Drogues, trafics et insertion l'économie informelle comme support ...

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Drogues, trafics et insertion l'économie informelle comme support ...

DOSSIER 1 : ECONOMIE SOUTERRAINE OU ECONOMIE DES EXCLUS? - TOME 3Drogues, trafics et insertionl'économie informelle comme support socialMichelJOUBERT'Neuf ans après nos premiers travaux sur les microactivités économiques liées audéveloppement des drogues (1,2), il est intéressant de faire le point sur la validitédes hypothèses qui avaient été alors émises ainsi que sur les enjeux particuliersportés par cette question, tant pour ce qui est de l'incidence sur les modes deconsommation que sur la question sociale posée sur les quartiers plusparticulièrement touchés par le problème.1. Maître de Conférence desociologie, Université Paris VIII,Chercheur associé au CETSAH(CNRS-EHESS).2. Cf. du côté des économistesfrançais les travaux de P. Kopp(4).L'actualité, plus que jamais, pointel'importance prise par les trafics dans laplupart des villes: le phénomène en luimêmen'est pas nouveau; les économiesinformelles ont toujours été indispensablesà la survie des franges les plusprécarisées des classes populaires. Ellesont aussi toujours constitué une des"bases sociales" du "milieu", c'est-à-direde la criminalité organisée. La nouveautéet l'actualité tiennent dans l'enracinementet la banalisation du phénomène : lesactivités économiques liées aux droguesse sont immiscées dans les échangestraversant les quartiers populaires; d'unemanière elles sont devenues unealternative un peu magique pour lesnombreux jeunes en difficulté avec l'écolesur les cités d'habitat social; elles sontvécues comme un écran d'intérêts et desolidarités qui entravent toute tentative demettre en place des dispositifs d'aide etd'insertion en direction de ce public; enfin,les retombées de proche en proche deces activités finiraient par compléter labase des ressources d'une partie desfamilles et des regroupementscommunautaires vivant sur ces quartiersen jouant du même coup une fonction depacification sociale et d'insertion que letravail social ne réussirait plus àentretenir.Les élus locaux s'inquiètent de plus enplus de cette amplification du phénomène,dont ils ne peuvent plus ne pas voirles effets sur la vie de leur commune :comment assurer la sécurité, mettre enplace une politique d'insertion ou deprévention des toxicomanies quand desbases de trafic s'installent ostensiblementsur certains quartiers, avec tout ce quecela peut générer comme perturbationssociales (pôle d'attirance pour les jeunessans travail, multiplication de petitesactivités de proximité) et économiques(flux et transferts d'argent). L'équilibre desfamilles, des commerces, des sociabilitéset plus généralement de l'espace publicse trouvent obligatoirement affectés par ledéveloppement local de l'économieinformelle liée aux drogues (15).La problématique de recherche surlaquelle s'appuie cette contribution partd'une prise de distance à l'égard descatégorisations qui ont longtemps été envigueur dans l'approche de latoxicomanie. Qu'il s'agisse descatégorisations médicales (considérer lestoxicomanes comme des "sujetsmalades") ou du mode de traitementutilisé sur le volet répressif (le toxicomanecomme "déviant", "sujet criminel"). Si,pour telle ou telle trajectoire individuelle,ces situations se rencontrent couramment,les catégories ne nous paraissentpas pertinentes pour l'appréhension desréalités vécues par les jeunes concernés,ni pour apprécier la manière dont cesproblèmes s'inscrivent dans les rapportssociaux à l'échelle des quartiers, desvilles et a fortiori à l'échelle nationale.J'essaierai, dans cet article, de montrerque les activités économiques liées auxdrogues, à une échelle microsociale, ontcontribué à reconfigurer les contextesd'insertion des jeunes, de gestion de laprécarité et d'orientation des relationssociales sur les quartiers les plusconcernés. Mais aussi de réfléchir sur lespistes de travail expérimentées çà et làpour sortir de l'aveuglement et dufatalisme. L'approche resterasociologique, c'est-à-dire qu'elleprivilégiera l'analyse des conditionssociales présidant aux échanges surl'analyse du marché proprement dit.'2Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 5 - n° 3 - 3e trim. 00


