De la légitimite de la guerre cognitive - Base de connaissance AEGE

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DE LA LEGITIMITE DE LA GUERRECOGNITIVEDe la chute du mur de Berlin à la défaite de Saddam Hussein, la perception de la guerre a évolué dans une partie dumonde. En effet, les populations d'Amérique du Nord, d'Europe et d'Asie exercent une pression croissante sur leursgouvernements afin de limiter au maximum les engagements militaires classiques.Mots clésGuerre économique, Accroissement de puissance, Affrontement, Stratégie, Information2004-2005Auteur :Christian HarbulotLe(s) auteur(s) de ce document d’analyse, d’opinion, d'étude et/ou de recherche a autorisé l'AEGE à enregistrer l'article dans la base dedonnées, dénommée : bdc.aege.fr. La diffusion, publication subséquente est aussi autorisée par le(es) auteur(s) sur toutes formes de supportécrit, électronique uniquement au sein des membres de cette association, utilisateur de cette base de données. Aucune autre forme dediffusion n'est autorisée. L'analyse, l'opinion et/ou la recherche reposent sur l'utilisation de sources éthiquement fiables mais l'exhaustivité etl'exactitude ne peuvent être garantie. Sauf mention contraire, les projections ou autres informations ne sont valables qu'à la date de lapublication du document, et sont dès lors sujettes à évolution ou amendement dans le temps.Le contenu de ces documents et/ou études n'a, en aucune manière, vocation à indiquer ou garantir des évolutions futures. Le contenu de cetarticle n’engage la responsabilité que de ses auteurs, il ne reflète pas nécessairement les opinions du(des) employeur(s), la politique oul’opinion d’un organisme quelconque, y compris celui de gouvernements, d’administrations ou de ministères pouvant êtres concernés par cesinformations. Et, les erreurs éventuelles relèvent de l’entière responsabilité des seuls auteurs.Les droits patrimoniaux de ce document et/ou étude appartiennent à l'Association AEGE, voire un organisme auquel les sources auraient puêtre empruntées. Le(s) auteurs ont expressément cédés les droits patrimoniaux subséquents à l'insertion de ce(s) document(s) dans la base dedonnées bdc.aege.fr. Toute utilisation, diffusion, citation ou reproduction, en totalité ou en partie, de ce document et/ou étude ne peut se fairesans la permission expresse du(es) rédacteur(s) et du propriétaire des droits patrimoniaux.Base de Connaissance AEGE : http://bdc.aege.fr


