e-migrinter 2010 numéro 06 - Maison des Sciences de l'Homme et ...

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e-migrinter 2010 numéro 06 - Maison des Sciences de l'Homme et ...

06 2010Rroms & Gens du Voyagee-migrinterest une revue en ligne éditée parle laboratoire MIGRINTERMaison des Sciences de l’Homme et de laSociété (MSHS)Bâtiment A55, rue Théodore LefebvreF-86000 POITIERS 05 49 45 47 87 e.migrinter@gmail.comISSN : 1961-9685Directeur de la publicationWilliam BerthomièreResponsable scientifiqueCédric AudebertSecrétaire scientifiqueAnne-Laure CounilhRéalisation techniqueCarole TardifComité éditorialCédric AudebertWilliam BerthomièreMarie ChabrolAnne-Laure CounilhGilles DubusFrançoise DureauPatrick GoninChristophe ImbertVéronique Lassailly-JacobPhilippe VenierCorrespondanteGunhild Odden (SIK, Norvège)LogotypeRéalisation : Longueurs d’OndesPhoto de couverture©– ozge bozkurt / 2007Coordonné par Céline BergeonÉditorialRroms et Gens du Voyage : nos voisins « nomades » CélineBergeon……………………………………………………………. 02DossierRejets éternels : les collectivités locales face aux Tsiganes et auxnomades. Jean-Pierre Liégeois………………………………………. 05Qu’est-ce qu’être Manouche, Rom, Gitan ? Processus d’identification despopulations Rroms. Au-dedes pratiques spatiales. Céline Bergeon &Marion Salin……………………………………………………… 29L’étranger de l’intérieur dans la ville : métissages et hospitalitésrenouvelées. Lamia Missaoui……………………………………… 46Politiques publiques et pratiques d'acteurs : comportements devoyageurs en réponse à la législation spécifique du stationnement.Céline Bergeon. ………………………………………………….… 56Les Missions Tsiganes Itinérantes (MTI) : un service de prestationsociale totale ou une nouvelle frontière ? Régis Laurent…………… 65Le pentecôtisme au sein des populations tsiganes : facteur de mobilité ?Julia Peyron………………………………………………………... 73Vie du Labo« Mémoires et migrations : le cas des populations juives maghrébinesen situations post-coloniales ». Journée d’études, MSHS, Poitiers, 11mars 2010. Hélène Simon-Lorière………………………….……….. 83« Migrants, santé et expériences de la discrimination », colloque, MSHS,Poitiers, 12 mars 2010. Anne-Cécile Hoyez………………………… 86Lire le lieu pour dire la ville. Florentin : une mise en perspective d’unquartier de Tel Aviv dans la mondialisation (2005-2009). Thèse soutenue le21 mai 2010 à l’Université de Poitiers. Caroline Rozenholc. ………….. 90Les réfugiés congolais au Gabon : Modes de circulation et d’installationdans un espace frontalier. Thèse soutenue le 25 juin 2010 à l’Universitéde Poitiers. Christian Wali Wali. ………………………………….. 94Note de lectureGunhild Odden, Anne-Laure Counilh. ………………………………. 98


2 n°6 2010ÉDITORIALRroms et Gens du Voyage : nos voisins « nomades »Céline BergeonLes événements survenus aucours de l’été 2010 en France,montrent combien lesrapports entre populationssédentaires et circulantes restentproblématiques. Ces relationsconflictuelles illustrentparfaitement les tensions que peutprocurer « la rencontre » desmodes de vie. Ce numéro spécialde la revue e-migrinter sur lesGens du Voyage s’intéresseparticulièrement à définir uneapproche re-contextualisée de lamobilité de ces familles, tropsouvent considérée comme « sansobjectif ». Les auteurs s’attachent àétudier les relations entre lacirculation traditionnelle et lesdispositifs d’accueil proposés auxRroms, qui sont soumis à unelégislation spécifique. Ilsréinterrogent ainsi l’inscriptionsociale et spatiale des familles dansl’espace local.Leur présence remonte au 14 ème sièclemais leur reconnaissance par les Gadjé –c’est-à-dire ceux qui ne sont pas reconnuscomme « Gens du Voyage » - reste encoremarginale et difficile. Les Gens du Voyagereprésentent en Europe une populationd’environ douze millions de personnes(Atlas des minorités en Europe, 2005). EnFrance, des estimations peu fiables,notamment du fait du caractère aléatoire dela mobilité et de l’interdiction de productionde données ethniques, chiffrent les Gens duVoyage à 250 000 personnes environ 1 . Ladouble appellation du titre de ce numéro,« Rroms et Gens du Voyage », introduit unedes orientations de ce numéro spécial, quivise une appréhension contemporaine decette population, au regard de l’évolution deleur situation depuis l’après-guerre. Et c’estbien cette évolution qui est au centre despréoccupations des chercheurs qui ontcontribué à ce numéro.Quel est le chemin parcouru (ou non)dans la considération des Gens du Voyageau sein des espaces nationaux ? Le voyageest-il une pratique révolue ? Par la revisited’un de ses textes, écrit dans les années1980, Jean-Pierre Liégeois nous invite àconstater la stagnation de la reconnaissanceet de l’accueil des populations circulantesdans l’espace local. Il présente ainsi lasituation telle qu’elle se présente avantl’introduction, dans la législation, dustationnement des familles, et montre qu’aulieu d’instaurer un climat d’hospitalité enversles Gens du Voyage, la législation, relayéepar la désobéissance législative des1 Source : Rapport Delevoye « Accueil des Gens duVoyage », 1997. Sénat, 7 novembre 1997, n° 283.


n°6 2010 3collectivités locales, ne font qu’entretenir lerejet auquel sont confrontées les familles.Le deuxième texte, écrit par MarionSalin et Céline Bergeon s’inscrit dans uneréflexion sur les dénominations créés parl’administration et celles utilisées par lesacteurs eux-mêmes dans leur viequotidienne. Par le biais d’une analysecomparée de données de terrain, ellesexpliquent dans leur article, le jeu desidentifications et des appartenances, mobilisédans le rapport à l’Autre. Elles interrogentainsi l’unité de la population dans le mêmetemps qu’elles reprécisent l’ensemble descatégorisations au regard des réalitésobservées sur leur terrain de rechercherespectif.Cette relation à l’altérité est égalementdiscutée dans le texte de Lamia Missaoui,qui pointe la récurrente ethnicisation despratiques des gitans. Pour sa réflexion, ellemobilise des données issues de troisterrains : l’Espagne, la France et l’Italie, etillustre cette ethnicisation par le biais del’appréhension des pratiques sanitaires,souvent considérées comme spécifiques etanarchiques chez cette population.Le texte de Céline Bergeon provientdirectement de ses recherches effectuéespendant sa thèse sur l’articulation entre lespolitiques publiques de stationnement et lacirculation traditionnelle des Gens duVoyage. Elle pointe l’inapplication de la loide 2000 concernant l’accueil et lestationnement des Rroms dans le mêmetemps qu’elle interroge les effets directs decette législation sur les pratiquescirculatoires. A l’aide d’entretiens effectuésdans la région Poitou-Charentes en Franceet en région wallonne en Belgique, elle meten lumière les comportements dynamiqueset les initiatives circulatoires développés parles familles pour perpétuer leur mobilité.La deuxième partie de ce numéros’intéresse particulièrement au rôle de lareligion dans la reconnaissance des Gens duVoyage mais également dans la poursuite dela circulation. Le texte de Régis Laurentnous invite à la lecture de la naissance dumouvement pentecôtiste chez les famillesRroms. Il engage notamment une réflexionsur les Missions Tsiganes Itinérantes (MTI)et explique pertinemment l’impact de cesréunions sur la visibilité des Gens du Voyageen France dans le même temps qu’il élève cemouvement pentecôtiste en tant que« prestation compensatoire » face auxlacunes de l’Etat en termes de considérationsociale.Le dernier texte, écrit Julia Peyron,permet finalement de comprendre cet « éveilreligieux » au regard de l’évolution de lasituation des Gens du Voyage en Francedepuis l’après-guerre. Elle replace ainsil’impact des modifications, tantéconomiques que sociales subies par lesfamilles, dans cet essor de la religion chez lespopulations Rroms.La dernière partie du numéro, commeà son habitude, présente les rubriques de laVie du Laboratoire ainsi que les Notes de lecture.Sont également présentées les soutenancesdes travaux de thèse novateurs de CarolineRozenholc (Lire le lieu pour dire la ville.Florentin : une mise en perspective d'un quartier deTel Aviv dans la mondialisation (2005-2009)) etde Christian Wali Wali (Les réfugiés congolaisau Gabon. Modes de circulation et d’installationdans un espace frontalier).Hélène Simon-Lorière offre ensuite uncompte-rendu de la journée d’étude« Mémoires et migrations : le cas despopulations juives maghrébines en situationspost-coloniales », qui s’est déroulée le 11mars 2010 à la MSHS de Poitiers. Anne-Cécile Hoyez nous propose également uncompte-rendu du colloque « Migrants, santé


4 n°6 2010et expériences de la discrimination »,également organisé à la MSHS de Poitiers, le12 Mars 2010.Deux ouvrages récemment publiés(2009) sont recensés : Aux nouvelles frontièresde l’Europe. L’aventure incertaine des Sénégalais auMaroc (recension de Gunhild Odden), Desfemmes sur les routes. Voyages au féminin entrel'Afrique et la Méditerranée (recension de Anne-Laure Counilh).Avant de laisser partir la caravane de laréflexion, je souhaite remercier les auteurspour leur participation à ce numéro spécialainsi que pour leur patience, face aux aléasinhérents à sa réalisation. Merci également àCédric Audebert, responsable de la revue,pour m’avoir donné la possibilité de leréaliser ainsi qu’à l’équipe du comité derédaction.Céline BergeonDoctorante en géographieMigrinter - UMR 6588CNRS /Université de Poitiersceline.bergeon@univ-poitiers.fr


n°6 2010 5DOSSIERRejets éternels : les collectivités locales face aux Tsiganeset aux nomadesJean-Pierre LiégeoisNote introductiveCe texte a été publié en 1981 dans le numéro 28 de la Revue Pluriel-débat (Cedrasemi - CNRS). Son titreétait prémonitoire, ou tout simplement pertinent, car les observations faites et les analyses présentées peuvent être(re)lues trente ans plus tard comme toujours actuelles. Pour ce numéro spécial de e-migrinter concernantnotamment les dispositifs d'accueil proposés aux nomades, rien n'a été changé et le texte est (re)publié à l'identique,y compris pour le titre et les notes.Ce texte a été envoyé à la Revue avant les déclarations du chef de l'Etat et les dispositions prises en juillet 2010concernant les Roms et les « Gens du voyage », qui illustrent plus que nécessaire les tendances analysées...Les pages qui suiventprésentent une typologiedes attitudes descollectivités locales face auxTsiganes et nomades, et uneanalyse de la fonction que remplitactuellement pour ces collectivitésl'ouverture « d'aires destationnement » pour les nomades.On verra que, dans l'ensemble, sila politique des pouvoirs publics seveut assimilatrice depuis peu(comme nous l'avons montré dansPluriel, n° 19, 1979, et dans Espritde mai 1980), celle des autoritéslocales en reste à cette autre formede négation qu'est le rejet, ou laréclusion dans des terrainscontrôlés.Les attitudes et comportementsanalysés touchent quotidiennement entre100 000 et plus de 200 000 personnes enFrance, selon que l'on considère ceux quivivent toute l'année en nomades, ou que l'ony ajoute ceux qui - Tsiganes sédentarisés parexemple - voyagent par intermittence, etencore ceux qui, échoués dans un bidonvilleou propriétaires d'un terrain sur lequel ilssouhaitent séjourner, sont toujours rejetés.Le nombre des exemples donnés n'estmalheureusement pas exhaustif, maissimplement illustratif des procédés suivisface à une minorité durement maltraitée, enFrance comme ailleurs.Le rejet séculaireQuelquefois les ordonnances et éditsdes pouvoirs centraux laissent apparaître,comme prétexte à la rigueur de la loi,certaines plaintes et doléances de la part despopulations. Et, pour le bienfait despopulations, il convient d'écarter lesBohémiens, ce désordre étant commun dans laplupart des provinces de notre Royaume, et d'autantqu'il importe au repos de nos sujets et de latranquillité publique de renouveler les anciennes


6 n°6 2010ordonnances à l'égard des dits Bohêmes ... 1 . Ainsisont rejetés des individus qui risquent detroubler l'ordre en troublant la tranquillité.Mais si l'ordre est important pour lespouvoirs publics, la tranquillité l'est toutautant pour les populations et les autoritéslocales, qui n'attendent pas la loi pourexpulser le nomade.Paris, aux portes de laquelle seprésentent en 1427 une centaine deTsiganes, les garde moins d'un mois avant deles repousser vers Pontoise. L'annéeprécédente, à Gap, une somme est allouéepar la commune à trois habitants de gardeaux portes au temps où les Sarrasins étaient dansladite citée de Gap 2 . Plus tard, il arrive que leshabitants soient rassemblés au son du tocsinpour défendre leur ville ou poursuivre lesBohémiens, avec des indemnités de capture ;mais dès le 15e siècle, même lorsque lesgroupes tsiganes possèdent des passeportsroyaux, blesser ou tuer un Bohémien est unefaute pardonnable. Les lettres de rémissionaccordées en décembre 1453 au dénomméMeugin Gineval, de la Cheppe enChampagne, en sont une preuve, etdécrivent fort bien le type de contact quis'établit entre sédentaires et nomades, cesderniers précédés d'une mauvaise réputation.Au cours des siècles suivants, et defaçon de plus en plus marquée, les exemplesde rejet se multiplient. Ainsi à une époqueoù être Bohémien est passible des galères, lesnotables de Sisteron décident d'expulser lesBaumianz qui demandent en 1616, suivant lacoutume, de loger au lieu de la Baulme pourtrois jours. Quelques années plus tôt, en1611, Angers enjoint aux susdits Egyptiens dedéloger et s'esloigner de ceste ville et fauxbourgs decinq lieux pour le moins dedans ce jour à peine depunition corporelle. L'ordre avait déjà été donné1 Louis XIV, Déclaration du Roy rendue contre lesBohêmes et ceux qui leur donnent retraite, 11 juillet1682.2 Cf. François de Vaux de Foletier, Les Tsiganes dansl'Ancienne France, Connaissance du Monde, 1961, p.19. « Sarrasins » est un nom souvent donné auxTsiganes à cette époque.en 1499 et 1548 3 . Toulon en 1619 refuse lesBohémiens, les Égyptiens, les vagabonds etgens sans aveu, par des interdictionspréventives. En 1672 Vannes fait très expresseset itératives défens à toutes personnes se disantsÉgyptiens ou bohémiens de loger en cette ville et fauxbourgs 4 .Rares sont les agglomérations qui,comme en Espagne après la pragmatique de1746, demandent que les Gitans demeurent,car s'ils partent c'est au grand préjudice desagriculteurs qui se trouvent sans forgeronspour entretenir leurs outils de travail. Il estreconnu par exemple qu'en se débarrassantde Francisco de Vargas, de Villafranca,homme calme et pacifique [...] employé pour sontravail de forgeron [...] on avait porté un très notablepréjudice aux habitants de ladite ville, etspécialement aux agriculteurs dont certainsavaient perdu de nombreuses heures detravail. En conséquence il est demandé queFrancisco de Vargas puisse revenir exercerson métier. La même requête a lieu à Velezet à Motril où le procureur général déclarelui aussi les Gitans d'utilité publique. Desvillages espagnols demandent que soientdélivrés aux Gitans des passeports pourqu'ils puissent venir animer les fêtes 5 . Mais lecontexte espagnol de longue sédentarisationdiffère à cette époque de la politique de rejetpratiquée en France jusque dans la premièremoitié du 20e siècle. Et si, dans l'un commedans l'autre des pays, au début les groupestsiganes sont bien reçus, c'est parce qu'ilssont porteurs de lettres de recommandationde tel ou tel roi, ou d'une bulle du pape lescertifiant pèlerins. C'est pourquoi lors deleur premier passage dans la ville de Murcie,en Espagne, les membres du Conseil de laville firent don en 1470 au comte Jacques dePetite Égypte de deux mille maravedis pourlui fournir aide et aumône pour les frais de voyage.3 Cité par Henriette Asséo, « Le traitementadministratif des Bohémiens », in Problèmes socioculturelsen France au XVIIe siècle, Ed. Klineksieck,1974, p. 57.4 Ibid.5 Archives municipales de Murcie, legajo n° 4150. Surl'Espagne, cf . J.-P. Liégeois, « Gitans et pouvoirspublics en Espagne », Ethno-psychologie , n° 1, 1980.


n°6 2010 7Le comte était de retour de Saint-Jacques deCompostelle et s'en retournait vers son pays dontil est précisé qu'il était fort loin. En 1471, leduc Paul de Petite-Égypte se voit offrir millemaravedis du même Conseil de Murcie. Ondoit noter que, le Conseil n'ayant pas lesfonds nécessaires à ce don, c'est le maireMagaz Ferrandez qui en fait l'avance autrésorier 6 . De la même façon, à Tournai, en1430, les autorités locales offrent de l'argent,du blé, des harengs, du vin, de la bière et dubois aux Égyptiens, et font apposer uneaffiche pour demander à la population de lesbien recevoir, les injures à leur égard serontpunies 7 . La même année Amiens accordehuit livres tournois à un groupe de passage 8 .Sisteron qui rejettera les Bohémiens à partirde 1499, en octobre 1419 leur permet, sinond'entrer dans la ville, du moins de s'arrêter àproximité et le trésorier leur apporte centpains, de la viande de mouton, du vin et del'avoine pour les chevaux 9 .Puis, le temps de l'aumône et de lacroyance aux histoires de pèlerinages étantrapidement passé, reste une façon deprocéder envers les groupes de Bohémiensqui permet de s'en débarrasser sansviolence : c'est un don d'argent ou devictuailles pour déloger ou droit de passade; cesont quelquefois des tractations réaliséesdevant notaire. Contre un don, le capitainedes Égyptiens s'engage à passer son cheminavec sa troupe, à faire en sorte qu'aucunméfait ne soit commis et à ne pas reveniravant le délai d'une année en général. Unmodus vivendi s'établit. Pour quelques livres deplus ou pour une poignée de deniers, lesautorités locales achètent un peu detranquillité : à travers l'aumône ainsipervertie, c'est le rejet qui transparaît, et de6 Archives municipales de Murcie, Actes capitulaires.Le fait est signalé par Juan Torres Fontes, Don PedroFajardo Adelantado Mayor del Reino de Murcia, BibliotecaReyes Católicos, Consejo superior de Investigacionescientificas, Madrid, p. 123, et Compilación de losmilagros de Santiago de Diego Rodriguez de Almela,Murcia, 1946, pp. XXXIIXXXIII.7 Cité par François de Vaux de Foletier, op. cit., p. 30.8 Cité par Henriette Asséo, op. cit. , p. 69.9 Cité par François de Vaux de Foletier , op. cit., p . 18.leur côté les Bohémiens utilisent la peurqu'ils suscitent à tort ou à raison. Le tempsde la surprise lui aussi est passé, comme celuidu merveilleux de ces groupes bigarrés etextraordinaires de campeurs chevelus quiapparaissent au début du 15e siècle. Letemps de l'ordre et des marchés commence.Devant notaire en 1603 Jehan de La Grave,cappitaine d'une compagnie de Egiptiens confesse avoir receu de la communauté de Lachau ung escu parles mains de Jehan de Michel, ung des consuls de celieu, qu'ils luy ont donné pour ne venir en ce lieu etqu'ils aillent en autre part 10 . Ou en septembre1636 à Bras, près de Saint Maximin, 20s auxBouemiens. Le vingt dud. baillés pour fere passer lesIndiens de se lieu 11 .Les populations ne sont plus curieusesdevant le bizarre, mais anxieuses face aumarginal.Le rejet simplePour fere passer les Indiens, les autoritéslocales du 20 e siècle procèdent de diversesfaçons. Il y a d'abord le simple refus desTsiganes et nomades : les panneauxStationnement interdit aux nomades quidemeurent malgré leur illégalité. C'est àSaint-Brieuc la juxtaposition des panneauxPlace de la Liberté et Le Stationnement est interditaux nomades et S.D.F. C'est à Gonessel'apposition d'affiches NON à l'installationd'un camp de GITANS à Gonesse signées LeComité de Défense de Gonesse.Au Pouliguen, au cours d'une réuniondu Conseil municipal, il est décidéd'aménager un terrain pouvant accueillir 750campeurs, à l'usage exclusif des touristes, etil est souligné qu'il n'y a pas de place pour lesnomades, au point que le conseil demandequ'une dérogation soit accordée à l'obligation faiteaux communes d'assurer le séjour même de vingtquatreheures aux forains et nomades de passage 12 .Le maire et conseiller général d'Argenteuil,ayant entendu parler de l'aménagement d'un10 Cité par François de Vaux de Foletier, op. cit., p. 67.11 Ibid., p. 68.12 L'Eclair de Nantes, 11 mars 1968.


