Think magazine - Base de connaissance AEGE

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THINK MAGAZINEOnzième numéroLe terme « think tank » est très à la mode parmi le personnel politique hexagonal. A gauche,Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Manuel Valls, Vincent Peillon, pour ne citer qu’eux, ont,soit en leur nom propre, soit via l’un de leurs proches, constitué des organisations structurées qu’ilsont immédiatement baptisées think tank. A droite, Xavier Bertrand a redécouvert l’existence de laFondation pour l’Innovation Politique tandis que Jean-François Copé lançait en fanfare GénérationFrance, destinée à devenir « le premier think tank de la droite ». L’ambition affichée par tous cesacteurs politiques de premier plan est de doter leurs camps respectifs de réservoirs d’idées, pourrénover et enrichir des programmes jugés trop peu innovants.Mots clésThink tank, OFTT, Observatoire français des think tanks, Chili, Jean-Luc Bennhamias,Légitimité, Nicolas Dupont-Aignan, Pologne, Think magazine11/2009Auteur :Observatoire français des think tankshttp://www.oftt.euLe(s) auteur(s) de ce document d’analyse, d’opinion, d'étude et/ou de recherche a autorisé l'AEGE à enregistrer l'article dans la base dedonnées, dénommée : bdc.aege.fr. La diffusion, publication subséquente est aussi autorisée par l'(es) auteur(s) sur toutes formes de supportécrit, électronique uniquement au sein des membres de cette association, utilisateur de cette base de données. Aucune autre forme dediffusion n'est autorisée. L'analyse, l'opinion et/ou la recherche reposent sur l'utilisation de sources éthiquement fiables mais l'exhaustivité etl'exactitude ne peuvent être garantie. Sauf mention contraire, les projections ou autres informations ne sont valables qu'à la date de lapublication du document, et sont dès lors sujettes à évolution ou amendement dans le temps.Le contenu de ces documents et/ou études n'a, en aucune manière, vocation à indiquer ou garantir des évolutions futures. Le contenu de cetarticle n’engage la responsabilité que de ses auteurs, il ne reflète pas nécessairement les opinions du(des) employeur(s), la politique oul’opinion d’un organisme quelconque, y compris celui de gouvernements, d’administrations ou de ministères pouvant êtres concernés pas cesinformations. Et, les erreurs éventuelles relèvent de l’entière responsabilité des seuls auteurs.Les droits patrimoniaux de ce document et/ou étude appartiennent à l'Association AEGE, voire un organisme auquel les sources auraient puêtre empruntées. Le(s) auteurs ont expressément cédés les droits patrimoniaux subséquents à l'insertion de ce(s) document(s) dans la base dedonnées bdc.aege.fr. Toute utilisation, diffusion, citation ou reproduction, en totalité ou en partie, de ce document et/ou étude ne peut se fairesans la permission expresse du(es) rédacteur(s) et du propriétaire des droits patrimoniaux.Base de Connaissance AEGE : http://www.bdc.aege.fr


HorizonsThink tanks en PologneEntretiensJean Luc Bennahmias et Nicolas Dupont Aignan


EditorialChaque rentrée est l’occasion pour nous de nous remettre en question, de nousinterroger sur la qualité du magazine, ses manques, les envies des lecteurs… C’estdonc un magazine un peu modifié que nous vous proposons aujourd’hui. Une rubriquedisparaît pour laisser la place à une nouvelle... Nous arrêtons en effet nos « 10 questionsà » un think tank, ayant présenté puis interrogé un bon nombre de think tanks français,pour ouvrir une rubrique d’analyse. Nous accueillerons en effet des Chroniques dansle magazine, qui viendront régulièrement étudier la production d’idées et de politiquespubliques sous un angle qui leur est propre. Ainsi la rubrique Parcours d’une idéeretracera la genèse d’une idée et analysera son évolution, ses diverses applications…La rubrique Echos d’Amérique Latine quant à elle proposera une lecture du rôle desthink tanks dans la création de politiques publiques dans la sphère latino-américaine.D’autres chroniques viendront enrichir le magazine à mesure des mois, chroniques quevous retrouverez donc régulièrement dans nos pages, afin d’approfondir notre objet dela construction d’idées et de la production de politiques publique.Concernant ce 11 è numéro, il se nourrit des événements de ces derniers mois, sourcesde beaucoup d’interrogations quant à la vie des idées et leur évolution politique. Ainsinotre question inaugurale interrogera la place des nouveaux think tanks dans lesappareils politiques face à ce que d’aucuns qualifieront de panne programmatique, etinterrogera le nouveau rôle qui peut aujourd’hui être le leur. De même les interviewsquestionnent le rôle de partis en marge de la majorité comme de « l’oppositiontraditionnelle », afin d’affiner une analyse du rôle de ces acteurs ; qu’en est-il en effetdu traitement de la question environnementale aujourd’hui, quelques mois aprèsles élections européennes ? Quelle alternative pour la droite ? Autant de questionsdébattues avec nos invités Jean-Luc Benhamias et Nicolas Dupont Aignan.C’est donc dans un souci renouvelé d’affiner notre production intellectuelle et derenouveler notre travail d’observation que nous vous présentons aujourd’hui le 11 ènuméro de Think. En vous souhaitant, à nouveau, une bonne lecture…Emilie JohannRédactrice en chefTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 2


SommaireNotre époque p. 4Le nouveau think tank, un outil de mobilisation des ressources pour l’acteur politique.Entretiens p. 6Jean Luc Bennahmias p. 6Nicolas Dupont Aignan p. 10Horizons p. 14Les think tanks en PologneChroniques p. 18Parcours d'une idée : La fracture sociale - par Amaury BessardEchos d’Amérique Latine : Préservation de la culture Mapuche au Chili : un combat qui dure - par OlivierUrrutiaTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 3


Le nouveau think tank,un outil de mobilisation des ressourcespour l’acteur politique.Le terme « think tank »est très à la mode parmile personnel politiquehexagonal. A gauche,Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Manuel Valls, Vincent Peillon,pour ne citer qu’eux, ont, soit en leurnom propre, soit via l’un de leursproches, constitué des organisationsstructurées qu’ils ont immédiatementbaptisées think tank. A droite, XavierBertrand a redécouvert l’existence dela Fondation pour l’Innovation Politiquetandis que Jean-François Copé lançaiten fanfare Génération France, destinéetiennent davantage du club éphémèreque de l’organisme structuré etpérenne. Ces organisations seraientdonc simplement les héritières d’unetradition française ancienne de clubset de coteries, tradition qui trouva sonapogée sous les très parlementaires IIIet IV ème Républiques.Pourtant, contrairement aux clubsd’antan, l’existence de ces organisationsest justifiée par la production de solutionsinnovantes de politique publique, ce quiles assimile aux think tanks classiques. Lephénomène a donc des traits nouveaux :politiques de premier plan qui ont, àcourt ou moyen terme, des ambitionsnationales. Or, dans le contexte dela V ème République, la plupart d’entreeux estiment que le seul moyen desatisfaire leurs ambitions est de prendrele contrôle d’un appareil partisan déjàconstitué. La loi de financement despartis politiques, la synchronisation desélections présidentielles et législativespar le quinquennat et la nécessité d’unmaillage territorial dense, ont laissé deuxentités capables de mener aux plushautes responsabilités : l’UMP et le PS.C’est donc au sein de ces deux partis" L’ambition affichée par tous ces acteurs politiquesde premier plan est de doter leurs camps respectifsde réservoirs d’idées, pour rénover et enrichir desprogrammes jugés trop peu innovants. "à devenir « le premier think tank de ladroite ». L’ambition affichée par tousces acteurs politiques de premier planest de doter leurs camps respectifsde réservoirs d’idées, pour rénoveret enrichir des programmes jugéstrop peu innovants. Cette inflation denouveaux think tanks serait donc laconséquence d’une défaillance desproducteurs traditionnels de solutionsde politique publique, au premier rangdesquels les partis politiques et lesorganismes de la sphère étatique etuniversitaire. Par ailleurs, et au-dede la terminologie choisie par leursfondateurs, ces organisations n’ont pastoujours les caractéristiques typiquesdu think tank : certaines d’entre ellesces nouveaux think tanks sont utiliséspar leurs promoteurs pour participerà la compétition politique au sein deleurs propres espaces partisans plutôtqu’à mener l’affrontement contre leursadversaires idéologiques Ces nouveauxthink tanks français peuvent donc surtoutêtre caractérisés par leur finalité : ils sontdes instruments permettant à l’acteurpolitique de mobiliser et structurer sesressources pour tenter de s’emparer del’appareil partisan. Ils ne sont plus desthink tanks de partis politiques mais desthink tanks d’acteurs politiques.Construire une légitimitéLa plupart des initiateurs de nouveauxthink tanks sont des personnalitésqu’apparaissent le plus de nouveauxthink tanks. Alors que les directions despartis se contentent de réactiver et derenforcer les liens avec les think tankstraditionnellement proches de leursorganisations (la Fondapol, la FondationJean Jaurès par exemple), les outsiderscherchent à « exister » en créant leurspropres think tanks (Désir d’Avenir,Génération France…). « Exister » signifieessentiellement se créer une légitimité.Traditionnellement, la légitimité au seind’un parti politique nait de l’adoubementpar les pairs, autres élus ou militants (parle vote ou la cooptation). Le nouveau thinktank permet à son promoteur d’actionnerdeux leviers distincts.Le premier est l’action sur la légitimitéNotre Époque par Romain CanlerTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 4


