Think magazine - Base de connaissance AEGE

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Think magazine - Base de connaissance AEGE

THINK MAGAZINENeuvième numéroDresser un inventaire des producteurs d’idées européens ou européistes serait un exercice vain etsans fin, nous avons donc plutôt décidé, dans le cadre d’un nouveau numéro thématique, de saisirl’opportunité offerte par la présidence française de l’Union européenne pour faire porter notre regardsur les enjeux d’un tel exercice, ainsi que sur le rôle et l’action des think tanks qui ont fait desquestions européennes leur domaine d’intervention privilégié.Mots clésThink tank, OFTT, Observatoire français des think tanks, Barack Obama, Citoyenneté,Expertise, Fondation Jean Jaures, Influence, Lobby, Modem, Nicolas Sarkozy, PS - PartiSocialiste, UMP - Union Pour un Mouvement Populaire, Union Européenne01/2009Auteur :Observatoire français des think tankshttp://www.oftt.euLe(s) auteur(s) de ce document d’analyse, d’opinion, d'étude et/ou de recherche a autorisé l'AEGE à enregistrer l'article dans la base dedonnées, dénommée : bdc.aege.fr. La diffusion, publication subséquente est aussi autorisée par l'(es) auteur(s) sur toutes formes de supportécrit, électronique uniquement au sein des membres de cette association, utilisateur de cette base de données. Aucune autre forme dediffusion n'est autorisée. L'analyse, l'opinion et/ou la recherche reposent sur l'utilisation de sources éthiquement fiables mais l'exhaustivité etl'exactitude ne peuvent être garantie. Sauf mention contraire, les projections ou autres informations ne sont valables qu'à la date de lapublication du document, et sont dès lors sujettes à évolution ou amendement dans le temps.Le contenu de ces documents et/ou études n'a, en aucune manière, vocation à indiquer ou garantir des évolutions futures. Le contenu de cetarticle n’engage la responsabilité que de ses auteurs, il ne reflète pas nécessairement les opinions du(des) employeur(s), la politique oul’opinion d’un organisme quelconque, y compris celui de gouvernements, d’administrations ou de ministères pouvant êtres concernés pas cesinformations. Et, les erreurs éventuelles relèvent de l’entière responsabilité des seuls auteurs.Les droits patrimoniaux de ce document et/ou étude appartiennent à l'Association AEGE, voire un organisme auquel les sources auraient puêtre empruntées. Le(s) auteurs ont expressément cédés les droits patrimoniaux subséquents à l'insertion de ce(s) document(s) dans la base dedonnées bdc.aege.fr. Toute utilisation, diffusion, citation ou reproduction, en totalité ou en partie, de ce document et/ou étude ne peut se fairesans la permission expresse du(es) rédacteur(s) et du propriétaire des droits patrimoniaux.Base de Connaissance AEGE : http://www.bdc.aege.fr


Numéro thématique :Les enjeux d'une présidence de l'UEHorizons Les think tanks en République tchèque,sur les traces de l'intellectuel-homme politiqueEntretiens Daniel Cohn-Bendit, Marielle de Sarnez et EurActiv


EditorialS’il est un espace politique qui a dès sa création suscité de nombreux débats eta été l’objet de différentes conceptions, théorisations et propositions politiques,économiques, sociétales et culturelles, c’est bien la communauté européenne. Saconstitution même est le lieu d’une incessante expérimentation grandeur natured’un certain type de société, d’une certaine idée du politique, de la souverainetédes pays membres et de la participation des citoyens européens.Dresser un inventaire des producteurs d’idées européens ou européistes serait unexercice vain et sans fin, nous avons donc plutôt décidé, dans le cadre d’un nouveaunuméro thématique, de saisir l’opportunité offerte par la présidence française del’Union européenne pour faire porter notre regard sur les enjeux d’un tel exercice, ainsique sur le rôle et l’action des think tanks qui ont fait des questions européennes leurdomaine d’intervention privilégié.Au lendemain d’une présidence française extrêmement médiatisée et riche enévénements, et à la veille d’une année cruciale pour l’Union européenne, il nous aen effet semblé important de revenir sur les enjeux politiques et institutionnels, maisaussi intellectuels et symboliques, d’une présidence semestrielle du Conseil européen.Entre protocole bruxellois, intérêts nationaux et géopolitique internationale, cettefigure imposée donne lieu à de multiples manifestations d’ordre culturel, intellectuelet artistique qui apparaissent comme autant de tentatives de légitimation de l’UEauprès des citoyens du pays hôte. En effet, par-delà les administrations nationalesconcernées, ces présidences semestrielles mobilisent également de nombreux acteurssociaux (experts, universitaires, journalistes, associations, étudiants, artistes, etc.) quicontribuent à faire vivre, un semestre durant, la problématique européenne au sein del’espace public national. Si de tels efforts rendent quelque peu caduque la réductionde cet exercice semestriel à son seul volet politico-administratif national, ces initiativespeinent encore, cependant, à sensibiliser réellement les citoyens eux-mêmes et à faireémerger un véritable espace public européen.Parmi les acteurs qui interviennent dans le champ des questions européennes, denombreux think tanks œuvrent, directement ou indirectement, à un tel projet et tententainsi, à cette occasion, de dépasser la tension encore extrêmement prégnante entreéchelon national et niveau européen.En espérant que ces réflexions vous éclaireront sur l’année européenne à venir,l’ensemble de l’équipe de l’OFTT vous adresse ses meilleurs vœux pour l’année 2009et vous souhaite une bonne lecture.Emilie Johannrédactrice en chefTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 2


SommaireNotre époque p. 4Les enjeux de la Présidence du Conseil de l’UE : l’exemple français10 Questions à p. 7BruegelEntretiens p. 8Daniel Cohn-Bendit - Politiser le Parlement européen p. 8Marielle de Sarnez - Renouer avec l’esprit européen p. 10Clémentine Forissier et Frédéric Simon d’EurActiv - interview croisée Paris-Bruxelles p. 12Horizons p. 16Les think tanks en République tchèque : sur les traces de l’intellectuel-homme politiqueLectures p. 19Regard p. 20Philippe Herzog - Comment poursuivre après le succès de la présidence française ? p. 20Jean-Thomas Lesueur - Retour du politique en Europe : un feu de paille ? p. 22Olivier Urrutia - Elections aux Etats-Unis : quelles significations ? p. 24Pierre Collantier - Approches pragmatiques de la démocratie. Walter Lippmann et John Dewey (1/2) p. 26THINK n°9 - Janvier 2009 p. 3


Les enjeuxde la Présidence du Conseil de l’UE :l’exemple françaisLe rôle d’une PrésidenceSelon les dispositions des Traités envigueur, l’exercice de la Présidencedu Conseil de l’UE constitue undevoir et une contribution de chaqueÉtat membre au bon fonctionnementdes institutions communautaires. LaPrésidence tournante, tenue par un Etatmembre pour une période de six mois,joue en effet un rôle important, dans lamesure où elle est chargée d’organiseret de présider l’ensemble des réunionsdu Conseil, ainsi que d’élaborer descompromis susceptibles de permettre unaccord entre les différentes délégationsnationales.Pourtant, quel rôle se cache véritablementderrière ces attributions formelles ? Dequelle marge de manœuvre disposent lesEtats membres, en prenant la Présidencecertain nombre de « figures imposées »,dossiers initiés par la Commissioneuropéenne, et déjà en cours de traitementpar le Parlement européen et sous laPrésidence précédente. C’est ainsi quela France se devait de se saisir dupaquet énergie/climat – dont l’objectif estde produire 20% de l’énergie à partird’énergies renouvelables, de réduire saconsommation d’énergie de 20% et deréduire de 20 à 30% ses émissions degaz à effet de serre à l’horizon 2020 –dans la mesure où d’importants travauxavaient été initiés sous la précédenteprésidence, slovène, et que le Parlementeuropéen procédait également de son cotéà son examen en première lecture. Autredossier qui figurait déjà à l’agenda desinstitutions européennes : la gestion desflux migratoires. Dans cette perspective, laFrance avait annoncé vouloir parvenir à undès la campagne électorale présidentiellefrançaise, pour remplacer le Processus deBarcelone, constituait un des principauxobjectifs de la France, en dépit des franchesréserves de l’Allemagne.Enfin, au-dedes ces questionscommunautaires et/ou nationales, toutePrésidence, mais plus particulièrementla Présidence française, revêt un doubleenjeu de communication. La France esteffectivement un des pays du « non » à laConstitution européenne en 2005, qui atémoigné d’un certain désamour entre lesFrançais et la construction européenne. LaPrésidence française aura dans un premiertemps permis à la France de montrer à sespartenaires européens son attachement àl’Union européenne, en prenant son rôletrès au sérieux d’une part, et, de façonplus symbolique d’autre part, en revêtant« les Etats membres doivent composer avecun certain nombre de "figures imposées" »de l’UE pour un semestre ? Voici quelqueséléments de réponse apportés par larécente expérience française…Les enjeux de la Présidence françaiseSi chaque Présidence prépare unprogramme de travail et se fixe quelquesdossiers à traiter en priorité, il n’endemeure pas moins qu’elles s’intègrenttoutes dans un cadre plus global : l’agendades institutions européennes, planifié surplusieurs années. En conséquence, lesEtats membres doivent composer avec unpacte européen sur l’immigration et l’asile.En parallèle, les Présidences du Conseilde l’UE sont également l’occasion pourles Etats membres de mettre en avant desthématiques qui leur sont particulièrementchères. La France avait pour sa part décidéde mettre en avant deux initiatives quiconstituent un enjeu national : la défenseet le bilan de santé de la Politique agricolecommune (PAC). Par ailleurs, le projetd’Union pour la Méditerranée, queNicolas Sarkozy appelait de ses vœuxde bleu et de drapeaux européens denombreux bâtiments publics. Autre cible deces six mois de Présidence : les Français,en mettant exceptionnellement les affaireseuropéennes sur le devant de la scènemédiatique. Dans les deux cas, il s’agitd’une opération de communication trèsbien menée par les autorités françaises.Un bilan plutôt positifAu-delà du programme de travailannoncé, en ce début 2009, au terme deNotre Époque par Mathilde SerraultTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 4


Les enjeuxde la Présidence du Conseil de l’UE :l’exemple françaisla Présidence française, les observateurssont quasiment unanimes pour qualifier laPrésidence française de réussite. Retourdonc sur les principaux dossiers à l’agendade ces derniers mois.Sur le paquet énergie/climat, les effortsde négociation de la France ont portéleurs fruits, dans la mesure où un accorda finalement été trouvé entre les intérêtsparfois divergents des différents Etatsmembres. Cet accord, qualifié d’a minimapar les ONG environnementales, est uneréussite indéniable pour la France, etnotamment au regard de la conjonctureéconomique actuelle qui aurait pu rendrecertains Etats membres réticents. Ilincontestable que constitue son lancementen juillet, mais aussi pour le pacte européend’asile et d’immigration, qui demeure à cestade, avant tout une déclaration politique.Sur le dossier « défense », les résultats sontplus décevants, dans la mesure où aucuneavancée majeure n’a été enregistrée, etnotamment l’échec, à la suite du refusbritannique, de créer une cellule decommandement et de planification del’Union européenne.Au-dede ce bilan, parfois donc endemi-teinte, le succès de la Présidencefrançaise se situe indéniablement sur lascène internationale. Le conflit géorgienpuis la crise économique et financière ontconjoncture relativement favorable.Dans un premier temps, l’échéance desélections européennes de juin 2009,et le renouvellement du collège descommissaires à l’automne prochain ontrendu encore plus nécessaire de finaliser uncertain nombre de dossiers, et notammentle paquet énergie/climat. En conséquence,les trois institutions européennes –Commission, Conseil et Parlement – ontredoublé d’efforts pour parvenir à descompromis, ce qui a sans aucun douteprofité à la Présidence française.Par ailleurs, la France a sans doute bénéficiéde la mauvaise publicité qui a été faiteautour de la République tchèque, qui lui a« Nicolas Sarkozy a toujours prôné l’idéeque l’Union européenne avait besoind’une Présidence du Conseil forte »permet également à l’Union européennede préserver son rôle de leader mondialdans le domaine de la lutte contre lechangement climatique, à l’aube desprochaines négociations internationalesqui auront lieu sur le sujet.Autre succès : une solution en vue pourle Traité de Lisbonne, alors que l’Irlandes’est engagée à procéder à un nouveauréférendum, contre certaines garanties,notamment sur le maintien d’un commissaireirlandais et d’une totale souveraineté enmatière fiscale et de mœurs.Sur le dossier de la Politique agricolecommune, si un accord est intervenu auConseil, il n’en reste pas moins que lerapport de force demeure le même etque les deux blocs, polarisés autour dela France d’une part, et du Royaume-Unid’autre part, n’ont pas fait évolué leurspositions. De quoi augurer de négociationstrès délicates en 2013, au moment de lavéritable refonte de la PAC. Ce résultatmitigé vaut également pour l’Union pour laMéditerranée, projet pour lequel tout resteà faire, en dépit de la réussite diplomatiquepermis à la Présidence française d’incarneraux yeux du monde, et ce sans doute pourla première fois, une véritable positioneuropéenne sur des enjeux majeurs. NicolasSarkozy a toujours prôné l’idée que l’Unioneuropéenne avait besoin d’une Présidencedu Conseil forte. Les événements semblentlui avoir donné raison. En effet, au-dedes réponses imparfaites apportées à cesévènements internationaux majeurs, le seulfait d’avoir montré que l’Union européennepouvait faire preuve d’unité et de volontéd’action sur ces sujets sensibles, constitueen soi une victoire pour la constructioneuropéenne, et le développement d’unevéritable identité européenne.Une conjoncture finalement trèsfavorableLe 1er juillet 2008, les perspectives dela Présidence française semblaientrelativement sombres, le « non » irlandais auTraité de Lisbonne paraissant annonciateurd’un nouveau semestre consacré à la criseinstitutionnelle. Pourtant le bilan de cettefin d’année 2008 tient également à unesuccédé à la Présidence de l’UE. En effet,nombreux étaient ceux qui craignaient quele premier semestre 2009 ne soit miné parla situation politique interne à la Républiquetchèque, et par son manque de préparationsupposé à cette tâche. En conséquence,cette crainte a vraisemblablement conduità vouloir boucler certaines négociationsavant le 31 décembre 2008.Enfin, et surtout, le contexte internationalpour le moins mouvementé a permis àla Présidence française de prendre unedimension d’envergure. Le conflit géorgien,tout d’abord, a démontré que l’Unioneuropéenne avait la capacité de peser surla scène diplomatique mondiale, effaçantpar là-même les mauvais souvenirs dela guerre en Irak, où les Etats membresn’avaient pas réussi à se mettre d’accordsur une position commune. Par ailleurs,la crise économique et financière a étél’occasion de montrer, de nouveau, quel’Union européenne était capable de fairepreuve d’un certain leadership au niveaumondial, ce qui lui avait sans doute faitdéfaut jusqu’à présent.Notre Époque par Mathilde SerraultTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 5


