La médicalisation des assuétudes - Prospective Jeunesse

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La médicalisation des assuétudes - Prospective Jeunesse

59Périodique trimestrielÉté 2011La médicalisation des assuétudesTome 1 : De la Réduction des risques à l’addictologieNuméro d’agréation : P405048 - Bureau de dépôt – 1050 Bruxelles 5Drogues et médicalisation, entre expertise et demande sociale Anne CoppelNouvelle santé publique et individualisation Henri BergeronMédicalisation, assuétude et consommation.Ne nous trompons pas de débat… et de combat Micheline Roelandt


Prospective Jeunesse estun centre d’étude et de formationfondé en 1978. L’associationest active dans le domaine dela prévention des méfaits liésaux usages de drogues, dansune optique de promotion dela santé.Prospective Jeunessepropose quatre services :• Formation et accompagnement deprofessionnels (seuls ou en équipe)• Publication de la revue ProspectiveJeunesse• Entretiens individuels• Centre de documentationProspective Jeunesse a créé, avecInfor-Drogues et Modus Vivendi,l’asbl Eurotox, relais enCommunauté française deBelgique de l’Observatoireeuropéen des drogues etdes toxicomanies (OEDT).www.eurotox.orgCONTACT 144 chaussée d’Ixelles, 1050 Bruxelles 02 512 17 66revue@prospective-jeunesse.be www.prospective-jeunesse.beÉditeur responsableJean-Guillaume GOETHALSRédacteur en chefJulien NÈVEComité d’accompagnementPhilippe BASTIN, Line BEAUCHESNE,Marc BUDO, Alain CHERBONNIER,Étienne CLEDA, Martine DAL,Gérard DAVID, Christian DE BOCK,Christel DEPIERREUX,Damien FAVRESSE, Ludovic HENRARD,Damien KAUFFMAN, Pascale JAMOULLE,Lökkhana QUAREMME,Micheline ROELANDT,Jacques VAN RUSSELTSoutien administratifNadia MORTIAUXDessinsJacques VAN RUSSELTLes articles publiés reflètent les opinionsde leur(s) auteur(s) mais pas nécessairementcelles des responsables de « ProspectiveJeunesse – Drogues Santé Prévention». Ces articles peuvent être reproduitsmoyennant la citation des sourceset l’envoi d’un exemplaire à la rédaction.Ni Prospective Jeunesse asbl, ni aucunepersonne agissant au nom de celle-ci n’estresponsable de l’usage qui pourrait êtrefait des informations reprises dans cettepublication.ImpressionNuance 4, NaninneGraphisme et mise en pageISSN : 1370-6306


éditorialLes enjeux de la médicalisationLe débat autour de la médicalisation n’est pas neuf. Les analyses de Michel Foucault ont fait duterme en lui-même un repoussoir intellectuel à grand succès. La thèse selon laquelle « la prépondéranceconférée à la pathologie est devenue une forme générale de régulation de la société 1 » ainfluencé nombre de chercheurs en sciences sociales et politiques ainsi que de nombreux travailleursde terrain. Pour ces derniers, la lutte contre l’emprise du pouvoir médical sonne comme une évidence.Dès lors que la figure du médecin, sous ses habits réputés neutres de scientifique et d’expert, estappelée à faire valoir son point de vue sur des pratiques sociales extérieures à son champ d’exercicetraditionnel, il conviendrait selon eux de s’alarmer. Il est vrai que dans une société sous le joug d’une« médicalisation indéfinie », « le “ corps ” social cesse d’être une simple métaphore […] pour apparaîtrecomme une réalité biologique et un domaine d’intervention médicale 2 . » Or, derrière cettevision organiciste, c’est bien l’idée d’un système harmonieux par essence qui se profile, autrementdit, un système au sein duquel les contradictions sociales deviennent des inadaptations ou desdysfonctionnements. Un corps biologique ne connait effectivement que des maladies nécessitantl’intervention de technologies curatives. Ainsi par exemple, sous l’œil de l’expert médical, la délinquancen’est plus une production logique de notre organisation sociale mais le symptôme d’unerupture de l’équilibre social, fruit d’une défaillance personnelle, d’une incapacité à s’adapter ou d’unepathologie individuelle. De même, l’exclu n’est victime de personne sinon d’un certain « handicapsocial ».Comme le suggèrent les propos d’Henri Bergeron, parmi les bénéfices politiques de la médica li sationdes phénomènes sociaux, l’individualisation du mode d’analyse et de traitement du phénomène viséoccupe une place de choix en ce qu’il permet d’oblitérer les causalités socia les ou extra-individuellesde ce même phénomène. Bref, en individualisant, la médicalisation dépolitise. Dans le domaine des« nouvelles politiques de santé publique », on minimisera ainsi « la contribution pourtant décisivedes inégalités sociales et économiques aux inégali tés face aux risques, à la maladie et à la santé »pour, au final, faire « peser le poids de la transfor ma tion sociale en vue d’un bien collectif (la santépublique) quasiment sur la seule responsa bi lité des individus. » Un choix politique moins onéreuxet, partant, nettement plus confortable dans le contexte actuel de dégradation de l’État-Providenceoù, apparemment, les recettes manquent.Dans le champ qui nous occupe, à savoir celui des drogues, où aux dires d’Anne Coppel, « tout fonctionnecomme si […] on ne pouvait passer que d’une erreur à l’autre, du refus de toute réponse médicale,au recours abusif à l’autorité des médecins », le débat sur la médicalisation est éminemmentcomplexe et porteur d’enjeux rétifs à toute interprétation simpliste. Aujourd’hui, nombre d’acteursdu dispositif de la Réductions des risques s’insurgent contre la nouvelle forme dominante de médicalisation: l’addictologie. Avec les neurosciences et le cognitivo-comporte men talisme en guise demamelles scientifiques et guides normatifs, l’addictologie est de fait en passe de devenir le nouveauréférentiel de politiques publiques en matière de drogues. Les risques qu’il ne supplante et fassetotalement disparaître la conception déjà fragile et minoritaire d’une santé publique reposant sur laresponsabilisation des usagers de drogues sont bien réels. Cela étant dit, il faut savoir raison garderet éviter, comme nous l’y invite Micheline Roelandt, de se transformer en apôtre de la démédicalisation,une posture toute aussi absurde que celle consistant à croire que toutes assuétudes sont àtraiter médicalement. Tant qu’elle ne se développe pas sur base d’une confusion entre consommationet assuétude, la médicalisation a tout son sens. N’a-t-elle pas en outre été, comme le rappelle judicieusementAnne Coppel, la condition de survie du dispositif de Réductions des risques ? Autant direqu’en ce domaine rien n’est simple.Telles sont quelques-unes des réflexions qui irriguent les contributions du présent numéro. Soucieux,comme toujours, d’appréhender le débat dans toute sa complexité et de s’ouvrir à toutes les polémiquesqui y sont liées, nous avons fait le choix de traiter le dossier en deux volumes. En espérantque cette première fournée d’articles aiguisera votre curiosité pour la suite.Julien Nève, rédacteur en chefjulien.neve@prospective-jeunesse.beLa médicalisationdes assuétudes (1)éditorial 1Julien NèveDrogues et médicalisation, entre expertiseet demande sociale 2Anne CoppelNouvelle santé publiqueet individualisation 10Henri BergeronMédicalisation, assuétude, consommation. Ne nous trompons pas de débat…et de combat 18Micheline RoelandtInterventions intempestivesen matière de traitementde substitution aux opioïdes 23Lawrence CuvelierConsommation de drogues enCommunauté française : synthèse desdernières données épidémiologiques 26EurotoxPrévention et culture du chiffre oucomment perdre son temps 29Julien Nève1. Michel Foucault, « Crise de la médecine ou crise de l’anti-médecine ? » (1976) in Dits et Écrits, vol. III, Gallimard,1994, p. 53.2. Michel Foucault, « L’évolution de la notion d’individu dangereux dans la psychiatrie légale », in Déviance etSociété, vol. 5, n o 4-5, 1981, p. 403-422.page 1


Drogues et médicalisation,entre expertise et demande sociale*> Anne Coppel, sociologue, présidente d’honneur de l’Association française de réduction des risques 1Régulièrement, le débat autour de la médicalisation de la toxicomanierevient sur le tapis. Si aujourd’hui le prisme médical avec l’addictologiecomme principal cadre de référence théorique tend à devenir la seulegrille de lecture possible et admise pour comprendre tant la dépendance que l’usage de drogues, l’histoire récente montre qu’iln’en a pas toujours été ainsi. Pour nous aider à comprendre les termesdu débat, Anne Coppel, sociologue et fondatrice de l’Associationfrançaise de réduction des risques (AFR), nous en propose une généalogie détaillée et, forte d’une expérience acquise sur le terrain, nous éclaire sur les enjeux moraux et politiques justifiantl’invocation de l’autorité médicale.* Cet article est initialement paru dans Multitudesn o 44, revue trimestrielle, printemps2011. (http://multitudes.samizdat.net)1. Anne Coppel est notamment l’auteure dePeut-on civiliser les drogues ? De la guerreà la drogue à la réduction des risques, LaDécouverte, 2002.L’expertise collectivede l’INSERM vient derendre son verdict : lapolitique de Réductiondes risques aobtenu des résultatsincontestables, comme l’avait déjà prouvé l’évaluationnationale de l’INVS (Institut National deVeille Sanitaire). C’est ce qu’avait découvert en2003 un rapport du sénat « La drogue, l’autrecancer ». Quelques sénateurs s’étaient alorsemparés de la question des drogues, ignorantque la politique de Réduction des risques avaitété expérimentée par Simone Veil et persuadésa priori qu’il s’agissait d’une politique laxistemenée par la gauche. Mais ceux qui avaientespéré qu’on renoncerait à « donner de la drogueaux drogués » en ont été pour leurs frais : il n’y« Le peuple méprisé est bientôtméprisable. Estimez-le, il s’élèvera. »Alainavait plus un seul expertpour contesterl’utilité des traitementsde substitutionni même plus globalementla Réductiondes risques dont ces traitements faisaient initialementpartie en France.Ainsi donc, la politique de Réduction des risquesa fait la preuve de son efficacité, avec, de 1994à 1999 une baisse de 80 % des OD mortelles,des ²/ ³ de la mortalité liée au sida et de 67 %des interpellations liées à l’héroïne. Il y auraitbeaucoup de choses à dire sur ces chiffres, nonpour contester les bons résultats obtenus maispour en comprendre les enjeux — ce qu’ils disentet ce qu’ils ne disent pas. Mais le débat publicpage 2Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


n’autorise pas cette discussion : soit la Réductiondes risques peut faire état de résultats « scientifiques», c’est-à-dire chiffrés, soit elle est taxéede laxisme et condamnée. Aussi, nous, les acteursde la Réduction des risques, avons-nousdû nous approprier cette logique comptable aunom de la santé publique, même si nous étionscomme moi-même tout à fait conscients desdangers de « la médicalisation des toxicomanes», pour reprendre la terminologie années1980 ou pour le dire plus précisément, de l’invocationabusive de l’autorité médicale. Nousnous sommes gardés de protester lorsque ledispositif a été légalisé et institutionnalisé en2004 avec des objectifs limités aux risques infectieuxet à la baisse de la mortalité par overdoses.La médicalisation du dispositif était lacondition de sa survie. Je n’ai pas osé dire alorsque cette logique purement médicale condamnaità termes ce dispositif, le rendant incapablede répondre aux enjeux actuels des conséquencesde l’usage de drogue.C’est d’ailleurs ce que le rapport de l’INSERMpourrait laisser penser : en résumé, la Réductiondes risques a démontré son efficacité dans lalutte contre le sida et dans les conséquencessanitaires de l’usage de l’héroïne mais elle neparvient pas à faire face à l’épidémie d’hépatite,qui avec ses quelques 4 000 morts par an, estaujourd’hui une priorité incontestable de santépublique. Elle ne parvient pas non plus à contrerla hausse récente des overdoses mortelles. Laquestion se pose d’abord en termes de moyens.Comment le dispositif pourrait-il être efficacealors qu’il n’a pas suffisamment d’équipes pouraller à la rencontre de ceux qui consommentactuellement des drogues, qu’il n’est pas enmesure de développer des expérimentationsadaptées, et que ces actions de terrain nesont pas soutenues par des campagnesnationales, tous moyens qui ont été mobilisésdans la lutte contre le sida. Mais commetoujours dans le débat sur les moyens desservices, il faut aller au-delà de ce « toujoursplus » tourné en dérision quand les principesqui fondent ces services sont contestés. C’estprécisément le cas.Car au-delà des moyens, le dispositif de Réductiondes risques est confronté à deux contradictionsmajeures : une conception archaïque dela santé publique et la criminalisation del’usage comme priorité de la politique desdrogues.Une conception archaïque dela santé publiqueCette conception archaïque invoque l’autoritémédicale, en excluant la responsabilité des acteursconcernés. Avec la lutte contre le sida,l’expertise médicale s’est associéeaux personnes concernées pourprotéger effectivement leur santé. La médicalisation du dispositif étaitLa difficulté initiale, réside dans le la condition de sa survie.fait que, dans ce cas particulier, lesacteurs concernés sont des « toxicomanes», malades de leur toxiqueou délinquants selon la loi de 1970. Non seulementla responsabilisation des « toxicomanes »était peu crédible à priori, mais elle va en outreà l’encontre du cadre légal pour lequel l’interditProspective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


s’affirme comme la principale réponse à l’usagetandis qu’avec l’injonction thérapeutique, letraitement devient alternative à l’incarcération.C’est mettre la médecine au service de la justice.Si le D r Olievenstein n’a cessé de vilipender lasanté publique, réduite à une fonction de contrôlesocial, c’est qu’il était bien placé pour savoir quedans le champ des drogues, la santé publiqueavait été instrumentalisée par legouvernement. Appartenant auReconstruire un consensus politique corps des experts sollicités par lesur les valeurs d’ordre et d’autorité ministère de la santé en 1970, il savaitque la pénalisation de l’usageau nom de la protection de la santé.avait été imposée par Marcellin, alorsministre de l’Intérieur. Votée deuxans après 1968, la sévérité de la loirépondait à un impératif politique : réaffirmerl’autorité de l’État, tandis que la toxico maniedevenait symbolique d’une dérive contestataire.L’enjeu de cette loi était de reconstruire unconsensus politique sur les valeurs d’ordre etd’autorité au nom de la protection de la santé.Ce détournement de la santé publique a eu denombreuses conséquences, dont le désinvestissementde ce champ par les experts, touspersuadés que le problème était une questionde société sans réelle incidence sur la santépublique.Depuis, pas à pas, l’expertise de santé publiquea dénoué les liens qui la liaient au pouvoir politique,elle a reconquis son champ propre etdéveloppé ses propres concepts. On sait désormaisque l’interdit n’est pas justifié par la dangerosité.Ainsi l’alcool et le tabac, drogues licites,sont plus dangereuses que le cannabis, drogueillicite. On sait aussi que l’usage, au contrairede la dépendance, ne relève pas d’un traitementmédical. Voilà qui remet en cause le fondementde la loi de 1970, mais la classe politique ignoreavec constance cette évolution des cadresconceptuels. Le fossé se creuse entre l’expertiseet la demande sociale et pourtant, cette expertiseest plus que jamais sollicitée, mais sa légitimitétient en partie à une conception traditionnellede l’autorité médicale. Ainsi, lorsque lesActes des troisièmesRencontres nationales de la Réduction des risquesLes 14 et 15 octobre 2010, l’Association française de réductiondes risques (AFR), dont Anne Coppel est la présidente d’honneur,organisait dans la région parisienne les troisième Rencontresnationales de la Réduction des risques. Ces journées ont accueilli600 personnes, militant(e)s professionnels ou bénévoles. Afinde permettre à celles et ceux qui n’ont pu être présents, ou quin’ont pu assister à l’ensemble de ces Rencontres, l’AFR vientd’en éditer les Actes. Outre 22 heures d’enregistrement de l’ensembledes débats, ces Actes intègrent 56 pages des écritsfournis par les intervenants ainsi qu’un DVD de bonus reprenantles films passés dans la salle de cinéma.Intégrée aux Actes, l’intervention d’Anne Coppel porte égalementsur les liaisons dangereuses entre Réduction des risques etmédicalisation. A. Coppel s’insurge notamment contre l’idéeque la santé publique puisse être invoquée « pour justifier la répression de l’usage ». Elle y voit en effet « un détournement de la santé publique.Car la répression ne protège pas la santé ; bien au contraire, elle fait obstacle à l’accès aux soins, elle rend aussi le discours deprévention peu crédible. Plus les usagers sont réprimés, plus ils meurent : c’est là un fait validé par de nombreuses recherches menées enparticulier aux États-Unis. » La sociologue d’en conclure qu’« il nous appartient de dénoncer ce détournement. »Le bon de commande des Actes est téléchargeable sur le site web de l’association : http://a-f-r.orgpage 4Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


