main sur le trophée.Pendant une dizaine d’années, Amir etHassan, le fils d’Ali, sont inséparables. Lepremier, fils d’un riche homme d’affaires,est un Pachtoun, l’une des ethnies majoritairesdu pays. Rêveur et pacifique, il serévèle un indomptable cerf-voliste. Le second est unHazara, race asservie : d’une loyauté à toute épreuve,dégourdi et agile, il est de loin le meilleur coureur de laville. Le soir, Amir lit le Shahnameh 2 à Hassan, l’illettré.Le passage favori des jeunes garçons est celui où lefarouche Rostam blesse à mort le héros Sohrab, réalisanttrop tard qu’il vient de terrasser son propre fils.L’anecdote trouve une singulière résonance dans leroman, tant en raison de la froideur du père d’Amir quedu secret, révélé à la fin de l’œuvre, qui complexifie le lienentre les serviteurs et leurs maîtres. Trouvant refuge dansla littérature, Amir, un soir, raconte à Hassan une histoire© Image Arts etc.Par Mathieu Simardde son cru : l’enthousiasme de son auditeur le convaincde son talent.Amir parviendra à triompher d’un grand tournoi decerfs-volants et ainsi à gagner l’estime de son père. Lemême soir, il laisse Hassan se faire agresser par le fils d’unnotable empreint d’idéaux racistes. Le remord creusera lefossé entre les deux enfants. Hassan et Ali quitterontbientôt le service de la famille d’Amir et, après les divisionssociales et la trahison, la guerre et l’exil achèverontde les éloigner. Vingt-cinq ans après ces événements,Amir, devenu depuis un auteur à succès dans son paysd’adoption, aura l’occasion de se racheter.« Chicken Street »Dans Les Hirondelles de Kaboul, YasminaKhadra, conteur prodigieux, rendait dansune narration brouillée par les clameursde la foule le lynchage d’Atiq, lequel, cherchantdésespérément la trop belleZunaira, arrache les tchadri de toutes lesfemmes qu’il rencontre. Les premièreslignes de Chicken Street nous racontentégalement la passion fatale d’un hommeaigri. Alfred a été lapidé pour« avoir voulu, soudain, ressentirquelque chose » pour une femme :« Derrière son voile il avait su qu’elle étaitbelle […] Son corps avait cogné toutautour de son cœur ». Écrivain public, leseptuagénaire reçoit un jour la visite d’unejeune femme voilée, qui lui demande, dansle maladroit flot verbal des timides qui sedécident à s’ouvrir, d’écrire pour elle aupère de son enfant à naître. Il s’appellePeter. Il est reporter et vit à New York. Unenuit, sous les bombes, Naema s’est donnéeà lui. Pour ce cocktail de gamètes qui lui secoue le ventre,elle risque maintenant d’être lapidée… à moins queson amant ne vienne la sauver.Khaled HosseiniChicken Street, deuxième roman d’Amanda Sthers (Maplace sur la photo, Grasset), raconte à la fois le désespoirde Naema, le dévouement d’Alfred et la désillusion deJenny, épouse américaine de Peter qui, tombant sur lalettre de la jeune Afghane, voit chuter le rideau qui luiservait à confondre bonheur et confort. L’écritured’Amanda Sthers brille à dire la périphérie avant le lieu.Le livre repose, de plus, sur une économie narrative© Scorcelletti-Gammad’une étonnante maturité. Nulle erreur de point de vue :ce que le narrateur, Simon, ne saurait voir, il l’invente.Son verbe malicieux et l’ordre éclaté de sa descriptionservent à merveille l’histoire des « deux seuls juifsd’Afghanistan » (Alfred et Simon). « Chicken Street »,où les deux comparses crèchent, est l’artère principaled’une Kaboul dévastée, elle-même le nombril de territoires« composés exclusivement de sable, de pierreset de bergers édentés ». L’amitié forcée entre les coreligionnairesest prétexte à de tordants dialogues.Quand Peter tarde à répondre à l’appel, Alfred vitupèreun brin contre ces Américains « pas foutus de voler ausecours d’une femme qu’ils ont engrossée ». Il pourraitau moins venir pour eux, affirme encore Alfred àSimon : « Parce qu’il est juif ?, questionne ce dernier.— Superman… C’est ashkénaze, non ? »C’est qu’Alfred a connu à Cracovie un« Baruch Batman, tailleur pour dames ».L’Afghanistan moderne est un échiquierd’argile, où glissent et s’entrechoquent lespions des grandes puissances. Pendantprès d’un siècle, l’Occident y aura joui duprivilège de voir sans être vu. Une décennieaprès l’Union soviétique, les États-Unis et leurs alliés, par la terreur etl’héroïne dont ils sont les inspirateurs etles mécènes 3 , sont à leur tour tombés deleurs confortables loges. Les nouvelles histoiressur ce bout du monde nous montrent que, dansle fracas du rire et des larmes, le voile de l’Orient s’estdéchiré : le destin a désormais visage humain.Amanda Sthers1Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, Collectif, Phébus,coll. Libretto, 312 p., 27,95 $. D’un humour amer parfoisgrinçant, les histoires du mollah Nasruddin circulent dans toutle monde musulman depuis des temps immémoriaux.2Épopée perse, version du poète médiéval Ferdowsi (940-1020).3Lire CIA et Jihad 1950-2001. Contre l’URSS, une désastreusealliance, John K. Cooley, Autrement, coll. AutrementFrontières, 278 p., 39,95 $.Les Cerfs-volants de KaboulKhaled Hosseini, Belfond, 386 p., 29,95 $Chicken StreetAmanda Sthers, Grasset, 218 p., 26,95 $Les Cavaliers Joseph Kessel, Folio, 552 p., 19,95 $Les Hirondelles de Kaboul Yasmina Khadra,Pocket, 160 p., 9,95 $L’Homme qui voulut être roi Rudyard Kipling,Folio, 256 p., 7,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 515


Littérature étrangèrele libraire CRAQUELa Bulle deTiepoloPhilippe Delerm, Gallimard,coll. Blanche, 120 p., 19,95 $On connaît bien Delerm pour LaPremière Gorgée de bière et autresplaisirs minuscules, recueil detextes d'humeur dont les ventesfracassent des records. Delermest ici plus grave et plus intimiste avec ce court romanoù le hasard permet la rencontre, même éphémère.C’est autour d’un obscur tableau que le destind’Ornella, auteure italienne au premier succès, croiseAntoine, historien d’art désœuvré. Venise leur permettrade se découvrir, au fil de pérégrinations familialesmystérieuses. Un délicieux petit livre dont l’audiencesera plus limitée que pour l’opus nommé plus haut, cequi ne lui enlève rien ! Yves GuilletMon père, soncochon et moiJana Scheerer, Buchet-Chastel,140 p., 27,95 $Porté par un humour pétillant,Mon père, son cochon et moi est unpetit livre iconoclaste qui, enregroupant dix-sept historiettescomme autant de scènes de vie d’une fille unique passantde l’enfance à l’âge adulte, propose un habileéquilibre entre les formes du roman et celles de la nouvelle.Les parents de la narratrice sont deux hurluberlus.Surtout le père, professeur de physique dans unlycée de Berlin-Ouest, qui loue un cochon qui lui tientlieu d’animal de compagnie, et invite Günter Grass àl’anniversaire de sa progéniture (un « cadeau » nefaisant pas l’unanimité). À travers le filtre de l’absurditéet de la fantaisie, Jana Scheerer, qui n’a pas encore 30ans, nous offre une première œuvre remarquablementoriginale, qui déconstruit le portrait d’une famille modèlesans user des ficelles habituelles.Hélène SimardPar-delà lesocéansJohn Griesemer, Flammarion,585 p., 32,95 $En 1858, Chester Ludlow,jeune et brillant ingénieuraméricain, se voit confier lemandat d’établir la premièreliaison télégraphique entrel’Amérique et l’Europe. Venant de perdre sa jeune fillede 5 ans, il se jette à corps perdu dans le travail, alorsque sa femme reste à leur maison à revivre le drame.Chacun à leur manière, lui avec les communicationstransatlantiques, elle par le biais de la communicationavec les morts, ils essaieront d’oublier cet événementtragique. Ce premier roman de John Griesemer est trèsréussi et captivant. L’auteur sait rendre l’esprit et le climatde la seconde moitié du XIX e siècle, où la notionde progrès prenait de l’ampleur. Un livre qui se lit d’unetraite, peuplé de personnages colorés et attachants.Jean MoreauDickens, barbe à papaet autres nourrituresdélectablesPhilippe Delerm, Gallimard,coll. L’Arpenteur,106 p., 18,75 $Avec ce troisième recueil denouvelles, Philippe Delerm vientencore nous charmer en alternantquelques propos sur des écrivains commeLéautaud, Colette, Sempé, Flaubert, Balzac… et desimples plaisirs gustatifs. Des choses simples, ordinairesde la vie quotidienne auxquelles on ne s’attarde guère,mais que nous redécouvrons grâce à son sens de l’observationet à son talent de conteur. Ce livre est unpetit délice… à savourer sans aucune restriction.Josyane GirardLa Théoriedes nuagesStéphane Audeguy,Gallimard, coll. Blanche,290 p., 29,95 $Il est rare qu’un premier romansoit aussi dense et réussi quecelui de Stéphane Audeguy.Parfaitement inconnu sur la scène littéraire, il nous livreun ouvrage inclassable qui entremêle fiction, leçonsd’histoire, d’arts et de sciences. Akira Kumo, grandcouturier originaire d’Hiroshima, collectionne les livressur les nuages. Afin de l’aider à classer ses livres, ilengage une jeune bibliothécaire à qui il transmet sapassion. Il lui raconte alors l’aventure de scientifiques,de peintres et d’autres passionnés par le sujet. Lelecteur est ainsi entraîné dans un tourbillon d’anecdotesscientifiques et de faits historiques qui font que ceroman habilement construit se lit comme un récitd’aventures. En refermant ce livre, on se surprend àscruter le ciel comme jamais on ne l’a fait auparavant.Céline Bouchard80 étésJeanne Herry, Gallimard,coll. Haute Enfance,115 p., 19,95 $La grande qualité de ce récitréside dans sa grande simplicité.Il se dégage de ces honnêtesconfessions d’une jeune fille devingt-cinq ans une réellefraîcheur. Pourtant, tout estprovoqué par la mort du grand-père. Cet événementmalheureux l’amène à faire le point sur sa vie, l’obligeantdu même coup à se situer dans le temps et l’espace.Les 80 étés en question correspondent à ceuxvécus par son grand-père, et peut-être au nombre deceux qu’elle vivra. Des réflexions comme celle-là abondentdans cette centaine de pages d’une granderichesse. Parfois naïve et vulnérable, souvent lucide etprofonde, l’écriture de Jeanne Herry fait mouche à toutcoup grâce à la perception sincère qu’elle a d’ellemêmeet du monde qui l’entoure.Éric SimardLes Beaux Moments.Les Amoursde MozartEnzo Siciliano, Du Rocher,262 p., 31,75 $C’est une certitude : W.A.Mozart est l’un des plus grandscompositeurs de notre ère. Bienque son œuvre réussisse encoreà soulever les passions humaines comme nulle autremusique ne sait le faire, il n’en demeure pas moins quece personnage, que l’on disait d’une intelligence etd’une finesse d’esprit immenses, entretenait ses relationsamoureuses comme un perpétuel adolescent prépubère.Naïveté, charme, franchise, pornographie etfranchise sans compromis : voilà ce que reflète sa correspondanceamoureuse, témoin de ce que contenait lecœur de Mozart. On y retrouve également quelqueslettres de Constance, sa femme, qui partageait son quotidien,même après la mort du compositeur.À découvrir. Marie-Ève GendronAime-moi,por favor !Lucía Etxebarria, ÉditionsHéloïse d’Ormesson,282 p., 39,95 $Aime-moi, por favor ! Où en sontrendus les femmes et l’amour auXXI e siècle ? Mais est-ce vraimentla bonnequestion à se poser ? Pourquoi y a-t-ilune constante « x » à travers les relationsde couple, bien que les protagonistesn’aient parfois rien en commun ?Voici le quatrième roman de cetteécrivaine reconnue pour être bienengagée dans la lutte pour les droitsde la femme. Aime-moi, porfavor ! : un portrait cru,chaotique et humoristiquedu couple et de l’amour enquinze épisodes. Est-ce qu’ilfaut surtout en rire ? À vousde voir !Marie-Ève GendronRequiemAnna Akhmatova, ÉditionsInterférences, 51 p., 16,95 $Écrit au temps où « seuls lesmorts souriaient / contentsd’avoir trouvé la paix », au plusfort de la Terreur stalinienne, ceRequiem est le témoignagesobre, lourd et laconique de lapoétesse Anna Akhmatova,femme d’un homme fusillé et mère d’un jeune poèteemprisonné (Ils sont venus te prendre à l’aube / Je t’aisuivi comme on suit un cercueil (…) Sur tes lèvres lefroid d’une médaille / À ton front, la sueur de lamort… ne jamais oublier !). Sous ce régime, « certainesvérités pouvaient coûter la vie ». Ainsi, cespoèmes furent mémorisés par des amis proches. Voilàoù réside la beauté du geste : ce retour à la transmissionorale dévoilant un rôle essentiel de la poésie,dévoilant une époque de « tant de malheurs que lesmontagnes s’inclinent / le grand fleuve suspend soncours ». Jean-Philippe PayetteS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 516


Littérature étrangèreM ARCL EVYMon fantôme d’amourPlus populaire que Gavalda ou Grangé, Marc Levy est l’auteur français ayant vendu le plus de livres au cours des cinq dernières années.Paru en 2000, Et si c’était vrai…, son premier roman, a fait de lui une star instantanée. Traduite en 33 langues, cette comédie romantiquene devait pas connaître de suite. Arthur et Lauren se sont aimés dans des conditions inusitées, se sont désunis bien malgré euxet puis voilà, c’est fini. Mais Levy croit aux secondes chances et aime que ses personnages soient heureux, ne serait-ce qu’une seule foisdans leur vie. Dans Vous revoir, il explore plus avant la métaphysique des rencontres et accorde aux amoureux un rêve inaccessible :repartir à zéro.Le paradoxe LevyBoudé par la critique, chéri du public, MarcLevy constitue un phénomène de librairie.«Notre Dan Brown à nous », titrait LivresHebdo en juin dernier. En France seulement,4,4 millions d’exemplaires de ses quatre premiersopus, tous formats confondus (Et sic’était vrai..., Où es-tu ?, Sept jours pour uneéternité…, La Prochaine Fois), ont trouvé preneur.Au Québec, son étoile brille aussi trèsintensément. Il suffit de fureter autour desstands des éditions Robert Laffont et Pocketpour constater l’engouement que provoquel’ancien architecte et directeur d’une boîted’informatique aux États-Unis, régulièrementprésent aux salons du livre deMontréal et de Québec. Les puristesreprochent à Levy un style sans fioritures,des récits rose bonbon et, à la limite, sa bellegueule, qui fait tourner les têtes. À propos deces littéraires, notamment FrédéricBeigbeder, Marc Levy explique, une pointede sarcasme dans la voix : « Mon père m’aappris une chose qui m’a beaucoup servi :dans le cerveau, plus l’ego pousse, moins illaisse de place à l’humour. Alors je l’ai écoutéet j’ai laissé toute la place à l’humour. » Etvlan ! Alors qu’éditeurs et libraires d’ici etd’ailleurs se réjouissent de ces lecteurs« d’un livre par année » qui, autrement,n’auraient jamais franchi la porte de leurcommerce, l’auteur-vedette n’a que faire deces chamailleries ; il préfère l’affection deslectrices aux prix pompeux. En somme, lescontes de fées de Marc Levy constituent lereflet de son parcours d’auteur, que plusieurslui envient, et ce, quoi qu’en disent les plusmal intentionnés...Au-delà du réel«Je trouve que l’une des forces du romansont les mots qui provoquent l’imaginaire.Je suis très amoureux de la liberté, raconteLevy. L’imaginaire, c’est cette petite choseen plus que le roman a que le cinéma n’apas, et qu’il impose immédiatement : uneimage. Quand on a la chance de travaillersur des mots, je trouve que cela vaut lapeine de se donner du mal pour provoquerdes images, des personnages dans l’espritdes lecteurs. » Passionné de cinéma (ilréalisera bientôt son premier longmétrage), Marc Levy a un style qui sied auPar Hélène Simard7 e art : scènes courtes, pas de descriptions,moult rebondissements et dialoguesomniprésents. Quant à l’intrigue, même tiréepar les cheveux (pensons à Sept jours pour uneéternité…, qui met en scène deux angesdescendus sur terre), elle n’empêche pas lelecteur de s’identifier aux héros. Du gâteau,bref, pour la Dreamworks, propriété deSteven Spielberg, qui acheté les droits duroman pour 2 millions de dollars. RebaptiséJust like Heaven, le film prend l’affiche le 16septembre en Amérique du Nord (sortie dansl’Hexagone : 23 novembre).Dans Et si c’était vrai…, Arthur découvre uneinterne en médecine dans la penderie de sasalle de bains. Victime d’un accident de laroute, l’inconnue, qui se prénomme Lauren,repose pourtant dans le coma au SanFrancisco Memorial Hospital… Ni l’un nil’autre ne comprendce qui sepasse : Arthurest le seul quipuisse la voir, etPaul, son associédans le cabinetd’architecture,s’inquiète de lasanté mentale decelui qu’il considèrecommeson frère. Arthuret Lauren tombentamoureux. Mais leur « réalité » n’est pascelle du corps médical et de la mère de cettedernière, qui décident de la débrancher aprèsplusieurs mois. Refusant de voir mourir sabien-aimée, Arthur, aidé de Paul, enlèveLauren et se réfugie dans la maison de sonenfance. Là, les amants parviennent à unprodigieux état de fusion amoureuse.Toutefois, la police est en chasse et Arthur serésigne : Lauren réintègre l’hôpital et seréveille. Se souviendra-t-elle de cette extraordinaireaventure ?© Collection particulièreLes yeux du cœurC’est parce que qu’il avait envie de retrouverles personnages que Marc Levy a écrit Vousrevoir. L’adaptation cinématographique, quantà elle, a influé sur cette décision dans lamesure où l’écrivain désirait offrir à son lectoratun autre épilogue : « Le fait qu’il [MarkWatters] ait changé la fin m’a donné une plusgrande liberté de continuer mon roman. Quandj’ai pensé à faire une suite, je me suis fixé troiscontraintes. La première : qu’il soit autonome ;la deuxième : que le “ un ” et le“ deux“ forment une même histoire, et latroisième : qu’on puisse les lire dans les deuxsens. » C’est maintenant au tour d’Arthur deplonger dans le coma, et à Lauren de risquer sacarrière pour le sauver. Les souvenirs remontentà la surface : aimer une seconde fois est-il possible? « J’y crois, répond fermement Marc Levy.Le fait d’écrire des romans d’amour ne me confèrepas le statut de « docteur ès amours », maisà titre personnel, je pense que c’est possible. J’aivu des gens se recoudre ensemble quelquesannées après une rupture. Je crois que quand ona aimé quelqu’un très fort, qu’on est séparé decette personne, que le temps a passé et qu’onretrouve cette personne, l’alchimie est possible.Vous revoir, c’est l’histoire d’une deuxièmechance, d’un homme et d’une femme qui serecroisent et découvrentque la vie a plus d’imaginationqu’eux. »«L’amour n’a à obéir àaucune règle, poursuitl’écrivain parisien. J’ai vouluque chaque personnage aitune histoire d’amour différenteet qu’elle se terminede façon différente. » Ondénombre plusieurs couplesdans Vous revoir. ToutMarc Levyd’abord, les jeunes : Arthuret Lauren, bien sûr, et puis Paul, qui s’éprend dela belle Onega. Les vieux amants, ensuite, qui serévèlent les plus émouvants : le Dr Fernstein,mentor de Lauren, et l’infirmière Norma, demême que l’inspecteur Pilguez, responsable del’enquête sur l’enlèvement de Lauren, et Nathalia,standardiste au bureau de police. « Je trouve quec’est l’une des plus belles réussites de la vie,admet l’auteur au sujet des ménages vieillissants.Ce sont les gens que j’admire le plus. »De Londres, où il habite avec son fils (« Je voulaisqu’il soit bilingue et j’aime le plaisir de vivre à l’étrangeren étranger »), Marc Levy travaille à sonprochain livre. Quel en sera la nature ? Bouchecousue. Mais puisqu’il mentionne qu’il « faut savoirse relever de tout avec humour, même des chagrinsd’amour », parions que le goût du bonheursera de nouveau au rendez-vous.Vous revoirRobert Laffont,342 p., 29,95 $Et si c’était vrai…Pocket, 251 p., 10,95 $Sept jourspour une éternitéPocket, 310 p., 12,95 $Où es-tu ?Pocket, 312p., 11,95 $La prochaine foisPocket, 256 p., 11,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 525


Et tout le reste est littératureLittérature étrangèreLa chronique d’Antoine TanguayVertiges (de l’amour)Cet été, j’ai décidé de retomber en amour. Ou plutôt dans l’amour, un thème riche, inépuisable, que l’on peut aborder surun mode lyrique, tragique, magique ou comique, c’est selon. Ainsi, le géant de la littérature mondiale qu’est Gabriel GarcíaMárquez signe une exploration des derniers soubresauts de la passion face au spectre de la mort, tandis que Lily Prior, uneécrivaine encore malheureusement méconnue ici, préfère traiter de l’amour impossible dans une fable baroque. Le toujoursgrinçant Jim Crace s’est quant à lui permis de se pencher sur les fruits, amers ou doux, du désir amoureux à travers un recueilde nouvelles et un roman qui frôle gracieusement les territoires du fantastique.Le bel âge, le bel amourL’usage exige qu’il faille afficher de la politesse envers les auteursvénérables. Márquez est de ceux-là. Celui qui a, selon l’avis de plusieurs,acquis ses lettres de noblesse en publiant le monumental Cent ans de solitudeet L’Amour au temps du choléra, n’a pas besoin qu’on respecte l’usage :son œuvre impose d’elle-même une certaine déférence. Mémoire de mesputains tristes, une variation sublime sur la vieillesse et les avatars du désir,ne fait pas exception. Même si elle paraît bien mince (à peine 140 pages),il faudra ranger cette histoire aux côtés de De l’amour et autres démons, carl’écrivain colombien y démontre avec une maestria avec laquelle il fait bonrenouer combien le choix du mot juste peut pallier la brièveté d’un livre.Se moquant de la morale pour se pencher plutôt sur les avatars imprévisiblesdu désir, Márquez nous présente le destin d’un vieil écrivain qui, sentantle souffle de sa mort dans son cou, décide un jour de s’offrir, pour ses90 ans, une nuit d’amour avec une vierge. Le projet, certes scandaleux, nedérivera jamais dans l’excès ou le voyeurisme, sachez-le. Ayant fait part deson intention à la tenancière d’un bordel qu’il a longtemps fréquenté, levieillard se laisse donc enivrer une dernière fois par l’excitation queprovoque la vue de la beauté offerte, à la manière d’un amateur d’artdevant un chef-d’œuvre. Au fil des pages, on s’attache ainsi à ce narrateurlucide et généreux qui réapprend à aimer, un peu malgré lui. Les considérationssur le contraste entre les affres de la vieillesse et l’éternellefraîcheur de l’esprit abondent dans Mémoire de mes putains tristes, un desplus beaux romans d’amour que nous ait offerts Gabriel García Márquez.Mystère de l’ardeurCette idée de la passion a quelques points communs avec celle quedéveloppe depuis quelques années Lily Prior, une écrivaine partageantson temps entre Londres et la Toscane. C’est au cours de ses séjours enItalie que Prior a trouvé l’inspiration pour ses trois romans (La Cucina,Nectar et Ardente, tous publiés chez Grasset), de délicates fantaisies quiembrassent les thèmes du désir et de la boustifaille. Dans Ardente, Priortisse à la manière d’une Joanne Harris (Chocolat) une fable où le lecteurdoit laisser toute pensée noire derrière lui pour apprécier comme il sedoit l’extravagance du paysage. Usant avec une joie manifeste desimages les plus baroques ou surréalistes, la romancière relate l’arrivéedans un petit village de l’Ombrie d’un phénomène curieux.Impossible à décrire, on se contentera de nommer le phénomène« l’ardeur ». Cette chose mystérieuse, cet « ectoplasme parfumé »,bouscule d’abord le destin d’Arcadio Carnabuci, fou d’amour pourla troublante Fernanda, débarquée dans la région afin de trouverl’esprit de sa sœur disparue. En semant quelques « grainesd’amour », Carnabuci espère bien gagner le cœur de la belle, sanssavoir que ce sera la mule Gezabel qui tombera amoureuse de lui.Dans la charcuterie du village, Fernanda fait là aussi un effet bœuf (!)et suscite un désir brûlant. D’autres indices de « l’ardeur » serontMémoire de mesputains tristesGabriel GarcíaMárquez, Grasset,140 p., 22,95 $ArdenteLily Prior, Grasset,243 p., 29,95 $Le Garde-manger dudiableJim Crace, Rivages,197 p., 34,95 $découverts dans le village, prétexte pour Prior à d’enivrantes anecdotesfarfelues. On cède aisément à son charme et à son style enfantin, d’uneprodigieuse naïveté. À preuve, cette description de l’affliction dont est victimeun habitant du village, telle que vue par la mule Gezabel : « Je vis unêtre amoureux, comme j’étais moi-même amoureuse, quelqu’un qui portaiten lui tout le désir, toute la peur, toute l’anxiété, toute la douleur, labeauté et la joie que je ressentais, assortis de cette chose frénétique, pressante,explosive, insupportable, exquise, étrange, remuante, bouillonnante,hurlante, piaillante, riante, gémissante et glaçante qui m’habitait. En unmot, l’ardeur. » Ouf ! Une exemple probant de la théorie (bien personnelle)que le plus seyant tricot d’adjectifs ne réchauffe pas toujours uneinspiration frileuse. Malgré quelques petits défauts, Ardente s’offre commeune bouffée d’air frais pour l’âme, un doux zéphyr pour les cœurs noyés…J’arrêterai ici, ne désirant pas moi non plus céder à la contagion.Big JimEt si la face obscure de l’amour et du désir vous attire, cédez alors auxdernières œuvres du Britannique Jim Crace. D’abord, un recueil de nouvellestoutes articulées elles aussi autour de la nourriture et de l’amouret intitulé Le Garde-manger du diable, puis Six, étrange épopée d’unhomme prodigieusement fécond qui engrosse chaque femme qu’ilaime. Styliste hors pair dont chacune des phrases nous parvient dans la(toujours) splendide traduction de Maryse Leynaud, Crace s’enfonceencore plus loin dans l’étude des mécanismes du désir, et sonde nossentiments à la recherche des failles qu’il s’empresse d’explorer. Bienque parfois inégal — tous les textes ne suscitent pas le même intérêt —,Le Garde-manger du diable démontre combien il est important pour unnouvelliste de réussir à placer les bases d’un petit univers en quelqueslignes (c’est Lily Prior qui grincerait des dents). On va des fablescyniques aux anecdotes cruelles en passant par toute la gamme des historiettesplus ou moins symboliques que nous inspire la nourriture. Letout est, bien que copieux, tout à fait délicieux. Idem pour Six, uncroisement habile entre un roman de Kafka (ici, une ville, plongée dansun climat de tension politique, subit les assauts de la température), l’exubérancede Calvino (surtout pour la richesse des descriptions et l’architectureaudacieuse du récit) et le récit intimiste sur la politique et lesexe (cela, beaucoup de gens l’ont déjà abordé). En six épisodes commeautant de conquêtes, et donc, de grossesses, Crace use d’un arsenal deprocédés littéraires élégants conférant souffle et panache à cette histoireimpossible. Voilà un écrivain qui, pour reprendre les termes de sonéditeur, mérite amplement sa réputation de « Borges anglais 1 ».1À ce sujet, on rêve encore de lire un jour un « Poe péruvien », un « Ducharmesénégalais » ou une « Laberge taïwanaise ».SixJim Crace, Rivages,215 p., 34,95 $Antoine Tanguay a bien failli être professeur.Longtemps animateur d’émissions littéraires à laradio, il écrit dans divers magazines. Outre leslivres, Antoine a trois passions : la photographie, lesvoyages et ses deux Siamois.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 526