Les enjeuxde la Présidence du Conseil de l’UE :l’exemple françaisUn style très particulierLa Présidence française a été marquéepar une très forte implication des autoritésfrançaises, et ce à tous les niveaux. Leprogramme de travail a été déterminétrès tôt, dans la mesure où les grandeslignes étaient déjà présentées en janvier2008. Les effectifs de la Représentationpermanente de la France auprès desinstitutions européennes ont quant à euxété quasiment doublés à cette occasionatteignant quelques 250 personnes. Pourcomparaison, la RP slovène ne comptait,pour sa Présidence, qu’une cinquantainede conseillers.Par ailleurs, la France a souhaité entourerson semestre de Présidence de beaucoupde brio, que certains ont pu qualifierd’arrogance. Cette volonté a notammentété illustrée par les lieux choisis pour latenue des différentes réunions du Conseilet quasi frontale au commissaire européenen charge du commerce, Peter Mandelson,déclarations sur la nécessité de refaire voterles Irlandais, quelques jours seulementaprès leur « non » au référendum. Pourtant,ces provocations témoignent de la volontéd’instaurer un réel débat politique, souventdéficient sur la scène européenne. Pourautant, cette résolution affichée à vouloirfaire bouger les lignes s’est accompagnéede relations de travail très rapprochéesavec les institutions européennes. LaCommission européenne a effectivementété associée en amont, à toutes lesinitiatives françaises du semestre. Quantau Parlement européen, seule institutioneuropéenne élue au suffrage universeldirect, Nicolas Sarkozy s’y est rendu troisfois afin de présenter son action, restant àchaque fois plus de trois heures à répondreaux questions des Présidents des différentsmanquera pas de se servir afin de jouerson rôle de trublion. Un de ses principauxleviers sera probablement le fait de laisserplaner le doute quant à sa signature duTraité de Lisbonne, quand bien même leParlement tchèque a voté sa ratification.Un curieux mélange des genres, donc,puisque la Présidence du Conseil de cepremier semestre 2009 est également leseul Etat membre de l’UE – hormis l’Irlande– à ne pas avoir ratifié le Traité.Par ailleurs, et les récents événementsle montrent, la République tchèque nesemble pas vouloir hériter du leadershipeuropéen tel que défini par Nicolas Sarkozy.Confrontée à deux crises majeures - laguerre au Proche-Orient et le conflit gazierentre la Russie et l’Ukraine – Prague estdemeurée très longtemps aux abonnésabsents.Pour autant, la Présidence tchèque sera« la volonté de la France d’entourer sa Présidenced’une certaine prestance »de l’UE : Avignon, Cannes, Deauville ouVersailles. Par ailleurs, si la gigantesquesphère aux couleurs de la Présidence,installée dans le hall du bâtiment du Conseilà Bruxelles était incontestablement réussiesur le plan esthétique, il n’en reste pasmoins qu’elle témoignait de la volonté dela France d’entourer sa Présidence d’unecertaine prestance. De même, le fait desolliciter Philippe Starck pour le designdu logo et des très nombreux goodies dela Présidence s’est inscrit dans la mêmelogique.Autre caractéristique du second semestre2008 : une forte politisation de la scèneeuropéenne. Fidèle à son mode defonctionnement au niveau national,Nicolas Sarkozy a de ce point de vuecomplètement bouleversé les habitudes,en n’hésitant pas à susciter la polémique :vives critiques à l’encontre de la BanqueCentrale européenne, opposition affichéegroupes politiques, qu’il avait pris soin deconsulter avant le début de la Présidence.Cela constitue incontestablement unenouveauté.Et après ?Le 1er janvier 2009, c’est la Républiquetchèque qui a succédé à la France à laPrésidence de l’UE, dans un contextedifficile, marqué notamment parl’euroscepticisme notoire de son Président,Vaclav Klaus. Si la Constitution tchèquene lui accorde qu’un rôle purementprotocolaire, il n’en reste pas moins quele partage des pouvoirs entre lui et lechef du gouvernement, Mirek Topolanek,normalement en charge des questions depolitique étrangère, et donc européenne,n’était toujours pas clairement défini. Parailleurs, la Présidence de l’UE confèreincontestablement une visibilité sur lascène internationale dont M. Klaus neégalement marquée par les mêmeséchéances que la Présidence française :le renouvellement du Parlement européenet de la Commission européenne dans lecourant 2009. En conséquence, un certainnombre de dossiers devront être finalisésau préalable, ce qui nécessitera de factoun fort engagement des autorités tchèquespour parvenir à des compromis entre lesdifférentes délégations nationales.Une Présidence du Conseil de l’UEpeut ainsi prendre des formes tout à faitoriginales, en fonction de l’environnementinternational et de la volonté de promouvoirun certain leadership européen. Cetexercice risque pourtant de perdre enimportance : le Traité de Lisbonne, s’il finitpar rentrer en vigueur, le rendra moinsprimordial, en instaurant, en parallèle, unePrésidence fixe pour une période de deuxans et demi.Notre Époque par Mathilde SerraultTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 6


Bruegel - www.bruegel.org1. Pouvez-vous décrire Bruegel en quatre mots ?Bruegel est un think tank centré sur les questions de politique économique, qui a démarréà Bruxelles en 2005 avec le soutien d'un nombre important d'Etats membres de l'UE (dontla France) et de grandes entreprises internationales.2. Avez-vous une maxime ? Un credo ?Contribuer à la qualité des politiques économiques en Europe à travers des recherches,des analyses et des débats ouverts et fondés sur des éléments factuels.3. Comment définiriez-vous la notion de think tank à un néophyte?Le terme think tank est né aux Etats-Unis au milieu du 20e siècle. Il désigne un centre deréflexion indépendant qui vise à fournir des nouvelles idées et des concepts innovants auxresponsables publics et politiques. Bruegel dispose de sa propre équipe de chercheurs, engénéral dotés d'un solide bagage de recherche universitaire mais aussi d'une expérienceconcrète de la décision publique.4. Si Bruegel ne devait travailler que sur un sujet, lequel serait-ce ?Les solutions face à la crise.5. Quelle est selon vous la place des producteurs d'idées dans l'espace publicfrançais contemporain ?Bien que les producteurs d'idées ne jouent pas encore pleinement leur rôle en France, leurcontribution reste une alternative de qualité au débat public.6. Quelle est la spécificité de votre think tank parmi les producteurs d'idéesfrançais et européens aujourd'hui ?L'originalité et la qualité reconnues de ses analyses et de ses recommandations, et le faitd'adopter un point de vue européen – pas seulement national ou étroitement bruxellois –sur les grandes questions économiques du moment.7. Avec quels hommes / partis politiques êtes vous en contact ?Nous sommes en contact avec tout le monde, et personne en particulier ! Bruegel est« non partisan » et n'est affilié ni à une tendance politique, ni même à une doctrineparticulière en-dehors du respect des faits. Des responsables et partis de tout bord noussollicitent régulièrement pour des discussions sur les sujets économiques.8. Pouvez-vous citer trois think tanks français ou étrangers ?Peterson Institute for International Economics (PIIE) à Washington ; Centre for EuropeanReform (CER) à Londres ; Centre d'études prospectives et d'informations internationales(CEPII) à Paris.9. Quel est le plus grand succès de Bruegel ? L'échec que vous regrettez ?Après très peu d'années la « marque » Bruegel est associée par tous ceux qui la connaissentà des standards exigeants de rigueur et d'honnêteté dans l'analyse, de richesse desdonnées chiffrées et d'indépendance vis-à-vis des forces politiques ou économiques, ycompris les institutions communautaires elles-mêmes. La qualité de notre gouvernanceet la diversité de nos sources de financement sont les raisons et les garanties de cetteindépendance. Nous sommes encore trop jeunes pour avoir vraiment des regrets !10. Quel est le prochain objectif de Bruegel ?Accroître notre visibilité et notre impact dans les environnements nationaux des Etatsmembres et pas seulement dans le microcosme de Bruxelles et des spécialistes d'affairesinternationales. C'est déjà largement le cas en France, mais nous avons beaucoup deprogrès à faire ailleurs, à commencer par l'Allemagne.LA 11 e QUESTIONQuel enjeu représente pour un pays la présidence du Conseil ?Aujourd'hui, la Présidence de l'Union européenne est l'occasion pour un Etatmembre de privilégier certains points par rapport à d'autres sur l'agenda européen.Evidemment, le fait que les présidences changent tous les 6 mois rend difficile unecontinuité dans les priorités d'actions.10 questions à par Maud ClémentTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 7


Daniel Cohn-BenditPolitiser le Parlement européenPropos recueillis par Emilie Johann, le 22 décembre 2008.Daniel Cohn-Bendit est député européen, co-président du Groupe des Verts/ALE auParlement européen. Depuis fin 2008, il est également à l’initiative du rassemblement« Europe Ecologie », constitué dans le cadre des élections européennes de 2009.Emilie Johann : LaPrésidence française del’Union européenne s’achèveau moment où nous parlons,vous avez été critique surla façon qu’a eue MonsieurNicolas Sarkozy de gérercette présidence, quel estle bilan que vous feriez decette présidence ?Daniel Cohn-Bendit : D’uncôté, la présidence françaisea affirmé une présence et uneréalité de l’Union européenne,et d’un autre côté, elle arenforcé l’idée d’une Europedes Etats et moins celled’une Europe communautaireavec des institutionscommunautaires. Il est donc difficile d’en faire un bilanou de lui donner une note ; c’est une présidence qui asouligné l’importance que peut avoir l’Union européenneet c’est une présidence qui a renforcé les Etats audétriment de l’Europe communautaire.EJ : M. Sarkozy a plaidé pour une Europe des nationset a attribué à la présidence du Conseil l’apanage desinitiatives politiques, comment voyez-vous l’avenir dutriptyque composé par le Parlement, la Commissionet le Conseil ?D.C-B : Justement, c’est une Europe qui a renforcé leConseil au détriment de la Commission et du Parlementeuropéen. Au détriment de la Commission, car M.Barroso s’est toujours aligné sur les positions du Conseil« c’est une présidencequi a renforcé les Etatsau détriment del’Europecommunautaire »et surtout sur les positions dela présidence ; le Parlementeuropéen, quant à lui, n’apas été capable d’être uncontrepoids significatif,puisque les deux grandsgroupes politiques ontappuyé les positions de leursgouvernements. On a vu dansles négociations sur le paqueténergie/climat et dans cellessur la directive automobile queles grands partis allemands sesont alignés sur les positionsdu gouvernement allemandet que l’UMP et les autres sesont alignés sur les positionsdu gouvernement français.EJ : Vous avez notammentreproché à M. Sarkozy de s’être plié à la positionallemande sur le paquet énergie/climat, quel devraitêtre selon vous le rôle de la présidence du Conseil :impulser une dynamique sur les sujets à l’ordre dujour de sa présidence ou plutôt occuper un rôle demédiateur qui amène les 27 à un accord ?D.C-B : Je crois que le problème, lorsqu’on est unprésident d’initiative et un président de coordination, c’estque cela ne fonctionne que s’il y a un vrai contrepoidscommunautaire représenté par le Parlement européenet la Commission ; or là, c’est le contrepoids qui n’a pasfonctionné, en raison de la faiblesse de la Commission etdu président de la Commission, comme je l’ai dit, et dufait que pas mal de grands groupes se soient alignés surdes positions nationales.Entretiens par Emilie JohannTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 8


EntretiensDaniel Cohn-Bendit« la plupart des forces politiques n’ont pas comprisqu’il fallait investir complètement le Parlement européen »EJ : Le Parlement européen a voté le paquet énergie/climat, quel a été son rôle ? Il y a eu des rebondissementssur la date du vote, qui a finalement eu lieu aprèsla décision du Conseil…, quelle a finalement étél’influence du Parlement sur le paquet ?D.C-B : Le problème ce n’est pas le rôle du Parlementeuropéen, c’est le rôle des forces politiques à l’intérieur duParlement européen, et à partir du moment où les forcespolitiques majeures se sont alignées sur les positionsgouvernementales, le Parlement a été affaibli.EJ : On entend des analyses diamétralement opposéesau sujet du paquet énergie/climat, finalement, c’est uncadeau aux industries européennes ou un premier paspour le climat ?D.C-B : C’est les deux, c’est un premier pas et en mêmetemps on est très en deçà de ce qui était nécessaire.EJ : A votre avis, valait-il mieux un accord, même aminima, que pas d’accord du tout ?D.C-B : Personne ne le sait, c’est difficile à juger. C’estun accord qui, dans certains domaines, va dans la bonnedirection, et en même temps qui ne correspond pas au déficlimatique auquel nous somme confrontés, c’est ça qui estproblématique.EJ : Vous êtes entré en campagne pour les européennesil y a peu, via Europe Ecologie qui a pour credo derassembler des personnes hors des sérails politiquestraditionnels, justement, où se créent selon vous les idéeseuropéennes, qui sont aujourd’hui les personnes qui fontde véritables propositions politiques pour l’Europe.D.C-B : Les idées, aujourd’hui, on les a dans différentsgroupes ; il y a des groupes d’initiatives, des thinktanks et il y a des forces politiques qui essaient delancer des idées. Le problème, aujourd’hui, c’est quela plupart des forces politiques n’ont pas compris qu’ilfallait investir complètement le Parlement européen etpolitiser le Parlement européen pour qu’il soit justement àl’initiative de nouvelles idées, d’une relance écologique del’Europe… C’est ça qui est important. L’important ce n’estpas seulement les idées, mais les leviers pour faire passerces idées.EJ : Votre nom reste associé à l’idée de contestation, decontre-pouvoir, où sont selon vous les leviers et contrepouvoiren Europe ?D.C-B : Je crois que le levier le plus important c’est leParlement européen. C’est le Parlement européen quidoit disposer, je ne dirais pas d’un contre-pouvoir, maisd’un pouvoir d’initiative, pour défier la Commission et leConseil.Entretiens par Emilie Johann THINK n°9 - Janvier 2009 p. 9