8 n°6 2010terrain de stationnement pour les nomades,évoque la nécessité d'assainir sa ville etdénonce la menace que des éléments hétérogènesfont peser sur l'agglomération 13 . Si au 16 esiècle les populations craignaient que lesTsiganes soient porteurs de la peste, au 20esiècle on les suppose porteurs de troubles, etc'est le prétexte pour les refouler.Troubles possibles aussi dansl'ordonnancement des sites : au moment où legouvernement prône la protection des sites, de lanature ou de l'environnement, je pense qu'il fallaitavoir le courage de se manifester dans le sens d'unepolitique plus sévère à l'égard de ces nomades quenous trouvons, chez nous, trop sédentaires,commente le maire de Villelaure, dans leVaucluse, en prenant un arrêté qui limite àtrois jours le stationnement des nomades surle territoire de sa commune, alors queplusieurs familles ont l' habitude d'ystationner longuement depuis des dizainesd'années. Et les maires utilisent l'armeadministrative de rejet qui leur est fourniepar la réglementation de l'État relative austationnement des caravanes.Le rejet violentAu-delà du simple refus des Tsiganeset nomades, il y a de la part des communesun passage à l'acte violent d'expulsion, quipeut aller jusqu'à l'usage d'armes. Lalégalisation en existait quelquefoisauparavant : en 1646, à Berne, uneordonnance est prise contre les Tsiganes etautres Heiden, qui accorde à chacun le droitd'abattre et de liquider lui-même par bastonnade etpar coup de feu ceux qui seraient considéréscomme suspects 14 . Sans oublier les primesde capture de certaines époques. C'est peutêtrepourquoi, de temps à autre, unsédentaire seul ou non part à la chasse aunomade. A Saint-Gervais-du-Perron, dansl'Orne, le préfet ayant refusé lesdélibérations et l'arrêté du Conseil municipal13 La Renaissance d'Argenteuil, 9 septembre 1967.14 Cité par Karl Rinderknecht, « Les Tsiganes enSuisse », in Tsiganes, nomades mystérieux, Ed. Mondo,1973, p. 128.pour interdire le stationnement, un conseillermunicipal est allé tirer des coups de fusil endirection des nomades installés près de ladécharge publique, pour les faire partir.Je voudrais vous dire de la façon dont on estmené sur le voyage. Voici : il y a huit ans,ma mère était très malade; ça se passait à B.,en Dordogne, lorsqu'un docteur lui arecommandé qu'il fallait lui arracherplusieurs dents. Comme elle avait unemaladie assez grave, nous nous sommesarrêtés au Champ de Foire, mais hélas paspour longtemps. Dix minutes après, unfourgon de police. Ils sont intervenus pournous faire partir. Il a fallu qu'on se place àsept kilomètres de la ville. Alors, on estrevenu avec une seule voiture devant ledentiste et, comme elle avait fait un infarctusdu myocarde, nous l'avons accompagnée, moiet mes frères et deux de mes cousins, pour lecas où elle se trouverait mal. Une mère, jecrois que c'est bien tout. Alors de nouveau lapolice se trouve à passer dans cette rue. Ils ontcouru vers nous pour nous demander nospapiers, avec des cris si féroces que lespersonnes qui passaient se sont arrêtées,croyant qu'on était peut-être des bandits. J'aieu très honte ; je leur ai dit qu'on allaitdonner nos papiers, mais qu'ils pouvaient êtrepolis. De la façon qu'ils ont fait alors, ilsnous ont brutalisés pour nous amener aucommissariat et, en entrant, le chef a demandéce qui se passait. Ils nous ont dit : 'Icimaintenant vous êtes chez nous'. Alors ils sesont mis à trois ou quatre pour nous taper etils nous ont fait faire une heure de cellule, àla place de s'occuper de notre malade. Voilàcomment on est traité à la vue du monde. 15Aujourd'hui, pour faire cent kilomètres, noussommes contrôlés trois fois : pièces d'identité,fichier, ça nous tient trois heures jusqu'à cequ'ils aient terminé. On nous fouille même lescaravanes et les camions. On nous ouvre lesportes pour voir si on transporte de l'alcool[...]. Un jour le docteur nous avait interdit departir avec les gosses malades. Malgré l'accord15 Témoignage tsigane reproduit dans Etudes tsiganes,n° l, 1966, p. 9.


n°6 2010 9du propriétaire du terrain, les gardes nous ontchassés. On nous prend pour des Indiens,comme en Amérique en 1880 et quelques...On est chassés par les municipalités et lesgendarmes viennent à cinq-six avec desfourgons. Une demi-journée à Belfort et onvient déjà avec des mitraillettes. 16Des groupes importants enstationnement sont expulsés, par exemple àNoisy-le-Grand en 1965 (environ deux centsfamilles chassées en novembre par lespoliciers aidés de chiens) et l'automnesuivant à Rosny-sous-Bois, quand plusieursmilliers de personnes trouvent au retour deleur travail leur habitat, précaire maisentretenu, rasé par des engins de chantier,avec tout ce qui se trouve à l'intérieur, et lesfemmes et les enfants assis au milieu desdécombres. Une société immobilièreenvisageait de construire sur le terrain libéré,mais aucun délai n'avait été notifié auxoccupants. Dans une lettre adressée auMouvement contre le Racisme,l'Antisémitisme et pour la Paix, le préfetdemeure laconique: J'ai l'honneur de vous fairesavoir que les mesures prises jusqu'à présentconcernant ce campement n'avaient pas pour butd'expulser les occupants mais d'en limiterl'extension 17 . Lors de ces actions, la cellulefamiliale est détruite, apparaissentl'alcoolisme, l'internement psychiatrique, leplacement sanitaire des enfants, dûs auxmauvaises conditions de logement 18 .16 Témoignage d'un Tsigane qui voyage dans lesVosges, reproduit par Monde gitan, n° 26, 1973, p. 5.17 De nombreux détails sont donnés dans la presse del'époque, en raison de l'ampleur de cette expulsion.Voir aussi La Voix Mondiale Tzigane, n° 28, avril 1967,pp. 1-8. Les exemples étrangers sont de même natureet les attitudes identiques, quel que soit le paysconsidéré; la fin reste la même bien que les moyensvarient selon les nations et les époques.18 On a l'exemple d'Avignon, avec le passage duquartier de La Balance vers la Cité du Soleil et Clarefond.Des détails sont donnés par Marie Cannizzo , D'oùviens-tu Gitan ?, mémoire pour le CAEI d'instituteur,1980 ; ou encore l'exemple de Grenade, lorsque dansles années soixante, des milliers de Tsiganes du SacroMonte furent « relogés » dans des baraquements detôle ou de fibro-ciment, sous le soleil andalou : cf. J.-P. Liégeois, « Veillée gitane », Etudes Tsiganes , n° 3,1967 , pp. 10-24.Le rejet indirectAvec le simple rejet et la violence desexpulsions, il y a une troisième façon deprocéder, de la part des autorités locales,pour se débarrasser des nomades etTsiganes: c'est le rejet indirect, qui à l'acte deviolence substitue des conditions de séjourimpossibles. En une époque où, comme celaressort de l'étude des textes réglementaires,l'humanisme se développe, c'est une manièrede faire qui offre plusieurs avantages à celuiqui l'utilise.C'est la juxtaposition classique etsymbolique de deux panneaux avec uneflèche indiquant la même direction, dont l'uncomporte l'inscription « TERRAIN réservéaux NOMADES », et l'autre « DÉPOTOIRMUNICIPAL ».C'est le détour par l'hygiène et lavaccination, qui en 1979 fait prendre aumaire de Charmes, dans les Vosges, l'arrêtésuivant : Chaque fois que les personnes visées àl'article 1er (sans domicile ni résidence fixe) seprésenteront dans la commune pour y camper ou ystationner, elles devront justifier par un certificatdûment établi qu'elles ont subi les vaccinations etrevaccinations obligatoires, à défaut de quoi ellesdevront se soumettre à une vaccination ourevaccination immédiate, ou bien quitter le territoirede la commune. Or les touristes et autrespersonnes de passage ne sont pas soumis àce contrôle. Pas plus qu'à Chartèves, dansl'Aisne, où existe la même disposition, etdans bien d'autres communes.C'est le terrain d'Argentan, entouréd'un mur plein de deux mètres vingt de hautavec une seule ouverture exigüe, qui en faitun ghetto, ou le terrain de Villedomer(Indre-et-Loire) limité à deux cent cinquantemètres carrés et à deux voitures pourquarante-huit heures. A Monthiers et Bézule-Guéry(Aisne), Le stationnement des nomadesest autorisé, mais la commune ne possède pas deterrain. Dans le même département, à Brécyle stationnement des nomades est interdit sur tout leterritoire de la commune. Pendant les travaux de


10 n°6 2010récolte des pois et haricots, il sera permis auxnomades de stationner sur le chemin dit des VingtArpents ou de la Justice et à Coincy lestationnement et le campement des nomades ne sontautorisés qu'au lieu-dit Le Fond de Sorel. La duréedu campement et du stationnement sur l'emplacementci-dessus désigné ne pourra dépasser deux mois (aoûtet septembre) pour la durée des travaux saisonniers.Economie locale oblige, comme aux Saintes-Maries-de-la-Mer d'où les Tsiganes sontexpulsés au lendemain du pèlerinage. Dansl'Aisne encore, Chierry interdit lestationnement aux vagabonds, nomades,roulottiers et romanichels et le tolère pour lesforains justifiant de leur profession quoiqu' 'il estexpressément défendu aux personnes ci-dessusindiquées de se faire accompagner par des enfants demoins de seize ans. Quant à Nogent l'Arthaud,le stationnement s'y réduit à une halte de douzeheures de jour ou d'une seule nuit si la demandeen a été faite aux heures d'ouverture de lamairie, qui est fermée aussi le samedi aprèsmidiet le dimanche 19 . A Pouzac (Haute-Pyrénées) le stationnement n'est autorisé quede nuit au bord d'une route. Par un arrêté du23 mai 1971, le maire de Fauverney (Côted'Or)a limité le stationnement à vingt quatreheures, moyennant une redevance de trentefrancs à verser à l'arrivée. Le séjour peut seprolonger, mais la redevance doit être verséeà nouveau. A Bayonne, par arrêté du 13septembre 1972, seul le lieu-dit Chemin del'Estanquet, qui peut contenir au maximumdeux caravanes, est autorisé pour le séjourdes nomades.Tous ces actes permettent deconserver une façade d'humanisme. On n'estplus au temps où, comme dans l'Allemagnedu 18e siècle ou aux Pays-Bas, desépouvantails à Tsiganes qui figuraient unTsigane fustigé ou pendu se trouvaient àl'entrée d'une agglomération. Le panneaulaqué a remplacé la pancarte de bois,l'écriture la peinture naïve, et l'amendedissuasive le châtiment corporel.19 Les exemples pour le département de l'Aisnefigurent dans Monde gitan, n° 35, 1975.Le rejet indirect permet de garderbonne conscience, et rend l'actioncompatible avec l'option d'assimilation despouvoirs publics. La nuance feutrée dudiscours administratif laisse place, au niveaudes autorités locales, à l'exploitationgrossière du jeu de mots qui permetd'interpréter pour abuser. L'art de la nuancedevient manigance. Il est facile à celle-cid'utiliser celui-là : la subtilité des textesréglementaires ouvre la voie à l'ambiguïtépermissive.Les affaires de rejetCe n'est pas sa violence ou sa duretéqui rend le rejet ou l'abus excessif ouconsidéré comme tel, mais sa visibilité.Quand les moyens de communication demasse et par eux l'opinion régionale ounationale deviennent sensibles auxagissements des autorités ou des populationslocales, le rejet quasi routinier se transformeen « affaire ». C'est ainsi qu'à Bron dans leRhône des comités de défense refusentl'implantation d'un terrain de stationnementpour les nomades et dénoncent la positiondes élus 20 . A la même époque les habitantsdu quartier de Longpré (Amiens) publientun communiqué dans Le Courrier picard, pourque les nomades s'éloignent: Quand donc lesautorités responsables comprendront-elles que leshonnêtes gens, lassés d'assister à l'impunité ou aulaisser-aller qui semblent caractériser notre époque,pourraient passer à l'action directe ou collective ? Aforce de songer à se défendre, ils seraient aussicapables de prendre des risques et, à leur tourdéclencher des représailles faisant leur cet adage quidit que la meilleure défense est encore l'attaque. AToulouse, lorsqu'il s'est agi en 1973 de logerdans de nouveaux bâtiments quelquesfamilles du bidonville du Ginestous une« association de sauvegarde des intérêts deSaint-Martin-de-Touch » a regroupé lesfuturs voisins et l'affaire, qui traîna presquedeux ans, s'est terminée devant le Conseild'État. Dans d'autres pays, les exemples sontidentiques.20 Le Journal Quotidien Rhône-Alpes, 11 janvier 1979.


n°6 2010 11En 1971, à Dung, dans le Doubs, unefamille tsigane qui demande à être logée enH.L.M. est repoussée et on déclare qu' il estimpossible de loger des Gitans au milieu de lapopulation. Le maire explique que ce ne sontpeut-être pas de mauvaises gens, mais personne n'enveut ici. A Helfranzkirch (Haut-Rhin), lacommune refuse en 1968 l'installation d'unefamille de dix enfants. Le maire écrit ausous-préfet de Mulhouse : Le conseil municipald'Helfranzkirch se demande quelle responsabilité M.le sous-préfet veut imposer à la commune. Implantercette famille de Gitans dans la commune, soit encédant une parcelle de terrain, soit en lui offrant unlogement équivaudrait à attirer d'autres nomadesencore. En effet, depuis le début de l'automne, deuxautres familles de Gitans, parents de la familleReinhardt, se sont incrustés dans le ban. Le mairedéclare au journal local que si la souspréfecturel'oblige à conserver cette famille,le conseil municipal démissionneracollectivement 21 et après intervention dupréfet, il répond en mars que la municipalitémaintiendra sa position, estimant que l'on ne peutimposer à la commune une famille appartenant à ungroupe social itinérant. Le maire avait quelquesannées avant, en faisant atteler un tracteur àune roulotte, conduit la famille Reinhardthors de la commune sur un terrain froid etmalsain, à un kilomètre cinq cents d'un pointd'eau et à quatre kilomètres de l'école 22 .A Schalkendorf (Bas-Rhin), la familletsigane Weiss avait acheté une ancienneferme. Mais dès l'installation de la famille,l'hostilité se manifeste et la population serévolte. Les commerçants refusent de vendreet les parents retirent leurs enfants de l'écolequand les cinq enfants Weiss s'y rendent. Leconseil municipal prend alors un arrêtéd'expulsion puis, s'apercevant de son erreur,le fait reprendre par le garde-champêtre,escorté de villageois armés de fourches. Leconseil décide alors de racheter la maison auprix fort, chose impossible parce que ladélibération ne serait sans doute pasapprouvée par la Préfecture, étant données21 L'Alsace, 27 janvier 1968.22 Rapporté par Maurice Colinon, Des inconnus parminous, les Gitans - S.P.E.S., 1968, p. 93.les raisons de l'achat. Il est alors décidé depasser par un organisme pour procéder aurachat de la maison, quelques jours plus tard,plus de trois fois le prix de l'acquisition.Devant l'hostilité des voisins, la familleaccepte la somme 23 . A Kaltenhouse (Bas-Rhin) une autre affaire a, en 1970, denombreux échos dans la presse 24 .En novembre 1980 un cas similaire seproduit, encore dans le Bas-Rhin, àMertzwiller. Les familles tsiganes refusentd'envoyer plus longtemps leurs enfants àl'école tant que la municipalité refuseral'autorisation d'installer un bâtiment à usagesanitaire sur leur terrain, où les ordures nesont même pas ramassées. Les ratsprolifèrent et un tour de garde doit êtreorganisé la nuit, quand il fait froid, pouréviter leur invasion. L'unique robinet d'eaugèle. Les Tsiganes réagissent : nous ne pouvonsmême plus laver nos enfants, et après on nous ditqu'ils puent. Mais l'adjoint au maire chargé desaffaires sociales refuse le permis deconstruire des sanitaires à ces Tsiganes dontla croissance rapide risque de déformer le visage deMertzwiller dans un proche avenir 25 .Dans le Bas-Rhin encore, à Hoerdt,commune de 3 200 habitants près deStrasbourg, en 1974 la famille Weiss,installée depuis une quinzaine d'années àl'écart du pays, a quitté son habitationprécipitamment : l'un des fils s'est rendu23 Le Progrès-Soir, 17 octobre 1961 et autres journaux.24 Le Figaro, 29 octobre, Les Dernières Nouvelles d'Alsace,29 octobre, Le Monde, 31 octobre, Le Figaro, 2novembre, Les Dernières Nouvelles d'Alsace, 5novembre, Le Figaro, 9 novembre, Le Canard Enchaîné,11 novembre, Lutte Ouvrière, 10 novembre, Pilote, 19novembre, Hara-Kiri, 19 novembre, etc., et desémissions télévisées.25 Dépêche de l'AFP, 22 novembre 1980, PhilippeBodio. En août 1981, le conseil municipaldémissionne pour s'opposer au maintien des classeswagonsfournies pour le relogement des Tsiganes parune association locale qui prend leur défense. En juin1981, le maire de Labégude, près de Privas,démissionne à cause des problèmes de stationnementdes nomades. En juin 1980, le conseil municipal duVivier-sur-Mer (Ille-et-Vilaine), démissionne parceque le sous-préfet refuse de faire évacuer desnomades.


12 n°6 2010coupable d'un vol de voiture et des coups defeu ont été tirés dans la nuit contre les abrisdes Weiss et des menaces proférées par deshommes ayant envahi le campement. Lemaire en profite, accompagné du gardechampêtreet soutenu par la population,pour brûler la baraque et une caravane avecles vêtements, matelas, etc. et faire nettoyerl'emplacement au bulldozer, après avoir tuéchiens et chats. Il déclare avoir rempli sondevoir de maire responsable de l'ordre et de lasalubrité publique 26 . Aucune poursuite n'estintentée, aucune sanction prononcée : lemaire est soutenu par la population et denombreux maires du département. On serappelle peut-être qu'en 1605 une décisionde Basse-Alsace demande à chaque Étatd'organiser chaque mois des battues contreles Tsiganes. Les Weiss en fuite vont alorsloger sous la tente dans une communevoisine, Drusenheim. La Préfecture, qui veutles aider, leur offre une meilleure toile detente ! Mais le maire de Drusenheim expulsela famille avec les enfants en bas âge, par sixdegrés au-dessous de zéro. Par un courrierdu 4 mars 1974, le Procureur de laRépublique aurait demandé au Garde desSceaux de classer l'affaire sans suite afind'éviter de mettre le pays à feu et à sang à cause desnomades 27 . La famille doit continuer à errer.Revenue le 6 mars à Hoerdt pour demanderd'y séjourner à nouveau, le maire répond enl'expulsant à nouveau. Les maires descommunes voisines font de même.Les « affaires » qui se produisent detemps à autre polarisent l'attention de toussur quelques faits. Les jugements humanistesportés sur ces faits en font oublier d'autres,et les grandes phrases qui stigmatisentl'attitude de ceux qui sont les instigateurs des« affaires », occultent le discours devenuroutinier des plus proches, maires et voisin,qui rejettent sans le savoir. Il semblerait queseuls ceux par qui le scandale arrive s'enrendent alors compte, prévenus par ce qu'onleur dit. Ils ont d'ailleurs du mal à l'admettre26 Les Dépêches, Dijon, 5 février 1974, et autresjournaux.27 Rapporté par Monde gitan, n° 29, 1974, p.2.et plaident toujours non-coupables, étonnésde se trouver soudainement accusés pour unacte somme toute très banal.L'alternance préfectoraleLes autorités locales ont précédé lespouvoirs publics dans la politique de rejet :ce n'est, pour la France, qu'en 1504 queLouis XII expulse collectivement lesTsiganes d'une partie du royaume, alors queles villes ont pris l'habitude de les refouler.Mais ce sont aussi les autorités locales qui,au 20e siècle, conservent une attitude derejet, bien après que les pouvoirs publicsaient préconisé l'assimilation. Il y a doncconstance de la politique de rejet de la partdes autorités locales, du 15e au 20e siècle,reflet de la politique que souhaitent voirappliquer les populations qui font pressionsur les édiles, à voir la façon dont elless'arment au 15e siècle, et dont elles seconstituent en comités de défense au 20e. Etsi pendant plusieurs siècles l'union despolitiques se faisait autour du rejet, despopulations jusqu'au gouvernement, depuisquelques décennies les divergences seprécisent. Dans ce contexte lesadministrations préfectorales apparaissentcomme des relais traversés de courantscontraires, avec d'un côté les maires et del'autre les pouvoirs publics.Les maires revendiquent la légalisationdu rejet. Ils écrivent à la Préfecture, ensoulignant que la commune ne disposed'aucun terrain d'accueil, et qu'enconséquence une dérogation doit êtreaccordée à l'obligation faite à la communed'assurer le séjour pendant quarante-huitheures aux nomades de passage 28 . A Biarritz,le conseil municipal a voté une délibérationdemandant à M. le Ministre de l'Intérieur d'inscrireBiarritz au nombre des communes interdites aux28 Ce qui n'empêche pas, lors d'une mêmedélibération du conseil municipal, de décider, parexemple, de la création d'un grand terrain de camping- nous en avons vu le cas plus haut, pour un campingde sept cent cinquante places, dans la commune duPouliguen.