DOSSIER 1 : ECONOMIE SOUTERRAINE OU ECONOMIE DES EXCLUS? - TOME 345. Pour le domaine ducannabis, cf. s. Aquatias (5, 6).6. G.F. Rengert (8) les qualifiede "marchés périodiques".7. Cette dynamique est utiliséedepuis longtemps dansl'économie officielle, avec lesdémarches de vente deproximité animées par lesacheteurs eux-mêmes;principe que l'on retrouveégalement dans les "chaînesdu bonheur" censées apporterla richesse ou la réalisation deleurs vœux à ceux qui s'yengagent (chacun s'engage àenvoyer dix lettres, àdemander à dix personnesd'envoyer une somme d'argentà des personnes sur une liste, àpartir de là ils entrent sur la listeet pourront à leur tour recevoirde l'argent,...). A la base de cestechniques, il y a le postulat dela ramification infinie. Chacunva initier des démarches pourrechercher dans son environnementdes personnes quipourront lui acheter, mais tousles liens ne sont pas aussi fortsdans les réseaux de relation etle système s'épuise très vitepour ne profiter qu'à quelquesuns(les initiateurs et lesprincipales "têtes de réseau").8. Cause principale decertaines "chasses auxdealers" organiséespériodiquement sur desquartiers où le marché local estbien installé et se protège desincursions extérieures.été le support de cette exploration et decette prospection. Cette opportunité, dansun contexte de forte précarisation, a étéclairement saisie comme un moyen pouraccéder aux différents registres deconsommation (consommations ostentatoirespropres à l'adolescence en milieupopulaire avec l'achat de certainsvêtements de marque, possibilitéd'assurer les sorties en groupe et les"cadeaux" à la famille ... ). Mais elle n'étaitpossible qu'à condition de diffuser lesproduits auprès des pairs les plusproches. Le capital relationnel apparaîtalors comme pouvant se convertir encapital économique, au risque d'enchanger l'économie générale. Uneseconde étape peut être distinguée danscette histoire, à partir du moment où unmarché illicite local centré sur les droguescommence à s'autonomiser : des activitéséconomiques identifiées (réseau d'achatet de revente) permettent de structurer demanière durable les échanges. Pour lecannabis comme pour l'héroïne, lesconsommateurs vont être assurés detrouver les produits qu'ils recherchentalors que les petits vendeurs s'inscriventdans des circuits leur assurant unapprovisionnement continu. Mais cettecondition de possibilité d'un marché localsuppose que tout un travail soit enqaqé" etrenouvelé chaque jour : ensembled'activités et de compétences qui neferont que s'affiner: actes de démarchage(mettre en place les plans de vente) et deprotection (réduire les risques d'êtreperturbé par la répression ou laconcurrence), actes de fidélisation desliens de clientèle, pour l'acheteur commepour le vendeur (entretenir la confiancesur la qualité de la marchandise, faire desarrangements sur les paiements, assurerla continuité de l'approvisionnement).-'P!?()I'It)li~N5tJC, '/1J.G'-..... - ..-Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 5 - na 3 - 3e trim. 00On quitte en fait très vite le registremutualiste ou coopératif en matière derevente pour accéder à des logiques defilière revenant à assurerl'approvisionnement en connectant lesréseaux de revente."On a assisté ainsi en quelques années àla semi-professionnalisation de multiplesdegrés de petits revendeurs de rueopérant sur leurs cités, avec laconstitution de véritables franchises pourdes zones territoriales plus larges, c'està-direde nœuds de trafic bénéficiantd'une autonomie assez grande,moyennant l'achat suivi de quantitésconséquentes de produits. Marchéexpansif, car il s'agit de continuer àétendre les possibilités d'accès à larevente. Elles