Rentrée littérairePar Antoine Tanguay et Hélène SimardAvec les premiers signes de l’automne viennent les feuilles, de nombreusesfeuilles, auxquelles il faut trouver des lecteurs. Si l’abondance du choix forcel’exercice, un brin ingrat, de défrichement parmi les programmes des différentséditeurs, il permet néanmoins de prévoir quelques heures passées en compagniedes auteurs qu’on aime. Seront ainsi présentés les temps forts de la rentrée danstous les domaines, de la littérature générale au roman policier et à la science-fictionen passant par les essais, la BD et les beaux livres. Mais dans un premiertemps, dans le présent numéro, aventurons-nous dans les territoires touffus desromans et des recueils de poésie d’ici et d’ailleurs. La suite en octobre.{revue et corrigé© Joshua KesslerLe Cahier bleu,troisième volet des« Cahiers de Céline »,livre un autre pandes aventures de lawaitress naine,témoin privilégié duMontréal des années60. Tremblay voitde plus paraître,réunis sous unemême couverture,cinq romans mettanten vedette le coupleformé par Jean-Marcet Mathieu (Le Gaysavoir, Leméac /Actes Sud).{Les bourrasquesde l’automne québécoisÀ vue de nez, la météo, cet automne, est au beau fixe du côtéde la rentrée québécoise, puisque sont annoncées quelquesretrouvailles avec ces écrivains avec qui il fait bon renouer et,surtout, une diversité étonnante où pointent plusieurs jeunesplumes talentueuses. Un début de saison dans les règles, ensomme. Or, on signale une première fausse note, puisqu’àquelques jours du mois de septembre, on apprenait qu’il allaitfalloir compter avec un absent. Après cinq ans de loyauxservices, c’est la fin de L’Effet pourpre. Voir une maison d’éditionbaisser pavillon représente toujours un triste épilogue,surtout lorsqu’on sait que cette dernière se consacrait à la promotiond’idées et de proses novatrices, et ce, sous des couvertsaudacieux. Mais parce que François Couture, le père ducourageux projet, est un élève turbulent, créatif et passionné,on sait qu’il pourra, lorsque le temps sera plus clément, retrouverle chemin des classes. La littérature d’ici a la couenne dure.Revenons à des cieux plus cléments. Que seraient les premièressemaines de l’automne sans le retour des chouchous telsRobert Lalonde (Que vais-je devenir jusqu’à ce que je meure ?,Boréal), Gil Courtemanche (Une belle mort, Boréal),Marie Laberge (Charlotte, ma sœur, théâtre, Boréal) ouMichel Tremblay (Le Cahier bleu, Leméac/Actes Sud) ? De cesélect club, on compte aussi Jean Barbe, encore auréolé du succèsremporté par Comment devenir un monstre (Prix des libraires2005), dont on trouvera un écho dans Comment devenir un ange(Leméac). Suzanne Jacob, quant à elle, a ouvert le bal avecFugueuses (Boréal), dans lequel les « sortilèges de la filiation »forment le cœur de l’intrigue. Pan Bouyoucas revient avec unlivre dont on dit beaucoup de bien, L’Homme qui voulait boirela mer (Les Allusifs). Le récipiendaire du Prix littéraire des collégiens2005 pour Anna Pourquoi propose cette fois de laisserplace au rêve, s’offrant au détour quelques scènes savoureuses.Il ne faudrait pas s’attendre à s’ennuyer avec deux œuvresportées par un humour fin : la suite de Voyage à Lointainvillede Sylvie Desrosiers (Retour à Lointainville, La courteéchelle) et Mélamine Blues de François Gravel (QuébecAmérique) qui, comme Desrosiers, manie la plume avecaisance dans les domaines de la littérature adulte et jeunesse.On remarque d’ailleurs, du côté de chez Québec Amérique,une tendance à l’exubérance en parcourant les résumés desromans de Fabien Ménar (Le Musée des introuvables), unmystère à saveur livresque, de Pierre Fortin (L’Homme quin’avait pas de table), un mystère à saveur culinaire, et deMichel Vézina (Asphalte et vodka), qui met à l’honneur legoût des grands espaces.Chez XYZ, on peut toujours se fier à la régularité de SergioKokis (La Gare) ou à la truculence de François Barcelo, quis’offre un pastiche de roman policier avec Bossalo. DenisThériault (Le Facteur émotif), Felicia Mihali (La Reine et le soldat)et Bertrand Gervais (Les Failles de l’Amérique) complètentun programme très prometteur de la part de l’éditeur établi rueSaint-Hubert. Chez Leméac, on a misé sur les talents d’écrivainde Massoud Al-Rachid, qui signe un intriguant « conte pseudo-philosophique» (Noir destin) et sur celui, bien affirmé, de ladécapante Catherine Mavrikakis, qui livre un roman au titreévocateur, Fleurs-de-crachats.Surveillez, dans lenuméro d’octobre2005, notre rencontreavec SylvieDesrosiers. Auteurepour la jeunesse, ellesigne la populairesérie « Notdog »,dont vient de paraîtrele 17 e tome, L’Héritagede la pirate (La courteéchelle).L’auteur du Pavillon desmiroirs raconte dans LaGare les déboires d’unvoyageur qui a eu lamauvaise idée de débarquerà un arrêt situé au{milieu de nulle part.L’homme quivoulait boirela merLes Allusifs,342 p., 19,95 ${Ceux et celles quin’ont pas sauté depages savent déjàque derrière cepseudonyme secache un autreavatar de Jean(Leloup) Leclerc,notre Libraired’un jour.{S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 527


Rentrée littéraireChez Tryptique, Marie Hélène Poitras fait un retour remar-recueil de nouvelles (Le Peignoir). Cette dernière devrait pour-qué avec La Mort de Mignonne et autres histoires. De la mêmesuivre sa conquête d’un public déjà fidèle et nombreux,{cuvée, on retient Fulvio Caccia et sa Coïncidence, récit décritsurtout depuis la publication de Nouvelles d’autres mères. Oncomme un « Last Tango in Paris revisité par le destin », et larisque aussi d’être agréablement étonnés en lisant La Ville auxpublication des recueils d’Hélène Boissé (Tout a une fin) et deescargots de Laurence Prudhomme (Québec Amérique).Où sont allés lesengoulevents ?Libre Expression,252 p., 24,95 ${Francis Catalano (Panoptikon). À moins que vous nepréfériez voir ce que Patrick Nicol peut bien trouver de sispécial à sa blonde pour avoir intitulé son roman La Blonde dePatrick Nicol… Lisez un début de réponse en page 19 !Quittons Montréal, maintenant : à l’autre bout de l’autoroute20, L’Instant même propose de se laisser envoûter par lesaccents étranges de Si tu traversais le seuil de Françoise Roy,les nouvelles de Camille Deslauriers (Femme-boa), deNicole Richard (Intra-muros) et de Marie-Pascale Huglo(Les trois Grâces). Sans oublier, bien sûr, le nouveau roman deson auteur phare, Pierre Yergeau (La Cité des Vents). ChezLibre Expression, on compte sur l’engouement toujours trèsvif pour les sagas d’antan avec la sortie de la suite de Feu deLes territoires de l’HexagoneCaractérisée il y a peu par une propension à faire de l’individule centre de la fiction, la littérature française délaisse les territoireshasardeux de l’autofiction pour se tourner vers l’Autreet explorer les liens intimes qui unissent les humains. Celan’empêche pas certains esprits retors d’en découdre d’abordavec la bêtise contemporaine, et surtout avec la perceptionque nous avons de la valeur de la vie au sein du monde,devenu l’occasion d’un gigantesque spectacle. Ainsi,Amélie Nothomb, l’élève modèle qui ne manque jamais unerentrée, a l’occasion de déverser son fiel avec la finesse et l’ironiequ’on lui connaît. Cette fois, c’est au phénomène de la téléréalité«Vint le moment oùla souffrance desautres ne leur suffitplus : il leur en fallutle spectacle. »Acide sulfuriqueAlbin Michel,198 p., 26,95 $© Marianne RosenstiehlFrancine Ouellette, ainsi que sur Où sont allés les engoulevents ?qu’elle s’en prend avec Acide sulfurique (Albin Michel), où l’on vit© Josée Lambertde Louise Simard. Mais si le voyage dans le temps ne vousplaît guère, mettez le cap sur l’Afrique avec Katchanga deGilles Gougeon, ou plongez dans la psyché d’un hommel’enfermement de personnages engagés dans un jeu mortel, etdont la survie dépend du bon vouloir de kapos intraitables et destéléspectateurs. Philippe Djian a lui aussi ressenti l’envie deDans son introductionau catalogue del’automne 2005 dugroupe rassemblantL’Hexagone, VLB etTypo, Gravelinesignale que « notrelittérature estaujourd’hui encrise », et qu’il fautafficher de lapersévérance face àl’épreuve. On nepeut que luidonner raison.{dans le coma tel qu’imaginé par Fernand Patry (Le Passeurde l’Île d’Entrée). Pour JCL, rien ne vaut la saga « Cœurde Gaël », de Sonia Marmen. Le quatrième volet, LaRivière des promesses, clôt un cycle très apprécié. Dans uneveine plus contemporaine, signalons enfin Le Voyage a dit deMonique Juteau, récit inspiré des périples de l’auteure à traversle monde (Varia).Dix ans après avoir accepté la direction littéraire du GroupeVille-Marie littérature, Pierre Graveline a préparé, en« temps de crise », une saison faite d’espoirs avec, entreautres, La Femme aux trois déserts de Jean Bédard, Je m’ap-disséquer la télévision, et se permet d’en réutiliser les codes dansDoggy bag (Julliard).À l’opposé du spectre de la beauté, Richard Millet nousdemande, dans Le Goût des femmes laides (Gallimard), commentfaire sa place dans la vie lorsque la Nature n’a pas étébonne avec nous, et traite ainsi des questions du désir et de latyrannie moderne du paraître. Dans la même veine, incluonsl’opus d’Anne-Sophie Brasme, dont le premier romanRespire (Fayard, 2002) a fait l’objet de près d’une vingtaine detraductions. Le Carnaval des monstres (Fayard) décrit le quotidiende Maria, une femme affublée d’une bouche difforme quiUn heureuxévénementAlbin Michel,222 p., 24,95 $pelle Bosnia de Madeleine Gagnon, la conclusion desDames de Beauchêne de Mylène Gilbert-Dumas et LesDemoiselles aux allumettes de Marie-Paule Villeneuve. Côtéla range au rayon des monstres, et dont l’existence bascule lejour où elle répond à une petite annonce : « Photographecherche personne à particularités physiques ».Le PaysP.O.L.,260 p.,34,95 $poésie, on signale la parution d’une anthologie des poèmesde Pierre Nepveu (Le Sens du soleil) et le deuxième recueilLes chemins qui mènent à l’accouchement font aussi l’objet de{des « encycliques désaxés » de Thierry Dimanche (Deromans, comme ceux, très touchants, d’Eliette Abécassis (Unl’absinthe au thé vert), qui assure également la publication deheureux événement) et de Marie Darrieussecq, qui présente dansla poésie des autres au sein d’une jeune maison, Le LézardLe Pays un exil en terre natale, dans l’attente de la vie à venir. De laDoublement priméen 1999 (prix duGrand Public LaPresse/Salon du livrede Montréal etRinguet del’Académie des lettresdu Québec), LaPetite Fille qui aimaittrop les allumettes,pièce maîtresse del’œuvre de Soucy,fera l’objet d’une 23 etraduction. Un succèssans précédent.{amoureux. Gaétan Soucy y fait d’ailleurs son entrée avecL’Angoisse du héron. D’autres grands noms à signaler : ÉliseTurcotte (Piano mélancolique), Paul Chanel Malenfant (Vivreainsi) et Paul Bélanger (Origine des méridiens), tous publiés auNoroît, et aux Herbes rouges, le nouveau recueil de BenoîtJutras, à qui on a décerné le Prix Émile-Nelligan en 2002. ChezSeptentrion, on lance la collection « Hamac », dédiée à la fictionet qui « propose à ses lecteurs, le temps d’un livre, de se balancerau rythme de pages qui touchent autant qu’elles instruisent ».Les deux premiers titres sont Saisons Atikamekw de LineRainville et Le Collecteur de Mireille Bisson.Quant à l’éditrice et écrivaine Mélanie Vincelette, elle nousoffre un très bon premier roman, Crimes horticoles (Leméac).Suzanne Myre, l’écrivaine qu’elle publie au Marchand defeuilles lorsqu’elle n’est pas en train d’écrire, signe un quatrièmeprogéniture fraîchement née on passe maintenant aux éternelstourments familiaux, des avenues intéressantes pour PhilippeClaudel, qui livre un saisissant portrait de la déchirure avec LaPetite Fille de Monsieur Linh (Stock). Au Seuil, Michèle Gazierprésente quant à elle une héroïne fascinée par ses racines espagnolesdans Mont-Perdu, tandis que Lydie Salvayre (La MéthodeMila) s’interroge sur l’utilité de la pensée de Descartes lorsqu’on estaux prises avec un parent mourant. Du côté de L’Olivier, signalonsun premier roman ambitieux : Falaises d’Olivier Adam, de mêmeque le retour bienvenu de Dominique Souton, auteure deComment mon mari et moi avons failli sauver notre mariage, qui nouslivre un ouvrage au titre prometteur : Le Gynécologue amoureux.Révélé avec La Petite Chartreuse, Pierre Péju relate dans Le Rirede l’ogre (Gallimard) un double infanticide, tandis que plusieursannées après Le Zubial, Alexandre Jardin renoue avec sa familleet en dresse un portrait dans Le Roman des Jardin (Grasset).«Pendant plus dequinze ans, je mesuis déçu. Ivre defidélité et volontiersdonneur de leçons, ilm’arrivait d’errer.Mordu d’initiativesromantiques, je pantouflaisbourgeoisement.»Le Romandes JardinGrasset,311 p., 29,95 ${© Martine Doyon© R. DumasS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 528


Rentrée littéraireEntre autres belles promesses, il faudra aussi jeter un œil (etles débordements de la fiction ». Du côté des maisonsmême deux) sur Un instant d’abandon de Philippe BessonPhilippe Rey et de l’Olivier, on mise avec raison sur deux(Julliard), sur Adèle la pacotilleuse de Raphaël Confiantplumes d’expérience : Joyce Carol Oates et Les Chutes,(Mercure de France) et sur Saint-Sépulcre ! de Patrick Bessonprésenté comme l’un de ses meilleurs livres, et Cynthia© MH2005( l’ « autre Besson », chez Fayard), un roman à saveur médiévale.La littérature française peut aussi tendre vers l’avenir,Ozick, collaboratrice au New Yorker et au New York Times qui,avec son Monde vacillant, livre une œuvre traversée par lesBien avantla sortie de sonnouveau roman,l’« affaireHouellebecq » avaitfait couler beaucoupd’encre. En margedu phénomène,parcourez les livresde son ami Arrabal(Houellebecq, Lecherche midi), deDenis Demonpion(Michel Houellebecq,L’Enquête, MarenSell) et d’ÉricNaulleau (Au secours !Houellebecq revient !,Chifflet & Cie).voire vers d’autres réalités, grâce à un Maurice G. Dantec,désormais publié chez Albin Michel, qui nous ouvre les portesd’un « infra-monde » dans Cosmos Incorporated, ou encore unMichel Houellebecq, sans conteste LE sujet de discussioncet automne en France, qui tricote serré autour du thème duclonage et du sombre avenir des hommes dans La Possibilitéd’une île (Fayard). Plus rigolos et portés par une plume allègre,les romans de David Foenkinos (En cas de bonheur) et dePaul Jimenes (La Conquête de la Pologne) promettent énormément,tout comme L’Irréaliste de Pierre Mérot, auteur duremarqué Mammifères. Ces trois livres sont publiés chezFlammarion.Un billet pour l’étranger SVPthèmes de l’exil et de la folie. Quant au catalogue éclectiquedes éditions Phébus, il s’enrichit d’un titre qui risque d’en surprendreplusieurs : Trois mois de fièvre de Gary Indiana,qualifié par la presse de nouveau Truman Capote.Destination l’Europe, maintenant, où notre regard se portesur les Britanniques, notamment le coloré Tom Sharpe, unrigolo sans manières qui cultive l’impertinence avec un quatrièmevolet des aventures de Wilt : Comment échapper à safemme et ses quadruplées en épousant une théorie marxiste(Belfond). C’est d’ailleurs à ce roman qu’il convient de décernerla palme du titre le plus singulier ! Plus sérieux,John Banville, dont la prose lumineuse demeure encore tropméconnue, tisse dans Athéna (Robert Laffont) une tramemystérieuse reliant le policier littéraire et l’étude des liens qui« Mon amour.Où que tu sois,dans un probablemonde de souffrance,si les motspeuvent t’atteindre,alors écoute.J’ai des choses àte dire. »AthénaRobert Laffont,320 p., 36,95 ${{Lire est un voyage, c’est bien connu. Mais quelles sont les des-unissent la vie et l’art, et dans lequel les personnages detinations préférées des lecteurs, et donc des éditeurs ? Pour latableaux se confondent avec ceux du récit.plupart, elles vont vers la littérature américaine où, cette saisonencore, les gros canons résonnent. Ainsi, Bret Easton Ellis,Faisons un saut de puce vers l’Espagne, où José Carloscelui à qui la controverse va comme un complet griffé et quiSomoza, auteur génial (pardonnez l’entorse à l’objectivité) den’avait pas donné signe de vie depuis Glamorama (2000), seLa Caverne des idées et de Carla et la pénombre arpente de nou-« Je cherchais unendroit tranquilleoù mourir.Quelqu’un meconseilla Brooklynet, dès le lendemainmatin, jem’y rendis deWestchester afinde reconnaître leterrain. »Brooklyn FolliesActes Sud/Leméac,p., 32,95 ${368livre à une fausse biographie dans Lunar Park (Robert Laffont).La situation est semblable dans le cas de Russell Banks, à quil’on doit Pourfendeur de nuages, et qui nous aura fait patienterprès de six ans avant de livrer l’imposant American Darling(Actes Sud). Toujours chez Actes Sud, on note un secondroman en moins de deux ans pour Paul Auster (BrooklynFollies), décidément davantage en verve depuis qu’il a un peudélaissé ses projets cinématographiques. Edward P. Jones aempoché le National Book Critics Circle Award, le Pulitzer etl’IMPAC Dublin Award avec Le Monde connu (Albin Michel).Le roman arrive donc en librairie précédé des éloges de la critique,qui a succombé à cette vaste fresque traitant del’esclavage et de la guerre de Sécession. Elle aussi lauréate d’unprix Pulitzer, Annie Proulx ne quitte pas la campagne et s’attarde,entre autres drames que l’on devine d’ailleurs cruels, surl’univers des porcheries industrielles (Un as dans la manche,veau, avec La Dame n o 13 (Actes Sud), les territoires del’étrange, dans l’ombre de Dante et de sa Divine Comédie, icisiège d’une confrontation avec treize sorcières du verbe. Petitdétour au Portugal, à la rencontre d’Antonio Lobo Antunes(Bonsoir les choses d’ici-bas, Christian Bourgois Éditeur) et, deuxfois plutôt qu’une, d’Agustina Bessa Luis (L’Âme des richeset La Sybille, Métailié). Un rapide passage par l’Italie, àprésent, patrie du tordant Stefano Benni (Achille au piedléger, Actes Sud) et d’Andrea Camilleri (La Disparition deJudas, Métailié). Et puis en route pour la Turquie, lieu de naissanced’Ohran Pamuk, qui revient avec Neige (Gallimard).L’auteur de Mon nom est rouge, prix du Meilleur livre étranger2002, explore les tensions qui secouent son pays, pris entrel’Islam et l’Occident. Il ne faudrait pas oublier les contréesscandinaves où nichent Jens Christian Grøndahl (Sous unautre jour, Gallimard) et le sympathique Arto Paasillina (Un« Il se réveilla ensueur. Il gisait àterre, avec unebonne partie desdraps. En tombantdu lit, il s’étaitcogné au coude. Iltenait encore l’ouvrageaux pagesfroissées de Virgile. »La Dame n o 13Actes Sud,432 p., 34,95 ${{Grasset). Chez Plon, deux sorties majeures à surveiller :homme heureux, Denoël). Du côté de l’Asie, on voudra partagerShalimar le clown de Salman Rushdie et Leela d’Hariles moments bizarres qui hantent les pages de l’œuvre de laKunzru, tandis qu’au Quai Voltaire, il ne faut surtout pas man-Japonaise Yoko Ogawa dans La Formule préférée du professeur,quer un autre récipiendaire du Pulitzer, Richard Russo, quique Leméac a eu la bonne idée de coéditer avec Actes Sud.© Jenny BlackDu Moyen Âge àaujourd’hui, del’Italie à la Russie,Jon Fasman racontecomment lesreliques d’unalchimiste, dérobéesdans une bibliothèqueau XII e siècle,transforment le destinde personnageshauts en couleur.revient en force avec Quatre saisons à Mohawk. Chez Belfond,on compte sur la présence toujours appréciée de l’auteur àsuccès Douglas Kennedy, avec Les Charmes discrets de la vieconjugale, et sur celle d’un nouveau venu, George Hagen, qui,avec La Famille Lament, livre une fresque familiale drôle etémouvante. Retenons également ce nom : Jon Fasman, quifait la manchette avec La Bibliothèque du géographe (Seuil).L’éditeur parisien publie deux grosses pointures des lettresaméricaines : John Updike et son recueil de nouvelles intituléSolos d’amour, et Robert Coover avec Les Aventures deLucky Pierre, « une réflexion souvent ironique sur les limites etKenzaburô Ôé nous revient de son côté chez Gallimard (LeFaste des morts). En survolant l’Amérique, on peut faire escaleen Argentine avec Alan Pauls et Le Passé (ChristianBourgois), ou renouer avec Heloneida Stuart (Les HuitCahiers, Les Allusifs). Enfin, c’est le retour au Canada, cette« autre solitude » d’où nous parviennent les romans deThomas King (L’Herbe, l’eau vive, Albin Michel) et CarolShields (Au moment même, Québec Amérique).Alors, prêts pour l’embarquement ?© Bruno NuttensUn autre romand’Ogawa,L’Annulaire, a faitl’objet d’uneadaptation cinématographiqueet,au Québec, devraitprendre l’affiched’ici Noël.{S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 529