Marielle de SarnezRenouer avec l’esprit européenPropos recueillis par Sélim AlliliDéputée européenne, Marielle de Sarnez est vice-présidente du Mouvement Démocrate.Sélim Allili : Globalement, comment jugez-vous laprésidence française de l'Union européenne ?Marielle de Sarnez : La présidence française a été à lahauteur des principaux évènements qui sont intervenuspendant cette période. Nicolas Sarkozy a fait ce qu’ilsait faire le mieux, c'est-à-dire de la politique. Mais denombreuses questions restent posées. À l'évidence,il faut se doter derègles nouvelles pouréviter qu’une crisemonétaire ne sereproduise. L’Europedoit montrer l’exemplesur cette questionen désignant unrégulateur européen.À l'évidence, la seuleréponse possiblepour répondre à lacrise économiqueétait européenne. Ilmanque un plan derelance européen quisoit à la hauteur desenjeux. On le voit bien.Il y a eu beaucoup dediscours. Suivis, pourle moment, de peud’actes.SA : Ces crises n'ont elles pas d'une certaine manièreservi Nicolas Sarkozy en lui permettant d'évacuer lesproblèmes de fond auxquels est confrontée l'Unioneuropéenne et pallier, d'après plusieurs dicsours, lemanque de préparation de l'administration françaisepour cette présidence ?MdS : L’administration française était, je le crois, bien« Si pendant la crisenous avions euun Jacques Delorsà la tête de la Commission,les chosesauraient été différentes. »préparée. Notamment grâce à la présence active de Jean-Pierre Jouyet. Quant aux problèmes de fond de l’Union, ilsétaient présents avant la présidence française de l'Unioneuropéenne, et ils le sont encore aujourd’hui. L’Europedoit promouvoir, porter et défendre un modèle de sociétéoriginal, et durable, fondé sur des valeurs. Elle doit penserle développement du monde. Et se préparer à devenir unintervenant majeur sur la scène mondiale.SA : Cette présidencefrançaise de l'Unioneuropéenne n’a-t-ellepas mis en lumièreles limites de l’actionde la Commissioneuropéenne ? Nemarque-t-elle pascette nécessité duretour du politiquequ’a semble-t-il sibien incarné NicolasSarkozy ?MdS : Tout le mondedoit faire de la politique.Les gouvernants, leParlement européenet la Commission. Etquand Nicolas Sarkozysouhaite que celle-cirenonce d’une certaine façon à son droit d’initiative pourle déléguer aux Etats, je suis en total désaccord aveclui. L’Europe a besoin d’une institution qui soit capablede faire des propositions au nom de l’intérêt généraleuropéen. Si pendant la crise nous avions eu un JacquesDelors à la tête de la Commission, les choses auraient étédifférentes. Il y aurait eu sur la table de vraies propositionsinnovantes et ambitieuses. Cela n’a pas été le cas avec laCommission actuelle.Entretiens par Selim AlliliTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 10


Entretiens Marielle de SarnezSA : Estimez-vous qu’à l’échelle européenne ondispose de personnalités fortes représentant cetintérêt général européen ?MdS : Ces dernières années, les intérêts particuliersont trop souvent pris le pas sur l’intérêt général. Ilfaut renouer avec l’esprit européen. L’avenir l’exige :aucune des grandes questions qui sont devant nous,la croissance économique, notre modèle social, ledurable, l’énergie, les migrations, etc., ne trouvera deréponses en dehors de l’Europe.aura modifié les choses, car seule l'Europe peutapporter des solutions. Et par ailleurs, nous avons nousaussi, les hommes et femmes politiques, une part deresponsabilité dans ce désintérêt. Il faut que la manièredont nous parlons de l’Europe permette aux citoyens des’y retrouver. Or, certains présentent l’Europe commele bouc émissaire et la cause de tous nos maux, tandisque d'autres évoquent l’Europe de manière beaucouptrop intellectuelle et abstraite. Il faut qu’on arrête, enFrance, de considérer les affaires européennes commerelevant de la politique étrangère.SA : Commentexpliquez-vousque les électionseuropéennes de juin2009 intéressent sipeu de monde ?MdS : C’est vraique si l’on regardele passé, on peutconstater qu’ellesn’intéressaient quepeu de monde,mais j’espèrejustement que lacrise internationale« Il faut qu’on arrête,en France, de considérerles affaires européennescomme relevant dela politique étrangère. »SA : Durant la PFUE,avez-vous relevédes rapports, notesou commentairesintéressantsémanant de thinktanks européens? Si oui, pourriezvousme citerquelques noms dethink tanks traitantde questionseuropéennes ?MdS : Je regardebeaucoup lespublications de thinktanks, surtout viaInternet. Pour n’enciter qu’un, NotreEurope.SA : Comment s’organise la production des idées etdes programmes au sein du Modem ?MdS : Je vous invite à visiter notre site Internet www.mouvementdemocrate.fr sur lequel vous trouvereztoutes les informations sur la manière dont noussommes organisés.Nous avons lancé depuis quatre mois unelarge réflexion autour de l’émergence denouvelles idées. J’ai mis en place 16 groupesde projets Europe, qui rassemblent près de 3500 personnes, qui travaillent sur les grandesthématiques européennes. De plus, chaquegroupe de travail tient des réunions dans toutela France qui sont ouvertes au public et à desexperts qui ne sont pas affiliés au Modem.Nous allons mettre en place d’ici quelquesjours un blog collaboratif. Nous sommesà l’écoute de la société civile, afin de biencomprendre les attentes des Français pourles réconcilier avec l’idée européenne.Entretiens par Selim Allili THINK n°9 - Janvier 2009 p. 11


EurActivAvec Clémentine Forissier, rédactrice en chef d’EurActivFrance, et Frédéric Simon, rédacteur en chef d’EurActiv.comInterview croisée Paris-Bruxelles sur la présidence française del’Union européenneEuractiv est un site d'informations dédié aux questions européennes. Euractiv.com,accessible en anglais, allemand et français, propose un point de vue bruxellois sur l'actualitéet les débats européens ; Euractiv.fr, basé à Paris, s'intéresse plus particulièrement àl’actualité des questions européennes en France.OFTT : A l’heure du bilan de la Présidence française del’UE, quels ont été les principaux échos à Bruxelles, àParis et dans les autres capitales européennes ?Frédéric Simon : A Bruxelles, les échos ont été globalementtrès positifs. Presque tout le monde s’accorde à dire quela Présidence française de l’UE (PFUE) a été une granderéussite et l’activisme de Nicolas Sarkozy a été fortementapprécié, notamment dans les situations de crise (la crisegéorgienne, puis la crise financière). Tous les commentateursont estimé que c’était une chanced’avoir un grand pays à la tête del’Union européenne pour gérer lacrise financière.Certains ont toutefois reprochéau chef de l’Etat français sapropension à convoquer tropde sommets de crise, touten reconnaissant que pour lacrise financière comme pour laGéorgie, cela avait contribué àcalmer la situation.Dans l’ensemble, les retours ontdonc été très positifs et le plusrévélateur de ce point de vuelàest que lors de la sessionparlementaire de clôture de laPFUE, à Strasbourg, même leleader de l’opposition socialiste,Martin Schultz, a été obligé dereconnaître que la PFUE avaitété une réussite. Je pense que Nicolas Sarkozy a réussi àse positionner comme un homme politique qui se place audessus de la politique partisane et a veillé à satisfaire nonseulement son aile droite, mais aussi la gauche.Clémentine Forissier : En France, les échos ont été lesmêmes qu’à Bruxelles et on n’a pas réussi à entendred’échos négatifs, soit parce que les partis politiques ne sesont pas prononcés, soit parce qu’il n’y en avait pas. Ainsi, le« En France,les échos ont étéles mêmesqu’à Bruxelleset on n’a pas réussià entendred’échos négatifs »jour du dernier Conseil européen sous Présidence française(le 12 décembre), EurActiv France a recueilli les réactions decertains socialistes français sur l’action de Nicolas Sarkozypendant la présidence et aucun n’est parvenu à la critiquer.Ce qui est plus intéressant, c’est de voir qu’aujourd’hui, lePS, mais également d’autres partis, comme celui de NicolasDupont-Aignan 1 , commencent à critiquer vivement le plande relance économique (décidé pendant la PFUE), indiquantqu’il n’est pas suffisant. Les critiques sur les décisions quiont été prises sous présidencefrançaise vont donc plutôt arrivermaintenant et au niveau national,on va juger sur les faits.J’ai aussi entendu de la part decertains observateurs français descritiques sur le positionnementde Nicolas Sarkozy par rapport àla présidence tchèque, y comprispendant la présidence française.Ainsi, lorsqu’il a déclaré qu’ilse verrait bien à la tête del’Eurogroupe en 2009, certainsont considéré que c’était unemanière déguisée de dire « On nepeut pas laisser à la Républiquetchèque, qui n’est pas membrede la zone l’euro et puis qui n’estpeut-être pas à la hauteur, le soinde gérer cette crise ». Il y a donceu des critiques, notammentde la part de spécialistes des questions européennes(professeurs ou chercheurs), sur sa vision de la diplomatie,qui correspond à celle que l’on a toujours eu en France, àsavoir que la France veut être au centre de la diplomatie, quelque soit le contexte (européen ou international), et a du malà jouer le jeu du compromis. Si Nicolas Sarkozy a réussi àle faire pendant la PFUE, on peut se demander, maintenantque la présidence est terminée, si les bons vieux réflexes ne1 - Ndlr : Debout la République.EntretiensTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 12


Entretiens EurActivvont pas revenir. Les derniers épisodes de la crise au Moyen-Orient 2 laissent à penser, selon moi, qu’il aura de nouveau cetravers-là.Frédéric Simon : Concernant les critiques des partispolitiques, la seule vraie critique a émané des Verts lors dudernier Conseil et de l’accord sur le paquet énergie/climat. LesVerts se sont montrés très critiques sur cet accord, ce qui estun peu leur rôle aussi ; ils ont indiqué que le paquet énergie/climat avait été dilué à tel point qu’il était remis en question.Mais il s’agissait de critiques officielles, car par ailleurs, mêmeles Verts reconnaissent qu’il était difficile dans le cadre denégociations essentiellement intergouvernementales de faireaccepter par des pays comme la Pologne des mesures tropcontraignantes et qui pourraienttrop peser sur leur économie.OFTT : Justement, selonvous, fallait-il un accord« au rabais » sur ce paquet,sachant qu’il s’agissait d’undes principaux objectifsde la PFUE, plutôt que pasd’accord du tout ?FS : Il fallait un accord à causedu calendrier, et notammentde la conférence de Poznan,qui avait lieu en même tempsque le Sommet européen dedécembre. L’absence d’accordeuropéen aurait vraimentplombé cette conférence etaurait eu des répercussions auniveau international, remettantmême en cause les objectifsde Copenhague, qui sont dedéfinir les grandes orientationsd’un traité pour remplacer leprotocole de Kyoto. Un accordétait vraiment nécessaire de cepoint de vue-là.CF : Je pense également quela diplomatie au niveau européen étant ce qu’elle est, cetaccord n’aurait pas été plus facile à conclure dans 6 moisou dans un an et je ne suis pas convaincue que si on avaitlaissé ne serait-ce que 6 mois de plus à la présidencetchèque pour prendre les choses en main dans ce dossier,elle serait arrivée à de meilleurs résultats. D’autant plus queles pays de l’Est de l’Europe étaient plutôt opposés à cepaquet et ont tout fait pour avoir le moins de contraintespossibles. C’est aussi là-dessus que la France et lapersonnalité de Nicolas Sarkozy ont joué : il y a un momentoù il faut savoir un peu violer les codes et obliger les paysà se mettre d’accord, parce que sinon les négociations auniveau européen peuvent traîner des années.« il y a un momentoù il faut savoirun peu violer les codeset obliger les paysà se mettre d’accord »OFTT : La présidence française de l’UE (PFUE) avait audépart un programme très ambitieux. Elle a rapidementdu faire face à des crises imprévues, telles que le rejetdu traité de Lisbonne, le conflit russo-géorgien ou encorela crise économique et financière mondiale. Comment,selon vous, a-t-elle géré ces multiples rebondissements ?Sa gestion des crises a-t-elle été positive pour l’UE ?CF : Le sentiment général est que cette gestion a été positivecar elle a permis à l’UE de parler d’une seule voix, notammentsur la Géorgie ; sur la crise financière, les choses ont été unpeu plus compliquées, mais les Européens ont fini par semettre d’accord, même si on se rend compte aujourd’huique les positions des Etats membres sont quand mêmedifférentes. En tout cas, s’iln’y avait pas eu ces différentssommets exceptionnels, lesrépercussions sur les marchésfinanciers auraient pu êtrebeaucoup plus graves.Il faut par ailleurs distinguerl’effet d’annonce à l’issued’un sommet et le fait desouligner que les pays sesont mis d’accord sur la suitedes événements, car c’estmaintenant que ça va se jouer.En effet, si l’Union européennea réussi à parler d’une seulevoix au moment où il y avaiturgence, cela ne signifie pasqu’elle va réussir à mettre enœuvre tout ce qui a été décidé,ni qu’elle continuera à se mettred’accord sur d’autres sujetsaussi importants. Aujourd’hui,la crise gazière montre aussi àquel point cela peut ne pas êtreévident pour l’Europe de parlerd’une seule voix.FS : J’ajouterai que NicolasSarkozy a bénéficié pendantla PFUE d’un appel d’air de Washington. Il y avait en effetun vide du pouvoir assez flagrant aux Etats-Unis lorsque lescrises géorgienne et financière ont éclaté, notamment lors dela crise financière, qui avait pourtant ses origines aux Etats-Unis. Le pouvoir américain étant absent, il a laissé LehmannBrothers faire faillite, décision qui a pourtant été critiquéepar la suite pour avoir créé un effet domino. Nicolas Sarkozya donc senti qu’il y avait un espace à occuper et c’est lesEuropéens qui ont mené la danse lors de ces deux crises(tour à tour Gordon Brown, puis Nicolas Sarkozy pour la crisefinancière). Ainsi, toute l’Europe a bénéficié de ce rôle accru.CF : Lors d’un sommet, le président de la Commissioneuropéenne, José-Manuel Barroso, a déclaré qu’on avait2 - Avec la visite de Nicolas Sarkozy dès les premiers jours du conflit afin de trouver un compromis entre Israël et Gaza.EntretiensTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 13


