cpj09-entier - Prospective Jeunesse

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cpj09-entier - Prospective Jeunesse

Dans les années 1980, deu-x théories ont essayé d'expliquer à lafoispourquoi le toxicomane recherche la drogue de façon compulsive etpourquoi ce besoin ne fait que s'accroître. L'une est bâtie sur lasouffrance, l'autre sur le plaisil:p our la première, le toxicomane chercherait à compenser lesphénomènes de manque qui augmentent au fur et à mesure que lesprises se répètent. Selon R. SolomonI, I/tout plaisir donne naissance,par réaction, à des sensations de déplaisir qui s'expriment lentementaprès l'effet euphorisant de la drogue. Et ce déplaisir devient d'autantplus intense que le nombre d'injections ayant engendré du plaisir estélevé 1/.Ce courant de recherche considérant que la consommation de droguesvise à éviter un événement négatif, en questionnant le manque et ladouleul; rejoint les discours des champs politiques, juridiques etpsycho-sociau-x qui voient le toxicomane comme un malade qui souffred'un déficit, d'un manque, qui se drogue parce qu'il se soigne (sans lesavoir). Dès lors, les 'personnes qui savent", les médecins et lespolitiques, décident qu'il vaut mieu-x que ces personnes soient prises encharge pour être "soignées et guéries ".La seconde théorie implique un changement de paradigme: "Plutôtque le manque, n 'est-ce pas le plaisir procuré par la drogue qui motivele toxicomane ? ". Cette théorie s'appuie sur les recherches consacréesà l'autostimulation chez le rat qui concluaient à l'existence d'un "circuitde la récompense". En 1988, Di Chiara et Imperato2 ont montré quetous les produits qui déclenchent des dépendances chez l'homme,comme l'amphétamine et la cocaïne, mais aussi comme la morphine,l'héroïne, la nicotine et l'alcool, augmentent la libération de dopaminedans le noyau accumbens .Toutes stimulent donc, par ce biais, lecircuit de récompense.Nous voici donc dans un renversement de perspective où le plaisir (lesplaisirs) n'est (ne sont) plus pensé(s) uniquement en termes négatifs. Ilne s'agit plus ici de concevoir le plaisir comme seul résultat d'uneéquation où il équivaut à la réduction de la douleur mais plutôt commeune composante fondamentale et nécessaire de l'expérience humaine.Dans cette logique, on parlera de consommateur et de comportementsde consommation de substances psychoactives (comportements àrisques potentiels) alors que dans l'autre on ne parlera que detoxicomanes et de toxicomanies.Ainsi, plaisir(s) et douleur(s) apparaissent, à la lumière des récentesdécouvertes, comme les deux faces d'une même pièce très complexe quece numéro des Cahiers tente de décliner pour la troisième fois.Henry Patrick Ceusters.1. Solomon R.L., Acquired motivation and affective opponent-processes, in J. Maddden (ed.)Neurobiology oflearning. Emotion and affect, Raven Press, New York, 19912. Di Chiara et Imperato, cité in Tassin, Drogues, dépendances et dopamine,La Recherche, février J 998Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4e trim. 981


PierreWAAUB1Mots-clésécoleinterdisciplinaritédépendancedrogueParler de la drogue dans les écoles, ce n'est pas seulement difficile,c'est aussi tabou. Et pourtant, les enquêtes le prouvent: la grandemajorité des jeunes, quel que soit leur milieu socio-culturel, sontamenés à rencontrer la drogue durant leur adolescence et donc àse positionner par rapport à elle.A l'Institut Saint-Dominique de Schaerbeek, une équipe deprofesseurs motivés par le travail interdisciplinaire a vouludémontrer que, si on abordait la problématique de la drogue dans lecadre plus large des dépendances, il était possible de la faire sortirdes schémas classiques des démarches de prévention et donc del'aborder comme une autre matière, dans sa complexité. Ce texteest le récit de la construction et du déroulement de ce travailElle descendait les escaliers etje les montais. C'est comme ça qu'on se rencontre dans lesécoles. Elle sortait de chez le directeur avec un beau projet: remplacer les habituellescampagnes d'information sur le sida par un réel travail pédagogique qui puisse s'étendreaux différentes problématiques qu'il soulève: la drogue, le plaisir, l'amour, la sexualité...Et évidemment, elle m'en a parlé. L'interdisciplinarité, c'est mon dada. Et puis, nousavions suivi ensemble une formation sur ce thème chez le professeur Gérard Fourrez, àNamur.Dans l'école, la drogue est un tabouPas seulement dans notre école. Dans toutes les écoles. Une espèce de spectre qui hanteles cauchemars des directions, s'insinue dans les conversations informelles, surgitparfois dans les conseils de classe, mais finit toujours par retourner dans son mondemystérieux car la loi du silence est de règle. Ca fait de la mauvaise publicité à l'école.Le thème est donc difficile. Doublement. Parce qu'en raison de son statut de spectre, iln'a pas généré d'autre culture dans les écoles que celle de la peur, mais aussi parce que lesreprésentations qu'il véhicule, tant chez les enseignants que chez les élèves, sontbrouillées de considérations morales et de préjugés.Le thème était par contre tout indiqué pour une approche interdisciplinaire. Pourapprendre, comprendre la problématique des assuétudes, on pouvait mobiliser desconnaissances dans tous les domaines abordés dans l'enseignement secondaire. Et ced'autant plus que nous ne pouvions pas nous appuyer sur une supposée culture généraleintuitive de la question. Des sciences à la philosophie et à l'histoire, des sciences socialesà l'économie et à la géographie, de l'éducation physique au droit, les prolongements etles relations se construisaient spontanément.Mais pourquoi une approche interdisciplinaire ?1. Enseignant à l'Institut Saint-Dominiquede Schaerbeek.Au départ, tout simplement parce que nous guettions depuis quelques années l'occasionde faire la preuve de l'intérêt de cette démarche dans notre pratique pédagogique. Nousnous sentions à l'étroit dans nos 50 minutes de cours, autistes les uns avec les autres et2 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -na 4 -4e trim. 98


peu motivants pour nos élèves qui passaient, allègrement ou pas mais toujours sanstransition, de la trigonométrie à la compréhension de la civilisation des Pygmées, deBaudelaire à la loi de la gravitation universelle, sans que jamais les liens ne soientpossibles, sans que jamais le professeur ne sache même de quoi les élèves avaient parléau cours précédent. Et quand par hasard (dans les escaliers, les couloirs, le coinfumeurs...), nous nous parlions de nos cours, nous ne pouvions que constater lesoccasions manquées, les quiproquos idiots, les aberrations involontaires.Nous tentions bien, chacun dans notre coin, de "faire de l'interdisciplinarité" dans notrecours. Mais il nous semblait que nous perdions là une occasion d'aller plus loin en nousmettant ensemble. Nous avions bien tenté de mettre en scène en même temps dansplusieurs cours des thèmes pluridisciplinaires. Mais nous manquions de coordination,de liens et de temps. Nous ne permettions guère aux élèves de faire des liens, demobiliser des connaissances disciplinaires dans un autre cours et, le plus souvent, nousne faisions que risquer de lasser les élèves en leur donnant l'impression qu'ils faisaienttoujours la même chose.L'interdisciplinarité, pratiquée ensemble par un groupe de professeurs qui coordonnentles apprentissages disciplinaires et créent de véritables moments interdisciplinaires,nous semblait par contre de nature à favoriser l'envie, le goût de la découverte, de larecherche d'explications, de contradictions qui stimulent l'apprentissage tant deconnaissances que de compétences (savoir-faire, capacités). Apprendre dans le but dedevenir capable de comprendre, faire des choix, non comme un consommateur quichoisit dans l'étalage ce qui dans le moment lui fait envie, mais en connaissance decause, comme un être responsable, avec ses doutes, ses faiblesses, ses envies, mais aussises connaissances et sa capacité de penser.Et la prévention dans tout cela ?A priori, la prévention ne nous intéresse pas. Pour deux raisons.La première raison est que nous pensons que si on aborde le thème des dépendances avecune intention de prévenir l'usage de drogue, on manque deux fois l'objectif. On lemanque parce que la question de la toxicomanie est une question distincte de celle del'usage de drogue, et on le manque parce que, au nom d'une morale a priori à imposer, ons'empêche d'aborder la question dans toutes ses composantes. Il ne s'agit pas d'imposerun discours mais bien d'amorcer une démarche de recherche, de découverte deconnaissances, d'apprentissage de toutes les composantes de la problématique prisesséparément et dans leur ensemble.La deuxième raison est que, par option pédagogique, nous avons choisi d'informer,d'enseigner, de construire des outils de compréhension et d'analyse plutôt que de dire,montrer, répéter ce qui est bien ou mal. La confusion entre les aspects éducatifs etpédagogiques du travail d'enseignant les amène trop souvent à transmettre les idéesdominantes plutôt que de rendre capable de participer au débat d'idées, à privilégierl'acquisition de comportements et de valeurs donnés plutôt que de permettre laconstruction de personnalités.Le projet commence donc par une mise au pointDès le départ, nous partons d'un point de vue sur la question. Ce point de vue peuts'articuler en trois points: 1°. Aucun jugement de valeur ne sera porté sur les personnesqui consomment des produits psychotropes. 2°. La pénalisation du problème n'estapparemment pas une solution. 3°. Il convient d'être prudent, les effets pervers desdémarches de prévention dans le domaine devant être évités ainsi que la diffusion depréjugés par une équipe mal informée.Le projet s'affirme ensuite dans une intentionIl faut prendre de la distance, ne pas se centrer sur les produits illicites, ni même sur lesproduits eux-mêmes, mais plutôt chercher à découvrir les résonnances (raisonnances ?)multiples du concept de dépendance selon les disciplines qui le portent. Le sujet estcerné. Vaguement, bien sûr, mais c'est un peu comme une bonne piste à flairer, un thèmeriche à explorer dont on sent par avance les questions qu'il soulève, les impatiences qu'ilrecèle.Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4e trim. 983