sénateurs découvrent en 2003 les bons résultatsobtenus par la Réduction des risques, ils l’attribuentau traitement médical, c’est à dire à laprescription de médicaments de substitution.Ils ont toutes les raisons de le penser puisquel’évaluation nationale a démontré que plus lesmédicaments sont accessibles, plus la baissede la mortalité et de la délinquance sont attestées.Il reste une question que l’évaluation françaisen’a pas pu traiter : à quoi attribuer les trèsbons résultats obtenus par l’accès aux « médicamentsde substitution » ? Car les médicamentsen question ne sont pas des antibiotiques, dontles résultats sont systématiques, indépendantsdu contexte. Les études internationales montrenten effet que si les programmes méthadonecontribuent tous à une amélioration de la santéet de l’insertion, il y a toutefois des variationsimportantes d’un programme à l’autre. Tout aulong des années 1980, le débat sur la méthadoneoppose des études qui attestent d’une protectioneffective de la santé quelquefois pour plus de80 % des patients tandis que d’autres font étatde méthadone détournée vers le marché noir,de programmes rapidement abandonnés etenfin de décès dus à la méthadone. Une rechercheaméricaine a tranché ce débat : menéependant 4 ans sur 4 000 patients et comparantsix programmes différents, la recherche a portésur ce que les chercheurs ont appelé « la boitenoire » du traitement, sans se limiter à une comparaisondu profil des patients avant et aprèstraitement. La réponse est que les bonnes pratiquesobtiennent de bons résultats 2 .Le fossé se creuse entre l’expertise et la demande sociale et pourtant,cette expertise est plus que jamais sollicitée, mais sa légitimité tient enpartie à une conception traditionnelle de l’autorité médicale.Le paradoxe français, c’est que ces très bonsrésultats ont été obtenus sans que les « bonnespratiques » en question aient toujours été respectées.C’est aussi que le contexte de la prescriptionest très différent. Aux États-Unis, laprescription médicale de substituts était limitéeà des programmes méthadone, très encadrés,et dont les posologies étaient limitées par desréglementations propres à chaque état. Avec leSubutex, nouveau médicament, prescrit parn’importe quel médecin généraliste, la Frances’est lancée dans une aventure dont on ne pouvaitpas prévoir l’issue. Il y a bien eu du restedes prescriptions erratiques et des détournementsvers le marché noir, mais c’est pourtantcette prescription large qui a permis à des usagerstrès nombreux de soigner leurs nombreusespathologies somatiques en stabilisant leur dépendance.L’évaluation nationale menée parl’Institut national de veille sanitaire montre queplus le médicament est accessible, plus la baissedes overdoses mortelles est attestée. C’est égalementvrai pour la baisse de la délinquance,avec une réduction de 67 % des interpellationsliées à l’héroïne en quatre ans. Voilà qui suggèredeux interprétations très différentes, l’une attribuantles bons résultats au traitement médicaltandis que l’autre remettrait en cause la prohibition,les usagers d’héroïne pouvant enfinéchapper au marché noir. Je considère que cesdeux interprétations sont également explicatives,mais elles ne sont pas suffisantes car il ne suffitpas de mettre un produit en vente libre pourchanger aussi rapidement les comportementsde ceux qui consomment des drogues. Quantau traitement médical, ce qui a fait son extraordinaireefficacité, c’est la façon dont il a été investià la fois par les praticiens et par leurs patients.L’évaluation nationale s’est contentée demettre en relation le nombre de médicamentsvendus et les résultats et nous n’avons pas euen France les moyens de mener une rechercheévaluative sur cette fameuse « boite noire » autrementdit sur ce qui se passe entre le patientet l’équipe soignante, mais si on considère lasituation française, il faudrait aller au-delà dela relation soignant/soigné et prendre en comptetous les acteurs qui se sont investis les premièresannées dans cette nouvelle politique de santésoit principalement trois types d’acteurs :– les usagers d’héroïne eux-mêmes : les héroïnomanesdes années 1980, premiers patientsde ces traitements, étaient les survivantsd’une « catastrophe sanitaire et sociale » pourreprendre le diagnostic de la commissionHenrion (1994). Ils sont devenus demandeursde soin, d’autant qu’à la même période, letraite ment du sida est devenu efficace. Cer-2. Ball JC, Ross A., The Effectiveness ofMethadone Maintenance Treatment: Patients,Programs, Services, and Outcomes,New York, Springer-Verlag, 1991Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 5


tains d’entre eux se sont regroupés dans desassociations, ont participé aux actions deterrain et diffusé une information d’autantplus crédible qu’eux-mêmes se sont appropriésles changements de comportement. Lejunky des années 1980 ne s’imaginait pas en« acteur de santé », mais l’appel à la responsabilitéa modifié à la fois les représentationset les comportements, ce dont atteste la baissedrastique des contaminations du sida dues àl’injection, de quelques 30 % à moins de 3 %aujourd’hui.– des militants associatifs : issus en grandepartie de la lutte contre le sida mais aussi del’humanitaire avec Médecins du Monde, cesmilitants ont développé des expérimentationsassociant des usagers de drogues ; ils ontlégitimé les actions tant auprès des professionnelsde santé que d’une façon plus généraledans l’opinion.– des professionnels de santé : des pharmacienset des médecins généralistes se sont regroupésdans des réseaux, de nouvelles pratiques cliniquesse sont élaborées tout d’abord dansl’alliance thérapeutique, quelquefois en partenariatavec les associations de terrain et enfinavec une information issue de la littératureinternationale. Ces réseaux ont apporté unsoutien individuel aux praticiens qui le demandaient,ils ont organisé des formations, participéà des conférences nationales et internationalesqui ont réuni tous les acteurs, sans selimiter aux professions médicales.Cette mobilisation collective a été soutenue parle ministère de la santé et son administration,qui, à partir des premières actions expérimentéessur le terrain a développé une véritable politiquede santé publique. Mais menée au nom de l’urgencemédicale, la programmation officielle apassé sous silence le soutien aux associationsd’usagers de drogues. Ainsi, le plan 1999-2001de la MILDT n’en fait pas mention : des drogués,comme partenaires, ça ne fait pas très sérieux !Chaque nouveau gouvernement découvre à sontour les subventions à ces associations, interprétéescomme du laxisme, sauvées dernièrementin extremis comme association de « malades» par la Direction générale de la santé.La criminalisation de l’usagercomme priorité de la politiquedes droguesLa politique de santé publique développée parl’administration de la santé, n’a jamais été discutéeet décidée par les parlementaires. Aussi a-telledû constamment démontrer qu’elle ne remettaitpas en cause la loi de 1970. Il y a pourtantune contradiction évidente entre distribuer desseringues et interdire leur utilisation. C’est laraison pour laquelle Simone Veil a donné à cedispositif un statut expérimental, associé à uneévaluation, son intégration dans le dispositiflégal devant entrainer un changement du cadrelégislatif. Mais en 1999, alors que les bons résultatsétaient avérés, le gouvernement degauche s’est refusé à dépénaliser l’usage — dépénalisationinutile, disait-on, puisqu’elle sepratiquait de fait, et qu’elle risquait de donner« un mauvais message ».À partir de 2003, la lutte contre les usagers decannabis est devenue la priorité de l’action gouvernementaleen matière de drogue. Ce tournanta été d’autant plus aisé que l’épidémie de sidadue à l’injection n’était plus une menace et quel’héroïne était devenue invisible. Par contrel’usage de cannabis, bien que toujours réprimé,n’avait cessé de progresser. Pour Sarkozy, alorsministre de l’Intérieur, la répression de l’usagen’a pas été efficace parce qu’elle n’était pas systématique.Inspiré de la politique de tolérancezéro menée aux États-Unis, un dispositif est misen place dans le cadre de la lutte contre la délinquance,avec multiplication des interpellationset des gardes à vue, sanctions systématiques,comparutions immédiates et peines plancher.Seule innovation en matière de santé, la créationde consultations cannabis qui, dans l’esprit dela classe politique, s’inscrivent dans la logiquede la loi de 1970, faisant du traitement une alternativeà la répression. Les professionnels de soinont bien contesté cette focalisation sur le seulcannabis, ils n’en ont pas moins accepté cessubventions qui offraient l’opportunité d’apporterun soutien à des usagers en difficulté enélargissant l’offre aux polyusages avec abusd’alcool et autres drogues. Les spécialistes n’ontpage 6Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


La performance à tout prix. Quelle politique en matière de dopage ?Journée d’étude le mardi 20 septembre 2011Palais des Congrès de LiègeEsplanade de l’Europe, 24020 LiègeLe gouvernement fédéral admet l’utopie d’un monde sans drogues pour suggérer une approche du phénomène davantage axée surla santé que sur la répression. Mais ce constat vaut-il pour le sport de compétition ? La prévention, la réduction des risques et lesoin forment-ils les piliers prioritaires d’une politique globale et intégrée du dopage ?La Liaison Antiprohibitionniste consacre une journée d’étude pour faire le point sur un phénomène difficile à appréhender avec lesoutils conventionnels de promotion de la santé. Nous envisagerons les déterminants du dopage, les enjeux de la lutte anti-dopage,les relations entre quête de performances et usages de drogues et nous réfléchirons aux hypothèses d’une politique cohérente dansce domaine.9 h – 10 h Accueil (Foyer des délégués)Séance plénière (Salle Charles Rogier : 10 h – 13 h)10 h – 10 h 15 IntroductionProgramme de la journée10 h 15 – 10 h 45 Dopage. Acteurs et enjeux : qui est sur le ring ? Miguel Rwubisisi (Eurotox asbl)10 h 45 – 11 h 15 Conduites de dépendance sportives : l’impossible reconnaissance d’un problème de santé publique ?Jean-Pierre Escriva (sociologue, maître de conférences et membre du Groupe de recherches sociologiques duCentre-Ouest)11 h 15 – 11 h 30 Pause11 h 30 – 12 h À quelles conditions la répression du dopage peut-elle se pratiquer légitimement et licitement ?Maître Luc Misson (praticien du droit des sports)12 h – 12 h 30 De l’esprit du sport au jeu de la performance, pistes de réflexion sur le devenir de la lutte anti-dopage.Pr. Alexandre Mauron (directeur de l’Institut d’éthique biomédicale de Genève)12 h 30 – 13h Échanges avec le public13 h – 14h LunchAteliers (Foyers des délégués 14 h – 15 h 30)Atelier 1 Est-il opportun d’étendre les stratégies de réduction des risques au dopage ?Catherine Van Huyck (Modus Vivendi)Atelier 2 Faut-il légaliser le dopage ? Bruno Valkeneers (Liaison Antiprohibitionniste)Atelier 3 Sport et dépendances : constats et réflexions sur les modalités de prévention.Manuel Dupuis (Psychosport asbl et l’Orée asbl)Compte rendu des ateliers en séance plénière (16 h – 17 h)17 h Clôture de la journéeEntrée gratuite pour les membres de Liaison AntiprohibitionnisteSi non : 15 € et la possibilité de devenir membre sympathisant (petit déjeuner 9 h et pauses café compris)Formule repas disponible sur réservation (lunch et boissons): 25 € hors frais d’entréePaiement sur le compte bancaire : 068-2183086-31 / IBAN : BE04-0682183086-31Inscription en envoyant : nom, prénom, institution et la formule choisie à :Liaison antiprohibitionniste, 130 rue Van Artevelde, 1000 BruxellesContact Bruno Valkeneers +32 478 18 97 l.a@skynet.be www.laliaison.orgUne réalisation de Liaison Antiprohibitionniste avec le soutien de la Wallonie et de la Communauté Française


Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risquesAnne Coppel, éditions La Découverte, collection Alternatives sociales, 2002.Peut-on civiliser les drogues ? L’interrogation est scandaleuse : la guerre à ladrogue ne doit-elle pas être menée sans merci, les trafiquants pourchassés, lestoxicomanes soignés ou punis ? Le discours du « tout répressif » sous-tendtoujours la loi mais, progressivement, une nouvelle logique de pensée a prisforme. L’élargissement de la lutte contre les toxicomanies à l’alcool et au tabacmarque en effet une véritable révolution dans les esprits : nous nous affrontonsdésormais à la réalité des risques, que les drogues soient licites ou illicites. Cetournant fut pris pour faire face à l’épidémie de sida ; parce qu’il fallait agirefficacement, il a fallu accepter de parler vrai. Pour comprendre comment se sontforgées ces nouvelles façons de penser, il faut aller au plus près du terrain, à larencontre des usagers de drogues, ce qui ne va pas de soi.C’est cette aventure que nous raconte Anne Coppel, pionnière de la « réductiondes risques », en France. Femme de terrain et chercheuse, elle retrace ici dixannées d’expérience qui sont aussi dix années de luttes communes menées pardes chercheurs, des praticiens et des usagers de drogues.Car l’ambition de l’auteur est bien là : sortir les drogués de leur ghetto endonnant les clés des débats actuels, qui, de l’insécurité au communautarisme,dépassent largement la question desdrogues. Il en ressort un livre passionnant,à la fois journal de bord de l’auteur, etsynthèse remarquable de cette « aventurede l’esprit » que fut la politique deréduction des risques en France. (Texte del’éditeur.)Cet ouvrage peut être consulté et/ouemprunté au centre de documentation deProspective Jeunesse (contact : danielle.dombret@prospective-jeunesse.be)pas le choix : ils ont dit et répété que « la toxicomanie» n’est pas un concept médical, la dépendancen’étant pas spécifique aux drogues illicites,mais leur action s’inscrit toujours dans le dispositiflégal de « la lutte contre la toxicomanie ».L’expertise entre répression et soinL’ambiguïté est aussi une constante de l’expertise.Si la santé publique a bien développéune expertise qui lui est propre, la façon dontcette expertise est menée n’en reste pas moinsle produit d’une négociation. Elle doit s’inscriredans un cadre délimité par la demande qui détermineen partie ses conclusions. Ainsi le rapportde l’INSERM a bien établi l’efficacité de laRéduction des risques dans la lutte contre lesida, mais il n’a pas remis en cause les missionsdu dispositif institutionnel de Réduction desrisques limité aux quelque 200 000 usagers« problématiques », assimilés à la grande exclusion.Les millions d’usagers restant ont ainsi été abandonnésà la logique « répression ou soin » inscritedans la loi. Limiter la Réduction des risquesà la grande exclusion est d’autant plus absurdequ’on a toutes les raisons de penser que ceuxqui consomment des drogues illicites aujourd’huiappartiennent en bonne part aux classesmoyennes. Faute de données, il est impossiblede savoir quelle part d’entre eux est exposée aurisque de contamination par le virus de l’hépatite.Il y a bien quelques équipes qui interviennenten milieu festif et qui, à ce titre, touchentune population plus large mais ces équipes, peunombreuses et majoritairement bénévoles, nesont pas intégrées dans le dispositif institutionnelde Réduction des risques. L’INSERM n’a paspris en compte leur action, « faute de donnéesscientifiques » a-t-elle dit. L’expertise est aussilimitée par les données existantes, qui ellesmêmessont déterminées par les budgets derecherche.De même, l’INSERM n’a pas mis en relation lahausse récente des overdoses mortelles et lerenforcement de la répression. Le lien a pourtantété établi dans des recherches internationalesparfaitement validées, mais cette expertise collectivene s’est pas autorisée à aborder unequestion qui ne lui était pas posée. Au reste,l’expérience française en a fait la démonstration :la terrible mortalité des héroïnomanes des années1980 n’était pas due à la « toxicomanie »elle-même mais à la répression et à la clandestinité,qui démultiplie les prises de risques etfait obstacle à l’accès aux soins. Au reste, MichelKazatchkine, directeur exécutif du Fonds mondialde lutte contre le sida, la tuberculose et lepaludisme l’a dit avec force, en conclusion de laconférence de Vienne de 2010 : « La criminalisationdes usagers de drogues, nous le savons,est un vecteur de propagation de l’épidémie. »Il s’agissait ici de l’épidémie de sida mais Michelpage 8Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Kazatchkine a franchi un pas de plus : « l’unedes priorités pour le monde est de faire cesserles fonds alloués à la soit disant « guerre contrela drogue » qui s’est révélée être un échec ets’est trop souvent transformée en une guerrecontre les usagers et leurs communautés. Lesfonds publics devraient au contraire fournir àtous ceux et celles qui en ont besoin un accèsaux services de Réduction des risques 3 . »La guerre à la drogue se mène au nom de lasanté publique et les experts de ce champ sontaujourd’hui les seuls qui ont autorité pour lacontester. Pourtant les conséquences de cetteguerre sont loin d’être purement sanitaires. AuxÉtats-Unis, la politique de tolérance-zéro menéedepuis plus de 15 ans a abouti à des incarcérationsqui se comptent en millions sans pourautant susciter un véritable débat public sur lapolitique des drogues. Des économistes et sociologuesont bien montré l’inefficacité des incarcérationsmassives pour limiter la consommationde drogue et les effets contre-productifsde l’enfermement dans la délinquance et dansl’exclusion, ils ne sont pas audibles. Une portes’est entrouverte aujourd’hui avec le cannabisthérapeutique. Un paradoxe au regard de la politiquedes drogues, l’usage thérapeutique étantsans doute marginal au regard de l’usage récréatif.Du moins les médecins peuvent-ils seprononcer et attester que « oui, il y a bien desusages thérapeutiques du cannabis » et l’opinions’est retournée. Le même retournement a étéobservé en France, à chaque fois que l’expertisemédicale s’est fait entendre, lors de la mise envente libre des seringues, puis avec les traitementsde substitution et dernièrement avec lessalles de consommation.Placer l’usager citoyen au centre du dispositif deRéduction des risquesL’opinion publique ne cesse de demander auxmédecins de prendre en charge non seulementles drogués eux-mêmes, mais également laquestion des drogues. Dans ce domaine, commedans bien d’autres, les experts sont mis en demeurede trancher dans des débats publics quidébordent largement le champ propre de lasanté. Sollicités au nom de « La Science », ilssont pris dans un étau : s’ils reconnaissent leslimites de leur expertise, ils limitent leur pouvoiret leur influence. La dictature du chiffre imposele silence sur la façon dont ces chiffres sontconstruits. Les professionnels de santé qui sesont investis dans l’innovation sociale de la Réductiondes risques savent pertinemment queson efficacité tient à l’alliance avec l’usager,considéré non comme un malade mais commeun citoyen ordinaire. C’est précisément ces pratiquesinnovantes que les études quantitativesn’ont pas mesurées. Pour autant, les évaluationsont été très nombreuses, la démarche de Réductiondes risques allant à l’encontre aussi biendu cadre légal que des opinionscollectives. Au niveau international,les résultats obtenus donnent auxIls ont dit et répété queexperts les moyens de proposer des« la toxicomanie » n’est passtratégies alternatives à la guerreun concept médical, la dépendanceà la drogue. C’est un tournant majeurdans les politiques de drogues.n’étant pas spécifique aux droguesillicites, mais leur action s’inscritNous aurions mauvaise grâce àtoujours dans le dispositif légal decontester un contre-pouvoir qui« la lutte contre la toxicomanie ».s’avère, selon ses missions, effectivementprotecteur de la santé publique.Encore faut-il que le savant,pris de vertige, ne se mue pas en prêtre des tempsmodernes. L’exclusion de l’expertise médicaledu champ des drogues a eu des conséquencesdramatiques, mais prenons garde de ne pasverser dans des illusions symétriques. Ceux quihier assimilaient les neurosciences à une idéologietotalitaire ont été réduits au silence etl’addictologie l’a emporté, au nom de la science.Voilà qui soulève nombre de questions épistémologiques,telles que les relations entresciences fondamentales et sciences appliquées,sans oublier la question des relations entresciences fondamentales et sciences sociales.C’est là un autre débat et je me contenterai, enguise de conclusion, de rappeler que le dangerprincipal est la domination d’un seul type d’expertise.La santé publique n’est pas qu’une affairemédicale, elle concerne tout autant le citoyenordinaire, fût-il consommateurs de drogues. Ilappartient aux experts sollicités par la demandesociale de ne pas l’oublier.3. Le blog de Michel Kazatchkine :http://kazatchkine.blog.lemonde.frProspective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 9


Nouvelle santé publique etindividualisation> Entretien avec Henri Bergeron, sociologue, chargé de recherches au CSO - CNRS - Sciences Poet coordinateur scientifique de la chaire Santé de Sciences Po (vice-président) *Dans le sillage des analyses du philosophe Michel Foucault, Henri Bergeron s’est attaché à montrer que nombre des politiques deprévention, de promotion de la santé et de réduction des risques quifont actuellement autorité sont symptomatiques d’une culture del’individu d’inspiration néolibérale. Son propos n’est évidemment pasde nier les bienfaits de ces politiques, obtenus aussi bien dans ledomaine sanitaire (diminution des contaminations VIH, des surdoses)que dans celui du social (obtentions de nouveaux droits, processus dedé-stigmatisation), mais de souligner qu’elles s’accordent à merveilleavec une certaine fiction politique atomiste selon laquelle les « styles devie » peuvent être conçus de manière plus ou moins indépendante desforces sociales et économiques qui les contraignent. Bref, que cespolitiques sont caractéristiques d’un État qui insiste plus manifestementsur la responsabilisation des individus que sur la solidarité collective.* Propos recueillis par Julien Nève.1. Les réflexions que M. Foucault résumesous ce néologisme sont majoritairementissues des cours qu’il dispensa au Collègede France dans les années 1970 et qui ontfait l’objet de plusieurs publications dansles années 2000. Voir notamment : Sécurité,Territoire, Population : Cours au Collège deFrance, 1977-1978, Gallimard, 2004 et Naissancede la biopolitique : Cours au Collègede France, 1978-1979, Gallimard, 2004. Ledomaine d’étude auquel renvoie la gouvernementalitépropose d’examiner les diversesrationalités gouvernementales selonl’analyse de leurs moyens d’opération.2. Michel Foucault, L’Herméneutique dusujet : Cours au Collège de France 1981-1982, Gallimard, 2001. Foucault analyse lafaçon dont les « technologies de soi » prennentprogressivement le relais des techno-À l’occasion d’une récente conférence,vous vous êtes attardé sur le concept de« nouvelle santé publique ».Qu’entendez-vous par là ?L’appellation « nouvelle santé publique » est avanttout une référence aux travaux de chercheursanglo-saxons, eux-mêmes inspirés par les travauxde Michel Foucault sur la « gouvernementalité 1 »et les « technologies de soi 2 ». De leurs analysesdes politiques de santé publique modernes, ilconvient en premier lieu de retenir que ces politiquesvisent à essayer de réduire l’occurrence decertaines pathologies, c’est-à-dire de certainstroubles ou comportements identifiés commeétant des facteurs de risque. Pour ce faire, ellesont comme ambition principale la transformationdes comportements individuels. L’idée étant quepar agrégation, les comportements ainsi transforméscontribuent au bien collectif qu’est lasanté publique. Cette volonté de transformationdes comportements a toujours été au cœur despolitiques de santé publique. Quand Michel Foucaultanalyse les dispositifs de sécurité et prendvolontairement les exemples de la lutte anti varioliqueou de la lutte contre la disette, c’est précisémentpour montrer qu’à travers elles, on viseà jouer sur la dynamique sociale du phénomèneet donc aussi sur les individus eux-mêmes pourretourner le phénomène contre lui-même.Si la transformation descomportements a toujours caractérisépage 10Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


les politiques de santé publique, quelleest alors leur nouveauté ?La nouveauté tient à ce que cette perspective detransformation occupe désormais toute la placedans l’éventail des politiques possibles. Autrementdit, on cherche à transformer les comportementssans s’attaquer à ce que l’épidémiologie necesse de mettre en évidence, à savoir lacontribution décisive des inégalités socialeset économiques aux inégalités face auxrisques, à la maladie et à la santé. Pour luttercontre une pathologie, un trouble ou tout autrephénomène qui a été identifié comme un problèmede santé publique, il faut bien sûr travaillerà transformer les comportements individuelsmais il faut aussi et surtout travailler à transformerles conditions socio-économiquesqui sont déterminantes dans l’évolutiondesdits comportements. Or, les nouvellespolitiques de santé publique sont des politiquesqui se préoccupent assez peu de réduireles inégalités sociales liées à la santé, bienque d’un point de vue rhétorique, cette dimensionsoit présente partout, en ce comprisdans les lois françaises qui, toutes, invitentà « lutter contre les inégalités socialesde santé ». En réalité, l’État n’a plusvraiment les moyens de renforcer ce genrede politique et donc de diminuer l’inégalité faceà la maladie. Leur coût élevé s’accorde assez malavec le contexte actuel d’effritement des politiquesde couverture solidaire du risque maladie.Ce sont donc les facteurs de risqueindividuels qui priment sur le reste.Tout à fait. On travaille principalement sur lesfacteurs de risque individuels, c’est-à-dire surles styles de vie. C’est l’une des caractéristiquesessentielles d’un État qui non seulement n’aplus les moyens de maintenir un niveau de protectionsociale relativement élevé et de le développer,mais qui est en plus incapable de semontrer agressif vis-à-vis des intérêts économiques; lesquels, bien évidemment, contribuentà ces problèmes de santé publique.Quelles sont les autres caractéristiquesde ces nouvelles politiques de santépublique ?La première idée consiste donc à dire que cetteinsistance sur la responsabilité et la transformationdes comportements individuels va depair avec un effritement des politiques de réductiondes inégalités de l’État ou, pour le direautrement, des politiques collectives et de solidarité.Elle va également de pair avec un rapportde pouvoir structurellement défavorable de l’Étatface aux industries. La deuxième idée qui m’intéressetout particulièrement, stipule quant àelle que ces politiques, tout en visant la transformationindividuelle, le font en jouant surl’autonomie des individus.On a effectivement tendance àsurvaloriser le concept d’autonomie,notamment dans le champ de lapromotion de la santé.logies de la domination. L’individu est soumisà l’injonction de s’auto-produire et devientle principe de son propre assujettissement.Actuellement, les politiques menéesen matière de drogues mettent effectivementen place des instruments analoguesaux technologies de soi : les usagers sontsoumis à tout un ensemble de contraintesdirectes et indirectes, non coercitives en vued’en faire des individus capables, des citoyensmaîtres de leur corps et de leur esprit,en capacité de prendre des décisions.Mais ne nous y trompons pas, l’objectif finalde cette persuasion non contraignanteconsiste toujours à ramener les brebis égaréesdans la collectivité.Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 11


Drugs and Culture: Knowledge, Consumption and PolicySous la direction de Geoffrey Hunt, Maitena Milhet et Henri Bergeron, éditions Ashgate, 2011.Rassemblant des contributions d’historiens, sociologues, anthropologues et politistes,l’ouvrage publié aux éditions Ashgate prolonge les réflexions ouvertes par la conférenceinternationale Drogues et Cultures.Rassemblant des chercheurs en sciences humaines et sociales originaires d’Europe et des États-Unis pour trois jours de débats la conférence se proposait de faire émerger de nouvelles pistes decompréhension du phénomène des drogues en abordant la problématique sous un anglemultidisciplinaire. L’ouvrage prolonge les réflexions et les enseignements présentés lors de cetteconférence. La publication se structure en trois grandes parties, reprenant et développant chacuneun des aspects évoqués lors de la conférenceLe premier ensemble d’articles centré sur la connaissance s’interroge sur la structuration de notresavoir actuel sur les drogues. La prééminence de certaines disciplines (épidémiologie, psychiatrieet neurobiologie) dans l’approche dominante, ainsi que le poids des mythes et des à priori dans lafaçon d’appréhender ces thématiques sont notamment évoqués.La deuxième partie se concentre sur les usages, leurs contextes et motivations. L’importance de l’aspect rituel decertaines consommations, la prise en compte de la dimension du plaisir dans les usages sont examinés tandis quesont décrites les ressemblances et divergences des pratiques au plan géographique.Enfin, dans sa troisième partie de l’ouvrage analyse les réponses publiques. Outre l’approche historique qui revientsur les évolutions les plus marquantes dans nos sociétés modernes, différentes contributions décrivent lesmécanismes à l’œuvre dans l’élaboration de ces politiques et leurs conséquences.Jusque dans les annéesCette insistance sur la responsabilité et1970, les politiques de santéla transformation des comportementspublique dont la promotionindividuels va de pair avec un effritement et l’éducation à la santédes politiques de réduction des inégalités. étaient des politiques caractériséespar un discours assezpaternaliste et moralisateur.Par ailleurs, dans le contexte de pleine expansiondes politiques de l’État-Providence, ellesne constituaient qu’un instrument parmi d’autresdans l’arsenal d’actions politiques visant la transformationdes comportements individuels. Aujourd’hui,outre qu’elles sont devenues l’instrumentprincipal de cette entreprise de transformation,ces politiques ne peuvent plus s’appuyersur le même type de discours. Exit le paternalisme.Désormais, il s’agit de jouer sur l’autonomieindividuelle et faire en sorte qu’on trouve dansl’esprit même des individus la dynamique quipermettra d’initier la transformation du comportementindividuel. On va donc travailler sur leursreprésentations collectives et sociales, chercherà susciter un plaisir de transformation individuelleen jouant sur les attitudes, les croyances, pourau final essayer d’amener l’individu à transformerson comportement. Par conséquent, les sciencesqui ont été convoquées pour appuyer ce mouvementsont des sciences qui ont un regard essentiellementindividualiste. La nouvelle santépublique correspond au développement de ceque Michel Foucault appelait les technologiesde soi qui visent à jouer sur l’autonomie desindividus pour, in fine, les rendre hétéronomes,c’est-à-dire dépendant ou agissant en fonctionde normes de santé publique définies par d’autres.Tout en leur laissant la possibilité de ne pas adhérerà la direction suggérée. Ces derniers restentdonc les « architectes de leurs choix ».En effet, comme le suggérait Foucault,le pouvoir disciplinaire évolue vers destechnologies de pouvoir de plus en plusdiffuses. Leur emprise sur les individusne se fait plus vraiment sur le mode del’imposition mais plutôt sur un modeque l’on pourrait qualifier departicipatif.Ces technologies ne cherchent effectivement pasà imposer des normes mais à convaincre l’individud’y adhérer de façon autonome. À partir despage 12Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