n°6 2010 13errants sans fortune. Et si la Préfecture fait uneenquête auprès des communes pour établirdes aires de stationnement selon lesdirectives gouvernementales, les mairesrépondent ou font répondre qu'ils n'ont pasde place, ou qu'ils ont déjà satisfait auxobligations qui leur sont imposées, par ladésignation d'un terrain (souvent sans eau,éloigné, exigu, insalubre). Le conseilmunicipal de Grand-Quevilly (près deRouen) adresse au préfet le résultat d'unedélibération réclamant des mesures efficacescontre les nomades; les élus sont défavorablesà l'intention exprimée par l'autorité supérieured'implanter ces nomades sur des terrains situés sur larive gauche de la Seine, et afin de limiter lespossibilités d'invasion, il est décidé de clore tousles terrains sans usage appartenant à la ville.Le maire d'Helfrantzkirch (Haut-Rhin)annonce que si la sous-préfecture l'oblige àgarder une famille manouche indésirable, leconseil municipal démissionneracollectivement.Les préfets ont eux aussi une longuetradition de rejet, et à la fin du 19e sièclecomme au début du 20e, les termes desarrêtés ne présentent pas d'ambiguïté. En1960 encore, dans les Alpes-Maritimes,l'arrêté préfectoral du 16 juin considérant qu 'ilest nécessaire de prescrire toutes mesures à l'effet depréserver l'esthétique et la salubrité publique dans leszones ainsi délimitées, interdit le séjour et lestationnement des nomades dans soixantedix-neufcommunes du département. Mais siles notions floues d' esthétique et de salubritépublique préfigurent les raisons d'interdictionsmises en avant dans la réglementation dustationnement des années soixante-dix, iln'en reste pas moins qu'en 1960 une femmenomade porte plainte et que, de tribunal entribunal, l'affaire est portée devant le Conseild'État qui donne raison à la femme contre leMinistre de l'Intérieur qui s'est substitué aupréfet : Un préfet porte une atteinte illégale à laliberté individuelle en interdisant, de façonpermanente et absolue, le stationnement et le séjourdes nomades sur tout ou partie du territoire d'undépartement. Cet arrêté du 20 janvier 1965 duConseil d'État fera jurisprudence. Pourtantles préfets, dorénavant avec des nuances,continuent de rejeter. La même année 1965,rappelons la circulaire du 1er juin du préfetdes Hautes Pyrénées, adressée aux maires,dans laquelle il est question de ces nomadesqui contribuent à transformer nos avenantes contréesen bidonvilles disgracieux et malpropres, et lepréfet incite au rejet :Je vous invite à fixer par voie d'arrêté - si cen'est déjà fait - un emplacement déterminépour ces stationnements et je vous conseilletrès vivement d'en limiter la durée. Je voussignale cependant que vous devez autoriser lestationnement nécessaire, celui qui permet,par exemple, de faire reposer pendant la nuitles gens et les attelages, mais il vous estloisible d'interdire les stationnements de jourqui ont pour but de permettre aux nomadesd'exercer les activités dont ils sont censésvivre, ou qui, prolongés pendant plusieursjours, donnent aux roulottes et caravanes lecaractère principal de logement.Le 2 août 1971, le préfet de la Régiondes Pays de Loire, préfet de Loire-Atlantique, avançant comme argumentl'ouverture de deux terrains destationnement (La Civelière à Nantes et LaMaison David à Bouguenais), prend unarrêté adressé aux maires, commissaires depolice et au commandant du Groupementde gendarmerie pour limiter à vingt quatreheures au maximum la durée des stationnements,pour toutes les catégories de populations nonsédentaires, sur le territoire des trente-six communesadhérentes au Syndicat Intercommunal pourl'hébergement des populations nomades. En ymettant les formes, et quelques créditsd'aménagement, un préfet peut se permettrede renouveler impunément l'arrêté déclaréillégal du préfet des Alpes-Maritimes.L'aménagement de terrains est le prix à payerpour satisfaire à la fois l'humanisme et latechnocratie des pouvoirs publics (lesnomades sont logés et contrôlés sur lesterrains) et la méfiance des populationslocales (ils sont surveillés et rassemblés dansun enclos selon la terminologie du maire deLille pour son propre terrain).


14 n°6 2010Mais les préfets ne font pas toujours lejeu des maires par un rejet qu'ils suscitent.La politique du gouvernement, devenueassimilationniste dans la seconde moitié du20e siècle, est aussi la leur. Alors qu'en juin1965 le préfet des Hautes-Pyrénées conseilleaux maires de limiter la durée dustationnement, en octobre le préfet de laMayenne veut, à la politique de répression etd'interdiction jusqu'ici pratiquée à l'égard despopulations d'origine nomade [...] substituer unepolitique plus compréhensive 29 . D'autres textes,dans d'autres départements auront un sensidentique. Le 22 septembre 1980, lesecrétaire général de la Côte-d'Or envoie unelettre aux maires, leur rappelant lesdifficultés et la nécessité du séjour despopulations d'origine nomade dans leurcommune, et rappelle les possibilités decréation d'aires de stationnement. Unquestionnaire est joint à la lettre; les mairesdoivent répondre à des questions sur lesrapports entre la commune et les nomades, sur uneéventuelle aire de stationnement des gens du voyageexistant actuellement dans la commune et sur lespossibilités d'aménager une aire de stationnementpour les gens du voyage. La Préfecture se situeainsi dans la droite ligne des préconisationsministérielles 30 . De même lorsque lesautorités ne répondent pas à la demande des29 Voir le texte et l'analyse faite dans le cadre de lapolitique du stationnement, « La fin du voyage »,Monde Gitan, op. cit.30 Qui apparaissent encore dans la circulaire n° 80-262 du 10 juillet 1980 des ministres de l'Intérieur, del'Environnement et du Cadre de Vie, du Travail et dela Participation aux préfets et sous-préfets. Il estdemandé dans un délai de six mois de rendre compte duplan d'aménagement élaboré dans le cadre de votre départementet tout particulièrement des aires de stationnenent actuellementen cours de réalisation. La Préfecture de la Côte-d'Or,bien que dans la lettre aux maires il ne soit pas faitmention de la circulaire du 10 juillet, est bien danscette ligne. De son côté le préfet des Yvelines, par descirculaires en août et novembre 1980, demande auxmaires, tout en leur fournissant des précisions (choixdes emplacements, possibilités de financement), sil'implantation d'une aire de stationnement estenvisageable dans la commune. Sur les 118 (parmi les251 maires sollicités) qui font connaître leur avis, 112répondent par la négative et 6 par une acceptation deprincipe (deux élus de la majorité de l'époque, deuxsocialistes et deux communistes).maires de faire expulser les nomades : lorsd'un rassemblement religieux tsigane audébut du mois de juin 1980 au Viviers-sur-Mer (Ille-et-Vilaine) le maire fait appel auxC.R.S. pour repousser les nomades, mais lepréfet n'accède pas à sa demande; lescommerçants de la localité ferment alors etle conseil municipal envoie sa démission aupréfet, qui la refuse, étant données lesraisons de cette démission 31 .L'ambiguïté gouvernementaleLes pouvoirs publics doiventrégulièrement inciter les autorités locales àune politique plus « compréhensive ». En cequi concerne les nomades, jusqu'à présent, le grandobstacle n'a jamais été l'obstacle financier (le Fondsd'Action Sociale a financé des terrains destationnement, même au-dede ses pourcentageshabituels). Il est plus facile de trouver des crédits quede convaincre les municipalités de la nécessité de créerun terrain et que d'en choisir l'implantation 32 . Pourinciter, de nombreux textes ont étéélaborés 33 . Ils se succèdent, et reviennenttous sur la nécessité du stationnement pourles nomades, pour des raisons diversementévoquées : sédentarisation et intégration desnomades, apprentissage de la sédentarisation aumoyen notamment d'une action socioéducative34 . Par ailleurs, la jurisprudence faitque les maires ne peuvent interdire de manièregénérale et absolue le stationnement des nomades,31 Cf. Le Monde, 17 juin 1980; Libération, 16 juin 1980,etc.32 Nicole Lafay, chargée de mission au Ministère deTravail, de l'Emploi et de la Population, Bulletin deliaison des techniciens sociaux, C.N.I.N., n° 4, 1974, p. 4.33 Déjà, en 1957, alors qu'il était peu questiond'assimilation, la loi n° 57-908 du 7 août tendant àfavoriser la construction de logements et les équipements collectifsinscrit clairement dans son article 26 les aires destationnement au nombre des équipementsindispensables. Cette loi est complétée par le décretdu 17 avril 1962, et ensuite une série de circulaires, les8 mars 1966, 13 avril 1967, 4 août 1967, 20 août 1968,5 février 1969, 16 mai 1978 du Ministre de l'Intérieur.34 Ces textes ont été présentés plus en détail enrapport avec la politique du stationnement. Cf. mesautres textes publiés.


n°6 2010 15mais doivent leur permettre de se reposer quarantehuitheures au minimum 35 .Si le discours gouvernemental estfortement incitateur lorsqu'il préconise desmesures d' « accueil » des populations d'originenomade à insérer dans les populations qui lesentourent, ce discours est étayé par tout unart de la nuance qui le fait se perdre dans sespropres arcanes. Dans les rapports avec lesautorités locales des ambiguïtés apparaissentsouvent, et des contradictions entre les motset les actes lorsque des décisions doivent êtreprises.Dans une question écrite du 26 avril1973, Pierre Bas, député, attire l'attention duMinistre de l'Intérieur sur l'existence –illégale - dans nombre de communes, d'uneinterdiction de stationnement pour lescaravanes des « gens du voyage », et ildemande si la législation en vigueur, notamment lecode de l'administration communale, donne auxpréfets les pouvoirs nécessaires pour mettre fin à unetelle situation, notamment en annulant ces arrêtés.Le Ministre répond queL'article 82 du code de l'administrationcommunale donne aux préfets la possibilitéd'annuler les arrêtés municipaux. Cettedisposition est traditionnellement interprétéecomme impliquant que faute d'avoir annulédans le délai du recours pour excès depouvoir, le préfet perd la possibilité d'exercerce droit. Cette interprétation a paru conformetant à la nécessité de ne pas remettre en causeles situations juridiques acquises, qu'au soucide respecter les libertés reconnues auxcollectivités locales. Il est certes possible deconsidérer que, passé le délai du recours pourexcès de pouvoirs, le préfet peut toujoursabroger un arrêté municipal pour illégalité oupour inopportunité. Mais une telle solution,sur laquelle les juridictions administratives nese sont pas prononcées, ne manquerait pas desusciter des protestations de la part des35 Il est question de repos. Comment se fera le travail?Réponse du Ministre de l'Intérieur à une questionécrite, Journal Officiel, débats parlementaires du 19 mai1979.magistrats municipaux. Aussi, lesinstructions du Ministre de l'Intérieur ont-ellerecommandé aux préfets d'intervenir auprèsdes maires afin qu'ils rapportent eux-mêmesles mesures d'interdiction de stationnementqui ne seraient pas justifiées par des nécessitésou des impossibilités locales. 36La nuance est telle qu'elle dénature lalégalité qui permet au préfet d'annuler unarrêté d'un maire :68B - A l'égard des arrêtés réglementaires etnotamment des arrêtés de police, le préfet (oule sous-préfet) est doté d'un pouvoird'annulation qu'il peut exercer sans être tenupar un délai et soit d'office, soit à la demandede particuliers intéressés (Loi 1884, art. 95).Il peut prononcer l'annulation pourinopportunité ou illégalité (Conseil d'État,16 décembre 1910 : commune de Saint-Marc, D.P. 1912.3.141. ConclusionsPichat). 37Au nom de l'interprétationtraditionnellement admise, au nom de lanécessité de ne pas remettre en cause les situationsjuridiquement acquises et du souci de respecter leslibertés reconnues aux collectivités locales, leMinistre appuie la non-intervention despréfets et attend le bon-vouloir des maires.Ainsi une réglementation de policemunicipale illégale mais traditionnelle peut semaintenir et se reproduire.Le même type d'ambiguïté dans ladémarche gouvernementale apparaît dans laréglementation du stationnement. L'analysedes textes qui le régissent montre l'extrêmedifficulté qu'un nomade éprouve dès qu'ils'agit pour lui de s'arrêter : au nom de laprotection des sites, ou de la salubrité ettranquillité publiques, il est invité à36 Journal Officiel, débats parlementaires, Assembléenationale, du 18 juin 1973.37 Maxime Letourneur, Droit public et administratif,Dalloz, 1959. L'auteur fut vice-président de la sectioncontentieux du Conseil d'État. Dans des avis récents,le Conseil d'État a confirmé nettement le droitd'annulation à toute époque des arrêtés municipauxde police.


16 n°6 2010poursuivre son chemin. Et stationner plusde trois mois sur un terrain de sonappartenance l'oblige à déposer un dossierplus complexe qu'une demande de permis deconstruire. Le décret du 4 septembre 1980relatif au camping, au stationnement descaravanes et à l'implantation d'habitationslégères de loisirs s'ajoute aux dispositionsprécédentes et rend kafkaien l'arrêt desnomades 38 . Aux mesures qui réglemententspécialement le stationnement des « gens duvoyage » viennent s'ajouter, paradoxalement,pour eux qui ne sont généralement pasacceptés dans les terrains de camping, laréglementation dorénavant complexe quitouche les caravaniers. Il y a donc une foisde plus à l'égard des nomades et Tsiganessuperposition de deux réglementations : cellequi leur est spécifique et une autre, pluslarge, qui les englobe aussi sans reconnaîtreleur spécificité, situation qui les met d'avanceet inéluctablement, pour de nombreux cas,dans une situation illégale. Entre autresconséquences, il résulte du nouveau décretque des interdictions anciennement prévuespour la création de terrains aménagés (ce quireprésente une infrastructure et unepermanence qui peuvent justifier la prudenceet les difficultés administratives) sontétendues au stationnement, même isolé etbref, de toutes les caravanes. Lestationnement devient interdit dans les sitesclassés ou inscrits, dans les zones définiespar la loi de 1913 sur les monumentshistoriques classés ou inscrits ou proposéspour le classement, dans les zones deprotection établies en application de la loi du2 mai 1930 sur la protection des monumentsnaturels et des sites, dans les bois, forêts,parcs classés par un plan d'urbanisme ou unplan d'occupation des sols comme espacesboisés à conserver.38 Décret n° 80-694 du 4 septembre 1980, JournalOfficiel, 7 septembre 1980, pp. 2121-2122. Ce décretmodifie surtout le code de l'urbanisme, mais aussi lesdécrets des 7 février 1959 et 9 février 1968 relatifs aucamping et les décrets des 25 mai 1968 et 18novembre 1975 relatifs aux villages de vacances. Unelongue circulaire du 13 mars 1981 s'ajoute au décretdu 4 septembre 1980 et en renforce les tendances.Au nom de l'écologie laréglementation interdit les écologistespratiquants qui souhaitent utiliser la natureet les sites qu'elle propose. Laréglementation protège les sites en lesmettant sous une vitrine dont latransparence est illusoire. Il devient interditde s'y arrêter. Au lieu de pénaliser des abuson interdit l'activité qui est susceptible d'ymener : c'est encore là de la préventiongénéralisée. Ce n'est plus le délit qui estsanctionné mais la situation dans laquellel'individu pourrait être amené à lecommettre. D'ailleurs, dispositionaggravante, les infractions, qui renvoientdorénavant au code de l'urbanisme, sont desdélits qui ne sont plus du ressort du tribunalde simple police et qui débouchent non plussur une amende mais sur une condamnationpénale.Enfin, et ici réapparaît l'ambiguïté dudiscours des pouvoirs publics, la mise enapplication de la réglementation repose surles maires et donc sur leur arbitraire qui atendance à s'exercer au détriment desnomades de passage, alors que l'accueil destouristes en caravane est favorisé. Ce décretpris pour tous les caravaniers toucheparticulièrement les nomades, parl'utilisation discriminative qui peut en êtrefaite. Les armes fournies par les pouvoirspublics aux autorités locales apparaissentainsi comme de plus en plus diversifiées, eten contradiction avec le discoursd'assimilation tenu par ailleurs.En Belgique, comme en France,comme en Grande-Bretagne et ailleurs, lesdirectives gouvernementales restent sanseffet, et les textes parus au Moniteur Belge nesont pas plus efficaces que ceux du JournalOfficiel 39 .39 Elisa et Léon Tambour, Le statut juridique des Tsiganesen Belgique, 1977, multigr. Cf. aussi le document duConseil de l'Europe CPL/Cult (14) la partie 1-Belgique : Rôle et responsabilité des collectivités locales etrégionales face aux problèmes culturels et sociaux despopulations d'origine nomade, 31 oct. 1979. PascalChevalier et Françoise Herbay , A travers la situation desitinérants, statut juridique des Tsiganes en Belgique, U.O.L.,


n°6 2010 17Les aires de réclusionLa seconde moitié du 20e siècle voits'affronter des courants divers dans letraitement des nomades et des Tsiganes. Side la part des pouvoirs publics l'assimilationest souhaitée, avec la mise en place d'uneréglementation de plus en plus complexeenveloppée d'un discours humaniste etdéveloppée pour des raisonstechnocratiques, le rejet de la part desautorités locales et des populations dont ellessont les élues reste brut, brutal, artisanal,sans nuance. Ces proies faciles pour lamaréchaussée que sont les nomades n'ontpas besoin d'être fichées et jusqu'au seuil desannées quatre-vingt le contrôle par unordinateur central de ces populationsmarginales ne rassure pas assez celui qui,même de loin, voit s'installer des caravanesdans la commune 40 . Une loi comme celle de1969 ne suffit pas à changer les mentalitésqui en restent à celle de 1912 41 . L'attitude àl'égard du Tsigane n'est pas une question deloi mais d'état d'esprit alimenté par lesimages et représentations que chacun s'enfait.Qu'importe les directivesgouvernementales. Le rejet demeure. Il estexpérience quotidienne. Dans chaque régionle Tsigane est toujours un homme en sursis,voleur et fauteur de troubles en puissance,donc appréhendé en instance, éternelrécidiviste par le fait même de n'avoir pasobtempéré aux textes qui depuis des sièclesSéminaire de droit international privé, 1974-1975,notamment pp. 54 et suiv.40 Suite à la loi de 1969 a été créé un fichier nationalgéré par la Gendarmerie nationale à Rosny-sous-Bois.Système PROSAM, mémoire FILMOREX avecmicro fichiers . Au 15 avril 1976, 60858 « sansdomicile ni résidence fixe » adultes sont répertoriés.Chiffre donné par M. Bertrand Cadi et le ColonelProuteau (chef du Service Technique de RecherchesJudiciaires de la Gendarmerie Nationale) dansContribution à l'étude d'un groupe marginal dans la sociétéfrançaise, IXe Congrès International de DéfenseSociale, p. 10 (document non daté).41 Au sujet de ces lois , J.-P. Liégeois, « Tsiganes,nomades et pouvoirs publics en France au 20esiècle », Pluriel, n°19, 1979.l'ont banni ou promis aux galères ou à lapotence. Au cours des siècles passés lesautorités locales ne tenaient que rarementcompte des lettres de protection du roi dontquelques groupes tsiganes étaient porteurs.La peur demeure au 20e siècle, et lesattitudes qui en découlent.Certains maires empilent mot à motles griefs qui légalement leur permettent derepousser les nomades ; ils pensent que leuraddition donnera du poids à l'arrêté qu'ilsprennent : le 16 septembre 1980, le maire deLongeault (Côte-d'Or), dans son arrêté,considèreque le campement et le stationnement sur lavoie publique d'individus n'ayant pas dedomicile fixe présentent de sérieuxinconvénients et souvent même des dangers aupoint de vue de l'hygiène publique et de lasécurité des biens et des personnes ; qu'ilsgênent d'ailleurs la circulation publique etsont une cause permanente de désordre.L'assemblage des termes, dont aucunn'a de sens précis, induit un portraithorrifiant des maux dûs à ceux n'ayant pas dedomicile fixe il convient alors de s'en protégerpar une réglementation.L'image des Tsiganes telle qu'elle s'estreproduite au cours de l'histoire de leurscontacts avec ceux qui les entourent a dequoi susciter une peur justificatrice etinspiratrice du rejet. Il est question jusqu'au20e siècle de « ravages et désordres », de« pilleries et saccages ». L'amalgame avec lesvagabonds et gens sans aveu, avec lesdéserteurs armés des troupes royales et lesbandits de grands chemins fait que le termede nomade, de Gitan ou de bohémien quidemeure au 20 e siècle est à lui seul porteurdes exactions attribuées à ceux qu'ils ontcôtoyés 42 . Le stéréotype qui s'est fixé est unmélange de crainte imprécise et desuperstitions à base d'histoires42 Nous verrons ailleurs quelle est la réalité de lacriminalité tsigane qui n'a rien de commun avecl'image qu'on s'en fait.