Entretiens EurActivl’impression que l’histoire était en train de se jouer et que l’UEprenait une autre dimension avec ces crises. Ce changementa été ressenti par les journalistes qui couvraient la PFUE. Eneffet, tout d’un coup, l’UE avait un souffle qu’elle n’avait paseu depuis des années.FS : C’est vrai que ce sont les Européens qui ont déterminél’agenda et ont déterminé la réaction politique à apporter à lacrise, avec un coup d’avance sur tout le monde. La situationpourrait changer complètement avec l’arrivée de BarackObama à la Maison Blanche.OFTT : Est-ce qu’il n’y a pas eu quand même quelquescritiques sur l’omniprésence de Nicolas Sarkozy (qui a étéprésenté comme « l’homme de la situation » pour les deuxcrises) à Paris et à Bruxelles ?FS : Oui, on a effectivement entendu des critiques de la part duleader des Libéraux au Parlementeuropéen, Graham Watson, ainsique des Verts, qui ont critiquésa propension à convoquer dessommets extraordinaires. Mêmela presse s’est un peu amuséede ça, mais tout le monde a enmême temps reconnu que celaavait redonné un dynamisme àl’Europe, qui avance d’habitude auralenti sur le mode du consensus.Avec Nicolas Sarkozy, l’UEavançait, même s’il n’y avait pascomplètement consensus.CF : En France, certainséditorialistes ont considéré quecomme le chef de l’Etat françaisn’arrivait pas à aller au bout de sesréformes ou à trouver des margesde manœuvre au niveau national,son rôle de président du Conseileuropéen l’avait bien arrangé, caril y avait vu une opportunité politique d’être omniprésent auniveau européen.FS : A tel point qu’aujourd’hui, on peut lire dans la pressequ’une des conséquences de l’omniprésence de NicolasSarkozy a été de relancer le débat sur le fameux président del’Europe, qui doit normalement être désigné lorsque le traitéde Lisbonne sera entré en vigueur. On recommence à parlerde grosses pointures pour remplir ce rôle, alors qu’après lerejet du traité de Lisbonne, on pensait qu’il fallait plutôt uncandidat moins en vue. Aujourd’hui, le nom de Tony Blair oud’autres grandes figures politiques recommencent à circuler,en prenant en exemple sur ce qu’on a réussi à faire sousprésidence française. Pour beaucoup, cela démontre qu’il y avraiment une valeur ajoutée à avoir des personnalités fortes ettrès volontaristes pour occuper des postes de ce genre-là.« ce sont les Européensqui ont déterminél’agenda et ont déterminéla réaction politiqueà apporter à la crise,avec un coup d’avancesur tout le monde »OFTT : Quel rôle les think tanks ont-ils joué pendant laPFUE ? Certains se sont-ils particulièrement distingués ?FS : Les think tanks français se sont un peu illustrés à Bruxelles.Ils ont senti qu’ils avaient un rôle particulier à jouer. Je pensenotamment à la Fondation Robert Schuman, qui a fait pasmal de fiches, d’interviews d’expert, etc., ainsi qu’à l’InstitutThomas More avec son baromètre, qui était une idée assezcréative et intéressante visuellement. On a senti qu’il y avait unregain d’activité et d’intérêt de la part des think tanks français.Les autres think tanks ont eu la même activité que pour lesautres présidences, sans changement fondamental.CF : Le travail des think tanks a peut-être été plusspécifiquement européen pendant la PFUE, mais je n’ai pastrouvé cela démesuré. En revanche, le nombre de manifestationsorganisées pendant la PFUE a été impressionnant et largementsupérieur à ce qui peut être fait pendant une présidencede l’UE, et notamment pendant la présidence tchèque. Cesmanifestations ont été organiséespar les think tanks, mais égalementpar des associations, qui se sontfortement mobilisées pendant laPFUE, sans parler des fédérationsprofessionnelles, des différentesprofessions qui chacune dansleur domaine ont organisé desconférences.OFTT : Quelle initiativemarquante peut-on retenirautour de la PFUE?CF : L’initiative la plus marquantedu côté de la société civile a été les« Paroles d’Européens », même sileur ambition a été totalementrevue à la baisse par rapport auprojet de départ. Il ne s’agissaitpas d’une initiative de think tanksà proprement parler, mais ils ontété tous présents aux différentes manifestations qui ont eulieu dans le cadre de cette initiative 3 . Les Etats Généraux del’Europe ont aussi été très suivis. Il y a donc eu deux ou troisépisodes marquants, même si, souvent, les manifestationsont réuni et associé de nombreux acteurs venus pour parlerd’Europe, plus qu’elles n’étaient le fait d’un seul think tank.OFTT : Avez-vous eu le sentiment que certains ont animé ledébat ou ont été à l’origine d’idées novatrices ?FS : Sans faire d’auto-promotion, en matière d’animation dudébat, l’enquête d’EurActiv France, qui a été menée bien enamont de la PFUE, a pas mal contribué à générer un débatentre les parties prenantes 4 . EurActiv France n’est pas un thinktank, mais il s’agit d’une initiative qu’un think tank aurait euvocation à mener.3 - En tout, il y a eu 6 manifestations à travers la France (Marseille, Lyon, La Rochelle, Nantes et 2 à Paris). Voir le site dédié : http://europeens.touteleurope.fr.4 Cf. L’enquête menée en juillet 2007 par EurActiv France auprès des parties prenantes françaises (entreprises, fédérations, syndicats, ONG, associations, think tanks et collectivités locales, etc.)afin de recueillir leurs propositions pour la Présidence française de l’UE. Voir le sommaire des contributions : http://www.euractiv.fr/presidence-francaise-ue/dossier/enquete-euractiv-presidencefrancaise-sommaire-contributions-00038.EntretiensTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 14


Entretiens EurActivOFTT : Quels seront les principaux dossiers à l’agenda2009 que devront gérer la présidence tchèque, puissuédoise ?CF : Le dossier phare de la Présidence tchèque, qui dominel’actualité aujourd’hui, est celui de la sécurité énergétique.En raison de la crise gazière entre l’Ukraine et la Russie,il est notamment question d’adopter plus rapidement unedirective qui permettrait de renforcer les interconnexionsgazières en Europe.La République tchèque devra aussi gérer les suites dutraité de Lisbonne. Il existe encore une grosse incertitudesur la date du second référendum en Irlande, puisqu’il estfinalement question qu’il ait lieu à l’automne 2009, alorsqu’au départ, les Etats membres souhaitaient qu’il ait lieuavant les élections européennes. Mais j’ai cru comprendrequ’Alain Lamassoure avait pris son bâton de pèlerin pouressayer de convaincre les Irlandais de voter avant lesélections.Parmi les autres gros dossiers, il y a évidemment les suitesde la crise économique et lesdifférents plans de relance, ainsique les enjeux climatiques avecla conférence internationale deCopenhague en décembre 2009,pour laquelle les Européens vontcertainement devoir jouer un rôled’impulsion fort. On verra aussice que feront les Etats-Unis dansce domaine.FS : J’ajouterai le suivi de laréglementation des marchésfinanciers et la deuxième réuniondu G20 en avril, à Londres,afin de réformer le capitalismefinancier. Enfin, l’un des grosdossiers sera l’arrivée de BarackObama à la Maison Blancheet son impact sur les relationstransatlantiques. Ce sera pourles Tchèques l’occasion d’avoirune grande visibilité sur lascène internationale et cela leur permettra de relancer lesdiscussions sur la sécurité et la défense, notamment avecle bouclier antimissiles, dont certains éléments doivent êtreinstallés en République tchèque.OFTT : Que peut-on attendre de l’actuelle présidencetchèque, qui a déjà connu quelques couacs depuis ledébut et dont l’euroscepticisme de son président estnotoire ?FS : Ils ne sont pas plus incapables que d’autres. LaSlovénie, qui est un tout petit pays, a mené en 2007 uneprésidence honorable, même si elle avait été modeste vula taille du pays et de leur administration. La Républiquetchèque bénéficie même d’un peu plus de reconnaissance,donc il n’y a pas de raison qu’elle n’obtienne pas de bonsrésultats.« Le travaildes think tanksa peut-être étéplus spécifiquementeuropéen pendantla PFUE »Le président tchèque ne joue pas un grand rôle, iljoue un peu un rôle de poil à gratter mais au-dede ça, c’est le gouvernement qui mène la danse. Iln’y a donc pas de raison de s’inquiéter plus que çade son euroscepticisme. Il est sûr que par rapport àl’hyperactivisme de la présidence française et de NicolasSarkozy, les Tchèques vont plus être dans la gestion desaffaires courantes, étant donné le calendrier législatif etle fait que le Parlement européen sera normalement « envacances » à partir de mars-avril pour la campagne deseuropéennes.CF : L’euroscepticisme du président peut légèrementécorner l’image de la République tchèque et donnerl’impression d’un pays pas toujours très cohérent dansses propos. Le Premier ministre, Mirek Topolanek, aquelques soucis avec sa majorité politique, donc il peuty avoir de légers couacs de ce côté-là. Malgré cela, on ala sensation que les Tchèques ont pris le train en marcheet sont plutôt meneurs, notamment sur la crise gazière,où ils ont déjà convoqué deuxréunions extraordinaires. S’ilscomptent gérer les affairescourantes, ils ne le feront entout cas pas aussi mal quenous laissaient penser lesdifférentes critiques faitesnotamment du côté françaisen amont de leur présidence.OFTT : Les électionseuropéennes de juin 2009sont le prochain grandrendez-vous européen. Lesprécédentes élections onttoutes été marquées par leurfaible taux de participation.Y a-t-il des raisons que celachange cette année ?CF : Parmi les suites de laPFUE, on pourrait notammentespérer qu’il y ait eu une prisede conscience de l’importance de l’UE dans le mondeet donc de l’importance pour les Européens de s’yintéresser. Mais il est difficile de faire des prédictionsdans ce domaine et quoi qu’il en soit, même si laparticipation augmentait de 10 %, elle resterait toujoursassez faible, car elle était inférieure à 50 % en 2004.FS : Je ne pense pas qu’il faille s’attendre à de grandschangements au niveau du taux de participation. Ilpourrait néanmoins y avoir une légère hausse, les crisesrécentes étant peut-être de nature à intéresser lescitoyens aux questions politiques européennes, mais jene pense pas qu’on verra de gros changements. En effet,la tendance générale est à de faibles taux de participationaux élections, tant au niveau européen que national, etles élections européennes devraient donc s’inscrire danscette tendance.EntretiensTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 15


Les think tanksen République tchèque :sur les traces de l’intellectuel-homme politiqueLe 1er janvier 2009, la République tchèque a pris pour la première fois la tête de l’Union européenne.Malgré un euroscepticisme parfois affiché jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat, cetteprésidence est l’occasion pour la République d’afficher et de revendiquer sa place dans le concert desnations européennes. Après la période de domination soviétique et une période de transition versle modèle économique et politique occidental parfois difficile et douloureuse, cette présidence seraégalement l’occasion pour la Tchéquie de montrer que, riche d’une longue histoire intellectuelle, elleoccupe toujours un rôle central dans la production d’idées. Une occasion aussi de prouver que l’idéeeuropéiste née sur les décombres de l’empire des Habsbourg vit, se développe et s’enrichit dans lescercles de pensées et de réflexion de Prague, Brno ou Olomouc. Depuis la « révolution de velours », uncertain nombre de think tanks ont vu le jour. Les plus prestigieux et les plus prolifiques d’entre euxsont aujourd’hui au cœur des réflexions européennes sur les politiques publiques.THINK n°9 - Janvier 2009 p. 16