années 1970 jusqu’à une période récente, on aeu recours à toute une série de savoirs psychologiqueset socio-psychologiques destinés àcomprendre le fonctionnement « interne » desindividus. Actuellement, on assiste à une allianceassez subtile entre quatre nouveaux savoirs. Il ya d’abord ce qu’on appelle l’économie comportementale,cette nouvelle économie américainedont Obama s’est beaucoup inspiré et qui aaussi séduit Sarkozy comme le montre la créationdu Conseil d’analyse stratégique. Contrairementà l’économie néo-classique qui suppose que lesindividus sont par nature des êtres rationnels,l’économie comportementale part du principeselon lequel les individus sont affectés de biaiscognitifs les empêchant d’être parfaitement rationnels.L’idée consiste donc à jouer sur cesbiais, à les investir, pour induire des changementscomportementaux et orienter les décisions desindividus. Les anglo-saxons ont ainsi construittoute une théorie autour du concept de nudge,qui signifie littéralement « pousser ducoude. » En français, on parlerait plutôt decoup de pouce. Dans le cas de l’obésité, la stratégiede prévention va par exemple consister àinsérer un chips rouge à intervalles réguliers entredes chips classiques conditionnés dans des tubescartonnés. En utilisant ce genre de marqueursvisuels, on cherche à donner des signaux aumangeur, on lui donne donc un « coup de pouce »pour l’inciter à marquer des temps de pause.Quels sont les autres savoirs auxquelsvous faites référence ?L’allié naturel de l’économie comportementaleest évidemment la psychologie cognitive, unsavoir qui travaille depuis longtemps sur cesbiais et sur la façon de les manipuler pour inciterles individus à se comporter différemment.Troisième type de savoir : la neurobiologie et laneuro-imagerie qui, dans le domaine de la communication,étudient le mode de réaction desindividus, la façon dont leur cerveau est activéquand ils sont exposés à certains types de messageou de communication. Le but étant iciaussi d’améliorer les stratégies de communication.Le dernier savoir auquel je fais référencen’est pas vraiment une discipline mais plutôtune synthèse des théories précédentes. Il s’agitdu marketing social qui, comme son nom l’indique,rassemble les techniques du marketingen les adaptant à des causes sociales. Le principeconsiste à jouer avec les instruments du marchécontre le marché. Beaucoup de nos comportementsde consommation sont en effet influencéspar les outils du marketing.En quoi ces différents savoirs font-ilsalliance ?Ces quatre nouveaux savoirs qui commencentà remplacer les théories des sociologues et despsycho-sociologues forment une alliance, autrementdit un dispositif de savoir et de pouvoir,en vue de nourrir les desseins propres aux instrumentsdes politiques publiques. En ce sens,ils relèvent bien de la logique des dispositifs desécurité analysée par Michel Foucault. Plutôtque d’imposer des normes ou des directionspour transformer les comportements, plutôt quede faire l’hypothèse que les individus peuventêtre rationnels coûte que coûte et donc de lesbombarder d’informations rationnelles sur lesrisques ou les dangers qu’ils prennent en adoptanttel type de comportement, on va jouer avecleurs biais cognitifs. L’idée directrice est quel’individu ait toujours l’impression qu’il a la possibilitéde ne pas adhérer à la direction suggéréeet qu’il reste donc l’architecte de son choix.Dans ce que vous dites, je retrouvebeaucoup d’éléments qui sont au cœurde la logique de la promotion de lasanté.Tout à fait. La promotion de la santé fait partiede ces nouvelles politiques de santé publiquecaractérisées par le fait qu’elles misent essentiellementsur la transformation des comportementsindividuels en recourant de plus en plusà des savoirs issus à la fois des sciences ditesdures et du monde marchand. On agit sur lesindividus non pas en tant que citoyens capablesde recevoir une information qui de manière rationnelleles incitera à transformer leurs comportements,mais en tant que consommateursà séduire. La prévention, finalement, a fait sienneune conception marchande des comportementsindividuels, sur lesquels on peut agir, selon lescas, par les technologies de l’information et deProspective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 13


3. Voir notamment : Jean-Jacques Yvorel, Lespoisons de l’esprit; drogues et drogués au xix esiècle, Quai Voltaire, 1992.la communication, par les prix et par la qualité.Désormais, la boîte à outil du décideur en santépublique a plus à voir avec le marketingqu’avec la panoplie des instruments de luttecontre les inégalités sociales face à la santé etaux risques. Les implications sont importantescar désormais on fait peser le poids de la transformationsociale en vue d’un bien collectif quasimentsur la seule responsabilité des individus.La responsabilité individuelle esteffectivement mise à toutes les sauces.De la même manière, on nous dit qu’il faut roulermoins avec notre voiture dans Paris pouréviter que la ville ne soit trop polluée alors mêmeque l’on sait par ailleurs qu’à Paris 80 % de lapollution atmosphérique est liée aux industriesimplantées dans la région. Ce cadrage particuliersur des responsabilités individuelles est trèssignificatif des politiques de santé publiquenouvelles. Ce qui est tout à fait compatible avecla situation financière des Etats-providenceseuropéens. Compatible aussi avec l’impuissancede l’État à imposer, par des dispositions réglementairesagressives, une transformation ducomportement de l’autre contributeur aux nombreuxproblèmes de santé publique actuels quesont les industries.En quoi la thématique des drogues etdes politiques qui y sont liées est-ellesymptomatique de ce nouveauparadigme ?D’une manière générale, l’approche sur les drogues,qu’elle soit répressive ou sanitaire, a toujoursété une approche qui n’a jamais tenucompte des conditions socio-économiques dansl’explication des actes ou des comportements.Elle s’est toujours focalisée sur la faute individuelle.On est drogué ou on consomme des droguesparce que d’un point de vue individuel onest fautif ou parce qu’on a une volonté défaillantede s’abstenir. Le fait que certaines drogues soientconsommées par des groupes sociaux spécifiquesdont certains fortement défavorisés n’a jamaisété pris en compte dans la mise en œuvre despolitiques, notamment les politiques répressivesvisant à sanctionner l’usage.Et comment qualifieriez-vousles politiques de Réduction desrisques ?Le mouvement de la Réduction des risques peutlui aussi être dit comme relevant des nouvellespolitiques de santé publique ; lesquelles sont,je le rappelle, caractérisées par leur inscriptiondans la perspective néolibérale d’insistance surla responsabilité individuelle. La Réduction desrisques fait effectivement le pari que les toxicomanes,les usagers de drogue, sont responsables,autonomes, et pour peu qu’ils soient bien informéssur les risques, capables de prendre en mainleur santé. En jouant ainsi sur l’autonomie, laRéduction des risques peut sembler très ambigüe.D’un côté, elle marque une avancée considérablequi consiste à désinfantiliser les toxicomanes,à leur faire confiance, et à les estimercapables de s’occuper de leur propre santé. Cequ’une certaine perspective psychanalytique apendant longtemps nié. En outre, de ce pointde vue, la Réduction des risques a contribué àobtenir des résultats extrêmement importants :réduction des overdoses, diminution des contaminationsVIH et VHC, réduction d’une formede nuisance sociale. D’un autre côté, La Réductiondes risques est un dispositif qui tend àproduire, reproduire et approfondir la perspectivenéolibérale d’un individu qui peut être autonome,qui peut agir par lui-même, pour peu qu’on luifasse suffisamment confiance et qu’on lui donneles informations nécessaires. Ce qui contribueà entretenir la fiction d’un individu autonomemais aussi atomisé, c’est-à-dire d’un individuqui n’est pas relié à un environnement socialparticulier, qui est pensé comme relativementégal d’un point de vue socio-économique.La Réduction des risques est donc unlevier important mais incomplet.En effet, il ne faut pas oublier que ceux qui prennentdes risques sont généralement des personnesconfrontées à des situations catastrophiques.Ce sont par exemple des femmes qui,dans une relation de domination vis à vis de leurcompagnon, récupèrent leur seringue. Or, pourtransformer ces inégalités sociales ou ces rapportsdes genres dominant/dominé, il ne suffitpas simplement de mettre de la méthadone àpage 14Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Regards croisés sur l’obésitéSous la direction d’Henri Bergeron et Patrick Castel, éditions de Santé et Pressesde SciencesPo, collection « Séminaires », 2010.Si sa stigmatisation est ancienne, le fait que l’obésité soit perçue comme unproblème majeur de santé publique est d’occurrence récente. Pourtant, denombreuses interrogations restent en suspens et toutes les controverses ne sontpas closes. Quelle est l’ampleur réelle du phénomène et la mesure-t-on avec les« bons » instruments ? Peut-on se mettre d’accord sur ses principauxdéterminants ? L’augmentation du nombre d’individus en surpoids ou obèsessuffit-elle à expliquer l’inscription de l’obésité sur l’agenda public et ledéploiement de toutes ces politiques et mesures ? Quelles interventions sontpossibles, et lesquelles sont en réalité privilégiées ? Quelles en sont lesconséquences sur le phénomène, les individus et les relations qu’ils nouent entreeux ?L’ouvrage entend, si ce n’est apporter des réponses définitives à ces questions, contribuer à les éclairer par desanalyses stimulantes. Il réunit, à cette fin, les regards particuliers que portent sur l’obésité, de manière croisée, lamédecine, l’épidémiologie, la science politique, la sociologie, l’économie et l’anthropologie.Les différents spécialistes qui s’y expriment pointent la complexité du phénomène, la variété des processus etmécanismes générateurs tenus pour responsable de cette « épidémie mondiale », mais ils insistent aussi sur lesinégalités sociales face à l’obésité. Ces différentes contributions mettent finalement en évidence que lespolitiques de prévention menées jusqu’ici misent en priorité sur la responsabilisation d’individus conçuscomme autonomes et rationnels, tout en en soulignant également les limites. (Texte de l’éditeur)disposition, de distribuer des flyers d’informationssur les risques que l’on court, d’ouvrir deshébergements d’urgence. Même si ces mesuressont utiles et précieuses, il faut aussi activer despolitiques qui visent à majorer la protectionsociale des individus qui s’injectent ou sontdevenus drogués en partie parce qu’ils ont étéconfrontés à des situations socio-économiquesqui n’étaient pas des plus réjouissantes. C’estaussi une réalité de l’héroïne que d’attirer à elleun certain nombre de personnes en situationde précarité. En dépit des avancées formidablesentraînées par la Réduction des risques, il fautdonc faire attention à ce qu’elle ne soit pas seulementun tampon social qui empêcherait delutter contre d’autres causes socio-économiquesde l’abus de certaines substances.Dans une récente conférence, vous avezparlé d’une médicalisation desaddictions en tant que mouvementinachevé. Que vouliez-vous dire ?Les tentatives de médicalisation de l'usage dedrogues sont déjà fort anciennes. On peut distinguerquatre mouvements. Fin xix e , le premiermouvement peut être décrit comme une tentativede psychopathologisation, pour reprendrele terme utilisé par l’historien Jean-Jacques Yvorel3 . La toxicomanie est alors définie comme uneentité nosographique de la psychiatrie ou entous cas du traitement de la folie, extrêmementinstable, aux frontières assez troubles. Cetteapproche demeurera inachevée car elle ne serale fait que de quelques médecins et professeursde psychiatrie et ne dominera jamais la régulationqui restera essentiellement une régulationde type répressive ou commerciale d’organisationdu trafic, et ce jusque dans les années 1970.La médicalisation ne débute doncvraiment que dans les années 1970.En effet, à partir des années 1970 on assiste à unevraie montée en charge de la médicalisation danstous le pays européens, au sens où le toxicomaneou l’usager de drogue ne va plus simplement êtrepensé au prisme des menaces qu’il fait peser surl’ordre public, mais va également être pensé sousla forme d’un individu atteint d’une maladie. Ledélinquant se double d’un ma lade. Un certainsnombre de lois vont d’ailleurs incarner ce principeProspective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 15


La prévention, finalement, a fait sienneune conception marchandedes comportements individuelsgénéral dans des dispositions particulières. Suivantles pays, les formes de médicalisation vontêtre très contrastées. De type neurologique auÉtats-Unis où l’on va distribuer extensivement dela méthadone. De type comportementaliste dansle cas du Canada ou de l’Italie oùles communautés thérapeutiquesvont foisonner. De type psychanalytiqueen France comme dansune partie de la Suisse et de laBelgique.Par la suite, quelles ont été lesdernières tentatives de médicalisation ?Le troisième mouvement est celui de la Réductiondes risques. Suite à l’apparition du sida,une perspective de santé publique de natureépidémiologique et réfléchissant en termes derisques va en fait venir happer et englober tousles autres problèmes sociaux. Au final, elle vadevenir la principale grille à travers laquelleseront définis les problèmes de toxicomanie. Lerisque est alors devenu l’unité à l’aune de laquellese distinguent, se hiérarchisent et se classentles drogues et les usages : les usages et les droguesfont désormais partie d’un vaste continentde « conduites à risque » ou de « facteurs derisque ». C’est en ce sens que le développementdes politiques de prévention et de réduction desrisques peut aussi se concevoir comme un processusde sanitarisation. Évidemment, cetteexpansion d’un État sanitaire s’est faite en juxtaposéavec celle de l’État pénal ou répressif. Lesuccès de la Réduction des risques dans l’approchede la problématique sociale des droguesn’a pas, loin s’en faut, signifié la disparition del’État pénal.Le dernier mouvement est celui caractérisé parla montée de la thématique des addictions, elleaussi soutenue par le cognitivo-comportementalismeet la neurobiologie. En France maisaussi en Espagne et en Allemagne, ces savoirssont devenus des références et des sources d’explicationde tous les phénomènes d’addiction.Ils tendent à montrer que la toxicomanie ouplutôt l’addiction, puisque c’est maintenant leterme consacré, est un état qui peut être caractérisépar une forme de dérèglement chroniquedu système dopaminergique ou de certainesparties du cerveau et qu’elle s’établit sur la based’une vulnérabilité individuelle innée ou acquise.Cela étant dit, qu’ils s’agissent de le convaincreque certains comportements peuvent « potentialiser» une vulnérabilité génétique ou neurobiologique,de le persuader que d’autres comportementset pratiques, composant un stylede vie particulier, peuvent le conduire (facteursde risques) à consommer des drogues ou àprendre des risques, ou de lui donner des produitsde substitution pour lui permettre deprendre soin de sa santé et de sa réinsertion,l’individu s’affirme toujours comme la variabled’ajustement politique principale.Quelle est alors la distinction entre lesprocessus de sanitarisation et demédicalisation ?Ce sont deux termes que l’on confond souvent.La médicalisation renvoie au fait qu’un comportement,un état ou éventuellement un problèmeva soudainement tomber dans la juridiction dela profession médicale, en ce compris la psychiatrie.Quand on parle de sanitarisation, dansle sens défini par le sociologue Didier Fassin, onsignifie que ce comportement, cet état ou cetrouble va tomber, va être retraduit dans le langagede la santé publique. Pour être plus précis,Fassin envisage la sanitarisation comme le résultatd’une double opération de traduction dusocial dans le langage sanitaire et d’inscriptionde cette nouvelle réalité dans l’espace public.Les processus de médicalisation et de sanitarisationpeuvent avoir des conséquences politiquesrelativement importantes. Le premierpeut signifier la fin de la responsabilité individuelle.Si par exemple vous réduisez l’individutoxicomane au fait qu’il ne peut pas s’arrêterparce qu’il est affecté d’un dérèglement chroniquede son cerveau, vous quittez le registrede l’action politique visant à essayer de transformerce comportement individuel. En revanche,si vous le faites tomber du côté de la santé publique,vous pouvez tout à fait considérer quecet individu peut se transformer. Les effets dela médicalisation et de la sanitarisation sontdonc parfois compatibles et parfois incompatibles.Par ailleurs, les effets peuvent être néga-page 16Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Sociologie de la drogueHenri Bergeron, éditions La Découverte, collection « Repères », 2009.La consommation de substances psychoactives, réputées engendrer latoxicomanie, classées comme « stupéfiants » par le droit, est un fait social établi :l’usage de ce que l’on nomme communément les drogues (héroïne, cocaïne, etc.)s’est développé en Occident au xix e siècle pour s’y diffuser massivement à partirdes années 1950.Cette pratique sociale courante demeure le plus souvent récréative etoccasionnelle, mais un certain nombre de consommateurs en font un usagerégulier, parfois compulsif.Quels sont les déterminants de la massification récente de la consommation dedrogues ? Comment comprendre le comportement d’un individu continuant unepratique dont il voudrait, souvent, pouvoir se défaire ? Quels sont les processussociaux et politiques qui ont présidé au classement de certaines substances enstupéfiants ?C’est à ces interrogations essentielles que la sociologie tente de répondre, pourfinalement se forger un entendement singulier des questions de drogues et de toxicomanie.Cet ouvrage peut être consulté et/ou emprunté au centre de documentation de Prospective Jeunesse.(Contact : danielle.dombret@prospective-jeunesse.be)Autre ouvrage disponible : Henri Bergeron, L’État et la toxicomanie. Histoire d’une singularité française, PUF,collection « Sociologies », 1999.tifs et ne s’inscrire que dans une perspective decontrôle social ou, au contraire, se révéler positifsen ce qu’ils donnent des droits à des populationsqui n’en avaient pas jusque là.À priori, on ne peut pas dire si lamédicalisation ou la sanitarisation estbonne ou mauvaise. Cela étant dit, denombreux acteurs du champ de laréduction des risques développent unecertaine appréhension par rapport àcette nouvelle vague de médicalisationdes addictions. Ce sont en fait deuxunivers qui s’entrechoquent ?J’ai envie de dire qu’ils s’entrechoquent moinspour des questions conceptuelles que pour desquestions professionnelles même si les deuxsont bien évidemment liés. Je pense que l’universde la Réduction des risques, un univers composéen majorité d’éducateurs spécialisés, d’assistantssociaux et d’intervenants en médecined’urgence, est un milieu professionnel qui seconsidère souvent comme déclassé, non reconnuà sa juste valeur, alors même qu’il se caractérisepar un taux de burn-out professionnel assezimportant, qu’il est encontact avec une populationdifficile dans des En dépit des avancées formidables entraînéesconditions souvent pénibles.Par conséquent, attention à ce qu’elle ne soit pas seulementpar la Réduction des risques, il faut donc fairej’imagine que dans cette un tampon social.peur de la médicalisationse loge aussi l’idéequ’il y a une noblesse, à savoir la médecine nobleet traditionnelle du professeur de médecine, quiva contribuer à les déclasser encore davantage.Pour autant, cela ne doit pas masquer le fait qu’ily a aussi de puissantes résistances conceptuelles.On ne veut pas que le succès de l’addictologiedevienne le prétexte au développement de camisoleschimiques qui, d’une certaine manière,vont à l’encontre de ce que promeut la Réductiondes risques, à savoir que les individus doiventêtre avant tout considérés comme autonomesou pouvant le devenir.Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 17