18 n°6 2010d'empoisonnement de puits, dedéveloppement de la peste, d'incendie derécoltes, de découverte de trésors, desorcellerie ou de dons de guérison,projection des fantasmes de l'époque où ils'est constitué, le tout présentant unesédimentation dont seules les couches lesplus récentes semblent actives lors du rejetet sont utilisées pour le justifier. Les autres,enfouies, ne sont plus de mise à l'époque oùla rationalité est censée dominer la réflexion.Le citadin va chercher dans le mythe lesraisons de sa négation du nomade, et le rejetdu paysan reste ancré sur les petits vols pastoujours réels dont la nature (poule oupomme) importe plus que la valeurmonétaire 43 .Au nom de quoi se font lesexpulsions? Ce n'est pas très clair dansl'esprit de celui qui rejette. Habitude quidevient légale parce que traditionnelle,comme l'a précisé le Ministre de l'Intérieur ?Pourquoi ces Messieurs les représentants de laloi viennent-ils si souvent le matin, à lapremière heure, nous molester brutalement,tapant sur nos caravanes? Va-t- il falloiraller jusqu'à demander [ ... ] au Ministre dela Santé Publique ce qu'il pense desconséquences que peuvent avoir ces actionsbarbares sur le psychisme de nos enfants et,qui plus est, de nos bébés? Nos bébés,brutalement réveillés en plein sommeil, enpleurs et remplis d'épouvante, sontprofondément traumatisés, témoins de lapanique générale provoquée par la violence etla brutalité de ces Messieurs. Ces Messieurspayés par nos impôts pour assurer l'ordrepublic. C'est un comble ! Faut-il parler de43 Nous reviendrons ailleurs sur le contenu de cesreprésentations et images des Tsiganes et nomades, etsur leur fonction déjà esquissée à la fin de notrearticle concernant les pouvoirs publics, Esprit, mai1980. Des recherches sont en cours : M. Dégrange ,J.-P. Liégeois, J.Cl. Michon, Nomades etdentaires,images réciproques, partie d'un rapport pour laCommision européenne, non publié. Elles serontpoursuivies. Voir aussi, M. Dégrange, « L'apprentissage d'un stéréotype le Tzigane », Pluriel, n°23, 1980.leurs façons d'inquisiteurs, de leur morgue, deleur mépris, de leur incompréhension ? Et cesregards qui n'ont plus rien d'humain quandils nous lancent leur formule habituelle :« Allez! Debout sale racaille! » Et voilà !Papiers en mains, après vérification, leurscarnets remplis, ils nous dressentcontravention […] et nous ordonnent departir sur le champ. Ont-ils fait leur travail ?En tout cas, ils nous ont empêché de faire lenôtre ; ils nous ont empêché de présenter et devendre nos marchandises sur le marché. Ilsont mis une entrave à l'exercice de notreprofession. Nous aimerions savoir, là encore,en vertu de quelle loi on peut empêcher uncitoyen de gagner sa vie. Voudrait-on nousacculer à la misère ? Pourtant, je le répète,nous sommes en règle. Alors, faut-il se posercette question : en France, est-ce un délitd'être Gitan ? Non, bien sûr ... Alors, quenous reproche-t-on ? Qui osera nous le direouvertement ? Mais ces Messieurs lesexécutants le savent-ils eux-mêmes ? 44Si les élus locaux sont soucieux del'opinion de leurs administrés, il est pourtantde courts moments pendant lesquels ils« invitent » les nomades à stationner sur leterritoire de leur commune : lors desjournées de recensement. Ainsi Lagardelle,dans le Lot, commune d'une centained'habitants, augmente sa population de plusde 20% en faisant savoir aux Tsiganesnomades qu'une pièce de vin blanc est à leurdisposition le jour du recensement despopulations itinérantes. Dans une communedu Centre, une « prime » de quarante à centfrancs est donnée aux nomades pour lerecensement 45 . Afin de compter les Gitans danssa population locale, le maire de Beaumont-sur-Dême (Sarthe), qui n'est jamais à court d'idées,avait organisé une fête en leur honneur le 1er mars.Ceux-ci vinrent au nombre d'une cinquantaineinstaller leurs roulottes à l'entrée du bourg. Dans lamatinée, ils assistèrent, admiratifs, au plongeon dumaire de la commune dans les eaux froides de laDême, puis ils défilèrent en chantant des cantiques44 J. Doerr, « Où vas-tu, Gitan ? », Monde Gitan, n° 42,1977, pp. 14-15.45 Rapporté par Monde Gitan, n° 34, 1975, p. 19.


n°6 2010 19dans les rues du bourg [...]. Tous furent ensuiteconviés à un apéritif d'honneur et à un banquet offertgracieusement par la commune. Dans la soirée, etpour remercier leurs hôtes, les Gitans offrirent unefête haute en couleur, dont la beauté n'avait d'égaleque le pittoresque du feu de camp 46 . L'accueil desnomades supportés pendant une journée estpolitiquement fonctionnel (augmentation dunombre des habitants de la commune) alorsque le rejet de tous les autres jours estélectoralement nécessaire (pression desadministrés).Le dernier quart du 20e siècle s'ouvremalgré tout, pour les autorités locales, surune nouvelle politique, avec un glissement,sous la pression des pouvoirs centraux maisavec beaucoup de retard sur eux, d'unepolitique d'exclusion à une politique deréclusion. Si l'exclusion se produit toujours,l'évolution montre qu'à côté du rejet coexistela réclusion : se débarrasser, devant lespouvoirs centraux qui réglementent etdevant les populations qui s'inquiètent, du« problème » des nomades et Tsiganes en lesencadrant dans un terrain préparé à cet effet.Il a fallu attendre six siècles de présence enFrance des Tsiganes pour s'apercevoir que lerejet systématique n'a pas de sens : quand lanation ou la commune rejette, la voisine faitde même et le parcours est infini. Puis desterrains « d'accueil » ont été proposés, cachésà plusieurs kilomètres d'une routecarrossable, en plein champ (comme à Lens),ou derrière le cimetière ou encore sur ladécharge des ordures. Terrains sanséquipement, sans eau 47 . Les nomades sontimaginés sales. Envoyés sur un terraininsalubre l'image que se font ceux qui lesperçoivent ainsi installés ne s'améliore pas.Ils apparaissent dans les journaux locauxdécrits et photographiés dans la boue et lesimmondices.46 « Hier, jour 'J' du recensement - Les Gitans fêtés àBeaumont-sur-Dême », Le Maine Libre, Le Mans, 2mars 1968.47 Il ressort d'une enquête nationale rapportée parMonde Gitan, n°9, 1969, p. 26, que 42% des lieux destationnement désignés n'ont pas de point d'eau.Le raffinement de la réglementationnationale se poursuivant, l'insistance despouvoirs publics ne se démentant pas, lecourant humaniste fin de 20e siècle prenantde l'ampleur, les autorités locales ont changéde comportement. Les Tsiganes ont étéconsidérés comme des sous-prolétaires àrapprocher d'autres et dans quelques villes ila été question d'H.L.M. D'ailleurs la loi du14 décembre 1964 qui précise les modalitésd'expulsion des habitants de bidonvillesindique que le refus des intéressés du relogementqui leur est offert permet l'expulsion sans indemnité,par arrêté préfectoral. Et jamais une caravanen'a été proposée pour reloger un nomadeque les circonstances avaient amené dans unbidonville. Et on a pu voir, à Tarbes, parexemple, les Tsiganes aller la journée dansles H.L.M. et rentrer le soir dormir dans lebidonville. Puis les raisons financièresconcernant le coût de l'aménagement deterrains pour les nomades n'ont pas pu êtreavancées par les autorités locales pourexcuser et expliquer le rejet des nomades,puisque le gouvernement, par dessubventions, a donné les moyens de lapolitique préconisée. Des « aires destationnement » pour les nomades ont étéaménagées.Le gain obtenu par l'ouverture d'unterrain par une commune n'est pasnégligeable, même si ce n'est qu'en ce débutdes années quatre-vingt que les autoritéslocales semblent s'en rendre compte. Il estd'ordre à la fois économique etpsychologique. En Grande-Bretagne, il asouvent été remarqué que les évictions desnomades (en attelant de force leurscaravanes à des véhicules tous-terrains) et lecreusement de tranchées autour des terrainslibres pour empêcher les nomades de s'yintroduire coûtaient aussi cher quel'aménagement léger d'une aire destationnement. En France aussi, grillage,tranchées et pancartes métalliques atteignentdes prix élevés dans un budget communal, etde plus ne sont pas subventionnablescomme l'aménagement d'un terrain, sanscompter les activités incessantes de la police


20 n°6 2010pour chasser tous ceux qui stationnent. Cetaspect économique est loin d'être sansimportance, même si pendant des siècleschacun payait le prix fort pour éloigner lesnomades.Le gain psychologique concerneplusieurs aspects. L'aménagement de terrainsde stationnement et les raisons qui yprésident telles qu'elles sont données etsoulignées dans le discours se situent dans lecourant humaniste qui s'est développédepuis 1950. Les édiles jubilent, et leurpresse s'en fait l'écho flatteur : Quimper vaaccueillir humainement les gens du voyage 48 mêmes'il ne s'agit que d'une visite surl'emplacement du futur terrain. A Lille lemaire a pris une décision énergique et le bulletinmunicipal parle de décision méritoire en 1974,pour un terrain qui en 1981 n'existe pasencore. On parle dans tous les cas d'expériencepilote. Sans souligner que depuis déjàlongtemps c'est tout simplement se mettreen règle, pour une commune, que de prévoirun terrain pour les nomades de passage. Onest ainsi humaniste à bon compte, et deuxautres avantages, de taille, en découlent pourles autorités locales et les populations :l'ouverture d'un terrain permet d'interdire lestationnement ailleurs, même si le terrain esttrop petit, et les conditions d'ouverture,auxquelles sont associées plusieursdispositions, gardiennage et activités socioéducatives,facilitent considérablement lecontrôle policier et social.Ce n'est jamais spontanément que lesautorités locales cherchent un terrain et enproposent l'aménagement pour les nomades.C'est sous la pression du gouvernement oupour en finir avec les réclamations desriverains face aux stationnements« sauvages », ou pour dégager des terrainspublics ou privés sur lesquels les nomadesavaient pris l'habitude de s'installer 49 . Dès48 Ouest-France, 4 novembre 1977.49 Voir par exemple la statistique des « raisons del'aménagement d'un terrain » données par les autoritéslocales d'Angleterre, dans B. Adams, J. Okely, D.Morgan, D. Smith, Gypsies and Government Policy inqu'un terrain est ouvert, même nonaménagé,le maire interdit. Par une longuecirculaire du 20 août 1968 ayant pour objetles terrains de stationnement pour personnes vivanten caravanes, le Ministre de l'Intérieur, leMinistre des Affaires Sociales et le Ministrede l'Equipement et du Logement entérinentune telle attitude des maires, pour mieux lesinciter à la création de terrains dans le but desédentariser les nomades :Les communes trouveront à la création deterrains de passage des avantages certains.Etant dans l'obligation de tolérer lestationnement des roulottes et caravanes, ellespourront du fait de la création d'aires destationnement, veiller à ce que celui-cis'effectue dans des conditions satisfaisantestant pour l'ordre que pour l'hygiène publics.Car, dès lors que le stationnement aura étéautorisé à un emplacement officiellementdésigné, il sera possible de l'interdire sur toutautre terrain communal.Le rassemblement facilite le contrôle,policier et social. A Dijon, bien avant que leterrain soit ouvert, il était question degardiennage dans la presse : Le rôle du gardienserait alors de veiller à ce que les installationsdemeurent en parfait état mais aussi aurait-il pourmission de maintenir l'ordre 50 . Des terrains sontde véritables pièges permettant à la police de noussurveiller et nous arrêter quand elle veut 51 . Et lerèglement explicite de certains ne permet pasd'équivoque. Le maire de Melun (Seine-et-Marne) après que la ville ait préparé en 1977un terrain de stationnement, prend un arrêtéEngland, Heinemann, 1975, p. 317. Un nombre trèsinfime de réponses introduit des raisons d'aide auxTsiganes, ou la scolarisation des enfants. Il serait dansle même ordre d'idée utile de voir comment lenomadisme est pris en compte dans les études faitespour les Plans d' Occupation des Sols et ce qui résultedes recherches commanditées par les Sociétésd'Equipement régionales ou autres organismes semipublics.50 « Un problème irritant, le stationnement desnomades à Dijon », Les Dépêches, 3 janvier 1968.51 Communiqué envoyé à la presse par « Un groupede Manouches du Val d'Oise »en janvier 1977, etpublié par Libération sous le titre « Partout nous nousheurtons au racisme ».


n°6 2010 21pour réglementer le stationnement sur le nouveauterrain ; car il ne suffit pas qu'un outil de qualitésoit créé, encore faut-il qu'il fonctionne dans desconditions valables. Cet arrêté constitue d'ailleurs - etchacun en apprendra la portée et la grande utilité -une charte très complète et très stricte dustationnement et du campement des roulottes etcaravanes à Melun 52 . Considérant, indique le maire,que le campement et le stationnement de toutes lespersonnes sans domicile fixe, présentent de sérieuxinconvénients et souvent même des dangers du pointde vue de l'hygiène publique et de la sécurité des bienset des personnes, qu'ils gênent d'ailleurs lacirculation publique et sont une cause permanente dedésordre, l'arrêté interdit le stationnementailleurs que sur le terrain prévu, de toutes lespersonnes sans domicile fixe, voyageant soitisolément, soit en bandes. Sur le terrain, la duréedu campement ne pourra dépasser quarante-huitheures. L'heure d'ouverture est fixée à 8heures, celle de fermeture à 19 heures. Dèsleur arrivée les usagers doivent passer aubureau d'accueil, y prendre connaissance durèglement, payer une taxe, déposer unecaution et décliner leur identité en présentant lespièces justificatives. Le gardien représente enpermanence le maire de la ville et peut constater lescontraventions au présent arrêté. Une tenuecorrecte est exigée et aucune parole, chanson ouattitude ne doit être susceptible de choquer les voisins,en particulier les enfants 53 . L'usage de la radio,de la télévision ou de tout autre instrumentsonore n'est toléré que dans la mesure où ilne gêne pas les voisins, et le silence est derigueur entre 22 heures et 7 heures ; mais dès21 heures et avant 8 heures toutes activitésbruyantes, les chants, les appels doivent êtreévités ainsi que le bruit des transistors.Les plans des terrains, surtout s'ilssont réalisés par les services d'architecture dela ville, montrent le rôle attribué aux « airesde stationnement » : une entrée devant lamaison du gardien et un alignement de cases52 La République de Seine-et-Marne, 7 mars 1977.53 A noter que les seuls voisins, dans le bois entre leterrain et la route nationale, sont les prostituées et lesautomobilistes qui les fréquentent. Les dames sontvenues demander aux nomades de ne pas laisservagabonder les enfants dans le bois, afin de ne pasêtre gênées dans l'exercice de leur tâche.d'environ cinq mètres sur dix. Entassementfonctionnel des caravanes destinées à êtrevues dans la normalité de leur alignement.Quelquefois le centre social est situé juste aucentre, émergence d'où la vision du tout estpossible 54 .Organiser un terrain, c'est projeter sur le solune certaine idée; c'est inscrire une conceptiondynamique des rapports humains, sous formede pierres et de bois. Le Voyageur à qui nousnous adressions ne nous disait que son désirde liberté et nous l'invitions à décrire leslimites de sa servitude, nous l'obligions àimaginer une liberté réduite à quinze millemètres carrés 55 .On est loin de l'organisationspontanée de l'espace par les usagers. Laconception et la fonction des terrains destationnement conçus par les municipalitésapparaissent comme des mesures qui, touten répondant aux préoccupationsgouvernementales - humanisme et contrôleau cours d'un processus d'assimilation –satisfont les populations et collectivitéslocales inquiètes – enfermement dans unsecteur délimité 56 . En cela le vide juridiqueapparu par la complexité de laréglementation du stationnement est comblédans la pratique. La règle est simple :interdiction de stationner en dehors deszones délimitées.Renversement des perspectives : lestationnement, d'interdit dans certaineszones à préciser, devient interdit partout saufdans quelques aires contrôlées. Les disciplines54 On peut se rappeler les descriptions faites dupanoptisme de la prison par M. Foucault, dansSurveiller et punir, Gallimard, 1975, telles que nous yavons fait allusion dans « Le discours de l'ordre.Pouvoirs publics et minorités culturelles », Esprit, mai1980, pp. 17-50.55 Bernard Provot, « Le terrain de stationnement desMolines à Angoulème. Chronique de quatre saisons »,Etudes Tsiganes, n° 2, 1974, p. 37.56 Par exemple le titre de La République de Seine-et-Marne du 7 mars 1977, au sujet du terrain de Melun,est : Tant attendu ... le terrain municipal pour les nomadesentre en service : il évitera le stationnement anarchique desroulottes.


22 n°6 2010établissent une « infra-pénalité » ; elles quadrillentun espace que les lois laissent vide ; elles qualifient etrépriment un ensemble de conduites que leur relativeindifférence faisait échapper aux grands systèmes dechâtiment 57 . Mais disciplines et loi serejoignent. L'effet de surveillance de lapolitique d'enfermement des autoritéslocales est renforcé par la nécessité d'actionsocio-éducative et de gardiennage décrite etpréconisée dans la réglementation en tantqu'elle est l'élément indispensable etindissociable de l'aménagement d'un terrain,au point que les subventions les plusimportantes en dépendent:Le Fonds d'Action Sociale ne peut intervenirdans le financement de la construction et del'équipement d'une aire de stationnement quesi les deux conditions ci-après sonteffectivement remplies : - mise en place d'unsystème de gardiennage [...] - existence surl'aire de stationnement d'une infrastructurevalable rendant possible une action socioéducative[...] Ces deux conditions excluentdonc expressément le concours financier duFonds d'Action Sociale pour la constructiond'aires légères de type terrain de passage,d'aires non-gardées ou sans possibilitéd'action socio- éducative 58 .Le socio-éducatif humanisel'interdiction et normalise le marginal alorsdéviant banalisé. Les terrains destationnement se transforment en aires deréclusion. La liberté de mouvement des« personnes d'origine nomade » y estsurveillée, et les terrains deviennent desréserves exigües : avec les Tsiganes, chacunaura son Indien chez soi, qu'il pourra visiter,revenant en cela à la première attitude desMâconnais en 1419 qui se succèdent la nuitautour du camp tsigane pour satisfaire leurcuriosité, comme le feront les Parisiens en1427, avant de les expulser. Des échoppesseront peut-être admises par les57 M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit ., p. 180.58 Circulaire du 10 juillet 1980 relative aux modalitésde financement d'aires de stationnement pour lesgens du voyage. Voir aussi la circulaire du 20 février1968.municipalités complaisantes et commerçantes(taxes). D'autres terrains seront despurgatoires où séjourner avant d'entrer dansle paradis de la maison en dur et des H.L.M.Ils sont quelquefois dénommés terrains detransition, cités de transit des nomadesrécalcitrants qui ne s'accommodent pas desmurs. Près d'Albi l'aire de stationnement desnomades s'appelle le « terrain du Séquestre ».Le refus du nomade est la chose dumonde la mieux partagée par les populationssédentaires et les autorités locales. Il reste liéà l'image que les populations se font desnomades et des Bohémiens, à peu prèsidentique depuis plusieurs siècles. Ce quivarie dans le discours qui sous-tend lapolitique, ce sont les éléments sciemmentmis en avant pour justifier le traitementappliqué aux Bohémiens et nomades. Si lapeur du brigandage s'est atténuée, on latrouve dans l'image de façon masquée etquasi-mythifiée avec le développement del'urbanisation. Il reste que le Tsigane quiarrive dans une commune est toujours à lafois étrange et étranger, « sans aveu ». Il estsans domicile ni résidence fixe, on neconnaît pas son origine et on l'accuse demasquer son identité et de changer d'étatcivil au gré des circonstances, de perturber latranquillité et la salubrité publiques. Lamarginalité du nomade inquiète d'autant plusqu'elle n'est pas clairement, comme d'autres,marginalité d'importation récente, ouséquelle de colonisation. Ni immigré pour samain-d'œuvre, ni coloré, sans pays d'attache,le Bohémien n'est pas compris par lesrepères habituels. S'il inquiète les pouvoirspublics en tant que dissident susceptible parson existence même de troubler l'ordre d'unconsensus précaire, pour les populations etles autorités locales il réactive des fantasmesliés à l'équilibre psychologique descommunautés.Le nomade est insaisissable et mêmeune place périphérique lui est refusée :l'ouverture du terrain de stationnementévitera surtout que les nomades [...] ne séjournent àla lisière, voire au cœur même des quartiers


n°6 2010 23périphériques 59 . La marginalité périphérique esttrop vague, et seul le nomade banalisé rangésur un terrain agréé peut être l'objet de l'aidedes Bureaux de bienfaisance, devenusBureaux d'Aide Sociale des communes.L'idée n'est ni nouvelle ni spécifique : àcertaines époques seuls les pauvres porteursd'un badge de reconnaissance étaientsecourus par la communauté, et lesvagabonds étrangers étaient expulsés ouincarcérés 60 . A défaut de pouvoir repérersuffisamment le nomade, les communescherchent à l'éloigner sans nuance. Le Journald'administration des communes rurales 61 publiedeux modèles d'arrêtés, dont l'un interdittotalement le stationnement des nomades(donc il est illégal), accompagné d'uncommentaire: Le seul moyen vraiment efficaced'empêcher les exactions des nomades est assurémentd'interdire leur séjour, au risque de commettre uneillégalité et de voir l'arrêté annulé. Mais qui osera enfaire la demande ? Le consensus local pousseau rejet. Interdiction de stationner, et mêmeinterdiction de circuler; ainsi dans le Cher :Route départementale n° 82 - Circulation interditeaux nomades. Il arrive aussi que les Tsiganesservent d'enjeu politique, comme à Lille etLambersart où les municipalités de gauche etde droite se combattent et s'accusent depuisdes années par Tsiganes interposés au sujetdu stationnement 62 , ou à Toulouse, quand en1971 un tract électoral est distribué au sujetdu terrain de Ginestous où sont installés lesTsiganes :Louis Bazerque veut transférer le camp deGinestous dans votre quartier (chemin deGabardie).Le terrain est acheté. Si Bazerque est élu, lestravaux commenceront prochainement.Pierre Baudis s'est toujours opposéformellement à ce projet si néfaste pour tous.59 A Melun, La République de Seine-et-Marne, 7 mars1977.60 Cf. G. Taylor, « The problem of poverty 1660-1834 », Seminar Studies in History, London:Longmans, 1969, p. 146, cité par N. Castan, « Lajustice expéditive », Les Annales, n° 2, 1976, p. 352.61 Janvier 1966.62 Voir J.-P. Liégeois, « Expulser les nomades, le casde Lille » Esprit, mars 1981.La décision dépendra de votre vote les 14 et21 mars.Aidez Pierre Baudis à sauvegarder latranquillité de votre quartier !Et quand il y a un « problème » quirisque de se transformer en affaire et que lapublicité rend indéniable, ou lorsqu'uneétude « sérieuse » du problème est réalisée,les divers partenaires se renvoient la balle : Iln' y a pas de solution policière, car la solution estd'ordre politique et incombe à Messieurs lesMaires 63 . Le problème des Gitans, c'est uneaffaire d'État, déclare le maire de Meaux 64alors que les municipalités sont réticentespour adopter les préconisations descirculaires ministérielles en matière destationnement. De son côté la préfecturedira que c'est aux municipalités de faire procéder sinécessaire aux expulsions 65 . Pour les maires, lesnomades sont affaire d'État, et pour l'État,c'est l'affaire des maires.A l'examen de l'attitude des autoritéslocales vis-à-vis des Tsiganes et nomades, ons'aperçoit qu'elles servent de tampon entreles pouvoirs publics dont la politique atourné au milieu du 20ème siècle poursouhaiter l'assimilation, et des populationslocales restées rejetantes. Les préfets, aprèsavoir encore joué le jeu des autorités locales,depuis 1970 environ, un grand nombre decirculaires les ayant rappelés à l'ordre dans ladécennie précédente, s'alignent sur laposition gouvernementale et sollicitent lesmaires pour l'aménagement des terrains destationnement. Et peu à peu, les autoritéslocales, de tampon deviennent relais dans lesdernières années du 20e siècle, les politiquess'homogénéisent et les communes63 Lettre du 9 février 1972 de M. Chessel,Commissaire de Police de Villeurbanne Nord àMonsieur le Contrôleur Général, Chef du District del'Agglomération Lyonnaise, citée dans l'étude réaliséepar Acide 1901, Implantation d'aires de stationnement pourles Gens du Voyage, Région de Lyon, 1977, p. 56.64 Le Parisien Libéré, édition de Seine-et-Marne, 15avril 1968.65 Préfecture de l'Essonne, « Pas de halte à Grignypour les gens du voyage », Le Monde, 13 juin 1978, p.41.


