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AUTOMOBILETRAVELLING SUR 50 ANSViviane ScaramigliaMoteur. L'action se déroule en 1968 dans lesrues de San Francisco. Une course poursuiteentre une Dodge Charger 440 et une FordMustang 390 GT. Vrombissements des V8 et crissementsde gomme, les deux bolides surgissentdu bitume, rebondissent sur la chaussée commedes hors-bord tapant sur la houle. Doué d'unexcellent coup de volant, Steve Mc Queen pilotelui-même sa Mustang dans "Bullit". Et mêmequatre, vu le nombre de bêtes sacrifiées durantce tournage à cascades d'enfer. Qu'importe. Lapoursuite dans ce film, sans doute l'une des pluscélèbres du cinéma, a certainement contribué àfaire entrer la Mustang dans la légende. Ce typede voiture sportive, d'un prix abordable, outreavoir régénéré l'image de Ford, est même à l'originedes "poney cars". Des Plymouth, Barracuda,Chevrolet, Camaro, Pontiac, Firebird se lancenten concurrents sur le marché avec des modèlesd'entrées de gamme, créant le fameuxsegment des nerveuses pourjeunes pas trop friqués.Un demi-siècled'épopée dansle rétroviseurPassionnés d'automobiles,les auteurs Frédéric Monneyronet Joël Thomas refont le parcoursde cinquante années d'automobile.Embarquement pour un road movied'un nouveau genre, qui s'avèreessentiel pour pister l'évolutiondu monde. Bientôt livré sousforme de bouquin.21sportsetloisirs.ch


1945. Alfa Romeo Coupé 6C, 2500 cab TouringQue reste-t-il de cette époque conquérante,de cette mise à distance de la mort par le jeuprovocateur qui consiste à la frôler? De cettegriserie de vitesse comme quête d'éternellejeunesse, d'astringente sensation de maîtriserle temps pour parvenir à le geler? Et s'il n'endemeurait que le plus fou du rêve, la coursede F1, ses Fangio contemporains, ou la MilleMiglia dont le tracé n'est pas sans évoquer,telle une métaphore charnelo-mécanique, lessinuosités aguicheuses des compétitrices.Une paire de seins et l'aile d'une Porsche550SR, les vertiges d'une Healey Silverstone1950, le galbe d'une jambe aérienne et lecapot d'une Austin Martin 15/98.Delahaye 135M, 1949.FrédéricMonneyron.Universitaire etauteur d'une dizainede livres se partagele prochain titreavec Joël Thomas,un hélléniste... passionnéde voituresDepuis la démocratisation de l'automobile,dès les années 50, le réservoir des créations,pour ceux qui cherchent à en faire l'histoire,n'apparaît pas comme un simple parcoursautarcique. C'est d'autantplus vrai avec FrédéricMonneyron et JoëlThomas qui voient l'automobile,non comme unemanifestation superficielledes modes, maiscomme un symboleimportant des mutationssociales. "La voiturecomme accompagnatrice de l'évolution historique,voire même comme signe d'anticipation."A l'analyser sous l'angle du symbolique et del'imaginaire, les auteurs se trouvent à piedd'égalité avec l'anthropologue Gilbert Durandpour affirmer que ce n'est pas l'histoire quirend compte du mythe, mais "le mythe quiest le module de l'histoire". Du coup, les deuxauteurs en sont à noircir les pages d'un prochainouvrage où la voiture apparaît commeun modèle déterminant des comportementset des manières d'être.La perspective ne va pas sans obéir à des processuscomplexes, imbrications et chevauchementsd'époques et de mentalités parfois,retournements de l'histoire toujours, commesi les carrosseries et nos pensées, dans leursfolles avancées cycliques, ne cessaient decaresser l'idée de l'éternel retour cher àMircea Eliade ("Le mythe de l'Eternelretour").22


Alfa Romeo Coupé1900, 1954,silhouette galbée,l'œil allongé,bouche boudeuse...La sensualitédes années 60est amorcée.Mille Miglia,née en 1927avec un succès mythiquejusqu'en 1958,l'une des coursesles plus prestigieuseset sélectes au mondea revu le jour depuisquelques années grâceà la maison Chopardet à quelquesautres enseignes de renom.Edition 2002:Karl et Karl-FriedrichScheufele au volantd'une Mercedes 300SL.Austin Healey 100, 1957.La Ford Mustang 390GT, 1964, devenuemythique avec le film"Bullit".23sportsetloisirs.ch