Médicalisation, assuétude,consommation. Ne nous trompons pas dedébat… et de combat> Entretien avec Micheline Roelandt, psychiatrePour la psychiatre et militante Micheline Roelandt, bien qu’il soitnécessaire de lutter contre les tendances expansives du pouvoirmédical, il convient aussi d’avoir à l’esprit que l’objet du danger se situeavant tout au niveau du mécanisme social de délégation de ce pouvoir.Ce n’est pas tant le médical qu’il faut incriminer que la demande socialede médicalisation derrière laquelle on retrouve généralement la volontéde traquer et faire plier les comportements que la majorité qualifie dedéviants. En d’autres termes, la médicalisation a tout son sens, dès lorsqu’elle ne se développe pas sur base d’une confusion entre assuétudeet consommation.* Propos recueillis par Julien NèveActuellement, on glose beaucoup autourde la médicalisation du secteur desassuétudes. Qu’est-ce que celat’évoque ? *Il importe avant tout de rappeler que pendant desannées, c’est plutôt la psychologisation des assuétudesqui dominait. Ses laudateurs faisaienttotalement abstraction des éventuelles raisonsbiologiques pour lesquelles les gens s’accrochaientà des produits et ne tenaient aucunement comptede la question des sevrages physiques ; lesquelsne peuvent évidemment pas être traités uniquementpar la parole. À mon sens, on peut parler d’unphénomène de médicalisation à condition d’entendrele terme assuétude dans sa réelle signification,ce qui est loin d’être toujours le cas. Quandon parle du secteur des assuétudes, certains comprennentqu’il s’agit du secteur des « drogués »alors que dans son acception propre, la notion seréfère à une personne qui développe une dépendanceà un comportement ou à un produit. Quandil s’agit d’un comportement — par exemple, regarderla télévision — il est évident que le médicaln’intervient pas ou, en tout cas, n’a pas la placepour intervenir. En revanche, dans le cas d’uneassuétude à un produit — par exemple, l’héroïneou les benzodiazépines — il y a bien une placepour le médical parce qu’on n’arrête pas du jourau lendemain une toxicomanie aux benzodiazépinesinstallée depuis dix ans. Donc, je pense qu’ilfaut pouvoir se montrer modéré dans l’éventuellecritique de la médicalisation des assuétudes parceque c’est justement une branche où la médecinea souvent une place à prendre. La méconnaître estaussi absurde que de considérer que toutes lesassuétudes sont à traiter de façon médicale.page 18Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Ce qui se passe actuellement dans lesecteur suscite tout de même unecertaine crainte chez de nombreuxacteurs qui reprochent une main mise deplus en plus importante du pouvoirmédical ?Je voudrais être extrêmement prudente avec cettequestion. Il est important de relativiser un certainnombre de notions avec lesquelles nous jonglons.Il est évident que dans certains domaines, le médicalprend le pouvoir parce que le simple fait dele détenir rapporte non seulement de la puissancemais aussi de l’argent aux gens du métier. Prenonsle cas de l’homosexualité dont l’histoire nousapprend que sa médicalisation a été une évidencependant tout le xix e siècle et une partie du xx e . Etce n’est pas fini puisque se publient encore régulièrementdes recherches qui tendent à prouverl’origine biologique de l’homosexualité. Je nedoute pas que se mettre à chercher cette originebiologique ou psychologique et partant, à vouloirtraiter l’homosexualité par le secteur des soignants,a de fait contribué à instaurer un pouvoirmédical. Pour autant, cela ne signifie aucunementque l’on peut réduire la médicalisation de l’homosexualitéà cette unique dimension. On a souventtendance à oublier que la société, pour desraisons qui lui appartiennent et qui ont généralementpartie liée avec la religion, approuve oudésapprouve un certains nombre de comportements.Cette désapprobation s’accompagnesouvent d’une pénalisation, en conséquence dequoi des gens se retrouvent traduits en justice etparfois emprisonnés pour avoir adoptés ces comportements.Est-ce le même mécanisme à l’œuvre auniveau des drogues ?L’exemple du regard médical sur l’homosexualités’est naturellement répété, notamment avec lesdrogués qu’il ne faut pas, je le rappelle, confondreavec les personnes qui ont développé une assuétude.Lorsque dans les années 1970 du sièclepassé, de plus en plus de drogués, c’est-à-dire desimples consommateurs de drogues, se sont retrouvésen prison, une partie du monde médicals’est amusée à publier de la recherche sur lescauses médicales de leur consommation. Uneautre partie a quant à elle considéré que c’étaitun phénomène de société mais qu’il valait peutêtre mieux pour les drogués d’être soit disanttraités que de rester en taule. C’est exactementce qu’il s’est passé au xix e siècle quand l’homosexualité,alors définie comme un crime, pouvaitconduire à la prison. Il y eut évidemment desmédecins qui se sont mis au service des homosexuelspour les sortir de prison tout en sachanttrès bien qu’ils n’avaient aucun pouvoir sur leurorientation sexuelle. Plus récemment, on a eu unexemple analogue avec l’affaire Dutroux. Subitementla société s’est révoltée contre l’existencede pédophiles. Qui plus est, en les mettant tousdans le même bain, ne se rendant pas compteque Dutroux était d’abord un psychopathe. De lajustice, elle a alors exigé une tolérance zéro parrapport à cette déviance sexuelle. Bien qu’il nesoit pas toujours très malin, le pouvoir judiciairea toutefois très vite compris qu’il n’était pas enmesure de gérer la pédophilie, incapable qu’ilétait de mettre tous les pédophiles du pays enprison. Il a donc chargé les politiciens, eux-mêmessoumis à une très forte pression de l’opinion publique,d’inventer des systèmes pour que ce soitle corps médical qui récupère le problème. ÀBruxelles, arguant de son impuissance à guérirce genre de personnes, la plate forme pour lasanté mentale a résisté durant des années contrele projet de la mandater pour organiser leur guérisonet leur suivi. Cette opposition a malheureusementété considérée comme nulle et non avenue.Par des biais divers et variés, on a donc finalementobligé le secteur a prendre en charge la déviancesexuelle pédophilique. L’exemple québécois apportaitpourtant la preuve que le travail réalisé encette matière n’avait pas réellement d’efficacitéthérapeutique. Tout cela pour dire que la questiondu pouvoir médical n’est pas entretenue par lesseuls médecins. Un autre mécanisme social luiest tout aussi indissociable, celui de la délégationde pouvoir. La plupart du temps cette délégationtire son origine d’une pression de la société surla justice et les politiciens ; lesquels s’empressentévidemment de déléguer la patate chaude aupremier venu, c’est-à-dire aux « soignants ».En tant que psychiatre, comment gérezvousou détournez-vous cette délégationde pouvoir ?Il m’est par exemple arrivé d’accepter de prendreen cure de sevrage un consommateur de cannabisdétenu depuis neuf mois, alors même que jesavais pertinemment qu’il n’y avait rien à sevreret que ce monsieur n’avait de toute façon pasbesoin d’un traitement. En revanche, il avait besoind’un papier pour sortir de prison. En faisant cela,la plupart du temps, je pense que les toubibs sontpleinement conscients de jouer dans une piècesurréaliste. Mais, ont-ils le choix ?Il est évident que danscertains domaines,le médical prend le pouvoirparce que le simple fait dele détenir rapporte nonseulement de la puissancemais aussi de l’argentaux gens du métier.Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 19


L’exemple du regardmédical surl’homosexualité s’estnaturellement répété,notamment avecles droguésCroyez-vous vraiment que dans leshôpitaux, tous les addictologues jouentconsciemment dans un jeu surréaliste ?Je pense que les hôpitaux qui comportent descentres spécialisés pour assuétudes sont deshôpitaux qui ont toujours accepté de prendre encharge au sein de leur service de psychiatrie desgens qui avaient des problèmes avec l’un oul’autre produit (alcool, médicaments, droguesprohibées, etc.). Or, ces établissements ont toujourseu extrêmement difficile à gérer la coexistencede cette population avec celle de personnespsychotiques, mélancoliques, voire maniaques.D’où l’idée de créer des services exclusivementdédiés aux personnes souffrant d’assuétudes.Auparavant, ces dernières étaient aussi hospitaliséesmais ne s’y retrouvaient pas sur le plan del’identification aux autres patients. Le toxicomanelambda n’est pas psychotique et peut difficilements’identifier à celui qui se prend pour Napoléon.À l’hôpital Brugmann, nous avons toujours accueillides personnes présentant des problèmesd’assuétude. Durant des années, nous y avonségalement hospitalisé des personnes quin’avaient plus de problèmes mais pour lesquelsla justice exigeait une mise au point, ou encoredes personnes qui avaient des problèmes maisqui n’avaient aucune intention de modifier quoique ce soit à leur comportement et sur lesquelstu n’as donc aucune prise.Selon vous, il n’y a donc pas à s’alarmerdes méfaits causés par la médicalisationdes assuétudes ?En matière d’assuétude, j’ai plutôt l’impressionqu’on s’y prend mieux qu’auparavant. Cette médicalisationa débuté suite à l’exigence formuléepar la justice de s’occuper des toxicomanes etdes consommateurs. Mais si je compare la situationactuelle avec celle des années 1985-1990,les progrès sont manifestes. D’un point de vuejudiciaire, sauf exception, le consommateur problématiquequi ne commet pas de délits autresque celui de consommer n’est généralement plusinquiété. Et quand ce consommateur problématiques’adresse au corps médical en vue de sedébarrasser de son assuétude, j’ai l’impressionque le niveau d’efficacité est incomparable à celuides années 1980 et 1990. Or, pour arriver à ceniveau d’efficacité, il faut pouvoir prendre encompte l’aspect biochimique du problème. S’il ya des personnes qui prennent de temps en tempsde l’héroïne mais qui jamais ne s’y accrochent,c’est généralement parce qu’elles n’ont pas ungain absolu à la prise du produit. Dès lors que tuas un gain réel pour ta propre homéostase quin’est pas que psychosociale mais aussi biologique,tu as toutes les raisons du monde de continueret donc de t’y accrocher. Il ne me paraît pas dèslors complètement idiot d’essayer de prendre celaen charge. Considérer qu’on puisse soigner unhéroïnomane par la seule parole, comme certainsl’ont cru dans les années 1980 et 1990, me paraîten revanche assez ridicule.Ne risque-t-on pas cependant de réduirela toxicomanie à un problèmebiochimique ?On sait très bien que ce n’est pas exclusivementun problème biochimique. Pour autant, cela nesignifie pas qu’il ne faut pas prendre en chargecette dimension.J’entends bien mais de nombreusespersonnes, dont Anne Coppel quicontribue au présent numéro,s’inquiètent de l’importance du regardmédical sur la drogue au détrimentd’autres points de vue, notammentsociologique. N’y-a-t-il pas tout demême comme une sorte de territoire àdéfendre ?Quand Anne Coppel parle de la drogue, elle entendle phénomène social « drogue » et sur ce point jesuis tout à fait d’accord avec elle. La médecinen’a rien à voir avec ce phénomène, elle n’a aucunregard à porter dessus. En revanche, la médecinea un regard à porter sur une assuétude non gérée.Dès lors que certaines personnes ne parviennentplus à gérer leur consommation, ce n’est plusuniquement un phénomène de société bien quedes facteurs psychosociaux puissent contribuerà cette non gestion. Le fait que les sociologuess’intéressent à la consommation d’alcool est unetrès bonne chose mais cela ne signifie pas quedans certains cas d’alcoolisme, on ne doive pasprendre en compte l’état de santé mental de lapersonne alcoolique.Et donc qu’on la soumette à untraitement médicamenteux ?Si je reste telle une vache à regarder les trains sansmes cigarettes, rien au monde ne me fera arrêterma consommation. Ce n’est sûrement pas la parolequi va contribuer à ce que je me sente mieux.Cela étant dit, il ne faut pas non plus croire quetout est gérable de façon médicamenteuse etconsidérer que le biochimique est le seul facteurpage 20Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