Rentrée littéraireG ILC OURTEMANCHEMourir, la belle affaire !Mais vieillir…Ça fait maintenant quatre ans qu’est paru Un dimanche à la piscine à Kigali, roman épique sur le génocideau Rwanda, couronné de nombreux prix littéraires, traduit dans plus d’une vingtaine de langues, etdont on attend la sortie de l’adaptation filmique par le cinéaste Robert Favreau. Quatre années que le journaliste,polémiste et romancier Gil Courtemanche a consacrées notamment à la rédaction d’Une belle mort,roman intimiste relatant la lente disparition d’un père emblématique d’une génération d’hommes québécois envoie d’extinction. Rencontre avec un franc-tireur, un vrai.La question est convenue, certes, mais doitêtre posée à mon ami Gil Courtemanche, dontle premier roman (Un dimanche à la piscine àKigali) connaît depuis sa sortie un rayonnementinternational sans pareil et sans précédentdans les annales de notre littérature :quand une première œuvre mérite une tellereconnaissance, la proverbiale épreuve dudeuxième roman exerce-t-elle une pressiond’autant plus grande ? « J’ai ressenti une pression,oui, par rapport au choix du sujet demon deuxième roman, mais une pression quiémanait surtout de mes éditeurs, déclareCourtemanche. J’avais en tête deux sujets, etmes éditeurs auraient préféré que je m’attelleà l’écriture de l’autre, Le Danseur de Bamako,une fresque sur la Révolution cubaine et sur laprésence cubaine en Afrique, vues par undanseur et gigolo vivant là-bas, mais quandj’ai parlé à mon éditeur français, il a tellementinsisté pour que je termine d’abord LeDanseur…, que j’ai senti que je devais écrired’abord Une belle mort. »Le roi se meurtCoupe de blanc dans une main, cigarettedans l’autre, Gil Courtemanche parle posémentde ce deuxième roman, qu’il a évitéd’inscrire dans la suite thématique du précédent.À la manière de certains romansfrançais classiques (on pense à Mauriac), Unebelle mort se donne à lire comme une sorte dehuis clos clanique dont les protagonistes nesortent guère, réunis autour du père pour desrepas en famille. « En fait, je voulais que tousmes personnages n’existent qu’en fonction dela mort annoncée du père, explique l’auteur.Ce qu’ils font à l’extérieur du lieu où ils levoient mourir n’a pas d’importance, mêmeeux donnent l’impression de l’oublier dèsqu’ils sont en face de lui. Parce que tout çan’intéresse plus le père. Quand ils sont dansce théâtre de la dégradation de leur anciendictateur, il n’y a que lui qui existe, commedans Le Roi se meurt de Ionesco. C’est la find’une époque. Pour moi, c’est un romansociologique, parce que les pères de cet âgesont les derniers de ce type. Après eux sont venuesdes femmes qui n’étaient plus des femmes del’amour-devoir. Et du coup, la fonction de père achangé, elle est devenue ce qu’elle est pour leshommes de ma génération. »Par Stanley PéanDans ce roman, les images paternelles abondentà un point tel qu’on ne peut manquer d’établirune parenté symbolique entre le père mourantdu narrateur, Staline, etDuplessis, ce « petit père » dela nation québécoise : « Cen’est pas un hasard. Il n’y apas de différence entretoutes ces images, exposeCourtemanche. Les pèresquébécois de cette générationétaient des dictateurs. Ilsexigeaient de leur femme etde leurs enfants la fidélitéabsolue, alors qu’eux étaientlibres de tout faire. Pour eux,leur famille était leur peuple.Et Staline était comme ça, etDuplessis aussi. Et c’estpourquoi j’essaie d’imaginerStaline en train de donnerdes cadeaux de Noël. Je suis sûr qu’il donnait descadeaux de Noël, des bénédictions, qu’il aimaitses enfants. Comme je suis certain que Duplessisaimait son peuple ; mal, sans doute, comme lespères de cette génération aimaient mal leurfemme et leurs enfants. C’est donc pour moi latransposition de la même attitude à des niveauxdifférents. »Terminer sa courseL’histoire de cet être autoritaire et tyrannique,désormais cassé, castré, impuissant, à ladéchéance duquel le fils comédien d’âge mûrassiste, Gil Courtemanche l’a portée en lui,sans savoir ou sans se soucier qu’elle soit enquelque sorte dans l’air du temps — MichelTremblay n’a-t-il pas récemment porté à lascène avec Impératif présent un sujet similaire ?« Avant, les gens mouraient vite et n’avaientdonc pas le temps de perdre leur aura, avancele romancier en guise d’explication à cetterécurrence thématique. Aujourd’hui, il n’estpas rare que les vieux meurent sur vingt,vingt-cinq ans, pendant lesquels leurs prochesles voient se dégrader, redevenir des enfants.Voir un homme qu’on a connu orgueilleux,dominateur, se faire essuyer la bouche par safemme relativise la vision qu’on peut avoir duPère. Quand tu le vois fragile, bébé, alors quetu l’as toujours connu fort, il y a un renversementqui fait de toi le dictateur de ton père. »Par la voix de son narrateur, Une belle mort établitune opposition entre les manières distinctesqu’ont le père et la mère de porter le poids desans. En un sens, le héros constate que ses parentsprésentent deux visages d’un même destin quisera le sien, puisque personne n’échappe à lavieillesse : « Mon héros préféreraitmourir comme sa mère, certes,mais ce sont les deux imagesindissociables. J’ai pris consciencede l’importance qu’avait ce romanpour moi alors que j’y travaillais àl’été 2003, tandis que je séjournaisà Paris et que tous ces vieuxmouraient de la canicule, qu’ilsmouraient parfois seuls, sans personnepour même réclamer leurscadavres. On vit avec deux imagespermanentes de la mort : celle dela dégradation et celle des gensheureux qui meurent d’un arrêtcardiaque. Et on n’arrête pas depenser à cela, surtout à mon âge :on n’arrête pas de se demandercomment on va finir. Quand tu regardes les gensinstallés dans les foyers de l’âge d’or, ces gens quidéclinent lentement et qui le savent, en plus, onne peut pas faire autrement. »© Dominique ThibodeauGil CourtemancheMais la proximité émotive d’un pareil sujet, laprégnance de ces préoccupations personnellesont-elles rendu l’écriture de ce roman plus ardueque celle de fresques historiques telles qu’Undimanche à la piscine à Kigali ou que Le Danseur deBamako ? « Non, pour moi, le principe est toujoursle même : il s’agit toujours de prendre unesomme d’informations connues ou recueillies àdroite ou à gauche pour en faire d’autres, pluscomposites. Personne de mon entourage ne peutse reconnaître dans ce livre. Ce livre est un roman,encore plus que Kigali, en quelque sorte. »Toujours impitoyable avec son père, le narrateurlui refuse souvent la mort grandiose à laquelle levieux aurait pu avoir droit s’il avait été leCommandeur de Dom Juan : il qualifie sa disparitionde dérisoire, de ridicule — ce qui est l’antithèsedu titre. Mais au fond, une belle mort estellepossible ? « Eh bien, sans trop en dire sur leroman, on peut quand même affirmer que le pèreici a une mort douce, qui ressemble à une libération,dévoile Gil Courtemanche. Cette mort-làn’est pas dérisoire, elle est en fait si belle, si douceque d’autres ont envie de le suivre… »Une belle mortBoréal, 208 p. 22,50 $En librairiele 21 septembreUn dimanche à lapiscine à KigaliBoréal Compact,286 p., 14,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 530


Rentrée littéraireD ENIST HÉRIAULTExercices de styleEn 2001, Denis Thériault causait une onde de choc avec L’Iguane (XYZ éditeur). Bienavant qu’il ne remporte avec ce premier roman les prestigieux prix Anne-Hébert etFrance-Québec / Jean-Hamelin, ses lecteurs éblouis répandaient la nouvelle de cenouveau venu à la sensibilité singulière. Quatre ans plus tard, on referme Le Facteurémotif, son second roman, avec le même ravissement pantois.Il fallait le faire : l’univers du Facteur émotif estsi éloigné de celui de L’Iguane que Thériaultaurait pu y aller d’une mystification littéraire àla Romain Gary sans que personne ne perceà jour la manœuvre. Si Thériault déjoue lesattentes, il ne déçoit pas. Au contraire.«L’idée d’être prévisible m’énerve, explique leromancier. L’Iguane, c’était la Côte-Nord duQuébec, les immensités nues de mon enfanceet l’univers du conte, celui d’un récit à l’ampleurmythique où s’affrontent le bien et lemal. Tout ça m’était naturel. Avec mon secondlivre, j’ai voulu “ me prendre à rebroussepoil”. J’ai donc écrit un roman urbain et personnifiéun solitaire, une bête de ville.Je suis particulièrement satisfaitde la structure circulairedu Facteur… ».L’aventurede l’écritureC’est peut-être cette tensiondramatique entre style et narrationqui rend les livres deThériault si envoûtants. On pourraiten effet décrire Le Facteur…comme un thriller poétique, un jeud’équilibre entre magie et logique dont la finnous ramène à la case départ. « L’écriture estune négociation constanteentre l’inconscient et l’intellect.Les idées et les personnagessont issus de l’imaginairemais, en bout de ligne,c’est la raison qui commande.À la base d’unroman, il y a une vision quisurgit : ici, c’était celle d’unfacteur indiscret qui s’immisceraitdans la vie desautres en ouvrant leur courrier.Ensuite, il fallait justifierl’image, trouver sonaboutissement. Écrire, c’estaussi se demander commentune histoire va finir.Et pour la trouver, cette fin, je me donne toujoursdes problèmes à résoudre », décrète leromancier, aussi scénariste pour la télévision(Macaroni tout garni, Ramdam).L’homme — qui cite spontanément Hugo,Poe, Verne, Irving, Carroll, Márquez, Meyrinket une flopée d'auteurs de science-fictionPar Geneviève Thibaultcomme influences — est un formaliste qui vénèreles histoires habiles. « Le sens finit toujours parémerger d'une structure forte », dit-il encore. À untournant décisif de son existence, Bilodo, l’antihérosdu Facteur…, recevra en guise d’invite lescoordonnées d’une charmante jeune femme :«Les lettres et les chiffres semblaient flotter à lasurface du papier, luire dans la pénombre. »Chez Thériault, les signes eux-mêmes font sens,clignotant doucement à notre intention. « LeFacteur… aurait pu devenir un recueil dehaïkus », déclare-t-il.Pour créer Bilodo, il s’est mis au bouddhismezen et s’est inspiré des Otaku, ces adolescentsjaponais coupés de la réalité qui vivent repliésdans l’univers virtuel. Or, dans les intrigues duromancier, vient toujours un moment où la réalitése fissure pour laisser place à une autredimension, souvent onirique. Bilodo, notrehomme sans qualités, a quelques vices et surtout,une passion qui fera dérailler sa vie apparemmentsans histoires vers la plus romanesque desaventures qui soit : l’aventure de l’écriture.L’éternel retour« La rue des Hêtres était surtout plantéed’érables. » Dès la première phrase, le ton estdonné. Après le merveilleux, l’ironie. Exit lesenvolées baroques et métaphoriques,au profit de la phrasesèche et elliptique. Aux aventureschevaleresques du tandemde jeunes preux de L’Iguane (pourqui la perte de l’innocence sepaie au prix fort) succèderaientles ternes tribulations d’unavatar contemporain d’AlexandreChenevert. Bilodo, facteur falotde 27 ans, est montréalais, routinier,velléitaire et sans réelleenvergure : « Bilodo vivait parprocuration. À la fadeur de l’existenceréelle, il préférait son feuilletonintérieur, tellement plus hautDenis Thériaulten couleur et riche en émotions. »© XYZ éditeurPour pallier la fadeur du quotidien, Bilodo épieles correspondances manuscrites de ses clients.Car c’est aussi un amateur de calligraphie « selaissant obnubiler par les évolutions chorégraphiquesde la pointe sur le papier, valsantparmi les pleins et les déliés de l’anglaise, voltantavec l’onciale opulente ou ferraillant avec lagothique. » Un jour, il découvre la correspondancelittéraire qu’échangent Gaston Grandpré, un professeurdevenu poète, et Ségolène, une institutriceguadeloupéenne éprise de haïkus. Ces poèmes classiquesjaponais, miniatures achevées du détail et del’instantané, juxtaposent l’immuable (fueki) et le fugitif(ryûko) : « Telle une loutre enjouée / le bébé naissant/nage sous l’eau claire ». Faut-il le préciser ?La main de Ségolène, « une symphonie graphique,une apothéose » est aussi idéale que ses haïkus. Dèslors, c’est le coup de foudre, doublé du frisson sacréde la poésie : « Il le voyait clairement, ce bébé toutnu dans l’aqueuse luminescence de la piscine postnatale[…] qui le regardait avec ses yeux de salamandreéberluée […] et il riait car c’était inattendu,car c’était drôle, touchant. »Ségolène devient la raison de vivre de Bilodo :« Chaque nuit il rêvait d’elle, et le décor de ces filmsoniriques où Ségolène tenait le premier rôle, c’était laGuadeloupe toute entière. » Ce destin de rêveur auraitpu durer longtemps si Grandpré n’était pas mort dansun accident. Pour ne pas perdre Ségolène (et par despéripéties que nous ne révélerons pas ici), Bilodo sesubstituera au mort, s’appropriant son écriture, sa correspondance,son identité même. À la faveur de songesenvoyés par le revenant, l’inspiration poétique lui vient.Commence alors un haletant échange de lettres —véritable ressort dramatique du récit — qui va s’accélérantpour... aboutir à la frénésie érotique. Ségolèneveut rencontrer Bilodo, pris à sa propre supercherie :« C’était un mauvais tour que lui jouait le temps.Tourbillonnant contre ce rocher planté au fil de l’eauqu’était le moment de l’agonie de Grandpré, le tempss’était trouvé coincé comme dans un remous, formantune boucle dont Bilodo était prisonnier. »L’écrivain et son doubleLa finale du Facteur émotif, qui vaut son pesant d’or,est une variante sur le thème fantastique du double.Encore une fois, la propriété incantatoire et magiquede l’art dans le monde romanesque de Thériault captive.La prééminence du rêve : voilà le point communentre ses récits apparemment dissemblables.«Faire de la littérature, c’est se battre contre letemps. La vie est absurde, mais peut-être que l’artréussit à bouleverser l’ordre des choses, à provoquerdes événements. C’est pourquoi j’aime tellement lespersonnages cinglés qui ont une vision magnifiée duréel et qui carburent au fantasme. » Bilodo est-ildevenu fou ? « Impossible de le savoir », conclutThériault. Le scénariste, qui était devenu écrivain pardépit, préfère désormais la délicieuse torture de la libertélittéraire. Il planifie une adaptation cinématographiquede L’Iguane et achève un troisièmeroman, dont le personnage sera féminin. On meurtd’impatience.Le Facteur émotifXYZ éditeur,coll. Romanichels,126 p., 18 $L’IguaneXYZ éditeur, coll.Romanichels Poche,208 p., 15 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 531


Rentrée littéraireLe Peignoir, le confort et la différenceQuand des gens affirment sans rire qu’une nouvelle se termine par une fin inattendue, il faut d’abord leur répondrequ’une fin « attendue » peut surprendre, puis leur donner Suzanne Myre à lire. Que l’on se pâme sur la petitemélodie du vécu ou qu’on la voue aux poubelles de l’histoire littéraire, l’important est que ce qui tient lieu de recettechez certains n’est qu’un ingrédient pour la lauréate du Prix Adrienne-Choquette 2004.Suzanne Myre écrit sans filet, sans plan,quand elle le peut. Des notes ? « Mon egon’est pas assez fort, affirme-t-elle. Je ne faispas confiance à ce qui sort de mon esprit ».Pas de métaphysique del’écriture, pas d’ambitiondu devenir écrivain nonplus : « Je peux me considérercomme chanceuse,déclare Myre, on fait debonnes ventes avec mesrecueils de nouvelles. Ledernier, on en a vendu1600 ou 1700. Mais à 10%du livre vendu, tu ne peuxpas vivre avec ça, et lesbourses du Conseil desarts, ce n’est pas tout letemps, alors tu travailles. »Le temps qui lui reste,Suzanne Myre le consacre à écrire desfables où ses narrateurs, bousculés par desdialogues qui font vaciller leurs certitudes,les retrouvent, puis les perdent de nouveau.Tout cela sans drame, servi par une ironiejouissive : « Ce n’est pas un “ Je ” collé àmoi, comme celui de Nelly Arcan, qui estun “ Je ” narcissique total… Elle est prisedans son image. L’image qu’elle conteste, lemarketing sexuel et tout ça, elle en est leporte-parole. Je pense préserver ma distancepar l’humour », croit l’auteure deMontréal.La variété des thèmes abordés et des structuresdes nouvelles interdit de même touteidentification à l’auteure. Art de l’irrésolu,«La Réception », de J’ai de mauvaises nouvellespour vous, laisse croire un temps qu’unejeune femme qui vient de se venger del’infidélité de son mari sera transfigurée parl’amour : on n’est pourtant pas frappés parle dénouement de l’intrigue, tout de résignationet d’amertume. D’ailleurs, y a-t-il plusprévisible que la conclusion de « Le Cœurpercé » de Nouvelles d’autres mères, qui se termineau moment où les premiers mots del’histoire sont couchés sur le papier? Ce textene vous bouleverse pas moins par sondosage dramatique : la narratrice apprenden jouant au Scrabble que sa mère estatteinte d’une maladie mortelle. Et que direde l’habile entrelacs de Humains aigres-doux,Par Mathieu Simardroman qui choisit de taire son nom, carrouselde personnages où sévit Roger, alias Walter,barbier aux mamelons percés reconverti encoiffeur à la mode ?Le PeignoirLes objets prennent dans LePeignoir une dimension similaireà celle de l’arbre : plus que desaccessoires, ils deviennent despersonnages. S’ils décapent toujoursau même acide le verni del’esprit moutonnier, les textes dela nouvelliste en tirent unelucidité accrue. Quelques exemples? Seule la première nouvelle,« Nom d’une Bobinette ! »,ne contient pas de peignoir,objet central du recueil, et pourcause : ce vêtement-doudoucadrerait mal lorsqu’il s’agitpour une fillette de séduire son idole. L’amourde la jeune narratrice moquée par ses frèresva d’abord à Bobinette, pour son audace etsa poire à eau… Devant les difficultés techniquesposées par une idylle avec Pépinot,l’annonce d’une visite de Bobino au centrecommercial du coin suffit à la faire chavirer.La chute de cette anecdote, qui évoque untrouble de personnalité chez le comédien,renverse tout le mécanisme d’identification àl’idole. « Cette nouvelle m’a débobinée »,précise la narratrice, qui imagine son hérosinterné affublé de son éternel chapeau.Suzanne Myre« Gingembre salvateur », pour l’originalité etla cohésion de son thème, est ma préférée. Lesodeurs qui traversent la nouvelle abondent, ettoutes sont liées à des sensations présentes,immédiates. Eau de toilette « tendance » duchum (« truc immonde qui provoque des crisesd’épilepsie chez des nounounes en jupon »),effluves malodorantes des couches des patients,flatulence d’une archiviste parfumée d’ « Eaude Lilas », la journée de la narratrice, qui travaille,comme Suzanne Myre, dans un hôpital,paraît déjà fort chargée quand le gingembrefrais dont s’asperge Steve enivre ses sens. Là,l’écriture de l’odeur suit son cours canonique, laréminiscence, mais loin de gagner les cieuxjavellisés de la nostalgie, c’est pour se promettreune petite sortie avec « Ginger Man ».« Le Peignoir », quatre-vingts pages d’observationserrée et d’autodérision irrésistible, découled’une mauvaise expérience de l’auteure : « Jeme suis retrouvée dans une place hyper kétainecomme ça. Quand je vis quelque chose de plate,de désagréable, qui passe très mal, ça incubequelque temps et, éventuellement, il y a une histoirequi en ressort. » La narratrice, Manon, unepeintre en « stagnation créatrice », et Christian,son conjoint, se paient un petit séjour à l’HôtelSpa Excelsueur, chic établissement de Saint-Andouille. Manon, à défaut d’acheter « un soin »,devra passer deux jours sans le peignoir fièrementarboré par le reste de la clientèle. La rencontreavec un vieux satyre et sa jeune flammefait tout basculer. Dans les échanges directs etsans concession entre Manon et ce GrégoireGirard, on frôle un instant la moralité servie àfroid, sans nuances. Mais, qu’il s’agisse d’unetrouvaille instinctive ou d’un calcul thématiquen’y change rien : le texte évite cet écueil, et ledialogue l’éclaire d’un exposé sans parti pris.Grégoire assume ses choix, et ceux-ci ne paraissentplus autant le signe d’une incurable immaturitéà Manon. Chacun se trouve renvoyé aumystère de son désir, et Grégoire, en offrant sonpeignoir à Manon, en révélera une part à sacréatrice : « Je ne savais même pas qu’il y auraitdans le personnage de Grégoire un rapport aupère. Et quand j’ai terminé mon histoire, je suispartie à pleurer, mais à vraiment pleurer. Ç’a étéune histoire cathartique, mais ce n’était pasintentionnel du tout. »Je ne vous parlerai pas des chocolats menthe de« Le Moustique erre », des bananes de« Tendres Tendons », ou de l’haleine de creamsoda de « La Massothérapeute ». La nouvelle,avant d’être une histoire qu’on raconte, est uninstant de déséquilibre, qui propose à chaquelecteur l’expérience d’un vertige. Par l’intermédiairedes chats, des anciens chums, des chalets etdes sushis, jouets et mirages chargés de nosaffects, les récits de Suzanne Myre parlent decette souffrance camouflée qui fonde notre rapportaux autres. Ils bercent le lecteur au confortdu quotidien… mais c’est pour mieux le trahir,cet enfant : « Je ne pense pas que ce sont deshistoires qui sont là juste pour faire rire,explique-t-elle, J’écris une littérature d’évasion,mais je veux aussi parler de la réalité. Je trouvequ’on est dans un monde qui a de moins enmoins d’humanité, et c’est une chose que je n’arrêteraipas de dénoncer. »Le PeignoirMarchand de feuilles,175 p., 21,95 $Humains aigres-douxMarchand de feuilles,157 p., 19,95 $J’ai de mauvaisesnouvelles pour vousMarchand de feuilles,169 p., 15,95 $Nouvelles d’autresmèresMarchand de feuilles,166 p., 15,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 532


Rentrée littéraireDames de cœurM YLÈNEG ILBERT-DUMASSous la plume de Mylène Gilbert-Dumas, le crépuscule de la Nouvelle-France, la Conquête et l’aube de la révolutionaméricaine prennent des airs de road novel. Parce que l’existence de nos ancêtres, quoique rude, n’avaitrien de sombre, parce que sous les bombes l’amour était encore plus fort que la mort, Les Dames de Beauchêne,captivante trilogie qui fait la part belle aux femmes fortes de l’époque, donne un visage humain à notre histoire.Elle en a noirci, des pages, Mylène Gilbert-Dumas, depuis que nous nous sommes rencontréesun soir de novembre 2002 pourdiscuter, sur les ondes d’une radio deQuébec, des Dames de Beauchêne, prixRobert-Cliche du premier roman. Toutsourire et volubile, la nouvelle auteure m’entretintde ses héroïnes, l’augustine Marie-Antoinette, sa belle-sœur Marie et sa filleOdélie, qui subissent guerre et famine,affrontent soldats ennemis et hivers québécois.Un an plus tard, la Sherbrookoisetroquait son boulot d’enseignante pourl’écriture à plein temps. Un changement decap fécond : en plus des deuxième ettroisième volets de sa trilogie, elle a signédeux livres jeunesse (Mystique, La courteéchelle, 2003 ; Rhapsodie bohémienne,Soulières, 2004), et planche actuellement surune fiction pour jeunes et deux pour adultes(l’une se déroulant à Sherbrooke en 1704 ;l’autre, au Klondike). Nous voilà loin de lagenèse des Dames de Beauchêne, qui devait serésumer à un livre. Mais pour l’auteure, ilétait évident que l’histoire de ces troisfemmes n’était pas finie. Ainsi, après avoirraconté les mois précédant la bataille desplaines d’Abraham puis les premières heuresde la suprématie britannique dans la Provinceof Quebec, il importait à Mylène Gilbert-Dumas de « présenter un point de vue canadienet féminin du début de la révolutionaméricaine. »Les feux de l’amourOn se souvient que Marie, mi-anglaise, mifrançaise,veuve du capitaine Charles deBeauchêne, s’est éprise du Métis JeanRousselle, fils de Daniel, commerçant deLouisbourg, où vit sa belle-sœur religieuse.Son père malade, la jeune mère s’embarquepour la Martinique avec Jean, chargé del’escorter pendant la traversée. Mais le navireest la proie des corsaires : prisonnière àBoston, Marie assure sa liberté et l’avenird’Odélie, restée au couvent avec sa tante, enépousant un lieutenant britannique,Frederick Winters, qui se révèle violent.C’est Jean qui guidera Marie dans sa fugue àtravers bois et rivières, une équipée arduequi, toutefois, accorde à la bourgeoise et auSauvage une intimité bienvenue…Rousselle est l’homme aux mille visages,l’éternel adolescent : à la fois sang-mêlé (saPar Hélène Simardmère était une Micmac), canadien et français ;coureur des bois, marchand et espion pour leministre Vergennes. « Jean est fort, mais pleinde faiblesses. Je le trouve adorable, confessel’écrivaine au sujet de son personnage favori. Ila énormément de courage, car il n’a pas suiviles traces de son père. Il aurait pu rester àLouisbourg, mais il a voulu voir le monde, fairede grandes choses. Il a payé pour chacune deses erreurs. C’est un personnage à qui j’aidonné beaucoup de troubles, mais le fait qu’ilsoit métis l’a toujours sauvé des mauvais pas :être français ne l’a jamais servi. » Marie et Jeansuccombent finalement à leur attirancemutuelle. Enceinte du petit François, Mariedoit sauver son honneur et de nouveau protégersa famille ; Jean présumé mort pendantl’affrontement entre les armées de Wolfe etMontcalm, elle épouse Daniel Rousselle, à quielle donne plus tard un garçon, Louis. De soncôté, Antoinette, après avoir vu l’homme de savie déchiqueté par un boulet de canon,prodigue ses soins aux blessés et malades del’Hôpital-Général, sur le bord de la Saint-Charles.D’abord campée pendant laguerre de Sept Ans (1756-1763), la trilogie fait un bonden 1775, où l’on assiste auxpremières offensives descolonies américaines. Lacible : Québec. Aprèsquinze ans de paix, le peuplene veut plus d’hostilités : pasune famille qui ne comptepas un ami, un frère ou unpère, parfois même unefemme, mort le 13 septembre1759. Sous le régime britannique,la ville fortifiée estdevenue prospère : le règnede Bigot, où seule l’élite s’enrichissait, estrévolu. Malgré quelques rudesses, le quotidienapporte son lot de largesses : les Roussellevivent bien grâce au travail de Daniel, qui tientboutique dans la maison de la rue Saint-Louis.Mais toute bonne chose a une fin. Dès les premièreslignes du dernier tome, on voit Odélie,25 ans, travestie en soldat anglais, qui fuit lademeure familiale. La fillette qui tirait au fusilsur les Habits rouges refuse l’époux que sonpère adoptif lui destine. Sous ses atours masculins,elle se met au service de Nathanael© Studio Etchemin inc.Wellington. Aux côtés de ce militaire mandatépour contrer l’invasion des Américains, la jeunerebelle se faufile parmi l’ennemi. Remontant larivière Kennebec à partir du Massachusetts, uneépreuve physique atroce, Odélie tue de sang-froidet, au passage, trouve l’amour fou dans les bras deson employeur. Quant à Jean, de retour d’Europeoù il s’est exilé pour panser son corps et son cœur(l’union de sa fiancée est un pilule dure à avaler), ilest également impliqué dans le conflit. Plusieursannées et un mari fidèle séparent Marie de sonancien amant : le clan Rousselle survivra-t-il à laréapparition du beau Métis ?Je me souviensComme les hommes, pas même un pays n’échappeà son destin : les Bostoniens sont au pied des rempartsen décembre 1775. Dans leurs rangs, desespions à la solde de la France, qui désire ravoir sonancienne colonie. Le siège sera cruel ; ce n’estqu’au printemps, avec l’arrivée de la flotte anglaise,que l’horreur prend fin. Les huit derniers moisn’ont été que maladie, découragement et disette :« Aux États-Unis, ils ont tendance à occulterl’échec de 1775, pour ne commencer l’histoire deleur révolution qu’en 1776 ou 1778, là où ils ont eudes victoires. Le siège a pourtant été un écheclamentable ; on ne monte pas à l’assaut d’une villeen plein hiver », explique la romancière,soucieuse de l’authenticité deses propos (90 % des scènes sontauthentiques), et qui a peaufiné sesrecherches, entre autres, grâce à desécrits laissés par des miliciens américainset anglais.En filigrane, Mylène Gilbert-Dumasmontre que les femmes du XVIII esiècle jouissaient d’une grande libertéde pensée et d’action : « Elles pouvaientpratiquer des métiers, prendrela relève de leurs maris. Dans lesannées 1800 et 1900, on les a mises àla maison, on leur a fait faire despetits. Elles étaient tellementoccupées qu’elles n’avaient pas le temps de faireautre chose ou même d’y penser! C’est après larévolte des Patriotes que le clergé est devenuextrêmement dominant : on faisait un frère parfamille. Notre histoire est pleine de grandsmoments qui ne sont pas nécessairement sombres,estime-t-elle. Quand elle est présentée au niveauhumain, il y a de quoi la faire aimer à n’importe qui.Ce sont de vraies personnes qui l’ont vécue : lesbombardements de Québec, sur papier, c’est bienbeau, mais le vivre, c’est autrement plus difficile. »Mylène Gilbert-DumasLes Damesde Beauchêne(t. 1-2-3),VLB éditeur, 300 p.,472 p. et 528 p.,24,95 $, 26,95 $et 29,95 $(également offerts souscoffret à 81,85 $)S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 533


