Bernard DE VOS Si l'emploi a été et reste aujourd'hui le garant de l ...

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Bernard DE VOS Si l'emploi a été et reste aujourd'hui le garant de l ...

situation est d'autant plus paradoxale etdéstabilisante que les autres libertés(sexuelles, de vote, d'expression...)accordées aux jeunes ont remarquablementaugmenté.Pourtant, ceux que l'on a tendance àranger sous l'appellation de "générationsacrifiée" augurent peut-être unchangement de société. Car, confinésdans la précarité, les jeunes ont entrepris,pour favoriser leur insertionprofessionnelle, des stratégiesparticulières construites autour de "cequ'ils peuvent obtenir" : stages, intérims,petits boulots en noir, contrats à duréedéterminée, inactivité... Ces stratégiesont une influence sur la structure dumarché de l'emploi et de la société engénéral.Mais d'aucuns voudraient, à raison mesemble-t-il, inverser fondamentalement leraisonnement et se demander si leschangements sociétaux que nous avonstous vécus ces dernières décennies n'ontpas été plus vivement ressentis par lesplus jeunes d'entre-nous quiconstitueraient ainsi les baromètreshumains de ces changements et de cesbouleversements. "Les jeunesanticiperaient, en quelque sorte, unenouvelle forme de société où le parcoursprofessionnel de tout un chacun serait faitde ce type d'emplois précaires. En effet,les transformations profondes du marchédu travail, entraînées par lamondialisation de l'économie, semblentindiquer qu'à l'avenir le travail salarié nesera plus automatiquement la norme". Etl'auteur de ces quelques lignes (SandraEvrard, Vacature, juin 99), de conclure:"La flexibilité de l'emploi, cette malléabilitéqui, à l'heure actuelle, semble neconcerner que les jeunes, serait-elle unsigne de ce qui nous attend tous ? "On levoit, si le sort actuel réservé aux seulsjeunes devait augurer l'avenir plus globaldu marché de l'emploi, il ya grand intérêt -indépendamment du devoir que l'on a des'intéresser en priorité à ceux qui feront lemonde de demain -à étudier non passeulement les conséquences négativesdu sort difficile réservé aux plus jeunesmais aussi les potentialités et lesouvertures qu'il recèle. A commencer parl'utilisation du temps "libre", dont lesjeunes semblent disposer plus qu'avant etqui pourrait être mieux exploité pour recréerdu sens social, du lien, de laconvivialité. La citoyenneté moderne nese réduit plus sans doute à lareconnaissance individuelle que l'on peutconquérir à travers un travail rémunéré etles droits sociaux qui en découlent.Même s'il reste que, au sein d'une sociétéqui se fonde à partir du paradigme dumarché, ne pas avoir d'emploi constituetoujours une privation de statut pluslourde à supporter que ne pas disposer dedroits essentiels comme par exemplecelui de voter... Cette ambiguïtépermanente, entre les vertus intégrativeset excluantes que revêt alternativementl'expérience du travail dans notre société,ouvre une porte essentielle à uneredéfinition de l'épanouissementpersonnel et relationnel, qui devraittoujours constituer un objectif aussiimportant que la performanceéconomique. Si l'emploi a été et resteaujourd'hui le garant de l'autonomieindividuelle et demeure le mécanismeintégrateur de prédilection, la réductionconstante du poids du travail dansl'existence, sa rareté ou sa simpleabsence, nous pousse à inventer et àfavoriser la mise en perspective d'autresexpériences sociales ou d'autres activitésqui soient susceptibles d'assurersimultanément le développementpersonnel et la relation avec la société.DualisationcitoyenesquissesoupartagepremièresPlutôt que d'imaginer 20 ou 30% d'inactifs"tolérés" par notre société, comme on s'ycroit trop souvent contraints, l'évolution dela "culture de l'emploi" chez les jeunesindique certaines pistes de redistributionharmonieuse, Non seulement despériodes de travail mais aussi despériodes dites de "temps libre", souventrestreintes à l'oisiveté mais qui seraient,sans nul doute, mieux exploitées si ellespouvaient donner lieu à une nouvelleimplication responsable et citoyenne. Denombreux auteurs, sociologues ouéconomistes ont depuis longtemps tentéde donner corps à cette alternance entretravail rémunéré et activité citoyenne,Coenen et Leisink optent ainsi pour "unerépartition du travail salarié de telle sorteque chaque citoyen ait à la fois lapossibilité d'exercer un emploi et departiciper aux prestations sociales et au"community work", Aussi longtemps quecela n'est pas réalisé, nous pensons qu'ilne faut pas obliger les citoyens qui netrouvent pas d'emploi mais qui s'engagentdans une activité sociale, à s'efforcer dechercher un poste de travail, à êtredisponible à court terme ou à perdre leurs22 Les Cahiers de ProspectiveVol. 4 -n° 3 -3ème trim. 99