Le projet peut alors se concrétiserLes objectifsméthodologiquesRéaliser l'intégration du thèmedans une démarche à la foispluridisciplinaire (chacun dansson cours) et interdisciplinaire(travail ensemble avec desgroupes plus grands).Réaliser la fusion des objectifspédagogiques (matières etcompétences liées auxdifférents cours du programmescolaire) et les objectifséducatifs (apprendre à faire deschoix responsables qui tiennentcompte des liens sociaux).Les objectifspédagogiquesFormer un groupe deprofesseurs à la problématiquedes assuétudes.Parler aux élèves desassuétudes dans un cadre pluslarge que celui de la préventionau sens strict.Apporter aux élèves unensemble de connaissancessur la problématique desassuétudes.Les objectifsinstitutionnelsMise sur pied d'une structurepermanente de travailinterdisciplinaire capable deréaliser un projet de ce type tousles deux ans.ConférenceinauguraleSur le thème de ladépénalisation, nous avonsinvité :Mr S. Zombek (chef de service àSt Pierre), Mr M. Valette duprojet LAMA et Mr Y. Kayaert del'asbl "La trace" qui ont éclairé laquestion à partir de leursspécialités et de leurs pratiques(psychologie et psychothérapie,traitement et accompagnementde toxicomanes).Mme A. Krywin (avocate, exprésidentede la LiaisonAntiprohibisioniste) qui aprésenté les aspects juridiquesde la question dans le contexted'une réflexion sur ladépénalisation des drogues.MrV. Decroly (Ecolo)qui a placéla question dans le cadre de lacitoyenneté et de l'actionpolitique.Présidente de séance:Mme M. Roelandt (psychiatre )Durée: 13h30-16h10 (1h30d'exposé, 1 h de questions auxconférenciers).Par une équipe d'enseignants. Une douzaine, recouvrant un nombre important dedisciplines différentes, s'avançant prudemment sur un terrain qu'ils savent difficile, maismotivés et rassurés à l'idée de "faire ensemble". Et très vite un double besoin émerge: lebesoin d'un regard extérieur qui serve de garde-fou (on n'a pas l'intention de jouer lesapprentis sorciers) et le besoin de formations sur la question des drogues pour seconstruire des représentations plus solides mais surtout communes. Et c'est là queProspective Jeunesse s'est avérée indispensable. En plus d'une formation qui bouleversel'échelle des certitudes, l'apport de Prospective permet de construire de nouvellesreprésentations plus cohérentes, non exemptes de doutes et de questions, mais utilespour une meilleure compréhension. Et puisque nous nous proposions d'explorer nousmêmesla question, cette formation nous a aussi ouvert des perspectives de rechercheintéressantes. Le projet a alors pu formuler ses objectifs plus clairement.Et le travail de conceptionpeut alors commencerLes enseignants, le plus souvent seuls (vieille habitude dont il sera difficile de sedébarrasser), parfois ensemble, construisent des séquences de cours, déblayent desterrains vagues, fouinent et font émerger des savoirs, allant de textes sur la visionaméricaine de la guerre contre la drogue dans les cours d'anglais à la dépendance auchocolat dans les cours de néerlandais, de Rimbaud, Verlaine, Michaux, Baudelairedans les cours de français à Horace, Epicure, Homère, Platon, Freud dans les cours delatin et de grec, de la guerre de l'opium dans le cours d'histoire à la géopolitique desdrogues dans le cours de géographie, de l'étude de la neurotransmission dans les cours debiologie à l'importance de l'image du corps dans le cours de sciences sociales, du modèlede consommation de masse dans les cours d'économie à l'étude des produits dopantsdans les cours d'éducation physique, de biologie et de sciences sociales.Le projet se construitalors une armatureUne ossature pour prendre corps, pour affinner son identité, sa personnalitéinterdisciplinaire. Le travail interdisicplinaire en groupe ne peut se réaliserconcrètement que si on tente aussi de briser les carcans de l'horaire, du groupe classe, dela situation frontale classique de l'enseignement. Non parce qu'ils sont toujours mauvais(beaucoup de choses se feront aussi en classe avec le professeur de la discipline dans lecadre de l'horaire habituel) mais parce qu'ils empêchent concrètement le travail engroupe d'enseignants, avec de plus grands ou de plus petits groupes d'élèves et nousforcent à nous succéder inutilement et sans cohérence. Mais l'école est une Institutionqui a ses limites, nos contrats de travail sont ce qu'ils sont. Nous avons négocié du temps,ouvert des brèches, aménagé des espaces pour un environnement interdisciplinairecohérent. Aussi, en plus des cours, nous avons conçu l'environnement suivant.Une conférence inaug!!raleLa conférence inaugurale est destinée à initier le projet de manière symbolique enabordant, dès le départ, la question clé de la dépénalisation des drogues. En effet, tantdans l'imaginaire des élèves que dans celui des adultes, il nous semblait que l'origine del'incompréhension, des préjugés des uns et des autres était une confusion entre le droit etla morale. Et cette confusion est entretenue par la loi et le comportement du systèmejudiciaire. La formule de la conférence a été préférée à celle du débat contradictoire entrespécialistes car il nous semblait que ce type de débat renforce les préjugés des uns et desautres en entretenant l'illusion qu'il suffit de se ranger dans un camp ou dans l'autre, là oùnous voulions au contraire initier une démarche de recherche, de questionnement etd'approfondissement sans laquelle une opinion n'est qu'un préjugé.Un ~anneau d'afficha2eSur lequel on devait pouvoir retrouver des précisions sur les temps forts du projet, ce quise fait dans les différents cours ainsi qu'une zone d'affichage libre.4 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4e trim. 98


L'aménagement d'un endroit s~écifigue dans la bibliothègueOù étaient disponibles tous les documents qui avaient servi à la préparation des thèmesabordés ainsi que d'autres documents concernant les assuétudes apportés par les élèvesou les professeurs.Un journal du l2ro-ietAlimenté soit par des textes apportés spontanément ou écrits par les élèves ou lesprofesseurs, soit par des compte rendus de ce qui avait été développé dans les différentscours. Outre le lien interdisciplinaire, ce journal permettait aussi de faire connaître à tousles élèves ce qui parfois n'avait été réalisé qu'avec une partie d'entre-eux.Une rencontre de théâtre- forumAu menu d'un spectacle intitulé "Menus plaisirs", les élèves ont été confrontés demanière critique et interactive à différentes formes de dépendances dans le cadre durapport au plaisir. Deux représentations avaient été prévues: l'une dans le temps scolairepour l'ensemble des élèves de Sème et l'autre en soirée pour permettre aux élèves desautres classes, aux parents et professeurs qui le désiraient d'y participer aussi.Un ciné- forum sur la géoDolitigue des drogyesLe documentaire, extrêmement polémique, reliait la problématique de la drogue auxenjeux qui mobilisent les rapports de force dans les relations internationales.Une ex~ositionL'école a accueilli en ses murs l'exposition "Les jardiniers des paradis artificiels" del'Observatoire Géopolitique des Drogues. L'objectif de cette exposition était de replacer laquestion de la production de plantes telles que le pavot ( opiacés), le cannabis, la coca, le khat dansle cadre des rapports nord/sud des confrontations culturelle, politique et, bien sûr, économique.Une dissertation: nour ou contre la dénénalisation ?La dissertation sur la dépénalisation des drogues concernait l'ensemble des élèves etdevait être préparée par une séance commune de discussion et de débat sur les différentsargumentaires possibles.Des ateliers ~our clôturer le ~rojetL'objectif des ateliers est d'opérer un retour sur le concret. En effet, si nous voulionsmontrer aux élèves qu'on ne peut se faire une opinion sur la question qu'après avoircherché à aborder des aspects non seulement très divers mais aussi plus théoriques, nousvoulions aussi, tout en permettant aux élèves de se confronter à d'autres adultes, d'autresréférants sur la question, leur donner la possibilité d'approfondir différents thèmes.Un ciné forum sur la toxicomanieLe film "Kamel" décrit le parcours d'un héroïnomane dans le quartier maritime àBruxelles. Réalisé avec peu de moyens par des éducateurs de rue dans le but de devenirun outil de prévention, ce film montre, crûment mais sans chercher à choquer, Kamel quis'enfonce peu à peu dans sa toxicomanie. L'intérêt de ce film est qu'il rappelle la dureréalité des toxicomanes. La difficulté qu'aurait posée ce film s'il n'avait pas été précédé detout le travail que les élèves avaient déjà fait sur la question est que, dans l'espoir un peunaïf d'être plus efficaces dans la prévention, les réalisateurs ont sciemment brouillé ladifférence pourtant essentielle entre toxicomane et usager de drogue. Cette distinctiondevient donc impossible a posteriori, elle ne peut que paraître dérisoire face au drame dutoxicomane. A ne montrer qu'en fin de parcours, en aucun cas pour initier le travail.Et le projet est devenu réalitéIl s'est déroulé entre début janvier et fin mars 1998. On ne résume pas trois mois de"tempêtes de cerveaux", de cours et de hors-cours, de couacs et de désillusions maisaussi de surprises et de réelles avancées en quelques lignes. Mais que retenir ?surtout les temps forts.La conférence inaugurale fut un grand moment. Durant près de trois heures (13h30 -l6hlO) sans interruption, une centaine d'élèves ont écouté avec une concentrationLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 .n° 4 -4e trim. 98Théâtre-forum"Menus plaisirs", un spectacledes Acteurs de l'Ombre.Contact: Ingrid Muller,rueMéan, 27, 4020 Liègetél:04/344.58.88~Ciné-forumgéopolitiqueFilm: A qui profite la cocaïne,France 2.Intervenant extérieur: MichelRozensweig,Jeunesse.ExpositionProspectiveL'exposition "Les jardiniers desparadis artificiels" est diffuséeen Belgique par: Infor Jeunes,place Dailly 1030 Schaerbeek.T.02/733.11.93Ateliers1. Protection de la jeunesse:aspects pédagogiques etjuridiques de la prestationéducative en réponse à un délit,sous mandat judiciaire.Le Radian (placement etaccompagnement des jeunespour les prestationséducatives).2. La législation sur les droguesen Belgique: la loi et lespratiques des parquets.Infor Jeunes.3.Education à la consommation: le tabac.CRIOC (Centre de Rechercheet d'Information sur laConsommation ).4.Les usages récréatifs ducannabis. Vidéo + débat.Prospective Jeunesse: MichelRozensweig, philosophe.5.Dépénalisation des drogues :le point de vue d'un psychiatre.Serge Zombek, Chef deservice à I'hopital Saint-Pierre.6.Autonomie, différenciation etdépendance aux autres :questions autour de nosdépendances en famille, enamour et en amitié.Florence Kayaert (assistantesociale à l'Institut NeurologiqueBelge en psychiatrie générale)et Patrick Maldague(psychiatre àENADEN, centre de crise et decourts séjours pourtoxicomanes).7.La drogue en prison (état dela question), la prison commeréponse à la drogue? Laliberté face aux assuétudesmême en prison.Ph. Rousseau, directeur de laprison de Lantin8.Boulimie et anorexie,approche systémique.Fr. Brausch.5


Le ciné-forum sur latoxicomanieProjection du film "Kamel" etciné-forum en présence duréalisateur et d'un éducateur derue. Thème: Parcours detoxicomane, Bruxelles, quartiermaritime.Pour en savoirprojet :plus sur ceVous pouvez commander labrochure finale "Assu-Etudes"auprès de l'Institut Saint-Dominique, Pierre Waaub etMarie-Catherine Kayaert, 38rue Caporal Claes, 1030Bruxelles. Cette brochurereprend en détail toutes lescomposantes du projet.Sommaire de la brochure"Assu-Etudes"1. Introduction2.Le projet interdisciplianire" Assu-Etudes"constante des intervenants de qualité. Provoqués, secoués dans leurs certitudes dès ledépart, les élèves voulaient en savoir plus, non pas, comme le disaient certainsenseignants qui n'avaient pas compris le sens de notre démarche, parce que la cause étaitentendue mais au contraire parce que la "cause" de la dépénalisation avait été exposéedans ses aspects psychologique, médical, philosophique, juridique et politique,montrant la complexité de la problématique et suscitant plus de questions que decertitudes. Les cours qui suivirent furent pour beaucoup d'entre-nous un réel plaisir.Bousculés par des élèves en demande, pressés par un tas de bonnes questions, nousavons ouvert nos cours dans la situation idéale: celle de la relation pédagogique.Le journal du projet connut un réel succès. Mais pas celui que nous attendions. Lesélèves ne se précipitèrent pas pour nous fournir les compte rendus de cours et, à de raresexceptions près, ils considérèrent que c'était là le prolongement du travail del'enseignant. Par contre, nos élèves nous ont fourni une abondante documentationcomplémentaire et nous ont proposé de nombreuses interventions personnelles sur lesthèmes abordés et les activités proposées. Et il nous semble a posteriori que le journal abien rempli son rôle: celui de lien visible entre tous les intervenants et toutes lesproblématiques abordées.La dissertation fut le deuxième temps fort de notre travail. Les dissertations ouargumentations relèvent de l'exploit: s'exprimer librement, correctement, chercher lacohérence, l'articulation des idées, tout en gardant bien àl'esprit qu'il s'agit d'un travail scolaire, donc évalué. Mais les élèves ont joué le jeu etl'argumentaire des élèves était manifestement étayé de connaissances. La dissertation etsa préparation auront été des moments particulièrement forts du travail. Imaginez ce quepeut donner la préparation des différents argumentaires possibles quand on réunit dansune grande salle mal insonorisée tous les élèves de cinquième (une centaine) et unedizaine d'enseignants de disciplines différentes...Les ateliers furent pour la plupart de qualité. Cette partie du projet est essentielle. Ellepermet à l'élève d'intégrer ses connaissances, au sens où, confronté à la nécessité de lesmobiliser dans une analyse du réel, d'un aspect du problème qui le touche plusparticulièrement, il les consolide en les reliant dans un argumentaire plus structuré.Bien sûr il y eut des "flops" et quand nous parlons des élèves, il est certain qu'il ne s'agitpas toujours de tous les élèves. Le point le plus négatif de notre projet est probablementqu'il s'étalait sur une trop longue période. Peu à peu l'attention s'effilochait et ceux quitrouvaient que nous la "trainions un peu en longueur" étaient de plus en plus nombreux..préalables.les modules de formationpour les enseignants.les objectifs.l'environnement du projet.les assuétudes dans lescours3. Evaluation4. ConclusionNéanmoins, nous espérons "faire école"D'abord parce que le travail en équipes interdisciplinaires a besoin de pratique etd'expérience pour s'enrichir. Il n'est pas simple d'improviser ce type de travail, lesécueils sont nombreux et, surtout, on retombe facilement dans la juxtaposition detravaux individuels. En effet, tant que la logique de la succession des séquences de 50minutes de cours disciplinaires prévaudra, on ne pourra que s'immiscer dans uneorganisation qui n'est pas prévue à cet effet en espérant peu à peu inventer une pratiqueplus collective capable d'initier du travail interdisciplinaire dans la représentation dumétier d'enseignant.Ensuite, parce qu'il nous a semblé que, sur le thème des assuétudes en général et de ladrogue en particulier, il est nécessaire de trouver le moyen de l'aborder sans tabou et sansobjectif particulier de prévention. Les thèmes interdisciplinaires rendent ce typed'approche possible. Là où le professeur isolé ne peut qu'aborder partiellement le sujet,laissant toutes les interprétations possibles sur les autres aspects de la problématique, uneéquipe de professeurs de disciplines différentes, travaillant ensemble après avoir suiviensemble une formation spécifique peut réussir le difficile pari de permettre à unadolescent de choisir en connaissance de cause, de manière responsable, parce qu'il a deséléments pour se forger une opinion et déterminer une attitude personnelle, réellementintégrée.Mais ne soyons pas naïfs. Si le discours sur l'interdisciplinarité est aujourd'hui un peuplus "à la mode", les structures des Institutions de l'enseignement n'évoluent en rien ence sens. Il faudra encore beaucoup "batailler" ...Pour faire avancer le "schmilblic"comme disait Coluche. .6 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n" 4 -4e trim. 98