24 n°6 2010comprennent fort bien que lesréglementations du stationnement, de lacirculation et des professions des Tsiganes etnomades, convergent pour le maintien d'unordre, d'une tranquillité et d'une salubritépublique dont elles seront tout autantbénéficiaires que les pouvoirs centraux. Lesdissensions entre maires et préfets, et lepassage par le tribunal administratif, ne sontqu'escarmouches entre gens de mêmecompagnie, qui finissent par s'accorder, etque le temps fera s'accorder. À partir de1980, le rejet des uns et l'assimilation desautres n'existent que dans une opposition deforme, et non dans une opposition de fond.La solution finale qui satisfait la nécessité ducontrôle et l'humanisme du discours est lafin du voyage : chaque famille nomade auratrouvé place dans la case d'un terrain agréé ;la famille, dont les métiers reposaient sur lamobilité, deviendra assistée socialementtandis qu'elle sera assimilée culturellement 66 .Le rejet du nomade cessera faute denomades à rejeter; mais il apparaîtra sousd'autres formes, liées à la ségrégation sociale.Jean-Pierre LiégeoisCentre de Recherches TsiganesUniversité Paris VAu 21 ème siècle : une régressionEntre chacun des paragraphes du texteprécédent, rédigé il y a trente ans, il seraitpossible d'inscrire un nouveau paragraphe,fondé sur l'actualité de 2010. Il serait facilede le faire : à l'époque, internet n'existait pas,et les ordinateurs personnels n'étaient pasencore accessibles ; aujourd'hui internetnous apporte quotidiennement uneprofusion d'informations qui pourraientaisément illustrer et confirmer les analysesprésentées. Il serait d'ailleurs importantd'apporter ce complément, car celapermettrait de mettre en lumière et demesurer tant les permanences et lessimilitudes que les différences, d'analyserainsi les discours, leur fonction en relationavec les attitudes adoptées et lescomportements qui en découlent, lesfonctionnements et dysfonctionnementsinstitutionnels, les hiatus ou lesaccommodements entre les différentsniveaux du pouvoir, en bref cettemicrophysique du pouvoir comme la nommaitMichel Foucault, pour laquelle les Tsiganes,Roms ou « Gens du voyage » sont de bonsanalyseurs 67 .Par exemple dans le texte ci-dessus,j'écrivais :Il arrive aussi que les Tsiganes serventd'enjeu politique, comme à Lille etLambersart où les municipalités de gauche etde droite se combattent et s'accusent depuisdes années par Tsiganes interposés au sujetdu stationnement 68 .66 La possibilité de nomadisme est pour lespopulations tsiganes un élément de cohésion et dedynamisme culturels. Cf. J.-P. Liégeois, « LesTsiganes, culture et nomadisme », Cultures, UNESCO,n° 2, 1977, pp. 89-103. Le titre anglais est aussirévélateur : « Gypsies : cohesion within dispersion ».67 J'en ai analysé les raisons dans plusieurs textes,notamment depuis 1977 dans « Une autopsie dutravail social de prévention », in Idéologie et pratique dutravail social de prévention (J.-P. Liégeois, dir.) EditionsPrivat, Toulouse, 1977, pp. 13 à 22, « Travailleurssociaux et minorités culturelles », in ibid. pp. 23 à 136ou encore « Le discours de l'ordre, pouvoirs publicset minorités culturelles » in Esprit, Paris, mai 1980, pp.17 à 44.68 Voir J.-P. Liégeois, « Expulser les nomades, le casde Lille » Esprit, mars 1981.


n°6 2010 25Or que publie La Voix du Nord, enjuillet 2010 ?Au père Arthur, qui lui téléphonait cettesemaine, l'adjointe lilloise à la solidarité aopposé un niet catégorique. Lille n'a pasvocation à accueillir toute la misère du monde,et en prend déjà sa part, selon la socialiste. «On a 1 200 places d'hébergement, 30 % del'agglomération. C'est toujours pareil, onamène la pauvreté là où elle est déjà. Le pèreArthur peut aller demander à Bondues,Marcq-en-Baroeul ou Lambersart. » (...)Moralité, quand Lambersart virera à gaucheet qu'Aubry présidente ira négocier unesolution européenne à Bruxelles, les Romsseront sauvés. 69Depuis plus de trente ans la partie deping-pong se poursuit ainsi entre des villesvoisines, avec une balle qui s'appelait« Nomades », devenue « Gens du voyage »,puis « Roms ». Ainsi « le rejet séculaire » sepoursuit, qu'il soit, comme indiqué plushaut, simple, violent ou indirect. Les airesdites « d'accueil », quand elles existent, carleur nombre est notoirement insuffisant,restent dans leur conception des aires deréclusion. Rappelons qu'elles étaient conçuesen vue d'une assimilation des populationsconcernées, de leur apprentissage de la viesédentaire 70 . L'article analyse aussi ces rupturesbrutales dans la gestion de l'espace, parexemple lors du basculement des règlesd'urbanisme, quand le stationnement,d'autorisé partout sauf dans les lieuxinterdits, devient interdit partout sauf dansles lieux autorisés. Véritable révolution,surtout quand les autorisations sontoctroyées de façon différentielle, ce quisignifie souvent discriminatoire dès lors qu'ils'agit des « Gens du voyage » : la caravane dutouriste n'est pas traitée comme celle du« Gens du voyage ».69 « Abriter des Roms dans une ex-école : la villerejette la prière du père Arthur », Dimanche04.07.2010, 05:08 - La Voix du Nord.70 « Le discours de l'ordre, pouvoirs publics etminorités culturelles » op. cit.La situation actuelle n'est donc pasmeilleure. De plus les travailleurs sociaux,instruments de la politique d'assimilationmentionnée, qui avaient une approchehumaniste et un projet pédagogique 71 , sontsouvent remplacés aujourd'hui par dessociétés de gestion, autant dire degardiennage, qui se partagent, à la suite desappels d'offres lancés par les communes, unmarché lucratif. Leur cahier des charges etleurs objectifs ont le mérite d'être explicites :surveillance, sécurité, contrôle, protectiondes infrastructures, respect du règlement,perception des taxes de séjour et paiementdes fluides. Le bien-être et la satisfaction dela clientèle ne sont pas souvent pris encompte. La législation et les réglementationsvont aujourd'hui encore plus loin, et à la findes années 2000 le contrôle social estrecouvert par le contrôle policier.J'écrivais dans l'article queLe dernier quart du 20e siècle s'ouvre malgrétout, pour les autorités locales, sur unenouvelle politique, avec un glissement, sous lapression des pouvoirs centraux mais avecbeaucoup de retard sur eux, d'une politiqued'exclusion à une politique de réclusion. Sil'exclusion se produit toujours, l'évolutionmontre qu'à côté du rejet coexiste la réclusion.L'observation s'est vérifiée, et dans ledernier quart du 20 ème siècle le mouvementqui allait de l'exclusion à une inclusionsynonyme d'assimilation, ou à la « réclusion »par une relégation spatiale et la surveillancesur les terrains, a effectivement dominé. Lesautorités locales s'inclinaient peu à peudevant les directives nationales menant à uneintégration spatiale et sociale des dénommés« Gens du voyage ». Certes, comme je l'aipublié ailleurs, la volonté d'assimiler n'ajamais réduit le désir d'exclure, et lespopulations locales ont encore bloquél'application de lois telles que la loi Bessonde 1990, qui voulait favoriser un accueil, ens'inspirant de textes qui l'ont précédés,71 Voir Idéologie et pratique du travail social de prévention, op.cit.


26 n°6 2010comme cité dans l'article, ou encore la loiBesson de 2000, dont le même objectif n'aété atteint que de façon très partielle. Il seraitsans doute utile d'avoir une loi Besson 2010,puisqu'en plusieurs décennies les lois n'ontpas été appliquées.Mais le 21 ème siècle s'ouvre sur uneautre tendance. Si la fin du siècle précédentvoyait une convergence des pratiquesd'assimilation, le début du 21 ème siècle voit laconvergence des pratiques d'exclusion. Ce nesont plus les collectivités locales qui entrentdans la dynamique d'assimilation préconiséepar les États, mais ce sont les États quis'inscrivent dans une politique généraled'exclusion. Chacun renoue avec le rejetséculaire présenté au début de l'article. Et auniveau national les États signent des accordsbilatéraux, pratiquent des reconduites à lafrontière, ne respectent pas les engagementsinternationaux qu'ils ont ratifiés.Il conviendrait aussi d'analyserl'impact, depuis les années 1990, puis plusencore dans les années 2000, de la mobilitéde nouvelles familles roms migrantes, peunombreuses statistiquement parlant, maisqui suscitent de fortes réactions despopulations et des différents niveaux del'administration et de la politique, avec uneinstrumentalisation de cette présence,hypertrophiée dans les discours et exacerbéedans les actes 72 . Un brouillage se développe,pour le public, les administrations, lesresponsables politiques. Qui est « Gens duvoyage », néologisme administratif récent,abstraction globale sans singulier, ni réalitésociale? Qui est Tsigane? Qui est Rom?Ce brouillage ne facilite pas le respectdes droits des populations concernées, car ilinduit des amalgames, des clivages, desconfusions, entre des citoyens nationaux, descitoyens communautaires, des citoyens72 Sur ces points, et pour une contextualisationglobale, on peut voir les deux ouvrages de synthèse :Roms en Europe, Editions du Conseil de l'Europe,2007, et Roms et Tsiganes, Editions La Découverte,Collection « Repères » série « sociologie », Paris, 2009.européens, des membres d'une mêmeminorité, des réfugiés, des demandeursd'asile, la liberté de circulation, la libertéd'établissement, le regroupement familial,l'exercice des professions, etc. Les enquêtesréalisées, sous la forme d'études d'opinionpour ce qui est des représentations sociales,ou de statistiques pour ce qui est desviolences à l'égard des personnes, montrentque les Roms sont en Europe les premièresvictimes de la discrimination. Desindicateurs précis existent aussi par lesinstances ou instruments de suivi mis enplace notamment par le Conseil del'Europe : Commissaire aux Droits del'Homme, Commission européenne contre leracisme et l'intolérance (ECRI), Coureuropéenne des Droits de l'Homme, Comitéeuropéen des Droits sociaux, qui assure lesuivi de la Charte sociale européenne.Pour ce qui est du thème de cet article,sur la circulation et l'accueil des nomades,rappelons que la France est considéréecomme ayant violé plusieurs des articles dela Charte sociale européenne :Comité européen des Droits sociauxNuméro / Intitulé 51/2008 - Dated'enregistrement 17/04/2008Décision sur le bien-fondé - Date 19 octobre2009Conclusion Violation des articles 31§1 et 2,16, 30 et 19§4c violation de l’article Ecombiné avec les articles 31, 16, 30.Non-respect du droit effectif au logement desgens du voyage entraînant leur exclusionsociale et une discrimination raciale (nombreinsuffisant d’aires d’accueil, conditions de viene répondant pas aux normes minimales,absence de possibilités d’accès à des logementspermanents et absence de garantie demaintien dans les lieux, absence de mesurepour remédier aux déplorables conditions devie des migrants Roms).(i) violation de l’article 31§1 de la Charterévisée (unanimité);


n°6 2010 27a) en raison de la création insuffisante d’airesd’accueil;b) en raison des mauvaises conditions de vie etdes dysfonctionnements des aires d’accueil ;c) en raison de l’accès insuffisant au logementdes gens du voyage sédentarisés;(ii) violation de l’article 31§2 de la Charterévisée en raison de la procédure d’expulsionet des autres sanctions (unanimité);(iii) violation de l’article E combiné avecl’article 31 de la Charte révisée (12 voixcontre 2);(iv) violation de l’article 16 et de l’article Ecombiné avec l’article 16 de la Charte révisée(unanimité);(v) violation de l’article 30 de la Charterévisée (unanimité);(vi) violation de l’article E combiné avecl’article 30 de la Charte révisée (11 voixcontre 3);(vii) violation de l’article 19§4c de la Charterévisée (unanimité). 73Suite à cette décision sur le bien-fondérendue par le Comité européen des Droitssociaux dans la réclamation n° 51/2008, oùil a été conclu que la France ne respecte pasle droit au logement des « Gens du voyage »,le Comité des Ministres a adopté laRésolution Res/CM/ChS(2010)5 le 30 juin2010. Le Comité des Ministres1. prend note de la déclaration dugouvernement défendeur indiquant que laFrance poursuit ses efforts dans le domaine encause et s’engage à mettre la situation enconformité avec la Charte révisée ;2. attend de la France qu’elle fasserapport, lors de la présentation du prochainrapport relatif aux dispositions pertinentes dela Charte sociale européenne révisée, sur lamise en œuvre des mesures annoncées, etqu’elle tienne le Comité des Ministres informérégulièrement de tout progrès réalisé.73 Chacun des points est largement développé dans ledocument, et aborde en détail la non application de laLoi Besson, la contradiction avec la mise en œuvre dela Loi Sécurité et Liberté, etc. Tous les documentssont en ligne sur le site du Conseil de l'Europe.La France est donc sous surveillance ;après avoir pris des engagements elle doit semettre en règle. En France même, desinstances comme la HALDE, après un longsilence, ou encore la Commission nationaleconsultative des droits de l'Homme,commencent à mentionner le caractèrediscriminatoire de certains textes, etdemandent au gouvernement de lesmodifier.Je citerai, pour terminer, quelqueslignes de l'un des Points de vue duCommissaire aux Droits de l'Homme duConseil de l'Europe, concernant le thème cece numéro 74 :Ces derniers mois, un certain nombre defamilles roms ont, dans plusieurs payseuropéens, été expulsées de leur logement parla force, la décision d’expulsion étant le plussouvent prise par les autorités locales. Leslocataires n’étaient pas prévenus suffisammentde temps à l’avance et aucune alternativeréelle ne leur était proposée. Plusieurs de cesexpulsions constituent une violation manifestedes normes européennes et internationales enmatière de droits humains (...)J’ai aussi eu connaissance d’expulsionspratiquées ou planifiées dans d’autres régionsde la Fédération de Russie et en Bulgarie, enRépublique tchèque, en France, en Turquie etau Royaume-Uni. Dans certains cas, lesdestructions des maisons et des biens se sontaccompagnées de violences et de proposracistes (...)Les modalités d’élaboration et d’applicationde ces décisions doivent être conformes auxnormes des droits humains et aux garantiesprocédurales communément acceptées.En raison de ces normes, les expulsionsforcées ne peuvent être pratiquées que dans lescas exceptionnels et d’une manière74 « Les expulsions forcées de familles roms doiventcesser » Thomas Hammarberg, Point de vue, 04/09/06.Les documents du Commissaire sont disponibles surle site : www.commissioner.coe.int.


28 n°6 2010raisonnable. Toute personne concernée doitavoir la possibilité de s’adresser à un tribunalpour faire examiner, avant leur exécution, lalégalité des expulsions prévues. Cettepossibilité implique à la fois l’existence derecours juridiques et d’un accès à uneassistance judiciaire. Des alternatives àl’expulsion doivent être recherchées dans lecadre d’une consultation authentique avec lespersonnes concernées. Par ailleurs, uneindemnisation et un relogement adéquatdoivent être proposés en cas d’expulsion forcée.Les normes ci-dessus s’appliquent aussi auxautorités locales. Le fait que les décisionsinjustifiées soient parfois prises au niveaulocal n’exempte pas les gouvernementscentraux des responsabilités découlant deleurs obligations internationales. Les Étatsdoivent superviser et le cas échéant réglementerl’action des autorités locales.Les mécanismes de contrôle de la Chartesociale européenne ont déjà identifié plusieurspays qui n’ont pas respecté leurs obligationsinternationales en matière de droit aulogement pour les Roms. Par ailleurs, laCour européenne des droits de l’Homme ajugé que les conditions de logement médiocrespouvaient, dans certains cas, être considéréescomme des violations de l’interdiction de latorture et des traitements inhumains etdégradants contenue dans la Conventioneuropéenne. Le Comité des Nations uniescontre la torture a adopté une positionsimilaire.Les autorités nationales, régionales et localesdoivent prendre des mesures dès maintenant.Dans une recommandation en date de 2005,le Comité des Ministres du Conseil del’Europe a donné à tous les États membresdes directives claires sur l’amélioration desconditions de logement pour les Roms. Plutôtque d’expulser des familles roms, il convientde respecter leur droit à un logementconvenable. A cette fin, il est indispensablequ’une réelle consultation soit organisée avecles Roms eux-mêmes.On constate donc qu'on reste aux« rejets éternels ». Avec de plus uneévolution paradoxale : alors que tout étaitfait, dans la seconde moitié du 20 ème siècle,pour sédentariser les nomades, au début du21 ème tout est fait pour que le nomadisme sedéveloppe 75 . Le nomadisme, pour les Roms,au cours des siècles, a été une adaptation àdes conditions d'existence changeantes etdifficiles. Aujourd'hui, plus que jamais peutêtre,il est réactif plus que proactif, et répondau rejet, à des expulsions, à des destructionsde logements, à des menaces parfois mises àexécution (Kosovo par exemple), à uneimpossibilité d'accès à des ressourceséconomiques, etc. Dans tous ces cas le Romest contraint d'aller voir ailleurs si l'accueilest meilleur. On le rend ensuite responsablede la situation dont il est victime.Jean-Pierre LiégeoisSociologueUniversité Paris 5 - SorbonneJean-Pierre.Liégeois@paris5.sorbonne.fr75 Pour un développement et une contextualisationvoir Roms en Europe, et Roms et Tsiganes, op. cit.


n°6 2010 29Se dire Manouche, Rom, Gitan ?Processus d’identification des populations Rroms :au-dedes pratiques spatialesCéline Bergeon & Marion SalinGitan, Manouche, c’estcomme vous voulez. Vouspouvez aussi m’appelerBohémien, comme y’en a qui dise.Ce que je sais c’est que si vous memettez dans une maison : je crève.Alors vous voyez.(Sarah, rencontrée en Seine SaintDenis, le 17/02/2010)La rencontre avec les groupes Rromsne peut laisser les chercheurs indifférents,tant elle pose avec acuité la question del’identité. « Qui sont-ils ? » se demande-t-on.Gens du voyage et Roms pour les politiquespubliques 1 , Gitan, Manouche, c’est comme vousvoulez pour Sarah. Tsiganes, Roms (avec unou deux « r » ?), Bohémiens, Gitans,Manouches, Voyageurs, nomades. Autant denoms pour définir des réalités qui sedistinguent et s’entrecroisent sans cesse.Comment trouver le mot juste pour désignerdes personnes sans porter atteinte à l’identitéqu’elles vivent et défendent, sans figer uneidentité dans une catégorie incapable derendre compte de la complexité desprocessus identitaires ? La question se poseaux sociologues, aux ethnographes, auxgéographes confrontés au problème del’altérité. Dans le cas de Rroms, elle estd’autant plus prégnante que les termes dedéfinition sont flous et renvoient à descontenus différents. À plusieurs reprises,nous avons été confrontées sur nos terrainsà des attitudes contradictoires : alors quecertaines personnes revendiquent uneappartenance au groupe Rrom quirassemblerait Gitans, Manouches, et Roms,d’autres affirment avec véhémence qu’ellesn’ont rien à voir les unes avec les autres.D’autres fois encore, la valorisation d’unmode de vie ou d’un habitat prévaut sur larevendication d’un groupe d’appartenance.La question des catégories se pose d’autantplus que la gestion de ces populations -considérées comme problématiques -1 La distinction entre les Gens du voyage et les Romsa été exprimée par le rapport au premier ministre faitpar Pierre Hérisson, concernant « le stationnementdes Gens du Voyage ». En effet, la commission nationaleconsultative des gens du voyage a précisé, dans sa séance du 16octobre 2007, que les roms ne sauraient être assimilés aux gensdu voyage (Rapport Hérisson, 2007).