constituent en effet la basede la dynamique de développement dumarché: chacun doit rechercher dans sonentourage les personnes susceptiblesd'entrer dans le cercle desconsommateurs. Ce mode d'extension dumarché par ruissellement et ramificationde proche en proche joue plusieursfonctions. Une fonction symbolique :chacun doit penser qu'il peut devenir unrevendeur potentiel, qu'il lui suffit d'avoirun peu plus d'argent que ce qui lui permetd'accéder à une consommationpersonnelle pour entrer dans le systèmede la revente, avec l'espoir d'un effet"boule de neiqe".'Mais également une fonction sécuritaire :si la progression n'est pas infinie, laconduction des échanges par le biais desrelations interpersonnelles assurependant un temps une relative protectiondes transactions. Les clientèlesfonctionnant dans l'interconnaissancen'ont pas besoin de se chercher; il suffitde se croiser à l'occasion des momentspartagés sur les quartiers. Pour l'héroïneou la cocaïne, les conditions se révèlentêtre un peu plus compliquées, car ellessupposent des déplacements sur les"lieux de deal" et une compétenceparticulière pour suivre la géographie destrafics et y inscrire des assurances(qualité des produits, être bien servi).Un troisième degré d'organisation de ceséchanges est perceptible avec ladémultiplication des conditions d'entréedans les trafics: une division du travailaccentuée a conduit à multiplier lesintermédiaires et les "associés" avec, enparticulier, la participation de mineurs àl'organisation des transactions (limitationdes risques d'interpellation, faiblesse desmoyens d'action de la justice dans cechamp qui, pendant longtemps, nepoursuivra pour infraction à la législationsur les stupéfiants que les majeurs), ledéveloppement d'entrées sauvages sur le


DOSSIER 1 : ECONOMIE SOUTERRAINE OU ECONOMIE DES EXCLUS? - TOME 36Bibliographie (suite)(9) Observatoire Géopolitiquedes Drogues, Géopolitique desDrogues 1995, La Découverte,1995.(10) Patricia Bouhnik, Lemonde social des usagers dedrogues dures en milieu urbaindéfavorisé, Thèse desociologie, Université ParisVIII,1994.(11) P. Bouhnik, S. Touzé "Laplace des trafics dans la vie desusagers d'héroïne considéréeà partir de l'histoire despersonnes incarcérées",Toxibase,Revuedocumentaire, 4, 1995, 19-24.(12) Reuter Peter, John Haaga,The organization of the highleveldrug markets ;. anexplora tory study , SantaMonica, Ca, The RandCorporation, 1990.(13) Reuter Peter, R. Maccoun,P. Murphy, Money from Crime:A Study of the Economics ofDrug Dealing in Washington,D.C., Santa Barbara, Calif.,The Rand Corporation, 1990(14)M.H. Moore, Buyandbust:The effective regulation of anil/icit market in heroin ,Lexington, MA, LexingtonBooks, 1977.(15) Duprez D., Kokoreff M.,Les mondes de la drogue,Editions Odile Jacob, 2000.13. Cf. les travaux de PeterReuter (12,13) ainsi que (14).14. Terme utilisé par N. Murardet S. Aquatias dans leurrecherche sur les "usages dursdes drogues douces", GRASS-MRT 1997.solvabiliser sa consommation par larevente), mais il est intéressant del'expliciter, au regard des représentationsqui circulent, tant parmi les habitants deces quartiers que dans les médias, sur lespossibilités d'enrichissement offertes parle système. La reconstitution destrajectoires des personnes qui viventimmergées dans un tel mode de vie 12montre ainsi que la plupart de ceux quiont, à un moment ou un autre de leurhistoire, participé aux trafics (que ce soitcomme usagers-revendeurs ou commedealers) n'ont fait que s'appauvrir etappauvrir leur milieu d'appartenance; àchaque fois qu'ils ont obtenu des sommesd'argent importantes, elles ont étédépensées très vite de manière ostentatoire(cadeaux, argent donné aux parents,consommations accentuées de différentsproduits), l'augmentation du niveau dedépense entraînant celui du niveau deprise de risques; la plupart sont "tombés",ont vécu des incarcérations successives,et sont devenus de plus en plus tributairesd'arrangements avec les niveaux les plusélevés et les