qui cloche quand quelqu’un est en souffrance. Laplupart du temps, c’est un ensemble de facteursqui clochent. Il importe toutefois de saisir quelorsqu’on adopte un comportement consistant àingérer un produit, ce comportement est généralementinduit par le fait qu’en temps normal, ceproduit manque ou fait défaut.Que répondez-vous à ceux qui tout enreconnaissant les bienfaits destraitements de substitution, estimentqu’au final, on leur a trop fait confiance,croyant y trouver une sorte de solutionmiracle ?Je ne sais pas si on a trop fait confiance. Je penseque quand certaines personnes arrivent dans lesecteur des soins, elles sont déjà à ce point désocialisées,désancrées, que le produit de substitutionleur permet seulement de survivre maispas de vivre. En outre, il faut bien réaliser que nousn’avons pas la substitution optimale. Aucun desproduits de substitution n’a une action tout à faitidentique à celle de l’héroïne. Il manque donctoujours un petit quelque chose au niveau del’effet recherché. Mais quand tu es installé dansune consommation de drogues depuis 15 ans etqu’à 35 ans tu viens chercher de l’aide, tu n’as, àvrai dire, plus beaucoup de chance d’arriver à unevie qui vaut la peine d’être vécue avec ou sansproduit de substitution. La question ne doit doncpas se poser en termes de confiance. La médicalisationdes assuétudes a tout son sens dès lorsque les médecins du secteur ne confondent pasassuétude et consommation. Ils doivent en outreconstater qu’on ne résout pas une toxicomanieinstallée depuis plusieurs années uniquementpar des produits pharmacologiques. Aucune désinsertionne peut d’ailleurs se résoudre avecl’aide exclusive de produits.Le pharmacologique n’est donc pas lapanacée mais un complément parmid’autre.C’est effectivement un complément mais uncomplément non négligeable. Le négliger totalementest tout aussi absurde que le considérercomme le seul élément qui importe. Dans lesdeux cas, ce qui a manqué et ce qui manquetoujours, c’est la modestie. Le secteur soins desanté ne va pas davantage tout résoudre que lesecteur social ou le secteur des psychologues.L’accent mis sur les dangers d’unemédicalisation n’est-il pas justement liéà un conflit entre différents corps demétier. Je pense notamment au secteurde la réduction des risques dont lesprofessionnels, au regard de leursconditions de travail et de la précarité deleur statut, s’estiment souventdisqualifiés et de ce fait, peuvent cultiverune certaine méfiance par rapport ausecteur médical.Les gens qui travaillent dans la réduction desrisques ne travaillent pas vraiment dans le domainedes assuétudes. Encore une fois, il faut segarder de toute confusion. Les travailleurs de laRéduction des risques travaillent avant tout pourprotéger les consommateurs des risques qu’ilsencourent à consommer dans l’illégalité des produitsprohibés. Ils sont bien sûr amenés à rencontrerdes personnes plongées dans des problèmesd’assuétude mais ce n’est pas de leurressort de les aider à sortir de cette toxicomanie.On ne leur demande pas de prendre en chargedes toxicomanes invétérés autrement que pouressayer que ceux-ci ne développent de problèmessupplémentaires.La critique de la médicalisation est toutde même majoritairement issue dumilieu de la réduction des risques qui enquelque sorte s’oppose aux tentatives dupouvoir médical de définir le phénomènesocial de la drogue.Comme je l’ai dit, je pense que le pouvoir médicaltend à prendre cette place, une place qui pardéfinition ne lui revient pas, parce que la sociétése met à exiger de la médecine et des soignantsen général de résoudre ce genre de phénomène.Assez facilement, on se met nous même à organiserla confusion entre ce qui est de l’ordre dunon pathologique et ce qui devient pathologique.La consommation contrôlée d’héroïne n’a riende pathologique et n’a pas lieu d’être traitée. Parailleurs, le fait que l’homosexualité ne soit pasune maladie ne signifie pas qu’il n’y a pas d’homosexuelsà aider.Certains mettent en garde contre unetendance à la pathologisation descomportements humains, citant enexemple la cyberdépendance oul’hyperkinésie des enfants. Dès qu’unenfant est trop agité, il est très vite taxéd’hyperkinétique.C’est ce que l’on raconte, mais est-ce vraimentprouvé ? Tout d’abord, l’hyperkinésie n’est pasLa médicalisationdes assuétudes a toutson sens dès lors queles médecins du secteur neconfondent pas assuétudeet consommation.Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 21


L’exigence de tolérancezéro à l’égard decomportements quidiffèrent de ce quela société définit commela norme est un dangerdont il faut se méfier enpermanence.un problème psychologique, mais un troubleneurologique. J’ai plutôt l’impression qu’il existeune tendance inverse, à savoir de ne pas la traitermédicalement. Or, ne pas traiter l’hyperkinésierisque de faire des dégâts monstres surquelqu’un. Comment veux-tu, dans ces conditions,suivre à l’école, te développer et être enharmonie avec les autres. Il se peut que certainsenfants agités pour des raisons psychologiquessoient mis sous traitement médicamenteux alorsqu’ils n’en ont pas besoin. Cela fait partie deserreurs médicales que l’on rencontre dans tousles secteurs médicaux. De là à prétendre que tousles gosses qui sont traités ne souffrent pas d’hyperkinésie,il ya une marge.Et par rapport au concept decyberdépendance, est-ce qu’il n’y a toutde même pas un risque, au vu de sonsuccès et de la médiatisation qui endécoule, que des parents anxieux enviennent à fantasmer sur l’addiction deleur enfant et demandent à ce que sapathologie soit traitée par un spécialiste.C’est au spécialiste de la cyberdépendance, s’iltravaille sérieusement, de dire aux parents queleur enfant n’est pas cyberdépendant, mais simplementrivé à son ordinateur ou à d’autres plaisanteriesdu même style de façon parfois excessive.Il en va tout autrement d’un jeune de 20 ansqui, en dépit de sa formation ou de son diplôme,est incapable d’aller chercher du boulot du faitdes heures qu’il passe devant son écran. Ce comportementle rend-il heureux ou épanoui ? Et ce,indépendamment du fait que c’est peut-être biensa liberté que d’être toute sa vie sur Internet. Maisest-ce une liberté qui va pouvoir lui être bénéfiqueun jour ? Et est-ce que ce comportement est denature à n’être traité que sociologiquement ? Jen’en suis pas tout à fait sûre. À partir du momentoù tu ne peux pas vivre autrement que rivé à tonécran, il y a peut-être autre chose qui cloche etqui t’oblige à le faire. On ne peut par exemple pasexclure, au départ, que ce jeune souffre de dépressionou d’une phobie sociale. Lorsque c’est le cas,il est loin d’être inutile de faire intervenir la médecine.Pour conclure, on peut dire que vousvous méfiez de ceux qui crient au loupquant au danger de la médicalisation ?Je pense que le danger de médicalisation de certainssecteurs est une réalité. Ce danger n’esttoutefois pas le fait exclusif du corps médicalmais est également lié aux exigences de la sociétéqui a énormément de mal à supporter descomportements qu’elle qualifie de déviant parrapport à la norme.Le recours au médecin ou à la figuremédicale semble alors s’imposerLa plupart du temps, c’est d’abord le recours à lajustice puis ensuite à la médecine car, habituellement,la justice va très vite se rendre comptequ’elle ne peut pas s’en sortir seule. L’exigencede tolérance zéro à l’égard de comportements quidiffèrent de ce que la société définit comme lanorme est un danger dont il faut se méfier enpermanence. Je suis persuadée qu’une partie desmédecins et de leurs corollaires, les travailleurssociaux et les psychologues, trouvent un intérêtà participer à cette médicalisation. Il ne faut paspour autant refuser en bloc toute forme de médicalisation.Le problème est de réussir à faire lapart des choses et, ce faisant, se rendre compteque même si un problème est né pour des raisonsphysiologiques, entre temps, il a surement entraînédes conséquences sur d’autres plans dontil faut aussi s’occuper. Il ne faut surtout pas espérerfaire des miracles, parce qu’on ne fait jamaisde miracles. Et en définitive, je pense que c’esttoujours intéressant de hurler au loup quand ona l’impression qu’il y a des dépassements. C’estimportant de montrer du doigt cette médicalisationà outrance qui tire le principal de sa force dela non distinction entre consommation et toxicomanie.Et cette distinction fait précisément défautparce que le corps médical chantonne avec lasociété que tous les consommateurs sont destoxicomanes. À force d’être chantonné, ce messagefinit par être intégré par bon nombre de praticiens,certains se mettant même à traiter des consommateursavec des doses importantes de méthadone.Mais l’inverse est aussi à prendre en compte.Les gens qui travaillent dans la Réduction desrisques n’ont pas à s’occuper du traitement deleurs toxicomanes. Il leur appartient de veiller àque ces toxicomanes ne gèlent pas dans la rueen hiver, qu’ils aient des seringues propres et unaccès à un produit pas trop dégueulasse. Personnen’attend d’eux qu’ils tentent de motiver un toxicomaneà arrêter de consommer. Mais il y a desgens qui ont parfois vraiment envie d’arrêter leurtoxicomanie et pour lesquels tu tâtonnes pendantdes mois afin de déterminer quelle est la moléculequi permettrait non pas de remplacer la drogueconsommée mais de faire en sorte qu’ils viventun peu moins mal.page 22Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Interventions intempestivesen matière de traitement desubstitution aux opioïdes> Lawrence Cuvelier, médecin généralisteEn tant que forme particulière de médicalisation de la prise en chargedes toxicomanes, la substitution ne suscite plus guère d’opposition,sinon dans le chef de quelques ayatollahs de la pureté. En dépit de cetteacception de principe, le protocole du traitement demeure peu connuet donc souvent associé à de nombreux préjugés. Il n’est dès lors pasrare que les médecins généralistes doivent se coltiner l’interventionintempestive d’un acteur extérieur au traitement. Comme le suggère ledocteur Lawrence Cuvelier, les conséquences de ce genre d’interventionpeuvent être particulièrement néfastes pour le patient en traitement.En tant que généraliste intervenant en matièrede toxicomanie depuis plus de 15 ans, j’ai souventdû faire face à des interventions de tierces personnesdans la prise en charge de patients soustraitement de substitution. Ces interventionsont généralement suscité l’incompréhensionaussi bien chez les proches que chez des professionnels.Le traitement de substitution aux opioïdes répondà des normes reconnues, ce qui signifie qu’il afait ses preuves en matière de diminution de lamortalité et de la morbidité. En Belgique, un paysoù le traitement est majoritairement prescrit parles médecins généralistes, le taux de mortalitépar overdose est assez bas (environ 16 fois moinsqu’en Norvège). La grande accessibilité du traitementet le fait de ne pas avoir besoin de recourirà des centres spécialisés empêchent, en outre,la stigmatisation de nombreux patients. Au départ,mon modus operandi consiste à expliqueraux patients certains faits concernant la toxicomanie.En général, je leur dis que la toxicomanieest une maladie qui ne guérit pas mais qui sesoigne très bien. Face à la déception qui se manifestealors sur certains visages, je précise qu’unalcoo lique, même abstinent depuis 20 ans, resteratoujours un alcoolique, de même qu’un joueurrestera toute sa vie un joueur. Pour le patient, leschoses commencent alors à s’éclaircir. Il a déjàessayé d’arrêter mais il n’a pas réussi parce que,généralement, il a cru qu’il était redevenu « pur »comme les autres et qu’une petite dose de tempsen temps ne lui ferait pas de tort.Cette aspiration à la pureté est très marquée chezle patient et son entourage. Le fait de vouloirredevenir « clean », de faire abstraction de sonProspective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 23


Cette aspiration àla pureté est trèsmarquée chezle patient etson entourage.passé et d’en quelquesorte identifier et mettreen avant la substancecomme « le mauvais objet» qu’il suffit d’écarterpour guérir est à monsens néfaste tant pour lepatient que pour son entourage.L’échec sera vécucomme une absence devolonté, un fond mauvaischez le patient.Partant, ce dernierarriverachez le médecin généralisteavec l’étiquette« je suis toxicomane ». Une étiquette qu’il s’estauto-attribuée et qui, en fait, sous-entend : « jene fais plus confiance en moi et je suis tellementdéçu de moi-même que je ne vois pas pourquoion me ferait confiance. » Le reste de son vécu etde son identité disparait sous l’étiquette. J’ai alorscoutume d’employer une seconde image : « leproduit que je te prescris te donnera les moyensd’agir pour sortir de ta situation.C’est comme un autobus : si tu veux aller nullepart, l’autobus ne t’aidera pas, mais si tu choisisune destination, le traitement t’aidera à y arriver. »C’est à ce moment que le travail en réseau estparticulièrement bénéfique. Je travaille avec unservice d’accompagnement social (SAS) qui aideet soutient le patient dans ses problèmes juridiques,psychologiques, de logement et de travail.Un autre intervenant est le réseau hépatite C quifait un travail d’accompagnement avec les patientspour mener à bien leur thérapie. Les bénéficessecondaires de cet accompagnementvont bien au-delà de la guérison de leur pathologie.Retrouver un travail, des amis, une relationaffective stable constitue un challenge qui réussitparfois totalement, parfois de manière partielle,parfois pas du tout. Il s’agit d’un travail surle long terme et qui donne en général beaucoupde satisfaction.Précisons que le traitement dont il est ici questionconcerne la véritable toxicomanie, c’est-àdireune consommation régulière de substanceentraînant une dépendance, des symptômessévères de manque et une sérieuse dégradationsociale. Le principe de la thérapie de substitutionaux opiacés consiste en une dose minime debase que l’on augmente progressivement jusqu’àla stabilisation du patient. Le patient stabiliséne doit plus ressentir le moindre symptôme demanque. Habituellement, cette phase est assezrapide. Par la suite, la dose ne doit pas être diminuéede façon trop précipitée, l’absence deconsommation ne signifiant pas du tout que lepatient « est guéri ». Au contraire, c’est à partirde là que s’amorce le lent travail de reconstructionde la personne. En ce domaine, l’approchepluridisciplinaire est souvent souhaitable maisrarement accessible. Une des particularités dela Belgique est la grande accessibilité du traitementmédical alors que les autres structuressont souvent moins disponibles. On peut le déplorermais les faits sont têtus.Intervention intempestivedes autoritésBien entendu, pour que le traitement soit efficace,les différents intervenants se doivent de respecterle travail des autres. On peut ne pas adhéreraux principes d’un traitement mais le risque dele décrédibiliser pour des raisons de convictionpersonnelle est parfois bien plus grand que lebénéfice escompté. J’en prends, par exemple,pour preuve l’intervention d’un juge par rapportà la dose de méthadone que je prescrivais à unpatient. Ce juge a en effet incorporé une réductionimportante de la dose de méthadone dans lesconditions de libération conditionnelle. Il s’enest suivi une dégradation du patient avec récidivede la toxicomanie. Les recommandations n’ontévidemment pas été suivies longtemps, mais àmon sens l’intervention de ce juge s’apparentefortement à de l’exercice illégal de la médecine.Beaucoup plus courante est la confiscation degélules de méthadone par les forces de police.Si la confiscation peut être admise dans certainscas précis, elle devient inadmissible si la confiscationn’est pas suivie d’un reçu. Cela met lesoignant dans une position difficile, d’un partparce qu’il doit renouveler une ordonnance sanséléments tangibles, d’autre part parce que laconfiscation s’apparente à une dévalorisationpage 24Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