Le nouveau think tank,un outil de mobilisation des ressourcespour l’acteur politique.traditionnelle. Posséder son propre thinktank, surtout s’il est structuré en antennesrégionales (comme Désir d’Avenir etGénération France), permet de construiredes canaux de communication directevers les militants et les élus locaux ens’affranchissant de l’appareil local duparti. Il s’agit alors moins de générerune véritable expertise que de susciterdes débats locaux qui seront autant decapteurs de tendances et de lieux depromotion de la position de l’outsiderpar rapport à une éventuelle « ligneofficielle ».Le second levier vise à tenter de faireévoluer les règles de la légitimité.Le nouveau think tank, au nomde la démocratie participative ou del’anachronisme de la division gauchedroite,cherche à élargir la source de lalégitimité au-dedes militants et desest la publicité donnée à la qualité deses membres et à leurs productions. Ausein du nouveau think tank, la qualitédes membres l’emporte largement sur laqualité des productions. Participer auxtravaux, adhérer, c’est reconnaître qu’onsoutient le promoteur du think tank. Maisc’est soutenir en se cantonnant au débatdes idées sans rentrer dans la compétitionpolitique. Pour l’outsider, c’est un moyende se constituer une clientèle sans que lesclients encourent de sanctions majeurespuisque ceux-ci ne font que contribueraux échanges d’idées. Dans un partirelativement discipliné comme l’UMP,cela évite les conflits directs. Au sein duPS, les nouveaux think tanks facilitentla lisibilité des prises de position alorsque la multiplication exponentielle descourants avaient eu tendance à rendreextrêmement floues les divisions réelles,désignation des candidats, en parallèleou en concurrence des fédérations del’appareil partisan.Le nouveau think tank est donc égalementune machine électorale au service de sonpromoteur.Déliquescence de l’appareil partisanou nouvelle polarisation de l’espacepolitique ?Que sont au juste ces nouvellesorganisations ? Leurs promoteurs lesdésignent comme des think tanks àpart entière, organisations structuréeset indépendantes dont la seule vocationserait la production de solutionsinnovantes de politiques publiques,ce qui correspond effectivement bienà la définition de think tank retenuepar l’Observatoire Français des ThinkTanks. Pourtant, ces nouveaux think" Le nouveau think tank, au nom de la démocratieparticipative ou de l’anachronisme de la divisiongauche-droite, cherche à élargir la source de la légitimitéau-dedes militants et des élus du parti,généralement vers les « sympathisants ». "élus du parti, généralement vers les« sympathisants ». L’objectif est de donnerà l’outsider davantage de ressourcesymbolique (le poids de l’opinion)pour rivaliser avec les « éléphants »,« caciques » et autres maîtres du parti.Le nouveau think tank est en quête delégitimité non pour lui-même en tantqu’organisation mais pour son promoteurqui est un acteur en compétition, non dansl’espace politique national, mais bien ausein de son propre camp partisan.Identifier et mobiliser ses soutiensVecteur de ressource symbolique, lenouveau think tank est également unpuissant « agrégateur » de soutiens.L’une des raisons d’être du think tanket ce, sans accroître des tensions déjàvives. Aux soutiens internes, le promoteurdu nouveau think tank pourra égalementadjoindre des soutiens externes quin’auraient pas été acceptés par l’appareilpartisan.Le phénomène de multiplication desnouveaux think tanks est récent. Ilest encore trop tôt pour savoir le rôleque joueront ces organisations dansla mobilisation des soutiens, lors deprimaires par exemple. Mais le choixd’avoir doté certains de ces think tanks,comme Génération France ou Désird’Avenir, de comités locaux peut laisserà penser que leurs promoteurs espèrentleur faire jouer un rôle opérationneldans les campagnes à venir pour latanks présentent également toutesles caractéristiques de « machinesélectorales » au service de leursinitiateurs.Le phénomène a une dimensionconjoncturelle (échéances électoralesimportantes en 2010 et 2012,renouvellement d’une partie du personnelpolitique lié au changement de générationen cours, préparation de la successionde Nicolas Sarkozy en 2017) mais il n’estpas exclu que certains de ces nouveauxthink tanks fassent émerger des lignes defractures idéologiques, prémices d’unerecomposition des appareils partisans,voire d’une modification profonde del’espace politique français.Notre Époque par Romain CanlerTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 5


Jean Luc BennahmiasDéputé EuropéenEntretien mené par Selim Allili le 01 octobre 2009Jean Luc Bennahmias est député européen depuis 2004. Il quitte les Verts en 2007 pourrejoindre le Modem de François Bayrou dont il deviendra le vice-président. Réélu députéeuropéen du Modem en juin 2009 avec 7.37% des voix dans la circonscription Sud-Est.Sélim Allili : Quels enseignements tirez-vous du succèsrelatif d'Europe Ecologie aux élections européennes ?J-L Bennahmias : Qu’il existe en France, comme quasimentdans l’ensemble de ce qu’on peut appeler l’opinion mondiale,une majorité culturelle qui a mieux compris que les politiquesl’urgence de lutter contre le réchauffement climatique. Toutcela est évidemment à prendre avec soit beaucoup de hauteur,soit beaucoup de pincettes, mais il y a une compréhensiongénérale, et pour cause, des phénomènes du réchauffementde la planète.Sélim Allili : Ce résultat conduit-il à un changement depositionnement du Modemsur l'échiquier politique ?J-L Bennahmias : Non, leModem étant, après lesVerts évidemment, la plusgrande formation politiquefrançaise à disposer en sonsein de personnalités écolosreconnues comme telles,comme Corinne Lepage oumoi-même par exemple.Pour moi, l’erreur gigantesquedu Modem dans les électionsn’est pas difficile à trouver : cen’est pas que François Bayrousoit allé débattre avec DanyCohn-Bendit. Mais, alors qu’ily a dans l’opinion publique,quelle que soit la situation politique, une volonté générale dedéfense de l’environnement, l’attaque de François Bayroupar rapport à Daniel Cohn-Bendit, quoiqu’on en pense sur lefond, était mal venue.C’était une erreur, qui nous a couté très cher, et nous coûtetoujours très cher.Sélim Allili : Le recentrage d'Europe Ecologie n'est-il pasJe comprends très bienque François Bayrou,Marielle de Sarnez, issusdu Centre, continuent àutiliser l’expression Centre,mais si vous m’écoutez,je ne l’utilise jamais.la validation a posteriori de votre thèse, à savoir que levéritable espace politique pour l'écologie n'est plus laGauche mais le Centre ?J-L Bennahmias : Je ne sais pas si c’est au Centre que celase passe…mais en tout cas c’est ailleurs. Car, j’en étais déjàpersuadé quand j’étais responsable national des Verts, cen’est pas dans les vieux enjeux ou espaces politiques que sejoue l’avenir de l’alternative politique, quelle que soit sa forme.Les nouveaux enjeux dépassent de très loin les décisions deshommes politiques. Et à un tel niveau, quelles différencesde politique économique et financière, ou de politiqueeuropéenne y a-t-il eu depuis trente ans entre la Droite etla Gauche ? Des différencesanecdotiques. Sur le fond, cesont les mêmes politiques quiont été menées.Sélim Allili : Pourrait-on direque dans le fond, vous avezraison, mais que dans laforme, c’est-à-dire au niveaude l’expression politique,vous avez tort ? On sait eneffet que l’alternance est lejeu politique, et qu’il fautbien prendre position surl’échiquier. Or le Centre,en tout cas tel qu’il estidentifié historiquement,n’a jamais réussi à sepositionner comme uneforce autonome.J-L Bennahmias : En effet. Je comprends très bien queFrançois Bayrou, Marielle de Sarnez, issus du Centre,continuent à utiliser l’expression Centre, mais si vousm’écoutez, je ne l’utilise jamais. Je suis dans le MouvementDémocrate, co-fondateur du Mouvement Démocrate,j’accepte, et pour cause, d’être avec des gens qui ontd’autres courants politiques d’origine, ce qui me paraitEntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 6


Entretiens Jean Luc Bennahmiasd’ailleurs tout à fait satisfaisant. Mais au-dede ça, je pensequ’on ne changera pas la politique en France s’il n’existe pasun parti démocrate digne de ce nom, c'est-à-dire qui soit à lafois démocrate, écolo et social.Sélim Allili : Que mettez-vous derrière ce terme de« démocrate » ?J-L Bennahmias : Les enjeux se trouvent aujourd’hui entreles conservateurs ou les néo-conservateurs. Dans Le Figarode ce matin, par exemple, c’est remarquable comment onnous dépeint les néo-conservateurs américains. Ou comment,dans la tribune, la politique de Sarkozy est présentée : Sarkozyse trompe car il devrait êtreencore plus à droite qu’il n’està droite.Voilà ce qui nous différencie :il y a d’une part une politiquenéo-libérale qui pense qu’onréparera les dégâts de la criseen allant encore plus loin dansle libéralisme et l’économie demarché non régulée. Et ceuxqui pensent qu’il y a besoinde politiques concertées,pas forcément calquées surles politiques étatiques payspar pays, et qui permettentd’émettre des régulations.C’est tellement évident : si l’onveut arriver à des décisions,qui sont essentielles pourl’avenir de la planète, sur leréchauffement climatique,les modes de production, lacroissance… réfléchir pays par pays n’a pas beaucoup desens. La donne a changé. Je suis très content par exempleque le Modem soit favorable à la taxe carbone.discussion-là, avait dit qu’il n’en ferait rien.Je pense qu’on nechangera pas la politiqueen France s’il n’existepas un parti démocratedigne de ce nom,c'est-à-dire qui soità la fois démocrate,écolo et social.Sélim Allili : Et puis c’est une mesure qui n’est passimple…J-L Bennahmias : Ce n’est pas que cette mesure soitcomplexe, mais elle ne peut aller de pair qu’avec denombreuses autres mesures environnementales à côté : laproduction d’énergies renouvelables à des niveaux supérieurs,par exemple. On avait proposé une idée, je suis étonné qu’ellen’ait pas encore émergé mais elle va se développer, c’était derendre de l’argent aux gens. C’est assez incroyable, mais c’estdire « je taxe et je rends ». Il y aurait par exemple une primeà la casse pour les chaudièresau fuel. C’est une idée quin’est pas très originale…maisqui va de soi par rapport à desgens qui n’ont pas la capacitéfinancière de changer leurchaudière.Sélim Allili : Y a-t-il une visionpartagée par l'ensemble desdirigeants du Modem surles questions d'écologie etd'environnement ?J-L Bennahmias : Cela susciteencore un débat, c’est normal.Ce qui est en tout cas notable,c’est que l’expression écolode chacun, par exemple lasensibilité de Corinne Lepageest différente de la mienne,n’est bridée en rien. Je disce que je veux, Corinne ditce qu’elle veut. Personne nerenie jamais son discours, que ce soit dans les réunions, lesmédia, les instances publiques, les conférences nationales,les conseils nationaux…Sélim Allili : J’allais justement vous interroger sur laposition du Modem sur la taxe carbone…J-L Bennahmias : A la Grande Motte, lors de la premièrejournée de l’université, on était environ une vingtaine :sénateurs, députés européens, députés, élus verts dumouvement démocrate…La plupart ont pris la parolesuccessivement, et pas un n’a dit qu’il était contre l’idée dela taxe carbone. Tout le monde est intervenu sur la méthode,la façon dont le gouvernement s’y est pris, etc. mais sur leprincipe, quelle que soit l’origine culturelle ou politique desmembres de cet exécutif, personne n’était contre. C’étaitde mon point de vue très satisfaisant. Il y a égalementconsensus sur le fait, premièrement, qu’une taxe carbone,telle qu’elle est faite là, n’a pas beaucoup d’influence. Et que,deuxièmement, tout cela devrait rentrer dans une logique àminimum européenne. Malheureusement, Barroso, dès cetteAprès, est-ce qu’il y a un accord global par rapport à toutça ? Bien sûr que non ! Tout cela part de loin : quel moded’agriculture, par exemple ? Même si à ce sujet on arrive jecrois à des compromis intéressants par rapport à une véritableagriculture paysanne, qui soit et paysanne et régionale.Sur le modèle énergétique, il y a quasiment consensus aussi.La position prise par le Mouvement Démocrate est que lafameuse troisième génération de générateurs nucléaires, diteEPR, n’est pas du tout une bonne solution. Je crois qu’onpeut être d’accord, en tout cas c’est ma position, je ne saispas quelle est celle de Corinne Lepage, sur la rechercheconcernant ce qu’on appelle la Génération 4, c’est-à-dire unréacteur ne produisant pas de déchets. Une fois dit ça, onn’est pas devenu pro-nucléaire pour autant …De toute façonle nucléaire en France, et surtout dans le monde, ne peutEntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 7