SECURITESOCIALEEntre protection Humanitaire et sécurité sanitaireMichelROSENZWEIG1La sécurité sociale est une conception politique récente.L'expression même de "sécurité sociale" n'apparaît pour lapremière fois qu'en 1935 aux États-Unis, et c'est le rapportBeveridge2 de 1942 et son application lors de la conférenceinternationale du travail à Philadelphie en 1944 quitransformeront le concept en doctrine politique.Aujourd'hui, ce système de protection sociale généralisée est endifficulté dans la plupart des démocraties occidentales et pluspersonne ne doute qu'il convient d'appliquer d'urgence untraitement énergique pour éviter le pire. Adaptations, réformes,remèdes, amputations, baxters financiers, autant de traitements,autant de mesures qu'il ne nous appartient pas de développer danscet article car ces questions relèvent du débat politique et del'opinion.Il nous a donc semblé préférable de revenir sur les fondementshistoriques de la sécurité sociale afin de rendre visible sonévolution et permettre ainsi l'exercice éclairé de la critiqueindividuelle.Nous tenterons dans un premier temps de retracer l'histoire duconcept d'assistance pour montrer comment celui-ci apu évoluervers l'assurance et la protection puis, plus récemment, vers leconcept de "sécurité". Ensuite, nous nous proposons de montrer lapart d'assistance et d'assurance contenue dans les modèles deprotection et de sécurité sociale. Enfin, nous essayerons de voir enquoi la mise en péril de la sécurité sociale constitue un desindicateurs du changement du contrat social.De l'assistance à la protection: histoire et évolutionLe concept de l'assistance implique qu'une aide publique soit accordée aux individusdont l'état de besoin et l'absence de ressources ont été reconnus. On comprend doncqu'un des caractères déterminants de l'assistance soit l'absence de contributiondemandée au bénéficiaire.Dans les sociétés primitives, on laissait les vieillards mourir de faim ou se supprimervolontairement pour ne plus être à charge.Dans l'antiquité, l'idée de dette envers les vieillards commence à apparaître. Cette dettereprésente la récompense de la collectivité à l'égard des services rendus par lespersonnes âgées dans le passé. Ainsi chez les Grecs par exemple, avec leur prytanée3réservé à certains et créé pour les anciens légionnaires et les retraites qui leur étaientversées.Quant aux nécessiteux qui n'avaient pas mérité de la patrie, ils seront considérés commeun danger jusqu'à ce que celui-ci devienne si pressant que l'État soit contraintd'intervenir (panis popularis et obligation pour les parents de nourrir les proches).Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 .4e trim. 98Mots-clés-contrat-assurance-assistance-sécurité-protection-dette-solidarité1. Philosophe, Chargé deRecherche à. ProspectiveJeunesse.2. William Henri Beveridge(1879-1963). Durant laSeconde Guerre mondiale, legouvernement britannique luiconfie la direction d'un comitéinterministériel chargé depréparer un rapport sur lessystèmes d'assurance sociale.Présenté sous le titre SocialInsurance and A/lied Serviceset rendu public le 1 ;., décembre1942, sous un gouvernementconservateur, le "rapportBeveridge" est vendu à 70.000exemplaires le jour même desa parution.Influencé par la pensée deKeynes et prolongeant certainsaspects de celle-ci, Beveridgepart d'une idée-force trèssimple: vu le stade de richesseglobale qu'a atteint le pays,l'indigence de certains citoyensest un scandale qui doit êtreéliminé et qui peut l'être par uneffort systématique de lanation.3. Prytanée:du grec prutaneion : édifice oùs'assemblaient les prytanes,un des premiers magistrats decertaines cités grecques, et quiservaient à divers usagespolitiques et religieux.7


4. Synallagmatique: du grecsunallagma, "contrat", quicomporte une obligationréciproque entre les parties.Au Moyen-Age s'ébauche ensuite une politique d'assistance avec le développement dela charité chrétienne par la volonté de la seule organisation unitaire de l'époque, l'Église,qui fonde les premiers établissements d'aide dans un but de contrôle de l'utilisation desfonds et d'exercice d'autorité sur les assistés.L'avènement de la bourgeoisie ainsi que les périodes de disette vont ensuite contribuerau recul de l'esprit de charité et à l'amoindrissement de l'influence de l'Église au profitd'une tutelle royale et communale sur les pauvres. Les premières structures d'aidelaïques, quant à elles, apparaissent dès la Renaissance sur ordonnance légale. Ainsi,après l'effort de l'Église, l'assistance s'inspirera largement de préoccupations d'ordrepublic et sanitaire plus que de l'intérêt de l'assisté, comme en témoigne le grandenfermement de tous les indigents dans les hospices, hôpitaux, maladreries, léproserieset asiles.Contractualisation de l'assistance: naissance de la protectioncontractuelle de l'Etat-ProvidenceAu l8ième siècle, la philosophie des Lumières et la logique du contrat social dont il estissu, vont donner naissance aux premières organisations institutionnelles à vocationsociale. Une fois de plus, c'est l'idée de dette de la société qui est au creur du contratsocial. Cette dette est le rendu que la société doit à ses membres qui ont aliéné une part deleur liberté pour en faire partie. En échange de cette perte et contre un engagementcontractuel (travail, respect des lois et du bien collectif), la société promet de prendre encharge le destin des individus par l'intermédiaire de l'État et de ses structuresinstitutionnelles.Dans cette perspective, la pauvreté n'est plus considérée comme un vice mais comme undéfaut des structures sociales et une violation du contrat social. Il y a donc ici l'idée d'uneréparation et d'une obligation contractuelle, c'est le nouvel aspect synallagmatique4 del'assistance, véritable paradigme des futurs modèles de protection et d'assurance sociale,premiers précurseurs de la sécurité sociale.Avec la Révolution française, les secours publics deviennent sacrés et dès 1793, l'Étattente d'organiser un service national d'assistance entièrement laïc. Toutefois, cettelégislation révolutionnaire rencontrera l'hostilité de l'Église et ne sera donc pasappliquée, mais on n'osera plus parler de charité, ce mot "infâme" selon Voltaire.Au 19ième siècle, on assiste au développement des mutualités et des institutions deprévoyance sociale en Europe, mais c'est surtout la révolution industrielle qui vaaugmenter les interventions systématiques de l'État.La naissance simultanée des syndicats et des idéologies solidaristes va conduire leCongrès International de Paris à arrêter les principes fondamentaux de l'assistancepublique :.assistance obligatoire pour les collectivités.principe de territorialité.principe de subsidiarité de l'assistance (l'assistance aux individus sans ressources estsubsidiaire à toute autre forme d'aide, notamment familiale).De la protection sociale à la promotion de la personne :le premier modèle de la sécurité socialeLe 20ième siècle verra naître la promotion de la personne. C'est bien évidenÏment laDeuxième Guerre mondiale qui va apporter les bouleversements importants. Un besoingénéral de sécurité va se faire ressentir sans se limiter à la classe ouvrière. Des bourgeoisruinés par les effets de la guerre prendront conscience que la misère est une réalitépossible et que l'indigence n'est pas nécessairement le fait de la paresse ou del'imprévoyance mais peut résulter d'une crise économique et politique. A cet égard,certains nantis se trouveront parfois dans une situation plus critique que les ouvriers déj àprotégés par un système d'assurance sociale.Le plan américain Beveridge de 1942, élaboré en pleine guerre et destiné à l'origine àsoutenir le moral des combattants, va poser les bases de la politique sociale que nousconnaissons encore aujourd'hui.8 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 98


L'idée générale du plan Beveridge est que tout individu a droit à une garantie par l'Étatd'un revenu minimum permettant de supprimer le besoin.Cette garantie sera alors cherchée sur le terrain historique de l'assistance( contractualisée depuis le 18ième siècle), mais elle sera davantage inspirée à la fois dumodèle capitaliste de l'assurance privée et du modèle solidariste de l'assurance sociale.Quant à l'assistance proprement dite, elle conservera un rôle complémentaire importantpuisque le législateur l'a réorganisée un peu partout (l'assistance publique devient l'aidesociale en Europe ).Examinons maintenant les fondements du concept de sécurité sociale.La Sécurité Sociale: un concept récentToujours selon le rapport Beveridge, la sécurité sociale est liée au plein-emploi etrepose sur les principes fondamentaux d'universalité et d'unité. Le principed'universalité implique la réalisation d'une protection complète au regard de l'ensembledes éventualités qui risquent d'affecter la capacité des individus de subvenir à leursbesoins et à ceux de leur famille par le travail. Il comporte aussi l'extension de cetteprotection à toute la population.Le principe d'unité comprend d'une part, l'unité structurelle des systèmes de protection(fusion de l'assistance et des assurances sociales) et d'autre part, l'unité des avantagesaccordés (soins gratuits et prestations en espèces uniformes). Il va sans dire que cesprincipes ne sont pas appliqués partout de la même manière. Néanmoins, il faut retenirque la consécration de ces principes et des différentes conceptions de sécurité sociale seretrouve dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 ainsi que dans denombreuses constitutions.Dans cette perspective humaniste et universaliste, la sécurité sociale devient un conceptde philosophie politique que l'on retrouve dans la plupart des politiques sociales desdémocraties occidentales. Elle a pour objet non seulement la protection des individuscontre toutes les éventualités qui menacent leur sécurité matérielle, mais aussi, et c'est levolet le plus délicat à mettre en reuvre, la sécurité sociale est un concept qui promeutl'égalité des chances dans la vie pour tous les hommes.En garantissant la solvabilité du malade, la sécurité sociale a facilité le développement etle progrès de la thérapeutique avec comme corollaire l'augmentation du coût des soinsde santé.Le développement de la sécurité sociale contribue également à l'investissement humain(prolongation de la scolarité) et assure l'entretien de la santé des travailleurs en leurévitant l'obligation de retrouver une activité professionnelle avant d'avoir recouvré unétat de santé compatible avec cette activité.Aujourd'hui, il est bien évident que l'accroissement du nombre de personnes qui necotisent pas pour les soins de santé sera une des questions à traiter en priorité pour lapérennité du système de sécurité sociale que nous connaissons. L'augmentationconstante du nombre de chômeurs, mais aussi des sans domicile fixe et de toutes lescatégories d'exclus que notre société génère, contribue à la fois à un alourdissement de lacharge des personnes actives et à l'augmentation de la charge de l'État dans ses fonctionsd'assistance. C'est donc la solidarité des individus et du système social et politique toutentier qui est mise à l'épreuve en cette fin de siècle.Aussi, l'horizon du 21 ième siècle risquerait bien de découper un espace socio-économiquedominé par le spectre d'une société duale dans laquelle on retrouverait les catégoriessociales du Moyen-Age et les régimes d'assistance qui s'y rapportent comme c'est déjà lecas avec les services d'échange locaux pratiquant le troc (les SEL ).Entre assistance et assurance: les oscillations des différentesconceptionsDe la conception la plus restreinte à la plus extensive, en passant par une conceptionmédiane, on retrouvera toujours dans les modèles de sécurité sociale un mélanged'assistance et d'assurance dans des proportions variables.Mais qu'entend-on par assurance et en quoi l'assurance se distingue-t-elle del'assistance ?Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3- n° 4- 4e trim. 989