La revue internationale et stratégique, n° 56, hiver 2004-2005De la légitimité de la guerre cognitiveChristian Harbulot*De la chute du mur de Berlin à la défaite de Saddam Hussein, la perception de laguerre a évolué dans une partie du monde. En effet, les populations d’Amérique du Nord,d’Europe et d’Asie exercent une pression croissante sur leurs gouvernements afin de limiterau maximum les engagements militaires classiques. Ce refus de la guerre traditionnelle estsouvent décrit comme la résultante des multiples traumatismes psychologiques engendrés parles guerres du XX e siècle. En revanche, on parle moins de l’évolution des processus parlesquels un acteur accroît sa puissance sur la scène internationale, évolution qui influe sur lanature même des conflits majeurs. Contrairement aux siècles précédents, en ce début de XXI esiècle la dynamique de puissance ne s’articule plus autour de l’alternative entre la conquêteterritoriale et la conquête commerciale.Suite à la disparition des empires coloniaux et des blocs idéologiques, les enjeuxterritoriaux ont cessé d’avoir l’importance stratégique qu’ils avaient par le passé, mise enexergue par la succession des conflits entre États-nations qui a dominé la géopolitiquemondiale depuis le XVIII e siècle. Par ailleurs, la conquête commerciale a subi quant à elle uneévolution notable avec l’instauration d’une Organisation mondiale du commerce (OMC).Cependant, cette pacification apparente des relations internationales dans le monde développén’a pas effacé les rapports de force entre puissances. Elle contribue à en accélérer la mutation.MESURER LA PUISSANCE DANS L’APRES-GUERRE FROIDEDepuis 1989, les États-Unis sont présentés comme la seule superpuissance en raisonde leur écrasante supériorité militaire, de leur contrôle des grands axes maritimes et aériens,du verrouillage qu’ils exercent sur le système financier international, de leur maîtrise desprincipales technologies clés et de leur influence sur la croissance économique mondiale. Or,cette superpuissance est de plus en plus assimilée à un empire fragilisé par la faible marge demanœuvre dont il bénéficie lorsqu’il conduit des opérations militaires de grande envergure surplusieurs théâtres d’opération. Mais qu’en est-il vraiment de la définition de la puissance en2004 ? Si certains critères usuels restent d’actualité, comme la force militaire, l’influencegéopolitique, l’accès aux sources d’énergie, la valeur de la monnaie nationale, le dynamismeindustriel et la capacité d’innover dans les technologies de pointe, il en est d’autres quiappartiennent aux non-dits des relations entre dominant et dominés. Prenons l’exemple desrelations entre les États-Unis et l’Europe occidentale : en cinquante ans de guerre froide, lanotion de dépendance s’est progressivement substituée à celle d’indépendance qui étaitjusque-là l’expression la plus élémentaire de la volonté de puissance 1 .* Directeur de l’École de guerre économique (EGE), directeur associé du cabinet de conseils en intelligenceéconomique C4iFR. L’auteur peut-être contacté à l’adresse e-mail suivante : harbulot@ege.elsca.fr.1. Christian Harbulot, Didier Lucas (sous la dir.), La France a-t-elle une stratégie de puissance économique ?Actes du 3 e colloque de l’EGE, Panazol, Lavauzelle, coll. « Renseignement et guerre secrète », 2004.


Le maillage stratégique imposé par les impératifs politico-militaires du PacteAtlantique contre le Pacte de Varsovie a infléchi la réflexion sur le devenir de la puissance. Àl’époque du mur de Berlin, la solidarité alliée l’emportait sur toute autre considération aunom de l’opposition essentielle à la menace soviétique. Dans un tel contexte, la grille delecture ami / ennemi, définie antérieurement par le philosophe politique allemand CarlSchmitt 2 , n’était pas assez exhaustive. Elle ne mettait pas l’accent sur l’émergence d’unnouveau type de rapport de force allié / adversaire 3 , de nature non idéologique. Le casexemplaire de l’industrie informatique illustre bien cette nuance fondamentale entre alliémilitaire et « adversaire économique ».Au début de la V e République, le général de Gaulle a impulsé le plan Calcul 4 etsoutenu le développement de la société Bull, cherchant à préserver l’indépendance de laFrance dans un secteur vital, destiné à un grand avenir. Son erreur est d’avoir conçu cettestratégie à partir du concept d’indépendance stratégique alors que la France était déjà entréedans une situation de dépendance. De plus, les Américains développaient au même momentune stratégie de conquête du marché mondial qui dépassait largement le cadre de leurspropres besoins en équipements informatiques. Il s’agissait en réalité d’une politiqued’accroissement de puissance visant plusieurs objectifs : préserver l’avance technologique ducomplexe militaro-industriel américain, créer un lien de dépendance durable vis-à-vis desalliés, dominer le secteur le plus avancé de l’industrie mondiale et prendre une avancedécisive dans les technologies de l’information.En revendiquant leur place leaders mondiaux de l’information privée à la fin desannées 1990, les États-Unis abattent leur jeu en matière d’information dominance. En Europe,cette revendication intempestive suscite une prise de conscience tardive de la nécessité depréserver des technologies dites de souveraineté. Mais ne s’agit-il pas déjà de bataillesd’arrière-garde ? Face à une stratégie d’accroissement de puissance, la quête de l’autonomiedécisionnelle est bien illusoire lorsque l’on a perdu le contrôle d’une partie de la société del’information. L’Europe est notamment à la remorque des États-Unis dans les domaines clésde l’Internet, des technologies de l’information et de l’industrie du logiciel. De l’avis decollaborateurs européens qui travaillent dans les multinationales américaines spécialisées dansles technologies de l’information, les experts étatiques ont de plus en plus de difficultés àtenter d’éventuelles manœuvres de pénétration des systèmes nationaux du Vieux Continentà travers leur offre de produits et de services.LA PROBLEMATIQUE DE L’ACCROISSEMENT DE PUISSANCELe rapport allié / adversaire implique une relecture attentive du concept de puissance 5 .Celui-ci est à l’origine de nouvelles formes de domination plus insidieuses et moinsconflictuelles que la domination militaire ou la conquête territoriale. La volonté de suprématieet donc de créer une dépendance du reste du monde envers soi peut se réaliser par des moyenscoopératifs ou compétitifs. Un certain nombre d’offensives orchestrées dans le champéconomique ne sont plus revendiquées depuis longtemps : encerclement de marchés par lesnormes comptables, noyautage des appels d’offres par les stratégies d’influence,2. Carl Schmitt, Le nomos de la terre dans le droit des gens du Jus publicum europaeum [1950], Paris, PUF,coll. « Leviathan », 2001. Les fondateurs du III e Reich se sont inspirés de sa pensée.3. Christian Harbulot, Didier Lucas (sous la dir.), La guerre cognitive. L’arme de la connaissance, Paris,Lavauzelle, coll. « Renseignement et guerre secrète », 2002.4. N.d.l.R. – Adopté le 18 juillet 1966, le plan Calcul est destiné à stimuler l’émergence d’un secteurinformatique français indépendant des techniques et des capitaux étrangers.5. Aymeric Chauprade, Christian Harbulot, Didier Lucas, Les chemins de la puissance, Paris, Ellipses, à paraîtreà l’automne 2004.