Entretiens Jean Luc Bennahmiasfournir, au niveau de la production énergétique globale dansles trois ans qui viennent, qu’à peine 6 à 7% de la productiond’électricité mondiale. On est donc obligé d’aller sur un mixénergétique qui passe par tous les modes de production.Sélim Allili : Est-ce que votre entrée au Modem a adoucivotre regard sur l’énergie nucléaire ?J-L Bennahmias : Non, pas du tout.une conférence sur les territoires, une sur l’agriculture et unesur l’énergie, où il y avait un certain nombre d’invités, locaux,nationaux et internationaux, qui intervenaient par rapport surde nombreux exemples pratiques et empiriques. « J’avanceparce que la société veut bien avancer », c’est le véritableéchange que je voudrais bien avoir, notamment avec pasmal de mes amis Verts qui sont dans une position vraimentautoritaire par rapport à tout ça.Sélim Allili : Comment s’est faite la jonction entre vouset le mouvement CAP 21 de Corinne Lepage, dans lamesure où vous avez justement des parcours politiquesdifférents ?J-L Bennahmias : Il n’y a pas eu de jonction. Si vousregardez bien, Corinne mène sa barque, moi je mène lamienne. Mais je ne dirige pas ausein du mouvement démocrateune sensibilité particulière.Sélim Allili : Parce que vous nele souhaitez pas ou parce qu’iln’y a pas à l’intérieur du Modemde courants politiques ?J-L Bennahmias : Cap 21 enest un, ça me parait assez clair.Au cours de mon expériencepolitique, qui date d’il y a trentecinq ans quand même, j’ai puparticiper, dans un courant ouun autre, à des initiatives X ou Y.Etre dans des courants politiquestels qu’ils sont aujourd’hui, c’està-direextrêmement minoritairesdans la population, quel que soitle parti politique, de l’UMP auPS en passant par les Verts etle Modem, c’est de toute façondifficile. Moi, passer mon tempsà être minoritaire dans uneorganisation déjà minoritaire, non merci ! Ca ne m’intéressepas. D’ailleurs je parlais tout à l’heure de passer à un stadede parti démocrate réellement constitué ; car est-ce qu’onest pas obligé de concevoir la participation des citoyens auchamp politique de manière différente ? Je sais bien qu’avecSégolène Royal ça a été compliqué… mais la question reste :comment fait-on pour que des centaines de milliers depersonnes participent ?Sélim Allili : Comment s'opère la réflexion en matièred'écologie au sein du Modem ? Par réflexion j'entends àvisée programmatique, et pas seulement un accord surdes grands principes?J-L Bennahmias : On n’y est pas encore. Mais regardez quandmême comment on a organisé cela pendant les électionseuropéennes. C’est passé inaperçu, mais … Nous avons euEtre dans des courantspolitiques tels qu’ils sontaujourd’hui, [...]c’estde toute façon difficile.Moi, passer mon tempsà être minoritaire dansune organisation déjàminoritaire, non merci !Sélim Allili : C’est ce qui leur est reproché d’ailleurs ?J-L Bennahmias : Oui, ça et l’absence de crédibilité del’opposition démocratique. Ca parait gentil les écolos, çane parait pas dangereux. On est dans l’espace symbolique.Personnellement ça ne me dérange pas, ils sont suffisammentintelligents pour en tirer parti. Notamment une grandepartie des gens qui ont voté pourEurope Ecologie, et des membresd’Europe Ecologie eux-mêmes…Enfin, Europe Ecologie n’existepas, ce sont les Verts qui existent.Europe Ecologie existe commeun phénomène symbolique. Et jene le leur reproche pas d’ailleurs.Je le dit souvent : Cécile Duflotmène cela depuis quelquestemps de main de maître.Après ça, sur le fond, en prenantdes exemples, je veux bien queles Verts en Ile-de-France et àParis soient contre le mitage enmilieu urbain, mais c’est difficilede faire autrement. Car il fautbien loger les gens quelque part.De la même façon, beaucoupd’écolos, et pas uniquementd’ailleurs, se retrouvent à êtrecontre les champs d’éoliens car,évidemment, cela prend de la place dans le paysage !Parallèlement à ça, personne n’a jamais râlé, en tout caspas depuis très longtemps, contre les lignes à haute tension.Mettons des éoliennes à coté des lignes à haute tension,personne ne pourra râler à cause du paysage.Mais pour revenir à ce que je disais, j’ai fait un discours à laGrande Motte où je rappelais à mes camarades du Modemque les Verts n’étaient pas gentils par essence. Pourquoi ?Parce qu’ils font de la politique et que la politique ce n’estpas gentil.On a heureusement dépassé le stade groupusculaire d’il ya 20 ou 30 ans…Car le démarrage de l’écologie politique,j’ai écrit un livre là-dessus chez Albin Michel en 1991 (Levirage de l’écologie politique), est absolument attristant :ce sont 300 personnes qui se mettent ensemble et qui seEntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 8


Entretiens Jean Luc Bennahmiasdétestent cordialement. Mais il reste un aspect qui m’étonnevraiment : comment peut-on concevoir qu’une mouvancecomme Europe Ecologie, qui doit bon an mal an atttirer10 000 personnes, et je suis gentil, puisse être en capacité degérer 15 à 20% de l’électorat ? Tout cela n’est pas crédible.Sélim Allili : Pour vous ça veut dire que c’est unépiphénomène ?J-L Bennahmias : Non, ça veut dire que quand je parle dela création d’un mouvement démocrate écologique et social,on a des gens pour être en campagne, pour passer le cap del’action de masse et de la réalisation de masse, qui pourraientêtre à la hauteur. Il y aura des hauts et de bas, ils vont sedisputer…mais c’est possible.Sélim Allili : Est-ce que vous vous inspirez de travauxde think tanks en matière d'écologie ? Car il y a quandmême assez peu de structures qui travaillent sur desproblématiques de politiquespubliques en matièred’environnement.J-L Bennahmias : Je suisd’accord, et c’est parce qu’iln’y a pas de corps constitué.Tout ça dépend du Ministère del’Agriculture, de l’Equipement etainsi de suite. Dans la recherchemême, la mouvance écolopolitique n’a jamais été en capacitépolitique assez importante defaire émerger un collectif.Sélim Allili : Il semble qu’il n’yait pas de relais entre le mondeuniversitaire et le mondepolitique…J-L Bennahmias : Ca vient,ça prend, par générationssuccessives…mais ça nem’étonne pas. Regardez, est-cequ’il existe en France un vraijournal environnemental, que ce soit sur Internet ou surpapier ? Non. On essayait déjà ces sujets dans les années 70,mais ça ne se vendait pas. Et à mon avis ça ne se vendraitpas plus aujourd’hui. C’est intéressant, ce constat, d’ailleurs.Dans les années 80, en presse, vous aviez en gros troisjournalistes qui s’y connaissaient. Là-dessus, il y en a peutêtreplus maintenant.Mais on a accumulé du retard. Ca fait quand même trenteans qu’on dit aux industries de la voiture : faites-nous desprototypes de transports urbains qui roulent à l’électricitéou au gaz… Petit à petit, ce type de choses, on s’y met, onredécouvre… Mais quel retard !Mais il reste un aspect quim’étonne vraiment : commentpeut on concevoir qu’unemouvance comme EuropeEcologie, qui doit bon an mal antirer 10 000 personnes, et je suisgentil, puisse être en capacité degérer 15 à 20% de l’électorat ?Tout cela n’est pas crédible.les partis italiens, français slovaques, irlandais, belges…quine sont pas forcément dans le même groupe au Parlementeuropéen. En tous les cas, on sortira par rapport à ça uncertain nombre de propositions globales. On ne peut pas, parexemple, pour l’Union européenne, décliner des politiquesde transports publics ou collectifs d’usagers en disantqu’elles seront finalisées dans 25, 30, 40 ans. On doit, si onest conséquent par rapport au réchauffement climatique,dire que toutes lignes seront mises en place dans les 5 ou10 ans. Je dis la même chose par rapport au transport demarchandises, que ce soit les transports combinés ou deferroutage : trop lent, trop lent, trop lent. J’entends parler auniveau de l’UE d’aller construire au Sahara un énorme champde panneaux photovoltaïques. Je trouve ça très bien si çasert à l’Afrique. Mais c’est quand même assez incroyablecar d’autres disent qu’on a dans nos propres territoires, ausud, de quoi faire la même chose. On pourrait le faire enEurope, pour l’Europe, sans aller au Sahara. Et il y a commeça tout un ensemble de pistes,sur le mode : « je vais utiliserun espace ailleurs, évidemmentmoindre, parce que je reste surla logique libérale, toujours lamême, du moindre coût et dumaximum de profit ». Mais c’estimpossible, voilà.Il faudrait de même une véritablepolitique d’économie d’eau,notamment par rapport àl’agriculture.Sélim Allili : Energie, eau,transports : c’est le triptyque,les 3 défis de nos sociétésmodernes.J-L Bennahmias : Oui, c’estle minimum ! Avec le moins dedérogations possibles. Je suisd’accord pour qu’il y ait desdérogations pour des payscomme la Pologne qui sont, sur le plan de leur énergie, à80% avec du charbon. La Pologne ne peut pas, là, arrêter dujour au lendemain. Mais qu’on accepte dans le compromisque l’Allemagne continue à produire des voitures dépensantdes tonnes de CO 2…Non. C’est en tout cas les idées qu’onaimerait amener à Copenhague, et sur lesquelles on travaille.Ce sont des idées fondamentales pour une action concertée,c’est comme ça qu’on sera à la hauteur de la demande, car lademande, c’est bien celle-là. Je lisais ce matin dans Libérationune enquête qualitative réalisée dans 38 pays : le sentimentglobal des gens, c’est qu’on arrête pas de leur dire qu’il fautagir vite… Donc il faut avancer dans des rassemblementsmondiaux comme ça, ou comme celui de Pittsburgh.Sélim Allili : Le Modem sera t-il présent au Sommet deCopenhague ? Si oui, pour y défendre quelles positions ?J-L Bennahmias : Je ne sais pas encore si nous seronsprésents. Le Parti démocrate européen c’est certain. AvecEn tout cas le mouvement écolo n’est pas terminé ! Tantqu’il n’y a pas mouvance globale, présente, amenant unepolitique alternative crédible, les gens vont voter en écoutantleur envie.EntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 9