evenus de transfert." Christian Lalived'Epernay va plus loin en imaginant "unservice civique, incluant une gamme trèslarge d'activités à utilité sociale reconnuespermettant d'assurer la production debiens et des services nécessaires nonseulement à la production de la richessecollective, mais aussi à la préservationdes ressources fondamentales, àl'expression de la solidarité universelle etau développement d'une esthétique." Ilpoursuit en proposant que "chacun soitdoté d'un carnet de route et, en échangede l'allocation universelle, il aurait à fournirau cours de sa vie un certain volume deprestations". Il conclut en estimant"qu'une telle perspective renouvellerait lecontrat social". Plus tard, le professeurZoll, de l'université de Bremen, enAllemagne, proposera plus "carrément""la création d'un second secteurd'activités dans la société qui ne soit pasorganisé selon les règles du marché maisqui se fonde sur la réciprocité entre lagarantie d'un revenu de citoyenneté et laprestation de services sociaux,écologiques et culturels. Le principe debase de ce second secteur devrait être laréciprocité, l'échange, non pas l'échangede marchandises, mais le troc. Cecisignifie que, dans ce secteur, la maind'oeuvrene pourrait plus être considéréecomme une marchandise, c'est-à-direqu'on ne devrait plus mesurer le travaileffectué -entre autres parce qu'il est dansce domaine de toute façon difficilementmesurable -mais qu'il faudrait déterminerdes horaires de travail ainsi que destâches flexibles." L'auteur poursuit enmettant en avant qu'autrefois lareproduction de la force du travail etindirectement de la société était garantiepar les "prestations sociales" des femmesau sein de la famille nucléaire" .Tous, tantles hommes que les femmes, devront àl'avenir participer directement durant unepartie de leur vie à la reproduction sociale,et cela par un service social, culturel ouécologique dans le secteur d'activité."L'auteur poursuit encore sur l'organisationconcrète de son projet de société où, enéchange de la garantie d'une allocationuniverselle, "tous les hommes et toutesles femmes devraient idéalementtravailler un minimum d'années danschacun des secteurs. Suivant les modèlesde cours de vie à développer, on pourraitprévoir, par exemple, un nombreminimum d'années de travail salarié demême que de service social dont, en cequi concerne ce dernier, plusieursdevraient se situer au début de la vieactive". L'auteur estime ainsi qu'à traversun devoir civique et l'accomplissementd'un service social, une chance est offertede remplacer la dualisation de la sociétépar un type tout à fait différent dedualisation des cours de vie dans lesquelschacun devrait autant que possible fairel'expérience tant du travail rémunéré quedu service social.u n contrat de pluriactivitépourlesjeunesMais aujourd'hui, l'argumentaire le plusabouti, le plus réaliste, me sembleappartenir à Philippe Defeyt et à Thérèse-Marie Bouchat qui, dans leur ouvrage "Ledroit d'être actif', décrivent concrètementce que pourrait être un contrat social pourl'activité. Ce contrat qui s'adresse enpriorité aux jeunes pourrait, une nouvellefois, anticiper une organisation plusgénéralisée d'un nouveau mode de travailet d'investissement citoyen. Le contrat enquestion vise prioritairement à permettreaux jeunes à la fois d'entrer dans une viepleinement active et de prendre goût àl'exercice conjoint de multiples etdiverses activités, dont celles à "hautevaleur citoyenne ajoutée". Les auteursposent dès l'abord plusieurs préalablesimportants: tout d'abord, le principemême du contrat sous-entend l'existencede droits et de devoirs. La démarche desauteurs vise en priorité à créer lesconditions nécessaires pour permettre àtous d'accéder à une large gammed'activités mais sans obligation, formelleen tous cas. L'exercice d'un contrat depluriactivité doit constituer une mesure quipermettrait aux jeunes qui le souhaitentd'entrer dans la vie active en acceptantd'emblée d'exercer différentes activités,variées, qui contribueraient à la fois àparticiper à l'animation du tissu social etculturel