30 n°6 2010s’appuie sur ces catégories. Nous ne voulonspas faire une analyse pessimiste, passéiste oufolklorique de ces questions ; cela nuiraitconsidérablement à ce qui nous paraît le plusimportant et le plus intéressant, à savoir ledynamisme social créé par ces populations,rarement reconnu et trop souvent passé soussilence. Nous portons un intérêt personnelet scientifique à ces populations, mais nousne nous revendiquons en aucun casdéfenseurs ou porte-parole des Rroms - endépit de la légitimité scientifique à parler pourl’Autre qu’acquiert le chercheur. Nousvoudrions pour notre part interroger lesmultiples appellations et les processus deconstruction identitaire de ces populations.Outil pour acquérir une certainelégitimité, et surtout une reconnaissanceinstitutionnelle, le terme générique deRroms 2 apparaît fréquemment dans lesrecherches et dans les instancesreprésentatives, notamment à l’échelleeuropéenne et mondiale 3 . Les Rromsreprésentent un peuple sans territoire compact, quin'a jamais eu de revendications territoriales, maisqui est lié par une conscience identitaire, une origine,une culture et une langue communes (La voix desRroms). C’est donc derrière l’expression« Rroms » spécifiquement orthographiéeavec deux « r » qu’une partie des acteurs sereconnaissent et se rassemblent et ce,d’autant plus que le terme « Rroms »provient directement de leur langue. C’est2 Rrom signifie « homme », « époux », « mari » enrromani. Certains acteurs, parmi lesquels l’associationLa Voix des Rroms, revendiquent l’appellation« Rrom ». Ce terme renvoie à un peuple qui partageune origine commune - Inde du Nord - une languecommune - le rromani - et des traits culturelscommuns -organisation familiale, référencescommunes. Au fil des migrations, trois groupes seseraient formés : les Gitans ou Kalé dans la péninsuleIbérique, les Manouches ou Sinté en Europeoccidentale (Allemagne, France, Grande-Bretagne,Italie) et les Roms en Europe de l’Est. Lerromanipen (« la romanité ») est un concept dontl’utilisation est soutenue par les principaux défenseursrroms.3 Nous pouvons citer ici l’association “La Voix desRroms” crée en 2005 ; l'Union Romani Internationale(IRU) ou bien encore les Nations Unies.pourquoi, nous utiliserons cette expressionpour désigner l’ensemble de ces populationsbien qu’elle ne soit pas toujours significativepour l’identification quotidienne des Gitans,Manouches, et Roms.Lors de nos rencontres avec lesRroms, la diversité des appellations et descatégories employées tant dans des écritsscientifiques que dans des situations deterrain, nous a conduites à nous poser laquestion : « Qu’est-ce qu’être Manouche,Gitan et Rom 4 ? »Processus d’identification : élémentsproblématiquesOn ne peut faire l’économie de laquestion de l’identité car c’est à partir d’elleque se forment et évoluent les pratiques etles représentations sociales. Ainsi, les identitésindividuelles et collectives, fruits d’élaborationssociales et culturelles, s’avèrent d’autant plus solidesqu’elles transitent par le langage matériel de l’espace,de ses lieux et de ses territoires, y compris dans leursformes virtuelles (Di Méo, 2007, p. 2). Poser laquestion de l’identité de ceux que l’onrencontre, c’est également prendre le risqued’entrer dans le champ de l’orientalismedéfini par Edward W. Said comme une visionpolitique de la réalité, dont la structure accentue ladifférence entre ce qui est familier : « Nous », et cequi est l’étranger : « Eux », les Rroms (Said,1980, p. 59). Il faut donc être vigilant à nepas réifier une réalité complexe, à ne pasfaire ressortir un trait particulier pour enfaire un élément structurant de la gestiondifférenciée des populations, à ne pas formerun savoir-pouvoir sur le groupe qu’il s’agit deporter à l’existence en tant que groupe qui estinséparablement un savoir-pouvoir de faire le groupeen lui imposant des principes de vision et de divisioncommuns, donc une vision unique de son identité etune vision identique de son unité (Bourdieu,1980, p. 141). Car l’identité est en fait une4 Pour cet article, nous avons décidé de ne pas parlerdes Yéniches puisque l’origine commune, issue desmigrations depuis l’Inde du Nord, n’est pas reconnue.Par ailleurs, la localisation de nos terrains respectifsne nous a pas amenées à rencontrer cette population.


n°6 2010 31combinaison de processus multiples,complexes et variables, qui fait l’objet demultiples recherches. Le structuralisme ad’abord pensé l’identité pour penser lerapport entre le singulier et l’universel.Pourtant, depuis la fin des années 1960 5 , leproblème n’est plus de s’interroger sur ladéfinition de ‘‘l’identité’’ dans les différentes‘‘cultures’’, mais d’étudier les pratiques concrètes etles techniques d’identification (…), en lesenvisageant comme des relations de pouvoir mettanten contact les individus qui ont le moyen de définirl’identité des autres et ceux qui sont les objets deleurs entreprises (Noiriel, 2007, p. 5). Notrepropos s’inscrit dans ce champ d’analyse :nous ne voulons pas créer une catégorie depensée – les Rroms – qui nierait lesdimensions multiples de l’identité. Mais il nenous semble pas non plus que l’analyse desprocessus d’identification opposent ceux quidéfinissent et ceux qui sont définis.L’identité se construit dans des relations depouvoir qui ne sont en aucun cas univoques.La question qui se pose est alors la suivante :comment conserver la richesse desexpériences de vie sans pour autant nier lessentiments d’appartenance à un groupecommun ? Il s’agit d’interroger lesreprésentations de cette identité rrom, et devoir quelle importance elles ont pour lesacteurs, en les replaçant dans les discours quiles produisent, puisque la catégorisation est uneactivité exercée par de nombreuses instances, dont lespouvoirs d’assignation sont variables, et qui setraduit par une mise en forme plus ou moinscontraignante et aboutie des identités collectives(Martiniello, Simon, 2005, p. 8). Malgré lepoids des identifications externes qui figentles identités, les processus de différenciationet d’affiliation internes s’émancipent de cescatégories artificielles, en prenant appui surcelles-ci. C’est en ce sens qu’on parlera deprocessus de subjectivation : [la logique desubjectivation] n’est jamais la simple affirmationd’une identité elle est toujours en même temps le déni5 Une nouvelle génération de philosophes, parmilesquels on peut citer Jacques Derrida, MichelFoucault ou Gilles Deleuze rejettent la définitionréifiée de l’identité pour privilégier une approche entermes de relations de pouvoir.d’une identité, imposée par un autre, fixée par lalogique policière. La police veut en effet des noms“exacts” qui marquent l’assignation des gens à leurplace [...]. La subjectivation comporte toujours uneidentification impossible (Rancière, 1998, p.121). La logique de subjectivation représentealors une re-création perpétuelle desprocessus identitaires en s’appuyant surl’usage de référents multiples, en vue d’uneré-appropriation des catégories assignées. Aucontraire, les processus d’identification isolentcertains éléments - pertinents pour la gestiondes populations - et les érigent encaractéristiques essentielles de l’identitéRrom. Par exemple la catégorieadministrative « Gens du Voyage » s’appuiesur la seule mobilité, oubliant la complexitéet la variabilité de cette pratique.Mal nommer les choses, c’est ajouter aumalheur des hommes (René Char)Interroger les processus d’identificationne peut s’envisager sans un retouraux catégories existantes : comment parvenir àtraiter une question relative à ces groupes sans avoirpréalablement définit, de qui on parle ? (Robert,2007, p. 55).Longtemps, le terme « tsigane » aprévalu, pour désigner des populationsvenues de l’Inde et présentant un mode devie itinérant. Pourtant, comme nous l’avonsspécifié précédemment, les généralisationsidentitaires sont réductrices et le concepttsigane tend à réunir dans une même construction desindividus organisés en groupes familiaux structurésqu’une histoire spécifique, des liens culturels étroits etun mode de vie caractérisé par le nomadismepermettent d’identifier. … La définition“tsigane” ne rend pas plus compte de la réalitésociale “des” Tsiganes, de ses modalités et de sadiversité, que la définition “gadjo” ne peut aider à lacompréhension des comportements des populationssédentaires (Humeau, 1995, p.16-17). Cela estd’autant plus vrai que le mot « Tsigane » estcomplètement extérieur au parler de ceuxque l’on désigne ainsi. Il renvoie à la sectedes Atsiganoi, secte installée dans l’Empirebyzantin bien avant l’arrivée des Rroms, et


32 n°6 2010qui refusait tout contact physique avec lesautres gens (Rromani Baxt, p. 10). Il faitégalement référence à une région, la petiteÉgypte. De “Petite Egypte”, région entourant laville de Gipte en Morée du sud-ouest, près deModon, l’on crut plus tard que les Roms (sic)venaient d’Egypte (Auzias, 2002, p. 38).Pour désigner ces populations, lespolitiques publiques ont également créé descatégories administratives, fondées sur untrait particulier, dont la mise en évidencerendait plus simple leur contrôle. Depuis1969, le terme employé est celui de « Gensdu Voyage 6 ». Il désigne l’ensemble despersonnes qui vivent et se déplacent, en habitatmobile ou susceptible de l'être, pendant tout ou partiede l'année (site de la DirectionDépartementale des Territoires de la Mer 7 ).Cette définition pose aujourd’hui problème.D’une part, les pratiques de mobilité se sontmodifiées : la mobilité permanente n’estdonc plus commune à tous les Gens duVoyage, ce qui conduit les administrations àaffiner les catégories, en identifiant troiscatégories de relation au Voyage : les gens duvoyage nomades ; les gens du voyage semi sédentairesqui effectuent des déplacements limités dans l’espaceet dans le temps ; les gens du voyage qui ne voyagentplus (Rapport Hérisson, 2007, p. 4-5).D’autre part, depuis la fin des années 1980,apparaît une nouvelle catégorie, celle des« Roms », auparavant incluse dans le groupeprécédent. Une précision a été introduitedans les textes officiels qui considèrentdésormais que les Roms n’appartiennent donc pasà la communauté des gens du voyage, lesquels auxtermes de la loi du 3 janvier 1969 relative àl’exercice des activités ambulantes et au régimeapplicable aux personnes circulant en France sansdomicile ni résidence fixe, doivent être en possessiond’un titre de circulation. Ce sont deux catégoriesdifférentes, et les Roms ne relèvent donc pas dudispositif d’accueil des gens du voyage qui a été prévu6 Le terme « Gens du voyage » est utilisé seulement enFrance et en Belgique. Les autres États de l’Union etles institutions européennes et communautairesemploient le terme générique de « rom ». (RapportHérisson, 2007).7 http://www.manche.equipement.gouv.fr/information/glossaire.html#gpar la loi du 5 juillet 2000 8 . Au contraire, lesRoms sont considérés soit comme desétrangers, ressortissants de l’Union européenne(essentiellement de Roumanie et de Bulgarie) (ibid.,p. 1), c’est-à-dire comme des migrantséconomiques qu’il convient de gérer commetels ; soit comme des victimes persécutées entout temps et en tout lieu. C’est là en grandepartie l’identification construite par lecollectif Romeurope, qui défend la perceptiond’un groupe “rom” dont la variable paraît plussociale que culturelle (Dupau, 2009. p. 39).La culture de la précarité (ibid.) attachée austatut de victimes rend nécessairel’intervention des associations et despolitiques publiques pour assurerl’apprentissage des pratiques d’habiter (ibid..,p. 50), dans la mesure où [leur] mode de vie nes'avère pas compatible avec les contraintes du parcclassique 9 . Ces catégories relèvent donc plutôtdes dispositifs de contrôle et de gestion despopulations que de processus desubjectivation. Elles fixent des identités -pourtant variables - dans le temps et dansl’espace.Il convient alors de s’arrêter sur lesreprésentations médiatiques qui senourrissent de ces processus et renforcentl’assignation identitaire. En ce sens, untravail a été entrepris en 2009 sur lesreprésentations issues des dénominations.Un corpus de 143 articles de presse parusdans les journaux locaux et nationaux entrejuillet 2008 et février 2009 en France 10 a étéconstitué 11 . Deux « mots clé » ont été8 JO Sénat, 7 novembre 2007, cité par le RapportHérisson, p. 1-2.9 Site de l’Association Départementale pourl’Information sur le Logement (ADIL) du Doubs.10 Les journaux qui entrent dans le cadre de l’étudesont : Lille Métropole, La Gazette des Communes, La voixdu Nord, La Provence, Rue 89, News Press, Ouest France,Le Parisien, L’Union, La Dépêche, Vonews, Nice Matin,L’Aisne Nouvelle, Le Télégramme, Nouvel Observateur,Dernières Nouvelles d’Alsace, l’Est Eclair, Metro France,Causeur, Nord Eclair, Le Figaro, Le Pays, 20 Minutes, BienPublic, La Nouvelle République, Charente Libre, VarMatin, Sud Ouest.11 Dans le cadre des recherches de doctorat de CélineBergeon : Rroms et Voyageurs: pratiques circulatoires etattaches territoriales au miroir des politiques publiques de


n°6 2010 33distingués et ont déterminé le recueil del’ensemble de ces articles de presse. Pour uncorpus, le terme de « Gens du Voyage » a étéchoisi et pour l’autre, le terme de« Tsigane » 12 . Les sujets traités dans lesarticles de presse de chaque corpus ont étéanalysés. Les résultats montrent que lesproblématiques sont différentes si l’onemploie le terme de « Gens du Voyage » oucelui de « Tsigane ». Pour le premier groupe,les problèmes soulevés peuvent êtreregroupés en trois thèmes : le stationnement(légal ou illicite), les dispositifs d’accueil ainsique les équipements des lieux de halte ; puisla circulation en tant que mode de vie ; enfinla discrimination, le racisme ainsi que lesprocessus associatifs de médiation etd’insertion. L’analyse du corpus d’articlesrelatifs au terme de « Tsiganes » faitessentiellement référence à des migrations deRoms provenant des pays de l’Europe del’est. Une orientation culturelle de cesarticles est prépondérante notamment avecla mise en avant de la culture musicale decette population. Du point de vue de l’étudedes représentations, ce travail a permis dedistinguer des problématiques spécifiques,liées à la mobilisation d’un vocabulaireparticulier. Support à la circulation desreprésentations au sein des sociétés, la presseest un outil d’analyse pertinent puisqu’elletraduit des images et des présupposés : lesreprésentations circulent dans les discours, sontportées par les mots, véhiculées dans les messages etimages médiatiques, cristallisées dans les conduites etles agencements matériels et spatiaux (Jodelet,1989, p. 48). Nos différentes expériences deterrain nous ont conduites à remettre encause ces désignations artificielles et à porternotre attention aux processus desubjectivation des acteurs. Dans cetteoptique, la confrontation de plusieursterrains (Région Ile-de-France, régionstationnement et de circulation : l’exemple des Rroms duPoitou-Charentes (France) et de la région Wallonne (Belgique).Thèse de Doctorat en cours.12 Le terme de Rrom est rarement utilisé dans lapresse, c’est pourquoi les expressions « Gens duVoyage » et « Tsiganes », fréquemment employées,ont été privilégiées.Poitou-Charentes et région wallonne enBelgique), nous a permis d’appréhender cettequestion à partir de plusieurs groupeshabitant différents espaces.La parole rromSi les Rroms se disent d’abordappartenir à un réseau familial, ensuite à ungroupe culturel de référence (Manouche,Gitan, Roms), les référents identitairescirculent au gré des rencontres et dessituations: combien de Rroms ont arrêté levoyage mais ne se sentent pas moins Rromspour autant ? Les deux schémas ci-dessousprésentent les usages des dénominationsdans les processus d’identification et desubjectivation, permettant une confrontationentre les catégories produites et leur réappropriationpar les acteurs. Ces schémasnous permettent de mettre en relation lesdifférents processus à l’œuvre dans laconstruction de l’identité. Ainsi, on peut voirsur le schéma 1 que les processusd’identification s’appuient sur certainesvariables (mobilité, pratique de la langue,précarité, délinquance) qu’il s’agit d’isolerpour en faire des variables explicatives del’identité. Ces processus réifient l’identité desindividus et des groupes. En premier lieu, lescatégories produites méconnaissent lacomplexité des variables choisies, qui nesont pas linéaires.Au contraire, la pratique de la languevarie selon les contextes, les situationsd’énonciation, les situations du quotidien.Mais qu’elle soit quotidienne ou non,l’utilisation du rromani revêt toujours unsens dans la construction de l’identité. Ensecond lieu, choisir certaines variables, c’esten laisser d’autres de côté, c’est méconnaitrela dimension plurielle et toujours recréée del’identité. L’identification de l’autre enfermecet autre dans ce qu’Amin Azza appelle « ladifférence ». Cette “passion de la différence”enferme [...] dans des identités imperméables, etamène à glisser rapidement de la différence culturelleà la déficience culturelle, car actuellement, lesfrontières entre une désignation de la différence et une


34 n°6 2010assignation de cette différence sont de moins en moinsnettes (Azza, 2007, p. 91-94). Elle ne laissepas de place à un écart, écart produit par lesindividus qui rejettent ces identificationsfixées. La comparaison des situations danslesquelles est employé le mot « Rom »permet d’illustrer l’association entre unterme – désignant une population – et unecaractéristique principale associée à ce terme– en l’occurrence, à cette population.Schéma n°1 : Les processus d’identification des populations RromsEn effet, pour les instances quiidentifient (schéma 1), le mot « Rom » esttoujours corrélé à une pratique de la languerromani, à une faible mobilité et à unesituation de précarité forte.Pourtant, tandis que pour le collectifRomeurope, les Roms sont essentiellement despopulations victimes, elles sont pour lespolitiques publiques des populationsdélinquantes. Au contraire, les populationsRoms mobilisent cette catégorie là dans dessituations particulières, catégorie qui estsouvent reprise en relation avec d’autres(origine, espace proche ou éloigné,…)comme on peut le voir sur le schéma 2. Lesprocessus de subjectivation expriment ainsila tentative de creuser un écart par rapport àla catégorie imposée : cet écart se donne àvoir dans les cercles qui s’emboitent. Leschéma 2 montre la « malléabilité » del’identité. Il précise le « jeu desappartenances multiples » : plus la référenceidentitaire s’éloigne du centre, plus lesentiment d’appartenance s’amoindrit. Ceschéma illustre également l’intensité del’utilisation des dénominations mais cesdénominations renvoient à une significationunique dans le cas des processusd’identification, alors qu’elles traduisent desappartenances multiples lorsqu’elles sontexprimées par les acteurs. Les groupesculturels de référence (Rom, Manouche etGitan) sont mobilisés couramment pour sedémarquer du groupe plus élargi des Rromsmais ils donnent également à voir unegrande diversité interne, et ce d’autant plusqu’ils changent de signification selon les


n°6 2010 35situations et les échelles d’appartenanceexprimées. Les expériences de vie formentun support idéal pour l’enchevêtrement desréférences identitaires.Schéma n°2 : Appartenances multiples des populations Rroms 13Source : schéma conçu et réalisé par Bergeon C., complété par Salin M. d’après des entretiens informels réalisésentre Septembre 2005 et avril 2010.13 Lecture du schéma n° 2 : ce schéma tente d’ordonner les différentes strates d’appartenance mobilisées par lesRroms rencontrés pendant le travail de terrain. Ces « auto-dénominations » ont été classées suivant quatre variables,utilisées de façon récurrente par les acteurs. Plus l’identification s’éloigne du centre, plus le sentiment d’appartenances’amoindrit (à l’échelle de l’individu et de la famille) dans le même temps qu’il s’accroit puisque le nombre de Rromsauquel il est fait référence augmente, au fur et à mesure que les frontières des groupes d’appartenance s’élargissent.Par exemple, dans l’usage quotidien, un individu se définira en premier temps par l’appartenance familiale, puis parson groupe culturel d’appartenance pour enfin « se dire Voyageur » ; alors qu’en référence au mode de vie, l’acteur sedit dans un premier temps « Voyageur », puis il fait appel à son groupe culturel d’appartenance pour se situer pluslargement au sein des « Gens du Voyage ».


