réfugié » dans un camp en R.D.C. : rôle de l'institution, stratégies

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réfugié » dans un camp en R.D.C. : rôle de l'institution, stratégies

n°9 2012 19cette configuration triangulaire et lesimplications méthodologiques que cetteconfiguration implique. Enfin, dans unquatrième temps, il sera question de la triplesensibilité de ce terrain de recherche, sesconséquences sur le recueil de données etnotamment ce qui se joue autour de larecherche de la « vérité » et de la« confiance ». Pour illustrer nos propos,nous nous baserons sur les résultats d’uneenquête de terrain réalisée dans le camp deNkondo en République Démocratique duCongo (R.D.C.) qui a accueilli despopulations angolaises jusqu’en décembre2004 1 .La spatialisation de la catégorie« réfugié »L’Angola sort d’un conflit qui a duréplus de trente ans, puisqu’à une guerred’indépendance qui s’est déroulée de 1961 à1975 a succédé une guerre civile qui prit finen 2002 2 . Un million de personnes onttrouvé la mort lors de ce conflit, 500 000personnes ont fui le pays pour chercher asileà l’extérieur et plus de 4 millions ont étéforcés de se déplacer à l’intérieur de l’Angolapour tenter de trouver de meilleuresconditions de vie (Richardson, 2002).Durant ces années de guerre, les relationsavec les pays voisins, c’est-à-dire la R.D.C.,la Zambie et la Namibie, ont été marquéespar les allers-et-venues des réfugiés angolais.Certains se sont intégrés au sein de lapopulation locale, d’autres dans des campsque le H.C.R. a mis en place le long de lafrontière avec la R.D.C. 3 La province du1Cette recherche s’est déroulée d’août à décembre2003. Elle a été effectuée dans le cadre d’une thèse dedoctorat en anthropologie sociale et ethnologie,soutenue sous la direction de Michel Agier en mai2007 à l’École des Hautes Études en SciencesSociales.2Depuis 2002, la paix semble relativement stable. Lesélections de septembre 2008, largement gagnées par leMovimento Popular de Libertação de Angola (M.P.L.A.),ont conforté José Eduardo dos Santos dans sonfauteuil de président, qu’il occupe depuis 1978, et ontconfirmé sa mainmise sur le pays.3D’autres camps ouverts aux réfugiés angolais ontBas-Congo, en R.D.C., a accueilli plusieursde ces camps, notamment ceux de Nkondoet Kilueka 4 . Le camp de Kilueka fut créé le10 mai 1999 suite à l’arrivée massive deréfugiés angolais fuyant la reprise descombats dans leur pays entre le MovimentoPopular de Libertação de Angola (M.P.L.A.) etl’União para a Independência Total de Angola(U.N.I.T.A.). Quant au camp de Nkondo, ilfut créé le 3 septembre 1999 quand celui deKilueka ne fut plus en mesure de recevoir denouveaux arrivants. En 2002, après lasignature d’accords de paix, les réfugiéscommencèrent à regagner spontanémentleur pays. En décembre 2002, un accordtripartite fut trouvé entre le gouvernementangolais, le gouvernement congolais et leH.C.R., afin de permettre le rapatriement desréfugiés établis dans les camps gérés par cedernier. Ce rapatriement commença dès août2003 et suivit un processus législatifcomplexe.Le camp de Nkondo a été établi dansla province du Bas-Congo près de la ville deKimpese qui compte 40 000 habitants. Sasituation entre l’Angola et le Congo-Brazzaville lui confère une place decarrefour économique. Le camp estnéanmoins dans une zone rurale dont laprincipale ressource est l’agriculture vivrière.La terre qu’il occupe appartient au village deMpete, situé à quelques centaines de mètresde son entrée. Le site d’implantation a étéchoisi en fonction de certains critères telsque la proximité d’un point d’eau et ladisponibilité en bois de chauffe et de terresarables. Un autre critère de sélection de cesite a été la présence de nombreux Angolaisdans le village de Mpete et dans ceux desenvirons. Selon le H.C.R., la présence decompatriotes devait faciliter l’intégration decette nouvelle vague de réfugiés et leuracceptation par la population locale, même sicertains réfugiés du camp de Nkondoavaient déjà vécu en R.D.C. Nkondo aaussi été créés en Namibie et en Zambie.4Je renvoie à l'article de Jacob Sabakinu (2004) pourun historique de la présence des Angolais en R.D.C..


