La Loupe 03/2010 - Emission juillet 2010Le - La Poste Suisse

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La Loupe 03/2010 - Emission juillet 2010Le - La Poste Suisse

Jeanne Hersch, la grande philosophe

genevoise décédée il y a dix ans déjà, avait

vu le jour dans la cité de Calvin en 1910.

Elle était une personnalité hors du commun.

Une philosophe qui ne craignait pas la

controverse, une enseignante comme on

n’en fait plus. Le grand public l’a connue

à travers ses innombrables conférences et

ses causeries radiophoniques hebdomadaires

dès les années 70, et jusqu’à passé

80 ans. Elle s’exprimait avec aise en français

comme en allemand.

C’était une analyste à la pensée lumineuse,

une femme résolue, toujours soucieuse

de la clarté de son expression et de sa ré -

flexion. Cette femme courageuse n’hésitait

jamais à nager à contre-courant. C’était

un pur bonheur de suivre le cheminement

de sa pensée, qui amenait son auditoire

là où elle le voulait.

Ténacité et questionnement

Jeanne Hersch irritait parfois ses adversaires.

La «quête bienveillante de la vérité

résolue», comme elle aimait à citer son

maître Karl Jaspers, était pour elle une

aspiration permanente. Elle était convaincue

que, même si une large majorité est

acquise à un même avis, il faut néanmoins

systématiquement considérer l’autre

aspect des choses. Une attitude combative

qui l’a plus d’une fois mise au cœur

d’impitoyables controverses.

La grande dame a maintes fois vu honorés

sa démarche, ses engagements et son

œuvre: trois doctorats honoris causa des

universités de Bâle et Oldenburg ainsi

que de l’EPFL de Lausanne, maintes

récompenses: prix de la Fondation pour

les droits humains (1973), Prix Montaigne

(1979), Prix Max Schmidheiny pour la

liberté (1980), Prix Max Petitpierre (1985),

Prix de l’UNESCO pour l’éducation aux

droits de l’homme (1985), médaille Albert

Einstein (1987) et distinction Karl Jaspers

(1992).

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La philosophe Jeanne Hersch fait assurément partie des intellectuels

suisses les plus importants de ces dernières décennies. Tout au long de

sa vie, la Genevoise s’est engagée en faveur des droits de l’homme

et de la liberté. Elle aurait eu cent ans cette année. Un anniversaire que

La Poste Suisse se devait de marquer par l’émission d’un timbre spécial.

Timbre-poste spécial Centenaire de Jeanne Hersch

Jeanne Hersch – une fascination qui

traverse le temps

Une Genevoise aux racines polonaises

Jeanne Hersch était le premier enfant d’un

couple d’étudiants juifs polonais ayant

fui en 1904 leur pays pour se réfugier à

Genève. Opposants au régime tsariste, ils

militaient pour le socialisme et pour

plus de justice en Pologne et en Russie. Ils

croyaient aussi en l’espoir séculaire de

la Terre promise pour les Juifs, espoir qu’ils

nourrissaient à travers leur culture et leur

formation judaïques.

Jeanne Hersch a suivi des études de

litté rature à Genève, Paris, Heidelberg et

Freiburg en Brisgau. C’est à Heidelberg

qu’elle rencontre dès 1929 le philosophe

Karl Jaspers, qu’elle considère comme

son maître. Elle lui restera d’ailleurs fidèle

toute sa vie durant, notamment à travers

la traduction de ses œuvres en français.

Première professeure au féminin

Jeanne Hersch a enseigné dès 1936 à l’Ecole

Internationale de Genève, avant d’être

nommée en 1956 professeur à l’Université

de Genève, poste qu’elle quittera en 1977.

Elle fut ainsi la première femme en Suisse

à occuper une chaire de philosophie

systématique. Outre ses activités genevoises,

elle voyagea beaucoup, notamment

en Amérique latine, en Afrique du nord,

aux Etats-Unis comme professeur invité

par diverses prestigieuses universités, ou

encore en Thaïlande, où elle officia comme

pré ceptrice des trois enfants de la famille

royale pour un voyage d’une année à tra -

vers leur pays. La Genevoise fut en outre

deux ans durant (1966–68) directrice de

la division de philosophie de l’UNESCO à

Paris, créée par ses soins. Elle reconnaissait

volontiers qu’une grande organisation

internationale exigeait plus de compromis

que nulle part ailleurs. Un vrai défi pour

la pugnace philosophe: ne pas toujours

parvenir à imposer ce qui lui apparais -

sait pourtant comme la vérité des choses

lui coûta beaucoup d’énergie et de séré-

nité. Elle se réjouit d’autant plus de publier

pour le compte de l’UNESCO «Le droit

d’être un homme», un ouvrage rassemblant

plus de 1000 cita tions issues de toutes les

cultures. Autant de paroles fortes qui

montrent que la dignité humaine n’est pas

uniquement une vue occidentale, mais

qu’elle s’applique aux humains du monde

entier. Jeanne Hersch était un témoin et

une critique de premier plan de son siècle

bien mal en point, émaillé qu’il fut de

conflits sanguinaires et de régimes totalitaires.

Jamais la philosophe n’oublia ses

thèmes de prédilection qu’étaient la

liberté et la responsabilité, l’éducation des

jeunes, mais aussi la question du sens de

la démocratie, une notion qui ne va pas

forcément de soi et dont nous devons

prendre soin, et surtout la quête de sa vie:

les droits humains. Une grande dame.

Monika Weber, ancienne conseillère aux Etats

et présidente de la Société Jeanne Hersch

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