déstabilisation des acteurs économiques par dénigrement, entrisme financier par des fondsd’investissement, etc. En revanche, il est regrettable que la majorité des acteurs des nationsdominées n’aient pas conscience de la banalisation de ces pratiques.La guerre d’Irak a souligné l’importance qu’à acquis la manipulation de l’informationdans les relations internationales. L’accusation portée par George W. Bush et Tony Blaircontre S. Hussein concernant l’existence d’armes de destruction massive (ADM) est devenueun cas d’école dans l’histoire de la désinformation. Dans cette affaire, les rouages de ladémocratie ont fonctionné dans la mesure où la supercherie n’a pas résisté à l’évidence desfaits. Encore ne faudrait-il pas en tirer de mauvaises conclusions quant à la manière dont semène une telle guerre. L’erreur souvent commise est de confondre la manipulation del’information afin de tromper l’adversaire ou l’allié, avec la production de connaissancesconçues pour façonner les modes de pensée et orienter les règles de conduite. Il existeaujourd’hui deux types de guerre immatérielle : la guerre par l’information conceptualisée àpartir de la Seconde Guerre mondiale par les Anglo-Saxons et les Soviétiques, et la guerre parla connaissance dont nous avons tiré en France le concept de guerre cognitive 6 . Les médias,les chercheurs et les militaires citent toujours la première, mais pratiquement jamais laseconde.C’est dans le monde économique que la guerre cognitive prend une dimensionmajeure. En deux décennies, sous l’effet d’un durcissement de la compétition économique, lesfondements du contrat social entre l’entreprise et la société civile ont connu une véritablemutation. Soumise à de multiples pressions, l’entreprise doit désormais répondre de sesdécisions, non plus devant ses seuls actionnaires ou administrateurs, mais devant un ensembleplus large constitué des pouvoirs publics, d’associations de consommateurs, de syndicats,d’organisations non gouvernementales (ONG) et d’organisations internationales. Lesentreprises doivent assumer une responsabilité sociale et environnementale, soumise demanière croissante au principe de précaution. Prenons l’exemple de la santé et del’alimentation. L’industrie agroalimentaire américaine a servi de modèle dedéveloppement à l’ensemble des pays industrialisés. Elle subit depuis une décennie unecrise majeure à cause des maladies provoquées par la composition de ses produits tropdosés en sucre et en graisse. Or force est de constater qu’en France les groupes depression industriels du sel et du sucre tentent par tous les moyens de freiner l’action desPouvoirs publics dans leur volonté de légiférer afin d’améliorer la prévention sanitairedes citoyens. Désormais des groupes industriels n’hésitent pas à fragiliserl’argumentation des scientifiques qui contestent leur manière de produire par le biais desites internet créés dans ce but. L’entreprise évolue donc aujourd’hui au cœur d’un systèmecomplexe, dont l’environnement concurrentiel ne constitue plus que l’un des volets (voir lafigure 1). L’accroissement des contraintes légales et réglementaires ainsi que l’activisme desgroupes de pression sont autant d’arguments offensifs utilisables par des concurrents sansétat d’âme qui amplifient indirectement dès qu’ils le peuvent les failles renduespubliques par les médias. Dans l’affaire de l’amiante, l’entreprise Alsthom a été victimede ce type de croc en jambe. En annonçant qu’elle provisionnait une somme importanteen dollars pour faire face à d’éventuelles indemnités réclamées par des plaignantsaméricains, l’entreprise se créait elle-même une brèche habilement exploitée par desadversaires par des rumeurs sur les places boursières. La valeur de l’action d’Alsthomfut affectée par ces manœuvres insidieuses très difficiles à démontrer juridiquement.Dans ce champ conflictuel, les administrations et les entreprises sont confrontées à unedouble problématique. Sur le plan interne, d’une part, le problème est posé par des structuresorganisationnelles souvent inadaptées en raison du cloisonnement des compétences et par desstratégies de communication qui n’ont pas intégré la globalisation. Sur le plan externe, d’autre6. C. Harbulot, D. Lucas (sous la dir.), op. cit., 2002.