Rentrée littéraireV ÉZINAM ICHELAnges vagabondsLes Montréalais le connaissent pour la chronique hebdomadaire qu’il signe dans les pages du journal Ici Montréal, mais le journalisteet écrivain Michel Vézina n’a pas pris la plume hier. Outre la traduction du roman-culte Negrophobia de Darius James, on lui doit deuxrecueils de nouvelles (Acid Run, Les Contes de l’inattendu). De retour à la fiction, Vézina nous offre avec Asphalte et vodka une traverséede l’Amérique du Nord en compagnie de deux trompettistes bohèmes appartenant à deux générations, une folle équipée hantéepar de nombreux spectres dont ceux de Jack Kerouac, de Jayne Mansfield et de Victor-Lévy Beaulieu. Au menu, sexe, alcool, dope…et bien de la musique !Entre deux shooters de vodka, thématiqueoblige, Vézina et moi évoquons notre rencontre,lors de la Foire du livre deGuadalajara de décembre 2003. À cemoment, ni lui ni moi n’imaginions qu’on seretrouverait pour discuter de ce qui n’étaitsans doute qu’un projet vague alors : « Il y aplusieurs sources à ce roman, de m’expliquerl’écrivain. Le déclencheur m’est venu àl’époque où j’étais rédacteur en chef duMouton noir [journal alternatif basé dans leBas-du-Fleuve]. L’Union paysanne enGaspésie avait organisé une fête paysannequi se déroulait dans un village qui avait étéfermé dans les années 70. J’avais envoyé unphotographe couvrir l’événement, et il m’estrevenu avec cette anecdote : en roulant àtravers le bois, il est tombé sur un cimetièreen pleine forêt. L’image s’est imposée à moi :celle d’un homme qui aurait quitté sonvillage longtemps avant la fermeture, et quicherche à revenir chez lui, sans savoir que levillage n’existe plus… »Sur la routeCollègues dans un orchestre de bateau decroisière qui sillonne les eaux tropicales, levieux Carl et son cadet Jean jouent nonseulement du même instrument, latrompette, mais ils partagent aussi desorigines québécoises. Quand le jeune musicienaccepte d’accompagner son aîné pourson retour au pays natal, il ne se doute pasqu’il se lance en fait dans un voyage à traversle temps et l’espace. Si bref soit-il, Asphalte etvodka se révèle un roman ambitieux quiembrasse tout un siècle et tout un continent.«C’est vrai, on traverse le continent de laFloride au cœur de la Gaspésie, reconnaîtMichel Vézina. Peut-être parce que le rêveancestral et sauvage de l’Amérique du Nordfrancophone, j’y crois encore. J’ai encoretendance à me demander si ça n’aurait pasété plus intéressant pour nous, en tant quepeuple, de suivre la trace des coureurs desbois, c’est-à-dire renoncer à l’idée d’un paysavec des frontières, et devenir les Tziganesd’Amérique. L’histoire, en tout cas, aurait punous permettre ça, mais on a refusé ce destinpour toutes sortes de raisons… »Bien que son nom n’apparaisse jamais dansle texte, on sent à chaque page du roman deMichel Vézina la présence, la hantise dePar Stanley PéanKerouac et de ses bums célestes, auxquels s’apparententJean et Carl. Les Tziganes et Kerouac :même combat ? « C’est la même errance, soutientVézina. Pour moi et pour nous, Kerouacest diablement important à cause de son rapportau territoire et à la langue. Oui, Kerouac aécrit en anglais, mais il n’a pas arrêté de rêverdu paradis qui était en français. Sa mère lui parlaitfrançais, c’est là où l’expression “ languematernelle ” prend tout son sens en ce qui leconcerne. Selon moi, il y a chez Kerouac unidéal francophone qu’on a malheureusementtendance à occulter complètement. Trop souvent,quand on parle de l’Amérique, on parledes États-Unis, on parle d’un univers anglosaxon,alors que j’ai la nette impression quel’âme de l’Amérique du Nord est francophone :les Français ont été les premiers Européensarrivés sur le territoire, les premiers à entreren contact avec les autochtones, à transigeravec eux. »Mais l’Amérique du Nord, « anglo » ou « franco», c’est aussi le théâtre d’une certaine rencontredes cultures européennes chrétiennes,autochtones et aussi africaines. « C’est pour çaque le vaudou est présentdans le livre, même si onne fait qu’effleurer cettedimension de l’Amérique,concède le traducteur dufameux Negrophobia,œuvre fondamentalepour notre compréhensiondu métissage culturelreprésenté par levaudou. Parce que cetterencontre a surtout eulieu dans le Sud, sansbeaucoup d’effet sur leNord. Mais si le mariagedes cultures avait été mieux consommé sousnos latitudes, je crois qu’on aurait pu voirl’émergence de quelque chose d’inédit, dumême ordre que le jazz ou le vaudou. »De l’idéal de mouvanceEn amont de la quête de Carl, junkiemythomane qui prétend avoir été l’amant deJayne Mansfield et délire dans une langue flamboyanteet bâtarde sur ses années de dérive,Asphalte et vodka interroge notre rapport à lalangue et au territoire. « On l’oublie parfois,mais avant l’arrivée des Blancs en Amérique,très peu de peuples étaient sédentaires, s’enflammeMichel Vézina. Certains avaient des points de rencontre,comme les Incas ou les Aztèques, mais ilsvivaient en mouvement selon les saisons. Mais lesBlancs sont arrivés ici et ont dit : on s’installe là. Jesuis pour ma part convaincu que ça ne fonctionnepas, qu’il y a pour ce continent-ci quelque chose detotalement illusoire dans cette idée. »Faut-il croire qu’en sillonnant les routes del’Amérique, Carl et Jean répondent à cet appel à lamouvance que nous lancerait le continent luimême? Pour Vézina, cela ne fait aucun doute :« Absolument. Ce n’est pas innocent si la plupartdes grands mythes du XX e siècle sont des mythesd’errance. Je pense à Kerouac et Burroughs, à toutle mouvement beat dont j’ai essayé de traduire l’espritdans mon livre. Ce n’est pas un hasard si cedernier grand mythe provient d’un descendant defrancophones du Bas-du-Fleuve. Ce n’est pas unhasard non plus si dans Song of the Open Road deWalt Whitman il y a des passages en français, parceque sans doute déjà Whitman savait qu’il étaitimpossible de passer sous silence la poésie françaisede l’Amérique. »Si Kerouac n’apparaît pas nommément dans leroman de Michel Vézina, l’auteur réserve cependantun rôle-clé à un écrivain majeur de la littératurequébécoise, enl’occurrence Victor-Lévy Beaulieu, quinous est ici présentécomme le mentor,voire le possible géniteurdu jeune Jean.« Un clin d’œil, rigolede bon cœur Vézina.VLB est importantpour moi, parce quenous sommes tousdeux originaires de laMichel Vézinamême région, parceque c’est le premierécrivain dans les pages duquel je me suis reconnu.Le premier livre qui m’ait donné le goût d’écrire,c’est La Nuit de Malcolm Hudd. Oui, je le considèrecomme un écrivain mythique et, en plus, unécrivain sensible aux mythes. Nous partageons lesmêmes goûts littéraires, Joyce, Bataille, Ferron… etKerouac. Alors tout cela mis ensemble m’a quasimentobligé à faire apparaître ici VLB. Et dans lecontexte de la controverse qui l’a opposé auxjeunes romanciers québécois contemporains, à quiil reprochait de ne pas tenir compte de leurs ascendanceslittéraires naturelles, je trouvais amusant delui donner ici un rôle de père potentiel. »© Martine DoyonAsphalte et vodkaQuébec Amérique, coll.Littérature d’Amérique,159 p., 19,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 534


Rentrée littéraireMARIE H ÉLÈNE P OITRASOn a découvert Marie Hélène Poitras en grande pompe, avec Soudain le Minotaure, un premier romanambitieux qui lui a valu en 2003 le prestigieux Prix Anne-Hébert. Cet automne, elle nous revient avecLa mort de Mignonne et autres histoires, un recueil de douze nouvelles qui oscillent volontiers entrele romantisme et la crudité. Changement de cap ? Pas tout à fait, dans la mesure où l’univers de cesrécits les inscrit dans la continuité de l’œuvre de cette jeune écrivaine sur son erre d’aller.Entre l’ombre et la lumièreAu contraire de bien des jeunes écrivains quifont leurs premières armes avec la nouvelle,avant d’écrire son premier roman, MarieHélène Poitras n’avait guère fréquenté cegenre qualifié de « mineur » par sesdétracteurs, ni comme lectrice ni commeécrivain. Elle parle volontiers de RaymondCarver, qu’elle adore, mais c’est à peu prèstout. On ne peut donc parler de La Mort deMignonne comme d’un retour aux premièresamours pour elle, qui n’a publié en revue quehuit des douze textes ici réunis. Pourquoialors ce passage à la forme narrative brève ?« En fait, après Soudain le Minotaure,déclare-t-elle, j’avais commencé un autreroman. Mais je le trouvais si désolant que jen’avais plus envie de poursuivre. Alors, je mesuis mise à écrire de courtes histoires et jeme suis rendu compte que j’aimais beaucoupce genre, ça me permettait de rester en contactavec l’écriture. Ça me permettait ausside faire des expériences avec des personnagesauxquels je n’aurais sans doute jamaisconsacré un roman, d’exploiter certainesimages qui m’obsédaient. »Par Stanley Péanautres, dont je me sens assez proche sur leplan de la sensibilité. Cela a à voir avec uncôté assez sombre de nos écritures respectives,qui laisse néanmoins percer la lumièreau bout du tunnel. »Mais dans quelle mesure La Mort deMignonne est-il redevable de l’exemple d’unecertaine école américaine de la nouvellemoderne, dont Raymond Carver serait lechef de file ? « Quand j’ai découvert Carver,explique-t-elle, j’ai dû arrêter d’écrire pourdigérer son influence. Un peu comme pourAnne Hébert, avant lui. Parce que je ne veuxpas être qu’une pasticheuse. Mais ce qui mefascinait chez Carver, c’est cette grande simplicité.En même temps, quand on le lit, ona d’abord la fausse impression qu’il ne sepasse rien et pourtant on analyse les mots,en se demandant quel est son truc, commentil fait, parce qu’il n’y a rien d’apparent,tout est caché. J’ai tout de suite trouvé sonpouvoir d’évocation renversant. Et puis,j’aimais bien l’idée de n’être pas obligée determiner les nouvelles sur une chute. »phase terminale, avec qui elle a un rapporttrès intime (elle apparaît même à leurscôtés sur certaines photos). C’est une esthétiqueà la fois sombre et lumineuse. Et en musique, j’ai étérenversée par un groupe avec une démarche similaire,les Montréalais Arcade Fire, qui se situent dans la lignéede Bowie ou des Talking Heads, avec ce mélange deromantisme parfois lourd mais très lumineux.»Le lecteur remarquera une parenté entre certainspersonnages — la jument Mignonne du texteéponyme, la top-model Gemma, la baleine échouéesur le littoral — qu’on pourrait tous classer dans lafamille des « beautés malmenées par l’existence »,thème récurrent du recueil. Poitras ne le nie pas etadmet volontiers que le titre de l’une des nouvelles,« C’était salement romantique », est assez emblématiquede l’ensemble : « Oui, beaucoup de ces personnagessont purs, malgré le monde vulgaire danslequel ils évoluent. Ils sont toujours à la veille devivre une grande désillusion ou en train de la vivre.Il y a quelque chose ici de lié à l’adolescence, cemoment où l’on découvre des pans de la vie qu’onignorait, qui sont plus compliqués qu’on le pensait.Et la magie de l’enfance disparaît tranquillement.Certains de mes personnages arrivent à garder cettepureté, d’autres sont condamnés à la perdre. Ilsmarchent comme sur un fil de fer, et j’ai voulu fairesentir que l’équilibre est précaire. »De son propre aveu, ce qui différencie laromancière Marie Hélène Poitras de la nouvelliste,c’est « une préoccupation plus grandepour l’univers mis en texte que pour la forme :elle a cherché à explorer son rapport auximages. À la base de chacune de ces nouvelles,il y a une image fondatrice parfois cachée :«Dans “ La beauté de Gemma ”, j’avaisenvie de fixer cette image des siamois quidévorent une tranche de stilton sur un tapis persan.C’est sûr, ce n’est pas le centre ou la finalitéde l’histoire, mais j’ai néanmoins eu envie d’articulermon récit autour de cette image, parce queje la trouvais porteuse de sens. »Mais cette attention aux images était-ellemoins mise à contribution dans le roman ?« Dans Soudain le Minotaure, je crois quej’étais davantage collée à une narrationlinéaire et réaliste, estime Poitras. Ici, je mesens plus près d’une certaine prose poétique.J’ai beaucoup aimé Elizabeth Smart, qui acette sensibilité. Je me sens très attirée par lapoésie, même si je ne crois pas que j’irai danscette direction. Je ne lis pas des tonnes depoètes, mais je vais souvent les entendre dansdes récitals. J’apprécie Benoît Jutras, entre© John LondoñoMélanie VinceletteSalement romantiqueMais Marie Hélène Poitras, qui dirige la sectionMusique de l’hebdomadaire branché Voir, ne seréclame cependant pas que d’influences strictementlittéraires : « En fait, ce livre est un peu maréaction à quatre artistes qui m’ont beaucoupmarquée au cours des dernières années. En plusd’Elizabeth Smart et de Raymond Carver, jepense à Nan Goldin, dont j’ai vu l’exposition auMAC il y a deux ans. Elle a un univers très particulier,peuplé de travelos ou de sidéens enParce qu’elle croit au pouvoir de l’imagination, MarieHélène Poitras ne s’intéresse ni à l’autofiction, ni à cetteidée reçue selon laquelle les œuvres de fiction pourraientou devraient être lues avec une grillesociocritique. Quand j’évoque les critiques adresséespar Victor-Lévy Beaulieu aux nouvelles générations deromanciers québécois, à qui il reprochait une soi-disantaliénation par rapport à leur propre culture, MarieHélène déplore que le débat ne soit pas allé très loin :« D’un côté, je trouvais intéressant que quelqu’uncomme lui s’intéresse à notre travail. Mais je pense qu’ilnous a lus vite, avec une grille d’analyse biaisée. Et jetrouve plate qu’il n’ait pas jugé bon de réagir auxréponses que plusieurs — dont moi — lui ont faitesdans les journaux, qu’il ne se soit même pas pointé audébat public qu’on avait organisé, qu’il ait préféré conclureson monologue dans les pages de La Presse enfaisant presque abstraction de ce qu’on avait à dire. »N’en déplaise à ceux qui en contestent l’existence,Marie Hélène Poitras ne cache pas son adhésion à cequ’on appelle la culture rock : « D’autant plus quepour moi, un recueil de nouvelles s’apparente à unalbum rock. C’est pourquoi j’ai voulu que le graphismedu livre reflète cette idée. Parce que les écrivains de magénération ont été marqués par le rock — au moinsautant, sinon plus que par les médias audio-visuels. »La Mort deMignonneet autres histoiresTriptyque, 171 p., 19 $En librairiele 22 septembreSoudain le MinotaureTriptyque, 177 p., 18 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 537


Rentrée littéraireM ÉLANIEV INCELETTELa détresse et l’enchantementÀ tout juste 30 ans, Mélanie Vincelette s’impose comme une multi-instrumentiste de notre littérature.L’éditrice du Marchand de feuilles est aussi une nouvelliste dont le dernier recueil, Qui a tué Magellan ? etautres nouvelles, a raflé le Prix Adrienne-Choquette 2005. Avec Crimes horticoles, cette virtuose de la miniatureet du non-dit relève pour la première fois le défi du roman. Cruelle et tendre, son histoire d’enfance etde Nord perdus nous renverse. Vincelette passe de l’autre côté du miroir et prend pays dans le roman.Le roman tient parfois à de drôles de choses.Comme l’image sauvage d’un homme-loup,bouteille de vodka à la main, qui arpente lesforêts laurentiennes. « Je croyais que je nesaurais pas raconter le Québec, que j’étaisincapable d’explorer mon territoire. Et que jeresterais toujours cette nouvelliste qui évoquele coucher du soleil sur Phnom Penh »,ironise Mélanie Vincelette, consciente desétiquettes accolées à son œuvre. « Mais il ay eu cette petite fille, Émile, dont l’enfance —quoique très transformée — ressemble beaucoupà la mienne. Le village de Conception(une transposition de Saint-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides), m’est venunaturellement », s’étonne-t-elle.Un barrage contre l’exotismeLire Mélanie Vincelette, c’est s’acheter unbillet simple pour le dépaysement.Beaucoup de ses récits sesituent dans un improbablelointain, dont l’Asie duSud-Est, qu’elle a ratisséeseule, très jeune. C’estDuras qui a donné le goûtdu Vietnam à cettevoyageuse, qui confesseavoir toujours été fascinéepar « l’Orient, l’adultère etl’horticulture ». Mais lesobsessions exotiques nesuffisent pas à fabriquer lesécrivains de l’indicible etdu détail qui tue. Si la petitemusique du silence deVincelette distille son trouble jusque dans levif du lecteur, c’est parce qu’elle accorde uneconfiance totale aux mots et aux liens qu’ilsentretiennent avec les images. « J’ai raté mavocation de peintre, affirme-t-elle. Pour moi,la beauté se trouve dans ce qui est différent.J’aime déterrer des anecdotes étranges. »« L’étrangeté, écrivait Baudelaire, condimentindispensable de toute beauté » : Vincelettepossède indubitablement, comme elle nousl’a écrit à propos de la Torontoise CamillaGibb qu’elle admire, « ce regard obliquecapable de soulever les incongruités subtilesdu monde. » Or, la quête de la rareté conduitparfois à des voyages sans retour :« Avec Crimes..., je désirais me départir demes tics orientalistes. La durée romanesquePar Geneviève Thibault© Mathieu Tellierm’a fait constater qu’écrire, c’est vouloir arrêterla mort. Tout a été dit ; on écrit pour rendre ladimension unique d’événements qui ne serépéteront jamais », précise-t-elle.Nord perdu« La Conception est un village du Nord, racontela narratrice de Crimes horticoles. C’est le ventredu monde […] un endroit oublié, une terreoù se terrent des criminels ». Émile, presque12 ans, habite ce trou perdu où une faune hallucinée— digne d’un film de Forcier — va luifaire vivre l’été de tous les désirs, et de toutes lestrahisons. La vie familiale d’Émile est unchaos. Avec sa mère, une cuisinière enceinterecyclée en astrologue, et son père, le baron del’opium, elle vit au motel Le Totem, un nid àchauves-souris partiellement éventré depuisqu’un laboratoire de méta-amphétamines y aexplosé. Tout autour, un désert de champs depavot et de montagnes précambriennesest hanté pardes présences menaçantes.Heureusement, il y a Liam, sontuteur, vieux peintre nomadevenu de l’Afrique du Nord etaussi Nila, « son amie dansl’abandon », pour entretenirl’espoir d’une fuite possible.Nila est la fille d’Anise, une prostituéeamérindienne disparuesans laisser de traces. Depuis,Pavel Bouillon, père probable dela petite, mi-autochtone, mipolonais(et propriétaire de l’attractiondu coin, le Faucon Bleu, un bordelsitué dans une roulotte), s’occupe d’elle : Nila« est un tout géographiquement inexplicable.»On pourrait croire que la population métisséede Conception, faite de petits escrocs dont onignore la vie antérieure, de sectes religieuses etde communautés d’immigrants, provient de lapassion encyclopédique de Vincelette pour lalittérature sud-américaine. Il s’agit plutôt d’undes premiers réels portraits du cosmopolitismeignoré de certaines régions du Québec. « Lesjuifs hassidim en villégiature, les commerçantspakistanais et cette communauté polonaise quis’enfonce dans la réserve pour faire charcuterie,rien n’est fabulé, soutient Vincelette. C’est pourcela que Liam raconte à Émile les originesbigarrées du peuplement du Nouveau Monde.Là où je me suis fait plaisir, poursuit-elle, c’estMélanie Vinceletteen inventant Liam et Nila. Pour Émile, ils représententla possibilité de s’en sortir, de devenirquelqu’un en recommençant sa vie ailleurs. »La Vita nuova (La vie nouvelle)Partir : plus que la promesse de Tanger, quel’amour des histoires, des livres et des peintres quelui transmet Liam, c’est la découverte de l’amourqui enseignera à Émile les prestiges de l’absence etdu manque : « J’ai découvert quel effet la géographiepouvait avoir sur l’amour », notera-t-elle. Tellela Béatrice de Dante, Edouardo de Luna, le nouveauvicaire originaire de São Paulo, « dont labeauté provoque des conversions spontanées », estl’apparition qui change à jamais la vie. MaisEdouardo en aime une autre, tout comme le pèred’Émile, etc. Tous les personnages de Crimes horticolesverront leur vie dévastée par la trahison del’amour, infidèle notoire : « Ce qui est inaccessibledevient désirable. Le triangle amoureux est lemoteur de mes personnages », déclare l’écrivaine.Au-delà de la passion contrariée, la romancièrebrosse en finesse un portrait assez noir du coupleet de la famille, où l’incommunicabilité entre lesêtres règne : « Le désespoir de ma mère m’apprendque je me consacrerai à la peinture », diraÉmile. Mais le plus fascinant reste ce père terrible,en la présence duquel « personne ne rit ».Philippe est un Jupiter aux promesses stériles etaux faillites retentissantes, dont les rares parolessont autant d’agressions directes des rêves de safille. Liam, figure de grand-père tutélaire, sera leseul à léguer à Émile l’espoir d'un possible bonheur,à faire tampon entre elle et le monde. Àpropos de la transmission, c'est l’éditrice d’unejeune maison d'édition (2001) qui s’exprime :« De l’utopie [des baby-boomers] est né unmonde incongru de surconsommation, d’hédonismepresque romain, d’isolement et de solitudeforcée. Les nouveaux écrivains doivent combattrecette hérésie ! »Crimes horticoles se termine très mal et très bien —on reproche un peu à l’éditeur un prologuesuperflu. Vincelette déjoue haut la main les piègesde la vraisemblance et les enflures stylistiques quiguettent le procédé d’une narration enfantine. Àla fois épique et intime, Crimes horticoles est unemerveille de lucidité et de fraîcheur qui s’appliqueà déchiffrer l’énigme des origines du désir. Lebonheur d’une écriture sensuelle et allusive s’yconjugue à un imaginaire d’une fécondité poétiquestupéfiante. Espérons que Vincelette aura letemps d’écrire davantage, elle qui se consacre à80 % à son métier d’éditrice.Crimes horticolesLeméac, 112 p., 13,95 $Qui a tué Magellan ?et autres nouvellesLeméac, 120 p., 14,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 538