20 n°9 2012compté jusqu’à plus de 5 000 réfugiés 5majoritairement issus des provinces de Uigeet de Zaïre. Instituée par le H.C.R., lagestion en a été déléguée à l’organisationnon gouvernementale (O.N.G.) InternationalRescue Committee (I.R.C.). D’autres agenceshumanitaires interviennent dans le camp.Elles ont mis en place les infrastructurespermettant d’assurer les besoins vitaux de lapopulation : distribution de nourriture,scolarisation des enfants et soins médicaux.Le camp est partagé en vingt cellulesqui regroupent chacune une dizained’habitations, des cases en branchages oudes maisons en terre battue, très rarement enbriques. Chaque cellule est dirigée par unComité 6 qui comprend un cornador, chef decellule et neuf personnes, ainsi que des« sages », réfugiés dont les qualitésdiplomatiques et le jugement sûr sontreconnus par la communauté. Ces Comitésélisent ensuite le Comité des Réfugiés quiconstitue l'organe central. Leurs assembléessont des lieux de discussion où les réfugiésabordent les problèmes qu'ils rencontrent.Le H.C.R. a mis en place ce système afin defaciliter la gestion de la population descamps. Ce quadrillage en cellule permet dese repérer dans l’espace et de localiser le lieud’habitation de chaque réfugié : l’attributiond’un numéro à chaque cellule puis à chaquemaison tient lieu d’adresse. Mais l’objectifprincipal reste la circulation de l’information.Elle part du H.C.R. pour parvenir à chaqueindividu à travers ce système pyramidal deComité. Un système d’adduction d’eau estmis en place dans chaque groupement.Différents lieux de culte représentant lesÉglises présentes dans le camp sontdisséminés dans l’espace.La nourriture est distribuée une foispar mois à chaque famille habitant dans lecamp. Le H.C.R. distribue, par5Chiffres H.C.R., communication personnelle,septembre 2003.6Le Comité est normalement élu au suffrage universelmais dans les faits, nommé sur proposition deshommes de la cellule.l’intermédiaire du Programme AlimentaireMondial (P.A.M.), une ration alimentairecensée couvrir l’ensemble des besoinsnutritionnels. Composée de biensalimentaires (farine, haricots, sel, etc.), ellepeut être complétée par d’autres produitstels que du savon, du bois de chauffe ou dessemences en cas d’arrivage occasionnel. Lesbiens non distribués par l’aide humanitairepeuvent être achetés sur le petit marché quise trouve à quelques mètres de l’entrée ducamp. Plusieurs vendeurs proposentdifférents produits issus de la récolte deschamps ou de la cueillette. Du poissonacheté à la chambre froide de Kimpese etdes beignets confectionnés sur placecomplètent l’offre. La boutique tenue parl’actuel président du Comité des Réfugiés estla plus grande échoppe. Elle propose desbiens plus sophistiqués : produits de beautéet de toilette, boîtes de conserve, piles,cigarettes, biscuits, bonbons, bobines de fil,etc. D’autres stands tenus par des Congolaisproposent des lampes de poche, desustensiles de cuisine, des vêtementsd’occasion. Les jours de distribution denourriture, le marché est plus animé et lesstands sont plus nombreux. Certains réfugiésvendent ou troquent une partie de leurration alimentaire contre des biens qui nesont pas fournis par le H.C.R.. Dans lecamp, de petites échoppes de tailleur, demenuisier, de coiffeur sont tenues par desréfugiés. Mais l’espace du camp est aussifaçonné et marqué par la présence desagences humanitaires et de leurs sigles. Lesbidons d’huile ou les sacs de farine et deharicots distribués par le P.A.M. sontrecyclés en portes ou en toitures. Lesbâtiments des agences humanitaires sontreconnaissables à la manière dont ils sontconstruits : des bâches à leurs couleursrecouvrent les toits, des drapeaux flottent àleur entrée.Le système éducatif est pris en chargepar une O.N.G. congolaise, Actions etInterventions pour le Développement etl’Encadrement Social (A.I.D.E.S.), et suit lecursus congolais. La scolarisation est assurée