Nicolas Dupont AignanDéputé Maire de Yerres dans l’EssonneEntretien mené par Selim Allili le 05 octobre 2009Après avoir quitté l’UMP en 2007 à la suite de désaccords profonds, Nicolas Dupont Aignancréé la même année le parti Debout la République.Sélim ALLILI : Pourriez-vous revenir sur la genèse devotre mouvement Debout la République ?Nicolas Dupont Aignan : En 1999, nous avons fondé Deboutla République avec 40 députés gaullistes qui refusaient ausein du RPR la fuite en avant supranationale et le traitéd’Amsterdam. Au départ c’était un club de réflexion au seindu RPR qui s’alarmait de la perte de la sève gaulliste ausein du parti. Quant le RPR s’est auto dissous pour donnerla place à l’UMP, nous avions reçu l’engagement que nouspourrions au sein de ce nouveauparti re-créer ce mouvementet agir de manière libre afin departiciper au débat démocratiqueà l’intérieur de cette nouvelleentité politique. Cela n’a été qu’unpiège grossier, les mouvementsont été supprimés. A titrepersonnel, je me suis présentédeux fois à la Présidence dumouvement mais la démocratien’a pas été respectée puisqueles scores ont été bidouillés. Onparle actuellement beaucoup duParti Socialiste, mais l’UMP n’avraiment pas de leçon à donner enmatière de débat démocratique.Suite à cela et au référendum de2005 (NDLR : sur la Constitutioneuropéenne), prenant consciencedes désaccords complets sur laligne de politique étrangère eteuropéenne, j’ai donc décidé justeavant le congrès d’investiture deNicolas Sarkozy de quitter l’UMPrendant ainsi les choses très claires sur le fond de mes idéesmais également sur l’opinion qui était la mienne sur le futurPrésident.L’UMP reste un parti respectable, libéral, « européiste »conservateur et opportuniste…On parle actuellementbeaucoup du PartiSocialiste, mais l’UMPn’a vraiment pas de leçonà donner en matièrede débat démocratique.Sélim ALLILI : Peut-on penser d’une certaine manièreque c’est le courant « démocratie libérale » qui aremporté cette « bataille idéologique » ?Nicolas Dupont Aignan : Complètement ! Avec les méthodesimportées du RPR, qui d’ailleurs, n’étaient pas les plusagréables. Ajouté à l’opportunisme d’un parti radical….vous avez là un patchwork complété depuis peu par unPrésident de la République démagogue, un démagogueanglo-saxon si je devais pousserla comparaison plus loin.Face à ça, j’ai donc fait un doublepari, certains diront assez fou, defaire vivre un parti politique sur uneligne politique oubliée et pourtantpopulaire dans la mesure où lesdernières présidentielles ont étéremportées sur ces thématiquestant celles de Chirac que deSarkozy, et de conserver uneliberté intellectuelle puisqu’on vavers un bipartisme d’apparenceet que je ne m’y résous pas.Sélim ALLILI : Historiquement,la Droite a souvent été diviséeau sein de différents courants.Comment Nicolas Sarkozya-t-il pu selon vous réunir sesdifférentes familles politiques ?Nicolas Dupont Aignan : Lesaut avait déjà été effectué parJacques Chirac qui a créé l'UMP.Et Sarkozy a compris tout l'usagequ'il pouvait en faire. Mais c'est Chirac qui a peu à peu « DeGaullicisé » une bonne partie de la droite française ramenantcette dernière à ce qu'elle était dans l'Entre-deux-guerres.Nicolas Sarkozy avec le talent qui est le sien a pu surfer surcette vague. Pour autant, je pense que l'on peut tricher avecEntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 10


Entretiens Nicolas Dupont Aignanles élections une fois mais pas deux. Cette réussite n'estd'ailleurs qu'apparente car il n'applique pas la politique pourlaquelle il a été élu.Les problèmes vont donc perdurer insécurité, immigrationgalopante, déclin économique, déficits abyssaux… . Noussommes en fait en face d'une imposture dans la mesure oùil a été élu contre la pensée unique alors que nous vivonssous le régime de cette dernière depuis qu'il a été élu. Et jedoute que cela puisse durer longtemps. C'est pourquoi, jeconsidère que nous devons forger une alternative politique.Sélim ALLILI : Lorsque vous quittez l'UMP en 2007,combien de députés dits « gaullistes » suivent votredémarche ?Nicolas Dupont-Aignan : Nedemandez pas un député dela V ème République de suivredes initiatives audacieuses.Il risquerait tout simplementde perdre son mandat.Nous sommes soutenusmoralement et mêmefinancièrement par certainsdéputés et sénateurs. Mais lefait majoritaire annihile toutevolonté d'indépendance etces derniers ne pourrontnous suivre que si notreaction rencontre le succès.Par ailleurs, je suis convaincuque l'UMP, seule et sur uneligne opportuniste, ne peutpas gagner et rassemblerles 50% nécessaires. LeFront National étant surdes postures extrémistes etpasséistes, il existe touteune frange de l'électorat qui,autant à gauche qu'à droite,souhaite que l'on parle de la Nation, de la République etde politique sociale. C'est à ces personnes que je souhaitem'adresser. Et je pense que par conséquent nous pouvonsatteindre rapidement les 10% même si cela ne paraît pasaisé au premier abord. Mais dès lors que nous serons entre5 et 10%, notre voix pèsera et il faudra compter avec nous.Sélim ALLILI : On a souvent décrit le XX ème siècle commecelui de la « fin des idéologies », le gaullisme ne seraitilpas l'une des ces idéologies que vous essayez demaintenir en vie ? Ne faudrait-il pas inventer un autrecorpus idéologique pour ce XXI ème siècle ?Nicolas Dupont-Aignan : Non justement parce que legaullisme n'a jamais été une idéologie. Ce que je portes'appellera peut être différemment dans les années à venirmais le gaullisme est une inspiration et les gaullistes notresocle. D'ailleurs, si vous prenez la carte de la France, il yCe que je porte s'appellerapeut être différemmentdans les années à venirmais le gaullisme est uneinspiration et les gaullistesnotre socle.a toute une partie des communes de l'est de la France,des terres gaullistes historiquement, dans lesquelles nousavons fait des scores honorables entre 5 et 8%. Plus de2000 communes ont voté pour nous dont 500 à plus de 8%alors que la majorité des sondages type Opinionway nousdonnait un mois avant les élections à 0,5%. Au final nousavons fait 2% ce qui est un très bon score étant donné lesconditions.Ça veut donc dire que les gaullistes sont toujours là etque les Français sont orphelins d'une certaine manièredes principes gaullistes à savoir une France qui maîtriseson destin, une République avec des droits et des devoirsfermes, une école méritocratique, un aménagement duterritoire autour de services publics, une économie forte etrigoureuse avec un partagesocial des richesses,une politique étrangèreindépendante, une Europedes coopérations concrètes.Tout ce que je viens devous citer est profondémentgaulliste et tous lessondages d'opinions vousdisent que les 2/3 desFrançais sont attachés àces principes. D'ailleursdès que Nicolas Sarkozyveut gagner des électionsou faire des discourspopulaires, il s'appuie surces valeurs. Sauf que sapratique du pouvoir reflèteplus une soumission cachéeà Bruxelles, une soumissionaux puissances d'argent,aux médias possédés parces mêmes puissancesd'argent, etc...Sélim ALLILI : Le rapport à la Nation dans votremouvement est fort. L'histoire de France invite à seméfier d'une notion construite par les sciences politiquesà savoir le « nationalisme ». Cela explique peut-être ladifficulté de construire un vrai patriotisme en dehors detoute référence nationaliste. Qu'en pensez-vous ?Nicolas Dupont-Aignan : De Gaulle avait une belle phrasepour distinguer les deux notions affirmant que le patriotismec'est l'amour des siens et le nationalisme c'est la haine desautres. C'est d'ailleurs parce qu'il y a de moins en moins depatriotisme que le nationalisme prend racine. Les Françaisrêvent d'être patriotes. Il faut assumer le patriotisme. Et c'està cause de ce manque de patriotisme, de ce dégoût de soimêmelié à une perte de confiance qu'on en vient à la haine.D'ailleurs, ce sont souvent les pays faibles qui finissent dansle nationalisme. Mais il ne faut pas un patriotisme d'estradecomme l'a fait Nicolas Sarkozy.EntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 11


Entretiens Nicolas Dupont AignanSélim ALLILI : L'éducation a-t-elle un rôle a jouer danscette construction ?Nicolas Dupont-Aignan : Évidemment. Même si le dramede notre pays est son système d'enseignement dans lequelon invite les jeunes Français à ne pas aimer leur pays. On esten train de construire une génération de déracinés. Je gardeespoir malgré tout car les jeunes interrogés gardent leurpréférences pour la Nation devant l'Europe par exemple.Preuve en est lorsque j'ai fait campagne dans les rues deSaint Denis (93), j'ai eu un accueil extraordinaire par despersonnes d'origine étrangère, je pensais sincèrement quepeu de personnes me reconnaîtraient. C'est pourquoi ilne faut pas écouter les « bobos parisiens » complètementdécalés qui font l'opinion.Une réforme de l'éducation va avec une réforme sociale.Une République égalitaire nepeut se concevoir qu'avecune nouvelle réforme sociale.Vous ne pouvez pas avoir undiscours pseudo-républicainsur les estrades et des pratiqueséconomiques anti-sociales.Sélim ALLILI : Quels contoursprendraient cette réformesociale ?Nicolas Dupont-Aignan : Il faut un nouveléquilibre économique, laparticipation des salariésdans leurs entreprises,l'existence d'associations deconsommateurs fortes avec lapossibilité de « class action »,stopper la privatisation desservices publics, il faut que lescitoyens aient le sentiment que l'Etat tient son rôle et ne sedérobe pas devant les intérêts des puissants. Il faut arrêterde prendre des décisions en fonction des copains présentsdans le CAC 40, bref ce comportement qui écœure nosconcitoyens, etc..Sélim ALLILI : Les médias et les analystes politiquesvous présentent souvent comme souverainiste?Acceptez-vous ce qualificatif et si oui que recouvre-t-ilà vos yeux ?Nicolas Dupont-Aignan : Je le récuse. Il est simplementutilisé pour me décrédibiliser et me ringardiser. Souverainistedans l'esprit des gens ça veut dire royaliste. Je n'ai rien àvoir avec Philippe de Villiers par exemple.D'ailleurs, ils ont réussi à enfermer de Villiers. Moi, je suisgaulliste, républicain. Au Québec, on pourrait être souverainistemais que je sache la France est encore un état indépendantmême s'il est fortement entravé. Le souverainisme ne secontente que de recouvrir l'indépendance, alors que nousA force d'avoir des hommespolitiques qui gèrentleurs carrières commedes fonctionnaires et bienc'est la vie politiqueelle-même qui se meurt.avons un projet de société, laïc, républicain, social, national.Cela n'a rien à voir. Je refuse ce mot dans lequel on essaiede m'enfermer. Finalement, je suis beaucoup plus dangereuxque de Villiers, puisque je suis beaucoup plus raisonnable etplus moderne. Il ne veulent surtout pas me permettre deparler aux Français.Sélim ALLILI : Comment votre parti « Debout laRépublique » se positionne-t-il sur l'échiquier politiqueen France ?Nicolas Dupont-Aignan : C'est un parti gaulliste, républicainavec historiquement des personnes de droite mais passeulement. De nombreuses personnes de gauche votentpour nous. L'enjeu pour notre parti est de franchir un seuil àsavoir celui des 5 ou 6 % aux élections. Sans ces résultats,nous ne pourrons pas compter. La période actuelle est donccruciale pour nous.Sélim ALLILI : Comments'organise la productiond'idées à viséeprogrammatique au sein deDebout la République ?Nicolas Dupont-Aignan :C'est très simple et de ce pointde vue nous sommes trèscohérents. Nous travaillonsavec beaucoup d'experts,beaucoup de personnes nousaident à tous les niveaux commedes ambassadeurs, chefs debureau, chefs d'entreprise,on a un réseau extraordinaire.Notre pensée est cohérente,elle est d'ailleurs bien résuméesur notre site internet. J'ai écritsix livres, prononcé beaucoupde discours, la base idéologique est claire et précise àsavoir une France libre qui changera l'Europe et qui régulerala mondialisation. Nous évoluons dans un monde ouvert,c'est un fait, je n'ai d'ailleurs jamais dit que la France devaitse recroqueviller mais qu'il fallait se protéger et resterindépendant. Tous les pays du monde sont indépendantssauf l'Europe. Encore que je nuancerais cela. L'Allemagnesait très bien défendre ses intérêts quand il le faut toutcomme l'Angleterre d'ailleurs. Et les dindons de la farcedans l'histoire c'est la France, l'Italie et la Belgique.Sélim ALLILI : Organisez-vous des débats ouverts aupublic ?Nicolas Dupont-Aignan : Oui, même si nous avons été trèspris par les européennes mais dès la fin de l'année nousrelancerons des débats et des forums. Si Lutte Ouvrièreou Besancenot faisaient la même chose, tout le monde enparlerait.Nous avons en réalité deux tares aux yeux des médias àEntretiensTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 12