du traitement. Du reste, on peut légitimements’interroger sur le sort des comprimés confisqués.Le plus grave concerne le traitement réservé auxusagers de drogue en prison. Des patients sontparfois libérés de façon précipitée, sans que lesservices sociaux ou médicaux n’aient eu le tempsde prévoir une prise en charge dans des conditionsraisonnables. Ils sont souvent sevrés ou sortentavec une dose d’opiacé très réduite. Par conséquent,s’ils reprennent une dose de stupéfiant àlaquelle ils étaient habitués avant leur incarcération,ils risquent l’overdose et parfois la mort.Plusieurs considérations sont à faire sur cetexemple :– Dans le contexte d’un cloisonnement totalentre les services de santé des prisons et lesuivi médical extra-carcéral, la seule chosequi est demandée est un fax pour le traitementà l’entrée des prisons.– Du fait de l’absence de coordination entre lemonde judiciaire et l’accompagnementmédico-social, le patient se trouve brutalementà la rue sans logement, sans mutuelle,sans soutien et parfois rejeté des siens, ce quiconstitue des conditions optimales pour unerécidive précoce.– Les suivis médicaux sont de qualités très variables,parfois excellents, parfois totalementdépassés. Il n’est pas rare de retrouver un patientintoxiqué aux benzodiazépines (calmants)ou avec une assuétude de plus à traiter.Intervention intempestivede l’entourageDans la mesure du possible, nous essayonsd’inclure la famille en tant que partenaire denotre intervention. Ce n’est malheureusementpas toujours possible, d’abord parce que l’histoirepersonnelle de l’usager est souvent marquéepar des faits de maltraitance, l’alcoolismedes parents, une séparation traumatisante, voireun abus sexuel intrafamilial. Il est, en outre, assezrare de pouvoir établir un dialogue constructifavec les parents, mais s’il survient, il est généralementbénéfique. Par ailleurs, l’informationsur le traitement reste confidentielle, d’où l’abondancede préjugés qui font souvent obstacle àune collaboration saine et constructive. Danscertaines populations allochtones, il existe unesérie d’explications identifiant l’origine du malheuret plus particulièrement de la toxicomaniequi n’ont que très peu à voir avec nos schémascartésiens. L’ethnopsychiatrie peut apporter deséléments intéressant et permettre de mieuxcomprendre les fonctionnements intrafamiliaux.Quoiqu’il en soit, il n’existe que très peu de ressourcesmédiatiques pour expliquer en quoiconsiste une approche complexe du traitementde la toxicomanie. Le fait que celle-ci soit survenueaprès des années de dysfonctionnementn’empêche pas l’entourage et le patient d’espérerune approche miraculeuse qui permettraitune guérison rapide, sans douleurs et sans récidives.Une minorité de patients usagers dedrogues souffre de pathologie psychique gravede type psychose, dont il est particulièrementcompliqué d’en expliquer l’essence à l’entourage.Il existe aussi la conviction que la dose de produitde substitution est un indicateur de la gravitéde la toxicomanie. Prendre une faible doseest donc l’indice que l’on n’est pas trop gravementatteint. Or, c’est souvent l’inverse : on remarqueque l’évolution est bien plus hasardeuseavec une faible dose de produit de substitution.Pour conclureLa majorité des médecins généralistes développeune approche globale des problèmes complexes.Une tendance lourde de l’évolution des soins depremières lignes est de favoriser des soins pluridisciplinaires,ce qui est certainement indiquéen matière de toxicomanie. Le médecin généralistea l’avantage d’être très accessible. Parailleurs, de nombreuses études ont montré qu’ilest un intervenant qui s’inscrit dans la durée defaçon plus marquée que d’autres types d’intervenants.Mais le généraliste manque souvent demoyen pour pouvoir accompagner valablementson patient, et celui-ci doit souvent être mis enattente pour des interventions complémentaires.Je crois qu’il n’y a pas lieu d’opposer les différentstypes d’approches mais tenter de remédier aumanque de coordinations entre les intervenants.Une des particularités dela Belgique est la grandeaccessibilité dutraitement médical alorsque les autres structuressont souvent moinsdisponibles.l’information surle traitement resteconfidentielle, d’oùl’abondance de préjugésqui font souvent obstacleà une collaboration saineet constructive.Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 25


Consommation de droguesen Communauté française :synthèse des dernièresdonnées épidémiologiquesEurotox, Rapport 2010 sur l’usage de droguesen Communauté françaiseL’équipe d’EurotoxUne grande partie du rapport 2010 d’Eurotox sur l’usage des drogues enCommunauté française est consacrée à la présentation de donnéesépidémiologiques ou indicatives qui permettent d’approximer l’étendueet les caractéristiques de la consommation de drogues en Communautéfrançaise ou, plus largement, en Belgique. Nous en résumerons iciles principales tendances et observations, précédées des précautionsnécessaires à une interprétation et une utilisation correctes deces données.Situation épidémiologique ettendancePrécautionDans les enquêtes de prévalence rapportées dansce chapitre, la consommation d’une substanceest généralement évaluée sur une période detemps donnée : on parle de « consommation surla vie » lorsque l’on dénombre les personnes ayantdéjà consommé au moins une fois un produitdonné au cours de leur vie, de « consommationrécente » lorsque l’on dénombre les personnesl’ayant consommé au moins une fois au cours dela dernière année, et enfin de « consommationactuelle » dans le cas des personnes ayantconsommé au moins une fois le produit au coursdes 30 derniers jours. Ces indicateurs de consommation,qui sont fréquemment utilisés dans lesenquêtes sur l’usage de drogues au niveau européen,ne fournissent toutefois aucune indicationsur la fréquence d’usage des produits au coursde ces mêmes périodes de temps (il suffit d’avoirconsommé un produit une seule fois pour fairepartie des « consommateurs »). À fortiori, ils nerenseignent pas non plus sur le caractère problématiqueou non de la consommation (cetteconsommation prend-elle place dans un contextede dépendance ?, etc). Il convient donc de garderà l’esprit qu’il est difficile de se faire une idée desconséquences, en termes de santé publique etde « cohésion sociale », de l’usage de droguestel que rapporté par les enquêtes de prévalenced’usage.page 26Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Il faudra dès lors se tourner, à défaut d’avoir unevéritable enquête sur l’usage problématique dedrogues en Belgique, vers les données issues del’indicateur de demandes de traitement (point4) ou encore vers les données de morbidité (maladiesinfectieuses) et de mortalité liées à l’usagede drogue pour se faire une idée de telles conséquences.Néanmoins, l’indicateur de demandesde traitement est tout de même limité par le faitque tous les centres de traitement de la Communautéfrançaise ne participent pas actuellementà cette récolte. En outre, les personnes en situationd’abus ou de dépendance à une substancequi suivent un traitement dans un cabinet privéou dans un hôpital ne sont actuellement pasrecensées et, bien entendu, toutes les personnesdans une telle situation ne suivent pas forcémentun traitement. Finalement, il faut remarquer quecet indicateur ne permet pas d’estimer véritablementla prévalence des demandes de traitement(le nombre de personnes en traitement sur unepériode donnée) parce qu’il n’enregistre que lesnouvelles demandes introduites annuellementet non l’ensemble des traitements en courschaque année. Cet indicateur permet toutefoisd’estimer, sur une base annuelle le nombre, et dedresser le profil des personnes ayant introduitune demande de traitement auprès d’un centrespécialisé dans le traitement des assuétudes.Données principales1. Les résultats de l’enquête HIS 2008 montrentqu’environ 14 % de la population belge âgée de15 à 64 ans ont déjà expérimenté au moins unefois le cannabis. L’expérimentation de ce produitest plus fréquente chez les plus jeunes, et avoisineles 30 % chez les 25-34 ans. En ce qui concernel’usage actuel de cannabis, cette enquête révèlequ’environ 3 % de la population belge en aconsommé durant les 30 derniers jours précédantl’enquête. À nouveau, l’usage actuel de cannabisest plus fréquent chez les jeunes : il atteint ainsi7 % chez les 25-34 ans. Cette enquête relève parailleurs que les autres drogues illicites sont rarementconsommées par la population belge âgéede 15 à 64 ans. En effet, moins de 4 % des personnesinterrogées ont avoué avoir consomméau moins une fois une drogue illicite autre que lecannabis. À nouveau, l’expérimentation des autresdrogues illicites est plus importante chez lesjeunes : ainsi, environ 5% des 15-24 ans et 9 %des 25-34 ans ont déjà consommé au moins unefois une autre drogue illicite que le cannabis. Ence qui concerne la prévalence d’usage des autresdrogues illicites au cours des 12 derniers mois,elle est de 1,5 % sur l’ensemble de la populationbelge âgée de 15 à 64 ans.2. Les résultats de l’enquête HBSC 2006 montrentque le cannabis reste le produit illégal le plus fréquemmentconsommé par les jeunes de 12-20 ansde l’enseignement secondaire en Communautéfrançaise (28 % des jeunes interrogés en ont déjàconsommé au moins une fois dans leur vie), l’expérimentationdu cannabis étant stable depuis1998. L’expérimentation et l’usage régulier d’alcoolont également tendance à se stabiliser depuis1994. Alors que la proportion de consommateursréguliers de cannabis (au moins une consommationpar semaine) parmi les jeunes interrogés esten diminution par rapport à 2002 (passant de 8 %à 6,5 %), on constate en revanche une augmentationde l’usage problématique d’alcool parmices élèves de l’enseignement secondaire. Cetteenquête met également en évidence que lesconsommations d’alcool d’une part, et de cannabisd’autre part, sont plus fréquentes parmi lesélèves de l’enseignement technique et professionnelque parmi ceux du général.3. Les résultats de l’enquête sur les risquessanitaires liés à l’usage de drogues en prisonmontrent que plus d’un tiers des détenus interrogésont déclaré avoir déjà consommé au moinsune fois un produit autre que l’alcool au marchénoir en prison, le cannabis étant de loin la substancela plus fréquemment citée (31,9 % desdétenus interrogés), suivie par l’héroïne (11,6 %)et les benzodiazépines (11,3 %). En revanche, ladécouverte de nouveaux produits en prison estmoins fréquente et concerne 13 % des détenusinterrogés. Malgré ces chiffres et nonobstantl’article 88 de la loi des principes concernantl’administration des établissements pénitentiairesainsi que le statut juridique des détenus (Moniteurbelge du 12 janvier 2005), selon lequel « ledétenu a droit à des soins de santé qui sont équivalentsaux soins dispensés dans la société libreet qui sont adaptés à ses besoins spécifiques »,la Réduction des risques éprouve encore bien dumal à s’implanter en prison.4. Les analyses relatives à l’indicateur de demandesde traitement montrent que l’âge moyendes patients admis en 2009 est d’environ 34 ans.Les patients sont majoritairement de sexe masculinet d’origine belge, mais on note ra tout de mêmeque 26 % des patients sont d’origine étrangère.Une importante proportion des demandeurs estpeu scolarisée et sans emploi, mais cette surrepré-Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 27


1. Ces actions visent à informer les personnesconsommatrices de produits psychotropesou qui envisagent de le faire ainsi queleurs proches, personnes qui ne représententqu’une partie du public présent en milieufestif.sentation est, rappelons-le, liée au fait que lespersonnes ayant de meilleurs revenusont probablement davantage tendanceà consulter et suivre un traitementdans un cabinet privé(ceux-ci ne participant pas à l’enregistrementdes demandes detraitement). Bien que les patientsvivent généralement seuls, encouple, ou avec leur(s) parent(s),on notera que 28 % d’entre eux nepossèdent pas de logement fixe. Auniveau de la consommation, on observeque la classe des opiacésest la plus fréquemment àl’origine des demandes detraitement enregistréesen 2009. Le mode de consommation des produits leplus fréquemment rapporté est l’inhalation/fumette, suivi de l’absorption par voie orale. Néanmoins,environ 8 % des demandeurs ont déclaréavoir régulièrement recours à des comportementsd’injection. Enfin, plus de la moitié des patientsayant introduit une demande de traitement en2009 présentent des antécédents judiciaires.Données indicatives sur l’usagede drogues dans des groupesspécifiquesPrécautionLes données que nous rapportons dans ce chapitrene sont pas issues d’enquêtes scientifiques. Ils’agit de données récoltées par des associationsde terrain dans le cadre de leur travail, et sont dece fait purement indicatives parce qu’elles nerépondent pas aux critères de récolte de donnéesscientifiques (absence de méthode d’échantillonnage,outils non validés, modes de récolte nonstandardisés, etc.). Elles sont toutefois précieusescar, même si elles doivent être interprétées avecune extrême prudence, ces données peuvent êtreconsidérées comme une première indication surla problématique de l’usage de drogues dans cesgroupes spécifiques, permettant de formuler deshypothèses de travail qui pourront être validéespar des recherches ultérieures.Données principalesDe manière générale, on constate, en 2008, quele produit le plus souvent consommé après letabac et l’alcool est le cannabis et ce, quel quesoit le groupe spécifique (32 % des personnestouchées par des actions de réduction des risquesen milieu festif et 79 % des personnes rencontréeslors des opérations « Boule de neige » en rue).1. Plus particulièrement, on constate en milieufestif (c’est-à-dire auprès du public « touché » pardes acteurs de la Réduction des risques liés àl’usage de drogues en milieu festif 1 ), que la majoritédes indicateurs de consommation ont été endiminution progressive de 2004 à 2007 (consommationd’au moins un produit hors tabac et alcool,consommation d’au moins un produit illégal,consommation d’au moins un produit illégal horscannabis, consommation de stimulants, polyconsommation).On constate néanmoins une augmentationde certains de deux de ces indicateursen 2008 (consommation d’au moins un produithors tabac et alcool, consommation d’au moinsun produit illégal), alors que les autres sont relativementstables par rapport à l’année précédente.2. On constate également, à travers les opérationsBoule de neige réalisées en rue, que laconsommation d’opiacés (héroïne et méthadoneillégale) a connu une augmentation en 2008auprès des usagers de drogues rencontrés enrue. En revanche, la consommation de cannabis,d’alcool, d’amphétamines, d’ecstasy, d’hallucinogèneset de morphine est en diminution en2008, et la consommation de cocaïne, de benzodiazépines,de codéine et de buprénorphine estrelativement stabilisée. On constate par ailleursque le phénomène de polyconsommation estparticulièrement marqué au sein des usagers dedrogues rencontrés en rue (on note ainsi unemoyenne d’environ cinq produits différentsconsommés au cours du dernier mois), mais ilest relativement stable dans le temps. Enfin, en2008, environ 47 % des répondants ont déclaréavoir eu recours à l’injection au cours du derniermois, et ils sont nombreux à avoir eu des comportementsà risque au cours des six derniersmois (utilisation de seringues usagées, etc.).3. Finalement, les données récoltées auprès despersonnes prostituées lors de campagnes devaccination contre l’hépatite B montrent que, de1998 à 2008, 17,5 % des personnes interrogéesont déclaré consommer des drogues illicites (dont5,4 % par voie intraveineuse). En ce qui concernela consommation d’alcool, 35 % des répondantsont déclaré en consommer quotidiennement,dont 12 % de façon abusive. On constate néanmoinscertaines différences en termes de consommationen fonction de l’origine et de l’âge despersonnes prostituées.page 28Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Prévention et culture du chiffreou comment perdre son temps.> Julien Nève, rédacteur en chefL’asbl Prospective-Jeunesse intervient régulièrement en milieu scolairepour former et accompagner les référents adultes (enseignants, parents,personnels encadrant…) dans l’élaboration d’un projet de préventiondes méfaits liés aux usages de drogues. L’asbl inscrit son action dansle champ de la promotion de la santé, un domaine où la prévention nese conçoit que sous les auspices du « long terme ». Dans une sociétédominée par la culture du chiffre, c’est peu dire que ce message susciteincompréhension et résistance. Démonstration.Un cas d’écolePour les membres de Prospective Jeunesse lascène décrite ci-après est devenue un classique,voire, en osant le mauvais jeu de mots, un casd’école. Un établissant scolaire bruxelloiscontacte l’asbl pour une intervention dans lecadre d’une conférence organisée par l’associationde parents d’élèves. Thème proposé : ladrogue à l’école. Au téléphone, la responsablede l’association m’explique qu’elle cherche unintervenant susceptible de présenter les différentessubstances psychotropes et de décrireleurs effets à la fois physiques et psychiques.J’accepte d’intervenir tout en précisant que nousn’avons pas coutume d’aborder la thématiquedes drogues sous l’angle « produit », que noussituons notre action dans le cadre de la promotionde la santé, autrement dit que nous évitonsautant que faire se peut d’intervenir dans l’urgence,considérant les consommations sur based’une approche globale, estimant que rien nesied mieux aux démarches préventives que lelong terme. Quelque peu déçue, mon interlocutricem’explique qu’elle connaît bien notre dis-cours, « le même » que celui tenu par Infor-Droguesavec qui elle a déjà collaboré. « Je cherchequelque chose de différent », me dit-elle. Mais,pressée par le temps, elle devra finalement faireavec mon discours, non sans avoir été rassuréepar le fait que je pouvais aussi aborder la questiondes produits.Arrivé sur place, je découvre les autres intervenants: l’un est commissaire de la brigade desstups, l’autre juge pour enfants, soit « le mustdes must » en matière de prévention. Apparemment,l’école a oublié de prendre connaissancedu contenu de la circulaire envoyée quelquesmois plus tôt à tous les chefs d’établissements.De fait, celle-ci attirait « l’attention des établissementsscolaires sur la grande prudence àobserver quant au recours à des services depolice pour des activités de prévention dansl’école », précisant que « ce type de programmereflète une confusion des rôles prévention–sécuritairequi risque de compromettre l’objectifpoursuivi. » Et d’en conclure qu’« en toute logique,le recours aux forces de l’ordre devraitêtre exclu du projet de prévention des écoles 1 . »1. Circulaire (n o 3362) du 16 novembre2010 : Ressources à disposition des établissementsscolaires en matière de préventiondes assuétudes en milieu scolaire.Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 29