36 n°6 2010Jeu d’identification et de subjectivation :se servir des appartenances multiplesL’appartenance revendiquée à ungroupe est toujours à considérer dans un jeud’échelles. En effet, les situations et lesopportunités (économiques, sociales oureligieuses) mobilisent une appartenancespécifique et la mise en avant d’unattachement précis. Face aux gadjé que noussommes, il arrive souvent que les personnesse disent « rrom », voire parfois « tsigane ».On parle un peu de l’Argentine, où Helena apassé cinq ans. Puis, subitement, elle me dit :Moi je suis Tsigane, vous compris ?- Je comprends mais ça veut dire quoiTsigane ?- Ben vous voir il y a plusieurs tsiganes.Moi je suis tsigane rom.- Tu es rom ? Mais c’est quoi par exemplela différence entre rom et tsigane.- Il y a pas différence. Tsigane c’est grandtu vois. Le Gitan il est tsigane, le Manoucheil est tsigane. Moi pas Gitan, pas Manouche.Moi Rom. Mais surtout Tsigane. Et puisaussi moi je parler le romani et le tsigane. »(Je comprends que le romani est en fait leroumain parce qu’après avoir parlé roumainavec la vieille femme qui revient lui dire deuxmots à sa fenêtre, elle me dit : « tu vois çac’est romani . Moi parler le tsigane. Moiparler un peu l’espagnol, un peu le français, leromani et le tsigane.- Alors tes enfants aussi ils sont tsiganes ?- Bien sûr ils sont tsiganes. »(Carnet de terrain de Marion Salin 14 ,16/03/2010)Ainsi, la référence à l’un des troisgroupes culturels restreints est mobilisée parcette femme, en situation de discussion àpropos de l’identité. Pourtant, il est plutôtrare lors des entretiens que le mot « tsigane »soit convoqué. Il est également peu courant14 Les citations issues d’entretiens informels sontindiquées comme extraites des carnets de terrain. Lesentretiens indiqués comme tels ont été enregistréspuis retranscrits.que la tripartition (Rom, Gitan, Manouche)soit explicitée de manière aussi claire : nousavons remarqué que lorsque les groupes sonten concurrence pour l’espace, la distinctionentre les Roms (appelé « Roumains » par lesManouches et Gitans), et les Manouches etGitans se fait plus évidente. Les acteurs euxmêmesveulent éviter des amalgames quipourraient nuire à l’image de leur groupe etles empêcher de s’installer sur tel ou tel lieu.Mais en dehors de ces situations, il noussemble que les mots « Rom, Gitan,Manouche » tiennent à la fois lieu de référentculturel restreint et plus large – ce que nousconsidérions ci-dessus avec le terme« rrom ». Ces mots permettent en effet de sedistinguer par rapport aux gadjés maiségalement par rapport aux autres familles.Car c’est bien la famille qui constituel’échelle de référence la plus souvent citée,hors des premiers contacts avec les gadjé.L’unité de vie et d’organisation socioéconomiqueest en effet la famille, plus oumoins élargie selon les cas : la solidarité entreles membres de la famille est une valeurfortement affirmée par les Rroms. De lamême manière, les écrits ethnographiquesont montré que les relations familialesjouaient un rôle économique important(Formoso, 1986). Ainsi, lorsque les pouvoirspublics tentent de créer avec les Rroms desfamilles nucléaires, ceux-ci mettent en placedes stratégies de contournement. C’est ceque nous avons pu observer en Seine SaintDenis (village d’insertion) comme dans larégion Poitou-Charentes lors du relogementde familles en habitat collectif.Par ailleurs, les références au groupeculturel d’appartenance sont systématiques.Nous pensons alors que la représentativitéde chaque groupe culturel de référence (rom,gitan et manouche) joue un rôle importantdans la reconnaissance de l’autre au sein d’ungroupe plus élargi. Lors du travail de terrainen région Poitou-Charentes, la place desRoms dans le groupe plus élargi des Rroms asouvent été remise en cause. Les Roms étantpeu présents en région Poitou-Charentes eten Wallonie, les relations sociales entre les


n°6 2010 37groupes Roms, Gitans et Manouches sontrestreintes. Nous pouvons alors émettrel’hypothèse que le degré de relation et dereprésentativité influence l’exclusion oul’adhésion au groupe culturel plus élargi.Non, non, je ne suis pas une tsigane maisune manouche !(Entretien, Charente-Maritime,Femme Manouche en terrain familial,mars 2005).Les processus de différenciation sontdonc nombreux, notamment lorsqu’il s’agitde redorer une image ou bien encored’affirmer son appartenance culturelle lediscours minoritaire est un discours performatif,visant à imposer comme légitime une nouvelledéfinition des frontières et à faire connaître etreconnaître la minorité ainsi délimitée contre ladéfinition dominante et méconnue comme telle, doncreconnue et légitime, qui l’ignore (Bourdieu, 1980p. 66). S’affirmer en tant qu’appartenant à uncertain groupe, c’est essayer de fairereconnaître ce groupe comme légitime etaffirmer son existence dans des situations oùelle est menacée par les politiquesd’assimilation et d’intégration menées par lesÉtats européens.Les processus de subjectivations’entrecroisent selon les situations, lesinterlocuteurs. On peut alors parler desubjectivation multiscalaire, dans la mesure oùles référents mobilisés sont variés etinterviennent à des moments divers, demanière séparée ou simultanée.Pour tenter de saisir la complexité deslogiques de construction identitaire, nousavons décidé de nous intéresser à deuxdimensions qui peuvent intervenir dans lejeu des identités : la langue et le rapportqu’entretiennent ces groupes à l’espace,puisque celui-ci est le support de pratiques,de représentations et de références spatialesparticulières.Jeu d’identification et de subjectivation :de la langue à l’espaceIl est a priori peu aisé pour lesgéographes-ethnographes de multiplier lesinterrogations de terrain à propos del’identification rrom. En effet,l’établissement de liens privilégiés avec un ouplusieurs groupes rroms ne permet pastoujours d’appréhender la problématique del’identification à toutes les échelles. C’estbien le dialogue qui rend possiblel’articulation de ces processus, à partir denos terrains avec les Roms, les Gitans et lesManouches, et dans des contextes biendifférents (Poitou-Charentes, Wallonie, Ilede France). La question demeure alors :comment saisir les processus d’identificationrrom, hors des cadres de formation d’unsavoir-pouvoir qui viserait explicitement àgérer ces populations ?La langueLa langue est l’un des fondementspotentiel 15 du sentiment d’appartenance à ungroupe. En effet, la langue est le supportd’une vision du monde, d’un possible modede vie. Parler la même langue, c’est prendreacte de l’existence d’un lien potentiel, entreles différents locuteurs.Le Kalo qui s’aperçoit que le vocabulairequ’il utilise et qui le démarque de la sociétémajoritaire trouve des correspondances directesavec le dialecte des Rroms d’Albanie, duKosovo, de Bulgarie, de Grèce ou du Piémontse sent, et pardonnez-moi cet élan deromanticisme, membre d’une grande famille.(Latifa, Gitane membre de La Voixdes Rroms, rencontrée à Paris endécembre 2009).15 Nous insistons sur le mot « potentiel » dans lamesure où la langue n’est pas du tout suffisante pourcréer des liens entre individus et groupes. Enrevanche, elle atteste de liens passés ou enconstruction. Ce qui importe, c’est d’interroger lesens de ces liens pour les pratiques et lesreprésentations.


38 n°6 2010La langue parlée par les Rroms est lerromani. Les politiques publiques associentd’ailleurs cette langue au seul groupe rom(d’Europe de l’est).- Mais sur quels critères vous vous fondezpour définir que ce sont des Roms ?Ah ben c’est eux qui se définissentcomme ça. Moi je ne les regarde pascomme des Roms ou je ne leur parlepas comme à des Roms. C’est eux quidisent « nous on est Roms ». Ilsparlent la langue, etc.(Entretien avec un travailleur social,09/10/2009).Pourtant, il nous semble que lerromani n’est pas propre aux Romsvenus d’Europe de l’Est. Il constitueau contraire un fondementd’appartenance plus large : pourcomprendre cela, il nous faut revenir àl’histoire du rromani. Le rromanidérive des parlers populaires prochesdu sanskrit et possède des éléments debase en commun avec le hindi, lenépali, le panjabi, etc., langues sœursdu nord de l’Inde (Liégeois, 2007,p. 39). Après mille ans de migrations pardes voies et à des époques différentes, après despériodes et des lieux différents de relativestabilisation ou dedentarisation, la langues’est ramifiée et se ramifie encore, donnantnaissance à un grand nombre de variétéslocales, différant d’ailleurs davantage par ledegré d’oubli des locuteurs que par desdisparités intrinsèques (Liégeois, 2007,p.40). Ainsi, le rromani aconsidérablement évolué au fil de cesmigrations, selon les contextes locaux,les emprunts effectués, les situationsde persécution 16 .Sarah m’avoue alors sur le ton de laconfidence : Tu sais, nous, on a notrepropre langue, c’est la langue des Gitans.Mais on parle plus tellement, parce qu’onn’peut plus, pis avec l’école et tout ça. Moij’sais encore dire quelques mots, mais c’estpas vraiment parler. Mais les enfants, ilsrigolont (sic) bien quand on parle quandmême. Je demande à Sarah plus deprécisions, pour comprendre si cettelangue qu’elle parle est la même quecelle que j’apprends à l’Inalco : lerromani. Ah c’est pas la langue desRoumains. Nous on a des beaux mots. Pourdire les yeux, j’dis « jakha ». Pourt’présenter, tu dis « Mir’ anav si Sarah ».C’est bien ce que je pensais : elle vientde réciter une leçon de mon livre derromani.(Carnet de terrain de Marion Salin,15/02/2010)J’ai été très étonnée aujourd’hui parl’émotion de Latifa, gitane, lorsqu’ellea découvert que le mot garderie était lemême en rromani et en kalo, que lesphrases se ressemblent tant dans lesdeux langues, qu’elle se sent tellementrrom et gitane à la fois.(Carnet de terrain de Marion Salin, 27novembre 2009)La langue rromani s’est construite aufil des migrations de la population Rrom.Nos trois terrains de recherche nousautorisent aujourd’hui à mettre encomparaison l’usage quotidien de la languerromani. Nous travaillons avec despopulations manouches et gitanes pour lesdeux terrains situés en région Poitou-Charentes et Wallonne ; la région Ile-de-France (plus précisément le département dela Seine Saint Denis) est fréquentée enmajorité par des Roms. Ces espaces, investispar des groupes culturels de référencesdifférents, nous donnent la possibilité decomparer des mots simples prononcés auquotidien :16 Il nous faut être prudentes sur le terme persécution.Certains lieux de persécutions ne sont pas pour autantdes lieux d’oubli du rromanes. Nous affirmonsseulement que les persécutions constituent unobstacle au développement de la langue.


n°6 2010 39Tableau n°1 : Comparaison du vocabulaire utilisé par les roms en Ile-de-France et par lesmanouches/gitans en Poitou-Charentes et en WallonieMot en françaisTerrain région Poitou-Charentes et région Wallonneen Belgique – Populationmanouche et gitaneTerrain Ile-de-France –Population romFleurs Blumi loludiFrère Praal phralBonjour latcho dives laćho divesCuré / Prêtre Rachaï raćhaiSoupe Sumi zumiArgent (de l’) Love loveMaison Caire kherChien Choukel zoukelVoler Chourave ćoravFoudinelo (souvent prononcédinlo)diloFille gavali ou racli* rakli / ćhajFromage kiral (souvent prononcé kéral) ćiralFusil Pouchka raketaBisou Tchoum ćhumidautuChanter baga bagal / gilabelMarcher Yat phirel / dźalVille Foro foroCaravane Campine kampinaLune chonut ćhon (ut)Mère Daj DajGarçon tchavo / raclo ćhavo / raklorepas jabe xabeLes yeux yakas jakhaSource : Terrain - Seine Saint Denis, Région Poitou-Charentes, Région WallonneLe tableau ci-dessus montre lesanalogies observées entre la langue identifiéecomme étant du rromani (parlée par desRoms bulgares et roumains rencontrés) et lalangue quotidienne des Manouches. Nousvoyons que certains mots sontcomplètement identiques (lové/love) et quela plupart des mots, s’ils ne sont pasretranscrits de la même façon, conserventune prononciation très proche (kiral/ćiral ;sumi/zumi). Certains mots sont tout à faitdifférents (pouchka/raketa) : comme nousl’avons souligné, les langues ont étéfortement influencées par les migrations etles contextes locaux. Cela nous montre bienqu’il existe un lien objectif entre lesdifférents parlers manouches, gitans et roms.Toutefois, ce lien n’est pas toujours porteurde sens pour les populations rencontrées,souvent parce qu’elles l’ignorent, étantrarement en contact les unes avec les autres.Cependant, la pratique de la langue est unemanière d’affirmer l’existence d’un groupeRrom dont l’unité relève en partie d’uneproximité linguistique. À l’échelle du groupeculturel de référence, la langue permet derenforcer des liens socio-familiaux.Néanmoins, la langue ne peut êtreconsidérée de manière isolée, puisque laplupart des Rroms que nous avonsrencontrée parlent plusieurs langues. Lesenfants notamment sont heureux de nous


40 n°6 2010apprendre qu’ils comprennent le roumain,l’italien, le français et le rromani (carnet deterrain, 16/03/2010). Le rapport à la langueest donc pluriel ; il est difficilementsaisissable car il ne renvoie pas à une languenationale unique. Or, comme le préciseGiorgio Agamben toute notre culture politiquerepose sur la mise en relation d’une langue et d’unpeuple, mais nous ne savons ce qu’est ni l’un, nil’autre (Agamben, 1995, p. 76) et ce d’autantplus que de nos jours, le peuple n’est plus que lesupport vide de l’identité étatique et n’est reconnuqu’en tant que tel (ibid., p. 78). Leplurilinguisme peut donc être envisagécomme un élément important des processusde subjectivation, qui les met en question enmême temps qu’il les enrichit. Il nous fautdonc remettre en cause ses catégories depensée, sortir de l’identité étatique etexplorer de nouvelles relations entre lalangue et d’autres éléments del’identification, comme par exemple lerapport à l’espace. Ces relations renvoient aujeu d’échelles incessant entre les différentesappartenances que revendiquent les groupeset individus.Le rapport à l’espace : subjectivation etrésonnanceIl nous parait essentiel d’introduireune réflexion sur le rapport qu’entretiennentles populations Roms, Gitanes etManouches à l’espace, puisque ce rapport està la fois élément de différenciation etd’appartenance commune. L’affirmation et lapratique de spatialités diverses permet ainside déborder les identifications réductrices,d’investir les intervalles qui s’ouvrent dans lejeu des identités (Rancière, 1998, p. 122).Notre hypothèse est que les Rromsconstruisent un rapport spécifique à l’espace,rapport pluriel, qu’on ne peut comprendrepar la seule observation des pratiques demobilité, comme c’est trop souvent le cas. Ilest également important de prendre enconsidération les représentations de l’espaceparcouru et imaginé. Les Rroms que nousavons rencontrés ont essayé de nous fairepart de leurs ressentis face à la mobilitéqu’elle soit pratiquée ou imaginée.Cette mobilité souvent mise en avantpar les institutions pour trouver undénominateur commun aux Rroms constitueégalement un fait important pour cesgroupes eux-mêmes bien qu’elle soit unepratique variable. En effet, la mobilitéprésente différentes facettes suivant lesgroupes rencontrés et se déploiedifféremment dans le temps. Si les groupesRroms mettent tous en avant unattachement particulier à la circulation, celleciest à distinguer selon les contextes. LesManouches et les Gitans de la région Poitou-Charentes et de la Wallonie ont uneorganisation circulatoire spécifique comparableà l’itinérance. Les parcours sont définisen fonction de relations sociales entretenuespar la mobilité : dans chaque lieu de halte, lesliens sociaux pérennisent la reproduction duparcours en même temps qu’ils produisentun attachement spécifique au lieu. Parailleurs, la sédentarisation, souvent résultatde difficultés économiques et spatiales 17n’empêche pas l’attachement à la mobilité.C’est très dur à perdre le mode de viedes voyageurs. L’arrêt du voyage estparfois mal vécu. Moi ça été car c’étaitmon choix mais j’ai été critiqué pouravoir arrêté le voyage. C’est un choixque j’ai fait mais souvent j’ai desenvies de partir, surtout au début duprintemps. J’ai envie de voyager, nouson est des migrateurs. C’est impossiblepour un gadjo de savoir c’que c’estmais pourtant si tu savais la belle vieque c’est, comme on dit dans leschansons, c’est la vie de bohème.(Entretien Charente-Maritime, mars 2005,J.J, Manouche en reprise du Voyage).J.J nous explique parfaitement ici quese sentir voyageur ne relève pas uniquement17 L’obligation de halte sur les aires d’accueil(introduite par la loi Besson de 2000) conduit à unedésorganisation des parcours et remet en causel’équilibre de la circulation (Bergeon, thèse en cours).


n°6 2010 41de la pratique du voyage. C’est un sentimentde partage de valeurs, d’une langue etd’habitudes de vie. La référence à la mobilitéest récurrente même en cas dedentarisation.De nombreux voyageurs qui necirculent plus élèvent le voyage en l’un deséléments fondateurs de leur mode de vie.L’abandon de la circulation ne remetcependant pas en cause l’appartenance à lacommunauté des Rroms. Nous pouvonsalors nous interroger sur la place despratiques circulatoires dans cesquestionnements sur les processus desubjectivation puisque la sédentarisationn’engendre pas la perte d’un sentimentd’appartenance commun. Les pratiques decirculation des populations Roms, bienqu’elles soient différentes des pratiquesdécrites ci-dessus, nous amènent à faire lemême constat : le voyage est un élémentstructurant des processus de subjectivation.Ainsi, en Seine Saint Denis, la majorité desRoms rencontrés vient de Roumanie, deBulgarie et d’Albanie. La plupart de cesRoms n’ont jamais vécu en caravane : lamobilité est un moyen d’échapper auxconditions de vie difficiles dans leurs paysd’origine, elle est en cela bien différente de lacirculation des Gitans et des Manouches.Pourtant, même dans ce contexte, lesréférences au voyage 18 existent, mais à uneautre échelle.Je lui demande si elle va souvent enRoumanie. Elle me regarde de manièreétrange : « Mais Roumanie est tout le tempslà. Moi je vais souvent voir ma famille, mesamis, tous en Roumanie. Et puis revenir. Etensuite eux venir. Tout le monde faire commeça ». (Carnet de terrain de MarionSalin, le 05/11/2009)La Roumanie et la Bulgarie sont sanscesse évoquées par rapport à la famille quiest restée là-bas, mais aussi par rapport à labeauté des paysages. La mobilité entre ici etlà-bas fait très fortement penser aux18 Le voyage désigne ici ce que nous appelons« migration », c'est-à-dire les allers et venues entrepays de départ et pays d’arrivée.« territoires circulatoires » que décrit AlainTarrius à propos des migrants maghrébins(Tarrius, 1993). La Roumanie continue àfaire sens pour les groupes et les individus.Toutefois, il faut prendre des précautions :d’une part, il est rare que le sentimentd’appartenance au territoire national semanifeste clairement, il s’agit plutôt d’unerelation d’appartenance à un espace de vieapproprié, à un groupe qui vit encore là-bas.D’autre part, ce rapport à la Roumanie n’estpas exclusif : certaines femmes me racontentégalement qu’elles entretiennent un rapportparticulier aux autres pays dans lesquels ellesont vécu :Maria Carmen me sort un dossier avec tousleurs papiers, et le passeport de sa fille,argentin, sur lequel je peux voir une dizainede visas (Argentine, Roumanie, France). Jelui demande : « Alors votre fille elle a ladouble nationalité ?- Oui moi garder ça comme ça elle choisir.Mais pas oublier.- Vos enfants, ils connaissent laRoumanie ?- Pffff ! Bien sûr ! Partout la Roumanie :la famille Roumanie, parler de eux. Aller enRoumanie souvent, décoration Roumanie.(…) Mais pas seulement Roumanie. AussiBulgarie et Argentine. Mais moi malheureuseparce que ma fille plus parler espagnol,jamais. Vous pouvez venir parler espagnolavec elle, pour qu’elle oublie pas. » (Carnetde terrain de Marion Salin, le15/02/2010)Mais ces pratiques de mobilité neconstituent pas les seules pratiques spatialesdes populations roms : elles sont à mettre enrelation avec les représentations de l’espace.Il est alors important de prendre en comptela représentation de l’espace comme élémentfondateur du rapport à l’espace, puisque lespratiques spatiales dépendent des situationsdans lesquelles sont pris les groupes et lesindividus. Comme on a pu le voirprécédemment, la valorisation du voyage estomniprésente dans les discours des Rroms,Gitans, Manouches et Roms. Le Voyageur