et à construire leur itinérairepersonnel. Ainsi, proposer un tel contrat"n'est pas une proposition qui a pourobjectif premier de lutter contre lechômage des jeunes, même si, et c'estheureux, ce problème serait aussi, defacto, en partie résolu."L'ambition, et ceci constitue le secondprincipe de départ, est donc de faireémerger une autre conception de la vieactive, non plus seulement fondée sur lesseules activités professionnelles, maisenglobant d'autres activités qui,notamment, font face au "délitement" dulien social. Enfin, dernier préalable, lesauteurs notent combien il leur sembleévident que "le pari porte à la fois surl'individu, sur son aptitude à participer ETLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 4- n° 3- 3ème trim. 9923


sur la collectivité, sur sa capacité àécouter." A anticiper, à inventer, àaccepter la remise en questionfondamentale de fonctionnementsséculaires, voudrais-je compléter !Le contrat de pluriactivité trouve saquintessence et sa' raison d'être dansl'inorganisation patente du "passage dutémoin" entre formation et vie active. Lesraisons qui font que ce relais ne se fait pasen douceur sont au moins double: d'unepart l'expérience de terrain acquise aucours des formations qualifiantes estlargement insuffisante et, d'autre part,l'indépendance et l'autonomie, dontaimerait profiter une large majorité desjeunes au terme de leur parcours scolaire,sont rendues pratiquement impossibles.Faute de trouver un emploi immédiatement,ils se retrouvent en situation de"stagiaires d'attente", qui, durant neufmois ou un an (selon qu'ils sont âgés deplus ou de moins de 25 ans), les laissentsans aucun revenu. Au terme de cettepériode, ils commenceront à percevoir demaigres allocations "d'attente".Ce régime social, peu gratifiant, entraînechez nombre de jeunes une situationd'insécurité psychique importante et quidevrait, plus qu'actuellement, nousalarmer. De plus, la préoccupationsouvent prégnante et frustrante, de tenterde décrocher une place sur le carrouselde l'emploi, se double d'une autreinquiétude lancinante: "celle de pouvoirréellement participer à la construction dela société. Car, si on ne leur demande passouvent ce qu'ils aimeraient faire pouramener leur pierre à l'édifice général, onles consulte encore moins sur le typed'architecture qu'ils voudraient mettre enplace et au sein duquel ils seraientdésireux d'évoluer."Face à ce constat, Ph. Defeyt et Th-M.Bouchat proposent une alternative quis'inscrit dans une logique de participationplutôt que d'insertion.Ainsi le contrat de pluriactivité devrait :-permettre au jeune de participer audéveloppement de la société ;-lui donner l'occasion d'acquérir uneexpérience variée (activités deconstruction de son propre itinéraire etactivités de participation à l'animation dutissu social et culturel) ;-sortir le jeune d'une dépendancefinancière envers ses proches ;-contribuer à la mise en place d'unemeilleure égalité des chances entre lesdifférents jeunes, en leur offrant à tous uncapital de relations et d'atouts pourpoursuivre, I par la suitei, leur propreitinéraire ;-éviter une partie de l'échec scolaire (enlui permettant notamment de poursuivreune formation tout en commençant àtravailler);-etc.Ce type de contrat devrait être ouvert àtout jeune entre 16 et 30 ans. Il devrait luiassurer activités, statut et revenu. Lecontrat d'un an, renouvelable une fois,devrait être signé avec un coordinateur(communal ? par bassin d'emploi ? parreglon ..? ..)Dans cette proposition que je trouve, fautill'ajouter, particulièrement intéressante,on retrouve les composantes suivantes :-le jeune aurait droit à un contrat et à unrevenu directement, sans passer par unquelconque stage d'attente. Ceux quitravaillent avec des jeunes majeursconnaissent les effets dévastateurs deces stages, souvent synonymesd'oisiveté, de dépendance, de révoltegrandissante !