Comme je le craignais, tous les extraits en questionsont empreints d’un moralisme douteux etdistillent un message nauséabond construit surune accumulation de clichés, dont le désormaisclassique : « fumer un joint est la première étaped’une inévitable esca lade vers les droguesdures ». Les scientologues ayant mis les moyens,le film est toutefois bien ficelé et de bonne facture.Pas de doute, « le péril de la drogue » estbien leur cheval de Troie pour « évangéliser » lecontinent européen.École et préventionJe ne fais toutefois pas part de mes réserves auxorganisateurs, ne voulant pas préjuger de leurfaçon d’observer la prudence. Malheureusement,les préjugés trouvent parfois confirmation.Les scientologues à la rescousseEn guise d’introduction à la soirée, la responsablede l’association de parents a souhaité diffuserquelques extraits d’un film illustrant les méfaitsliés à la consommationde drogues chez lesjeunes. Dans un premierRien ne sied mieux aux démarches préventivestemps, cette dernièreque le long terme.refuse de me révéler laprovenance du film. Devantma mine interloquée,elle se ravise et me chuchote que le DVDlui a été fourni par l’Église de scientologie. Pourrattraper le morceau, elle m’explique que lesextraits diffusés ne concernent que des informationsobjectives sur les produits. Je resteévidemment sceptique mais sans avoir vraimentdroit au chapitre vu que le commissaire abondedans son sens et que le juge n’y voit rien à redire.Après ce grand moment de cinéma, les orateursprennent enfin la parole. Chacun y va de sonspeech. Comme je le redoutais, c’est moi quiendosse le rôle de « l’irresponsable », de celuiqui doit expliquer aux parents qu’un monde, età fortiori une école, sans drogues n’existe pas,que contrairement aux images qu’ils viennentde voir, le problème n’est pas de tester tel ou telproduit mais de développer une consommationproblématique. « Et qu’est-ce qu’une consommationproblématique ? », me demande une mèresuspicieuse. Je lui réponds qu’une consommationdevient problématique lorsqu’elle est la seulesource de valorisation du jeune, autrement ditsa seule source de plaisir. C’est pourquoi un programmede prévention ne peut pas seulementconsister en une mise en garde ou un rappel à laloi mais doit s’attacher à aider le jeune à développeret diversifier ses sources de plaisir. Pource faire, celui à qui revient la tâche de « faire prévention» se gardera bien de prêcher l’abstinence,voire même la réduction de la demande. En promotionde la santé, prévenir dans le champ desassuétudes ne signifie pas « venir avant », niempêcher l’apparition ou le recours aux drogues,mais bien s’attacher à la réduction des méfaitsliés aux consommations via le développementdes compétences psychosociales du jeune, soitun ensemble de ressources ou d’habilités (estimede soi, sens critique, autonomie, etc.) grâce auxquellesce dernier restaurera ou augmentera sacapacité à poser des choix auto nomes concernantson « bien être », et donc à fortiori sa capacité àse situer et à se responsabiliser par rapport à uneconsommation problématique ou non. Plutôtpage 30Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


qu’un discours axé sur la peur et la mise en gardeou un discours centré sur la toxicité des produits,on privilégiera donc l’inscription des messagespréventifs dans un discours global de promotionde la santé. En pratique, cela consiste à développerdes actions portant sur les attentes des jeunesquant à leur milieu de vie, sur la façon dont ilsgèrent leurs difficultés, sur ce qui les aide à vivreet à prendre du plaisir. Bref, plutôt que de lesinterroger directement sur leurs consommations,on préférera solliciter l’expression de leurs représentationset de leurs attentes en matière debien-être et les questionner sur la façon dont ilsprennent en charge leur santé.Reprenant les arguments développés par LineBeauschesne, je poursuis en insistant sur le faitque cette démarche a pour premier avantagede pouvoir s’intégrer très tôt dans la vie desjeunes, avant même qu’ils n’aient acquis deshabitudes de consommation potentiellementdéséquilibrantes en termes de bien-être psychosocial.Deuxième avantage, cette approche nepeut se concevoir sans la mise en place d’undialogue avec les jeunes. De fait, elle est fondamentalementinteractive puisqu’elle se centresur l’expression des attentes, des motivationset des représentations des jeunes. En d’autrestermes, sa mise en pratique a toutes les chancesd’accrocher à l’univers du jeune en biaisant ledécalage entre sa culture et celle de l’adulte. Enpartant du vécu des jeunes, en les faisant échangersur les stratégies qu’ils mettent en placepour rendre leur vie plaisante et cultiver leurbien-être, on évite les écueils inhérents à toutdiscours moralisateur venu « d’en haut », auprofit d’une dynamique volontaire d’apprentissage,avec en ligne de mire la construction parles jeunes eux-mêmes des outils et des ressourcessusceptibles de les protéger efficacementdes méfaits liés aux consommations deproduits psychoactifs. Évidemment, ce type dedémarche ne peut s’inscrire que dans le longterme. Ses résultats sont difficilement mesurables,du moins quantitativement. Elle est avanttout un pari sur l’avenir. À bien des égards, elleest à l’exact opposé de ce qui est proposé parles écoles. Généralement, les acteurs scolairesne pensent à la prévention que suite à un incidentou à la découverte de faits de consommation ausein de leur établissement. Partant, les jeunesn’ont droit qu’à des actions « one shot », conçuesdans l’urgence et dont l’efficacité est à peu prèséquivalente aux panneaux qui à coup de messageschocs le long des autoroutes invitent lesautomobilistes à réduire leur vitesse. On y pensependant vingt kilomètres, ensuite on oublie.Urgence, exclusion et hypocrisieMes propos ont-ils fait mouche ? Les parentsqui m’écoutent sont-ils convaincus ? Mon interventiona-t-elle autant capté l’attention que laprésentation des produits avec échantillons àl’appui orchestrée par le commissaire ? Difficilede répondre. D’autant plus que la séance desquestions réponses qui fait suite aux interventionsm’éclaire sur les motifs qui ont présidé àl’organisation de cette rencontre. Le public quime fait face est un public inquiet pour ses enfants.Et pour cause, la semaine précédente, ladirection de l’école a organisé une descente depolice dans l’enceinte de l’établissement. Leschiens renifleurs ont débarqué dans les couloirsde l’école. « Que pouvions-nous faire d’autre ? »,explique la directrice. « C’est que, tout de même,des élèves ont été surpris en train de fumer ducannabis, et certains d’entre-deux dealaient !Nous n’avons d’ailleurs pas manqué de les excluredéfinitivement », poursuit la directricechoquée que je puisse mettre en doute sa façonde faire alors même qu’elle a agi pour le bien del’école et de ses élèves. La gravité des faits impliquaitd’agir dans l’urgence afin d’enrayer lefléau au plus vite. Tel fût le raisonnement adoptépar l’école et la façon dont la direction a estiméfaire œuvre de prévention efficace en matièrede drogues.En dépit de l’intervention musclée de la policeet de l’exclusion des élèves « dealers », il y a évidemmentfort à parier que nombre d’élèves del’établissement font toujours usage du cannabis,certains de façon non problématique, d’autresde façon problématique. Au final, excepté le faitd’avoir sauvé la réputation de l’école en l’« épurant» de ses perturbateurs, c’est-à-dire desjeunes dont le comportement « déviant » risquaitProspective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel page 31


Dans une société caractérisée parl’obsession de la vitesse et du résultatimmédiat ou seul prévaut le risque zéro,la prévention ne se conçoit généralementque dans l’urgencede « contaminer » leurs condisciples, on ne comprendpas très bien quels ont été les objectifs decette intervention. En termes préventifs, sonrésultat est assurément quasi nul. Pourquoi dèslors les écoles sont-elles si nombreuses à opterpour ce genre d’action choc ? Tout simplementparce que c’est dans l’air du temps. Dans unesociété caractérisée par l’obsession de la vitesseet du résultat immédiat ou seul prévaut le risquezéro, la prévention ne se conçoit généralementque dans l’urgence et avec des résultats immédiatementtangibles. Comme le suggère le philosophePaul Virilio, le triomphe du « présentisme» rend obsolète ou ringarde la scansionhumaine de la durée dans son acception traditionnelle.En politique comme en prévention, ildevient de plus en plus difficile de prendre sontemps. Or, à l’instar de tout processus d’individuation,la construction de l’autonomie, seule àmême d’offrir à celui qui en jouit la possibilitéde réguler ses comportements à risques, n’esten rien immédiate. En ne tenant pas compte decette exigence de durée, les programmes deprévention se résumeront toujours à du contrôlesocial dont le seul « avantage » est de produiredes résultats quantifiables : autantd’élèves exclus, autant dedrogues saisies, etc.Ne nous berçons pas d’illusions,les drogues circulent dans toutesles écoles. Récemment, un professeurde français me faisait partde sa stupéfaction face à l’hypocrisiede certaines directions d’écoles en la matière.Effectuant un remplacement dans une école d’hôtellerie,il se joint à une réunion des membres del’établissement traitant des consommations desélèves. Sur le sujet, personne n’avait grand-choseà dire à l’exception d’un éducateur qui fît tout demême remarquer que de plus en plus d’élèvesfumaient des joints. Le remplaçant tombait desnues. En effet, ayant réussi à cultiver un climat deconfiance avec les élèves de sa classe, certainsd’entre eux n’avaient pas hésité à se confier à lui.Pour tenir le rythme des stages, c’était moins lecannabis que la cocaïne qui était consommée,parfois abondamment. Rien de vraiment étonnantà cela vu que la cocaïne compte parmi les droguesles plus prisées dans le milieu de l’horeca. Ce faitde société est-il ignoré des enseignants de l’établissement? On peut raisonnablement en douter.Pourquoi dès lors n’est-il pas discuté et étudiéavec les élèves alors même que ces derniers vontnécessairement y être confrontés, voire sont déjàde gros consommateurs et que le rôle de l’écoleest précisément, si l’on en croit le décret définissantses missions, de préparer les élèves au mondeprofessionnel ? À l’évidence, le monde scolaireest, comme bon nombre d’autres institutions,soumis à la pression à la réussite. C’est au finalce critère qui dicte le rythme du temps scolaire etne laisse que très peu de place à la réflexion ouaux partages d’expériences.Prendre le temps de l’ambitionCes exemples montrent bien qu’en terme deprévention, et ce quel que soit l’objet que l’onentend prévenir, le temps manque. Le décret surla promotion de la santé est certainement unbon décret, rempli de bonnes intentions. Maisdans la configuration sociale actuelle, il fait figurede chimère. Sa pleine application ne supposerien de moins qu’une révolution coperniciennedes valeurs dominantes, un ralentissement généralde façon à pouvoir enfin prendre le tempset ainsi éviter que la prévention ne se résume àdu contrôle social. Sommes-nous seulementprêts à envisager les choses de la sorte ? Lessignaux abondent pour nous convaincre ducontraire. Nous évoluons tout de même dansune société qui a fait le choix de réguler l’immigrationen édifiant des centres fermés et le choixde lutter contre la délinquance grâce à des peinesde prison et à des caméras de surveillance. Bienque totalement inefficaces, ces mesures ont eneffet l’avantage de produire des résultats à courtterme et, surtout, de fournir du chiffre. L’engagementdans des politiques sociales ambitieusesde réduction des inégalités supposerait aucontraire que l’action politique s’inscrive dansla durée et fasse preuve de patience. Cette façonde prendre son temps n’est-elle pas toutefoisl’étape nécessaire pour que les citoyens, tousles citoyens, jouissent de conditions socio-économiquesà la mesure de l’autonomie que l’onentend leur faire adopter ?page 32Prospective Jeunesse Drogues | Santé | Prévention | 59 | Périodique trimestriel


Un trimestriel pour interroger sous des regards différentsles thèmes liés aux usages de drogues, la promotion de la santéet les politiques et pratiques sociales en matière de jeunesse.Retrouvez tous les numéros sur le site :www.prospective-jeunesse.be/cahiersJeunesseProspectiveDroguesSantéPréventionMilieux de vie- Famille et parentalité(n os 22, 24, 42, 43, 44, 49)- L’école (n os 3, 4, 6, 25, 29, 55, 57)- La fête (n o 35)- Le monde du travail (n o 26)- La prison (n os 13, 16, 40)- Milieu du sport (n o 53)Produits et leurs effets- Plaisir (n os 7, 8, 9, 10)- Dépendance (n o 39)- Drogues de synthèse (n os 14 – 15)- Cannabis (n os 18, 20, 21)- Alcool (n o 32)- Tabac (n o 33)- Alicaments (n o 19)- Ordinateur (n o 47)- Amour (n o 48)Pratiques professionnelles- Promotion de la santé (n os 31, 34, 56)- Pratiques de prévention (n os 31, 50)- Réduction des risques (n os 27, 28, 54)- Représentations (n o 46)- Secret professionnel (n o 23)- Travail en réseau (n o 45)- Soins aux usagers (n o 41, 52)Contextes d’usage- La loi et la répression judiciaire (n os 1, 2, 38)- Pauvreté, marginalité et exclusion (n os 11, 12, 36, 37)- Culture et consommation (n os 5, 17, 30, 58)Abonnement annuelPrix au numéro : 4 € Frais d’envoi comprisNuméro de compte bancaire : BE04 2100 5099 0831Formulaire d’abonnement ou de commande au numéroInstitution ............................................................................................................................................................................................Nom ................................................................................................................. Prénom ....................................................................Téléphone .............................................................................. Courriel .............................................................................................Adresse de livraisonRue............................................................................................................................................................... Numéro .........................Code postal ....................................... Ville ........................................................................................................................................Pays ........................................................................................................................................................................................................Type d’abonnement (entourez votre choix)❏ L’abonnement est gratuit❏ Toutefois vous pouvez souscrire à un abonnement de soutien (24 €)– Je désire souscrire à un abonnement de soutien ❏ oui ❏ non– Je souhaite une facture ❏ oui ❏ nonDate ...................................................................... Signature ............................................................................................................


ProspectiveJeunesseDroguesSantéPrévention59Périodique trimestrielProspective Jeunesse, Drogues – Santé – Préventionest un trimestriel lancé en décembre 1996.Lieu interdisciplinaire de réflexion, de formation et d’échange d’expériences,d’idées, de points de vue, cette revue interroge sous des regards différents des thèmesliés aux usages de drogues, à la promotion de la santé et aux politiqueset pratiques sociales en matière de jeunesse.Chaque numéro aborde un thème particulier.Celui-ci est consacré à la médicalisation des assuétudes.Pour consulter les sommaires des numéros parus oucontacter l’équipe de rédaction, visitez le site :www.prospective-jeunesse.beAvec le soutien de la Communauté Wallonie-Bruxelles(Communauté française de Belgique),et de la Commission communautaire françaisede la région de Bruxelles-Capitale.

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