n°9 2012 21pour les enfants réfugiés et ceux des ayantdroits7 jusqu’au cycle secondaire. Lesprofesseurs sont soit issus du corpsprofessoral congolais, soit sont des réfugiésqui ont tous effectué leurs études en R.D.C.En 2000, une école maternelle a été créée etaccueille 250 enfants entre trois et cinq ans.Les réfugiés qui y travaillent sont employéspar I.R.C. Ils reçoivent une compensationfinancière qui n’est pas un salaire puisque letravail des réfugiés est interdit par la loi.Le système médical est géré parl’I.R.C. Il inclut un dispensaire qui permetd’assurer les premiers soins et d’autresservices : une maternité, un programme deprévention du SIDA et des maladiessexuellement transmissibles, un autre pour ledépistage de la tuberculose, un centrenutritionnel thérapeutique pour les enfantssous-alimentés et une pharmacie distribuantles médicaments gratuitement aux maladespendant leur traitement. Les agents de santécommunautaires complètent le dispositif. Ilsont pour rôle de sensibiliser la population àdifférentes thématiques : lutte contre lesmaladies sexuellement transmissibles,hygiène, vaccination… Dans ce but, ilssillonnent le camp et visitent les ménages. Cesont des réfugiés embauchés par l’I.R.C.selon le même mécanisme que ceuxemployés pour assurer le fonctionnement del’école. Parallèlement, des médecinstraditionnels des villages alentours sontconsultés par les réfugiés. Deux autrespharmacies tenues par des réfugiés etapprovisionnées par des achats à Kimpeseou par la revente de médicaments obtenusau dispensaire, ont fonctionné avant queleurs propriétaires ne soient rapatriés.Tous ces programmes ne satisfont passeulement des besoins vitaux maisremplissent également plusieurs fonctionssecondaires. Ils créent des espaces desocialisation, notamment par lesinfrastructures nécessaires à leur bondéroulement, qui renforcent le label de« réfugié » pour reprendre la terminologie deZetter (1991). Ces infrastructures constituentun lieu de passage et de regroupement desréfugiés. En effet, ces derniers savent qu'ilspeuvent y trouver les membres du comitédes Réfugiés car la plupart travaillent pourles agences humanitaires du camp. Ils s’yrendent lorsqu’ils souhaitent s’entreteniravec l’un d’eux. Ils y organisent aussi desréunions informelles, par exemple pourpréparer leurs entrevues avec le personnelhumanitaire et s’accorder sur une positioncommune. Ces bâtiments sont réunis àl'entrée du camp pour des raisonssécuritaires : ainsi, le personnel des agencespeut être facilement évacué en cas de besoin.Les tentatives de mettre sur pied desendroits de rencontre dédiés aux réfugiés ontéchoué. Le foyer social devait jouer ce rôlepour les femmes mais cela n'a pasfonctionné compte tenu de sa situationexcentrée, à plusieurs centaines de mètres ducentre névralgique du camp, constitué par lemarché et les bâtiments des agenceshumanitaires. Ces derniers sont utilisés lesoir venu comme lieu de rencontre par lesmembres du Comité des Réfugiés qui ydiscutent bien souvent des positions à tenirface à des décisions du H.C.R. ou desO.N.G. qui ne leur conviennent pas.Ainsi, l'espace de travail desinstitutions d’aide et celui de socialisationdes réfugiés sont identiques, mais ils sontutilisés à des fins différentes et quelquefoiscontradictoires. Ne pouvant pas construireleurs propres lieux (manque de moyens, deplace, de temps, incertitude quant à la duréede leur séjour), les réfugiés s’en sontréappropriés certains pourtant clairementidentifiables et identifiés comme appartenantaux agences d'aide. Mais ces lieux ne sontpas connotés et leur appartenance,revendiquée ou du moins susceptible del'être, change selon les acteurs qui lesoccupent et les buts qu’ils poursuivent. Leursens identitaire existe mais il n'est pas figé.7Les ayants-droits sont les propriétaires congolais desterres sur lesquelles le camp de Nkondo s’est établi.


22 n°9 2012« Réfugié », un label à acquérir,à utiliser et à oublier...Les agences humanitaires ont organisél'espace afin de gérer la population du camp,mais elles ont aussi catégorisé les individus,notamment par l’intermédiaire de leursprogrammes. Par exemple, les personnesparticipant aux Comités des Réfugiésforment un groupe social spécifique. Ellessont en lien avec les employés desinstitutions gérant le camp et ont ainsi acquisune certaine visibilité en tant que« réfugiées ». Cela signifie notammentqu'elles sont identifiées en tant que telles etreconnues ainsi à l'extérieur du camp, tantpar les institutions humanitaires quevillageoises. D'une part, leur accès privilégiéà l'information des agences d'aide et d'autrepart, leur contact direct avec les employésleur permet d'acquérir un certain prestige etsurtout des avantages matériels (comme lapossibilité d'aller à Kimpese dans le véhiculed'une O.N.G.) ou symboliques (lafréquentation des instances dirigeantes ducamp). Les autres réfugiés du camp sontmoins clairement rendus visibles et jouentmoins sur les bénéfices de cette étiquette.Les populations angolaise etcongolaise ont traversé la frontière au grédes guerres, des opportunités économiquesou pour raisons familiales. Il y a donc unelongue tradition d'établissement desAngolais en R.D.C. et de Congolais enAngola. Certaines personnes habitant dans lecamp avaient déjà vécu dans la région et ontchoisi de