-les activités pratiquées devraient êtrevariées et s'inscrire dans des cadresdifférents. Elles devraient égalementpoursuivre des objectifs différents:formation (formelle ou sur le tas),lancement d'une activité, production,participation à l'animation du tissusocial,... et ce dans des proportionsminimales déterminées. Ainsi, "un tiers dutemps établi au moins devrait êtreconsacré, d'une part, à ce qui relève de laconstruction de son propre itinéraire et,d'autre part, à ce qui relève du service à lacollectivité.Le découpage du temps entre lesdifférentes activités serait "annualisable"entre les affectations choisies (pour unemeilleure responsabilisation du jeune etpour favoriser la multiplicité desexpériences dont, par exemple, unvoyage à l'étranger... Ne forment-ils paslajeunesse?);-comme avancé plus haut, le contratdurerait un an, renouvelable une fois.Toutefois, le jeune qui débuterait un telcontrat avant 19 ans (et l'on touche ici etde très près la problématique dudécrochage scolaire !), pourrait bénéficierde cette mesure de manière non limitativejusqu'à cet âge sans empiéter sur sondroit d'accès ultérieur (ceci par souci detenter d'égaliser les chances ).-lele du coordinateur, central, devraitêtre clairement précisé. Il va de soi qu'ildevra être investi d'un rôle pédagogiqueet social vis-à-vis du jeune et non secomporter comme un simple24 Les Cahiers de ProsDective Jeunesse- Vol. 4- n" 3- 3ème trim. 99


gestionnaire. La négociation avec celui-ciserait au centre du processus proposé,puisqu'il s'agit de déterminer avec le jeunequelles sont ses attentes, ses capacités,les possibilités qui s'ouvrent à lui.-la rémunération du jeune seraitéquivalente au salaire minimum garanti,augmentée éventuellement en cas derenouvellement.Voici, à gros traits, les balises d'un projetnovateur qui va à l'encontre des idéesreçues et qui parie, positivement, sur lespotentiels des jeunes.Il est passionnant parce qu'il arrive àmêler formation, apprentissage à l'emploiet mise à disposition d'un capital tempscitoyen. De la sorte, il constitue le seulprojet réaliste qui puisse se concevoiravec un public dont l'aisance socioéconomiquen'est pas automatiquementgarantie. De nombreux projets visant laresponsabilisation et la participation desjeunes existent: les organisations nongouvernementales, les mouvements dejeunesse sont autant de possibilitésoffertes aux jeunes "nantis" de se poseren "bâtisseurs", capables, mêmemodestement, de contribuer à l'édificationde la société. Peu nombreux les projetsqui, a contrario, sont parvenus à intégrerla nécessité de permettre à des jeunes"moins nantis" de prendre une part activedans la société tout en tenant compte deleur "handicap" relationnel et culturel.Ainsi, ce projet de contrat de pluriactivitésdevrait permettre à la fois d'améliorer leprofil individuel et professionnel desjeunes tout en leur permettant d'exploiterles potentialités sociales dont on les croitsouvent dénués.Il va de soi que ce type de projet pourraits'appliquer, sous d'autres formes sansdoute, à une plus grande partie de lasociété. Ainsi, de nouveaux horizons sedressent pour une réflexion sur un tempsde travail réduit globalement et aménagéindividuellement. .BibliographieF. Dassetto. "L'endroit et l'envers",Ed. Labor, collection QuartierLibre.Coenen et Leisink, "Work andcitizenship in the New Europe",Cambridge,1993.Christian Lalive d'Epinay, "LesSuisses et le travail", Lausanne.Rainer Zoll, "Un nouveau modèlede partage du travail", Travail etSociété, actes des journéesd'étude de la conférence desCommissions Justice et Paixd'Europe, à Bruxelles, les 17-18-19 octobre 1994.A propos de ces auteurs, lire aussiles actes des journées d'étude dela conférence des CommissionJustice et Paix d'Europe, àBruxelles, les 17-18-19 octobre1994.Thérèse-Marie Bouchat et PhilippeDefeyt, "Le droit d'être actif. Pourune écologie du temps", Ed.Quorum.Le CARPS ( Centre d'Accueil et de Recherche Psycho-sociale), l'Institut Louis-Marie et le Tobogganorganisent, le lundi 25 octobre1999, au Passage 44, une journée de travail"APRES LE DIRE, LE FAIRE"Par Guy Ausloos,avec une équipe professionnelle du Théâtre d'ImproTravail détaillé à partir de la grille des Fonctions du Docteur AusloosExposéFonctions Logistiques ( Programmation, Pilotage, Contrôle) et Fonctions Relationnelles (Communication, Distancesrelationnelles, Mémoire)."Six fonctions reliées entre elles, qui déterminent les rôles et qui sont présentes dans tous les systèmes".Interventions en co-thérapieL'intervenant centré sur le patient. L'intervenant centré sur la famille. Quelles spécificités ? Quellescomplémentarités ?Applications pratiques par des mises en situation avec des professionnels du Théâtre d'Impro et leProfesseur Guy AusloosRéservations au CARPSchaussée de Mons 277, 7070 Ville-Sur-Hainetél. : 065/872972 -fax: 065/873647Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 4- n° 3- 3ème trim. 9925

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