L'assurance a un caractère indemnitaire: elle suppose l'idée d'un risque et la réparationd'un dommage subi sans que l'on ait à tenir compte des ressources du bénéficiaire. Quece soit dans le contrat social de l'Etat-Providence ou dans celui d'une société privéed'assurance, l'assurance repose toujours sur un principe synallagmatique: le respect desobligations contractuelles des deux parties. La garantie est accordée moyennant unversement de primes ou de cotisations si le bénéficiaire a rempli ses obligations.Au contraire, l'assistance est par principe non contributive. Elle comporte un caractèrealimentaire et suppose l'idée d'un besoin : elle accorde à un individu ce qui lui manquepour subsister et doit donc tenir compte de ses ressources, sauf dans le cas des projetsd'allocation universelle où l'on définit a priori un minimum vital pour tousindépendamment des ressources.Dès lors, l'assurance ne peut fonctionner que pour ceux qui ont versé une contribution oupour qui on a versé une contribution ou encore pour ceux qui possèdent des richesses. Enoutre, l'assurance est considérée comme une ressource propre de l'assuré et par rapport àelle l'assistance est subsidiaire. L'assistance, quant à elle, fonctionne au profit de toutindividu dans le besoin.Cette division était très nette avant la Deuxième Guerre mondiale, les assurancessociales étaient rattachées aux structures du monde du travail et l'assistance à desmécanismes de protection plus générale de la population.Dans une conception restreinte de sécurité sociale, le modèle s'identifie aux assurancessociales et l'assistance se distingue très nettement. Dans la conception médiane,l'identification à l'assurance sociale est plus distendue. Historiquement, dans ce modèlede départ (1945), la sécurité sociale était réservée aux seuls travailleurs salariéscotisants, puis elle s'est étendue aux travailleurs indépendants et récemment aux nontravailleurs.D'abord alimentée par des cotisations, elle fait de plus en plus appel auxressources fiscales. Aujourd'hui, le lien entre la cotisation et la prestation se distend etl'on connaît de plus en plus de prestations non contributives. C'est la tendance à lafiscalisation de la sécurité sociale.En Europe, le chômage structurel aggrave ce mouvement: l'augmentation du nombre denon-cotisants implique une augmentation proportionnelle de prestations noncontributives, d'où un endettement croissant de la sécurité sociale et une plus fortesollicitation de solidarité entre les individus.Ainsi, l'assistance, qui devrait jouer normalement un rôle complémentaire pourcompenser les insuffisances de la protection sociale, a tendance aujourd'hui à reprendresa fonction médiévale. Plus il y aura d'exclus, plus la sécurité sociale devra reprendreson rôle d'assistance.Dans une conception extensive de la sécurité sociale, les deux orientations sontpossibles (assistance et assurance). La question aujourd'hui est de savoir comment payerl'assistance. En demandant plus de solidarité aux travailleurs (salariés et indépendants),en sollicitant le monde caritatif et associatif, ou en imposant plus le capital et sesbénéfices (capital immobilier, capital financier et intérêts, propriété privée, grosrevenus), ou encore en subsidiant l'assistance à un nouveau contrat social ?Ceci est à la fois une question de philosophie politique et de choix éthique et politique.Une philosophie politique solidariste de tendance humanitaire-sanitaire peut parexemple promouvoir un modèle de sécurité sociale qui consoliderait la protectionsociale en poussant sa politique d'assistance contractualisée dans la direction descatégories sociales exclues du travail et des cotisations, tout en consolidant sa politiqued'assurance sociale auprès des travailleurs en pratiquant des réformes de gestion.Une philosophie politique néo-libérale poussera sa politique d'assurance sociale vers laprivatisation et se délestera de la charge de l'assistance traditionnellement dévolue auxorganisations caritatives et associatives.Enfm, une philosophie politique ultra-solidariste assimilerait assistance et assurance àune obligation absolue de protection pour tous en garantissant un minimum vitalindividuel imprescriptible (allocation universelle à vie). Il s'agirait alors d'un contratsocial d'un nouveau type.En fm, dans les modèles d'unification où assistance et assurance se mélangent, on voitbien que c'est le problème du critère de justification de l'intervention de la puissancepublique qui se pose.10 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 .n° 4 -4e trim. 98


Que veut le politique? De la sécurité sociale ou de laprotection sociale ?"L 'assistance est un critère infamant" disait Voltaire et l'assurance est un critère dépassédans une société dominée par la précarité de l'emploi. Si la notion d'État contient encoreune dose de Providence, il conviendrait sans doute d'inventer un critère réellementhumaniste et solidariste sur base d'un autre contrat social qui tiendrait compte del'inversion de la dette qui s'est produite depuis la crise politique et économique des trentedernières années.Le déficit de la sécurité sociale comme indicateur de changementdu contrat social: l'inversion de la detteDans son ouvrage intitulé "L 'individu incertain Il, le sociologue Alain EhrenbergS metremarquablement en lumière l'inversion de la dette qui s'est opérée en silence dans lechangement du contrat social sans que celui-ci ne soit clairement énoncé par lepolitique.En quoi consiste cette inversion ?Au 18ième siècle, la naissance de l'Etat-Providence s'était construite sur les bases d'uncontrat qui liait la société et les individus par des obligations réciproques. Comme on l'adéjà souligné plus haut, la société, à travers ses institutions étatiques, s'engageait alors àassurer la protection sociale des individus qui consentaient à travailler, tandis que lesincapables entraient dans les circuits de l'assistance.Ce contrat social construisait l'individu à partir de sa dette envers la société et lesreprésentations des individus étaient visibles et objectivables dans des catégoriescollectives- classes sociales et catégories socioprofessionnelles.Nous assistons aujourd'hui, poursuit le sociologue, au processus inverse: tandis que lesocle des catégories ne tient plus, la dette de la société envers l'individu s'élève àproportion de l'augmentation de ses responsabilités. Ce que l'État assumait et ne peutplus assumer se reporte sur les individus, donc sur la société.Et la question de la crise de la sécurité sociale est un des indicateurs du changement ducontrat social dans la mesure où celui-ci a perdu sa valeur synallagmatique: l'une desdeux parties, à savoir la société, ne semble plus remplir ses obligations de protectionsociale car nous vivons depuis plus de vingt ans la fin du plein-emploi, paramètrefondamental de la sécurité sociale depuis le rapport Beveridge de 1942.Dès lors, la dette de la société envers les individus exclus augmente en même temps ques'agrandit la déjà célèbre "fracture sociale" ainsi que le vide politique qui l'accompagne.Ce vide politique est l'expression d'une absence de politique qui laisse entrevoir unesociété sans politique. Or, la politique reste le seul moyen de mobiliser les individus enleur offrant du sens. L'inversion de la dette, ou l'augmentation de la dette de la sociétéenvers toute une série de catégories sociales, renvoie en miroir, et à proportion égale,l'absence de politique et creuse un peu plus le vide qui la représente.Ce vide représente donc une dette qui pourrait fort bien se traduire par un retour auxformes traditionnelles, voire archaïques, d'assistance et un renforcement de laprivatisation de l'assurance sociale.Quel est ce nouveau contrat social qui se construit sur base d'une dette croissante sanss'énoncer politiquement ? Est-ce un contrat social basé sur l'assistance plus que sur laresponsabilité ? L'assistance deviendrait-elle le nouveau terme du contrat, uneobligation d'être assisté pour pouvoir faire partie de la société qui se chargerait d'assurerla survie et la protection des moins favorisés et des inadaptés ? Que deviendraient alorsles visées d'autonomie et de responsabilité poursuivies par les politiques de promotionde la santé dans une telle perspective ?Entre assistance et assurance, notre modèle de sécurité sociale semble flotter auxfrontières de la protection humanitaire et de la sécurité sanitaire en se cherchant unenouvelle politique. Celle-ci ne peut s'identifier ni à l'opinion, ni à la démocratie dupublic, et son rôle ne devrait pas se limiter à s'occuper des indigents du 21 ième siècle ou àdéfmir le mal qu'il faudrait combattre.Tout au contraire, le rôle de la politique reste fondamentalement de fournir un cadre deréponses et de références sur ce que c'est que de vivre en commun à l'âge de lacivilisation planétaire en pleine mutation.Une nouvelle philosophie politique se doit de fournir ce cadre en repensant le politique.BibliographieEncyclopédieFrance, 1980.UniversalisHannah Arendt, "Qu'est-ce quela politique ?", Seuil, L'Ordrephilosophique, Paris, 1995.Alain EhrenberQ, "L'IndividuIncertain", Calinann-Lévy,Essai Société, paris, 1995.P. Rosanvallon, " La crise de"Etat-Providence",Paris, 1981.Seuil,5. Alain Ehrenberg, "L'IndividuIncertain", Calinann-Lévy,Essai Société, paris, 1995.Les Cahiers de ProspectiveVol. 3 .n° 4 -4e trim. 9811


Samuel DELTENREI et Valérie LEBRUN2Depuis mai 1998, une nouvelle directive de politique des poursuites est entrée envigueur. A partir d'une lecture critique des travaux parlementaires et du texte de ladirective, l'article tente de mettre en lumière l'évolution de la politique criminellemenée à l'égard des usagers et au-delà le rôle que l'Etat attribue au système pénalet aux autres acteurs de socialisation.En juin 1996, le service de la politiquecriminelle fut amené à témoigner devantle parlement sur la politique en matière destupéfiants en Belgique. Lors de cetteaudition, il avait présentéune analyse des statistiques decondamnations en matière destupéfiants.3Cette étude mettait en évidence qu'en1994 parmi les 2016 peines principalesprononcées pour "consommation", 635étaient des peines de prison ferme, ce quireprésente 31,5%, pour 53,5%d'emprisonnement avec sursis et 15%d'amendes. Lorsque l'on analyse plusprofondément ces emprisonnementsfermes, on constate que dans 61% descas, une peine d'emprisonnement fermeest prononcée sans présence d'autresinfractions. L'idée souvent répandueselon laquelle la consommation destupéfiants n'entraînerait unemprisonnement effectif qu'en cas deconcours avec des actes de délinquancerelevant du droit commun semblait doncinexacte.L'intérêt de se pencher sur la nouvelledirective en matière de stupéfiants résidedans la perspective d'y détecterd'éventuelles pratiques susceptiblesd'induire des changements dans lapénalisation des usagers de drogues etdonc notamment sur leur éventuelleincarcération .Loin de nous l'idée d'être exhaustifs dansl'analyse, nous voudrions davantagesouligner certaines tendances depolitique criminelle, certains enjeux quidépassent, nous semble-t-il, largement lapolitique des poursuites à l'égard del'usage des stupéfiants et qui touchent à lalégitimité du champ pénal et donc del'Etat.Le contexteRappelons brièvement que suite auxnombreuses déclarations du députéPatrick Moriau, un groupe de travailparlementaire chargé d'étudier laproblématique de la drogue fut créé le 25janvier 1996. Après avoir procédé à uneseptentaine d'auditions, le groupe detravail rendit ses conclusions etrecommandations. Nous allons nousattarder plus spécifiquement sur lesrecommandations qui permettent decomprendre comment on est arrivé àla directive de politique des poursuitessignée conjointement par le Ministre et lecollège des procureurs généraux en mai1998.Les conclusions de la Chambre ont laparticularité d'envisager une approcheintégrée en matière de drogue. Laprincipale conséquence de cettedémarche est qu' "une politique enmatière de drogue doit se fonder sur uncertain nombre de choix sociaux précis"4.Elle ne peut donc être réduite à la politiquedes poursuites: "(...) le phénomène de ladrogue concerne plusieurs domaines: lasanté publique, la politique sociale, lapolitique pénale à tous les échelonsjusqu'au niveau de la circulation routièreet du maintien de l'ordre public, lapolitique économique pour ce quiconcerne les drogues "légales" et lapolitique étrangère dans sescomposantes politiques et économiques.Le caractère multidimensionnel duphénomène de la drogue a une autreconséquence, à savoir l'interactionpermanente entre les composantes. Dece fait, les mesures qui sont prises dansune optique bien déterminée -parexemple celle des soins de santé ou de la12 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 .4ème trim. 98