Flash back en Smart RoadsterPremière étape du flash back.Road movie nocturne en SmartRoadster coupé, l'évocationdébut du 20e siècle jusqu'auxlendemains de la Seconde guerremondiale sur un ruban debitume solitaire, telle l'oasis aumilieu du désert. Dans le rétroviseur,le paysage tombe bien:dans ce demi siècle-là, l'histoireest simple et ne fait pas foule. Ily a ceux qui ont une voiture etceux qui n'en ont pas. C'estjuste une cinquantaine d'annéesavant que l'espace routierne vienne se partager, à l'imagedes différentes couches sociales,entre les petites automobiles etles grosses berlines de privilège.Kennedy est tué dans saCadillac et de Gaulle est fidèle àla DS, les légendaires 300 SL etSLR Mercedes-Benz années 50stationnent devant les palaces.Autant de signes extérieurs derichesse que la fin de l'époquehéroïque des années 60 et plusencore les années 70 où la voitures'offre à la masse, vontbientôt reléguer dans l'ombreau profit de petites carrurespuissantes. MG, Porsche,Triumph, l'Alfa Spider ou lafameuse Giulietta (30e anniversairel'an prochain) qui tiennentdans leurs lignes aérodynamiquesles nouveaux symbolesdu standing et de la séduction.L'univers automobile est alors"celui d'une société, conquérante,confiante, optimiste, quis'engage dans une effervescenceoù rien ne semble impossible".Révolution des moeurs, affranchissementdes codes, affirmationde la liberté, la voiture quise distingue du commun estféline, prête à bondir, impétueuse.Elle est femme qui a duchien, du chic et du sex-appeal.Depuis des années, commeautant d'appels de phares, lesconstructeurs usent et abusentde cette allégorie. Tant pis, laissons-lesfaire.L'automobile comme expressionde la liberté est l'une despistes essentielles développéespar les auteurs. Ce n'est pas unhasard, notent-ils, qu'elle aitpris son essor dans les sociétésindividualistes occidentales, enEurope et aux Etats-Unis, plutôtqu'au Japon où la consciencecommunautaire a freiné pendantlongtemps, non pas lafabrication automobile pourl'export, mais son utilisationcomme usuel moyen de transport.L'autre axe fortement lié àla voiture réside du reste dansl'intimité qu'elle procure,comme une prolongation du"chez soi". A croire que, dansles années septante, l'art de fairece qu'il te plaît quand cela teplaît convoque deux registresde lecture: le vent du grandlarge, le progrès, l'aura prométhéenneavec ses emblèmesétincelants et le confort calfeutré,la fuite hors lumière, protégée.24


Le genre "Bobo in Paradise"A comparer l'évolution del'automobile à celle du vêtement,on assiste dans lesannées 80 aux retours deflammes de l'imaginaire héroïque.Scènes électro-clashdécoupes anatomiques exacerbantdes corps exténuantde perfection, Azzedine Alaïa,dieu de la coupe qui colle aucorps, Thierry Mugler, dieude l'executive woman, deshanches XS, épaules XL, quimultiplie les images sur fondde gratte-ciel, de statues ailéeset de symboles ascensionnels.Côté voiture, on voit défilerl'incarnation de la femme,chantée à l'époque parSardou, une sorte de Steph deMonaco qui aurait assimilé lesituationnisme, et dont le butsuprême serait "de maîtriser àfond le système, accéder aupouvoir suprême, s'installer àla présidence..".Que reste-t-il de ces annéesyuppies? L'étape suivante,vue de notre petit kart joujoubobo qui continue de filergrand train dans la lumièreblanche de l'autoroute, sembleavoir tout pour snober l'histoire,"la tendance très standingétant, depuis une quinzained'années, de ne plus avoir devoiture du tout". Trottinette,jet privé ou voiture de location,tout est bon pour traverserl'ère écologique, les problèmesde parcages et lescentres urbains piétonniers.Dans ce système où le choixd'une voiture se joue par tribussociales, l'identification,quand on ne la mène pas àl'excès futuriste du point zéro,du plus de voiture, nousconduit tout de même à de lasubstance plus éloquente: lesSUV. Ces fameuses SportUtilities Vehicles, ces voitureshippies-yuppies, bourgeoisesbohémiennespropulsées parles Etats-Unis depuis unebonne dizaine d'années, quisignent le grand retour enavant du confort cocon. GenreEspace Renault, genre "Boboin Paradise", le livre à succèsde David Browne. Et si ellesosent, c'est qu'il y a eu avantelles les 4x4 des vainqueursdes années 80 qui ont défrichéle terrain, elles-mêmes originairesdes camping cars quifaisaient Paris-Paris aussi aisémentque Paris-Katmandoudans les années 70.Dans ces voitures qui sont "àvivre" plus qu'à paraître, ondiscerne surtout le besoin trèsclair, et peut-être jamais autantexacerbé, de retour à soi. Aucontraire des années 60-70 quimixaient deux langages - lestensions héroïques et lescourbes mystiques, selon lescatégories durandiennes, "noussommes nettement dans uneépoque unilatéralement mystique,d'intériorité, de repli sursoi dictée par les frilosités économico-socialeset une certainedifficulté d'être".Pratiquement toute l'industrieautomobile est sous le charmed'un design très englobant,maternant, même sur desmodèles puissants. Sur la lancéedu come-back, certainesmarques n'hésitent pas à affirmerle style rétro. La RollsSilver Seraph de 1998 s'inspire,en lignes plus douces, de laSilver Cloud de 1955, laCruiser de Chrysler, modèlede niche lancé en 99-00, faitdans le style Al Capone,Chicago des années 30, le coupéet le cabriolet SLR et SL deMercedes-Benz rappelle ceuxde 1954 et 1955.Sur le front du rassurant, certainesmarques, comme BMWqui a râpé son côté fauve, y risquentleur légende. Seul lemarketing semble tirer sonépingle du jeu en diffusant desmessages croisés, portant nosimaginaires vers des universplus dynamiques. "Les publicitésaccompagnent le caractèredominant du produit, maisplus souvent le contredisent".La Toyota Yaris toute rondes'acoquine des petits bonshommesverts pour évoquer laconquête de l'espace, la nouvelleMegane de Renault audesign protecteur s'affiche surla lune.25sportsetloisirs.ch