Les think tanks tchèques d’aujourd’huisont les héritiers d’une très ancienne et trèsriche tradition de réflexions critiques. Cettetradition est dominée par la question centralede la construction permanente d’une identiténationale dans les domaines culturel, politiqueet économique. Le « rideau de fer descendu »sur l’Europe n’a pas éteint cette lignéeintellectuelle et le retour au modèle libéralquelques décennies plus tard a provoquél’émergence de think tanks calqués sur lemodèle américain.Un foyer intellectuel européenL’histoire de l’Etat tchèque, c’est d’abordcelui d’un royaume : le royaume de Bohème.D’abord constitué en duché sur les marchesdu Saint-Empire, la Bohème devient royaume,par décision de l’Empereur, en 1086. Dès lorsarrimé à l’Europe occidentale, cet Etat féodalsera partie prenante de tous les développementséconomiques et politiques. C’est le roi deBohème Charles Ier, devenu empereur sous lenom de Charles IV, qui va donner au royaumeune impulsion décisive et jeter les bases dela tradition intellectuelle tchèque dont sontissus les think tanks d’aujourd’hui. En 1348,est crée sur le modèle des universités deBologne et de Paris, l’université Charles dePrague. C’est alors la première université dece type en Europe de l’Est et elle va connaîtreune destinée formidable, devenant un foyercentral de la production d’idées en Europe.Dès 1356, elle joue un rôle central dans larédaction de la « Bulle d’or », promulguée parl’empereur Charles IV, qui codifie et stabiliseles principes et les modalités de l’électionde l’empereur, notamment en identifiant septprinces-électeurs (dont le roi de Bohème). Leslégistes de l’université Charles, en préconisantcertains des trente-un articles que compte laBulle, ont de fait agi comme certains membresde think tanks d’aujourd’hui.L’université sera à nouveau au cœur de laproduction d’idées en Europe, au début du XVesiècle, lorsque son recteur, Jan Hus, s’appuiesur les thèses de John Wyclif pour contesterles pratiques de la papauté et réclamer uneréforme profonde de l’Eglise. Cette contributionthéologique de Jan Hus jouera un rôle essentielet précurseur dans le grand schisme de l’Eglised’Occident qui s’annonce et se concrétiseraun siècle plus tard avec Luther et Calvin. Maisl’apport intellectuel de l’université n’est pasexclusivement théologique puisque Jan Huset ses assistants feront également œuvre delinguistes en définissant une orthographe dela langue tchèque qui sera également utiliséepour le croate, le slovène et le slovaque.L’université joue alors un rôle de proto-think tankau sein de l’Empire, par son influence politiqueaussi bien que religieuse. Le rayonnement del’université restera européen, notamment sousl’empereur Rodolphe II, jusqu’au XVIIe siècle.La mainmise des Habsbourg marginaliseprogressivement Prague et son université, qui« Les think tanks tchèques d’aujourd’hui sontles héritiers d’une très ancienne et très richetradition de réflexions critiques »cesse d’être le centre d’une réflexion politiqueet religieuse innovante.Naissance d’une figure tchèque :l’intellectuel-homme politique.Ce mouvement de déclin s’inverse au XIXesiècle : le « Printemps des Peuples » setraduit dans les actuels territoires composantla République tchèque par un puissantmouvement de réflexion qui vise à définirune véritable identité nationale et un projetpolitique commun.Mythifiant certaines des figures intellectuellesdu passé, comme Jan Hus, des groupesse constituent qui vont proposer despolitiques alternatives à celles pratiquées parl’Empereur de Vienne. Ils souhaitent que leurspécificité culturelle soit reconnue et quecette reconnaissance s’accompagne de droitspolitiques nouveaux.Les acteurs de ce mouvement se veulentpenseurs autant qu’hommes d’action politique,ce qui constituera désormais une spécificitétchèque. Ainsi, Frantisek Palacky, historien,rédacteur à La Revue du musée de l’histoiretchèque, première revue intégralement enlangue tchèque, sera également l’une desfigures des « vieux Tchèques », premiermouvement politique qui cherche à faire évoluerles structures de l’empire des Habsbourg.Son précurseur, Joseph Jungmann, étaitphilologue ; son successeur, et beau-fils,Frantisek Ladislav Rieger, économiste.Ces scientifiques, écrivains, économistes,s’engagent dans le combat politique et tententde se faire élire à la Diète de Bohème. Maisce faisant, ils continuent à penser un modèlepolitique alternatif à la monarchie, désormaisbicéphale, de Vienne et Budapest.Les « jeunes Tchèques », mouvementqui apparaît à la fin du XIXe siècle, a desEuropeum Institute forEuropean Policywww.europeum.orgFondée en 1998 avant l’entrée dans l’Union Européennede la République Tchèque, Europeum a d’abord étéconçu comme un lieu de débats et d’échange autourdes enjeux de l’intégration européenne. Cette initiativea été portée par un certain nombre d’universitairesissus de l’Université Charles de Prague. Des liensétroits existent encore entre ces deux institutions.C’est en 2002 que l’organisation s’est réellementconstituée en think tank avec une volonté desoumettre au débat public les questions européenneset d’évaluer l’impact de ces politiques sur la RépubliqueTchèque. Europeum s’affiche clairement comme uneorganisation pro européenne souhaitant faire de laRépublique Tchèque un acteur à part entière desdébats qui traversent actuellement l’Union. Aujourd’huil’organisation compte une quinzaine de membresdont huit permanents et possède dans son « honoryboard » des personnalités tout à fait diverses maischacune d’entre elles étant représentatives des liensétroits qu’Europeum a pu tisser à travers l’Europe luipermettant entre autre d’accroître sa légitimité. Citonspar exemple, Christian Lequesne, directeur au CERI àScience Po, Philipp Henderson qui est vice-présidentdu German Marshall Fund ou encore Pavel Telička,ancien membre de la Commission Européenne.Europeum ne reçoit pas de subvention publique.L’essentiel de ses revenus provient de subventionsd’organismes non institutionnels comme le GermanMarshall Fund ou encore de fondations politiquesallemandes. Il est d’ailleurs intéressant de noter quefigure au « board » de l’organisation un certain StefanGehrold qui dirige le bureau tchèque de la FondationKonrad Adenauer qui est une des fondationspolitiques (think tank) les plus puissantes d’Allemagnedémontrant ainsi l’intérêt d’un pays comme laRépublique Tchèque.Les activités du think tank se répartissent en 5catégories :- Centre de recherche (5 thématiques de recherchesque sont : les grandes orientations politiques ausein de l’Union Européenne (notamment le traitéconstitutionnel, le budget…), la politique étrangère del’Union, l’élargissement et les relations de voisinagesde l’UE, politiques publiques en Tchéquie (notammentsur tout ce qui concerne la justice, politique étrangèrede la République Tchèque…), développement de ladémocratie- Publications (publications d’études en ligne ou surpapiers, partenariats avec des médias de type Euractiv.cz)- Coopération (Membres des réseaux PASOS – PolicyAssociation for an Open Society et EPIN – EuropeanPolicy Institutes Network). Europeum a par ailleursparticipé au projet Think Global Act European qui arassemblé treize think tanks européens.- Education (organisation de sessions de formationspour étudiants et de « Summer School » depuis 2003).- Evènementiels (organisation de colloques,conférences, workshop….)De part sa visibilité dans les médias tchèques et sesdifférents partenariats au niveau européens, ce thinktank est devenu en quelques années l’un des principauxcentres de réflexion en République Tchèque traitantdes questions européennes.Réservoir d’acteurs par Selim AlliliHorizons par Romain CanlerTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 17


evendications autonomistes, voireindépendantistes, plus tranchées.Toutefois, leurs membres sont aussi desintellectuels-hommes politiques. TomasMasaryk, futur président de la PremièreRépublique de Tchécoslovaquie, est unsociologue et philosophe de réputationinternationale. Edvard Benès, quilui succèdera à la tête de la nouvellerépublique, est juriste et politologue. Cesont ces « jeunes Tchèques » qui prennentle pouvoir au lendemain de la PremièreGuerre mondiale et qui perpétuent, jusqu’àl’invasion nazie, cette spécificité tchèque. Ilest également notable qu’au cours du XIXesiècle l’université Charles redevient le pivotde la vie intellectuelle et politique tchèque.Elle fournira l’essentiel du personnelpolitique des partis autonomistes et de laPremière République.La parenthèse soviétique : mort etrenaissance de l’intellectuel-hommepolitiqueEn 1948, le « coup de Prague » faitbasculer la Tchécoslovaquie dans lecamp de l’URSS. Dès lors, systèmepolitique et système de productiond’idées sont calqués sur ceux du grandfrère soviétique (se reporter, à ce sujet, auThink n°2, ). La production de politiquespubliques est le fait d’organismes de lasphère étatique qui entretiennent desrapports plus ou moins étroits avec leparti communiste, à l’image de l’écolesupérieure d’économie de Prague.Pourtant, à partir des années 60, lapensée politique tchèque renoue avec satradition d’indépendance. Le « printempsde Prague » est la traduction politiquede la réflexion de cercles issus du cœurmême du parti communiste. AlexandreDubcek, secrétaire général du PC etinitiateur politique du « socialisme à visagehumain », sera la figure de proue de cescercles, parmi lesquels on comptera OtaSik, économiste reconnu du bloc del’Est, Oldrich Cernik ou encore FrantisekKriegel. Ces cercles faisaient œuvre dethink tanks en développant une penséeextrêmement innovante qui prônaitune réforme profonde des structureséconomiques et politiques sans remettreen cause le principe du socialisme.Après l’invasion soviétique et les débutsde la « normalisation », la pensée politiqueindépendante trouve, dans les années 70,refuge au sein de groupes d’intellectuelsqui sont en dehors du parti communiste.Le plus connu d’entre eux se constitueautour d’une pétition en faveur du respectdes droits de l’homme : la Charte 77. Cegroupe évoluera progressivement vers uneréflexion globale sur le système politiqueet économique. Ses membres sont desintellectuels issus d’horizons divers, deJiri Dienstbier, journaliste, à Jan Patocka,philosophe. Un certain nombre d’entreeux, dont le plus fameux, Vaclav Havel,joueront un rôle politique après la chutedu Mur de Berlin. Avec le « Printempsde Prague » et les groupes dissidents, laRépublique tchèque retrouve la figure del’intellectuel-homme politique.La normalisation libérale : la diffusiondu modèle américainAprès la « Révolution de Velours », lafigure de l’intellectuel-homme politiquedemeure centrale en Tchéquie. VaclavHavel, puis Vaclav Klaus, économistereconnu, ont été ou sont encore présidentde la République. Mais le modèleaméricain du think tank a été peu à peuimporté par des responsables tchèquesayant été formés aux Etats-Unis, commeVaclav Klaus.« Après la "Révolutionde Velours", la figurede l’intellectuel-hommepolitique demeurecentrale en Tchéquie »Aujourd’hui, ces think tanks, encorepeu nombreux, sont structurés autourde deux problématiques centrales : ladiffusion des principes du libéralismeéconomique (Liberalni Institut, Centrepour l’économie et la politique, etc.) etla place de la Tchéquie dans l’Unioneuropéenne (Euroskop, Institut OfInternational Relations, Europeum, etc.).Les think tanks libéraux connaissentun déclin relatif depuis le début desannées 2000, puisque les principes del’économie de marché ne sont plus guèrecontestés et que l’économie tchèqueest très ouverte. Au contraire, les thinktanks travaillant sur l’Europe ont le venten poupe et nouent de plus en plus derelations avec leurs voisins européens.Dans la tradition tchèque, les think tanks,conçus comme des centres de réflexionpolitique innovante hors du jeu traditionneldes partis politiques, n’existent pas.En Tchéquie, les producteurs d’idée etd’idéologie sont d’abord les acteurs de lavie politique. Cette caractéristique n’estpas à proprement parler tchèque puisqued’autres pays ont également connu cettefigure de l’intellectuel-homme politique,mais nulle part ailleurs elle n’a connu unetelle ampleur.Le Liberalni InstitutLe Liberalni revendique le titre de premier thinktank libéral tchèque. Créé au lendemain de la chutedu Mur, en 1990, il entendait jouer un double rôle :à la fois gardien d’une tradition libérale tchèqueancienne et guide des élites tchèques à travers leRubicond de la transition économique.La théorie économique libérale a connu enRépublique Tchèque des développements précoces.Plusieurs auteurs de Bohème ont joué un rôleimportant au sein de l’Ecole de Vienne. Travaillantavec Eugen Boehm-Bawerk ou Ludwig Von Mises,ils ont largement contribué à l’édification ducorpus libéral moderne. Les plus fameux d’entreeux furent Franz Cuhel et Karen Englis qui, figurede l’intellectuel-homme politique, fut égalementministre des finances de la première républiquetchécoslovaque et l’un des hommes politiques lesplus influents de son temps. David Ricardo, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat ou, encore Léon Walrassont alors traduits à Prague.La période communiste va, un instant, éteindre cetteeffervescence libérale. Mais dès les années 1960,un cercle d’économistes dissidents recommenceà discuter les thèses des écoles de Vienne, deLausanne ou de Cambridge et découvrent MiltonFriedman ou James Buchanan. Ce petit groupe, ausein duquel Vaclav Klaus jouera un rôle important,développe une doctrine économique profondémentanti-interventionniste qui préfigurera la politiquetchèque des années 1990. Ils érigent alors FrédérichVon Hayek en symbole et adoptent son postulatessentiel : le libéralisme économique sert la libertépolitique.En 1989, le groupe se dévoile et deux de leur plusjeunes membres, Jiri Schwarz et Miroslav Sevcikalors économistes à l’université d’économie dePrague, créent le Liberalni l’année suivante. Le thinktank invite aussitôt plusieurs économistes libérauxde renommée mondiale, comme Milton Friedman.Il entreprend également la réédition ou la traductionde la plupart des ouvrages libéraux de référenceet devient la première maison d’édition tchèquesur les thèmes économiques. Enfin, le Liberalninoue des liens avec d’autres think tanks libéraux,l’Institut Carl Menger à Vienne, le Cato Institute, l’IESd’Aix-en-Provence…Ces liens vont lui permettrede développer un grand nombre de formationsdestinées aux futures élites de la République.Financé par des donateurs privés ou par d’autresthink tanks libéraux, essentiellement américains, leLiberalni revendique son indépendance et entendseulement promouvoir les principes économiqueslibéraux dans les politiques publiques. L’arrivée deVaclav Klaus à la tête du gouvernement en 1997marque l’apogée de son influence : ses membresinvestissent alors le système universitaire classiqueou les cabinets ministériels. Mais c’est également ledébut d’un déclin relatif, arc-bouté sur des principeslibéraux radicaux, suspecté d’être parfois au serviceexclusif de Vaclav Klaus et opposé au dirigismesupposé de l’Union Européenne, le Liberalni est deplus en plus en décalage avec les préoccupations dela société et de la classe politique tchèque.Ce think tank joue encore un rôle important sur lascène des producteurs d’idées mais la présidencetchèque de l’Union Européenne sera un révélateurimportant : soit le think tank parvient à surmonter soneurophobie et à gagner une audience continentalesoit il sera définitivement marginalisé comme unthink tank libéralo-conservateur calqué sur le modèleaméricain.Réservoir d’acteurs par Romain CanlerHorizons par Romain CanlerTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 18