sécurité -ont inévitablement uneincidence sur de nombreux autresaspects du problème de la drogue". 5C'est ainsi que la Chambre propose unobjectif général devant se concrétiser parl'intermédiaire de six axes pouvant seplacer tantôt dans le pôle des objectifs,tantôt dans le pôle des moyens: "Unepolitique efficace de lutte contre latoxicomanie, agissant à la fois sur l'offre etla demande, doit être axée sur les prioritésgénérales suivantes 5 :"proposé: adaptation de la politique despoursuites).5° Mise en oeuvre d'une politiquepénitentiaire qui permette, d'une partd'éviter que les personnes incarcéréespour des motifs divers n'acquièrent uncomportement toxicomaniaque, et d'autrepart de garantir aux détenus toxicomanes,l'accès aux traitements de substitution.6" L'évaluation régulière des résultats desmesures mises en oeuvre.1° L'objectif primordial est la réduction dela consommation de drogues et ladiminution du nombre de nouveauxtoxicomanes (moyen proposé :développement d'une politique depréventionprimaire).2° La deuxième priorité réside dans laprotection de la société et de sesmembres confrontés au phénomène de ladrogue. Elle concerne aussi lestoxicomanes qu'il faut aider àvivre le mieux possible malgré la drogue(moyens proposés: politique de réductiondes risques, accès au soins, extensiondes programmes d'échanges deseringues et diversification destraitements).3° En matière de contrôle de l'offre, ledéveloppement d'une collaborationinternationale s'appuyant sur uneentraide policière et judiciaire,l'adaptation de l'arsenal pénal, l'activationdes peines patrimoniales et la lutte contrele blanchiment de l'argent de la droguesont les axes d'une politique répressiverenforcée à l'égard des trafiquants dedrogue et des organisations criminellesliées au commerce de la drogue.4° L'adaptation de la politique pénale àl'égard des usagers de drogues estnécessaire. Il convient d'éviter lapénalisation des consommateurs dedrogues qui n'ont pas commis de délit endehors de la détention de drogue."L'intervention répressive à l'égard dutoxicomane ne se justifie que si, en outre,l'intéressé a commis des infractions quiperturbent l'ordre social et justifient uneréaction de la part de la société. La naturede la réaction répressive dépend de lagravité des faits et de la situationindividuelle du délinquant. En dehors decertains risques spécifiques, tels quel'usage de drogue associé à la conduiteautomobile, la toxicomanie ne constitueComme on peut le constater à la lecturedes objectifs proclamés par le groupe detravail, la politique des poursuites s'inscritdans un contexte plus large de politiquecriminelle (politiques préventives,répressives et d'exécution des peines...)impliquant aussi des choix de société.Les recommandations du groupe detravail de la Chambre, à l'égard de cettepolitique des poursuites, s'articulentautour des quatre principes suivants :-La possession de drogues illégalesreste punissable.Dans la politique des poursuites, il y alieu d'opérer une distinction entre ladétention en vue de la vente et lapossession pou r consommationpersonnelle.-La détention de cannabis pourconsommation personnelle doit êtreassortie de la priorité la plus faibledans la politique des poursuites.En cas de détention de droguesillégales, autres que le cannabis, pourconsommation personnelle, il estrecommandé de ne procéder àdes poursuites que lorsqu'il y anuisance sociale, ou lorsque lecontrevenant à la loi sur les stupéfiantsconcerné est un toxicomane"problématique". Le caractère"problématique" de la toxicomaniedépend notamment de la substanceconsommée et de la nature de laconsommation. Dans pareil cas, ilparaît indiqué d'orienter l'intéressévers un service d'aide.Nous avons donc dans un mêmedocument, deux versions différentes de lapolitique des poursuites à développer àl'égard des usagers de drogues :pas en soi un motif justifiant une La première consiste à n'utiliser la voieintervention répressive" 7 (moyen pénale à l'égard de l'usager que si celui-ciLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 9813


a commis d'autres infractions. Il s'agitd'élaborer une dépénalisation de fait de ladétention de stupéfiants en vue d'uneconsommation individuelle pour tous lesproduits.La seconde prévoit que seul lecannabis ferait l'objet d'unedépénalisation de fait. Pour les autressubstances, la détention en vue d'usagepersonnel ne ferait l'objet de poursuitesque lorsqu'il y a "nuisance sociale" ou"risque de nuisance sociale", ou lorsque lecontrevenant présente une toxicomaniedite "problématique".Un choix politique se devait donc d'êtreposé.Des recommandations à ladirectiveUne année pratiquement s'est écouléeentre le dépôt du rapport du groupe detravail parlementaire et la directive depolitique des poursuites du collège desprocureurs généraux et du Ministre de laJustice. Celle-ci fut riche en événementset en rebondissements.Diverses propositions ont été soumisesau Ministre de la Justice afin de répondreà la demande du groupe de travailparlementaire telles que de procéder àune modification législative 8 ou de voterune loi interprétative dans le sens desvolontés du législateur de 1921 et 1975.C'est le levier de la politique despoursuites qui a été privilégié et diversprojets de texte ont circulé et ont étédiscutés. Ainsi, une réunion entre lecabinet du ministre, les parquetsgénéraux, les magistrats de terrain etl'administration de la justice a étéorganisée afin que chacun puisseexprimer les difficultés qu'il rencontredans ses pratiques quotidiennes et dedéterminer les objectifs et axes de travailprincipaux qui devraient se trouver au seind'une nouvelle directive.Force est de constater cependant que ladirective a la particularité d'être d'uneinterprétation très stricte et ne rencontrepas les recommandations du groupeparlementaire et les remarques despraticiens de terrain.Légitimitépénalede l'interventionLes différents pôles de la politiqueprésentée dans les conclusions etrecommandations du groupeparlementaire sont intégrés dans lesobjectifs de politique de poursuiteénoncés par la directive. Alors que laréalisation de ces objectifs devaitclairement recourir à des champsd'interventions distincts (notammentsocial, de la santé, judiciaire,...) et àdiverses instances de la justice, ceux-cisont ainsi phagocytés par la politique despoursuites.Un tel coup de force a des conséquencesnon négligeables dans la politique pénalemise en oeuvre.Premièrement, la directive concernant lapolitique des poursuites fait l'objet d'uneinterprétation différente de celle prônéepar le groupe de travail parlementaire. Eneffet, le Ministre de la Justice et le collègedes procureurs généraux estiment quel'expression "éviter l'intervention pénale"peut être traduite par "éviterl'emprisonnement". L'emprisonnementainsi évité, toutes interventions dusystème pénal se trouvent légitimées.Deuxièmement, c'est tout naturellementque l'on en arrive à justifier une politiquedifférentielle en fonction du produit eninvoquant le risque que fait courir l'usagede ces différentes substances pour lasanté de l'utilisateur. Ce sont les sphèresmédicale et privée qui sont ici invoquéespour justifier la politique des poursuites.Articulation du pénal et dupsycho-méd ico-socialLa directive fait régulièrement appel àd'autres champs d'intervention. Lacollaboration entre le système pénal et lesautres acteurs de socialisation aurait puaboutir à une ouverture des pratiques. Or,c'est un sentiment d'inquiétude quidomine lorsque l'on observe les modalitésconcrètes de cette articulation.La première relation entre ces deuxdomaines est prévue dès la mise en routede l'intervention pénale. En effet, le pénaldonne un sens à son action en énonçantl'échec ou les carences supposés dusecteur psycho-médico-social. Enprétendant pallier ces dites carences, illégitime ses interventions. Dans un telraisonnement, les autres acteurs sontcantonnés à un rôle d'alimentation et lerôle central du pénal est affirmé.Une autre modalité de collaboration, plusconnue, consiste à faire appel aux autres14 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 .4ème trim. 98


secteurs afin d'exécuter des mesuresdécidées par le système pénal. Toutefois,"l'assistance" reste considérée commefacultative et de portée générale, tandisque l'approche pénale intervientd'autorité. Bien que l'existence de cesdeux approches soit reconnue, l'approchepénale semble devoir bénéficier d'unecertaine priorité et d'un crédit desupériorité pour la régulation dessituations problématiques. Il ne s'agitnullement de reconnaître la spécificité etla position d'autres acteurs mais d'uneinstrumentalisation de logiques penséesdans d'autres contextes que le contexterépressif. C'est le système pénal quiimpose un diagnostic, le pronostic et quiémet les critères d'une évaluation desautres interventions en faisant fi de leursspécificités. 9 En cas de résistance ou derefus du secteur associatif de jouer ce rôled'éxécutant, on retombe dans le constatde carence et l'intervention pénale s'entrouve justifiée.Dans le cadre de cette directive, lesusagers de dérivés du cannabis semblentfaire l'objet d'une attention plus pressanteque les usagers des autres produits. Quelque soit le produit, l'éventail despoursuites est le même. C'est au niveaude la sélection des usagersproblématiques que s'opère unglissement lors de l'application par lesservices de police de critèresdiscriminatoires (touchant de nouveau àdes champs autres que le champ pénal)tels que l'intégration socio-économiquedéficiente ou l'usage régulier.De même, le recours aux concepts denuisance sociale et de risque de nuisancesociale est à l'opposé de principesfondateurs du droit qui veulent qu'on nepuisse être condamné que pour un faitdéfini par la loi et en aucun cas pour un faitque l'on risque de commettre.Enfin, nous pouvons constater quecontrairement aux recommandations dela Chambre, on risque bel et bien desurcharger les diverses instances du .de la définition des situationsproblématiques, ce qui débouche surl'application des mesures les pluscontraignantes aux usagers les plusproblématiques.Au-delàde la directiveRévélateur d'un fonctionnement dusystème pénal, la directive de mai 1998,l'est sans aucun doute aussi au niveau dufonctionnement social. Les enjeuxcontenus dans la directive de 1998dépassent largement le champ de lagestion publique des stupéfiants.loComment ?Par le biais de la pénalisation de certainscomportements définis commesocialement problématiques, on organisedes régimes d'exception par rapport auxprincipes de droit fondateurs. Cettesurpénalisation appelle inévitablementune demande inflatoire de moyens et uneconcentration des énergies du systèmepénal sur des infractions engendrant unfaible coût au niveau sociétal. De même,l'augmentation quantitative du nombred'affaires engendre de nouvellespratiques modifiant le paysage judiciaire :recours à des procédures simplifiées, unglissement du pouvoir de décision vers lesservices de police, glissement de lafonction de "juger". ..La directive dévoile que l'Exécutif renvoiel'entière responsabilité de sa politique degestion des risques au pénal. Pourassumer cette responsabilité face à unphénomène qui le dépasse dans sescomposantes psychologiques,sociologiques et économiques, le pénalest encouragé à recourir aux interventionsd'autres acteurs dans une logiquepurement instrumentale. L'interventionpar le pénal apparaît ainsi comme lependant d'un désinvestissement entermes de régulation dans ces domainessans que soit interrogée la légitimité degérer ce type de comportements par lesystème répressif.système pénal d'affaires de détention de Loin d'éviter la prison, la dynamique misestupéfiants et ainsi de surpénaliser les ~.n oe~vr~ pourrait déboucher surconsommateurs. Toutes les propositions I Incarc~ratlon accrue des usagers. Ainsi,sont conçues selon un modèle inflatoire et la ~ratlque des condamnations à desd'exclusion.Ainsi,mêmepourlecannabis peines privatives de liberté(priorité la plus faible ), en cas d'échec des fermes des usagers sur la seule base deautres mesures une citation directe leur ~onsommation de stupéfiantss'avère nécessaire. L'escalade dans les pourrait perdurer et même être renforcée.9.ceOOnstatd'une réelleipstrum~ntal!sat\pn dusecteur psycho-médicosociatn'est pas neuf,,Cependant, on observeune réelle accentuation duphénomène décriénotamrnehtviararticler dela loi du 5 mars 1998relative à la libêrationcond!t!onneJlee,t modifiantla 101 du 9 avnl 1930 dedéfense sociale à J'égardddesetnquan 'anormaux et desI' td s 'ha Cb I 'tdu' eremplacée par la loi du 1 erjuillet 1964, publiée auMoniteur ~e!ge du2 avri!1998,10. Pour pJusd'informations: cfr rnpportd'activités du service dejapolitique criminelle, 1996-97, Chapitre IV: approchetransversale -conclusionsgénérales,pp 169-180.mesures proposées va de pair avec celle .Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 .n° 4 .4ème trim. 98 15