Entretiens Nicolas Dupont Aignansavoir d'être de droite donc « exit » pour toute la pressede gauche et nous ne faisons pas corps avec la droitelibérale qui nous ferme l'accès aux médias possédés par lesgrandes fortunes de ce pays. Et pour finir, à titre personnel,je ne suis pas caricatural à savoir ni raciste ou extrémistec'est donc moins vendeur.Sélim ALLILI : Entretenez-vous des liens avec des thinktanks en France ou à l'étranger ?Nicolas Dupont-Aignan : Pas assez à mon sens. On litbeaucoup leurs travaux mais nous n'avons que très peude contacts. Une personne qui est en charge d'un blogassez connu qui s'appelle Laurent Painssol (http://gaullistevillepiniste.hautetfort.com/) doit justement mettre en placeces réseaux de relation avec les think tanks.Sélim ALLILI : Vous vous considérez réellement en« résistance » ?Nicolas Dupont-Aignan : Il y a deux manières pour moi defaire de la politique. La première c'est de considérer faire dela politique comme une carrière, ce que j'ai fait d'ailleurs unmoment. Ou alors on en fait un combat pour des idées etLe pari que je fais, c'est queles Français voudront un partidifférent mais raisonnable.des valeurs. Pour tout vous dire, j'ai été heureux deux foisen politique dans ma vie. La première fois à 13 ans avecChaban Delmas et la deuxième fois au traité de Maastrichtavec Philippe Séguin et son arrivée à la tête du RPR en 1997.A ce moment-là, je pouvais concilier ambition personnelle etcohérence avec mes idées. Ces moments-là évidemmentse sont taris avec les années. Donc j'avais le choix de fairele « gros dos » et donc de ne pas faire de vagues ou bienm'émanciper de la tutelle de l'UMP sachant que mon ancrageterritorial avec mes succès à Yerres me permettait unecertaine autonomie. A force d'avoir des hommes politiquesqui gèrent leurs carrières comme des fonctionnaires et bienc'est la vie politique elle-même qui se meurt. Nous assistonsd'ailleurs à un verrouillage terrible des vrais enjeux. Prenezl'élection des conseillers territoriaux à un tour, cette décisionsigne la fin de centaines d'élus territoriaux indépendantsmais personne n'en ditrien.Sélim ALLILI : Lesmembres de votreparti et notammentles membresdirigeants sont tousissus quasiment de lasociété civile, est-ceune volonté de votrepart ou simplementune attitudecirconstanciée liéeau fait que vousavez quitté l'UMPquasiment seul ?Nicolas Dupont-Aignan : Nos soutienssont constitués depersonnes très libres,très proches du terrainet qui sont écœuréespar le système partisanfrançais. Pour exemple, nous soutiennent des personnescomme Madame Tassin de Riposte Laïque ( http://www.ripostelaique.com/), Mr Morvan, un ancien cancérologueproche de Jean-Pierre Chevènement en passant par leProfesseur Iradj Gandjbkahck successeur du ProfesseurCabrol à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière qui est iraniend'origine. Notre esprit est celui du Conseil National dela Résistance d'une certaine manière. Notre problèmeaujourd'hui n'est pas lié à un manque de cohérenceintellectuelle, nous sommes en accord là-dessus. L'enjeuc'est de transformer cela lors des échéances électorales afinde renforcer notre structure.Sélim ALLILI : Pasmême les médiasd'ailleurs ?Nicolas Dupont-Aignan : Bien sûrque non. Les médiasrêvent de cette sociétéavec deux partis« Pensée Unique »,le PS et l'UMP. Parceque dès lors, la sociétéserait plus simple àgouverner et ainsil'exception politiquefrançaise disparaîtrait.Le pari que je fais,c'est que les Françaisvoudront un partidifférent mais raisonnable. Notre force se caractérise parle fait que nous ne sommes pas extrémistes et c'est celaqui nous rend dangereux pour le système. Regardez OlivierBesancenot et Jean-Marie Le Pen, se sont les meilleursalliés du système malgré leur positionnement extrême depart et d'autre de l'échiquier politique. Je suis très confiantet persuadé que nous serons l'un des principaux partis dans10 ans.Nous ne sommes pas seulement dans une posture politiquetraditionnelle, nous sommes réellement en résistance car ilen va de la liberté des Français, d'un peuple adulte. Nousnous acheminons peu à peu vers un régime qu'on pourraitcaractériser par son vide autocratique, une soft démocratieen quelque sorte. La négation de cette dernière à mon sens,cette démocratie du 3 ème type où le consommateur tend àremplacer le citoyen, où le débat public est le seul fait dedeux personnalités politiques, où l'abstention fait 50%...Ceux qui travaillent à cette société là n'ont évidemment pasleur place à Debout la République.Notre force se caractérise par le faitque nous ne sommes pas extrémisteset c'est cela qui nous rend dangereuxpour le système.Entretiens THINK n°11 - Novembre 2009 p. 13


Les think tanks en PologneParmi les Etats d’Europe de l’Est qui intégrèrent l’UE en 2004, la République de Pologne est,probablement, celui qui a le plus tenté de peser sur les destinées de l’Union, tant dans sa politiqueintérieure qu’extérieure. Ainsi, la diplomatie polonaise fut prompte à se mobiliser en faveur desrévolutions « colorées » et a également tenté d’établir une relation équilibrée et pacifique avec le voisinrusse. La PAC, la gestion des flux migratoires et la construction des institutions européennes furentd’autres sujets sur lesquels la République fit entendre une voix puissante, parfois très discordante decelles de la « vieille Europe ».Ces prises de positions, parfois contradictoires, sont le reflet des lignes de fracture d’une scènepolitique caractérisée par une certaine permanence des divisions idéologiques mais aussi par unegrande instabilité des appareils partisans. Tiraillée entre atlantisme décomplexé, nationalismeexacerbé et europhilie des élites économiques, la vie politique polonaise contemporaine est lefruit d’une histoire intellectuelle extrêmement riche mais également d’interactions géostratégiquescomplexes qui virent la Pologne tantôt actrice tantôt objet d’un « Grand Jeu » européen pourl’hégémonie à l’Est du continent.Horizons par Romain Canler, Mathilde Soyer et Romaric Bullier THINK n°11 - Novembre 2009 p. 14


La construction de l’espace politiquepolonaisLa première dynastie « polonaise » desPiasts crée un royaume au tournant del’an 1000 qui atteindra son apogée sousla dynastie lituanienne des Jagellons quiréalise, à partir de 1386, l’union personnelle(Union de Kewo) du royaume de Pologneet du Grand-Duché de Lituanie. Dès cettepériode et jusqu’au XX ème siècle, troisforces vont progressivement modelerl’espace politique polonais :• La contrainte extérieure depuissances expansionnistes,• La prédominance de l’aristocratieterrienne,• Le poids d’une identité nationaleexacerbée.La Pologne acteur et objet du jeu despuissancesTerre de passage pour les grandesinvasions, la Pologne est, dès leHaut Moyen-âge, au cœur des luttesd’influence et des conflits pour la maîtrisede l’Est du continent européen. Auxconfins des Empires, elle représenteune zone d’expansion territoriale et unréservoir de matières premières agricolesou minières. A l’Ouest, l’Ordre teutonique,la Prusse et l’Allemagne nazie verrontdans les terres polonaises un moyend’accroître leurs territoires exigus. A l’Est,la principauté de Moscovie puis l’empiredes czars chercheront à amoindrir sapuissance pour faire de la Pologne unEtat-tampon, un glacis protecteur contreles ambitions des Etats ouest-européens.Enfin, au Nord et au Sud, Suédois puisAutrichiens tenteront de prélever la partde l’espace polonais qui les intéresse,pour maîtriser la Baltique ou se garantirune frontière naturelle en Galicie. Dans cecontexte, défavorable, la Pologne exprimesa puissance politique et militaire parintermittence lorsque les circonstancessont favorables, comme au XIV et XV èmesiècles lorsque le passage de la Horded’Or a durablement affaibli les principautésrusses et que la déliquescence du Saint-Empire romain limita les ambitions despuissances germaniques.Ainsi, la Pologne, en tant qu’entitépolitique indépendante, disparaîtra àplusieurs reprises aux XII, XVII, XIX etXX ème siècles. Le débat politique polonaisest profondément marqué par cettesituation historique au cœur des conflitsentre grandes puissances, dont l’un desparoxysmes fut la Guerre Froide et quiperdure aujourd’hui avec les tensionsrécurrentes avec le voisin russe.Un Etat terrien et aristocratiqueJusqu’à la Seconde Guerre Mondiale,l’aristocratie polonaise occupe une placecentrale au sein des élites politiques.Ce poids prépondérant remonte àla construction d’une Républiquearistocratique à la fin du XVI ème siècle.L’université de Cracovie, la plus ancienned’Europe de l’Est après Prague, avaitalors joué un véritable rôle de thinktank avant la lettre puisqu’elle avaitdéveloppé une pensée politiqueinnovante (notamment par Andrzej FryczModrzewski) qui sera mise en pratiqueen 1569. A cette date, l’Union de Kewoest prolongée et remplacée par l’Unionde Lublin qui, non seulement maintientle rassemblement de la Lituanie et de laPologne, mais met également en place unsystème institutionnel original qui fait dela Pologne une République aristocratiqueà tendance fédérale. Une Diète (Sejm),composée de deux Chambres, devaitêtre réunie au moins une fois tous lesdeux ans. Composée exclusivement demembres de la noblesse, elle avait lepouvoir d’élire le roi, de fixer les impôts,de déterminer la politique extérieure etde choisir les conseillers du roi. Cesdispositions étaient fixées dans unecharte (« les articles henriciens »).La Pologne ne connut donc pas deprocessus absolutiste et centralisateur,et la réalité du pouvoir demeura dans lesmains d’un groupe social qui tirait sonpouvoir de la terre. Ce même groupesocial fut porteur d’une idéologie qui allaitêtre l’un des socles de l’identité nationalepolonaise : le sarmatisme. Cette doctrines’appuie sur une vision mythifiée d’unpeuple polonais descendant de nomadescaucasiens et sur une conceptionconsensualiste des rapports sociauxselon laquelle la noblesse doit adopterune attitude paternaliste vis-à-vis de lapaysannerie.La place centrale des valeurs ruraleset une certaine méfiance vis-à-vis dulibéralisme économique vont être deséléments caractéristiques du débat publicpolonais jusqu’à aujourd’hui.Institut Polonais desAffaires Internationales(Polski Instytut SprawMiedzynarodowych)Mis en place par une loi de 1996, l’Institut Polonais desAffaires Internationales (PISM) n’a réellement vu le jourqu’en 2000. L’actuel PISM est le deuxième du nom. Lepremier, créé en 1947 sous l’égide du Ministère desAffaires Etrangères avait été dissous en 1993, l’ensembledu personnel ayant été repris. Le seul lien tangible entrel’actuel institut et le précédent est la bibliothèque dontle nouveau PISM a repris la responsabilité.Think tank d’Etat, l’Institut Polonais des AffairesInternationales a pour vocation première de menerdes « études pluridisciplinaires et comparatives » surla place de la Pologne dans le monde, ses relationsmultilatérales et bilatérales, en particulier sa place dansl’OTAN et auprès de l’Union Européenne. Il est à cetitre considéré comme l’un des prescripteurs de lapolitique étrangère de la Pologne. Pour autant, ses avissont parfois contraires à ceux du pouvoir politique :en 2007, le président de l’Institut, Roman Kuzniar,s’est vu destitué par le premier ministre, officiellementen raison de nouveaux objectifs donnés au PISM.Officieusement, une étude soutenant que l’installationde missiles américains sur le sol polonais constitueraitune atteinte à la souveraineté du pays serait la causeréelle de la disgrâce de M. Kuzniar.Etant un organisme d’Etat, le PISM ne fait appel qu’àdes chercheurs polonais. Pour autant, le PISM n’estpas autocentré et offre sa tribune à des personnalitésétrangères lorsque l’occasion s’en présente. Ainsi,le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes PierreLelouche était l’invité du think tank en septembre2009.Le PISM a vocation à diffuser ses études, analyses,prévisions et avis d’experts auprès d’autres ministèresque les affaires étrangères, tels que le Ministère dela Défense, le Ministère des Affaires Economiques, lePremier ministre et le Président, ainsi qu’à diversescommissions dont celle en charge de l’intégrationeuropéenne. Le PISM communique également endirection du grand public, essentiellement polonais,la partie traduite de son site restant limitée. L’Institutpropose plusieurs publications : les bulletins, analysessuccinctes préparées à l’initiative des chercheurs duPISM ; les études du PISM, des travaux académiques ;les recommandations, des propositions de politiquepublique ; les études spéciales. L’Institut ne proposeque depuis 2008 une publication traduite en anglais : lesdossiers stratégiques, analyses à long terme concernantdes problématiques internationales majeures, liées parexemple à l’OTAN ou à l’UE.Enfin, l’Institut Polonais des Affaires Internationaleshéberge depuis 2005 l’Académie Diplomatique, prenantainsi la suite du ministère des Affaires Etrangères.L’Académie dispense des formations à destination desfonctionnaires spécialisés, qu’ils soient polonais ounon. Elle forme évidemment les cadres du Ministère desAffaires Etrangères.http://www.pism.pl/Horizons par Romain Canler, Mathilde Soyer et Romaric BullierTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 15