Think Global Act European,co-dirigé par Notre Europe et la Fondapol, 2008.Think Global Act European, c’est ainsi qu’a été nommé un projet d’envergure regroupant 13 think tankseuropéens dont l’objectif est d’accompagner, par leurs recommandations, les présidences francaises,tchèques et suédoises de l’UE, renommées pour l’occasion Troïka.Cet ouvrage, codirigé par Notre Europe (www.notre-europe.eu) et la Fondapol (www.fondapol.org), estné d’un constat simple : à savoir que les trois prochaines présidences de l’Union européenne allaient êtredécisives pour ce qui est de l’avenir de cette dernière et des pays qui la composent, et ce au regard desbouleversements politiques et économiques actuellement en cours à l’échelle internationale.La provenance géographique des think tanks démontre une certaine représentativité, avec une proportionassez faible (3 sur 13) de structures basées exclusivement à Bruxelles. Citons tout de même les pays dontsont originaires les think tanks : Pologne, Suède, Angleterre, France, Allemagne, Belgique (Bruxelles), Grèce,République tchèque, Danemark.L’ouvrage est organisé en cinq grandes parties, elles-mêmes divisées en thématiques : Traité de Lisbonne,démocratie, budget ; Croissance ; Justice, liberté, sécurité ; Développement durable ; l’Europe dans lemonde. Chacune des parties est composée de plusieurs articles de 4 à 5 pages rédigés par les membres desthink tanks. Sans prendre position sur la teneur des articles eux-mêmes, force est de constater qu’un effortde lisibilité a été fait afin de rendre le document accessible à une majorité de personnes. Les thématiquessont d’ailleurs très bien indiquées, ce qui permet au lecteur de « naviguer » à travers l’ouvrage sansnécessairement débuter par la première page.Cet ouvrage existe en version papier et en accès libre sur internet (en français ou en anglais) à l’adressesuivante : http://www.fondapol.org/publication/titre/think_global_act_european-3.htmlSélim AlliliJacques Potdevin et Olivier Boutellis-Taft,Considérations sur la crise et le marché intérieur,par Jacques Potdevin et Olivier Boutellis-Taft, Questions d'Europe n°123, Fondation Robert Schuman, janvier 2009.Le marché intérieur, qui a fêté ses dix ans en 2002, est une incroyable réalisation politique et économique,chiffres à l'appui (augmentation du PIB de 1,8 %, création de 2,5 millions d'emploi, etc.). Cependant, lemarché intérieur subit les frais d'une crise qui ne fait finalement que souligner des lacunes déjà présentes.La crise, dont les solutions doivent venir de nouvelles normes, est le résultat d'un marché désorganisé, maisaussi d'individualités qui n'ont que peu pris en compte les règles de leur profession. Le marché intérieur estaujourd'hui peu opérationnel et il manque cruellement d'un engagement politique. Pour pallier ce manque,la Commission européenne a fait paraître, le 26 novembre 2008, une communication sur le plan de relanceeuropéen. Les deux auteurs notent des mesures utiles dans ce plan. Cependant, ils constatent à regret desmanques. Doivent être considérées, d'après eux, comme essentielles au bon fonctionnement de l'économie,une stabilité du marché intérieur, la transparence des activités financières (de plus en plus prise en comptemalgré tout) et l'harmonisation du contrôle de gestion. En effet, l'harmonisation du contrôle de gestioncontribuerait à une réduction des coûts et une simplification de leur compréhension augmenterait la sécuritéjuridique. Le rôle des PME est tout aussi important. "La crise actuelle nous montre qu'il est temps que lesEtats membres surmontent leurs différences contre-productives ou leurs divergences de perception et qu'ilsacceptent d'offrir aux PME un véritable marché intérieur efficace", peut-on lire sous la plume des deuxauteurs.Jacques Potdevin et Olivier Boutellis-Taft, respectivement président (de 2007 à 2008) et directeur exécutifde la Fédération des experts comptables européens, déplorent ainsi que leurs préconisations ne soient pasassez prises en considération dans le plan de relance de la Commission européenne. La commission fait,semble-t-il, peu de référence au marché intérieur, comme si l'harmonisation des politiques de marché et descadres juridiques n'avaient que peu d'utilité. Par ailleurs, les auteurs constatent le manque d'appui du plan àdes expériences pratiques, ce qui pourrait entraîner de probables contradictions. En effet, il apparaît que ledéveloppement de nouvelles réglementations n'est utile que lorsqu'il est évident que les bénéfices qu'ellesapportent à la société sont supérieurs à leur coût. Or, en proposant des solutions peu inspirées d'expériencesréelles, le risque d’induire des effets inverses est grand. Enfin, il semble que la commission, qui a fondé saréputation et sa crédibilité sur son analyse d'impact (propositions basées sur des fondements objectifs et surune analyse factuelle solide), en manque dans son plan de relance européen.http://www.robert-schuman.org/question_europe.php?num=qe-123Emeline Bulgheresi-DescuilhesLectures THINK n°9 - Janvier 2009 p. 19


Comment poursuivreaprès le succès de laprésidence française ?par Philippe Herzog,Ancien député européen, Philippe Herzog est aujourd’hui président de ConfrontationsEurope, think tank qui s’attache à promouvoir la participation de la société civile à laconstruction de l’Europe.Nicolas Sarkozy a assumé la présidence de l’Unioneuropéenne dans des circonstances de criseexceptionnelles. Il a eu le grand mérite de secouerun système politique communautaire endormi et il aprouvé qu’un président du Conseil a un réel pouvoir s’ilveut et sait l’exercer.Pour la première fois une ébauche de gouvernementéconomique a vu le jour. La Banquecentrale et l’Eurogroupe ont géréla crise bancaire en coopérationétroite. La présidence de l’Unionest à l’origine de la réunion d’unG20, qui a été un évènement par sacomposition multilatérale et sonoption en faveur d’une coordinationglobale. La coordination despolitiques bancaires en Europe aété effective, celle des politiquesbudgétaires de relance limitée, etle niveau d’action spécifiquementcommunautaire très faible, fautede volonté des 27 comme debudget.La présidence française a suégalement mettre l’Union enposition d’acteur géopolitique parson initiative immédiate face àl’intervention russe en Géorgie etl’obtention de la paix. Sur le frontdu climat, l’accord est un réel pasen avant, qui aurait pu être plusimportant si l’Allemagne n’avaitpas exigé une gratuité des permisd’émission de CO2 pour l’industriemanufacturière ; plus justifiés sont les dérogations etsoutiens accordés à la Pologne et aux nouveaux paysmembres pour la modernisation de leur base énergétique.Cet accord – à confirmer par le Parlement européen –permet à l’Europe de bien jouer son rôle dans la négociationglobale engagée. Le pacte sur l’immigration correspond àce que souhaite l’opinion publique dans toute l’Europe,mais je suis plus réservé. Si la blue card pour les immigrésqualifiés se justifie, l’équilibre du pacte conforte le choixprotectionniste.Ainsi, au total, la présidence est réussie sur deux plans :elle marque la volonté d’une Europe unie et le début d’unretour de la France en Europe. Cela n’avait rien d’évident.Approfondissons maintenantla question des limites de cetteprésidence. Elles tiennent bien sûraux ambigüités françaises. Avantla panique financière, N. Sarkozya vertement critiqué la Banquecentrale européenne, aujourd’hui iljuge formidable son action : il a raisonde vouloir impérativement bâtirune politique macroéconomique,mais sa crédibilité nécessitera uneconception cohérente. Si AngelaMerkel a tort de ne pas voir lescirconstances exceptionnelles quiexigent un retour accru à la dettepublique, elle a raison de se soucierdes effets à moyen et long terme.C’est une équation qui appelle unesolution. Celle-ci est cherchée avecraison du côté de l’investissement ;elle implique, tout comme laréduction de l’avidité financière,une transformation du capitalisme.Nicolas Sarkozy devra clarifier sesvues à ce sujet – comme nous tous.L’annonce du fonds « souverain »français n’a pas été heureuse, maisdans les faits le choix d’un fonds d’investissement ouvertaux investisseurs étrangers est positif. L’ambiguïté porteaussi sur la compatibilité entre l’exercice de la souveraineténationale et la capacité d’action communautaire. N.Sarkozy mise sur une coordination intergouvernementalerenforcée et semble-t-il choisit le Conseil européen pour« Ainsi au total,la présidence estréussie sur deux plans :elle marque la volontéd’une Europe unie etle début d’un retourde la France en Europe.Cela n’avait riend’évident. »Regard par Philippe Herzog THINK n°9 - Janvier 2009 p. 20


Regard Philippe Herzogl’impulsion politique, laissant à la Commission la miseen œuvre des règles et des Traités. C’est une répartitiondes rôles discutable. Un test de la volonté de renforcer leniveau communautaire concerne le budget de l’Union. Leprésident ne s’est pas exprimé à ce sujet mais – bon signe– Jean-Pierre Jouyet a évoqué la nécessité de bâtir unvrai budget dans les prochaines années. Les limites de laprésidence sont liées aussi bien sûr aux conflits d’intérêtsentre les Etats-membres. La question du style des relationsentre N. Sarkozy et A. Merkel est seconde par rapport auproblème de l’opposition des intérêts et des modèleséconomiques. L’Allemagne est une plate-forme tournéevers l’exportation qui accumule des surplus commerciauxénormes, lesquels reposent sur la consommation de sesvoisins. Il faudra beaucoup d’efforts pour obtenir unedémarche plus coopérative. Si le dialogue est meilleuravec la Grande-Bretagne, c’est qu’elle est en grandedifficulté économique et a intérêt à une relance sur lecontinent, mais s’agissantde transformation dela finance globalisée,serons-nous d’accord ? LaFrance tient relativementle choc dans la crise pourl’instant, mais nos déficitscommerciaux et publicsmassifs marquent undéficit de compétitivité quihandicape nos ambitionsdans un leadershipeuropéen.N. Sarkozy a démontré unengagement européen et le poursuivra sans doute entrouvant de nouvelles voies. Mais si la volonté est là, lemoment vient de préciser la conception, avec une vueprospective longue et un agenda cohérent. Cette questionn’est pas posée à lui seulement, mais à la société françaisedans son ensemble. L’intérêt de la France pour elle-mêmeet pour son crédit en Europe est de poursuivre, accélérer,et améliorer les réformes intérieures, en particuliercelles qui amélioreront sa compétitivité et l’efficacitéde l’administration publique. A défaut, nous serions engrande difficulté, non seulement dans la récession maisau-delà, avec un risque de stagnation avéré. D’autre part,le retour de la France en Europe appelle de nouveauxefforts pour ne pas confondre l’intérêt national et l’intérêteuropéen – une confusion bien sûr commise tout autantpar les Allemands ou par les Anglais ! L’Europe n’estpas faite pour protéger nos acquis mais pour réussir unnouveau modèle de croissance et de développementdurable, et pour être une force de paix et d’entente àl’échelle mondiale. Ce qui appelle de nouveaux partagesde souverainetés. L’association Confrontations Europe,« il faut, dès 2009,bâtir un pilotage européendurable de la crise »devenue un réseau européen, s’est livrée à un gros travailde recherche sur l’intérêt européen, dont j’ai rédigé lasynthèse sous forme de lettre ouverte à N. Sarkozy et J. M.Barroso : « Consolider l’Union européenne pour sortir de lacrise » (www.philippeherzog.org).L’analyse approfondie des mécanismes de la crise permetde mieux cerner les problèmes à résoudre pour ensortir. Certains dirigeants pratiquent la méthode Coué, quiconsiste à faire le dos rond et suggérer une sortie de crisefin 2009, ou en 2010, après quoi les choses reprendraientcomme avant. Cela ne rassure personne. La crise auraun coût très lourd, et les gens veulent savoir comment leréduire, comment retrouver la confiance. Selon nous, ilfaut, dès 2009, bâtir un pilotage européen durable de lacrise. N. Sarkozy semble miser sur la mise en place duTraité de Lisbonne après une ratification irlandaise ; maisque se passera-t-il en attendant ? A défaut d’un pilotageactif, avec une forte dimension sociale et de mobilisationdes sociétés, l’Europe nesortirait de la crise quetard – et dans quel état ?–, après les Etats-Unis oùl’impulsion du nouveauprésident s’annonce déjà àla mesure des problèmes.Il faut à tout prix mainteniret amplifier l’engagementeuropéen de la Franceau-dede sa présidencede l’Union, tenter departager avec d’autressociétés, d’autres Etats,une nouvelle ambition. Au-dedes mini-relances nationalesde 2008, il y aura besoin l’an prochain d’une politique derelance communautaire et de renforcer la cohésion. Onpeut pour cela utiliser des outils comme l’emprunt. D’autrepart, il faut lancer l’objectif d’une réforme de l’Unionéconomique et monétaire (UEM), avec la création d’unvrai budget, afin de prévenir ses fractures déjà visibles.Et puis l’on doit redéfinir la stratégie de croissance endonnant une priorité au développement du capital humain :avec les départs massifs en retraite et les échecs dessystèmes éducatifs, la pénurie des compétences risque decruellement s’amplifier.En 2008, N. Sarkozy a traduit en actes la volonté française,à gauche comme à droite, de bâtir un « gouvernementéconomique » au niveau de l’Union. Certes, ce n’est qu’undébut, et non sans contradictions, mais il succède à dixans de rhétorique sans résultats. Demain, il faudra faireplus : tourner la société française vers un effort individuel etcollectif de rétablissement de la compétitivité de l’économieet de réforme de l’Etat ; et entreprendre en Europe unestratégie d’influence avec une ambition cohérente.Regard par Philippe Herzog THINK n°9 - Janvier 2009 p. 21


Retour du politique en Europe :la présidence française del’Union européenne n’aura-t-elleété qu’un feu de paille ?par Jean-Thomas Lesueur,délégué général de l’Institut Thomas MoreEn lançant le 1er juillet 2008, le jour même de sonouverture, son Baromètre de la présidence française del’Union européenne 1 , l’Institut Thomas More visait unobjectif simple : mettre à la disposition du grand publiccomme des spécialistes des questions européennes unoutil opérationnel de suivi en continu des initiatives etdes résultats de la présidence française – suivant encela le vœu du président de la République lui-même, quise déclarait depuis longtemps favorable à l’introductiond’une « culture de l’évaluation » dans la sphère publique.Puisqu’il l’appelait de ses vœux, pourquoi ne pas leprendre au mot ? Le programme de la présidencefrançaise était copieux et ambitieux,et visait des objectifs élevés surplusieurs dossiers majeurs dont lepaquet énergie-climat, la stratégieénergétique commune, la relanceinstitutionnelle, le bilan de santéde la PAC, le pacte européen surl’immigration et la stratégie deLisbonne notamment. Ces six mois– en fait plutôt cinq du fait dela trêve estivale – s’annonçaientchargés : un instrument demesure et d’éclairage paraissaitindispensable.La présidence française a su A cet impressionnantvolontarisme quantitatif – trait typique du sarkozysme –,s’ajoutait une ambition qu’on qualifiera, sans jugement devaleur à ce stade, de qualitative : Nicolas Sarkozy entendaitbien « faire de la politique » et obliger, à son corps défendantsi besoin devait être, l’Union européenne à en faire. Quefaut-il entendre par là ? Institutionnellement, revaloriserle Conseil par rapport à la Commission. Pratiquement,obliger les responsables européens et la lourde machineriebruxelloise à changer leurs manières de voir et leursmanières de faire, repolitiser les débats, les décisions et lesresponsabilités aux yeux des citoyens, en un mot « dire quiils sont », pour parler comme Pierre Manent. La politisation« Fait-on de la politique,comme on fait un job ? »de l’Europe devait être la meilleure réponse à apporter à ladésaffection et à la méfiance des populations, manifestéespar trois référendums perdus en trois ans. Pour le direcomme nous le pensons, il y avait du vrai dans tout cela.La gestion de deux crises de nature internationale – le conflitgéorgien au début du mois d’août et la crise financière quidégénéra en crise économique mondiale à partir du mois deseptembre – vint s’ajouter à la réalisation de ces objectifsnombreux et massifs. Nicolas Sarkozy trouva là l’occasionde donner corps à son leitmotiv et à son irrépressible goûtde l’action tous azimuts – deuxième trait du sarkozysme.On l’a beaucoup dit, Nicolas Sarkozy « aime » l’état de criseen ce qu’elle le galvanise et met aujour ses qualités de décideur et dedoer 2 . Et force est de constater queface aux deux incendies sévèresqui se déclarèrent, il fut un pompierefficace. Sans revenir sur le détailde ses actions, il faut reconnaîtreau président de la République dessuccès incontestables : l’accord decessez-le-feu du 12 août entre laRussie et la Géorgie et le dégagementd’une position commune entre les27 lors du sommet international deWashington du 20 novembre sur lacrise économique mondiale. Il fit ainsi la démonstration que,en cas de crise au moins, et à condition qu’il y ait un pilotedans l’avion, les Européens étaient capables de s’unir pourfaire face aux tempêtes. Dont acte, donc. La question quirestera à poser (et que nous poserons plus bas) sera cellede la pérennisation de ces succès…De même, sur les dossiers cités plus hauts, ceux quiconstituaient le gros du programme de travail de laprésidence française, un réel volontarisme permit d’aboutirà des résultats tangibles. Le pacte sur l’immigration futsigné à l’unanimité dès le Conseil d’octobre. Le bilan desanté de la PAC fut adopté sans psychodrame – ce qui està remarquer tant on s’était habitué à ce que les dossiers1 Disponible sur http://institut-thomas-more.org/barometre-pfue/barometre.html.2 Mot américain qui n’a pas de bon équivalent en français et qui désigne celui qui, pleinement plongé dans l’action, agit, fait et réalise.Regard par Jean-Thomas LesueurTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 22