SergeZOMBEKjIl y a plus d'un an déjà, Liaison Antiprohibitionniste intitulait un cycle deconférences "Plaisirs sous haute surveillance médicale" et proposait ainsi uneréflexion autour de l'hypothèse selon laquelle les sciences médicales avaientprogressivement établi les "Iignes-guides " d' une vie sans risque et orientée versla préventionde la maladie.Au départ de la problématique desdrogues, des cliniques des toxicomanies,et des discours qui s'élaborent ets'opposent à leur propos, Liaison désiraitainsi poursuivre son humble travail dedéconstruction de certains énoncés quitous convergent vers cette hypothèse: lamédecine est devenue ce douanier auxportes du petit royaume de Santé; Elleaccueille qui veut y pénétrer par unéquivalent médical du "Rien à déclarer ?"Ce petit état d'irréductibles bien portantsserait cerné par un empire de décadentsmalades et de malades potentiels qui necesse de conquérir le monde (comme entémoigne l'envolée des budgets dits desanté) et ce malgré les potions magiqueset les préceptes nombreux desPanoramix en blouse blanche.ActuellementécranssurlesCette résistance guerrière est largementcommentée par les presses qui tantôtvantent quelque nouvelle avancée,quelque majeure découverte, tantôtannoncent la nouvelle épidémie, lamaladie du siècle.A ce titre, la psychiatrie profite largementde son appartenance (parfois nonassumée par certains psychopharmacologues)à la nébuleuse des"Sciences Humaines" pour nous dessiner(tachygraphie) de nouvelles entitésnosologiques; et l'on aura tôt fait de lestenir pour vérité tant la foi en la Faculté estgrande. C'est à ce titre qu'Ehrenbergdécrit, dans "La Fatigue d'être soi", lesuccès occidental de la dépression et queZarifian, dans "Le Prix du Bien-être",dénonce l'invention de la "Dysthymie" parles logiques pharmaco-centriques quicréent la maladie qui va avec le traitement(voilà un traitement qu'il est bon, quelleest encore votre maladie ?).Il n'est pas un jour sans qu'un éminent nesoit convoqué par les journalistes en malde péremptoire pour découper, soupeser,analyser, commenter, discuter, expertisertel ou tel comportement, tel ou tel habitus,telle ou telle défaillance.Dans un article consacré aux médecins -présentateurs dans une livraison duMonde Diplomatique de mars 96 (Médiaset Intelligence du Monde), Yves Eudesdécrit le phénomène de "mondialisationscientifique qui a suivi la mondialisationmicrobienne, ...qui apparaît lentementavec les revues savantes au XVllom 'Siècleet dont l'unification progresse de plus enplus vite, en médecine aussi bien quedans les sciences de l'homme". Il citeensuite "le Docteur Knock qui annonce,dès les années 20, qu'on n'échappe pasà la médecine (à celle de l'Occidents'entend) pas plus que l'on ne peutneutraliser les dangers du nucléaire ouceux de la pollution atmosphérique".En effet, il faut convenir que les médecinset leurs collègues psy occupentaujourd'hui une place privilégiée,scientifiquement correcte, pour"commenter publiquement" lescomportements dont la finalité la plusévidente serait l'épreuve du plaisir(autrefois tabou indicible, le plaisir estaujourd'hui audible sur Fréquence dites33 grâce à Doc Gyneco ). Les docteurssont convoqués pour établir les lignes departage entre santé et maladie, entrehygiène de vie et conduite à risque, entrenorme et marge. Et même s'ils ne seposent pas, traditionnellement, encenseurs manifestes de la viequotidienne, leurs indications ont souventforce de vérité à défaut d'avoir force de loi.Sous leur direction (de conscience)24 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 .n° 4 .4ème trim. 98


l'excès est devenu abus et, par extension,le plaisir dangereux si non policé.En Occident, la santé est devenue undroit depuis l'avènement de ce qu'il estconvenu d'appeler l'État Providence. Lesmédecins se trouveront d'abord du côtédes pauvres malades de la civilisationindustrielle. C'est l'Age d'Or de la santépublique et de la médecine sociale.Aujourd'hui, sous ce règne de l'IndividuRoi, il est un devoir pour chacun de toutfaire pour garder sa prétendue bonnesanté originaire; à ce titre, la gentmédicale a développé, au fil des années,sans grande conscience parfois de cetteévolution, une prétention à savoir ce qu'ilconvenait de promouvoir ou de bannirdans nos styles de vie; le médecin est lestyliste de notre mode de vie (life fashion)et son prescrit, la valeur sûre et rationnelledu "prêt-à-se-bien-(com)porter".Dans ce monde d'apparence, lecommerce du loisir, du plaisir et du désirest florissant; la médecine et sesdisciplines acolytes, partisanes de lamodernité et de ses bienfaitstechnologiques, ont découvert elles ausside nouveaux marchés, diversifié leurproduction de discours, de savoirs etdélocalisé leur activité vers des contréesautrefois laissées au bon sens et autrestraditions séculaires.La psychologie et la médecine descomportements ont investi la norme,décrété que "la force de l'abus tue" aprèsl'avoir réduite et convenu de scruter lesmoindres contours des styles de vie pourfonder une clinique de l'excès. Alorsqu'elle n'était destinée qu'à traiter lesdysfonctionnements et ses symptômesles plus douloureux, la médecine s'estlittéralement attaquée à la santédésormais considérée à la loupe commetoujours en sursis probatoire.Pour peu, nous pourrions considérer quela médecine et sa part la plus "humaine",la psychiatrie, se sont engagées dans lamise sous tutelle sanitaire d'un grandnombre de citoyens; ces derniers,inquiétés par les multiples dérégulations,perdus dans la disparité des valeurs etleur incessant brassage, trouvent bienquelque apaisement à se laisser guiderpar les doctes savants.H istoire de LumièresLes philosophes, particulièrement ceuxque les Lumières ont, dit-on, éclairés, ontproposé à une humanité en mal decertitude, à nouveau, un traitement desubstitution aux vieilles valeurs, auxpauvres croyances; une nouvelle alliance,de l'homme et de la Science cette fois, abanni les dogmes extraterrestres et remplide vérités scientifiques les rayons videsdu supermarché des valeursmétaphysiques. C'est à partir de cettelumineuse révolution que ledysfonctionnement remplace le vice et lasanté la vertu. La morale qui distinguait lebien du mal est progressivementsupplantée par la science qui sépare levrai du faux puis la médecine quidiscrimine le sain du malsain.C'est probablement dans cetteperspective que Foucault pose, dans laVolonté de savoir, et à propos de la seulesexualité (mais rien ne nous interdit deporter cette analyse au rang deparadigme), que "la médecine prend larelève de la justice. C'est maintenant ellequi tend à s'immiscer dans les plaisirs ducouple et à en gérer non seulement lapathologie, mais encore lesincomplétudes, les perturbations, enclassant et recommandant.....le sexe ne relève plus seulement duregistre du péché mais encore de celui dunormal et du pathologique".Un certain nombre de glissementss'opèrent: Dieu, le Bien, le Mal, l'arbre dela connaissance et du doute deviennentVérité objective, Normal,Pathologique, Sciences et Analyse, laTentation devient Pulsion, les Dixcommandements le contrat social, laconfession se mue en consultation, laprière en colloque singulier, le PaterNoster, enfin, en prescription.L'on a souvent dit que médecins et psy ontremplacé en leur singulier cabinet lesprêtres en leurs confessionnaux et queles blouses blanches se sont substituéesaux sombres soutanes pour indiquer duhaut de leurs savoirs les voies desauvegarde de son patrimoine terrestred'autant que pour beaucoup d'hommes etde femmes, depuis belle lurette, labéatitude éternelle des paradis n'inspireplus guère de vocation.C'est aussi cet inéluctable mouvement derationalisation scientifique que l'on verra àI'ceuvre lorsque l'homme de la modernitése met à justifier par quelque argument deraison telles ou telles lois religieuses (loisalimentaires, structures de la parenté),argument qu'il élève bientôt au rang defondement biologique de la traditionhumaine.Ainsi, traditions séculaires et prescritsreligieux étaient seuls à baliser ledomaine des mceurs; les plaisirs n'étaientprohibés que pour autant qu'ils mettaientLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 9825


en cause l'ordre général du monde et de lavie en société. Les dieux encore toutpuissants (leurs prêtres) ou lacommunauté se chargeaient dedissuader le contrevenant eninstrumentalisant le malheur commesigne de la faute, ou en organisantdirectement le châtiment.une guidance rationnelle du quotidien endécrétant que certains "plaisirs" sontlimites: "au-delà de cette limite, votreplaisir n'est plus valable, c'est la Facultéqui vous le dit".Ici et Maintenance26Dieu mort, jeux du cirque,état-arbitre, moi et monentraÎneurAutrefois la punition survenait du dehors,par la volonté divine, du malin ou le soufflefuneste des âmes des ancêtrescourroucés. Ils nous punissaient desfautes que nous avions commises. Lamaladie était peut-être bien le prix de nosplaisirs vicieux, la santé une preuve denotre bonne conduite; mais somme toute,ces menus problèmes semblaient, pour laplupart, relativement secondaires auregard d'objectifs autrement essentielsqu'étaient la survie terrestre et le bonheuréternel.Depuis la disparition de la majorité desdieux et de leurs morales donc, la quêtede la santé ici-bas a remplacé celle de lavie au-delà, et comme le dit PetrSkrabanek2, "avec le déclin del'espérance, avec la perte de la foi, granditl'espoir de rester en bonne santé parl'observance de certains rites"; cettequête n'aura plus ce caractère intime ettraditionnel mais relèvera bientôt d'une"idéologie d'état: le droit à, puis le devoirde santé qui constitue, encore selonSkrabanek, un symptôme de maladiepolitique. S'oublie et se perd alors l'art devivre et de mourir qui se transmettait degénération en génération".La santé et la sécurité dite sociale sontprogressivement devenues affaire d'Etat;à mesure de son développement, l'Etats'est chargé de protéger et contrôler citéset campagnes par la mise en ceuvre d'unescience pour tous à même de maîtriser lesdébordements extrêmes et demaximaliser la santé plutôt que deminimiser la souffrance.Au crépuscule des idéologies à utopievariable, la science médicale et sesavatars est aussi devenue médecineanticipative qui spécule sur lesprobabilités de certains désordres; là oùles traditions avaient jusqu'ici réglementéla promotion du bien-vivre avec cette partd'arbitraire qui témoigne du caractèreillusoire de toute tentative de maîtrise, lamédecine prétend organiser pour tousLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3- n. 4- . 4ème trim. 98Le plaisir avait hier le vice pour seuleantithèse; en guise de synthèse, "latempérance (morale), comme le ditComte-Sponville, (était) cette modérationpar quoi nous (restons) maîtres de nosplaisirs, cette occurrence de ce souci desoi foucaldien, qui (doit) nous permettrede jouir le plus possible, le mieux possible,mais par une intensification de lasensation ou de la conscience qu'on enprend et non par la multiplication indéfiniede ses objets". Aujourd'hui, les plaisirssont passés au crible de la furor sanandi(Jean-François Malherbe) qui, aprèsévaluation exhaustive, les classera enterme de dangerosité potentielle. Lesmalades (en puissance ou déjà déclarés),hommes de petite vertu sanitaire, serontsommés de se conformer aux standardsde la vie saine; le droit à la santé des unsfera même le devoir des autres: unenouvelle solidarité à rebours fera dufumeur en voie de cancérisation unpotentiel pilleur de budget de la sécuritésociale; ce même tabagique sera en outredans le collimateur de l'organisationPASS (Parents Against SecondhandSmoke) qui, aux États-Unis, combatjuridiquementles "enfumeurs d'enfants"."La médecine anticipative est unemédecine activiste" qui garantit à qui s'yabonne "une maintenance de la santécomme on parle de maintenanceautomobile."En amont des contrôles techniquesindividuels, la prévention des maladies dela civilisation passe par la promotion d'unebonne conduite.Le culte de la santé se développant enparallèle du culte de la performance,parfois en contradiction mais souvent entotale synergie, les mécaniciens de lasanté vous indiquent le carburant idéal,vous conseillent les vitesses et lesitinéraires les plus appropriés, et vousinterpellent au moindre accroc au code.Sur les autoroutes de la Santé Idéale du21 èm esiècle, les conducteurs fermementsanglés dans leur véhicule se meuventvers les régions de plaisirs tempérés àvitesse contrôlée par les radars de laFaculté. La tempérance médicalementassistée est le nouveau code qui fait de la"prévention des risques" un modèleapplicable au plus grand nombre.