s'établir à Nkondo pour diversesraisons, généralement en lien avec ladistribution de nourriture, l'éducationgratuite et l’accès aux soins. Certains ontmême fait le choix de ne pas y habiter defaçon permanente. Ils n'y viennent qu'àcertaines occasions, par exemple, les jours dedistribution de nourriture. Ainsi, cette partiede la population joue sur deux identités, cellede réfugié et celle de villageois. Ils serevendiquent réfugiés uniquement quandcela est utile.Une autre partie des réfugiés« surinvestit » au contraire ce label. Ce sontnotamment ceux employés par lesorganismes d'aide. Malgré leur faiblenombre, ils ont un pouvoir important. Ilssont payés en argent liquide et non pasrémunérés contre des biens ou de lanourriture, ce qui leur permet de faire officede « banquiers ». Ils peuvent par exempleavancer l'argent nécessaire à l’ouverture d'unpetit commerce. De plus, ils établissent desliens privilégiés avec les employés desO.N.G. dont on a vu qu’ils constituent uneressource matérielle et un capitalsymbolique. Certains membres du Comitédes Réfugiés, après leur élection, sontembauchés par les O.N.G. afin qu'ilspuissent être plus disponibles pour leursnouvelles responsabilités. En effet, le H.C.R.estime qu'il est difficile d'occuper un telposte et d’exercer une activité agricole enmême temps. Les employer les renddisponibles à tout moment de la journéepour régler des questions relatives à lagestion du camp. Le groupe constitué par lesréfugiés embauchés au sein des agencesd’aide forme une des catégories les plusvisibles de la population de Nkondo.Pour attribuer les produits aux plusnécessiteux, les agences humanitaires ontopéré une classification suivant des normeséconomiques, sociales ou physiques, et quiouvre droit à certains avantages en nature.Sont considérées comme « vulnérables » lesfemmes chefs de ménage, les personnesâgées, les handicapés physiques, etc. Elles sesont vues attribuer des cases près du foyersocial, ceci devant faciliter l'intervention dupersonnel médico-social et rompre leursupposé isolement. Elles sont prioritairesdans l'attribution de certains biens et dansl'accès à certains programmes.Paradoxalement, il est donc finalementavantageux d'être défini comme« vulnérable ». Mais cette catégorieopérationnelle aux yeux du H.C.R. ne l’estpas pour les réfugiés. Ils considèrent quetous sont vulnérables, puisque réfugiés. Denombreuses revendications visant à son


n°9 2012 23élimination ont eu lieu, notamment lorsqueles « vulnérables » sont épargnés par lesdiminutions des rations alimentairesdistribuées par le H.C.R.Hormis les programmes destinés àgérer la population des camps, les projetsdes O.N.G. cherchent à améliorer lasituation matérielle des réfugiés. Les activitésgénératrices de revenus ont permis la miseen place de nombreuses activitéséconomiques par des prêts : ateliers detailleur, restaurant, menuiserie, petitscommerces, etc. De même, les projets deformation en « coupe-couture » et enmenuiserie permettent l'acquisition d'unsavoir-faire.Ces catégories créées dans le but defaciliter l'administration du camp se sontintégrées de manière plus large dans sonfonctionnement socio-économique,permettant ainsi l'émergence de diversgroupes sociaux dont les fonctionsdépassent le strict cadre des nécessités desO.N.G.Le chercheur et l’institution,une place à trouver, des méthodesà adapterComment travailler en tant quechercheur dans un contexte où les relationssociales sont modelées par la présence d’uneinstitution qui, de plus, est garante de sonaccès au terrain ? Comme le souligne LiisaMalkki (1995) qui a conduit une recherchesur les réfugiés Hutu en Tanzanie, à la foisen ville et dans un camp, le camp est unendroit fermé où il est relativement aisé demener une enquête de terrain, en termespratiques tout du moins. Néanmoins, ellereconnaît que les endroits où faire del’observation participante dépendent denombreux facteurs qui ne sont pas liés aubon vouloir des chercheurs, mais à descirconstances logistiques : sécurité, peur duqu’en dira-t-on, etc. La première difficultélogistique à contourner est l’obtention d’unepermission de recherche de la part duH.C.R. En effet, le camp de Nkondo est uncamp fermé, géré par le H.C.R, même si lagestion en est déléguée à l’O.N.G. I.R.C. Ilest indispensable, pour y pénétrer en tantque chercheuse, d’obtenir une autorisation,ce qui ne va pas forcément de soi. Lesagences travaillant dans les camps deréfugiés acceptent difficilement de voir unepersonne extérieure jauger et juger leurpropre travail. Elles estiment aussi avoir déjàleurs propres analystes. En effet,l’anthropologue