Regard Jean-Thomas Lesueuragricoles provoquent des crises de nerfs à répétition Conseilaprès Conseil. Un compromis sur le paquet énergie-climatfut accouché dans la douleur le 12 décembre, incompletet trop peu ambitieux pour certains, mais méritoire dans lecontexte de ralentissement économique et surtout pionnierà l’échelle planétaire. La relance du processus d’adoptiondu traité de Lisbonne fut entérinée grâce à un accord trouvéavec les Irlandais – et il est à noter que cette relance estpassée par les Etats et les responsables gouvernementaux,non par le retour à l’« esprit communautaire » tant vantépar certains ; c’est la prise en compte des revendicationsnationales irlandaises par le collège des chefs d’Etat et degouvernement qui a permis de déboucher à un accord :ce qui constitue d’une certaine manière la validation de la« méthode Sarkozy » qui veut que l’Europe « fasse de lapolitique ».Sur des dossiers moins spectaculaires, des avancées furentégalement enregistrées : sur la gestion concertée de la pêcheeuropéenne, sur l’instauration d’un Business Act européen(certes moins ambitieuxqu’on aurait pu l’espérer),sur l’Espace européen de larecherche. On a beaucoupcommenté enfin le manquede résultats en matièrede défense européenne,et il est vrai qu’aucunegrande initiative n’a étélancée. Mais le choix dela relance par des petitsdossiers concrets (nouvelleflotte d’hélicoptères,plan d’évacuation desressortissants européens,Erasmus militaire, luttecontre la piraterie maritime)n’était peut-être pas leplus mauvais pour tenterde réveiller la « Belleendormie » que constituaitdepuis dix ans l’Europe dela défense.Un bilan positif, donc, reconnu par beaucoup. NicolasSarkozy a incontestablement « fait le job », comme il aime àle dire lui-même. Mais voilà, est-ce suffisant ? Fait-on de lapolitique, et on a dit combien il tenait à ce slogan, commeon fait un job ? Les résultats que Nicolas Sarkozy obtienten moins de temps qu’il ne faut pour le dire ne risquentilspas d’être parfois des châteaux bâtis sur le sable ?Un dossier, dont nous n’avons encore dit mot, permet deprendre la mesure du zapping érigé en méthode d’actionqui constitue le troisième et principal trait du sarkozysme :c’est celui de l’Union pour la Méditerranée. D’abord vantécomme un grand projet de civilisation (Guaino avait bien luBraudel…), puis ramené sur injonction allemande sous lahoulette d’un processus de Barcelone auquel plus grandmonde ne portait attention, le projet fut porté sur les fondsbaptismaux à l’occasion d’une grand-messe médiatique le13 juillet 2008. Et depuis ? Rien, ou peu : les technos ont« Autre limite à la repolitisationde la construction européenne…c’est la construction européenneelle-même ! »consacré les six mois de la présidence française à savoir quiferait quoi, qui serait président, qui serait vice-président, oùon installerait le siège. Quant aux projets, on a peu avancé.Quant aux financements, on s’interroge encore… Unetelle initiative aurait réclamé vision, patience et longueurde temps. Nicolas Sarkozy, qui a déjà engrangé depuislongtemps les bénéfices médiatiques de l’initiative, est-ilcet homme-là ? Tacticien plutôt que stratège, le présidentde la République va plus vite qu’il ne va loin. Son empreintepolitique, en l’espèce européenne, peut-elle être profondeà ce compte ?Autre limite à la repolitisation de la constructioneuropéenne… c’est la construction européenne ellemême! D’abord, et cela est bien connu, parce que lesystème de présidence tournante du Conseil tous les sixmois empêche souvent l’établissement d’objectifs vraimentpérennes (en dépit des coordinations par trios) et fait sesuccéder des pays de poids politiques très disparates : laFrance succéda à la Slovénie et vient de passer le relais à laRépublique tchèque. Fautilen attendre le mêmeleadership et les mêmessuccès ? C’est là un premierproblème institutionnelque le traité de Lisbonne,s’il est appliqué, réglerapour partie – mais, soyonssans illusion, seulementpour partie… Mais le vraidéfi de la repolitisation estdans la révolution à fairedes mentalités bruxelloises– à la Commission et auParlement notamment.Sans sous-estimerl’hypocrisie de nombrede gouvernants nationauxqui, devant leur opinion,accusent l’Europe de« crimes » dont elle n’estpas coupable, il convientaussi de prendre la mesure du profond déficit de légitimitépolitique dont souffrent les institutions européennes...mais qu’elles n’ont pas l’air de chercher à combler.Historiquement technocratiques, ces institutions « ont unproblème » avec les peuples européens et ne semblentpas prêtes à faire leur mue politique. La constructioneuropéenne est encore vécue, et souvent présentée parses promoteurs, comme un « projet » et non comme unfait établi dans la vie des Européens. C'est aux éliteseuropéennes désormais de faire le premier pas, en sesouvenant enfin que l'Europe n'est pas un concept, qu'ellea une géographie, qu'elle est plongée dans l'histoire,qu'elle est au service d'êtres concrets et identifiés, lesEuropéens. Le temps de l'Europe aux mains blanchesmais sans mains doit passer si l'on veut que les peuples yadhèrent enfin sincèrement et que des moments tels quele « moment Sarkozy », dans les limites que nous avonsdites, ne soient pas des feux de paille ?Regard par Jean-Thomas LesueurTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 23


Elections aux Etats-Unis :quelles significations ?par Olivier Urrutia,OFTTLe 4 novembre 2008, Barack Hussein Obama est élu 44ePrésident des Etats-Unis. Il est jeune, issu de la classemoyenne et surtout, il est le premier afro-américain élu à ceposte. Si cette victoire est une véritable révolution politiqueet culturelle, ce n’est pas une véritable surprise. Plusieurséléments politiques, sociaux, économiques, ont concouru àassurer l’élection d’Obama. Au-dede l’aspect médiaticohistoriqued’un tel évènement, la question sous-jacente estde savoir ce qu’implique l’élection de Barack Obama au postede Président et surtout quelle politique sera appliquée ? Ilimporte d’ailleurs, à cet égard,de revenir également sur le rôlejoué par les think tanks dans lavictoire du camp Obama.La victoire d’un hommeet d’un camp : intérêtscommunsLe double mandat de Bill Clintonavait déçu et frustré bon nombred’Américains et en particulierde démocrates. Celui de G.W.Bush, qui radicalisait la politiqueconservatrice républicaine,laissait un pays exsangue sur leplan national et très critiqué auniveau international. Les vingtcinqdernières années ont vules conservateurs asseoir leuremprise politique et idéologique,tandis que le camp démocrate setrouvait à la dérive sur le plan des idées. Ce qui s’est traduit parun glissement à droite de toute la politique américaine. Mais latransition Clinton-Bush a été l’occasion pour les progressistesdémocrates de se structurer dans une opposition à leur proprecamp, trop au centre, et contre les républicains conservateursensuite. Sous la houlette de Howard Dean, président duparti démocrate depuis 2004, les progressistes décident dereprendre le parti et de le situer sur « l’aile démocrate du partidémocrate » selon les termes de Dean. S’inspirant dès 2004 dela machinerie de communication idéologique des conservateurs,les progressistes créent de nouveaux think tanks (Center forAmerican Progress, Campaign for American’s Futur, Democracy« Les 25 dernières annéesont vu les conservateursasseoir leur emprise politiqueet idéologique, tandis quele camp démocrate se trouvaità la dérive sur le plandes idées. »Alliance, etc.) en plus de ceux qui existaient déjà (BrookingsInstitution, etc.) et utilisent à outrance l’Internet au travers d’unemultitude de forums et de blogs (Think Progress) leur permettantainsi d’atteindre le plus grand nombre de citoyens américains. Ilsse rapprochent ainsi des jeunes et de leur base militante en lesimpliquant dans le débat politique. Les progressistes voient enBarack Obama, sénateur de l’Illinois très tôt opposé à la guerreen Irak (2 octobre 2002), jeune, talentueux et afro-américain,la possibilité de remporter la bataille des idées au sein d’unparti démocrate jugé trop « vieillissant » et à court d’idéesneuves. Dean et les progressistesreprochent aux leaders du partidémocrate de se montrer tropfrileux dans leur opposition àla politique conservatrice desrépublicains tandis qu’Obamase distingue à plusieurs reprisesau Sénat en votant à gauchedu parti démocrate. En fait,les élections ont été le terrainde deux batailles menées parObama et les progressistes : lapremière contre les démocratescentristes et la seconde contreles républicains conservateurs deJohn Mc Cain.Tandis qu’Hillary Clintoncristallise sur sa candidaturel’idée de la continuité (épousede l’ancien Président Bill Clintonet favorable à la guerre d’Irak),Obama incarne le changement. Les progressistes dirigentl’appareil de communication avec efficacité : des grands titresde la presse écrite (Financial times, New York times, WashingtonPost), les think tanks démocrates, l’Internet, relaient et appuientle message de changement d’Obama. L’utilisation des thinktanks, forums et blogs sur Internet permet de lever la plusgrande collecte de fonds privés pour une campagne électorale :605 millions de dollars, assurant ainsi la suprématie desprogressistes dans le domaine de la communication (chaînesde télévision, radios, journaux, meetings, etc.). Les think tanksdémocrates et leurs satellites (blogs) mobilisent l’électoratautour du concept de démocratie participative, thème récurrentRegard par Olivier Urrutia THINK n°9 - Janvier 2009 p. 24


Regard Olivier Urrutiadans la campagne d’Obama.Les progressistes ont allié une stratégie efficace à la personnalitéde Barack Obama en incarnant la proximité, le dynamisme, lechangement dans un contexte de crise économique mondiale,de guerres (Irak, Afghanistan, conflit israelo-palestinien),de chômage, de vieillissement des infrastructures, de criseénergétique et de problèmes écologiques. Leur victoire doit toutautant à leur stratégie qu’à l’échec des centristes démocratesdans le rôle de l’opposition à G.W. Bush et à celui des républicainsconservateurs fustigés pour avoir largement contribué à créer cecontexte de crise en raison d’une politique radicale et favorableà l’élite. Les think tanks conservateurs ont fini soit par critiquerla politique de G.W Bush (American Enterprise Institute), soitpar être désertés (PNAC), laissant le champ des idées à desthink tanks progressistes dynamiques et productifs. Ce mariaged’intérêts entre Obama et les progressistes a su fédérer lesespoirs et les attentes d’une large partie de la population,les femmes, les jeunes, les pauvres, les précaires, les afroaméricains,etc. constituant un électorat imposant.Quelle Politique ?En dépit de cette convergenced’intérêts entre Obama etses alliés progressistes, lesdivergences idéologiqueset politiques entre euxapparaissent nombreuseset posent la question de lapolitique qui sera menée parle nouveau président. Eneffet, si Obama s’est opposéà la guerre d’Irak, il se montreen revanche favorable à uneintensification des opérationsmilitaires dans la zoneAfghano-pakistannaise. Ilapporte un soutien fort àIsraël et souhaite un contrôleaccru du programme dedéveloppement nucléaire dela Corée du Nord et de l’Iran.Sur le plan national, Obama est partisan de la peine de mort etdu 2e amendement de la Constitution assurant aux citoyens ledroit de posséder une arme à feu. Il se positionne moralement,et à titre personnel, contre l’avortement et contre le mariagecivil homosexuel. Si Obama souhaite régulariser les clandestinsdéjà installés aux Etats-Unis, il veut aussi renforcer les contrôlesd’immigration à la frontière mexicaine.Obama, comme lors de son mandat de président universitairede la Harvard Law Review, se veut le Président du compromis,de l’union et de l’ouverture, dépassant ainsi les clivagespolitiques. Cette position se traduit déjà par la composition desa future administration, qui verra la nomination d’anciens de BillClinton et le maintien de quelques républicains en poste sousla présidence Bush : Joseph Biden, vice-président et allié desClinton ; Rahm Emanuel, chef de cabinet de la Maison Blanche,qui occupait ce poste avec Clinton ; Hillary Clinton, qui se verraconfier le Secrétariat d’Etat ; Sarah Sewall, Michèle Fournoy etWendy shelman, à la Défense, occupaient ces postes avec Bill1 Professeur d’université et militant socialiste de l’organisation solidarity.2 Journaliste et auteur de The Argument. Inside the Battle to Remake Democratic Politics.« les élections ont été le terrainde deux batailles menées parObama et les progressistes :la première contre les démocratescentristes et la seconde contreles républicains conservateursde John Mc Cain. »Clinton ; Robert Gates, actuel Secrétaire à la Défense nommépar G.W. Bush, restera en poste.Barack Obama s’est déclaré être un partisan de la Realpolitik,c’est-à-dire d’une politique pragmatique se situant au centre etempruntant au camp démocrate comme au camp républicain. Ila d’ailleurs apporté son soutien au plan de sauvetage Johnsondu système financier américain comme Bush et Mc Cain.Le Président Obama peut compter sur une majorité absoluedémocrate au Sénat et sur une majorité de 60% à la Chambredes Représentants, présidée par la démocrate Nancy Pelosi,ainsi que sur le parti démocrate majoritairement progressisteet sur un soutien populaire historique. Le célèbre think tankdémocrate Brookings Institution propose déjà à Obama desidées et des priorités dans les réformes à mener pour faire faceà la crise actuelle, en l’enjoignant de rénover, d’innover, des’entourer de cadres compétents et d’avoir une vision large etglobale. Le think tank met en exergue la révolution conservatriceopérée par Ronald Reagan, fort, lui aussi, d’un soutien populairemassif, et fait le parallèle avec l’élection d’Obama. Le think tankAmerica’s Future évoque la nécessité d’un « new New Deal »et propose aux militants departiciper à l’élaborationdu programme politiquedu Président Obama (blog« Change Gov – The Office ofthe President Elect »).Obama a été élu autantpour sa personnalité, pourla stratégie et l’appui desprogressistes, que par l’échecpolitique des centristes etdes républicains. Le contextede crise a créé les conditionsfavorables au changementet à l’apparition de la figurepolitique d’Obama comme« sauveur » de la nation.Mais les attentes et lapression sur sa présidencesont d’autant plusimportantes. Les centristeset les conservateurs militent pour une stabilité politique et lapréservation de repères en cette période de crise, tandis queles progressistes et une part de la population, et du monde,lui demandent d’apporter une réponse systémique à une crisesystémique, donc de changer le modèle en place. « Obamaa ses objectifs à lui et pour ceux qu’il gouverne. Nous, nousavons les nôtres, et depuis le 4 novembre 2008, ce ne sontplus les mêmes » écrit Dan La Botz 1 . Le journaliste MattBai 2 ajoute que si « Obama ne peut changer la trajectoire dumouvement progressiste, alors le mouvement le changeratrès certainement ». Son élection a signifié deux révolutions :la première, culturelle, est liée à sa personne, et la seconde,politique, voit le retour du camp progressiste sur le devant dela scène. Quel que soit son bilan politique, Obama aura été unsymbole fort. Et en politique, la symbolique est importante. Lesthink tanks progressistes se montrent favorables au programmegénéral d’Obama mais proposent déjà des idées pour pousserplus loin le champ de la réforme du système.Regard par Olivier UrrutiaTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 25