Mais avant d'agir, il faut classer; et au nomde la prévention et du soin, certainesivresses médicalement incorrectes serontchapitrées par le DSM IV des médecinsde l'âme, qui les tiendront pour "troubles"(euphémisme statistique de la maladie).En toxicomanie, ce paradigme, dontStengers et Ralet avaient salué la versionnéerlandaise, n'était destiné qu'àceux parmi les usagers de drogues qui ontdepuis longtemps troqué l'ivresse subtilepour des passions d'autant plus violentesqu'elles sont clandestines.Il voit le mal partoutLe prisme sanitaire envahit les intersticesde l'existence pour débusquer le risque audétour du moindre plaisir. La psychiatries'empare aujourd'hui du moindre mal devivre pour agrémenter la nosographied'une nouvelle entité immanquablementfournie, en standard, avec sonéquipement thérapeutique.Le discours de la médecine à propos desplaisirs se répand même si, de touteévidence, il ne les aborde que par le seulbiais du pathologique.Ainsi, pour le plus grand nombre, le cultede la santé se substitue parfaitement auxmorales d'hier; il risque de déplacer ànouveau dans la sphère publique nospréoccupations les plus intimes et quel'émancipation des grandes églisesinquisitrices avait largement permis deprivatiser. Mais des voix s'élèvent qui sedéfendent d'apporter de l'eau au moulinde cette nouvelle moralité à bon marché(puisque remboursée par la Sécuritésociale), des discours s'amplifient quidénoncent cette mainmise du secteur dela santé sur la moindre libérationd'endorphine, des positions médicalessont prises qui réfutent l'idée selonlaquelle les drogues légales sont d'autantplus innocentes qu'elles appartiendraientà la pharmacopée, des volontéss'organisent pour lutter contre cetimpérialisme médical qui dépense tantpour pallier, avec quelle complicité, lesdéfauts de nos cités et qui fait pourtantl'économie des débats essentiels quant àsa fonction de régulation sociale qu'elleremplit aujourd'hui ..Saint-Pétersbourg, espoir pour les droguésNicolas Jallot, Les Editions de l'Ateliet;: 1998, 137 pagesL'auteur, journaliste, a passé plusieurs mois en Russie et notamment à Saint-Pétersbourg où, dans une atmosphère dignedes romans de Dostoïvesky, il a rencontré de nombreux toxicomanes, parfois très jeunes, et les a suivis dans leur difficileparcours vers la désintoxication. "Ils ont entre douze et trente ans, enfants des rues ou bannis de la société, étudiants debonne famille ou anciens militaires, leurs chemins se croisent. L'ancienne capitale des tsars compterait 300.000toxicomanes". L'auteur nous fait entrer dans "Le Retour", centre qui accueille les jeunes qui veulent décrocher et qui estaidé par des partenaires étrangers, notamment français. Mais la sélection est sévère, il ya en effet peu d'argent et donc peude places. Le livre nous fait également vivre le quotidien de toxicomanes dans un centre de réhabilitation isoléen pleine campagne. La vie y est dure, les consignes astreignantes, mais d'aucuns y reprennent goût à la vie et finissentpar s'en sortir. Depuis l'éclatement de l'Union Soviétique, les Russes se sont tournés vers l'Occident, ses rêves et sesmirages mais la désillusion est grande et pour oublier la grisaille du quotidien, nombreux sont ceux qui se tournent vers lesparadis artificiels, ici comme partout ailleurs dans un monde qui ne sait plus répondre aux attentes de ses citoyens.L'ogre intérieur. De la violence personnelle et familialeChristine Oliviet; Fayard, 1998, 233 pagesL'auteur de Les enfants de Jocaste et de Les fils d'Oreste se penche cette fois sur l'épineux problème de la violence :violence du bébé, du jeune enfant, de l'adolescent, violence à l'école, dans la rue, contre soi et contre les autres, contrel'Autre.Du bébé qui crie pour que ses parents s'occupent de lui, du jeune enfant qui en mord un autre pour lui prendre son jouet àl'adolescent qui agresse une vieille dame pour lui arracher son sac et à l'adulte qui viole et tue, la violence est en chacun denous. Tous ne passent pas à l'acte. Mais certains ignorent les limites à ne pas franchir. La violence se retourne alors contrele sujet (boulimie, anorexie, suicide, toxicomanie, etc.) ou contre autrui (sectes, violence familiale, viol, assassinat, etc.).L'auteur décortique particulièrement les raisons de la violence des jeunes immigrés de la deuxième génération desbanlieues françaises~: faute de (re)pères, de travail, de reconnaissance, d'avenir, ces jeunes se retournent contre unesociété qui les ignorent et les rejettent.Ce livre nous interpellent tous car il ya en nous "un ogre intérieur" qui peut nous pousser à la violence.1. Ces titres peuvent être empruntés à la bibliothèque de Prospective Jeunesse .Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 98 27


Un inteNiew d'Alain HUBERTIPropos recueillis par Henri Patrick CEUSTER~ et retranscrits par Claire HAESAERTS3,Lorsqu'Alain Hubert et Dixie Dansercoer chaussent leurs skis ce 4 novembre1997, suries côtes de la Princesse Ranghild, c'est pour rejoindre, 3.900 km plusloin, l'autre bout du continent Antarctique !Donner un sens au défi et à l'aventure, vivre le risque quotidien pour conjurerl'amertume de la déresponsabilisation de l'individu, parfaire la connaissance desoi et trouver plaisir à repousser ses propres limites, telles sont les principalesbalises qu'Alain Hubert nous livre dans une interview exclusive.28Lorsqu'on interroge la dimension desplaisirs, la notion de satisfaction du désir, ilsemble inévitable de questionner ce quel'on peut considérer comme des pratiquesde l'extrême: le sport aventure, lesactivités à risques, ...qu'en est-il en ce quiconcerne les projets comme celui que tuviens de vivre ? Quel plus cela peut-ilapporter à l'être humain ?Il y a dans le sport en général, et danscelui que je pratique, des "flashes" qu'onressent et qui font qu'à un moment donnéon se dit "Ah, je suis bien" ou "Ah, c'estgénial ce truc". C'est un moment privilégiéoù l'on sent que l'on vit quelque chose deMais je sais que je les vis parce que j'aicherché à les vivre, soit avec d'autres, soiten m'engageant, soit en prenantbeaucoup de risques. C'est un moteur quine tourne pas si mal! Il est une pièceimportante de mon fonctionnement.Vivre de telles formes d'aventures, pasnécessairement aussi extrêmes, est unbon moyen pour sortir de soi-même et setrouver des solidarités. Ce sont desmoments où l'on se dit que cela vaut lapeine de vivre quelque chose. Beaucouppeuvent trouver, tout comme moi je crois,un moteuren cela.C'est quand même al/er fort loin dans latrès particulier. Puis ce moment-là recherche de ce bien-être, de cespasse... Ca nous fait peut être râler. On plaisirs...rentre. Et la vie continue !Revient alors à certains moments, la La première démarche pour moi, c'estnostalgie. ..On se remémore ces instants d'abord le rêve: j'aime la nature, lade joie et, parfois, on a envie de les montagne, la grimpe, le froid, la neige, lesrevivre.espace sans limite.Ce sont les souvenirs de ces instants de Mais je constate qu'en pouvant faireplaisir, de joie, de contentement d'être d'abord une petite expédition, puis unebien dans sa peau qui m'aident à vivre, à plus grande, etc., j'éprouve desconstruire d'autres projets et surtout à sensations. C'est comme quand je courssurmonter des étapes difficiles. pour un entraînement: je n'aime pasAvec le temps, je constate que ces courir, n'empêche, dès que je m'arrête, jeexpériences un peu folles que je vis sais que j'ai besoin de recommencer,m'apportent aussi l'envie de retrouver comme s'il y avait quelque chose -cette sensation, de revivre ces moments adrénaline ou autre -qui fait que j'ai envieparticuliers. de faire ça. C'est un état où je me sensLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 98


ien et que je trouve intéressant parcequ'il me pousse plus loin dans larecherche de moi-même. Cela mesemble important: l'impression quequand je pars en expédition, je ne peuxpas tricher avec moi-même dans les actesque je pose, parce que quand on grimpe,si on tombe, on meurt. Je me dis que sij'agissais comme quelqu'un que je ne suispas, il y a longtemps que je serais mort.Ca c'est un des intérêts de ces aventures :me trouver moi-même, trouver meslimites, les accepter, les comprendre etpuis, à partir du moment où je meconnais mieux, commencer à lesdépasser, à les repousser.Quand je rentre dans la société normaleaprès une expédition, j'ai toujours unmoment de dépression. Dans le derniercas, j'ai mis presque 6 semaines avant desavoir prendre une décision concernantce que j'allais faire. C'est un changementde milieu tellement brutal que, quand jerentre ici, j'ai quelques difficultés à meréadapter, comme par exemple supporterl'intolérance des gens, etc. Et puis jereprends la vie, mes marques, ce besoinde confrontation, cette nécessité de meremettre en question, mais aussi d'allerrepuiser à cette source, de rêver à denouveaux projets.Je sais très bien maintenant que quand jeme retrouve seul dans un paysageenneigé, que j'ai fait du ski de fondpendant plusieurs heures, je respire, jevois, je me ressens autrement.J'ai cette sensation de bien-êtreextraordinaire que je ne puis trouver quedans ces conditions-là !Mais ce sont des conditions qui coûtentégalement: elles sont très duresphysiquement, mentalement, ...Oui ça coûte, mais c'est une impressionque je ne peux pas avoir si je reste dansmon fauteuil! C'est le fait d'être seul dansun milieu qui m'interroge, qui merenvoie à moi-même et qui me dit: "Tiensqu'est-ce que tu fais ici ? Pourquoi ?Comment te sens-tu ?". Cependant, lefait de devoir "mordre sur ma chique" àcertains moments, c'est-à-dire de partir,de faire parfois des choses difficiles,d'avoir froid mais malgré tout, de ne pasabandonner et d'essayer d'atteindrel'objectif que je me suis fixé, me pousse àaller plus loin. Et à ce moment-là, parceque j'ai fait un effort, je ressens quelquechose que je ne peux pas ressentirautrement. Ca amène inévitablement àune sorte de sensation d'intimité un peuplus forte avec moi-même qui fait queje m'accepte mieux aussi. Parce quefinalement, c'est ça: on est là, chacunavec une histoire différente et il faut qu'onapprenne à se connaître et à s'acceptersoi-même, avec ses défauts et sesqualités.Je sais que je suis quelqu'un de privilégié :des gens qui ont beaucoup de difficultésn'ont pas cette chance-Ià. On me ditsouvent qu'on a ce pour quoi on se bat etje suis assez d'accord avec ça, maisquand même. ..Mais il y a tout ce qu'il y a avant aussi, toutle préalable: la préparation, lescontraintes à lever, les moyens à mettreen place, etc.C'est ça qui me fait vivre! A partir dumoment où je rêve d'un projet et que jevais le réaliser, toute la préparation esttrès importante car c'est elle qui me faitvivre pendant les années ou les moisavant de partir. C'est une motivation.J'ai des choses à préparer, à apprendre, àtrouver, des gens à contacter, m'entraîner...C'est tout une dynamique. .et une desréponses aux questions existentielles queje me pose.Dans ce cas, peut-on parler d'aller le plusloin possible en limitant au maximum lesrisques ?Je n'aime pas parler comme ça! J'auraisplutôt envie de dire que la vie appartientquelque part aux gens passionnés. Pourvivre, il faut être passionné! Chacun a uncaractère et une vie différents, mais jesais qu'une partie de ma force vient du faitque je vois les choses comme ça. Lapassion n'a pas de limite. On sait qu'il yadu danger et du risque. Je limite ce risqueen préparant le plus minutieusementpossible un projet, mais pas en me disantque je ne vais pas réaliser ce projet parcequ'il est trop dangereux.Ainsi, s'il n'y avait pas de risques, çan'aurait pas d'intérêt. ..?L'aventure inclut nécessairement unedimension de risque. Moi je trouve que s'iln'ya pas d'aventure, donc pas de risques,il n'ya pas de sel.J'ai suivi ma voie, mon chemin petit à petit,où je suis, j'y suis arrivé progressivement.C'est un chemin qui comporte des échecset des réussites. Et s'il faut des réussitesLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 98q~s~u~e,vpy~g~râ~n$mQqq~un~uçQmmeQP"nouveauxd"èiicS 1}av~cqtU!ecSencunC~h,~rsqePrQ~p~çtjv~cY~Y~cg~cc3Se ;cre;ta ; "",.,. lre' de "'Cc6A,",;~ ;, ḋ " C'; h";' d" ;;~~aw.IOQeS c",a,;Jer$ce;29