Essais BiographiesNouveautésEn 1962, le poète et essayiste André Brochu demandait àonze écrivains, dont Bessette, Ferron, Roy et Thériault, des’interroger sur les conditions nécessaires au développementd’une littérature canadienne-française. En 2005, l’exerciceest repris, cette fois en invitant les Blais, Chen, Jacob, Major,Mavrikakis et Nepveu, entre autres plumes, à réfléchir auxresponsabilités des lettres québécoises d’aujourd’hui.Accompagnée d’un préliminaire éclairant signé CatherineMorency et d’une postface de Brochu, La Littérature par ellemême,d’une criante actualité, reprend de plus les textesparus dans l’édition originale.LA LITTÉRATURE PAR ELLE-MÊMECollectif dirigé par Catherine Morency, Nota bene, 196 p., 20,95 $Avec les Pays-Bas, la Belgique et plus récemment l’Espagne,le Canada fait désormais partie des rares pays à avoirautorisé le mariage entre conjoints du même sexe.S’appuyant sur une trentaine d’entrevues exclusives avec lesprincipaux acteurs de ce combat politique, le correspondantparlementaire de La Presse canadienne Sylvain Larocque lèvele voile sur la partie occultée du débat. Une enquête au cœurd’un événement controversé, qui bouleverse en profondeurnotre conception des droits de la personne.En librairie le 16 septembre.MARIAGE GAI. LES COULISSESD’UNE RÉVOLUTION SOCIALESylvain Larocque, Flammarion Québec, 224 p., 24,95 $Vous avez manqué la diffusion, début septembre sur les ondesde la SRC, des reportages sur le 10 e anniversaire de la campagneréférendaire de 1995 ? Point de rupture vous offre l’occasionde vous rattraper. Grâce un texte original qui ne constituepas la reprise de la série télévisée, l’ouvrage du journalisteMario Cardinal (Il ne faut pas toujours croire les journalistes,2005) fait la lumière sur un événement majeur de l’histoirepolitique québécoise qui, après le référendum de 1980, ébranlaprofondément le concept de souveraineté. Par ailleurs, l’essaidévoile plusieurs faits inconnus.RÉMY GIRARD. ENTRETIENSJean Faucher, Québec Amérique,304 p., 24,95 $Né dans un quartier pauvre de Montréal, Oliver Jones alongtemps refusé les offres des biographes, prétextant que savie n’avait rien d’extraordinaire. Passionnée par le blues et lejazz, la Montréalaise Marthe Sansregret l’a finalementconvaincu que sa carrière méritait notre attention. L’auteures’est appliquée à dépeindre les deux facettes de Jones, l’hommeet le musicien, le plus justement possible, brossant par là toutun pan de l’histoire du jazz au Québec. Un avant-propos deGregory Charles rend hommage au pianiste de renomméemondiale, connu pour son caractère chaleureux et amical.OLIVER JONES, LE MUSICIEN ET L’HOMMEMarthe Sansregret, Stanké Éditeur, 288 p., 27,95 $Il fut Rémy dans Le Déclin…, Sancho dans Don Quichotte,Lionel dans Scoop : Rémy Girard se livre ici pour la premièrefois. Habituellement discret sur sa vie privée, le papa desBougon revient sur sa carrière prolifique dans ces entretiensaccordés à Jean Faucher, auteur de biographies sur GérardPoirier et Albert Millaire. Préfacé par son ami NormandChouinard, l’ouvrage révèle un acteur polyvalent qui adorela musique, un être qui ne regarde jamais en arrière, et dontle plus grand rôle est de s’occuperde son fils, Renaud, 7 ans, atteintde paralysie cérébrale.En librairie le 21 septembre .POINT DE RUPTURE. QUÉBEC / Canada :LE RÉFÉRENDUM DE 1995Mario Cardinal (dir.), Bayard, 448 p., 34,95 $Marie-Éva de Villers est l’auteure du Multidictionnaire de lalangue française, véritable bible des communications écrites. LeVif désir de durer. Illustration (mais non pas défense) de la normeréelle du français québécois se consacre à le distinguer du tronccommun de la langue de Molière. Pour ce faire, l’auteure utilisela totalité des articles publiés en 1997 dans Le Devoir et dansle quotidien français Le Monde. La comparaison de deux corpusprovenant de médias visant des lectorats similaires lui permetd’identifier les variations lexicales propres au Québec.L’ouvrage, dont le titre sied à ravir à une langue vivante, permetnotamment d’affirmer la créativité des néologismesquébécois.LE VIF DÉSIR DE DURERMarie-Éva de Villers, Québec Amérique, 352 p., 24,95 $Alexandre-Olivier Exquemelin, embarqué pour les Antillesen 1666, y participera à quelques voyages de course, notammentsous les ordres du célèbre capitaine Morgan. SonHistoire des aventuriers flibustiers, qui paraît en français en1686, demeure à ce jour un récit fondamental pour qui veutcomprendre l’origine du mythe de la piraterie. Les notes deRéal Ouellet et de Patrick Villiers, qui remettent en contextecertaines affirmations et précisent des éléments du texte difficilesà saisir pour un lecteur du XXIe siècle, ajoutent à cetincontournable une grande valeur documentaire.HISTOIRE DES AVENTURIERS FLIBUSTIERSAlexandre-Olivier Exquemelin, Presses de l’Université Laval, 600 p., 40 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 540


le libraire CRAQUEEssaisRetour à l’âgedes ténèbresJane Jacobs, Boréal,236 p., 25,95 $«Le présent livre se veut à lafois sombre et encourageant. »Cette mise en garde de l’auteurese révèle tout à fait juste. Mêmeque le côté sombre m’apparaîtencore plus imposant, tant dans son ampleur que danssa description. Selon M me Jacobs, cinq piliers de notrecivilisation sont gangrenés de l’intérieur : la famille,l’enseignement supérieur, les impôts et les pouvoirsgouvernementaux, les applications utiles de la scienceet l’autoréglementation des professions libéralesprésentent des signes avant-coureurs d’un effondrementqui nous plongerait dans un âge des ténèbres,comme au lendemain de la chute de l’Empire romain.Le choix de ces défenseurs de notre civilisation m’apparaîtsurprenant, mais il permet d’envisager notreavenir selon une perspective nouvelle et originale.Claude LussierKrakatoaSimon Winchester, JC Lattès,478 p., 39,95 $Le 27 août 1883 survint la plusterrible éruption volcaniquejamais enregistrée par l’homme.Le mont Krakatoa, dans lePacifique Sud, explosa littéralement,projetant lave et débris,et déclenchant du même coup une série de cataclysmesfaisant au total près de 40 000 victimes.S’appuyant à la fois sur des documents historiques,divers témoignages et des documents scientifiques,Krakatoa n’est jamais ennuyeux. Doté d’un véritabletalent de conteur, Simon Winchester parvient rapidementà nous fasciner par le récit de cette catastrophe,dont les effets se sont fait sentir très longtemps aprèsles événements.. Un livre très intéressant, qui laissepantois. Charles QuimperLes Philosophiespluralistesd’Angleterre etd’AmériqueJean Wahl, Les Empêcheursde penser en rond,403 p., 47,95 $Voici une petite merveille deréédition dans le monde de la philosophie. La thèse dedoctorat de Jean Wahl, publiée en 1920, a conservétoute sa fraîcheur et son actualité. Grâce à cephilosophe, la pensée anglo-saxonne aura pénétré enterre française avec un ouvrage au contenu clair, fouillémais accessible, en donnant à tout lecteur la joie des’initier à une pensée très riche aux multiplesinfluences. C’est aussi une garantie pour le lecteurphilosophe d’avoir entre ses mains un livre bénéfiquepour les soins apportés au développement de sa propreconscience. Laurent BorregoJe veux rentrerchez moiMarité Villeneuve, Fides,238 p., 24,95 $Les rayons des librairies pullulentde récits de vie. Tous n’ont pas laqualité d’écriture que l’on retrouvedans celui-ci. D’entrée de jeu, ilest donc important de dire queMarité Villeneuve est une auteure à part entière. Celachange toute la donne, car elle réussit à insuffler à son récitune dimension humaine et littéraire qui dépasse le simplefait vécu. En effet, elle nous offre généreusement le journalqu’elle a tenu de 1998 à 2003, alors qu’elle accompagnaitsa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il n’est pasnécessaire de vivre avec un proche aux prises avec cetteterrible maladie pour en apprécier toute la teneur. C’est dela perte d’un être cher qu’il est question et de tout ce à quoicette réalité, aussi difficile soit-elle, nous renvoie : c’est-àdireà ce que nous sommes profondément. Éric SimardHéros de laguérison :Thérapies alternativesaux États-UnisChristine Bergé,Les Empêcheurs de penser enrond, 277 p., 37,95 $Il fallait bien qu’une anthropologuepour le moins iconoclaste vienne secouer le petitmonde de la médecine occidentale. Le remède, ou dumoins sa source, est puisé à même notre culture. Toutce qui a pour nom channeling, néo-chamanisme ouhypnose est remis en contexte comme seul un travailanthropologique digne de ce nom peut le faire.Christine Bergé nous offre un voyage à mille lieuesd’un nouvel âge ranci ou d’un discours d’intellectuelqui ne se sont jamais frottés aux réalités du terrain.Lisez ce livre de toute urgence, c’est un regardextrêmement intelligent sur notre humaine condition.Laurent BorregoLa Terreur àl’occidentale (t. 2)Jean Forest, Tryptique, coll.Controverses, 292 p., 23 $En sortant du placard del’Histoire les squelettes occidentauxde l’incarnation de laterreur, Jean Forest fait œuvrede « missionnaire ». S’il enadoptait malheureusement la« position » dans le premier tome de La Terreur à l’occidentale,radotage sur les péchés du christianisme, illivre un deuxième volet admirable. Le procès porte icisur la « diabolisation » sans nuances de l’Allemagne.En l’espace de 14 heures, les 13 et 14 février 1945, lesAlliés feront pleuvoir 650 000 bombes incendiaires surune cible sans aucune importance stratégique. Dresde,qualifiée de « Florence de l’Elbe » pour sa beauté millénaireet son rayonnement culturel, est réduite en cendres.400 000 morts. Des civils. Après cette ouverturepathétique, la méthode de Jean Forest, implacableplaidoirie érudite, réussit là où elle échouait.Mathieu SimardS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 541


EssaisSens critiqueLa chronique de Jocelyn CoulonLa morale au tempsde la pesteNous vivons des temps difficiles. La peste est de retour. Elle a pris la forme d’uncocktail de menaces nouvelles : le terrorisme de masse, la prolifération des armesde destruction massive, la haine de l’autre, l’unilatéralisme, la violation du droitinternational et des droits humains fragilisent le monde et rendent les relationsinternationales plus complexes. De ce désordre, on ne sait trop ce qu’il en sortira.Pour y faire face, nous avons besoin de respecter une exigence : la morale. Est-cepossible ? Oui, répondent deux chercheurs français dont les réflexions invitentsurtout à ne céder ni à l’angélisme ni au cynisme.Le vertige de la forceBrandir le respect de la morale dans les relations internationales a toujoursfait sourire les princes et leurs conseillers. Il ne peut y avoir de morale dansun monde caractérisé par les rivalités de puissance et de pouvoir, les calculsd’intérêts nationaux, les passions ou la simple cupidité, rappelle laphilosophe Monique Canto-Sperber. Les États évoluent dans un mondeanarchique où le plus fort impose sa loi, et ce, depuis la nuit des temps,comme l’illustre si bien le discours des Athéniens aux Méliens rapportépar Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse : « Une loi de la nature faitque toujours, si l’on est le plus fort, on commande. […] Ce principe existaitavant nous, et il existera pour toujours après nous. » Refusant de sesoumettre, les Méliens furent massacrés.Nous avons vécu et nous vivons encore sous l’emprise du vertige de laforce. Pourtant, depuis un demi-siècle, la morale s’inscrit maintenant dansles relations internationales. La création de l’ONU et des organisationsinternationales, le développement des ONG, l’émergence d’une opinionpublique mondiale, la réparation des injustices historiques ont contribuéet contribuent au développement de normes et de valeurs dont l’effet estde structurer un ordre à respecter et de moraliser les relations entre partenaires,souligne le politologue Ariel Colonomos. La crise irakienne de2003 le démontre. C’est bien au nom d’une certaine morale, d’une certaineidée de la défense du droit international et des droits humains quechaque camp a défini ses positions pour ou contre la guerre.Si la morale est dorénavant incontournable, encore faut-il ne pasl’ériger en absolu face à un monde devenu dangereux et instable.Devant l’irruption du terrorisme de masse et l’arrogance d’une superpuissancedéterminée à imposer son ordre, les deux auteurs constatentl’échec du « cosmopolitisme » actuel essentiellement façonné par certainsOccidentaux et qui promeut « une communauté mondiale,fondée sur l’universalité des droits et l’égalité des États ». Pour Canto-Sperber, le monde d’aujourd’hui « a largement ruiné l’idéal d’unecoopération mondiale pacifiée, fondée sur un universalisme moral sansnuances », alors que, pour Colonomos, « l’intensification des rapportsinternationaux [conduit] à un monde rien moins que prévisible trèsétranger à la vision pacifiée » que présuppose la fin de l’Histoire chèreà Hegel et l’espérance kantienne de la paix universelle.L’avenirFace à la montée des menaces et à l’échec des utopies, il faut se montrermodeste. « L’idée d’un monde meilleur n’a de sens que si les conditionsde ce monde sont en étroit rapport avec celles du monde réel », écrit laphilosophe. Il faut définir la morale qui doit nous guider dans nos rapportsinternationaux. Elle doit être appuyée sur la recherche des valeurs communesaux individus et aux cultures. À partir de là un socle peut être construitet donner naissance à « un idéal moral qui puisse être accessible àl’ensemble de la communauté mondiale ». Toutefois, il ne suffit pas seulementd’énoncer de grands principes, encore faut-il les mettre en pratique.Et là, l’État retrouve toute sa pertinence. Certes, les ONG, la société civile,l’opinion publique jouent un rôle de plus en plus central dans les relationsLe Bien, la Guerre etla Terreur.Pour une moraleinternationaleMonique Canto-Sperber, Plon,358 p., 44,95 $La Morale dansles relationsinternationalesAriel Colonomos,Éditions Odile Jacob,357 p., 55 $internationales et l’État est souvent amoral mais, pour Canto-Sperber,« un monde d’État est le seul qui permette de préserver les conditionsd’une action libre et responsable, qui ne s’incline pas devant les forcesimpersonnelles aujourd’hui à l’œuvre dans la réalité internationale ».Aucune politique internationale ne peut s’affranchir de considérationsmorales. Présentement, la demande morale explose et s’internationaliseau point où les valeurs ont dorénavant une incidence sur la formation desintérêts. La chute du mur de Berlin en 1989 marque, à l’instar de l’aprèsguerre,une rupture « qui oblige le politique à justifier ses actes », écritColonomos. Le primat de l’amoralité est contesté, comme le démontrentle procès médiatique fait à Henry Kissinger, la création d’une Cour pénaleinternationale chargée de juger les individus, dirigeants ou petits couteaux,soupçonnés de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de crimesde génocide, et la multiplication des recours judiciaires visant à indemniserles victimes de l’Holocauste, du goulag, de l’apartheid ou de la dictature.C’est là un progrès par rapport à l’époque où tout s’effaçait devantla puissance des États.Pour autant, l’exigence morale doit être balisée, car il existe des idéauxdangereux, en morale comme ailleurs. La morale « oblige à être prudentdans la capacité à prévoir les conséquences, à ne pas absolutiser lesprincipes, à admettre que les choix moraux peuvent se modifier en fonctiondes situations ou des événements mêmes », écrit Canto-Sperber.Voilà un programme sensé qui devrait rassembler États, ONG et autresacteurs dans leur quête d’un monde meilleur.Jocelyn Coulon est professeur invité au Grouped’étude et de recherche sur la sécurité internationaledu Centre d’études et de recherches internationalesde l’Université de Montréal.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 542


Polars et thrillersNouveautésStone Barrington, ancien flic, travaille maintenantpour une prestigieuse firme d’avocats, Woodman& Weld, où ses talents spéciaux servent aux causesqui gagnent à rester dans l’ombre. Elena Marks,une riche cliente, veut prouver l’infidélité de sonmari : un boulot de privé de seconde zone, queBarrington s’empresse de confier à un petit nouveau.Maladroit, celui-ci tombe de sa cachette ettermine sa chute sur le mari. Enfin, ce qu’il enreste… Stuart Woods, publicitaire à la retraite,recevait, en 1997, le Grand prix de littérature policièrepour Échange Mortel (De Fallois).UN TRÈS SALE BOULOTStuart Woods, L’Archipel, 350 p., 34,95 $Marie Kermeur, une jeune et jolie policière est deretour dans son patelin pour s’y marier. Mais à TyKern, île au large de Brest, des meurtres étrangessont commis, qui reprennent les termes d’une anciennelégende celtique. Marie et Lucas Fersen,policier spécialisé dans les crimes rituels, mènentl’enquête. Le roman est tiré d’un scénario des deuxauteures. Diffusés l’été dernier en France sur TF 1,les six épisodes de la version télévisée ont obtenuune audience record.DOLMENNicole Jamet & Marie-Anne Le Pezennec, Michel Lafond, 435 p., 24,95 $Le petit Walker, trois ans, est abandonné par samère au bord d’une route, les doigts fermementaccrochés à la clôture métallique qui la borde.Seize ans plus tard, le jeune homme, prétextant unevague envie d’acquérir son autonomie, quitte safamille adoptive pour Toronto, où il pourra retrouversa mère. Il a en poche une photo et une lettre,seuls morceaux du puzzle de ses origines. Un premierroman pour le dramaturge torontois James W.Nichol.NE TE RETOURNE PASJames W. Nichol, Fleuve Noir, 278 p., 34,95 $Tout le monde, ou presque, a joué au moins unefois les rebelles à l’école. En 1964, au Collège deMatane, l’un de ces gestes carnavalesques tourneau drame. Bafouant les autorités religieuses del’établissement, des étudiants vont jusqu’à profanerla tombe de l’épouse d’un professeur. Lorsqu’onretrouve, quelque temps après, le corps sans vie dufrère Oscar Lalonde, le portier du collège, les troisvoyous sont accusés et emprisonnés. Par le biais dela fiction, Clément Fortin, juriste et ancien professeurde droit à l’Université de Sherbrooke, jetteun regard neuf sur cette affaire historique.ON S’AMUSE À MORT. COLLÈGE DE MATANE 1964Clément Fortin, Septentrion, 300 p., 29,95 $À Megiddo, en Israël, on retrouve un importantsanctuaire chaldéen, qui date du VIIe siècle avantJ.-C. Maya Spencer, une jeune archéologue, ypoursuit des recherches avec son mentor, le professeurClaude Friedmann. Ce dernier fait uneimportante découverte : le tombeau de Josias, unroi juif. Par ailleurs, certains indices retrouvés sur larelique tendent à démontrer que la Bible ne seraitqu’un ouvrage de commande. Lorsque Mayarevient après une absence prolongée, une implacablesérie de meurtres s’enclenche. Auteure deplusieurs ouvrages de photographie, Nathalie Rheims nous offre unthriller métaphysique d’une ingéniosité désarmante. En librairie le22 septembre.LE CERCLE DE MEGIDDONathalie Rheims, Éditions Léo Scheer, 250 p., 35,95 ${Dans lesmarges }Signalons la relance prochainede la collection de romanspoliciers en poche, « BabelNoir », de la maison arlésienneActes Sud. En dormance depuis2001, ce fonds compte 25 titres,avec à son actif des Français telsJoseph Delteil et Frédéric H.Fajardie. Parallèlement auxactivités de « Babel Noir » (dixnouveautés prévues par année),Actes Sud prévoit, à l’été 2006,lancer une collection de romanspoliciers en grand format, maissignés par des écrivainsétrangers.L’auteur du Da Vinci Code (JCLattès) a été blanchi des accusationsde plagiat portées contrelui. Plus tôt cette année, DanBrown avait vu son livre comparéà Daughter of Gods, deLewis Perdue. Ce dernierexigeait 150 millions $ US, maisun juge de laCour fédéraleaméricaine aestimé que lessimilitudesentre les deuxr o m a n s ,notamment lescodes cachésdans les toiles de l’artiste etinventeur italien, sont tropminces pour conclure à uneescroquerie littéraire. Mais ladécision n’empêche pas lescroyants opposés aux thèsescontenues dans Da Vinci Code,qui remettent en question ladivinité et l’absence de descendancedu Christ, de manifesterleur désaccord, certainsreligieux allant jusqu’à prierpendant des heures devant leslieux du tournage….Après avoir été adaptés au cinéma(The Bourne Identity, TheBourne Supremacy), les bestsellersLa Mémoire dans la peau etLa Mort dans la peau (Le Livre dePoche) deviendront des jeuxvidéo. La compagnie LudlumEntertainment, qui gère les droitsde l’écrivain américain décédé en2001, a octroyé à VU Games undélai de dix ans pour adapter,publier et mettre en marché leslogiciels récréatifs. À ce jour, lesromans de ce maître du récit d’espionnagese sont écoulés à 290millions d’exemplaires.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 543


Polars et thrillersle libraire CRAQUEDélivrez-moi !Jasper Fforde, Fleuve Noir, 412 p., 34,95 $Thursday Next, l’héroïne de L’Affaire Jane Eyre, est de retour !Après avoir tué Hadès et sauvé le roman de Brontë de ladestruction, l’agent des OpSpecs doit maintenant empêcherla fin du monde. Et pas moyen de se reposer ! La corporationGoliath a éradiqué son mari et lafait chanter, cependant qu’un mystérieuxindividu tente de la supprimer. Next doit maintenantapprendre à entrer dans les livres sans le Portail de laProse. C’est avec joie que je suis entrée pour la deuxième foisdans le monde créé par Jasper Fforde. Son humour décapantet son originalité m’ont charmée de nouveau. Et rencontrerau fil des pages tous les célèbres personnages de fiction qu’il seplaît à faire revivre est fantastique !Mireille Masson-CassistaLe Sang du tempsMaxime Chattam, Éditions Michel Lafon, 372 p., 24,95 $Marion doit quitter son emploi, son appartement et safamille, car elle a découvert un secret national. Elle se cachedonc avec l’aide de la DST (Direction de surveillance du territoire)au Mont Saint-Michel, où elle sera recueillie par unecommunauté religieuse. Après qu’elle ait découvert unmanuscrit qui date des années 20, on suit l’enquête sur unesérie de meurtres en Égypte. Des enfants mutilés dans le passé, des moinesétranges dans le présent : Marion se demande parfois si la réalité ne se confond pasavec la fiction. Un roman à lire sous le charme du désert, des pyramides et du mysticismeentourant le Mont Saint-Michel. Jacynthe DallaireRouge cendresFrédéric Castaing, Ramsay, 229 p., 34,95 $Le monde des spécialistes en autographes est peu commundans le roman policier. L’auteur, un expert en la matière,nous entraîne dans une folle aventure. Un libraire parisienest sollicité par une milliardaire américaine, qui veut s’approprierles collections complètes de manuscrits qui font partiedu patrimoine écrit de tous les musées et bibliothèques nationales. Mais elle veutsurtout les carnets, ainsi qu’un billet de Christophe Colomb, volés à Sacha Guitrydurant la Libération. L’écriture concise et le style saccadé du roman accélèrent lerythme des événements. Jacynthe DallaireLes Croassementsde la nuitDouglas Preston & Lincoln Child, L’Archipel, 34,95 $Preston et Child nous offrent encore un roman fort angoissantqui n’épargne pas les cœurs sensibles. J’ai retrouvé avecsatisfaction l’inspecteur Pendergast (La Chambre descuriosités), ses manières raffinées, ses facultés de déductionsurréelles et son aura mystérieuse. Ce dandy du FBI ne ressemble à aucun autre deses acolytes, avec sa personnalité savoureuse et ses réparties croustillantes. Lelecteur est entraîné à Medicine Creek sur les traces d’un meurtrier fou et insaisissable,qui élabore des mises en scène complexes et terrorisantes, mystifiant tous lesenquêteurs et les habitants de cette bourgade reculée. Un roman policier intelligentet bien traduit, qui procure des heures de lecture fébrile. Mélanie QuimperS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 544


Moeurs et mystèresPolars et thrillersLa chronique de Denis LeBrunUne avalanchedans la caniculeQuel choix ! Il n’y a jamais eu autant de polars sur les tablettes de nos librairies. C’estun phénomène mondial. Les Espagnols, les Russes, les Chinois, les Allemands et lesMexicains, pour ne nommer qu’eux, produisent des polars et en lisent de façon boulimique.Certains éditeurs profitent de la vague et publient n’importe quoi, mais les livresde qualité sont également au rendez-vous. En voici quelques-uns.La menace jauneFrançais, consultant en systèmes informatiques et spécialiste de la Chine,Jean-François Susbielle s’attaque avec succès à une spécialité américaine :le thriller géopolitique. La prémisse de La Morsure du dragon est solide :la vraie crainte des Américains est la montée en force de la Chine et celleci,encore très loin des États-Unis sur le plan des armes et de la technologie,possède néanmoins une arme redoutable, son immense marché. Etl’Empire du Milieu s’en sert pour frapper le cœur de l’économie étasunienneen remplaçant Windows par Linus sur l’ensemble de son territoire: un choc propre à ébranler l’économie américaine et qui, surtout,crée un précédent. Dirigés par un président faible entouré de « faucons »,les Américains considèrent ce geste comme une agression et ripostent…Ce scénario est rendu plausible par le talent de Susbielle. L’informationsonne juste, les personnages sont convaincants, le récit qui nous entraîne aucœur des sociétés secrètes, à l’ombre du pouvoir chinois jusqu’au bureauovale en passant par Langley, sans aucun temps mort. Enfin un ouvrage depolitique-fiction où les Américains n’ont pas nécessairement le beau rôle !Absolument captivant, rafraîchissant et… inquiétant !L’argent fait la loiPlus jeune chef de police des É.-U., à Versailles (prononcez « Ver-seiles »),petite ville touristique de la région de Boston, Ben Truman ne connaît desenquêtes policières que ce que son père, l’ancien chef, lui a raconté. L’unede ses tâches consiste à surveiller les chalets des riches estivants, et c’est lorsd’une patrouille qu’il découvre le cadavre d’un procureur bostonien. Lacriminelle de Boston prend l’affaire en main, mais par courtoisie accepte lacollaboration de ce jeune homme naïf. L’investigation conduit rapidementà un chef de gang d’un quartier défavorisé de Boston, mais Ben, qui rencontrele garçon, doute de sa culpabilité. Les recherches parallèles qu’il mène,aidé d’un ancien policier à la retraite, déplaisent souverainement aux enquêteursde Boston, d’autant plus qu’il fait remonter à la surface le meurtre d’unautre représentant de la loi…Premier roman de William Landay, Boston Requiem prend de la consistanceau fil des pages et constitue une sorte d’initiation. Le jeune chef serarapidement confronté aux réalités des enquêtes : mensonges, délations,collaboration entre la police et les criminels, arrangement de preuves, etc.Et derrière l’action, on retrouve en filigrane la grande question du romannoir américain : la fin justifie-t-elle les moyens ? Un excellent coupd’essai, qui se tient en équilibre entre le bien et le mal et dont la chute estépoustouflante.Clapier meurtrierLa naïveté n’est pas la marque de commerce de Larry Brown. Ses livressont très noirs, rudes et tendres à la fois, et sans concessions. Dans L’Usineà lapins, son dernier roman (Brown est mort en 2004), ils nous raconte lesdestins croisés de trois personnages : Anjalée, prostituée qui rêve de s’ensortir mais qui, invariablement, tombe sur des salauds ; Arthur, septuagénaireobsédé par son impuissance face à sa femme, beaucoup plus jeuneet qui le trompe ; et Domino, petit trafiquant pas très futé, au service d’unponte de la mafia et qui livre de la viande aux lions d’une ménagerie.Après avoir frappé un cerf par malchance, Domino est entraîné dans unecavalcade sanglante. Arthur, lui, se résigne à se procurer une « pompe àbander » pour reconquérir sa femme et se prend d’amitié pour un jeunehomme et son vieux bull-terrier (doux comme un agneau) parce qu’ilLa Morsure dudragonJean-FrançoisSusbielle, First,480 p., 29,95 $Boston RequiemWilliam Landay,ÉditionsRobert Laffont,402 p., 27,95 $L’Usine à lapinsLarry Brown,Gallimard,470 p., 43,50 $Ne jouez pasavec le feuPeter Robinson,Albin Michel,498 p., 29,95 $First LadyMichael Malone,Seuil,coll. Policiers,463 p., 39,95 $aime, comme lui, les vieux westerns. Tandis qu’Anjalée trouve enfin unamoureux sincère… trop ! À travers ces destins, Brown nous distille despetites histoires rigolotes, comme celle du toutou du boss de Domino, quidéteste sa gardienne unijambiste au point d’enterrer sa jambe artificielledans le jardin.Larry Brown est un observateur sensible du genre humain et un orfèvrede la misère au quotidien. Il nous raconte des vies brisées, mais ses personnagesgardent toujours un souffle d’espoir dans l’adversité. Du grandroman noir !Point d’ébullitionAu fil de ses livres, Peter Robinson s’est imposé comme une valeur sûre dupolar anglais. Son inspecteur Banks est méticuleux, humain et ses enquêtes,crédibles. Dans Ne jouez pas avec le feu, l’histoire démarre sur l’incendiecriminel de deux péniches amarrées côte à côte et à bord desquelles ondécouvre deux morts. Qui était visé ? Tina la junkie ou l’artiste solitaire etmédiocre, Tom ? Avec son assistante, le major Annie Cabbot, l’inspecteurBanks explore les deux possibilités jusqu’à ce qu’un troisième et unquatrième meurtre se produisent selon le même modus operandi.L’incendiaire est intelligent, bien renseigné sur le déroulement de l’enquête,et ne fait pas de quartier...Robinson ne fait pas des thrillers haletants à l’américaine. Mais sesenquêtes sont tellement bien ficelées qu’on s’identifie à son inspecteur etqu’on cherche avec lui. Un livre envoûtant et captivant !Drôle de damesHillston est une ville prospère et conformiste de Caroline du Nord.Lorsqu’une femme au corps mutilé et portant un t-shirt Guess est retrouvéedans ce qui ressemble à une mise en scène de martyre chrétien,l’émoi s’empare des autorités. C’est que la victime semble être la populairerock-star Mavis Mahar, et que le puissant gouverneur de l’État, AndyBookside, est la dernière personne à l’avoir rencontrée. L’inspecteur JustinSaville, ébranlé par le deuil de son fils et le départ de sa femme, hérite decette enquête très mal partie, la scène du crime ayant été contaminée parles différents corps de police de l’État. Il s’avère que le cadavre est un sosiede la belle Mavis portant les vêtements et bijoux de la star et qu’un crimesemblable a été commis quelques années auparavant. La vraie Mavis n’estpas insensible aux charmes de l’aristocrate déchu et triste qu’est l’inspecteur,ce qui n’est pas pour simplifier l’affaire. Sans compter qu’untroisième assassinat consolide la thèse du meurtrier en série !Michael Malone, qui est scénariste pour la télé, sait construire des histoiresaux intrigues multiples. De nouveau, dans First Lady, ses nombreuxpersonnages sont convaincants, et il sait mieux que quiconque gratter levernis des gens de pouvoir.Féru de littérature policière, Denis LeBrun faisaitpartie de l’équipe qui, en 1972, a fondé la librairiePantoute. Dans ses temps libres, l’actuel directeurde Pantoute et du libraire aime bien cuisiner etélever des lapins.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 545