Approches pragmatiquesde la démocratie.Walter Lippmann et John Dewey (1/2)par Pierre Collantier,Pierre Collantier est chercheur en philosophie. Ses domaines de rechercheportent sur l'anthropologie philosophique, la sociologie et la philosophie morale etpolitique. Il est président de l'association MCPS – Mouvements, conflits et pratiquessociales.Walter Lippmann et John Dewey, deux des penseursaméricains les plus importants de leur époque, époque quiest encore dans une large mesure la nôtre, partagent uneapproche des phénomènes sociaux et politiques inspiréepar le pragmatisme. Ils ont cherché à penser la démocratiedans sa situation historique particulière, celle de la « Grandesociété », c’est-à-dire ce que nous nommons aujourd’hui« mondialisation » ou « globalisation ». Nous pouvons résumerune partie essentielle de leur démarche dans les termessuivants : quelle est la nature de l’expérience démocratiqueet quelles sont les possibilités de la démocratie à l’âgede la Grande Société, et dequelles illusions devons-nousnous défaire si nous voulonsréaliser ces possibilités ?Autrement dit, quelles sontnos attentes vis-à-vis de ladémocratie, et que pouvonsnousréellement en espérer ?Pour ces pragmatistes, il y a aumoins une illusion dont nousdevons nous défaire, celle de lareprésentation.Lippmann comme Dewey fontréférence au pragmatisme. Deweyfut l’un des fondateurs de cetteconception de la philosophie,avec Peirce, Schiller et James.Lippmann rencontra quant à luiJames à Harvard. C’est en 1907 que William James publie unlivre intitulé Le Pragmatisme, à la fois programme philosophiqueet clarification de ce qu’il présente comme une méthode. Celle-cirepose sur un principe, qu’il attribue à Charles Sanders Peirce :« Peirce commence par souligner que nos croyances sont en faitdes règles pour l’action, et dit ensuite que pour faire apparaître lasignification d’une pensée, il suffit de déterminer quelle conduiteelle est susceptible d’induire : là réside toute sa signification.Le fait tangible qui sous-tend toutes les distinctions que nousopérons entre nos pensées, aussi subtiles soient-elles, est quetoutes, même les plus délicates, ne portent sur rien d’autres que« Le monde dans lequel nous vivonsn’est plus depuis longtemps celui quia vu naître l’idée de démocratie.Aristote avait déjà compris àson époque que la démocratiedemandait un nombre limitéde participants pour être réelle »sur des différences possibles dans la pratique. Ainsi, pour que nospensées à propos d’un objet soient parfaitement claires, il noussuffit de considérer quels effets d’ordres pratiques nous pouvonsconcevoir que l’objet puisse impliquer – quelles sensations enattendre, et quelles réactions préparer. Notre conception deces effets, immédiats ou éloignés, est en somme ce à quoi seréduit notre conception de l’objet, pour autant qu’elle ait un senspositif » 1 .Ce principe remet en question l’idéalisme, le positivisme oul’empirisme, au moins dans leurs formes les plus radicales.James comme Dewey, en fondant leur pensée sur l’expérience,procéderont à une critiquedes philosophies 2 et desidées politiques 3 . Si l’on suit leprincipe de Peirce et si nousl’appliquons au domaine de lapolitique, cela nous conduit à undouble examen : quelles sont lesconceptions de la société et dela politique en vigueur, et quellessont les pratique réelles de la viepolitique, la notion de pratiquerenvoyant à celle d’acteur, desujet agissant et singulier, celuique nous nommons le citoyen.L’approche pragmatiste dela réalité consiste à mesurer lavérité de nos énoncés, de nosconceptions de la vie sociale etpolitique, en fonction de leurseffets dans l’expérience. Ce n’est pas d’un principe ou d’uneessence que nous pouvons déduire ce que sont les choses, maisdes possibilités offertes par la situation dans laquelle nous noustrouvons.La démocratie dans les limites de l’expérience : WalterLippmannLa politique est au cœur de l’existence de Walter Lippmann(1889-1974). D’abord étudiant en philosophie, élève notammentde George Santayana, il devient par la suite journaliste et fondera1 William James, Le Pragmatisme, traduction de Nathalie Feron, Paris, Flammarion, 2007, p. 113-114.2 Chez James, l’une des formulations les plus explicites de cette critique est la première leçon de l’ouvrage de 1907, intitulée « Le dilemme de la philosophie contemporaine ».3 Les positions de Dewey sur l’influence de l’idéalisme et du rationalisme sur les conceptions de la politique sont notamment condensées dans le second chapitre de son livre Le public et sesproblèmes, sur lequel nous reviendrons dans la seconde partie de cette étude.Regard par Pierre CollantierTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 26


Regard Pierre Collantierla revue The new republic. Il sera pendant plusieurs décennies l’undes columnists les plus lus des Etats-Unis, commentant pendantprès de cinquante ans tous les évènements de la vie publique.Observateur, il sera aussi acteur de la politique, particulièrementen 1914 lorsqu’il appuie auprès du président Wilson l’entrée enguerre des Etats-Unis, participant à la rédaction des quatorzepoints définissant les buts de cette guerre. Son nom est aussicelui d’un célèbre colloque d’août 1938, où est préfigurée lasociété du Mont Pèlerin, le colloque Lippmann 4 étant considérécomme l’un des évènements les plus marquants concernant lerenouveau de la pensée libérale au XXe siècle.C’est un aspect particulier de la pensée de Lippmann quenous voudrions présenter ici, celui de penseur politique, et plusparticulièrement les thèses que Lippmann avance dans un livrede 1927, Le public fantôme 5 . C’est en réponse à ce livre que JohnDewey rédigera Le public et ses problèmes 6 la même année.Dans ces deux livres se dessine une approche pragmatique dela démocratie, à travers la notion de public.Le livre de Lippmann présente trois aspects du problème : lepremier concerne la réalité de la démocratie, telle qu’elle est vécueet expérimentée par les citoyens qui forment le ou les publics ;la seconde présente lesproblèmes à propos desquelsle public doit jouer son rôle ;la troisième indique quelsinstruments permettraient aupublic de tenir ce rôle dela meilleure façon possible.Le tout s’appuyant sur unecritique des conceptions dela démocratie ayant coursdans la société, critique quis’appuie sur l’observationdes conditions effectives del’expérience démocratique.Le projet de Lippmann estde mettre en lumière lesillusions des conceptionsqu’il qualifie de « mystiques »de la démocratie, et qui, àtrop vouloir l’absolu, finissentpar restreindre les possibilités offertes par la réalité.Le monde dans lequel nous vivons n’est plus depuis longtempscelui qui a vu naître l’idée de démocratie. Aristote avait déjàcompris à son époque que la démocratie demandait un nombrelimité de participants pour être réelle. Le monde de la GrandeSociété n’est pas celui où la démocratie directe est possible, leniveau d’interdépendance entre les différentes sphères d’activitéset la complexification des rapports sociaux, économiques etpolitiques impliquent des décisions et des actions elles-mêmescomplexes. L’univers dans lequel nous évoluons est par ailleurspluraliste, dans nos sociétés coexistent différentes conceptionsde l’existence, de la société ou de la justice. La fonction dela politique n’est pas de trouver un principe unique souslequel ramener ce pluralisme. Il est de trouver en permanencedes arrangements rendant possible ces sphères d’activités,d’interdépendance et ces conceptions du Bien.Quelle est la situation du citoyen face à ce monde de la Grande« La plus grande illusion des mystiquesde la démocratie a été de concevoirun citoyen compétent dans tous lesdomaines de la vie publique, et de penser,à partir de là, que le pouvoir étaiten quelque sorte une émanationSociété ? Elle est celle d’un homme qui doit déjà consacrerson temps et son énergie à sa propre existence, qui ne peutou ne veut pas nécessairement prendre en charge l’ensembledes problèmes qui se posent à la société. Lippmann fait unedistinction entre ceux qui sont acteurs et ceux qui sont extérieursaux problèmes. Seuls les premiers ont le pouvoir d’agir. Lesseconds forment, en fonction des problèmes qui apparaissent,un public. Même dans le cas où ne se pose pas un problème enparticulier, les citoyens ne sont pas davantage acteurs : ce nesont pas eux qui font fonctionner les administrations ou décidentdes lois. La plus grande illusion des mystiques de la démocratiea été de concevoir un citoyen compétent dans tous les domainesde la vie publique, et de penser, à partir de là, que le pouvoir étaiten quelque sorte une émanation de la volonté de la somme de cesindividus rationnels et omnicompétents. En fait, selon Lippmann,la fonction réelle des citoyens, lorsqu’ils forment un public, estde s’aligner derrière ceux qui vont gouverner effectivement. Lefait de voter n’est pas l’expression de nos idées – un mêmevote peut avoir une signification et des raisons différentes –,mais une promesse de soutien. « Le rôle du public ne consistepas à exprimer ses opinions mais à s’aligner ou non derrièreune proposition. Cela posé,il faut cesser de dire qu’ungouvernement démocratiquepeut être l’expression directede la volonté du peuple. Ilfaut cesser de prétendreque le peuple gouverne.(…) La volonté populairene dirige pas les affairespubliques en continu, ellese contente d’interveniroccasionnellement » 7 .Dans ces conditions, quereste-t-il à faire afin de rendrela société la plus démocratiquepossible ? Il y a pour Lippmanndeux choses importantes àréaliser. En premier lieu, définirle domaine de la vie collectivequi est du ressort du public.Ensuite, donner les moyens au public, par des tests robustes etfiables, de choisir en toute connaissance de cause ceux auxquelsil va apporter son soutien. Dans le premier cas, cela signifie quenous devons distinguer ce qui est privé de ce qui est public, mêmesi la frontière entre les deux n’est pas toujours aisée à établir ; cequi nous permet de mettre en lumière les problèmes et les règleslorsque celles-ci sont défectueuses. Le second point concernedirectement le rôle du public et les moyens que nous mettons enœuvre afin de l’aider à choisir qui il va soutenir. Pour Lippmann, ils’agit de déterminer quels intérêts sont réellement défendus parceux qui prétendent apporter une solution aux problèmes, qui estpartisan et de quoi, qui défend le mieux le bien commun.Si Dewey partage dans une large mesure le constat fait parLippmann concernant le problème de la représentation, il a unevision différente des possibilités offertes aux citoyens et au publicdémocratique. C’est ce sur quoi portera la seconde partie de cetarticle.de la volonté de la somme de ces individusrationnels et omnicompétents. »4 Sur ce sujet, voir Le colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, de Serge Audier. Le livre comprend les actes du colloque et une présentation par Serge Audier des acteurs et desenjeux du colloque.5 Walter Lippmann, Le public fantôme, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurence Decréau, Paris, Démopolis, 2008.6 John Dewey, Le public et ses problèmes, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Joëlle Zask, Publications de l’Université de Pau, Farrago, Léo Scheer, 2003.7 Walter Lippmann, op. cité, p. 81.Regard par Pierre CollantierTHINK n°9 - Janvier 2009 p. 27


THINK n°9 / Janvier 2009Édité par L’Observatoire français des think tankswww.oftt.eu / redaction@oftt.euAbonnement gratuit sur le site internet de l’OFTTDirecteur des publications : Amaury BessardConseiller éditorial : Robert ChaouadRédactrice en chef : Emilie JohannRédacteur en chef adjoint (dossier Horizons) : Romain CanlerDirecteur artistique : Julien MénetratSecrétariat de rédaction : Agnès Iborra.Comité de rédaction : Selim Allili, Emeline Bulgheresi-Descuilhes,Romain Canler, Maud Clément, Emilie Johann, Mathilde Serrault,Olivier Urrutia

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