Les ciments de l’identité nationaleLa religion et la langue polonaise quicréent un lien par delà les frontièreset malgré l’absence d’institutionspolitiques sont deux des élémentscentraux de cette identité.Par exemple, la conversion auchristianisme puis l’adhésion aucatholicisme romain sont considéréescomme des marques d’intégration àune identité nationale « polonaise » ausein d’une population ethniquementtrès diversifiée. Intiment liée ausarmatisme, la religion permet de sedistinguer des paysans lituaniens oubaltes païens, des luthériens prussiensou des russes orthodoxes. Miseentre parenthèses pendant la périodesoviétique, la dimension religieuse del’identité nationale rejaillit avec forcedans le débat public dès la fin desannées 70.La religion et la langue sont avant toutdes éléments distinctifs avant d’être desdénominateurs fédérateurs. L’identiténationale polonaise ne se fonde doncpas initialement sur un projet politiquecommun mais davantage sur la volontéde recouvrer une indépendance justifiéepar un passé mythifié. Le traumatismede la Seconde Guerre Mondiale quimodifie profondément les structuresde la société polonaise achèvera dedessiner cette identité en lui donnantun caractère nationaliste plus exclusif.Les think tanks pendant la périodecommunisteDurant la période communiste, diversorganismes, dont l’organisation estcalquée sur celle du « grand frère »soviétique, jouent un rôle de thinktanks officiels pour le régime. Cesorganismes sont généralementspécialisés par secteurs économiques :Institut Agronomique, Institut pour laPolitique Economique… La situation dela Pologne communiste se distingue,toutefois, des autres pays du bloc del’Est par l’émergence précoce de thinktanks, hors de la ligne officielle, quiauront une réelle influence sur les élitescommunistes et les choix politiques quiseront effectués dans les années 60 et70. Dès 1956, le Club de la Roue Torduedélivre une expertise contradictoire quiva influencer les choix de W. Gomulka,premier secrétaire du parti communistepolonais jusqu’en 1970.En 1976, le Comité de Défense desOuvriers constitue un ensemble depropositions dans le domaine desinstitutions comme de l’économie pourrépondre aux attentes d’une sociétéen pleine évolution. Ces propositionsseront largement reprises par lesyndicat Solidarnosc et constituerontla base de son programme.La situation de la Pologne communistese distingue, toutefois, des autres pays dubloc de l’Est par l’émergence précoce dethink tanks, hors de la ligne officielle, quiauront une réelle influence sur les élitescommunistes et les choix politiques quiseront effectués dans les années 60 et 70.L’influence des think tanks dans ladécennie post-communisteA l’image de nombreux autres thinktanks post-communistes, et en dépitd’un relatif manque de moyens,toujours problématique, les think tankspolonais ont joué un rôle essentielaprès 1989 dans la transition de laPologne vers l’économie de marché etla démocratie. Ils ont été parmi les plusdynamiques et efficaces de la région,favorisant notamment la promotionet la diffusion des politiques libéralesselon le référentiel de Washington.Leur influence s’explique en grandepartie par le contexte : l’essentiel del’appareil administratif et politique de lafin des années 80 étant délégitimé, ilsCentre d’analyseéconomique etsociale (CentrumAnaliz Spoleczno-Ekonomicznych)Créé en 1991, le Centre d’Analyse Economique etSociale (CASE) est l’un des principaux, sinon leprincipal think tank polonais privé. Fort de plus de50 chercheurs, le CASE couvre un large champ derecherche à visée principalement macroéconomique :relations commerciales entre Etats européens, politiquemonétaire, marché du travail et politique sociale, etc.Le Centre a su ainsi élargir son champ de recherche,initialement spécialisé sur l’intégration européenne.Le CASE est des plus clairs sur ses ambitions etl’affiche ainsi sur son site internet : « Notre missionest de fournir une analyse économique objectiveet de promouvoir des solutions constructives auxdéfis de la transition, de la réforme, de l'intégrationet du développement afin d'améliorer la situationsocio-économique et le bien-être des sociétés ». Pourautant, le centre affiche comme valeur le fait de ne pass’impliquer en tant qu’organisation dans l’influencepolitique et préfère laisser ses chercheurs assumereux-mêmes leurs idées et recommandations auprès desgouvernements et institutions.Au cours des années, le CASE a su se développerau-dedes frontières de Pologne. Des succursales ontainsi été créées dans d’autres pays d’Europe centrale ouorientale : Biélorussie, Géorgie, Ukraine, Kirghizistanet Moldavie. Le centre est également membre deplusieurs réseaux de recherche européens, tels quel’ENEPRI (European Network of Economic PolicyResearch Institutes), l’EFN (European ForecastingNetwork) ou encore le Forum Euro-Méditerranéendes Instituts économiques, entre autres. Au-dede cesadhésions, le CASE bénéficie également de la présencede chercheurs étrangers. Cette pluri nationalité seretrouve dans les instances dirigeantes du think tank :si le conseil de surveillance est constitué intégralementde Polonais, le conseil consultatif, lui, est composéd’Italiens, Américains, Belges, Russes, Tchèques, etc.Le CASE propose une vaste liste de publications enlangues polonaise, anglaise ou russe. On y retrouveplusieurs collections : les rapports du réseau CASE, lesétudes et analyses du réseau CASE, les perspectiveséconomiques polonaises. Le centre propose égalementplusieurs ouvrages en librairie.Le financement du Centre d’analyse économiqueet sociale provient largement de la Commissioneuropéenne. Bruxelles verse près des deux-tiers dubudget du CASE. Le reste provient, dans l’ordre, dusecteur public polonais (18%), du secteur privé (11%),d’ONGs (0.5%) et d’autres sources non précisées. Sonbudget 2008 s’élevait à 5 472 659,64 PLN, soit plusd’1,3 millions d’euros.http://www.case-research.eu/Horizons par Romain Canler, Mathilde Soyer et Romaric BullierTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 16