n’est plus l’uniquerécipiendaire des récits de vie des réfugiés etle seul producteur de connaissances sur lemilieu humanitaire. Les journalistes, maisaussi les employés des agences d’aide,entrent en concurrence avec lui. De fait, lerecueil de témoignages devient désormaisindispensable pour collecter des fonds,justifier son action ou alerter l’opinionpublique.L’accès au terrain est donc largementconditionné par cette modalité et cela, toutd’abord, pour des raisons logistiques. Lesdéplacements jusqu’au lieu du camp se fontgrâce aux véhicules des agenceshumanitaires. J’ai utilisé dans un premiertemps ceux du H.C.R. puis, par la suite, lebus de l’I.R.C. qui amenait tous les jours lespersonnes travaillant dans le camp. En effet,les venues des employés du H.C.R. étaienttrop irrégulières pour permettre un travail deterrain efficace. Cela signifie que je n’étaispas maître de mon temps d’enquête maistributaire des horaires de travail desemployés. Je devais également respectercertaines consignes de sécurité. Par exemple,il était impossible de rester la nuit dans lecamp. Aussi, toute une partie de la vie ducamp m’est-elle restée inconnue !Le fait d’obtenir une autorisation derecherche du H.C.R. n’a pas seulement eudes conséquences sur l’organisation de montravail. Les employés, sachant cela,s’interrogeaient sur la véritable nature demes liens avec le siège du H.C.R. deKinshasa qui m’avait délivré cetteautorisation. La question de savoir si j’étais


24 n°9 2012envoyée pour mener une évaluation de leurtravail de manière clandestine a, dans unpremier temps, tendu mes relations aveceux. Ma position pouvait, en effet, êtreambigüe. Il est rare de voir des étudiantsaccéder aux camps. De fait, j’étais lapremière étudiante à entrer à Nkondo. Deplus, de nombreuses études sont conduitespar les équipes du H.C.R., envoyées par ladélégation nationale, régionale ou même parle siège de Genève. J’ai assisté lors de monséjour à deux visites de ce type, l’une portantsur les camps de réfugiés en Afrique centraleet l’autre, sur l’éducation. Il aurait donc étécrédible que je sois une experte mandatéepar un des bureaux nationaux ou régionaux.Pourtant, aucune contrepartie ne m’a étédemandée en échange de l’accès au terrain.Lors de mon retour à Kinshasa, j’ai tout demême présenté brièvement quelques-uns demes résultats, notamment concernantl’économie du camp basée surl’endettement : les réfugiés achetaient àcrédit certains biens, remboursés le moissuivant grâce aux rations fournies par leH.C.R. Toute diminution de ces rations lesmettait en difficulté économique puisque lesmodifications ne leur étaient annoncées quequelques jours avant la distribution. J’ai ainsitende satisfaire une obligation morale derendu de résultats pour le siège tout enessayant de ne pas trahir la confiance desgens qui avaient accepté de me parler. J’aidonc choisi d’axer ma communication demanière à ce que les retombées soientpositives pour les deux parties.La présence de l’institution sur leterrain influe également sur le type derelations développées avec les protagonistesde la recherche. Dans les premiers temps, ily a une méfiance de la part des employésqu’il faut essayer de dépasser. Elle existeégalement du côté des réfugiés. Eux aussi sedemandaient si je n’étais pas une employéed’une des organisations humanitaires. Ils ontmême cru que j’étais la nouvelle responsabledu bureau local du H.C.R. car je suis arrivéeau moment de sa prise de fonction. C’est parmon attitude et en répétant mes explicationsque j’ai pu faire admettre ma positiond’étudiante qui cherchait à connaître leursconditions de vie. En effet, je passais lajournée entière dans le camp à discuter avecles réfugiés, ce qui n’est pas le quotidien desemployés des agences d’aide qui font desvisites occasionnelles d’une ou deux heuresdans le camp. Pour autant, les réfugiéssavaient que je pouvais aller et venir dansNkondo parce que les agences humanitaires,notamment le H.C.R., l’avaient accepté etdonc que j’avais un statut privilégié, tout dumoins des facilités d’accès à leurs employéset à leurs infrastructures. Je me suis ainsitrouvée sous le double regard des réfugiés etdes employés des organismes d’aide qui tousavaient certaines idées sur les raisons de maprésence ici et y projetaient certainesattentes, certaines peurs, certains désirs.Au cours de mon séjour à Nkondo, j’aieu de nombreuses conversations informelles,individuelles ou de groupe, et quelquesentretiens plus en profondeur avec lesréfugiés que je connaissais le mieux ou quiavaient accepté de me parler. J’ai essuyécertains refus que j’ai respectés. Je ne voulaispas