Documentsle libraire CRAQUEDu caramel plein la boucheNouveautésTrish Deseine, Marabout, 159 p., 27,95 $Si, comme moi, vous êtes fous des sucreries qui ont le parfumde l’enfance, il est impératif que vous découvriez ou redécouvriezle caramel ! Le livre de Trish Deseine vous donnera l’eauà la bouche et l’envie de découper les photos pour les exposer.Mais un beau livre, ça se feuillette, ça se savoure et ça sedéguste, tout comme les 130 succulentes recettes proposées : sauce caramel, beurresalé caramélisé, pralin croquant, sans oublier l’incomparable île flottante. Pour ceuxqui ne savent encore que faire de cet or roux, sachez qu’il se glisse partout danstoutes vos créations culinaires, sucrées ou salées, question de créativité et de gourmandise! Annie MercierGrâce à son Histoire populaire du Québec publiée en quatretomes (Septentrion), Jacques Lacoursière a dépoussiéré notrepassé. Dans L’Île des Sœurs, l’historien et vulgarisateur revisiteune terre qui n’a pas toujours porté de paradisiaques demeures.Durant des siècles, elle fut en effet le refuge d’autochtones,avant d’être concédée à trois seigneurs en 1664. On connaît lasuite : les religieuses de la congrégation Notre-Dame-de-Montréal y ont vécu jusqu’en 1956, date à laquelle deshommes d’affaires achetèrent leur ferme. Depuis, le visage del’île a bien changé, et l’auteur propose d’en découvrir les nouveauxenjeux. En librairie le 20 septembre.L’ÎLE-DES-SŒURS. D’HIER À AUJOURD’HUI,Jacques Lacoursière, Éditions de l’Homme, 256 p., 24,95 $Les Plus Beaux Sites de plongéeautour du mondeCollectif, Artaud, 167 p., 79,95 $Requins-baleines, tortues géantes, récifs de coraux,épaves légendaires : ce livre merveilleusement illustréenchantera tous les futurs plongeurs et fera voyager lesinitiés aux quatre coins du globe à la découverte de cesrichesses sous-marines. Soixante-quinze des plus beauxsites de plongée du monde y sont présentés, des Galápagos à la Nouvelle-Zélande.Pour chaque destination, des renseignements pratiques pour succomber : conditionsclimatiques, faune et flore aquatiques, moment idéal pour s’y rendre, profondeurdes plongées, possibilité d’apnée, etc. Ce n’est pas un guide de plongée, maisun beau livre qui, comme nous les aimons, nous fait rêver ! Annie MercierSur les traces des Amérindiens1863-1960Jeannine Laurent & Jacques Saint-Pierre, Publicationsdu Québec, coll. Aux limites de la mémoire, 207 p.,29,95 $Ce douzième titre de la collection « Aux limites de lamémoire » nous révèle une fois de plus les trésors denotre patrimoine photographique. Il compte plus de160 photos, qui nous amènent dans l’univers des différentspeuples amérindiens de notre province. Classé de façon thématique, le contenutraite notamment du logement, des moyens de transport, de la spiritualité etde l’habillement. L’introduction, courte mais très intéressante, présente les nationset expose leur situation géographique et leur activité économique. Un regard fascinantsur des peuples si proches de nous par la géographie et si loin par les coutumes.Jean MoreauBord de mer :Destinations et adresses des bonnescôtes de FranceL’univers fictif d’Anton Tchékhov, conscience tragiquefaite d’ambitions ravalées et d’humour, a changé notreconception du théâtre et continue de susciter l’admiration.Plus d’un siècle après sa mort, Roch Côté a mené uneenquête complète, alignant ses pas dans les traces effacéesde l’auteur de La Mouette. Il en a ramené un nombreimportant de documents photographiques, portraits etdocuments manuscrits, et nous propose son Tchékhov, aucarrefour de la Russie d’hier et d’aujourd’hui.ANTON TCHÉKHOV. UNE VIE ILLUSTRÉE,Roch Côté, Fides, 176 p., 34,95 ${ Dans les marges }Le retour des journées fraîches nous réconcilie avec nos fourneaux, et l’étédéclinant nous apporte l’un des plus merveilleux bonheurs culinaires quisoit : la mise en conserve des récoltes de fruits et légumessaisonniers. Dans l’art du « canage », comme disaient nos grands-mères,vous en êtes à vos premières armes ? Pas de problème : Le Temps des confituresde Yoland Bouchard et Le Temps des marinades de Frédérique Guilbaud(Éditions de l’Homme, 14,95 $ ch.) proposent chacun plus de 100 recettestraditionnelles et modernes. La confiture de rhubarbe, le chutney auxmangues et la moutarde aux bleuets et au miel n’auront plus aucun secretpour vous ! Pour les carnivores, Le Grand Livre des conserves, de NickSandler et Johnny Ancton (Guy Saint-Jean Éditeur, 32,95 $) suggère 150recettes pour sécher, mariner, fermenter, embouteiller ou congeler charcuteries,huiles et vinaigres. De belle facture, l’ouvrage comprend des photosen couleurs très inspirantes.Pour célébrer ses vingt-cinq ans d’édition, la novatrice maison Taschen,qui publie des ouvrages trilingues (anglais-allemand-français), a lancé enédition spéciale (couverture souple ou carton, jaquette, dos relié, entre 15 $ et20 $) une vingtaine de ses titres préférés (qui sont aussi ceux des lecteurs !).La sélection comprend notamment Fashion Now, Art of the 20th Century,1000 Tattoos, Forbidden Erotica, Best Movies of the 90s, Photo Icons, Gaudí :The Complete Buildings et Women Artists. Les beaux livres offerts pour unepoignée de dollars étant rarissimes, Taschen, qui a forgé sa réputation grâceà un catalogue éclectique (art, photographie, peinture, architecture, érotisme,mode, design, cinéma) doublé d’un rapport qualité-prix imbattable,réaffirme donc sa position de chef de file dans l’édition d’albums de luxe.Sébastien Siraudeau, Dakota Éditions, 268 p., 49,95 $Direction : la mer ! Les côtes françaises, de la Bretagneà la Côte d’Azur, offrent des destinations balnéaires horsdu commun. Les rives du Nord sont riches d’histoire etde coquillages, tandis que les plages du Sud sont parfaitespour « faire bronzette ». Bord de mer nous fait découvrir, au fil de 133 destinations,757 bonnes adresses et 574 idées d’itinéraires, de jolis rivages, de sympathiques petitsports, d’adorables villages côtiers à mettre au programme d’un prochain voyage enFrance dont le seul but serait de voir la mer. Se plonger dans ce livre est un pur bonheur! Les photos sont splendides, les textes, alléchants et, en annexe, vous trouverezun carnet d’adresses, pratique pour savoir quoi faire en ces lieux paradisiaques.Annie MercierS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 546


Livres pratiquesLa guerredes dicosChaque année, le solstice d’été marque l’arrivée sur le marché des dernières cuvées des dictionnaires en vogue. Alors que lesouvrages bilingues et les œuvres spécialisées en plusieurs volumes se font relativement discrets, la publicité des « petits » dicosest tapageuse à souhait. C’est là que se joue la bataille. Forts de leurs récentes rééditions complètes (2004 pour Le Petit Robertde la langue française et 2003 pour Le Petit Larousse illustré), les deux principaux concurrents, en plus de tabler sur leursajouts annuels, présentent de nouveaux visages.Deux ans après la première édition de l’événement, quis’intéressait aux ouvrages Le Robert, un colloque consacréà Larousse, la maison qui « sème à tous vents »,ouvrira la Semaine des dictionnaires le 6 octobreprochain (voir encadré), à la Grande Bibliothèque deMontréal. En attendant l’événement, voici une descriptionsans prétention de quelques « petits » dicos. Il m’aen outre semblé pertinent d’y comparer les regards quejettent les ouvrages sur leur propre identité : leurs articles« Dictionnaire ».« Le Petit Robert de la langue française »Digne successeur de son grand frère, Le Grand Robert(1964) en six volumes, Le Petit Robert, dès sa sortie en1967, fait preuve d’un même souci historique. La dated’entrée des mots dans la langue est justifiée par la tracedu premier texte qui les comporte, et son système de citationsdénote une érudition vivante : Frédéric Dard côtoieChateaubriand. Le Petit Robert de la langue française et LePetit Robert des noms propres offrent un trésor lexical etencyclopédique sans égal pour moins de 130 $. J’ouvrel’édition 2006 du premier, forte de « 60 000 mots » et de« 300 000 sens ». La première entrée de son article «Dictionnaire » est une vertigineuse énumération destypes d’ouvrages : « Recueil d’unités signifiantes de lalangue (mots, termes, éléments…)rangées dans unordre convenu, qui donne desdéfinitions, des informationssur les signes ». Ouverte maisefficace, seule la définition duMultidictionnaire rivalise avecelle sur la plan de la clarté.Par Mathieu Simard« Le PetitLarousse illustré »Parmi les 59 000 nomscommuns et les 28 000noms propres de l’édition2006 du Petit Larousse illustré,il faut compter une centainede mots nouveaux, dont« blog » et « grunge ».Depuis 1905, on aurait vendu 57 millions d’exemplairesde l’ouvrage sur le marché francophone, dontun million pour la seule édition 2005. Le Petit Larousseillustré demeure le compromis idéal : il est abordable,attrayant et offre en un tout noms communs et propres.Son entrée « Dictionnaire » est précise, quoiqueclassique : « Recueil de mots rangés par ordrealphabétique et suivis de leur définition ou de leur traductiondans une autre langue ». D’autre part, si lesarticles des deux ouvrages les plus populaires m’apprennentque le mot provient du latin dictio, le Roberten datait la plus vieille trace (1501), exhumant sasource du latin médiéval (« dictionnarium »), puis,définissant dictio par l’ « action de dire », il renvoyaitle lecteur à un texte inséré à l’article « Dire ». LeLarousse, dont le laconisme témoigne peut-être d’uneindéfectible confiance en ses pages roses, restreint ladéfinition du vocable latin à « mot ». Au chapitre desinnovations, il est néanmoins maillot jaune car en plusd’une chronologie universelle, il présente deux cahiersthématiques : Regards sur la francophonie et La Terre,une planète vivante.« Dictionnaire Hachette »Dérivé du Dictionnaire de notre temps (1988), leDictionnaire Hachette 2006 compte 58 000 mots et25 000 noms propres. C’est l’ouvrage le moins cher :34,95 $. Déviant de la voie tracée par le Larousse, ilprésente, pêle-mêle, noms propres et communs. Sa dispositiongraphique est un brin tape-à-l’œil : il n’est pasrare d’y trouver un amoncellement d’illustrations dansle coin d’une page, et leur présentation fait regretter lasobriété du Larousse. Le caractère me semble aussi tropgros, mais il plairapeut-être au lecteurplus âgé, toutcomme à la rétinesurexcitée del’amateur de jeuxvidéo. Son article« Dictionnaire »est bref, mais concis: « Ouvrage quirecense et décrit,dans un certainordre, en général,alphabétique outhématique, unensemble particulierde mots ».Avantage sur leLarousse : la définition ne se résume pas au classementalphabétique. Faiblesse : son imprécision. Si l’on passebel et bien de « général » à « particulier », c’estuniquement dans la disposition de la phrase, et l’emploid’ « ouvrage » au lieu de « recueil » ferme la porteaux dictionnaires en plusieurs volumes. Mention spécialepour son atlas de 33 pages, et ses pages de liensvers des encyclopédies en ligne.Semaine des dictionnairesLe thème de la deuxième Journée québécoise desdictionnaires est « Pierre Larousse et les dictionnairesLarousse : tout le savoir du monde ». La Semaine desdictionnaires, fruit d’un partenariat entre l’Université deMontréal et l’Association des libraires du Québec (ALQ),se poursuivra jusqu’au 12 octobre. Le lancement d’unouvrage collectif comprenant les actes de cette journée,Les Dictionnaires Larousse. Genèse et évolution (PUM), auralieu le jour même de l’événement. Un nombre importantd’activités de toutes sortes se tiendront à l’Université deMontréal et dans certaines librairies membres de l’ALQ.Hébergé sur le portail de l’UdeM, un site présente leprogramme complet de la Semaine :www.ling.umontreal.ca/dictionnaires« Multidictionnairede la langue française »Faut-il s’étendre sur les mérites du Multidictionnaire de lalangue française de Marie-Éva de Villers ? Refondu en2003, l’ouvrage est depuis maintenant dix-sept ans lecomplément idéal aux dictionnaires précédemmentdécrits, qu’ils soient d’obédience encyclopédique(Larousse) ou linguistique (Robert). Conçu pour qu’ontrouve et non qu’on se perde, il sert les besoins immédiatsdu rédacteur : ses 126 tableaux en font tout à la foisun outil de référence grammatical, un code de conjugaisonet un guide de rédaction. Sa définition de« Dictionnaire » est la plus efficace : « Recueil de motsd’une ou de plusieurs langues et des informations s’yrapportant, présentés selon un certain ordre (alphabétique,thématique, systématique, etc.) ». En outre, elletient compte du principe d’exclusion, et met en gardecontre une confusion possible avec « glossaire »(« petit répertoire érudit d’un auteur, d’un domaine »),« lexique » (« ouvrage qui ne comporte pas de définition») et « vocabulaire » (« ouvrage qui comprend lesmots d’une spécialité avec leurs définitions »).Potache échoué, cruciverbiste bravant la tempête, chacuntrouve sa bouée dans le dictionnaire… ou succombeaux délices de la dérive. Je mets le cap sur«ENCYCLOPÉDIE », du Petit Larousse. J’en retiensDiderot : voguant vers l’article dévolu à ce dernier, jene parviens pas plus à Langres qu’à bon port. C’est que«CLÉOPÂTRE » a joué les sirènes, et le temps d’apprécierson nez, j’apprends que « CLIVE, Robert »,gouverneur du Bengale en 1765, a bu la tasse enréponse à une accusation de concussion. Concus… ? Ils’agit d’un « délit commis dans l’exercice d’une fonctionpublique […] », etc. Arrêtons-nous là : nous yavons gagné un sens de plus à notre compréhension de« Commission ». Bonnes recherches !Le Petit Robert de la langue française 2006Josette Rey-Debove & Alain Rey,Le Robert, 2952 p., 57,95 $Le Petit Larousse illustré 2006Philippe Merlet (dir.), Larousse, 1927 p., 54,95 $Dictionnaire Hachette 2006Ghislaine Stora (dir.), Hachette, 1858 p., 34,95 $Multidictionnaire de la langue françaiseMarie-Éva de Villers, Québec Amérique,1542 p., 54,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 547


Littérature jeunesseNouveautésGâtés pourris, les enfants d’aujourd’hui ? Il en allait demême pour certains d’hier, dont le petit Alexandre, 11 ans.À chaque anniversaire, c’est la même rengaine. Pourdénicher l’objet rare, susceptible de capter l’attention deleur fils, le roi Philippe et la reine Olympia font des piedset des mains. Ça tombe bien : le cadeau, cette fois, aquatre pattes et des sabots. Mais il est rétif, peu enclin àobéir… digne de son futur maître.LE SECRET DE L’ÉTALON NOIRAlain M. Bergeron, Éditions Michel Quintin, coll. Le chat & la souris, 64 p., 7,95 $La vie est facile pour le duc de Godendard, un représentant dela haute noblesse écossaise, qui coule des jours heureux auchâteau. Mais voilà que sa quiétude bascule lorsque le cœur deMargaret, sa fille unique, se met à battre la mesure de l’amour.Quelle scie, celle-là ! Mais à qui fait-elle les yeux doux ?L’auteure, Johanne Mercier, est enseignante ; Le Duc deGodendard est son deuxième roman.LE DUC DE GODENDARDJohanne Mercier, Dominique et compagnie,coll. Roman bleu, 128 p., 9,95 $Léo Lachance a quinze ans. Enfin, il les aura bientôt : c’est sonanniversaire. Il se paie un détour par le café-billard Mystic, seulendroit un peu sale de la petite ville propre où Léo réside avecsa mère. Rapidement adopté par la faune de la boîte, il gagnequelques sous en jouant les livreurs, jusqu’au jour où il rencontrePoc. Un bizarre, celui-là : il chasse le renard au collet. Unsoir, Léo l’accompagne et le vent vire de bord…L’ESPRIT DU VENTDanielle Simard, Soulières éditeur,coll. Graffiti, 137 p., 8,95 $Le Collectionneurd’horloges extraordinairesLe temps de la belle-mère de Jonathan est compté. Pourempêcher qu’elle ne sombre dans la folie, l’adolescent doitabsolument trouver l’horloge Deveraux. Seul cet objetextraordinaire a le pouvoir de redonner son âme àMarjorie. C’est du moins ce que prétend le marquis.Pendant sa course contre la montre, le garçon parcourt la Cité Obscure et rencontreles Immortels. Il apprend beaucoup sur lui-même et sur la nature du temps quipasse. Le Collectionneur d’horloges extraordinaires est un excellent roman fantastique,dont l’atmosphère insondable des lieux et le mystère entourant certains personnagesne manquent pas de nous intriguer. Son action rapide ne laissant aucun répit nousfait prisonniers. Et, la dernière page tournée, la réflexion sur l’immortalité amorcéedans le livre continue de nous hanter. Mireille Masson-CassistaLe Fils de CardamomeCardamome est une sorcière attachante et plutôt coquettesous le trait de crayon de Frédéric Pillot. Dans cetteseconde aventure, plus question de voler un bébé :Cardamome est enceinte ! À la naissance, le petitBarnabé, fils d’un fermier, a l’air normal malgré sa génétiqueexceptionnelle. Mais aura-t-il les pouvoirs magiques de sa mère ? Si oui,Cardamome sait qu’il faudra le jeter au dragon sur l’ordre de la reine des sorcièreset de ses espionnes. Mais Barnabé est si charmant ! Encore une fois, ce duo auteurillustrateurrenversant nous offre un album coloré, plein d’humour et de fantaisiesqui saura plaire aux enfants ainsi qu’aux parents conteurs. Annie MercierLeïla, les joursle libraire CRAQUELaura Gallego Garcia, Seuil, 218 p., 22,95 $Stéphane Frattini & Frédéric Pillot (ill.),Milan, 35 p., 19,95 $Pierre-Marie Beaude, Gallimard, coll. Scripto,153 p.,15,25 $On entend souvent que les enfants sont plus éveillés que dansle passé, technologie oblige. Et c’est bien vrai. En ce sens,Sophie est une héroïne représentative de son époque. Curieuseet spontanée, la fillette est, dans ce 15 e tome, déchirée entreson examen de français et sa fascination pour La Route desétoiles, une émission qui pourrait lui permettre de devenirchanteuse. De nouveau, elle se met les pieds dans les plats…mais retombera vite sur ses pattes ! Traduite en anglais, enespagnol et en danois, la série « Sophie » est l’une des pluspopulaires de l’histoire de notre littérature jeunesse.SOPHIE EST LA HONTE DE LA FAMILLELouise Leblanc, La courte échelle, coll. Premier Roman, 64 p., 8,95 $Petits et grands apprécient pareillement (et à l’occasion)une bonne histoire de « peur » qui donne desfrissons dans le dos. Mais, dans le domaine de la littératurejeunesse, ce genre de fiction est assez rare.Heureusement, Planète rebelle, qui a fait du conteson fer de lance, nous propose ce bel album-disques’adressant aux enfants âgés d’entre 8 et 10 ans.Histoires horrifiques comprend trois textes très noirs,à la fois folkloriques et fantastiques : « La Mainverte », « Magalie » et « Oiseau vole ! ». Sueursfroides et rires jaunes garantis ! À écouter seul ou(de préférence) en famille !HISTOIRES HORRIFIQUESLorette Andersen (texte) & Éloïse Brodeur (ill.),Planète rebelle, coll. Conter fleurette, 48 p., 20,95 $Moktar, marchand ambulant, prétend avoir sauvé Soufianede la noyade, mais ce dernier croit qu’il a été volé à ses parents.Le jour où Moktar se meurt en plein désert, Soufiane sesauve. Il trouve refuge chez un ancien client. Dans ce villagemenacé d’enfouissement vit aussi Fatou, une fillette aveuglequi lui est très attachée. Il la renomme Leïla (Nuit). Mais lepère de cette dernière oblige sa fille à quitter le village avec lui. Peu après, Soufianepart à son tour. Il sillonne les mers en quête de ses origines et découvre son destin.L’écriture de l’auteur ne retient que la pureté de l’être. La vie est filtrée de ses scoriesà travers le temps, à travers le sable. Ne reste que l’amour, plus fort que le vent.Yolande LavigueurLe Conte du prince en deux, oul’histoire d’une mémorable fesséeOlivier Douzou (texte) & Frédérique Bertrand (ill.),Seuil Jeunesse, 64 p., 29,95 $La fessée, vous êtes pour ou contre ? Voici, en format album,deux histoires dans une pour témoigner de cette pratiqueredoutable, et oh combien condamnable ! Le dynamisme dela mise en page et la subtilité, mi-douce, mi-amère, dans letraitement du propos, illustre bien l’ambivalence des adultes face aux réprimandescorporelles. La finesse d’esprit d’Olivier Douzou, liée à l’humour des illustrations deFrédérique Bertrand, vous fera vivre un moment de purs délices. Cet album nonconventionnel vous comblera de bonheur. Faites-vous complice d’un acte de délinquance,et offrez-vous ce cadeau totalement irrésistible : vos enfants en redemanderont! Brigitte MoreauS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 548