part, cette problématique se rapporte à la gestion des questions liées à cette nouvelle forme de« guérilla » : la diffusion en temps réel et tous azimuts de l’information et les interactionsmultiples des acteurs, tour à tour émetteurs, relais et récepteurs.FIGURE 1. – Les entreprises au cœur de l’affrontement cognitif© C4iFRL’affrontement cognitif, sans mort ni destruction spectaculaire, est la suite logique durejet par les populations du monde développé de la guerre militaire. En effet, la préservationdu niveau de vie et du confort matériel constitue un argument au moins aussi fort que larevendication de l’idéal démocratique pour expliquer la mutation des rapports de force et desmodes d’action. De fait, l’affrontement cognitif est sanctuarisé là où les systèmes de croyancerépugnent à envisager les conflits dans leur dimension originelle. Le rapport de forceallié / adversaire, combiné aux nouvelles formes d’affrontement générées par la société del’information, est l’une des clés des stratégies d’accroissement de puissance du XXI e siècle.Forte de son art de la rhétorique, la France est une puissance qui peine à découvrir sonpotentiel en matière de guerre cognitive.


Au sein de l’École de guerre économique (EGE) 7 , les travaux poursuivis ont mené dela guerre par l’information au concept de guerre cognitive. Dans le cadre de relations avec leministère de la Défense, ce concept a été approfondi en collaboration avec le Collègeinterarmées de défense et l’École supérieure des officiers de réserve spécialistes d’état-major(ESORSEM). Il s’agit d’une invitation à formuler un corps de doctrines et de déclinaisonsopérationnelles. Si les États-Unis ont commis une erreur tactique en centrant leur campagnemilitaire en Irak autour des ADM, ils sont peut-être en train de gagner une bataille stratégiquedans le domaine de la guerre cognitive. Leur contrôle des vecteurs de l’information nepréjuge pas de leur maîtrise absolue des contenus qu’ils véhiculent. C’est le défi du faibleau fort que l’Europe et la France doivent relever.7. EGE, département de l’École supérieure libre des sciences commerciales appliquées (ESLSCA), 1 rueBougainville, 75007 Paris. Pour plus d’informations, se référer au site Internet de l’EGE à l’adresse suivante :http://www.ege.eslsca.fr (ege@ege.eslsca.fr).

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