ont été peu concurrencés par d’autresentrepreneurs politiques.Les think tanks se sont par ailleursassez largement positionnés sur deuxchamps : l’économie et les relationsinternationales. Les structurestravaillant sur ces thèmes sont cellesAyant davantage un rôle de « paradigmkeepers » dans les années suivantSolidarnosc, les think tanks polonaisdoivent aujourd’hui, s’ils veulentcontinuer à peser dans le débatpolitique, se reconfigurer en réactionà certaines prises de conscience :Ayant davantage un rôle de « paradigmkeepers » dans les années suivantSolidarnosc, les think tanks polonais doiventaujourd’hui, s’ils veulent continuer à peserdans le débat politique, se reconfigurer enréaction à certaines prises de conscience : lamontée en puissance de la globalisation, leslimites avérées du modèle de Washington etl’importance des institutions dans la mise enœuvre d’une réforme.modèle des « advocacy tanks »,• Enfin, ne pas centrer leur fonctionuniquement sur la « promotion d’unmodèle » mais s’attacher à être un« producteur de consensus ».Une démocratie à consoliderSi les think tanks participent bien del’émergence et de la structurationd’une société civile, la stabilité politiquede la Pologne et le fonctionnementde la démocratie semblent aujourd’huiloin d’être acquis. La transitionéconomique rapide, bien que porteusede nombreux succès, a vu apparaîtrele chômage, le déclassement decertaines catégories sociales et undurcissement des conditions de viepour les petits propriétaires terriens,encore nombreux. Ce contexte difficile,associé à la faiblesse organisationnelledes institutions, a favorisé la montéeau pouvoir des radicaux et récemmentla progression des extrêmes, àtendance populiste et nationaliste.Ces évolutions récentes remettent encause le processus de modernisationamorcée et les engagements de laPologne envers l’UE.qui bénéficient de la plus grandevisibilité dans les médias. (Ces axesde recherche privilégiés s’expliquentassez logiquement par l’histoire de laPologne, aussi bien son positionnementgéopolitique complexe que les récentsbouleversements économiques). Lesthink tanks orientant leurs étudessur les politiques intérieures et ledéveloppement social sont plusmarginaux. On y retrouve cependantles débats sociaux et éthiques quianiment la société polonaise : lethink tanks Demos EUROPA, parexemple, défend le marché libre àcondition qu’il coexiste avec les valeurstraditionnelles, notamment religieuses.La Fondation Helsinki pour les Droitsde l’Homme s’intéresse quant à elleplus particulièrement aux sujets sociauxplus polémiques, comme les conditionsde détention, la loi anti-avortement, lerefus de servir dans l’armée, etc.Le positionnement des think tanksaujourd’hui : le passage d’une fonctionde « paradigm keepers and advicers »à celle de « consensus builders andadvocates »la montée en puissance de laglobalisation, les limites avérées dumodèle de Washington et l’importancedes institutions dans la mise enœuvre d’une réforme. Un quatrièmeélément est mis en lumière par certainsanalystes : le succès des politiquespubliques postcommunistes tiendraitmoins à leur contenu intrinsèque qu’àla façon dont elles parviennent à faireconsensus ou non.Forts de ces observations, les thinktanks ont tout intérêt à :• Travailler davantage en interactionavec leurs voisins régionaux - aveclesquels ils partagent un backgroundsimilaire - sur les problématiquescommunes liées à l’intégrationeuropéenne, l’environnement, lasécurité…• Orienter leurs recherches sur lagouvernance, notamment au niveaulocal, et promouvoir des alternativesappropriées.• Dépasser progressivement leurrôle de diffuseur d’information àdestination de l’administration etde la population, pour devenir uneforce de proposition réelle, sur leHorizons par Romain Canler, Mathilde Soyer et Romaric BullierTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 17


Parcours d’une idée :la fracture socialePar Amaury Bessard,Président Fondateur de l’Observatoire Français des Think Tanks.Depuis la création de notre Observatoire, nous avons étérégulièrement confrontés à la question de l’influence des thinktanks sur la décision publique. Cette question s’inscrit au cœur denotre problématique car elle interroge dans le même temps l’utilité,l’efficacité et la légitimité des organisations que nous observons.Il semble toutefois nécessaire de comprendre le lien qui unitles idées à la sphère politique avant de tenter d’évaluer leurinfluence sur la décision publique.Dans ce cas, comment pourrionsnousmieux appréhender la relationentre idées et actions politiques ?En tant qu’observateur, nous avonsl’habitude de suivre les travaux desprincipales fondations et think tanksen France. Il s’agit d’une veille enamont des débats politiques desidées pouvant les nourrir. Mais seule,elle ne nous permet pas de répondreà notre questionnement initial.Nous nous sommes demandéscomment compléter ce dispositifd’analyse. Nous avons alors souhaitéemprunter le chemin inverse desidées : partir d’une propositionpolitique qui fait débat et en retracerle parcours. Il s’agit dans ce casde réaliser une veille en aval complémentaire à la première. Cecheminement nous permet d’identifier a posteriori les acteursparticipant à l’émergence d’une idée politique et de révéler laLe Club Phares & Balises (1992-1996)Né en 1992 sous la houlette de Jean-Claude Guillebaud,le club regroupe de nombreux intellectuels affirmant unpositionnement républicain dépassant à leurs yeux le clivageGauche / Droite, proches à la fois de Chevènement et deSeguin. Parmi eux, Régis Debray, Emmanuel Todd, Pierre-André Taguieff, Catherine Clément ou encore AlexandreAdler. Elle annoncera sa dissolution en 1996. Deux ans plustard, la Fondation Marc Bloch renommée « Fondation du 2Mars » reprendra le flambeau républicain du club.Nous avons alorssouhaité emprunterle chemin inversedes idées : partir d’uneproposition politiquequi fait débat et enretracer le parcours.véritable place des think tanks dans le processus de décision.C’est pourquoi, nous vous proposons cette chronique baptisée« Parcours d’une idée ». Son but sera de revenir sur la petite histoired’un concept, d’une innovation politique, d’un thème électoral. Nousespérons que cette rubrique pourra vous apporter des élémentsde réponse complémentaires à certaines de vos interrogations etsusciter intérêt et débat.Pour ouvrir cette série, nous avonsdélibérément choisi de consacrernotre première chronique à un « casd’école » connu de tous avant de nousconfronter aux idées qui rythmerontnotre actualité. Nous allons présenterbrièvement le chemin parcouru par lanotion de « Fracture Sociale » qui apermis au candidat Jacques Chiracde lancer sa campagne présidentielleen 1995.La Fracture Sociale de JacquesChiracSouvenez-vous du 17 février 1995 :« La France est aujourd’hui dansune situation paradoxale. Quatrièmepuissance économique du monde,elle dispose de l'un des niveaux devie les plus élevés de la planète. […] Et pourtant, les Français sontdéroutés, inquiets, angoissés. C'est que la France est un pays oùse développent les inégalités 1 .» Ce sont ces mots qui ont ouvertle discours de Jacques Chirac officialisant sa candidature à laprésidence française en 1995 et ont donné le ton de sa campagneélectorale sous la bannière « La France pour tous ».Ces mots sont d’autant plus importants qu’ils interviennent dansun contexte politique défavorable à celui qui les prononce. En effet,au plus bas dans les sondages d’opinion, le président du RPR voit« son ami » Edouard Balladur (alors Premier Ministre) se lancerdans l’investiture présidentielle et attirer à lui de nombreux pilierset jeunes talents de la Chiraquie (dont Charles Pasqua ou NicolasSarkozy). Ainsi, à la veille d’une défaite annoncée par les médias etsouhaitée par une grande partie de l’élite française, Jacques Chirac1. Extrait du discours de Jacques Chirac du 17 février 1995.THINK n°11 - Novembre 2009 p. 18


Parcours d'une idée Amaury Bessardprend tout le monde à revers en devenant le promoteur de la luttecontre la fracture sociale.« Aux origines du malaise politique français »Quelques mois auparavant, en octobre 1994, Jacques Chiracétait invité à une réunion du Club Phares & Balises (cf. Encadré 1).Son ami et écrivain Denis Tillinac le convie pour échanger sur lasituation politique avec quelques intellectuels de sa connaissance.Jacques Chirac s’étant toujours méfié des milieux intellectuels et sepréparant à se faire passer par les armes se soumet tout de mêmeà l’épreuve. Parmi eux, Emmanuel Todd, historien et démographed’une quarantaine d’années, petit-fils de Paul Nizan, auteur pour laFondation Saint-Simon (Cf. Encadré 2) d’une note sur les originesdu malaise politique français. Cette rencontre fut l’occasion d’endébattre. Pour le candidat Chirac, ce fut l’opportunité de dessinerl’articulation de son programme électoral.Mais quel est le contenu de cette note ? A l’issue du scrutin européende 1994, Emmanuel Todd tente d’esquisser le visage de l’électoratfrançais. Dans son analyse, il évoque le concept de fracture sociale,reflet du divorce entre les élites et lesclasses moyennes. Au lendemain duréférendum, la France s’aperçoit queles classes moyennes sont rentréessans bruit en dissidence politiqueavec leurs élites pour se rapprocherdu vote populaire traditionnellementplus « contestataire ».A partir de ce constat, Todd envisageun espace politique virtuel pour unChirac en quête de légitimité : « Sile PS confirme sa disparition en tantque force majeure, si le RPR exploseet que deux politiques économiquess'appuyant sur des segmentsdifférents de la société françaiseentrent en concurrence, il faudra bienenvisager l'hypothèse d'un JacquesChirac transformé en homme degauche par la force des choses 2 .» Ilne s’agit pas d’un positionnementclassique « ni droite, ni gauche »mais plus « d’une gauche au sein d’une droite » (ou inversement…).Conquis par le constat, Jacques Chirac s’empare du sujet. Il encommandera quelques centaines d’exemplaires pour les distribuerà ses collaborateurs et à des parlementaires.« Le Petit Livre Vert » du candidat ChiracCette petite note d’une quarantaine de pages deviendra « le petitlivre vert » de Jacques Chirac selon les propos de certains de sesdétracteurs de l’époque (nda : tirant son nom de la couleur descouvertures des notes de la Fondation Saint-Simon). Mais Chiracn’a pas repris la fracture sociale simplement pour l’énoncer, il l’aintégrée à sa vision politicienne et à sa culture historique, il en a faitune arme révélant les failles de ses principaux adversaires. En effet,plus qu’un simple thème, la fracture sociale s’inscrit comme la pierreangulaire d’un véritable programme politique alliant une analyse dela situation et un ordonnancement des priorités politiques.Lorsqu’il évoque la fracture sociale, Jacques Chirac n’oublie surtoutLa fracture sociales’inscrit comme la pierreangulaire d’un véritableprogramme politiquealliant une analysede la situation et unordonnancement despriorités politiques.La Fondation Saint-Simon (1982-1999)Née en 1982 au lendemain de la première victoire socialisteà la Présidentielle, la Fondation Saint-Simon promeut unetroisième voie, « Une République du Centre. » Considérée àl’époque comme le temple de la pensée unique, la Fondations’’est construite autour de plusieurs personnalités issuesdes milieux universitaires et industriels : Roger Fauroux,François Furet, Pierre Rosanvallon, Alain Minc, JeanPeyrelevade. Elle annoncera sa dissolution en 1999.pas de présenter les situations et les difficultés de chaque campse trouvant de part et d’autre de ceux-ci : « Une fracture socialese creuse dont l'ensemble de la Nation supporte la charge. La"machine France" ne fonctionne plus. Elle ne fonctionne plus pourtous les Français 3 . » D’une part, les marginalisés toujours plusnombreux, de l’autre ceux qui doivent contribuer à résorber cettefracture sociale. Le concept se mue alors en un thème universelporteur de sens pour une grande majorité de la population.Afin de couronner le tout et delui donner l’aspect d’une visionvéritablement universelle etintemporelle, Chirac y ajoute songoût prononcé pour les mouvementsde civilisations lorsqu’il dit qu’«aucune civilisation n’a duré quandelle acceptait la fracture socialedes exclus 4 . » Chirac se retrouveau 2 éme tour face à Lionel Jospinpour l’emporter, balayant au passagel’affront balladurien.Personne n’a le monopole des idées,personne ne détient la propriété deleur application…Evidemment, d’autres auteurs avantEmmanuel Todd avaient évoqué le sujet,l’avaient conceptualisé. On attribueusuellement la paternité de la fracturesociale à Marcel Gauchet 5 . Le divorcedu peuple et de ses élites a d’ailleursune longue histoire derrière lui. Charles Maurras, en son temps, parlaitaussi d’une distinction entre « pays légal » et « pays réel ».Cependant la note de la Fondation Saint-Simon constitue le pointd’ancrage le plus identifiable pour retracer le parcours de l’idée. Non desa production à son « application », mais de sa diffusion dans l’espacepolitique. Nous retiendrons, comme la plupart des observateurs, lanote qui a permis d’élever cette notion intellectuelle à un constatpolitique, le rédacteur de celle-ci, et la personnalité politique qui se l’estappropriée.Nous retiendrons également que les idées n’appartiennent à personne,leur application, notamment, reste libre de droit… Le Politique le saitbien : tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Les maîtrescorbeaux au ramage intellectuel flamboyant jureront que l’on ne les yreprendra plus…2. TODD Emmanuel, Aux origines du malaise politique français, Note de la Fondation Saint-Simon, 19943. CHIRAC Jacques, Ibid.4. Extrait d'une interview de Jacques Chirac au Journal de France 2, 05 Septembre 1995.5. GAUCHET Marcel, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985THINK n°11 - Novembre 2009 p. 19