Elégants de grandschemins. Mille Miglia2003, Karl-FriedrichScheufele et JackyIckx dans une Ferrari750 Monza de 1955.Course de côte,Pierre Scaramigliaau volant de l'AlfaRoméo ZagatoSprint Veloce,fabriquée à 32exemplaires en 1962.Lotus Elite, 1962,ses rondeurs typiquesde l'époque.1973 Jaguar Type ES3 V1226


Le paradoxe des sportivesLe cabriolet n'échappe pas àl'esprit cocon qui balise le goûtdu risque et son grand retourapparaît presque comme unparadoxe. Du moins sur le pland'Eros. " A l'origine, avec seslignes contondantes, il étaitperçu comme un symbole duprolongement phallique, levoilà qui revient, habillagesportif, puissance en moins, enaccentuant son côté féminin".L'ouverture de la capote n'en estpas la seule connotation érotiqueéloquente." L'engin adoucittellement ses formes, à endevenir prioritairement la voituredes femmes, plutôt quecelui de séducteur. (Ce quiconfirme la thèse de FrédéricMonneyron, par ailleurs auteurd'un livre sur le sujet**, selonlaquelle la séduction passe parl'efféminement du séducteur).L'évolution des mentalités n'enest pas pour autant accélérée."Alors que la symbolique de lavoiture a évolué, elle reste encorele catalyseur d'une misogynieprimitive que l'on n'énonceplus par ailleurs." En bref, cen'est pas demain que lesblagues sur la femme au volanttariront. Mais c'est toutefoisaujourd'hui que certainesmarques n'hésitent pas à transgresserleur identité premièrepour enfourcher le créneau.Avec sa Fuego, Renault perd sesmarques traditionnelles dansl'utilitaire pour devenir feu,Peugeot avec son superbeCoupé 406 fait pâtir l'image costaudede la marque.Les mythes grecs sur circuitLe dernier tronçon de notreroad movie, c'est un peucomme redécouvrir une femmemince et ferme après n'avoirconnu que des voluptueuses etdes charnelles. Au dernier chapitrede Monneyron et Thomas,consacré à la F1, on retrouve lasensation vertigineuse de fairecorps avec l'engin. Scotché à laroute, on y croise les mythesgrecs revisités par les Fangio,Prost, Schumacher, Montoya,Mika Hakkinen...Les Dionysos,téméraires dans le jeu presqueirrationnel contre la mort, quesont les coureurs du Sud, lesApollons, au caractère perfectionnistedu nord, qui courentavec leur tête et l'exigence méticuleusedu moteur impeccable.A eux tous, "l'héroïsme pur,l'aventure folle et le cérémoniald'un tournoi du Moyen-Agedans lequel la mort de Sennafait figure de drame moderne etla montée en puissance deFernando Alonso, celle du chevalierdu 21e siècle."------------------------* Gilbert Durand, "Les structures anthropologiquesde l'imaginaire", Dunod.** Frédéric Monneyron, "Séduire, l'imaginairede la séduction de Don Giovanni àMick Jagger, Puf. "La frivolité essentielle",Puf.A paraître: "Le Caméscope automobile",Frédéric Monneyron et Joël Thomas.Nous remercions les Maisons Bonhams (Europe) S.A. et Chopard pour leur prêt dephotos. Prochaines ventes aux enchères de Bonhams : 19 décembre au Palace,Gstaad. 10 mars au Musée de l'Automobile, Genève.27sportsetloisirs.ch

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