I ..?p alslr. ...pour aller plus loin, il faut également deséchecs. Par exemple, je repars à l'Everestpour la quatrième fois, parce que je n'aipas réussi les précédentes expéditions àcause, notamment, des conditions météodéfavorables.Aucun de ces échecs n'était une aventureinutile. D'autant plus qu'en montagne, onne réussit que la moitié de ce qu'onentreprend. ..Le fait que je sois bien n'est pas lié à laréussite ou à l'échec du projet lui-mêmemais plus à la façon dont j'ai pu le vivre.Dans le rêve, le projet, il y a aussi un défiparce qu'il y a des risques, des dangers àsurmonter.Pour moi, me demander si la réalisationd'un projet est possible, me dire qu'il ya dumystère, du danger, c'est un moteur.L'attente et la préparation, en sachant quele projet va se réaliset; serait déjà unJe le crois volontiers. La peur qui est liéeà ça également. Elle existe, même si onpeut la repousser au fur et à mesure qu'onattrape confiance en soi. Mais si ons'engage dans des aventures plus fortes,elle est toujours là. Elle est un moteur.Etant catalogué comme un aventurier del'extrême, je fais rêver beaucoup de gens,ce qui est formidable.La peur et le bien être ressentis d'abord aucours de petites expéditions puis degrandes sont des instants exceptionnels.Ils vont alimenter mon souvenir, alimenterde nouveaux projets et m'aider toutsimplement à vivre.C'est un apprentissage de la vie, que cesoit au niveau individuel ou collectif. Vivredes choses ensemble, arriver ensemble àdépasser ses difficultés, atteindre lesobjectifs est une forme de satisfaction dudésir et donc de plaisir. Combien desouvenirs ne me disent pas que la vie vautla peine d'être vécue. ..C'est aussi uneforme de plaisir. C'est quelque chose quime rend heureux. Pour moi, être biendans sa peau, c'est une somme de petitsmoments qui m'indiquent que la vie vaut lapeine d'être vécue. J'ai senti cesmoments, je les ai vécus après les avoirrêvés et c'est ça qui me donne plusconfiance en moi-même, qui me portedans la vie.Peut-on dire que c'est le fait qu'il y ait deshauts et des bas et que les objectifs soientdifficiles à atteindre qui font qu'on peutcontinuer à vivre ?En ce qui me concerne, je me sens mieuxdans ma peau depuis que j'ai accepté quela vie est constituée de hauts et de bas.Ce n'est pas parce que je suis dans le basque je vais y rester, je vais retrouver deshauts, faits de moments de bien-être qui,parfois, sont très fugitifs et très brefs. ..une question de rythme!Tu parlais précédemment de flashes.Sont-ce, pour toi, ces petits instants deplaisir extrême qu'on peut approcher unmoment donné où l'on a pu sortir de soi ?L'image est bonne. Sortir de soi, ça veutdire se dépasser, être réceptif, etc.On sort de soi quand on fait un "truc" avecles autres mais aussi quand on se lancedans une aventure extrême. Ce qui estinfaisable si on ne sort pas de soi. Jetrouve que l'impossible n'existe pasvraiment. Un rêve peut paraîtreimpossible mais si on veut vraimentquelque chose, si on y pense, si on yrepense, si on s'habitue à l'idée, la chosedevient familière et à un moment donné,on se dit qu'on y a tellement pensé qu'ilnous devient naturel de le faire .Il ne faut heureusement pasnécessairement aller en Antarctique pourcela...!Ainsi pour vouloir atteindre son rêve, il nefaut pas être fou. Il faut pouvoir leplanifier; sinon c'est aller dans le sens del'irréalisable, en sachant bien qu'on vaéchouer. ..C'est sûr qu'il ne s'agit pas d'une folieanarchique mais plutôt d'audace. Il fautêtre audacieux avec soi-même.Il semble donc qu'à un moment donné, ondoive considérer que les étapesélaborées pour atteindre l'objectif; lesexpériences faites contribuent à s'armer;à se former; à acquérir des compétencespour aller chaque fois plus loin.Je suis tout à fait d'accord. La grandedifficulté est que tant qu'on n'a pas vécuou ressenti ce flash et ce moment de bienêtre,on pourrait croire que c'estthéorique. Ce n'est pas évident decomprendre d'emblée que toutes lesétapes qu'on suit pour arriver à quelquechose sont nécessaires et bénéfiques.Souvent, il faut avoir déjà fait l'expériencepour savoir apprécier toutes les phasesde construction. Il ya là un passage quin'est pas facile et qui, à la limite, constituele premier pas : avoir envie de sortir de soi,avoir envie de tenterquelque chose.30 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 98


La vie vaut-elle la peine d'être vécueparce qu'on la remet chaque fois enquestion ?C'est clair. Mais c'est vrai que j'ai untempérament de fonceur et un besoinconstant de me confronter à moi-même.Tout le monde n'est pas comme ça. ..Et ily a bien évidemment d'autres façons dese remettre en question, l'essentiel étantde pouvoir avancer sur le chemin de sapropre vie.C'est un discours auquel la société n'estpas habituée. La société essaye de limiterau maximum les risques. Nous sommesde plus en plus dans une ère del'enfermement, du sécuritaire, ducontrôle. Dans quel espace les genspeuvent-ils encore être eux-mêmes etvivre des expériences ? Que peuvent-ilsencore chercher ? Quand on parle deCyberaddicts, d'associationsd'internautes anonymes, etc. et quel'espace se restreint autour de sensationsvirtuelles. On constate que les genss'enferment dans une bulle mais sonttoujours à la recherche de sensations, destimulations. Quoi que la société metteen place, les personnes trouvent toujoursun moyen d'aller vers un "plus loin"pour donner un sens à leur vie. Il y a unjuste milieu, mais le juste milieu impliqueque faire un pas de côté dans un sens oudans un autre fait que ça peut devenirdangereux ou être vu de l'extérieurcomme étant dangereux et, bien souvent,ce sont des personnes qui savent ce qu'iffaut bien faire qui disent à d'autrescomment if faut le faire.Alors qu'if semble au contraire que pourvivre des expériences, if faut pouvoir êtresoi-même, choisir ses buts, ses moyens,pouvoir reconnaÎtre ses proprescompétences. ..Se prendre en charge, tester sescompétences, développer sa confianceen soi et prendre ses responsabilités estun processus terriblement difficile et c'estvrai que, dans notre société, beaucoup degens ne font plus la démarche, n'ont pasles moyens de faire cette démarche. Maisc'est une question très délicate parce quepas mal de gens vivent dans dessituations et dans des milieux trèsdifficiles. Certains s'enferment dans unpetit boulot, s'investissent parfois dansautre chose que le travail. Mais c'estdommage que notre société se limite tropsouvent à assister une grande partie de lapopulation, n'aidant pas plus les gens àprendre leurs responsabilités, à s'autogérer...C'est toute la question del'éducation et du projet global de notresociétéSi je témoigne de ce que je vis, de ce quej'essaie de vivre et de la façon dont je levis, ce n'est surtout pas pour donner desleçons aux gens! Je trouve que c'estdommage de ne pas parler de ce qu'on vit,de ce qu'on est, de ne pas rencontrer lesautres pour témoigner car c'est comme çaqu'on apprend et qu'on se construit soimême.Et c'est vrai que ça permet de se rendrecompte qu'il est possible d'aller plus loin. ..Je trouve. C'est capital de se dire qu'il yamoyen de s'en sortir, de se trouver denouveaux buts, de nouveaux moyens. ..Vivre des aventures extrêmes me permetà la fois de me rendre compte que je nesuis rien du tout, que je peux mourir trèsvite, mais ça me donne aussi une énormeconfiance en moi. Ca a l'air d'êtrecontradictoire mais ça ne l'est pas du toutparce qu'il s'agit d'une vraie confianceconstructive. Et tout cela, en découvrant,en ressentant des sensations que jen'avais pas imaginées.La souffrance que je vis, c'est celle que j'aichoisie, elle ne me tombe pas dessus. Jesais que je m'engage dans quelque chosede difficile et que, pour atteindre monobjectif, je vais devoir souffrir. Maissurmonter des obstacles que je croyaisinsurmontables me procure une partie dece plaisir dont on parle, me permet de medire "ça en vaut la peine".Je trouve aussi important d'utiliser latechnologie moderne pour faire partageraux autres des expériences personnelles,comme je le fais pour mes expéditions quisont parfois très médiatisées. C'est foude voir à quel point on peut interpeller lesgens et ce, à tous les niveaux. Desjeunes, des vieux, des gens en situationdifficile ou aisée, des malades. ..Je trouveça fascinant mais tout à fait rassurantparce que ça montre que les gens sontfaits pour vivre ensemble.Le fait de sorlir du banal, du quotidien, devoir quelqu'un qui fait autre choseautrement réveille beaucoup de choses,stimule, réveille les rêves des gens.Je suis en effet scié de constater ça !Même si ça me remet moi-même enquestion...Est-ce que ça permet aux personnes devoir qu'il y a moyen de faire des choses,d'aller plus loin ? Peut-être que celui qui aenvie de peindre mais qui ne le fait pasLes Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n° 4 -4ème trim. 9831


parce qu'il n'ose pas va réessayer... Ils'agit de vaincre sa peur. Pour qu'il y ait duplaisil; il semble qu'il doit y avoir cetteperception de se dépasser soi-même. Nepas avoir peur banaliserait l'expérience.Je pense en effet que la notion de peur etde défi sont très liées. Elles sont trèsimportantes. Dans ce qu'on entreprend, ilya à la base le fait qu'on se dit "non, je nesais pas faire ça". Eh bien, ce n'est pasvrai. Si on en a envie, on sait le faire. Ilfaut peut-être du temps, mais on sait.Tu disais tout à l'heure "rien n'estimpossible à réaliser; il faut se donner lesmoyens pour concrétiser ses rêves".Peut-être est-ce quelque chose d'un peuplus banal qui a fait entrevoir lespossibilités d'aller beaucoup plus loin ?Y a-t-il une gradation ? Cherche-t-ontoujours à aller un peu plus loin ?Je pense qu'il y a deux choses: quelquepart, je recherche toujours un peu plusmais pas le plus dans le sens du plus fouou du plus fort que l'autre. Il ya un peu deça, mais c'est surtout un plus dans larecherche de moi-même (aller plus loinpar rapport à mes défis, à mesquestions.. .).L'aventure est un sport dans lequel onn'écrase pas le voisin mais dans lequel ondoit aller contre soi-même. On est doncplus proche des gens qu'un sportifprofessionnel.Il y a bien sûr cette dimension de rêvemais on se bat contre nous-mêmes. Leniveau n'a pas d'importance, mieux vautd'ailleurs faire les choses petit à petit pourdécouvrir ses limites. Se dire qu'il faut yaller doucement, qu'il faut s'entraînerdans de nombreuses disciplines estimportant parce que ça permet de penseraux choses en terme de projet.Chaque projet réalisé pousse à lancer unnouveau défi, seul ou avec d'autres, maison ne sait jamais où ça va nous mener, cequi est une autre forme de plaisir: sentirqu'on est capable d'affronter cet inconnuaprès avoir vécu différentes expérienceset ne plus en avoir peur. Se dire quel'inconnu -qui, pour moi, est aussi laremise en question -est finalement laconstance, la stabilité, le chemin. Selancer dans quelque chose, se laisserinterpeller par les autres dans un projetest une richesse de la vie.C'est la vie aussi. Quand on naÎt, on nesait pas où l'on va. On va faire desexpériences qui vont nous permettre degrandir, de changer, ça va créer uncontexte qui va nous diriger vers uneorientation ou une autre. On va poser deschoix et c'est toute cette arborescence-làqui fait qu'on est humain. ..?Tout à fait. Mais on a parfois envie de toutarrêter, d'appeler les secours. ..alors ilfaut apprendre à se concentrer pourcontinuer à mettre un pied devant l'autre.C'est aussi un apprentissage. Chaqueminute nous rapproche du lendemain quiaboutira à ces flashes. Il faut apprendre àfranchir ces bas et savoir qu'après un bas,il y a toujours un haut. C'est très difficilepour des gens qui sont dans la logique dela descente, sans entrevoir de remontée,d'en sortir..PREVENTION DES ASSUETUDES ET TOXICOMANIESMODULES INTERDISCIPLINAIRES DE FORMATIONDans le cadre de ses activités en prévention des assuétudes et toxicomanies, Prospective Jeunesse organise en seslocaux des modules de fonnation interdisciplinaires de 3 jours destinés à tout adulte relais confronté à la questiondes drogues dans sa pratique professionnelle ou dans la sphère privée: intervenants psycho-médico-sociaux,enseignants, parents, stagiaires, etc.L'objectif est de transmettre un nouveau savoir et un nouveau regard sur les drogues (licites et illicites), lamultiplicité des produits et la diversité des pratiques, le contexte socio-politique, la spécificité de l'adolescence...et à partir de là, entamer un travail de clarification et d'élucidation des situations ou problèmes rencontrés.Le nombre de participants est limité à 15 personnes.Les dates retenues pour le deuxième trimestre 1999 sont les suivantes :6, 7 et 27 mai 1999 de 9bJO à 16bJOPour de plus amples informations, vous pouvez contacte1; à Prospective Jeunesse, les Consultants-Formateurs,Thérèse NYS1; Michel ROSENZWEIG et Henri Patrick CEUSTERS (tél: 02/512.17.66 fax: 02/513.24.02)ou consulter notre site Internet (httP://www.prospective-jeunesse.be).32 Les Cahiers de Prospective Jeunesse- Vol. 3 -n" 4 -4ème trim. 98

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