plus stables du trafic. Uncertain nombre de vendeurs plusprofessionnels, ont récupéré cessituations en accordant des prêts et enaugmentant le niveau de dépendancematérielle de ces vendeurs de quartiers.On assiste donc à un processus dedifférenciation sociale des activitésillicites, avec des possibilités deprofessionnalisation assez limitées et deslogiques de précarisation assez massivesqui conduisent bon nombre d'usagersrevendeursà glisser vers des "activitéscriminelles" plus marquées (association àdes vols organisés). A propos de larémunération des vendeurs de rue,beaucoup d'auteurs 13 considèrent que cen'est pas - à ce niveau - forcément unebonne affaire, si l'on prend en compte desvariables comme les temps d'emprisonnement,la durée écourtée des carrières,la part de la consommation personnelle,l'argent que - si on menait une trajectoiredifférente - on serait conduit à gagner parailleurs.Les réseaux de sociabilité, supports dedéveloppement de ces économies, sevoient alors traversés et modifiés par deslogiques de domination, avec redéfinitiondes rapports sociaux où les solidarités nefonctionnent plus que du point de vue de laprotection et de la reproduction dusystème. Les plus endettés, les plusdémunis, sont contraints, au jour le jour, demultiplier les prises de risques pourrenouveler leur potentiel de base d'accèsau système; ils voient leur vulnérabilité"milieu"; ils pourront alors être sollicitéspour effecteur divers "services". Laprostitution se développe dans ce contexte.Ce phénomène, déjà marqué pourl'héroïne, s'est accentué avec le crack.Ces personnes sont aussi celles quiseront le plus souvent interpellées, parceque les plus visibles, le plus souventengagées dans l'urgence, les moins ensituation de se protéger et de réduire lesrisques.Si ces systèmes d'échange et d'approvisionnementengendrent bien des basesd'inscription sociale (avoir une place dansun réseau, se livrer à une activité vécuecomme utile avec des retombées sur lafamille, pouvoir pendant un temps accéderfacilement à de l'argent), et donnent lieu àla production de compétences et desavoir-faire, ils débouchent donc aussi surde la pauvreté et sur une dégradation desrelations sociales internes au milieu de viesur les cités. Quelques groupesréussissent à échapper à ces processus:ce sont ceux qui ne dépendent pas de ceseul support pour organiser leurs relationset leurs investissements. Le micromarchépeut alors être intégré et régulé par unautre support social. C'est le cas pour unepartie des consommateurs de cannabis,mais aussi pour les groupes qui se sontfortement investis dans des activités auniveau local (sport, musique, métiers del'animation) et pour qui le "petit trafic" nefonctionne que comme appoint (payer uneconsommation contrôlée et quelques"extras").Il est donc nécessaire de distinguer deuxgrands modes de participation ausystème d'activités tournant autour desdrogues : ceux qui vont construire leursupport social au sein du systèmed'échanges lié aux produits et qui vontdonc dépendre de ce système. Ceux pourqui celui-ci ne constitue qu'un supportd'appoint, un dispositif périphérique pourun mode d'inscription sociale plusdifférencié. Dans ce second cas, lespossibilités de maîtriser et d'intégrer le jeuéconomique dans une logique coopérativesont plus grandes. Enclave deconsommation régulée par un milieu dontles liens sont constitués sur d'autresbases. Dans le premier cas, les rapportssociaux restent asservis à la loi dumarché, et c'est souvent dans ce cas-làque les drogues (ou les usages) dur(e)sfont leur apparition et exercent leuremprise. Au même titre que lespsychotropes pour supporter le stress autravail, l'usage dur" devient la conditionpermettant de se confronter à la précaritéet à la violence engendrées par less'accentuer en continu et ils vont devenir échanges."redevables" à l'égard des dealers puis du•Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 5 - n° 3 - 3e trim. 00

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