Échos d'Amérique Latine :Préservation de la culture Mapucheau Chili : un combat qui durepar Olivier Urrutia,membre de l’OFTT, est consultant - formateur dans les domaines de lacommunication, du management et du media training. Il participe aussi à destournages audiovisuels et cinématographiques en réalisation et production. Dans seschroniques consacrées à la sphère hispanophone et à l’Amérique latine, il évoquera laquestion des politiques publiques et des contributions des think tanks au débat d’idées.Préservation de la culture Mapuche au Chili : un combat quidureSi les principaux think tanks chiliens consacrent une grande partiede leurs travaux au traitement de la question Mapuche, ce sont pluslargement les think tanks de toute l’Amérique latine qui s’emparentdes thématiques majeures de politique publique : désertification deszones rurales, accès à l’éducation et à la santé, transports, droits despopulations indigènes. Tous ces points qui font l’actualité politiquedu continent sud-américain sont aucentre de tous les débats pour ledéveloppement global de la zone.La communauté Mapuche,littéralement « peuple de la Terre »,est constituée principalement dehuit groupes aborigènes situés enAraucanie et Patagonie, c’est-à-direau centre-sud du Chili et au sud del’Argentine. La large majorité desMapuche se trouve au Chili, diviséeentre ruraux et citadins (Santiago)qui forment l’ethnie autochtoneindigène la plus importante dupays (près de 5% de la populationlors du dernier recensement en2002). Après avoir résisté durantdes siècles aux diverses tentativesd’invasion (Incas, Conquistadors),les Mapuche luttent depuis desdécennies contre le gouvernementchilien afin de faire prévaloir leursspécificités culturelles, préservantainsi leur existence dans le cadre dela Nation chilienne.Depuis la création d’un Etat chilien indépendant, tous lesgouvernements au pouvoir se sont vus confrontés à cetteproblématique : comment intégrer des populations autochtones àla Nation tout en respectant leurs besoins et droits spécifiques ?Comment concilier dans une économie de marché moderne le droità la propriété privée et le devoir de redistribution des terres indigènesanciennement « confisquées » et vendues ?Les politiques publiques, selonle CEP, devraient d’abordcomprendre les besoins etexpectatives des Mapuchefinalement proches de ceuxd’autres groupes indigènesurbains et de groupes dont leniveau socio-économique estsimilaire (ouvriers, paysansetc…)Si les principes identitaires Mapuche reposent sur les critères de lalangue, du sang, d’un passé historique commun et de la pratique decertains rites, celui de la Terre comme élément d’identification à l’ethnieet de préservation de la culture d’origine, reste prépondérant.Problématique Mapuche : pour une approche systémiqueComme l’explique très clairement une enquête-dossier¹ « clinique »du Centro de Estudios Publicos de Chile, les Mapuche (urbains etruraux) considèrent majoritairementque la récupération des terresindigènes originelles devrait êtrela priorité de la politique publiquedu gouvernement. Deux principesse dégagent dans la démarcheMapuche visant à la redistributiondes terres indigènes : le principecompensatoire lié à la saisie arbitrairede ces terres par l’Etat chilien, endépit de multiples traités l’interdisant,et le principe d’identification ethniqueet de sauvegarde de la culture liéesau symbolisme que recouvrent cesterres pour les Mapuche.Le CEP rappelle que l’approcheéconomique qui traduit terre par« propriété » et celle, politique, quiconfond terre avec « territoire » nepeuvent appréhender pleinementla signification de la terre pour lesMapuche. A ce sujet épineux, l’étudedu think tank montre que l’affirmationidentitaire de l’appartenance à uneethnie n’est pas en contradictionavec un sentiment d’appartenance nationale pour les Mapuche.En réalité, une ample majorité souhaiterait même une meilleure etplus grande intégration des Mapuche à la nation chilienne tout enréclamant leur droit à la différence. Pour eux, la terre est envisagéecomme patrimoine, non pas comme territoire.C’est sur ce principe d’analyse méthodique et approfondie dela question indigène, que le CEP, loin de condamner le recoursà la violence de groupes Mapuche qui brûlent et réquisitionnent¹ Estudios Publicos, 105, verano 2007, « Tierra, comunidad e identidad Mapuche » por Eduardo ValenzuelaTHINK n°11 - Novembre 2009 p. 20


Chroniques Olivier Urrutiades terres occupées par des populations allogènes, tente d’encomprendre la signification. A un problème national trop souventréduit à un groupe ou à une zone en particuliers, le CEP oppose uneapproche systémique qui précise les responsabilités de chacun dansla résolution du problème.Le think tank fait trois propositions générales de convergenced’intérêts en incluant toutes les parties prenantes (Mapuche,gouvernement et société chilienne) :• L’importance de trouver un programme de préservation etde pérennisation de la culture Mapuche dans le cadre nationalchilien.• La nécessité de renforcer l’intégration des indigènes à la sociéténotamment par l’éducation (bilinguisme), l’accès à la santé et leséchanges inter-culturels..• La nécessité que les politiques publiques évitent les plansmonolithiques sur la question indigène sans tenir compte de lacomplexité du monde Mapuche :des groupes divisés entre trèscommunautaires et plus intégrésà la société chilienne.Les politiques publiques, selon leCEP, devraient d’abord comprendreles besoins et expectatives desMapuche finalement proches deceux d’autres groupes indigènesurbains et de groupes dont le niveausocio-économique est similaire(ouvriers, paysans etc…). Toutefois,ces propositions positives etvolontaires restent vagues dans leurmodalité d’application.Des droits indigènes à l’Etat dedroitSi de son côté Libertad yDesarrollo admet la légitimité decertaines revendications Mapuche(spécificités culturelles, importancede la terre comme facteurd’identification ethnique, extrêmepauvreté pour une large majoritéd’indigènes, politiques publiquesnon adaptées, promesses nontenues), le think tank dénoncel’usage de la violence fait parcertains groupes Mapuche commemode de chantage économique et politique : incendies, occupationsde terres, interruption de trafic, manifestations urbaines, vols,actes de violence et de vandalisme sur des biens publics ou despersonnes. La conséquence directe serait une économie précairedue au déficit d’investissements de capitaux extérieurs dans lesrégions d’Araucanie et de Patagonie, ce qui entraînerait, entreautres, l’accroissement du chômage et des systèmes de santé etd’éducation inadaptés. L’insécurité et l’instabilité dans la régionainsi que la contestation du droit à la propriété privée sembleraienteffrayer les éventuels investisseurs.Céder à ce chantage en rachetant et en redistribuant les terres quifont l’objet de violences serait un signe de légitimation du recoursà la violence et un désaveu pour l’Etat de droit. En ce sens, le thinktank défend le droit à la propriété privée comme facteur principal dedéveloppement économique et social pour un Etat. Sont désignésles principaux responsables : les extrémistes Mapuche de laCoordinadora Auraco Malleco² et les gouvernements d’EduardoFrei, de Ricardo Lagos et de Michelle Bachelet qui ont appliquéla politique de « la paix sociale en échange du rachat direct et dela redistribution de terres », provoquant la recrudescence d’actesde violence et la flambée des prix pour la vente de terres. L’effetd’annonce du rachat direct (discrétionnaire entre gouvernement etvendeur) de terres stigmatisées par des actes violents encourageraitcertains groupes dans leurs pratiques radicales. Le vendeur, deson côté, pratiquerait la politique de l’offre et de la demande : legouvernement engagé étant obligé de racheter ces terres, le prix devente est multiplié.Droits des minorités et intérêt nationalL’Etat a-t-il réellementles moyens financiers etpolitiques de racheteret redistribuer desterres jamais délimitéesofficiellement et occupées,parfois depuis desdécennies, par desagriculteurs, propriétairesterriens et grands groupesindustriels? Et, surtout, ena-t-il la volonté?Par ailleurs, Libertad y Desarrollo dénonce des liens supposés entrele CAM et les groupes terroristesETA et FARC, cautionnant ainsi lefait que certains des prisonniersMapuche soient encore aujourd’huipoursuivis en justice sous lefaisceau de la loi anti-terroristemise en place sous la dictature dePinochet. Toutefois, les associationsmilitantes Mapuche dénoncent unerépression policière violente etl’existence de milices servant desintérêts économiques privés telsque les grandes sociétés forestières,céréalières, hydroélectriques ettouristiques. Il est à noter que la loiindigène chilienne de 1993, a uneportée réduite dans la mesure oùles lois sur la pêche, la mine, le boiset l’électricité prévalent.Les deux think tanks divergent sur laquestion du supposé nationalismeexacerbé des communautésMapuche. Tandis que Libertad yDesarrollo souligne que le CAMutilise le prétendu symbolisme de laterre pour en fait créer la « Nation duPeuple Mapuche » s’inscrivant dansune démarche indépendantisteradicale, le CEP met en avant latrès majoritaire identification Mapuche à la Nation chilienne et sonenvie d’une plus grande intégration à la société civile.Il convient de s’interroger sur un dernier point mis en exergue parLibertad y Desarrollo : l’Etat a-t-il réellement les moyens financierset politiques de racheter et redistribuer des terres jamais délimitéesofficiellement et occupées, parfois depuis des décennies, par desagriculteurs, propriétaires terriens et grands groupes industriels? Et,surtout, en a-t-il la volonté?² Coordinadora Auraco Malleco, organisation fondée en 1998 par diverses communautés Mapuche issues des provinces de Auraco et de Lumako dans le but derevendiquer l’ethnie Mapuche et la récupération des terres ancestrales notamment par la lutte politique locale. Quant à la lutte armée, l’organisation l’assumecomme moyen de défense contre les attaques de milices et les pouvoirs publics comme actes de terrorisme.Sources : Centro de Estudios Publicos de Chile (www.cepchile.cl) et Libertad y Desarrollo (www.lyd.com)THINK n°11 - Novembre 2009 p. 21


THINK n°11 / novembre 2009Édité par L’Observatoire français des think tankswww.oftt.eu / redaction@oftt.euAbonnement gratuit sur le site internet de l’OFTTDirecteur des publications : Sélim AlliliConseiller éditorial : Amaury BessardRédactrice en chef : Emilie JohannRédacteur en chef adjoint : Romain CanlerDirecteur artistique : Julien MénetratSecrétaire de rédaction : Agnès IborraComité de rédaction : Sélim Allili, Amaury Bessard, RomaricBullier Romain Canler, Mathilde Soyer, Olivier Urrutia

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