que les réfugiés se sentent obligés de meparler, par exemple parce que le Président duComité des réfugiés ou un travailleurhumanitaire l’aurait demandé. Je ne pensepas que des entretiens réalisés dans cesconditions soient fructueux et il est de toutefaçon compréhensible que les personnes nesouhaitent pas me parler : les entretienspeuvent faire rejaillir des souvenirsdouloureux liés à la fuite et la situation qu’ilsvivent désormais est souvent ressentiecomme tout aussi pénible. Il n’est pas facilede se retrouver en camp, dépendants del’aide pour subvenir à ses besoins et à ceuxde sa famille. Les conditions de vie sontprécaires. Beaucoup habitent dans des casesde branchage et il leur manque les biensessentiels. Certains n’avaient simplement pasde temps à me consacrer : les travaux deschamps leur prennent une bonne partie de lajournée, surtout quand le terrain est éloigné,et le reste du temps est consacré aux tâchesdomestiques. Enfin, d’autres n’en voyaient


n°9 2012 25simplement pas la nécessité ce qui est aussiparfaitement compréhensible !Les entretiens individuels se réalisaienttoujours dans le camp, au domicile despersonnes. J’estimais que c’était l’endroit oùles personnes se sentaient le plus enconfiance notamment lorsqu’il fallaitaborder des sujets douloureux. Cela avaitaussi l’avantage de la discrétion. En effet,certains m’ont fait des confidences dont jepense que je n’en aurais jamais étérécipiendaire si l’entretien avait eu lieu dansun endroit public. Quant aux entretienscollectifs, ils ont eu lieu, selon lescirconstances, dans l’une des boutiques dumarché ou dans un des complexeshumanitaires du camp. J’ai également assistéà des réunions de certains Comités,notamment le Comité des Mamans, quim’ont permis de recueillir des informationset d’organiser des entretiens collectifs. Lesréunions entre les réfugiés et le personnelhumanitaire, par exemple, à l’occasiond’annonces de changements dans lesprogrammes du camp, ont aussi été riches eninformations.Afin de faciliter mon intégration dansle camp et de diminuer les tensions que jepensais inhérente à ma venue, je suis entréepar le biais d’un « interlocuteur privilégié », leprésident du Comité des réfugiés. Je me suistout d’abord présentée à lui pour des raisonsde convenance : de par son statut, il mesemblait indispensable de lui expliquer lesraisons de ma présence dans le camp. Il s’estavéré au fil du temps que celui-ci était unepersonne-ressource précieuse : il m’a fournide nombreuses informations sur la viequotidienne du camp et m’a introduit auprèsde personnes intéressantes pour marecherche, ce qui a très certainement facilitéles contacts avec ces derniers. Sa boutiqueconstituait aussi un lieu de passage etd’attente pour de nombreux réfugiés et j’aiainsi pu organiser de manière informelle denombreux entretiens de groupe.Une triple sensibilité du terrainà prendre en compte et à respecterÀ la lumière des conditions del’enquête que je viens d’évoquer, effectuerune ethnographie des camps de réfugiésplace le travail sous le signe d’une triplesensibilité que je vais détailler. La souffranceendurée par la population, lors de la fuite età cause de leurs conditions de vie actuelles,en constitue une première caractéristiqueincontournable. Les enjeux socio-politiquesinhérents à ce type de terrain forment ledeuxième trait distinctif : ils sont liés auxcauses du conflit qui ont conduit les réfugiésà fuir, mais aussi aux solutions politiquesproposées pour résoudre la situation. Enfin,l’adaptation constante des méthodesclassiques de recueil des données est latroisième particularité. Elle se fait parrapport à l’institution : le chercheur doit sepositionner par rapport à elle, afin de ne pasêtre confondu avec ses intérêts, son agenda,son personnel, comme nous venons de levoir, mais aussi par rapport au stigmate duréfugié. Comment cette triple sensibilitémodèle la collecte de données et soninterprétation ?Tout d’abord, les témoignages sontrecueillis désormais en vue de différentesutilisations : académiques, mais aussijournalistiques, pour illustrer des rapportsd’activité ou recueillir des fonds. Pour lechercheur en sciences sociales qui tente des’approcher le plus près possible de la« vérité » (nous en verrons plus tard lesenjeux et écueils), le risque est grandd’obtenir des discours uniformisés. Lesréfugiés imaginent qu’un certain type detémoignage est attendu d’eux, bien souventmisérabiliste, où ils se présentent commepassifs, un témoignage qui correspond àcertaines attentes des experts, journalistes ouhumanitaires.Cette identification du chercheur ensciences sociales au système humanitairepeut créer plusieurs biais. Cela fait resurgirdes souvenirs douloureux, ce qui n’est pas le