Littérature jeunesseDevenir centenaireen écrivantpour les jeunes© Marie-Claude FavreauLoin de produire des briques de six cents pages que l’on s’arrache à minuit une, le jour de leur sortie,aux deux ans, les auteurs jeunesse québécois se distinguent plus souvent par leur caractère prolifiqueet la publication de quelques titres par année — voire de plus d’un par saison littéraire.C’est ainsi qu’un François Gravel a publié une douzained’aventures de « Klonk » en autant d’années, sanscompter sa série des « Daniel » chez Dominique et compagnie,riche de sept volumes en six ans à peine. UneDominique Demers a ainsi publié une quinzaine deromans et de nombreux albums chez de nombreux éditeurs,depuis autant d’années — sans compter les étudesuniversitaires, les scénarios et son travail d’édition à lamaison Imagine, dont la remarquable première cuvée aété lancée le printemps dernier.On peut de même penser à Ginette Anfousse et auxcentaines de milliers d’exemplaires vendus des séries « Jijiet Pichou » ou « Rosalie », à la longue série des« Zunik » de Bertrand Gauthier, à la productiongalopante d’un Camille Bouchard dans le roman adolescent(huit livres en trois ans) et à bien d’autresexemples encore. Et que dire d’un Bryan Perro, dont lasérie des « Amos Daragon », loin de faire dans la plaquettelégère, a déjà livré huit tomes (et un album horssérie) depuis 2003, un rythme trépidant qui devrait sepoursuivre cet automne ?Le centenaireLe champion toutes catégories, dans cesélans soutenus de la littérature jeunessequébécoise, semble toutefois être GillesTibo, qui célébrera cet automne ses dixans d’écriture (après une carrière d’illustrateurdéjà bien établie) et la publicationde son centième livre, Le Grand Amour,incidemment quinzième de la série des« Noémie » en… neuf ans. Mieuxencore, la plus récente aventure de l’éternelleingénue, qui sera lancée le 21 septembre parQuébec Amérique, est un roman double : 240 pages d’émoisamoureux naissants, de rumeurs de corridors d’école,de distraction en classe et de petits coups de foudre.Par Rémy CharestRares seront ceux qui n’auront pas souri quelques foisdevant les questionnements et les étourdissements deNoémie, en proie au coup de foudre.Et ce n’est pas fini…En 2005 seulement, sans compter les rééditions et les traductions,Gilles Tibo aura publié une dizaine de livres — eton en a peut-être manqué un ou deux, qui sait... Le GrandMénage du petit géant (onzième de cette série de petitsromans illustrés par Jean Bernèche) chez QuébecAmérique Jeunesse, Les Lutins et le Cordonnier, adaptationd’un conte de Grimm publié aux Éditions Imagine et illustrépar Fanny, La Vie comptée de Raoul Lecompte à la courteéchelle et Roro, le cochon savant chez Dominique et compagnie.D’ici la fin de l’année, en plus du dernier Noémie,on verra aussi apparaître La Chambre vide chez Soulièreséditeur, avec illustrations de Geneviève Côté, et Le Corpsdu Petit Bonhomme, cinquième de cette série éducativeespiègle illustrée avec beaucoup de finesse par Marie-Claude Favreau (Québec Amérique).Le choix du thème (l’exploration du corps duPetit Bonhomme) en fait probablement l’albumle plus réussi de la série, à la fois tendreet pédagogique. Du bout des orteils aucerveau (mais pas au bout des cheveux,étrangement), on y explique de façon assezdétaillée le fonctionnement de toutes les partiesde l’appareil humain, y compris l’espritqui l’anime. On y traite aussi des problèmesqui peuvent survenir et de la mort, assezhabilement présentée comme la conclusionnaturelle du cycle de la vie. Une série d’activitésproposées en fin de parcours ont dequoi en faire une ressource intéressante pour les classes duprimaire, le mélange de vocabulaire précis, d’évocationsimagées et de gags illustrés sympathiques permettant derejoindre les petits lecteurs de bien des manières.© Martine DoyonBienvenue au marais qui pueIl est toujours sain de savoir rire de soi. Le monde de la littératurefantastique fait bien de s’en souvenir périodiquement,avec tout le sérieux encyclopédique qui entoure desœuvres comme Le Seigneur des anneaux. Déjà connus pourleurs Chroniques du bout du monde, Paul Stewart et ChrisRiddell se sont joyeusement secoué les puces en créantune série fantastique qui travaille les canons du genre surun remarquable mode parodique. Les Chroniques du maraisqui pue (Muddle Earth, en anglais, en référence à une certaineTerre du Milieu) annoncent rapidement leurapproche avec une carte géographique où trône un lacenchanté suspendu dans les airs, tout près des montagnesmoisies et de la mare odorante, et où l’on trouve desinscriptions annonçant que « là y a des dragons… et làaussi… et encore là », mais que par ailleurs « là y a pas unseul dragon ». La faune inventée du marais qui pue et deses environs vaut à elle seule le détour dans ces pages hilarantes: souris échassières (pratique pour marcher dans lesmarais), grenouilles péteuses (et explosives), margueritescarnivores (mais alors là, vraiment carnivores), ogreshyperémotifs (attention : danger !)…Arrivé sur les rayons en juillet dernier, le premier épisodede la série, La Chasse à l’ogre, voit un jeune garçon de dixans aspiré dans ce monde de fous par un magicien pasmalin, qui croit s’être trouvé un super-guerrier pour combattreEngelbert le Gigantesque, l’ogre qui terrorise larégion. Mais le pire danger réside du côté du docteurCâlinou, un sombre personnage dont il ne faut pasprononcer le nom (tiens, ça me rappelle quelque chose…).En s’essuyant les yeux, mouillés de larmes à force de rire,on se réjouira d’apprendre que les deux autres épisodesdevraient être sur nos rayons d’ici Noël. Tant mieux : c’estavec impatience que l’on attend le bonheur de replongerdans ce marais qui pue.Le tout commence quand la grand-maman de Noémie luiannonce, par horoscope interposé, qu’un événementexceptionnel va se produire aujourd’hui. Sceptique, alorsque sa journée se déroule bien strictement « commed’habitude », la petite est néanmoins troublée, puis carrémentrenversée lorsqu’elle trouve un gros cœur rougedessiné sur une feuille rose, qu’un amoureux timide acamouflé dans son cahier de français. Quelqu’un l’aimedonc ? Mais qui ? Noémie et ses amies passeront lajournée à tenter de résoudre l’énigme et à apprendre lessubtilités de la vie amoureuse et sentimentale, au prix d’unou deux baisers électrisants.L’affaire, on s’en doute, est assez charmante et souriante,animée par un bon sens des émois obnubilants et souventinstantanés qui savent accaparer l’esprit des petits (et bon,avouons-le, encore de temps en temps, celui des grands).La différence tout de même significative qui sépareNoémie du Petit Bonhomme, ou encore des populairescontes inventés Autour de la lune ou du poétique GrandVoyage de Monsieur, explique d’ailleurs à la fois la capacitéde l’auteur à tenir le rythme et ce qui en fait uncréateur aussi exceptionnel dans le monde de la littératurejeunesse. Il est en effet rare de voir un auteur couvrirainsi sous autant d’angles et avec autant d’aplomble vaste monde de l’enfance. De l’œuvre de Tibo émaneune sorte de confiance tranquille, un sens du bonheurqui n’est pas béat pour autant et, ainsi, une manièred’aborder le monde qui se révèle sûrement rassuranteet réaliste pour les jeunes lecteurs… et leurs parents.Le Grand Amour : Noémie (t. 15) Gilles Tibo, QuébecAmérique, coll. Bilbo, 240 p., 9,95 $En librairie le 21 septembreLe Corps du Petit Bonhomme : Petit Bonhomme(vol. 5) Gilles Tibo (texte) & Marie-Claude Favreau (ill.)Québec Amérique, 48 p., 12,95 $En librairie le 21 septembreLa Chasse à l’ogre : Les Chroniques du maraisqui pue (t. 1) Paul Stewart & Chris Riddell, Milan,160 p., 14,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 549


Littérature jeunesseMéliele libraire CRAQUEBandes dessinéesNouveautésIsabelle Maquoy (texte) & Quentin Gréban (ill.),Mijade, 24 p., 17,95 $Mélie, petite abeille à l’humeur vagabonde, aimerait quitterla ruche, mais elle doit encore apprendre, dixit sa maman, lareine, et Mélie envie beaucoup ses grandes sœurs ! Un oursmal léché va précipiter sa sortie et celle de sa famille. Et voilànotre Mélie qui s’éloigne, va de rencontres en rencontres,parfois dangereuses. La nuit tombe et au petit matin… Mais je vous laisse découvrir lasuite de cet album absolument charmant, au texte simple mais percutant ; et que direde ce jeune illustrateur, Quentin Gréban, qui vient nous ravir avec des illustrationspleines de tendresse ? On pourra aussi découvrir son talent dans les albums Olga,Suzette et Nounours Grognon. Eh oui, je suis une inconditionnelle !Josyane GirardContes de Monsieur chatCollectif, Milan Jeunesse, 80 p., 29,95 $Douze petits contes sur les chats : voici un recueilthématique qui offre aux lecteurs une diversité detextes classiques dont Le Chat botté, et une palettede récits inédits comme Le Monstre caché sous monlit. Des histoires aux illustrations magnifiques et variées qui personnalisent chaquefélin mis en scène ; tantôt attachant, sournois, coquin, malfaisant, sorcier, paresseux,mais tous aussi charmants ! Ce joli album est destiné aux petits de 3 à 5 ans quisouhaitent découvrir une incroyable ribambelle de chats. Indispensable à tous lesenfants amoureux de ces petites bêtes moustachues ! Et pour ceux qui ne sont pas«félins », il existe aussi, sous la même forme, les Contes de Monsieur loup.Annie MercierQuatre filles et un jean :Le troisième étéAnn Brashares, Gallimard Jeunesse, 359 p., 24,95 $À la fin des vacances, Carmen, Tibby, Bridget et Lenadevront se séparer pour se rendre dans des universités différentes.Elles profitent de ce dernier été pour s’interrogersur leur avenir. Le jean magique est témoin des questionnements,des doutes, des prises de conscience et des émoisde ces quatre filles attachantes et courageuses, qui prennentla vie à bras-le-corps en se reposant sur leur indéfectible amitié. Ann Brasharespossède le don rare d’émouvoir profondément le lecteur. Elle transforme d’un coupde plume les aléas de la vie en espoir, et parvient à rendre avec intensité et finesseles émotions contradictoires de l’adolescence. On se laisse littéralement prendre parles rires et les larmes, et on referme le livre avec une boule dans la gorge, parce quec’était si beau... Mélanie QuimperBlanche ou la triplecontrainte de l’enferHervé Jubert, Albin Michel, coll. Wiz, 442 p., 24,95 $1870. Alors que Paris est assiégée par les Prussiens, lesPaichain s’enfuient vers une province plus tranquille. Dansla cohue de la gare, Blanche, 17 ans, est séparée de safamille et reste prise au piège de la ville encerclée.Heureusement, elle peut compter sur l’aide de son oncleGaston, qui est commissaire. Mais il travaille sur uneenquête étrange : des cadavres sont retrouvés, un tatouage occulte sur le bras.Blanche fait fi des conventions et tente de retrouver l’assassin par ses propresmoyens. On entre alors dans un récit haletant, qui renseigne fort bien sur les mœursde l’époque, sur la vie d’une ville en temps de siège. Jubert a le sens du rebondissementet de l’intrigue. Il utilise néanmoins un vocabulaire et un style ardus qui rendentcertains passages complexes. Ce roman s’adresse donc aux jeunes lecteurs confirmés…et à leurs parents. Mélanie QuimperDans la foulée du Rendez-vous de Sevenoaks, Floc’h et Rivières’attardent de nouveau au critique littéraire Francis Albany,mais en accordant cette fois leur attention à sa grande amie,Olivia Sturgess, passée maître dans l’art du roman à énigme.Adoptant l’angle d’un documentaire télévisé, les bédéistesracontent, par le biais de rencontres entre personnages fictifset réels, les hauts et les bas de la vie d’une femme d’exception,qui ne jurait que par l’art et la littérature.Graphiquement très soigné, l’album dévoile de plus, dans sesdernières pages, un ensemble d’objets et de photos faisantpartie de la collection Albany-Sturgess.OLIVIA STURGESS 1914-2004Floc’h (scénario) & Rivière (dessin), Dargaud, 68 p., 26,95 $Révélé avec les adaptations d’Othello et de Frankenstein(Casterman), l’aquarelliste Denis Deprez signe un nouveauchef-d’œuvre avec cette mise en images du roman de JeanRouaud, Les Champs d’honneur, Prix Goncourt 1990.Charmé par le flou des planches de l’artiste, le romancier luia sans hésitation confié l’illustration de son livre, une suitede micro-histoires sans dialogues. Le résultat envoûte :cette famille accablée par le sort et vivant dans la Loireinférieure au début du XX e siècle évoque, tout en nuances, lanostalgie de l’enfance et des êtres chers disparus.LES CHAMPS D’HONNEURJean Rouaud (scénario) & Denis Deprez (dessin), Casterman, 64 p., 25,95 $Au milieu des années 80, la vie est rude en Pologne. Le paysvit une grave crise économique : se nourrir, se loger, trouverde l’emploi, chaque jour apporte son lot de misères. Maiscomme tous les enfants, Marzi, 7 ans, possède la capacité des’émerveiller d’un rien. C’est en puisant dans les souvenirs desa jeunesse passée en Pologne que Savoia a créé des histoirescharmantes et amusantes qui, à travers les yeux bleus etinnocents de la jeune héroïne, traduisent compassion etrespect envers un peuple longtemps opprimé par lecommunisme.PETITE CARPE : MARZI (T. 1)Sylvain Savoia (dessin) et Marzena Sowa (scénario),Dupuis, coll. Expresso, 48 p., 16,95 $C’est l’automne en Pologne. Les routes sont boueuses et lebrouillard, glacial. « Personne n’aime fuir par un tempspareil », explique le narrateur. Zelig et Zelig père ont pourtantsauté du train qui les menait au camp de la mort. Aumoment où le soleil perce enfin cette purée de froid, ilstombent sur des soldats allemands… Un dessin « bilalien »au service d’une ironie irrésistible. Avec une postface deRosinski. En librairie le 22 septembre.ACHTUNG ZELIG !Gawronkiewicz (dessin) & Rosenberg (scénario),Casterman, 56 p., 25,95 $On a pu apprécier cet été le talent du jeune dessinateurespagnol Fermin Solis dans Je ne t’aime pas mais… (Six piedssous terre) : voici maintenant l’occasion de renouer avec sontrait, d’une belle maturité et surtout très élégant, grâce à cetalbum empreint de tendresse et de nostalgie. Proche de l’universdu Paul de Michel Rabagliati ou du travail de Seth,Solis se remémore la honte d’avoir dessiné une femme,l’adolescence punk et les après-midi avec sa grand-mère.L’une des valeurs sûres de la nouvelle génération debédéistes sur la scène internationale et un ajout de choix aucatalogue de La Pastèque.LES JOURS LES PLUS LONGSFermin Solis, La Pastèque, 52 p., 14,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 550


Bandes dessinéesBoumhelvèteLa Suisse a vu naître une première vague d’auteurs marquants dans les années 80 avec Derib, Coseyet Ceppi. Puis des années 90 est surgi Zep, le créateur de Titeuf, irrésistible chenapan à la mècheblonde et incroyable phénomène de l’édition avec 2 millions d’exemplaires de tirage initial pour ledixième tome de la série, Nadia se marie. Profitons de son succès pour aller découvrir cette deuxièmeécole issue de la scène alternative, qui représente aujourd’hui tout un pan de la bande dessinéefrancophone émergente.Par Eric Bouchard, libraire chez Monet© Frédérik Peeters{ Dans les marges }Joaquin Lavado, alias Quino, aété fait citoyen d’honneur deBuenos Aires. Né au début desannées 30 dans la province deMendoza, en Argentine, Quinos’est rendu célèbre grâce aupersonnage de l’espiègleMafalda, créée en 1964.Le Lombard a souligné quatre fois plutôt qu’unele cinquantième anniversaire du journalisteRic Hochet, dessiné par Tibet. En effet, l’éditeura offert aux fans un 70 e album (Silence de mort), le8 e volume d’une intégrale, un tirage limité (RicHochet, 50 ans d’enquêtes) et une monographieconsacrée au scénariste de cette série (André-PaulDuchâteau, gentleman conteur).Les humeurs de PeetersL’éditeur indépendant Atrabile est celuiqui, avec Bile noire, alter ego suisse de lacélèbre revue Lapin de l’Association etvéritable laboratoire narratif et graphiquepour toute une lignée d’auteurs (parmilesquels Pierre Wazem, Tom Tirabosco,Alex Baladi et bien d’autres), nous a faitdécouvrir le talent de Frédérik Peeters, etson trait simple et intelligent, qui passesans complexe de la hachure à l’épure. Ennous offrant l’inoubliable Pilules bleues,trois mois de la vie de l’auteur avec sacopine séropositive, Atrabile donnait alorsun coup de canon dans le paysage desindépendants. Fidèle à celui qui l’a fait connaître,Peeters y cartonne aujourd’hui avecLupus, un magnifique récit de science-fictionintimiste (et une des meilleures sériesdu moment), où deux amis d’enfance partenten voyage de pêche dans l’espace !Toujours dans le registre de la SF, Peeterss’acoquine avec Pierre Wazem pour Koma,une intrigante série située quelque partnon loin d’Oliver Twist, dans laquelle unefillette orpheline de mère, sujette à desévanouissements sporadiques, débouchedans un infra-monde en ramonant descheminées !En plein désert,Wazem l’intarissableWazem a par ailleurs signé cinq magnifiques ouvrages 1dans la collection de romans graphiques des Humanoïdesassociés, Tohu-bohu. Seul aux commandes ou en collaborationau dessin, Wazem révèle à chaque fois un grandtalent de conteur et de riches influences, par exemple avecle superbe Comme une rivière, retrouvailles ratées entre unpère ermite et alcoolique et son fils, sur un ton à la Beckett,ou encore avec Sur la neige, tranche de vie d’un shériftimide dans un village de l’Amérique profonde, qui nousrappelle affectueusement le Fargo des frères Coen. Unautre album, Bretagne, dialogue entre deux aviateurséchoués en plein désert pendant la Première Guerre mondiale,aura efficacement pavé la voie au trait enlevé et désinvoltede l’auteur pour la reprise d’un monument : LesScorpions du désert d’Hugo Pratt. Wazem s’installe délicatementdans le sillage du romantisme « prattien » pour cesixième épisode, dont la sortie a par ailleurs été accompagnéed’un magnifique ouvrage sur la reprise de la série,avec les commentaires de Jean-Claude Guilbert, compagnonde vie du Grand Maître.Du Tiraboscopour tous les publicsTom Tirabosco, quant à lui, se taille une placeau soleil chez Casterman, qui a accueilli sasérie « Léo & Léa» , l’histoire d’un frère etd’une sœur fils de magiciens qui débarquentdans un nouveau collège, en créant « Grandeligne », une collection taillée sur mesure pourles adolescents – et une initiative éditorialeencore avant-gardiste qui aurait avantage àêtre imitée ! Dans un registre plus adulte,l’auteur s’est servi de son trait charmeur etprofond pour nous donner Monroe (avec lemême Wazem au scénario), dépaysant roadmovie racontant les tribulations d’un Inuit naïfqui retrouve une chaussure de l’icône Marilynau fond des entrailles d’une baleine, et qui semet en tête d’aller la rendre à sa propriétaire !Pour les tout-petits, Tirabosco dirige la collectionde bandes dessinées « Somnambule »,de l’éditeur jeunesse genevois La Joie de lire.Se démarquant a priori par des graphismesnovateurs (on y retrouve quelques habituésde la bande de Bile noire), cette collection sedistingue aussi par son parti pris de ne pasproposer de héros récurrents, mais bien desrécits complets aux imaginaires variés.Tirabosco nous y a donné l’alléchant LeDessert, un must pour initier les apprentislecteurs aux joies de la bande dessinée !Pilules bleues Frédérik Peeters, Atrabile,coll. Flegme 200 p., 39,95 $Lupus (3 tomes parus) Frédérik Peeters, Atrabile, coll.Bile blanche, 96 p. et 33,95 $ ch.Koma (3 tomes parus) Peeters & Wazem,Les Humanoïdes associés, 48 p. et 18,95 $ ch.Léo & Léa (2 tomes parus) Tirabosco et Grisseaux,Casterman, coll. Grande ligne, 48 p. et 16,95 $ ch.Le Dessert Tom Tirabosco, La Joie de lire,coll. Somnambule, 32 p., 14,95 $1Albums parus dans la collection « Tohu-bohu » desHumanoïdes associés : Comme une rivière, Wazem, 112 p.,19,95 $ ; Bretagne, Wazem, 192 p., 23,95 $ ; Le Chant despavots, Wazem & Penel, 144 p., 19,95 $ ; Sur la neige, Wazem& Aubin, 112 p., 23,95 $ ; Week-end avec préméditation, Wazem& Tirabosco, 112 p., 23,95 $Après l’Hexagone, c’est au tour des États-Unisd’absorber le « raz-de-marée manga ».Imaginez, en deux ans, les ventes de ces BD nipponessont passées de 60 à 140 millions d’exemplaires! Flairant l’affaire, le studio New LineCinema a acquis les droits du chef-d’œuvre deNaoki Urasawa, Monster, une saga en 18 volumesqui raconte comment un médecin, après avoirsauvé la vie d’un enfant, découvre quelquesannées plus tard que ce dernier est devenu unassassin. C’est John Olson, connu pour History ofViolence de Cronenberg, qui est chargé du script dela série, vendue à 23 millions d’exemplaires auJapon et publiée en France chez Kana.Il y a fort à parier que ce sera un des événementsmajeurs de l’année prochaine en BD : dès 2006,on pourra lire chez Casterman les deux premierstomes de « Magasin général », une trilogiesignée Régis Loisel (La Quête de l’Oiseau duTemps) et Jean-Louis Tripp (Paroles d’anges) audessin et au scénario, assistés du QuébécoisFrançois Lapierre (Sagah-Nah). Voilà un trio quifait décidément rêver, surtout lorsque l’on considèrel’étendue du talent de Lapierre, coloriste déjàréputé. Située au Québec dans les années 40, cettenouvelle série, dont on peut déjà admirer quelquesplanches sur le site de Loisel (www.regisloisel.com),nous permettra de suivre le destin de Ginette, héritièred’un magasin général (d’où le titre), et dont la viesera bouleversée par l’arrivée au village d’un étranger.Un Survenant revu et corrigé par deux bédéistes ayantélu domicile au Québec ? On verra bien, mais on adéjà hâte à l’année prochaine.Après Astérix, Les Bidochon, Jack Palmer et MichelVaillant, c’est au tour du tandem formé par Tanguy etLaverdure de passer au cinéma. En novembre 2005sort sur les écrans de l’Hexagone Les Chevaliers du ciel,l’adaptation des aventures des deux héros de l’aviationfrançaise créés par Albert Uderzo et Jean-MichelCharlier pour Pilote en 1959. Un détour par le site(www.leschevaliers-lefilm.com), lancé pour lesbesoins de la promotion du film réalisé par GerardPirès (Taxi I), vous permet non seulement de voirplusieurs extraits, mais aussi de participer à des jeux et,pourquoi pas, d’en savoir plus sur l’Armée de l’airfrançaise. Il est vrai que cette dernière a activementcontribué à la production de ceque l’on présente comme un« Top Gun français », danslequel le pays de nos illustrescousins est menacé par desterroristes qui préparent unattentat pour le 14 juillet.Quant à savoir si le filmprendra l’affiche ici, rien n’estencore confirmé à ce jour.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 551


Bandes dessinéesLa Mort est gratuiteMort d’un banquier (t. 2)Mathiaus Gnehm, Éditions Emmanuel Proust, coll.Atmosphères, 48 p., 25,95 $Vous ne devez pas passer à côté de La Mort est gratuite,deuxième et dernier volet de l’œuvre de Matthias Gnehm,« Mort d’un banquier ». Entièrement réalisé en peinture, levisuel est composé d’un coloris vif et nuancé rarement vu enBD. Le bédéiste parvient habilement à nous conduire à l’abrupt malaise du mondebancaire, où règne la trahison du faux-semblant. Où, aussi, la magouillen’arrête pas son progrès, avec un programme nommé Today : cette façon révolutionnairede faire de l’argent consiste en le partage de l’avoir des sociétaires qui décèdentles premiers. Et le premier de tous, celui qui fait gonfler la cagnotte et la frénésie, estle président de la banque lui-même. La mort est rapide, et pas uniquement gratuite !Yohan MarcotteHitler, Staline et compagnieAndré Girard, Buchet-Chastel,coll. Les cahiers dessinés, 158 p., 59,95 $Cette compilation des dessins politiques exécutés par AndréGirard de 1934 à 1942 est un livre extrêmement intéressanten raison de la vision qu’il donne de la Deuxième Guerremondiale. Il nous permet de voir comment l’artiste fut témoinde la montée et de l’apogée du nazisme en Europe, mais aussi à quel point un contemporainde l’époque pouvait pressentir l’horreur des événements qui se préparaient.Hitler, Staline et compagnie représente donc, en plus d’une compilationd’œuvres fortes, un livre qui nous raconte l’histoire d’un drame, mais aussi d’un combatpour la liberté. Gautier LangevinThe Fixer, une histoire de SarajevoJoe Sacco, Rackham, 105 p., 31,95 $«L’arrangeur », c’est Neven, un ancien combattant serbequi travaille maintenant pour des journalistes venus de parle monde pour écrire sur le conflit serbo-croate. À travers cepersonnage que l’on trouve immonde à première vue, le narrateurnous fait découvrir le quotidien de la guerre àSarajevo ; ses ex-criminels devenus seigneurs de guerre àl’allure de héros locaux, ses bâtiments en ruines, mais surtout ce peuple divisé, oubliépar la communauté internationale. The Fixer dépeint une guerre que l’Occident connaîtdécidément beaucoup trop mal… Gautier LangevinÀ l’ombre des coquillagesRoosevelt, La Boîte à bulles,coll. La Bibliothèque de Juanalberto, 185 p., 49,95 $Roosevelt développe un univers résolument non-conformiste,avec un style témoignant de l’improbable rencontre deMoebius et de Carl Barks, et truffé de références à l’histoire del’art (Bosch, Dali…) À l’ombre des coquillages décrit, en alternanceet sous des styles différents — plume, lavis, pinceau — la jeunesse des trois principauxpersonnages (Juanalberto, Vi et Ian) de son précédent opus — qu’il n’est pas forcémentnécessaire d’avoir lu, La Table de Vénus. Beaucoup plus qu’une simple histoire,À l’ombre… nous offre une véritable réflexion sur l’art et la création, dans un universonirique décalé mêlant anticipation, surréalisme, philosophie et mythologie. Unemaquette peu accorte, certes, mais un voyage qu’on ne regrette pas ! Eric Bouchardle libraire CRAQUEStigma diabolicumLes Démons d’Alexia (t. 2)Ers & Dugomier, Dupuis, 48 p., 13,95 $Ce deuxième tome des aventures d’Alexia envoûte autantque le premier, et c’est un pari gagné pour les auteurs Ers etDugomier, qui n’en finissent plus de nous surprendre aveccette histoire d’une efficacité redoutable. La magie opère unefois de plus dans cet album où Alexia bravera l’autorité del’institution qui l’a prise sous son aile pour pénétrer illégalement dans la funeste «Zone 85 ». Mais cette audace conduira-t-elle notre jeune héroïne sur la mythiqueroute de Yorthopia ? Car en empruntant cette voie, c’est aussi sur les traces de sapropre ascendance qu’elle s’engage, celle des sorcières. Le mystère s’épaissit au furet à mesure que les réponses nous sont données et c’est très bien ainsi ! Une sériedes plus palpitantes. Éric LacasseLe Dedans des chosesLes Passe-murailles (t. 1)Oiry & Cornette, Les Humanoïdes associés, 48 p., 18,95 $Comme l’indique le titre de ce premier tome, le dedans deschoses est un endroit profond que l’on se doit d’aborder desplus délicatement. Et les auteurs y parviennent de remarquablefaçon. On y ressent tout le plaisir qu’ils ont eu àexplorer les plus belles avenues de ce sujet à travers leurs sympathiques personnages.Quatre passe-murailles pour quatre histoires tout aussi croustillantes et surréellesles unes que les autres. Un dessin d’une clarté transparente accompagne letout. Cela dit, voici une bande dessinée sur mesure pour les amateurs de « MonsieurJean » ou autres drames légers et intimistes. Un petit bijou de sensibilité et de drôlerie.Éric LacasseLydiaMertownville (t. 1)Michel Falardeau, Paquet, 48 p., 19,95 $Lydia n’a qu’un but dans la vie : devenir une grande artiste.Hélas ! Son père, militaire de carrière, l’entend tout autrement :pas question que sa fille s’en aille fréquenter des drogués maigrichonsaux cheveux longs ; elle devrait, selon lui, plutôt s’entourerd’homme musclés (avec du poil) pour la protéger.Lydia fera le compromis de s’enrôler au programme d’arts option justice (!) del’Université de Mertownville, et ce sera une nouvelle vie qui commence pour elle…Un dessin gratté original doublé d’une palette de couleurs très personnelle, des dialoguesvivants et un bon sens de la répartie, avec en prime un héros féminin fort :en somme, un premier album rempli de personnalité pour Michel Falardeau, ceprometteur jeune auteur québécois issu du même village que Roch Voisine !Eric BouchardDésoeuvréLewis Trondheim, L’Association,coll. Ciboulette, 72 p., 23,95 $Lewis Trondheim est très prompt à se remettre en question.Comme le prouvent ses œuvres autobiographiquesantérieures (Approximativement, Carnet de bord), il porte l’anxiétéet le questionnement sur soi au rang d’art. Rien de plusnormal, donc, que la quarantaine lui inspire la question suivante: pourquoi les auteurs de bandes dessinées vieillissent-ils mal ? En quête d’uneréponse, il recueille les propos de plusieurs monstres sacrés (Gotlib, Bilal, Tibet)ainsi que ceux d’auteurs à succès d’aujourd’hui (Blain, Sfar). Entre ces rencontres,Trondheim nous explique sa « sabbatique » et tente d’analyser le vieillissementartistique à l’aide de courbes et de graphiques. À l’arrivée, Désoeuvré ne résout rien,mais constitue une excellente base de réflexion. Mathieu ForgetS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 552