26 n°9 2012but de l’anthropologue, que ce soit d’unpoint de vue éthique ou scientifique. Meconcernant, je ne souhaitais évidemment pasmettre les personnes avec qui jem’entretenais dans une situationinconfortable, d’autant plus que cela n’étaitpas « utile », puisque mon sujet d’étudesportait sur la vie dans les camps et non surl’exil. Il est tout de même impossible de setenir à l’écart de thématiques douloureuses.Dans mon cas, le trauma n’était pastellement celui de la fuite. Les réfugiés vontet viennent de chaque côté de la frontière augré des conflits en cours dans l’un ou l’autredes pays. La constitution de réseauxd’entraide au fur et à mesure des années enamortit les difficultés et permet dedévelopper des tactiques d’intégration outout du moins d’adaptation. Les réfugiés meparlaient plus souvent du traumatisme queconstituait la vie dans le camp : le fait devivre dans des huttes de paille, d’êtredépendants de dons externes sans pouvoirassurer eux-mêmes la subsistance de leurfamille ou d’être labellisés comme réfugiésétaient les motifs les plus courants dedoléances. Ces situations étaient d’autantplus mal vécues que ces personnes avaientconnu d’autres conditions de vie en R.D.C.et avaient l’impression d’avoir été« trompées » par les avantages présumés dela vie en camps : gratuité des soins et de lascolarité, distribution de nourriture entreautres. Cela induit aussi des requêtes et desattentes que le chercheur n’est pasforcément en position de remplir 8 . Pourtant,comme le souligne Hammond (2004), lechercheur a une nécessité morale d’utiliserson accès privilégié au H.C.R. ou auxO.N.G. pour améliorer les conditions de vieou relayer les revendications des réfugiés.L’équilibre à trouver pour obtenir autrechose qu’un discours préfabriqué est doncfragile.Je souhaite revenir maintenant sur lesenjeux autour de la « vérité », tant pour le8Je renvoie ici à l’article de Julie Baujard (2005) pourune revue détaillée des attentes induites par laposition du chercheur.chercheur que pour le réfugié. En ce quiconcerne ce dernier, il est compliqué de seconfier. Pour Knudsen (1995), la confiancedes réfugiés est érodée par leur fuite :certains ont dû faire face à la trahison deproches et se retrouvent ensuite dans uncamp où ils doivent s’en remettre à desétrangers pour assurer leur surviequotidienne. Il existe donc des tensionsentre les différentes options qui s’offrent :dire la « vérité », c’est-à-dire se livrer et livrerson intimité, le plus souvent à un étranger,ou bien « arranger la vérité » en délivrant undiscours que l’on pense attendu parl’interlocuteur, en se composant une histoire,une identité plus conforme à ses attentes ouencore en optant pour une présentationstratégique de soi, correspondant à l’imageque l’on souhaite donner et qui peutpermettre d’atteindre certains objectifs. Lesrécits sont finalement le résultat d’un dosageentre ces diverses options. Le chercheur, lui,souhaite s’approcher au plus près de la« vérité ». Pourtant, cela ne fait pas sens.Comme vu plus haut, le réfugié livre uneversion des faits qui est un mélange entreplusieurs options. Comme le souligne Malkki(1995), recueillir des discours stéréotypés estaussi riche d’enseignements, notamment surles relations entre les réfugiés et leshumanitaires, et tout savoir ne signifie pasque l’on est au plus proche du vécu des gens.Chacun a droit à garder une part de secret,cela ne rend pas l’enquête moins valable, etce que les gens cachent n’est pas forcémentle plus intéressant : anthropologue nesignifie pas voyeur.De plus, comme Powles (2004) lesouligne, la construction du récit autour desfaits de vie renseigne et permet de tirer desanalyses bien plus riches que la connaissancede faits bruts. Elle fait partie de laconstruction de l’histoire du réfugié et de lafaçon dont il se présente et se voit. Elleexplique qu’il faut ainsi faire confiance àl’informateur qui tente de rendre compte desa propre vie de la manière qu’il pense laplus fidèle. Elle estime que la confiance etles bonnes relations sont essentielles dans la