Bandes dessinéesEt souffrent les hérosDélaissant (momentanément) sa série « LeChoucas », Christian Lax nous propose unalbum autonome : L’Aigle sans orteils. Onconnaît cet auteur complet pour le sérieuxde sa démarche et la rigueur de son dessinréaliste ; son dernier livre carbure carrémentà la passion, celle qu’il entretientpour le cyclisme. Oubliez LanceArmstrong avec sa combinaison moulante,son casque et ses verres fumés qui lui donnentl’air d’un ovni : les hommes qu’onvoit pédaler dans ces Tours de France dutout début du XX e siècle évoquent moinsdes athlètes de pointe que des ouvriersrepoussant les limites de l’endurancephysique et morale, et se hissant jusqu’àl’héroïsme. J’en parle avec emphase,encore porté que je suis par le souffle etl’humanité du récit du parcours d’AmédéeFario, un gaillard des Pyrénées qui n’a d’extraordinaireque sa détermination.Ce récit débute en 1907, quand Amédéeparticipe à l’érection d’un observatoire surun sommet non loin de son village. Il enassurera le ravitaillement pendant desannées, se liant d’amitié avec l’astronomeresponsable, qui lui transmet la piqûre ducyclisme. Mais pour Amédée, ça tourne àl’idée fixe : il veut participer au Tour.Pour se payer un vélo, il s’acharnera dèslors à ramasser des économies, gravissantla montagne de l’observatoire par tous lestemps, parfois au péril de sa vie. Lesembûches se multiplieront, sans jamaisébranler sa volonté.Qu’Amédée ploie sous son havresac ou qu’ilsue sur sa bicyclette, Lax nous entraîne à sasuite à travers des mises en page amples etune mise en scène maîtrisée : on a l’impressiond’y être. Magnifiées par son trait frémissant, lesplanches de Lax sont peintes avec une économie decouleurs, parfois en diverses valeurs d’une seule teinte.Cette technique traduit admirablement la froidure despentes enneigées, aussi bien que la chaleur implacable desétés du sud de la France, et confère à l’ensemble cetaspect « vieille photo jaunie ». Quant au titre plutôt énigmatique,mieux vaut laisser le lecteur en découvrir le senspar lui-même...On dit souvent d’un roman manichéen ou d’un film simpliste: « Ça fait BD ». Si, de par sa nature et sa forme, labande dessinée use d’ellipses, de stéréotypes et autres raccourcis,elle n’en est pas moins capable de raffinement et desubtilité, comme en témoignent mes dernières lectures et leshéros que j’y ai croisés.Par Michel GiguèreM. Jean se caseUn nouveau « Monsieur Jean » est débarqué dansles librairies depuis peu ! Quiconque connaît lasérie (lancée en 1991) se délecte à l’avance dusavant dosage d’humour et d’émotion, d’auto-fictionet de fantaisie qui caractérise chacun desalbums du tandem Dupuy-Berberian. Avec eux, lalégèreté n’exclut en rien l’esprit ni quelquespointes de gravité. D’ailleurs, les mésaventures deJean sont devenues plus touchantes au fil desalbums. Lui-même évolue : le célibataire contrariéest devenu conjoint et père, la crise de latrentaine a fait place à un certain équilibre,qui donne son titre à ce septième opus et,sous les points qui lui servent d’yeux,M. Jean a désormais deux cernes.La série évolue aussi sur le planformel : le trait d’abord « ligneclaire » et les couleurs (signéesici par Ruby) se font sans cesseplus organiques. Après nousavoir présenté tantôt desrecueils de récits courts, tantôtdes récits longs, le duo debédéistes nous propose cette foisdes gags d’une planche ou deux.Peut-être cette forme plusastreignante ne leur permet-elle pas dedonner la pleine mesure de leur talent et rend leprésent album plus anecdotique que les précédents...Peut-être aussi que le statut de père deleur personnage principal les porte à reléguerJean à un rôle plus effacé... Quoi qu’il en soit, lessaynètes font sourire et réfléchir, mais nous laissentespérer un retour en force de MonsieurJean, dût-il sacrifier un peu de son équilibre.Mon père, ce monstreComme Un certain équilibre, Prestige de l’uniformeparaît dans la collection « Expresso », et met enscène un homme, sa compagne et sa fillette. Là s’arrête lacomparaison. La rondeur des dessins de Dupuy-Berberianlaisse place à un graphisme enlevé, façon Blutch ouFrederik Peeters. Un graphisme signé Hugues Micol, quiconcourt à la création d’une atmosphère oppressante. Ici,nulle légèreté : le lecteur s’enfonce dans une œuvre sombreet désespérée. D’aucuns la trouveront de prime abordrebutante et passeront outre. Tant pis pour eux. Auxautres, avides d’expériences fortes, je ne saurais que trop enrecommander la lecture.Amorce intrigante, une narration au « je » : le protagonistese dévoile peu à peu. C’est un pauvre type qu’unaccident de laboratoire dote de facultés surnaturelles touten le rendant hideux. On croit reconnaître Hulk ou le DrManhattan des Watchmen ; en fait, on est plus près ducafard de Kafka dans La Métamorphose. Ce héros malgrélui n’affronte pas de super-vilains costumés, mais plutôt lemépris, la cruauté, son dégoût de lui-même. À travers lecaractère fantastique de son histoire, et avec une grandequalité d’écriture, Loo Hui Phang se penche sur le couple,l’ascension sociale, le rapport aux autres et à soi-même, lemal à l’être... et les fascinantes propriétés du lichen. Voilàune fable d’un noir magnifique.Les marionnettes de BrechtOn peut en dire autant de La Bulle de Bertold, desArgentins Agrimbau et Ippoliti, qui s’inspirent ouvertementde l’œuvre de Bertold Brecht, dans les thèmes —l’oppression et la manipulation des masses, le théâtrecomme outil de conscientisation et de révolution, etc. — ,autant que dans le traitement — effet de distanciationsuscité par la sobriété du ton et du « jeu » des personnages/acteurs.La bulle, c’est une demi-sphère de la taille d’unemontagne, contenant le gaz qui alimente Butanie,ville industrielle et sinistre soumise à un régimetotalitaire. Bertold est un idéaliste insoumis que laloi condamnera à être réduit à l’état d’hommetroncet que les circonstances mèneront àdevenir acteur vedette d’une troupe de marionnetteshumaines. Cette métaphorecauchemardesque a pour décor une villefictive et est truffée de machines, devéhicules et autres ordinateurs empruntésà diverses époques : on est nulle part etn’importe quand, façon de nous faire sentirque ce pourrait être partout et de tous temps.S’ils paraissent plus doués pour les climats suffocants quepour les scènes d’action, les deux bédéistes n’en relèventpas moins le défi de proposer une œuvre tout à la foisaccessible et exigeante, puisque « brechtienne », en plusde prouver, si besoin était, que l’Argentine constituedécidément un sol fertile en talents exceptionnels.L’Aigle sans orteils Christian Lax, Dupuis,coll. Aire libre, 78 p., 21,95 $Un certain équilibre : Monsieur Jean (t. 6)Dupuy-Berberian, Dupuis,coll. Expresso, 48 p., 16,95 $Prestige de l’uniforme Loo Hui Phang (scénario)& Hugues Micol (dessins), Dupuis,coll. Expresso, 80 p., 26,95 $La Bulle de Bertold Diego Agrimbau (scénario)& Gabriel Liniero Ippoliti (dessins),Albin Michel, 46 p., 27,95 $S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 553


Portrait d’éditeurL’instant mêmeLes gens fidèlesfont les nouvellesEn dépit d’une riche tradition, qui remonte au moins à L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, la nouvellene jouit pas en français d’un statut comparable à celui des littératures anglophone ou hispanophone.L’instant même, qui fête cette année son vingtième anniversaire, peut se targuer d’avoirredoré l’éclat de ce genre négligé, au Québec comme en France. Si on accorde d’ordinaire aux poètesdeux façons d’être rentables, rendre les armes ou en vendre, la maison d’édition de l’avenue Monctonà Québec prouve qu’on peut réussir en évitant l’un et l’autre, tout en demeurant fidèle à ses rêves.© Idra Labrie / Perspective PhotoEn 1986 paraissait Parcours improbables de BertrandBergeron, premier ouvrage signé L’instant même. Depuis,avec 113 recueils originaux et anthologies publiés, la maisons’est imposée comme le plus important éditeur francophonede nouvelles. À l’autre bout du fil, Gilles Pellerin,écrivain, professeur et directeur littéraire de L’instantmême, me parle de base-ball avec le verbe luxuriant d’unBarthes au meilleur de sa forme. Qu’il tire ses analogies dulexique sportif ou musical n’y change rien, l’édition estaffaire d’équipe. Par ailleurs, l’auteur de Ï (i tréma) use constammentdu terme « quatuor » lorsqu’il se réfère auxorigines de L’instant même : « C’était moins le cas deDenis (LeBrun), qui est un lecteur plus généraliste quenous, mais Marie (Taillon), Jean-Paul (Beaumier) et moinous étions des fanas de nouvelles. On se demandait àl’époque pourquoi il n’y en avait pas davantage. On trouvaitqu’il en manquait singulièrement dans le paysage littérairequébécois. Comme j’étais en librairie, c’était faciled’avoir la réponse : le rendement commercial du genre estinfime. Nous avons d’ailleurs pu le vérifier… »Il n’y a pas d’amertume dans la chute savoureuse de cecommentaire ; on n’en trouvera pas plus dans Nousaurions un petit genre, où Gilles Pellerin, dans le cadre d’uneplus large réflexion sur la littérature, évoque les difficultésde la nouvelle à trouver ses lecteurs. L’une d’entre elles, etnon la moindre, repose sur la parenté narrative du genreavec le roman : « En certaines circonstances, le romanest la dernière chose dont un nouvelliste veuille entendreparler. Pour son malheur, toute entrevue qui excède dixminutes comportera l’amicale question : “ Nous préparez-vousun roman ? ” » (p. 21). Parce qu’elle serésume difficilement, la nouvelle souffre aussi d’unmanque de visibilité critique. Raconter ce qui se passedans un roman, c’est déjà détacher d’un ciel sans nuageune seule étoile : réduire ainsi une nouvelle, c’est en plusocculter le recueil qui forme sa constellation. GillesPellerin ne manque pas de voir, dans l’art de la compositiond’un recueil, une similitude avec le calendrier depublication d’un éditeur : « On ne place pas ensembledeux auteurs dont le travail est semblable, de peur que lacritique nous en fasse le reproche. La combinaison estd’ailleurs un problème que les nouvellistes comprennent :quand on se retrouve avec vingt-cinq nouvelles, il fautconstruire une séquence. Nous ne sommes plus à l’époquede Maupassant. »Tout semble pourtant concourir à ramener sur le tapis lacomparaison de la nouvelle avec le roman, même en cequi concerne la mise en marché : malgré une demandemoindre, la commercialisation du recueil s’approche plusPar Mathieu Simarddu modèle de diffusion du roman que de celui de la poésie.L’instant même en fait paraître, en moyenne, de trois àquatre par saison, à raison de 850 à 1000 exemplaires chacun.Impossible de faire moins, si l’on souhaite obtenir unrayonnement suffisant. Difficile de faire plus, en raisond’une demande limitée. La mémoire de l’éditeur reste hantéepar le souvenir de l’automne 94, où les sept recueils sesont partagé des ventes comparables à celles des saisonshabituelles : « La nouvelle est viable, mais exige un certainrenoncement de la part de l’éditeur. C’est comme s’ily avait un nombre fini. Si on accroît l’offre, on fait simplementdiluer le débit commercial. »Répandre la bonne nouvelleComment, dans ces conditions, faire grandir l’entreprise ?Faute de pouvoir accroître l’offre, il reste à la diversifier. Lapossibilité de publier des romans, soulevée dès les débutsde L’instant même, a longtemps été rejetée. Sept ans plustard, on pouvait l’envisager plus sérieusement, puisque lamission que s’étaient donnée les fondateurs de la maisonavait été partiellement remplie : « En 1993, nous avionsun fonds de 37 livres, des recueils (de nouvelles) ». Lepremier roman publié est La Complainte d’Alexis le trotteurde Pierre Yergeau. L’écrivain avait déjà fait paraître unrecueil, Tu attends la neige, Léonard ?, finaliste au Prix littérairedu Gouverneur général en 1993. Le risque qu’unécrivain de ce calibre se tourne vers une autre maisond’édition ajoutait à l’intérêt de s’ouvrir au roman :« Certains de nos nouvellistes avaient déjà publié desromans dans d’autres maisons. Mais on redoutait que ceuxqui avaient commencé avec nous s’en aillent ailleurs. »Décision financière ? Gilles Pellerin ne le nie pas, maisinsiste sur d’autres points : « Garder les auteurs a un aspectcommercial, mais professionnel et humain aussi. Quandon travaille avec quelqu’un, on aime faire un bout dechemin avec lui ».Avec Marie Taillon à la direction générale et Hélène Taillonau volet commercial, L’instant même a atteint une bellematurité. Outre les 113 recueils de nouvelles, son fondscomporte aujourd’hui 59 romans originaux. Si l’on ajoute àcela les essais publiés par la maison depuis 1994, nousapprochons les 225 titres. L’équipe de L’instant même ne serepose pas pour autant sur ses lauriers. On cherche présentementà augmenter la fréquence de publication de la collectiondidactique « Connaître ». De plus, deux nouvellescollections ont été créées. « L’instant scène » regroupepour l’heure les pièces Lentement la beauté et La Trilogie desdragons, de même qu’un essai de Ludovic Fouquet, RobertLepage, l’horizon en images. Elle a pour particularité dedépasser les frontières des genres : « Ce qui nous intéresse,précise Gilles Pellerin, c’est le fait d’habiter la scène. On aétudié l’hypothèse de placer Le Cinéma, âme sœur de la psychanalysedans la collection, sauf qu’il y avait un passage quise faisait mal entre l’écran et la scène. “ L’instant ciné ” vaaborder le cinéma par le plus d’angles possible. Le prochaintitre, un essai sur le sacré au cinéma, sera d’ailleurs fait encollaboration avec Les 400 coups ».À l’intervieweur, plus friand de hockey que de balle, quidemande si un livre le rend particulièrement fier, GillesPellerin affirme d’abord qu’il y en a plusieurs, puis, parmises favoris, il en identifie un récent : « 5-FU. Le travailavec Pierre Gagnon, c’est comme si j’avais eu l’occasion deréapprendre mon métier, après dix-neuf ans. C’est un livrequi raconte une histoire épouvantable, la traversée du cancer,et qui provoque chez ceux qui l’ont lu un apaisementextraordinaire. La même sérénité a présidé au travail final,la petite parcelle qu’un éditeur peut ajouter. »L’INSTANT MÊME865, avenue MonctonQuébec (Québec) G1S 2Y4Tél. (418) 527-8690Courriel : info@instantmeme.comSite Internet : www.instantmeme.comS E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 554


dans la pocheÉcoute-moiMargaret Mazzantini, 10/18, 323 p., 17,50 $Face au fait que sa fille unique va peut-être mourir, Timoteo confesseun secret qu’il cache depuis des années : sa passion adultère pourItalia. Rien ne prédestinait ce chirurgien réputé, marié à une femmede carrière, à aimer une pauvresse aux cheveux filasse. Rien, sauf peutêtrela détresse de deux âmes sœurs… Que faire quand le mépris setransforme en amour, que l’épouse et la maîtresse tombent enceintesen même temps ? Écoute-moi a été traduit dans 15 pays et porté augrand écran. Un succès international récompensé par le prix Strega 2002.Et après…Guillaume Musso, Pocket, 362 p., 11,95 $À 8 ans, en voulant sauver Mallory, Nathan se noie, mais se réveillemiraculeusement. Vingt ans après, il est devenu un avocat brillanttraumatisé par sa séparation d’avec la « petite fille du lac », qu’il avaitépousée. Bientôt, Nathan se rendra compte que la vie après la mortse paye très cher… En anglais, on appelle ce genre de livre un « pageturner », c’est-à-dire un roman tellement accrocheur que le lecteur estincapable de le lâcher avant d’en connaître la fin. En cours d’adaptationcinématographique, Et après… a été traduit en dix langues.FarragoYann Apperry, Le Livre de Poche, 475 p., 14,50 $Années 70, Amérique profonde. Vagabond en quête de sa destinée,Homer Idlewide écume, en compagnie de ses semblables,les rues de Farrago, sinistre bourgade de la Californie. On savaitdéjà que Yann Apperry, dramaturge et librettiste, était l’un desjeunes romanciers français montants. Son Diabolus in musica, PrixMedicis 2000, nous l’avait bien démontré. Mais rien ne nous préparaità ce chef-d’œuvre qu’est Farrago, Prix Goncourt des lycéens2003, une odyssée burlesque, splendide, et qui touche à l’universel.La NuitJacques Ferron, Lanctôt,coll. Petite collection Lanctôt, 130 p., 12,95 $D’abord paru en 1965 puis sous le titre Les Confitures de coings, LaNuit est sans contredit l’un des classiques de Jacques Ferron,qu’on connaît pour son œuvre très riche (quelque 50 ouvrages detous genres) et son engagement politique (il fut candidat aux partissocial-démocrate et Rhinocéros). En 1973, dans Québec-Presse,un certain Victor-Lévy Beaulieu disait d’ailleurs de lui, à proposde son travail sur la langue : « Personne n’est allé aussi loin […]Et aussi profondément. » C’est encore vrai aujourd’hui.DorianWill Self, Points, 360 p., 14,95 $Henry Wotton, dandy carburant aux drogues, à l’alcool et ausexe, débauche un jeune adonis, Dorian Gray. Dans le Londresdes années 80 et 90, Dorian prête son corps pour l’installationaudacieuse d’un vidéaste gay, geste qui transforme dramatiquementsa vision de l’art et de la vie. Parallèlement à cette descenteaux enfers, le sida accomplit ses ravages… Pour apprécier à sapleine mesure l’effet de vases communicants liant Le Portrait deDorian Gray et Dorian, il faut lire les deux œuvres l’une après l’autre en commençantpar celle de Wilde. La double lecture n’en est que plus saisissante.Une relation dangereuseDouglas Kennedy, Pocket, 534 p., 13,95 $On dit de Douglas Kennedy, auteur des best-sellers L’Homme quivoulait vivre sa vie et La Poursuite du bonheur, qu’il est le seul àsavoir parler aux femmes de leurs intérêts en choisissant les motsqui leur plaisent. Le tout sans accroc. C’est vrai. Si vous en doutezencore, Une relation dangereuse, ou les désillusions d’une reporterqui délaisse sa carrière pour pouponner, tombe sous l’emprised’un mari perfide et plonge dans un post-partum aux profondeursabyssales, vous convaincra. À l’instar des quelque 100 000 lecteurs qui ont achetéce très bon livre en grand format.Tout ce que j’aimaisSiri Hustvedt, Babel, 464 p., 15,95 $À New York, deux couples d’artistes se connaissant depuis lesannées 70 ont tout misé sur leur amitié, leur travail, leurs rêvesde liberté. Installés dans des appartements voisins, ils ont chacunfondé une famille. Mais le destin leur réservait des revers destructeurs: mort d’un fils, puis toxicomanie pour l’autre… L’édificed’une vie qui s’effondre. Immense succès populaire et critique, ceroman, récipiendaire du Prix des libraires du Québec 2004, qui entremêle réflexionssur l’art et la vie familiale, a consacré Siri Hustvedt comme une écrivaine américainede premier ordre — à l’instar de son époux, Paul Auster.Le Diable s’habille en PradaLauren Weisberger, Pocket, 507 p., 12,95 $Premier roman de celle qui fut l’assistante personnelle del’éditrice du Vogue américain, Le Diable s’habille en Prada a cartonnésur les deux rives de l’Atlantique. Fraîchement débarquée dansla Grosse Pomme, Andrea découvre que son travail dans un magazineféminin est un enfer, et répondre aux désirs de sa patronnelui révèle les dessous pas très nets du monde de la mode… Unecomédie noire sans prétention qui sera bientôt sur grand écranavec Meryl Streep et Anne Athaway !Entre cuir et peauLucien Francœur, Typo, 272 p., 14,95 $L’occasion est belle, pour le grand public, de découvrir enfin unefacette du travail d’écriture moins bien connue du parolier etchanteur du groupe Aut’Chose : la poésie. En effet, derrière lerocker au franc-parler épris de liberté, derrière cet amoureux de lalangue française, grand lecteur de Kerouac, Rimbaud et Morrison, setient Lucien Francœur, auteur d’une vingtaine de recueils depoèmes, publiés entre 1972 et 2001, que cette anthologie propose derevisiter.GlobaliaJean-Christophe Rufin, Folio, 499 p., 17,95 $À Globalia, les hommes vivent dans une démocratie ayant pousséà ses limites le culte de la jeunesse éternelle et les atouts de la mondialisation.Or, ce « meilleur des mondes » est menacé par les terroristesdes « non-zones » qui entourent la cité, territoires arides oùs’échappe Baïkal, jeune rebelle en quête de liberté… Romand’amour, d’aventures et d’anticipation, l’excellent Globalia est troublant; à la lumière des enjeux qui agitent aujourd’hui la planète, lefutur que raconte Rufin, dont l’érudition n’est plus à vanter, est en effet réalisable.VitaMelania G. Mazzucco, J’ai lu, 602 p., 16,95 $En 1903, Vita et Diamante, 9 et 12 ans, triment sous les ordres dupère de la fillette, qui tient une pension de famille à New York. Leurquotidien, comme celui de nombreux émigrants italiens, est fait demisère et de violence, ce qui n’empêchera pas les deux enfants demettre tout en œuvre pour s’extirper de ce bourbier… Vita est unroman d’amour picaresque inspiré par l’histoire familiale deMazzucco qui, en mêlant de façon originale réalité et fiction (témoignages, archives,photos), a su faire connaître un pan méconnu de l’histoire de son pays. Prix Strega 2003.L’Affaire Jane EyreJasper Fforde, 10/18, 410 p., 18,95 $L’auteur a travaillé pendant vingt ans dans le milieu du cinéma avantd’écrire L’Affaire Jane Eyre. Inclassable et jubilatoire, ce livre culte, pastichede roman policier et de science-fiction, met en scène ThursdayNext, membre de la Brigade littéraire chargée de veiller sur les classiques,traquer les faussaires ou, mission impossible, découvrir la paternitédes œuvres de Shakespeare. Mais le pire reste à venir : retrouverJane, l’héroïne de Brontë, kidnappée par le Mal en personne ! Lisez lacritique de Délivrez-moi !, second volume des aventures de Thursday Next, à la page 44.S E P T E M B R E - O C T O B R E 2 0 0 555


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le libraireVolume 8, numéro 30,septembre-octobre 2005Ont collaboré à ce numéroLibrairie PantouteLibrairie Le FureteurDIRECTIONDirecteur général : Denis LeBrunRÉDACTIONRédacteur en chef : Stanley PéanCoordonnatrice-rédactrice : Hélène SimardRédacteur adjoint : Mathieu SimardChroniqueurs : Jocelyn Coulon, Laurent Laplante, Denis LeBrun, Robert Lévesque,Stanley Péan, Antoine TanguayComité : Pascale Raud (Pantoute), Jean Moreau (Clément Morin), Lina Lessard(Les Bouquinistes), Michèle Roy (Le Fureteur), Eric Bouchard (Monet)Collaborateurs spéciaux : Rémy Charest, Michel Giguère, Geneviève ThibaultÈve ArsenaultMarie-Ève GendronJosyane GirardYves GuilletGautier LangevinPRODUCTIONDirectrice : Hélène SimardDirecteur artistique : Antoine TanguayMontage : KX3 Communication inc.Photo (couverture) : Dominique ThibodeauCorrection et révision linguistique : Yann RoussetAdjointe administrative : Annie MercierLibrairie Les BouquinistesIMPRESSIONPublications Lysar, courtierImprimé par Les Imprimeries du Fleuve, Montmagny, le 12 septembre 2005Tirage : 35 000 exemplairesle libraire est publié six fois par année (février, avril, juin, septembre, octobre, décembre).Yohan MarcotteMireilleMasson-CassistaPUBLICITÉResponsable : Hélène Simard / (418) 692-5421www.lelibraire.orgContenu intégral, textes inédits et actualité littéraireJacynthe DallaireSophieGagnon-BergeronMarie-Belle GirardÉdimestre : Mathieu Simard / matsimard@lelibraire.orgWebmestre : Daniel Grenier / webmestre@lelibraire.orgCharles QuimperMélanie QuimperLibrairie MonetUne réalisation des librairies Pantoute (Québec), Clément Morin (Trois-Rivières), LesBouquinistes (Chicoutimi), Le Fureteur (Saint-Lambert) et Monet (Montréal).Une production de l’Association pour la promotion de la librairie indépendante (APPLI).Tous droits réservés.Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle n’estautorisée sans l’assentiment écrit de l’éditeur. Les opinions et les idées exprimées dansle libraire n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.Fondé en novembre 1998 / Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec / Bibliothèquenationale du Canada / ISSN 1481-6342 / Envoi de postes-publications 40034260le libraire est subventionné par le Conseil des Arts du Canada et la SODEC / le librairereconnaît l’appui financier du gouvernement du Canada par l’entremise du Programmed’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour ce projet.Éric SimardLaurent BorregoCéline BouchardEric BouchardLibrairie Clément MorinSusane DuchesneMathieu ForgetÉric Lacassele libraireJean MoreauBimestriel de librairies indépendantesJournal le libraireYolande LavigueurClaude LussierBrigitte MoreauDans le prochain numéro :• Libraire, quel beau métier !• Rentrée d’automne : littérature jeunesse,bandes dessinées, polars, science-fiction,essais et beaux livres.Denis LeBrunAnnie MercierJean-PhilippePayetteEn librairie le 24 octobre 2005Stanley PéanHélène SimardRectifions…Dans le libraire de juillet-août…Coups de cœur ? Coups de gueule ?Journal le libraire a/s Courrier des lecteurs286, rue Saint-Joseph Est, Québec (Québec) G1K 3A9En page 48, dans la nouvelle « Cap sur MichelRisque » : le dessinateur de cette série culte desannées 80 se nomme Réal Godbout, et nonJacques, auteur de Salut Galarneau !Seules les lettres signées et accompagnées de vos coordonnées,qui resteront confidentielles, seront retenues.Notez que le libraire se réserve le droit d’abréger les commentaires trop longs.Mathieu SimardAntoine Tanguay

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