n°9 2012 27constitution d’une relation d’enquêtefructueuse. Par cela, elle entend quel’informant doit savoir qui est le chercheur :quelle est sa place et quelles sont sesintentions, en échange celui-ci doit montrerson « intérêt », sa « bonne volonté, sa« sensibilité ». Nous pouvons aller plus loinquand nous considérons le rôle de laconfiance dans la relation entre enquêté etanthropologue. Elle est en effet primordiale,voire centrale. Elle est souvent envisagéecomme celle que place l’enquêté dans lechercheur en sciences sociales, mais il mesemble que le chercheur doit également êtrecapable de s’en remettre à l’enquêté et à saconnaissance privilégiée du terrain. Moninformateur privilégié avait bien compris lebut de ma présence à Nkondo et m’a guidé àtravers les méandres du camp, m’indiquantdes personnes intéressantes à rencontrer oudes réunions où je devrais aller. En m’enremettant à lui, en acceptant de modifiermon programme pour suivre ses suggestionsou en prenant en compte ses remarques, laconfiance s’est renforcée graduellemententre nous. Ce processus de « lâcher-prise »m’a permis l’accès à de nombreusesinformations qu’ignoraient pour la plupartles employés des O.N.G.Enfin, une dernière difficulté concernela temporalité et la notion d’urgence. Lecamp de Nkondo fut fermé le 31 décembre2004. Il est donc impossible désormais d’yretourner et de recouper les récits oud’obtenir des informations manquantes. Lesréfugiés sont retournés chez eux, pourcertains, se sont installés dans d’autresprovinces angolaises, pour d'autres. Certainssont également restés en R.D.C. Le stigmatede réfugié n’est pas toujours facile à porterune fois rentrés en Angola. Des tensionsexistent entre les personnes qui sont restéesen Angola durant la guerre et celles qui ontfui le pays. Ainsi, certains ne souhaitent plusêtre identifiés en tant que tels.ConclusionLe camp est un espace dessiné par lesagences d'aide que les réfugiés s'approprient.Celles-ci mettent en place différentescatégories pour faciliter la gestion de lapopulation. Le label de « réfugié » et ceuxdistribués au travers des programmes d'aide,peuvent constituer pour qui sait s'en servirun capital social voire un capital tout court,non seulement dans le camp mais égalementà l'extérieur. Le travail du chercheur s'inscritdans ce contexte particulier. Nous l’avonsvu, la présence de l'institution est centrale etmodèle les relations sociales, entre employésdes agences d'aide et réfugiés, mais aussientre réfugiés et entre réfugiés et chercheur.Elle constitue une donnée avec laquelle cedernier doit composer. Le chercheur doitégalement faire face à certaines difficultésdues aux parcours douloureux des exilés : nepas raviver des traumatismes tout enparvenant à recueillir des histoires de vierequiert une certaine éthique. La confianceentre enquêté et chercheur est alorsprimordiale. Elle doit fonctionner pour celadans les deux sens. Face à ces différentsobstacles, le chercheur doit mettre en placede nouvelles modalités de recherche. Pourautant, ces obstacles rendent le recueild'informations plus intense et permettent auchercheur de développer de nouvellesméthodes d'investigation et ainsi d'enrichirson répertoire méthodologique.Virginie TallioAnthropologueCentro de Estudos Africanos-IULISCTE-Instituto Universitário de Lisboavirginie.tallio@gmail.com


28 n°9 2012BibliographieBaujard, Julie (2005) Ni espionne ni avocate.La place ambigüe de l'ethnologue auprès desréfugiés in F. Bouillon, M. Fresia, V. Tallio(eds.), Terrains sensibles. Expériences actuelles del’anthropologie, Paris, Éditions de l’EHESS,pp. 125-143.Bouillon, Florence ; Fresia, Marion ; Tallio,Virginie (eds.) (2005) Terrains sensibles.Expériences actuelles de l’anthropologie, Paris,Éditions de l’EHESS, 208 p.Hammond, Laura C. (2004) This place willbecome home. Refugee repatriation to Ethiopia,Ithaca, Londres, Cornell University Press,257 p.Knudsen, John Chr. (1995) When trust is ontrial. Negotiating refugees narratives, in V.E. and John Chr. Knudsen (eds.) Mistrustingrefugees, Berkeley, Los Angeles, London,University of California Press, pp. 13-35.Malkki, Liisa H. (1995) Purity and exile:violence, memory and national cosmology amongHutu refugees in Tanzania, Chicago, ChicagoUniversity Press, 374 p.Powles, Julia (2004) Life history andpersonal narrative: theoretical andmethodological issues relevant to researchand evaluation in refugee contexts, New issuesin refugee research, Working paper n°106,UNHCR, Evaluation and Policy Unit.Richardson, Anna (2002) Angola: civil war andhumanitarian crisis. Developments from mid 1999to end 2001, UNHCR, Emergency andSecurity Service, 30 p.Sabakinu, Jacob (2004) Les populationsréfugiées dans l'Ouest de la Républiquedémocratique du Congo in Guichaoua,André (ed.), Exilés, réfugiés, déplacés en Afriquecentrale et australe, Paris, Karthala, pp. 567-629.Zetter, Roger (1991) Labelling refugees:forming and transforming a bureaucraticidentity, Journal of Refugee Studies, vol. 4, n° 1,pp. 39-62.

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