42 n°6 2010peut se déplacer quand il le souhaite ou quand celalui est utile ou nécessaire. Il y a une grande différenceentre l’objectivité du voyage - le fait de voyager - et lasubjectivité du voyage – se sentir voyageur. Alorsqu’un sédentaire, même en déplacement, restesédentaire, le Voyageur arrêté reste Voyageur. (…)Le nomadisme est plus un état d’esprit qu’unétat de fait. Son existence et son importance sontsouvent plus d’ordre psychologique que d’ordregéographique. Le Voyageur qui perd l’espoir et lapossibilité de repartir perd aussi toute raison devivre. (Liégeois, 2007, p. 66-67).Il faut souligner d’autre part que lesréférences au voyage et les différentespratiques circulatoires ne dépendent pas desfrontières administratives (territoire national,régions administratives). Dans le cas desRoms, comme dans celui des Gitans ou desManouches, la référence aux frontières esten effet rare. D’ailleurs, le mot territoiren’existe pas en rromani. Pourtant, il fautprendre garde à l’ambigüité que peut créer laproposition : « les Roms n’ont pas deterritoire ». C’est sur cet argument ques’appuient les politiquesd’exclusion/insertion 19 pour justifier la miseen place des dispositifs de gestion despopulations Rroms. Notre propos est toutautre. Il vise à montrer au contraire que lesterritoires administratifs n’ont que peud’importance pour les individus et lespersonnes rencontrées : les représentationsspatiales n’ont de sens qu’en référence à unespace approprié où vivent des membres dela famille, ou lors des rencontres forcéesavec les institutions qui ne peuvents’affranchir du cadre étatique. L’enjeu est decomprendre les luttes de pouvoir quidécident de la légitimité du territoireapproprié. À ce niveau, on comprend plusque jamais les luttes d’identification qui se19 Les politiques d’exclusion et d’insertion sontintrinsèquement liées : il n’y a pas intégration decertains sans exclusion des autres. Le dispositif desvillages d’insertion illustre parfaitement cela : lespopulations qui ne sont pas « choisies » pour intégrerle dispositif sont renvoyées dans leur « paysd’origine ».jouent à travers l’assignation d’unenationalité pour les Rroms : d’un côté, nierleur nationalité c’est trop souvent refuser dereconnaître la légitimité qu’ils ont à être dansun espace ; de l’autre côté, leur assigner uneidentité c’est aller contre les processus desubjectivation qui construisent les groupes etles individus.Conclusion : subjectivation et résistanceQue signifie alors « se dire Rom,Manouche, Gitan ? ». Il est difficiled’apporter une réponse claire, fondée sur descritères d’identité. Cette réponse est celle queproposent les instances d’identificationpolicières, qui s’appuient sur des catégoriespour contrôler et gérer des populations. Les« élites » rroms tentent au contraire defavoriser la reconnaissance de cettepopulation d’une nouvelle manière. Ellesmettent en avant une unité, une culture etune cohésion sociale forte. Souventconsidérée comme problématique, lapopulation rrom est cantonnée à desparticularités culturelles ou niée dans sonexistence. Face aux processusd’uniformisation des modes de vie, desstratégies réaffirment une identité commune,même si elle est multiple. Notre tentativeétait différente : nous voulions montrer queles individus creusent des écarts entre cesdifférentes identifications, identificationsqu’ils se réapproprient tout en les déplaçant,en fonction des situations. Réappropriation,production, création ; jeux d’échellesincessants dans lesquels sont construites deslogiques de subjectivation. Ces processussont complexes, multiples et évolutifs : ils nese laissent pas appréhender par descorrélations statistiques de variables mais parla rencontre avec l’Autre, la contextualisationde sa parole et de la notre : unereconstruction en quelque sorte. Ainsi,l’identification par la statistique est à la fois, entant que spécialité mathématique un outil de preuve,mais aussi un outil de gouvernement, qui rythme etcoordonne maintes activités sociales, et sert de guide àl’action publique (Desrosières, 2008, p. 8), c’est


n°6 2010 43pourquoi, elle ne peut prendre en compte lesprocessus sous-jacents de la subjectivation.C’est ce que tente de montrer le schémasuivant :Schéma n°3 : les processus de subjectivation des populations Rroms : tentative de synthèseSources : schéma conçu et réalisé par Salin Marion, 2010Les éléments que nous avons identifiéscomme support de ces processus desubjectivation (pratiques de mobilité,pratiques de la langue, sentimentd’appartenance au groupe culturel deréférence) ne sont jamais isolés maiss’influencent toujours les uns les autres, enfonction des situations sociales et spatiales(axes du schéma). Ainsi, la mobilité d’ungroupe, imaginée ou pratiquée, ne peut êtrecomprise sans la combinaison des facteurssocio-spatiaux qui l’influencent, et qu’ellemodifie en retour. Surtout, la mobilité neconstitue en aucun cas un facteur d‘identitéfigée. La mobilité est au contraire bien plusque cela : support de la parole des Rroms,elle permet de se dire, en relation avec lalangue, en relation avec les divers sentimentsd’appartenance exprimés au groupe culturel,à la famille. C’est ce dire qui est au centre desprocessus de subjectivation, c’est par et avecce dire que s’expriment les différences, c’estce dire qui exprime et marque l’espacepuisque l’espace est avant tout le supportd’une expression collective « C’est par l’espace,c’est dans l’espace que nous trouvons les beauxfossiles de durée concrétisés par de longs séjours.L’inconscient séjourne. Les souvenirs sont immobiles,d’autant plus solides qu’ils sont mieux spatialisés »(Bachelard [1957], 1983, p. 28).Finalement, « se dire Rom,Manouche, Gitan ? », c’est refuserl’association identité/État-nation, car les


44 n°6 2010Rroms sont la minorité européenne extraterritoriale, transnationale et transétatique, le seulpeuple européen qui ne réclame pas de nation, ni deséparatisme de là où ils se trouvent (Auzias, 1995,p. 83). Remise en cause des frontières,remise en cause du territoire, remise encause de l’identité. Cette interrogation ouvresur de nouvelles recherches à propos desliens entre les constructions de l’identité etl’espace. Surtout, elle nous pose la questionde notre propre identité : elle nous invite àcreuser des écarts. Nouvelle invitation auvoyage.Céline BergeonDoctorante en géographieMigrinter - UMR 6588CNRS /Université de Poitiersceline.bergeon@univ-poitiers.frMarion SalinM2 EST, GéographieParis 12-Créteil, Ens Ulmmarion.salin@ens.frBibliographieAgamben, Giorgio (1995) Les langues et lespeuples, in Moyens sans fin, Paris, Payot,pp. 73-83.Auzias, Claire (1995) Ethnie vs Polis.Tsiganes, Trans-territorialités, Chimères, n°25,Printemps 1995, pp. 75- 85.Auzias, Claire (2002) Les Funambules del’histoire ; les tsiganes, entre préhistoire et modernité,Quimperlé, La digitale, 167 p.Azza, Amin (2007) Désignations, autodésignations,Ecarts d’identité : les mots del’immigration, vol. II, n°111, pp. 91-94.Bachelard, Gaston [1957] (1983) La poétiquede l’espace, Paris, PUF, 214 p.Bourdieu, Pierre (1980) L’identité et lareprésentation. Eléments pour une réflexioncritique de la région, Actes de la recherche ensciences sociales, n° 35, pp.63-72.Di Meo, Guy (2007) Identités et territoires :des rapports accentués en milieu urbain ?,Métropoles, n° 1, pp.1-14.Dupau, Mélanie (2009) Quel est l’habitat adaptédes Roms migrants ?, Les limites du moded’appréhension et de traitement d’une population,Lyon, Université de Lyon, 113 p.,Mém. Master : Socio. : Lyon : 2009.Formoso, Bernard (1986) Tsiganes etdentaire.La reproduction culturelle d’une société, Paris,L’Harmattan, 263 p.Herisson, Pierre (2008) Le stationnement desGens du Voyage : Rapport au premier ministre,36 p.Humeau, Jean-Baptiste (1995) Tsiganes enFrance : de l’assignation au droit d’habiter, Paris,L’Harmattan, 409 p.Jodelet, Denise (1989) Les représentationssociales, Paris, PUF, 424 p.


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46 n°6 2010L’étranger de l’intérieur dans la ville :Métissages et hospitalités renouveléesLamia MissaouiLe métissage est à lamode, puisqu’il contenteplusieurs discours :idéologiques, géographiques ouartistiques. Cependant, celui quinous intéresse dépasse de loin cesutilisations rhétoriques. En tantque sociologue attentive àl’ethnologie, le métissage nouspermet de trouver une voie entredeux modèles actuellement envogue : la fusion, l’absorptiontotalisante de l’homogène et lafragmentation différentialiste del’hétérogène.Selon François Laplantine (1999),l’obsession différentialiste se construit àpartir d’une pensée catégorielle et classificatoire quioppose dans un premier temps les élus et les damnés,puis les blancs et les noirs ; bien au-dede ladifférentiation ethnique, puisqu’elle opposeprogressivement les juifs et les chrétiens, les hommeset les femmes, les homosexuels et les hétérosexuels…. Cette exacerbation contemporaine dudifférentialisme s’appelle aujourd’huimulticulturalisme pour les uns, ethnicitépour les autres.Notre travail de recherche prendjustement ses distances avec les tendancesactuelles à l’ethnicisation de l’étranger etapproche les initiatives de franchissementdes affectations ethniques, envisagéescomme « compétences » de souspopulationsdésignées comme « autres »dans nos sociétés. Les notions de métissageproposées n’ont de sens que parce qu’ellesrendent compte du déplacement des frontières del’altérité entre groupes sociaux, entreindividus, comme entre nations, afin depenser la mondialisation des normes et desvaleurs qui réinterprète en termes demétissages ce que nous concédons àl’étranger en terme de voisinage. Autrementdit, situer l’observation de ces initiatives etde ces échanges dans les mixités, lesmétissages, qui caractérisent en premier lieules échanges sociaux, est une réelle exigencescientifique. En effet, comment repérer,décrire, et définir autrement qu’à l’intersection,entre groupes marqués par la désignation« ethnique », les échanges sociaux qui ontconstitué les terrains de recherche que nousallons exposer ?En effet, l’étranger dont parle Simmel(Grafmeyer et Joseph, 1990) n’est passeulement celui qui vient d’un ailleurs conçucomme autre lieu, mais encore celui qui


n°6 2010 47surgit parmi nous, au cœur de nos familles,dans les lieux les plus désignés de lareproduction sociale (Missaoui, 2003a) ; ilsurgit comme différent et peut, avecd’autres, inventer de nouveaux milieux, yentrer, en sortir éventuellement. Ce n'estdonc pas l'abstraction du plus grand ‘nous’collectif confondu avec la nation, ni les aléashistoriques de sa définition par l’État, quipeuvent nous permettre d'abordersociologiquement les rapports interethniques,mais bien l'attention portée auxformations sociales les plus restreintes etpourtant les plus diffuses, les plus étrangèreset pourtant les plus désignées, les plusidentitaires et pourtant les plus révélatricesde nos déséquilibres, les plus mobiles etpourtant encore les plus présentes dans leslieux les plus dérobés.Ici, la problématique de l’étrangerdemande à la sociologie de redécouvrir sesracines anthropologiques : approchessociologique et anthropologique sontindissociablement liées pour identifier lesmicro-manifestations des places des êtresréels, caractérisés par la multiplicité et lacomplexité de leurs échanges, dans lesdispositifs sociétaux qui font sens pour tous.Dès lors, pour nous, une position,omniprésente, guidait nos investigations :mettre en exergue les complexités, lesnuances de l’inter-ethnicité. La mise enscène, telle que produite par l’imaginairecontemporain de l’étranger, expose dessituations d’ethnicité, mais suppose selonnotre point de vue un principe premierd’inter-ethnicité dans lequel des autochtones sontprésents comme acteurs ethniques. Plus qu’àobserver les manifestations comportementalesde la différence, nous noussommes attelés à décrire la diversité desniveaux et des formes de l’interaction entrepopulations désignées comme différentes,l'indigène y compris. La différence était àobserver dans l’échange même, dansl’interaction, dans les multiples etimmédiates formes de métissages toujoursen acte dans nos sociétés, plus qu’au cœur de« l’identité autre » : nous avons convenu d’unchoix pour l’observation des multiplesexpressions, négociations, d’un principegénéral de transformation, et abandonnécelui de l'identification d’un lieu de laconservation, de la répétition, appelé« identité" 1 ». C’est dire que nousconsidérons que l’autochtone, le « légitimeindigène », est partie prenante des rapportsinterethniques et des catégorisations del’ethnicité.C’est la raison pour laquelle nousconstruisons nos recherches autour desformes, circonstances et effets de momentsoù « pactisent », « passent parole » cespopulations différentes, afin de produirel’indispensable code d’honneur commun quipermet les métissages. En tout cas, pour notrepart, force est de constater la fluidité desaffectations ethniques, des catégoriesconstruites ; à partir de là, nous pouvonsaffirmer que le métissage n’est ni une valeur,ni un état, ni une condition mais bien unprocessus, qui pour nos populations autorise lamulti-appartenance : « être dedans etdehors » à la fois.De Barcelone à Gênes :des populations témoinsLa recherche que nous exposons ici aconcerné trois Etats : l’Espagne, la France etl’Italie ; elle fut menée conjointement danssix régions : Catalogne, Midi Pyrénées,Languedoc Roussillon, Provence Côted’Azur, Piémont et Ligurie. Elle visait àcomprendre comment les populationsTsiganes, de Barcelone à Gênes et Turin,sont à même de développer des initiatives enmatière de santé. Les services médicosociauxsignalent en effet unanimement leurgrande difficulté à gérer leurs missionsauprès de ces populations. Lescomportements collectifs tsiganes en matièrede consultation et de suivi médical sontdésignés comme anarchiques, ignorants del’organisation territorialisée des institutions1 François Laplantine (1998) a exprimé sa réticence àutiliser cette notion polysémique.


48 n°6 2010de santé, alors même que le SIDA, lié à defortes consommation d’héroïne injectée,décimerait des clans gitans. Nous désirionsdonc comprendre comment ces Tsiganes,sédentaires ou nomades, mettent en œuvredes ressources et des stratégies nouvelles àmême de faciliter leur accès aux institutionsmédicales ou bien sombrent dans l’épidémie,condamnés par une forte extérioritéd’étrangers aux lieux, aux hommes, auxinstitutions qui les entourent ; en somme,qui, parmi ces étrangers de l’intérieur, cesirréductibles communautaires, peutrenégocier l’archaïsme ou la modernité deses comportements sociaux dans la situationde plus grand danger collectif. Une telleapproche nécessitait une description desmodes de territorialisation de cespopulations, une connaissance de l’ « universdes pathologies » caractérisant leurs rapportsaux institutions de soins, et enfin unecompréhension des comportements développésdevant cette maladie, le SIDA.Etrangers dans les villes, les régions,les nations où ils demeurent, en Europe, lesTsiganes signalent pour bientôt une limiteinterne au développement des proximités quipermettront de réaliser cette entité politique,sociale et économique vers laquelle noustendons : étrangers de partout, leur unité dunord au sud et de l’est à l’ouest de l’Europeest paradoxalement plus facile à réaliser quecelle des nations et, paradoxalement encore,risque de les placer en situation massived’extranéité : le peuple des extrêmes lisières,des mobilités discrètes, cachées même, maisintenses apparaissant au cœur des espacesd’une Europe desdentaires longue àdépasser ses repliements nationaux. CetteEurope pourrait bientôt trouver en ellemêmeun vaste peuple, transversal à toutesses frontières, étranger dans ses espaces, nonpoint un peuple des réserves comme auxÉtats-Unis, mais un peuple des contours, desentours, des multiples et multiformespériphéries de ses campagnes et des sesvilles : six ou sept siècles d’extranéitéslocalement dissimulées, contrôlées,maîtrisées, pourraient bien enfanter lapremière configuration sociale transfrontalièreeuropéenne.Le vieux stigmate du voleur de pouleset d’enfants se ré-exprime dans la nouvelledésignation du Tsigane trafiquant etconsommateur de drogues, porteur du VIH,cause de sa propre extermination : c’estprécisément sur ce phénomène de mortannoncée, de plus grande distance actuelleaux sociétaires, que nous avons essayé decomprendre les ressources que son ancestralstatut d’étranger de l’intérieur lui permet demettre en œuvre. Ce texte n’est donc pasœuvre de tsiganologie, même si il se nourritde recherches entreprises par desethnologues spécialistes de ces populations.Notre démarche vise à identifier lesinterfaces, les interactions, les mixités, quel’urgence déclenche en matière de santé. Ilne s’agit pas davantage d’une rechercheépidémiologique stricte, même si bien desrésultats de nos travaux peuvent contribuer àla construction d’une telle démarche enmilieu tsigane. La santé est l’occasion d’unemeilleure connaissance des savoir fairecollectifs des étrangers de l’intérieur.Une construction sociale de l’Étrangerde l’intérieur nécessaire aux grandesphases de transformation historique ?Les «étrangers de l'intérieur» sontdésignés depuis fort longtemps dans nossociétés : ils ont , lors des grandes phases dechangement sociétal, nolens volens, occupé desrôles de premier plan dans le développementéconomique et culturel de sociétésrelativement figées dans leurs universnormatifs, dans leurs limites territoriales.Ainsi en fut-il des métèques et apatrides descités hellènes dans la Grèce Antique, quiessaimèrent à partir des espaces clos qui leurétaient concédés dans les Cités vers lepourtour méditerranéen. A partir duXVIème siècle, les Marranes, Juifs prochesdes Maures, d'apparence convertis aucatholicisme, contribuèrent par leurscirculations et des jeux d’exclusion /inclusion sociales et économiques complexes


n°6 2010 49à la grande transformation des idées et deséconomies favorables à la Renaissance. LesTsiganes, eux, arrivèrent en Europe à partirdu XIVème siècle, se répartirent dans laplupart des sociétés méditerranéennes, dontils adoptèrent la langue, se différenciant ainsien plusieurs branches, mais conservèrentune coutume unique. En Espagne, à partirde leur arrivée, leur destin se confondit aveccelui des Juifs, puis des Marranes. Etrangersde l’intérieur, ils le demeurent toujours,ségrégés, pourchassés, et, en France ilsignorèrent les opportunités que leurpermettait la Révolution par les décretsd’octobre 1791 sur l’incorporation descommunautés : ils n’entreprirent jamais desnégociations avec l’Etat comme ce fut le caspour les Juifs au XIXème siècle. Pour lesTsiganes, le fait communautaire n’a jamaiscessé de s’opposer au marquage sociétairedes populations qui les entouraient : lesdiverses « modernisations politiques » ne lesont jamais concernés. Les Tsiganesappartiennent-ils à ces populationsd’étrangers de l’intérieur qui ont pour rôle dedévoiler, en le grossissant, de former, enmanifestant leur réalité amnésiée, nos destinscollectifs ? Ces étrangers font-ils nécessiténouvelle pour nous tous, et comment cedestin nouveau est-il lisible dans la profondecrise qui engage aujourd’hui leur survie ?Les étrangers de « l’extérieur » et de« l’intérieur » fusionnent, dans l’espace denos villes, et partagent rejets etstigmatisations, mais encore agissent,transgressent les codes formels desdépendances de la pauvreté, par le travail aunoir, par l’expansion des économiessouterraines de produits d’usage licite ouillicite. Ils contournent les vieuxcloisonnements, les différences de normes,par leur fluidité, faite de mobilités spatiales,d’ouvertures culturelles et éthiques originalespar les accords de parole qui caractérisentces échanges. Les Tsiganes sont présentsdans ces arrangements et peut-être leurincontournable réalité transnationale dansune Europe qui redéfinit ses frontièresimposera-t-elle leur rôle d’acteurs nouveaux.Errances, nomadismes, sédentarités :les réseaux tsiganesL'axe des circulations tsiganes enfaçade méditerranéenne apparaît commeterrain opportun pour nos investigations,tant il est signalé par les chercheurs, lestravailleurs sociaux, les responsablesmédicaux : sa partie catalane en particulier,par la complexité des définitions des Etatsqui la gèrent, et donc des frontières quipermettent audaces et subtilités pour lescontournements qu’exigent les initiatives quenous voulons évoquer, s’est révélée d’unintérêt majeur pour notre recherche. Desvilles moyennes 2 et des quartiers de grandesvilles ont particulièrement retenu notreattention car la mixité, la proximité, d'unepart entre populations étrangères d’originesdiverses, tsiganes ou non, et d’autre partentre celles-ci et les populations indigènes,de jeunes surtout, y est importante et sourcede nouvelles sociabilités, de nouveauxcomportements collectifs dans l'espacepublic. Ainsi prennent forme de nouvellessolidarités dans un contexte marqué par unegrande distance aux dispositifs et auxrationalités de l’Etat. Corrélativements’exprime dans les rapports sociaux les plususuels une forte montée des rejetsxénophobes, clairement lisible dans lesvotes, instituée en quelque sorte par laliberté démocratiquement consentied’exprimer dans l’acte essentiel decitoyenneté ces rejets et haines, qui eux aussiamalgament étrangers et populationsindigènes marginalisées.Cette situation caractérise l’ensembledes villes que nous avons choisies pour faireterrain le long de l’axe des circulationstsiganes entre Barcelone et Gênes et Turin :dans ces villes, l’Autre le plus stigmatisé estle Gitan, Tsigane des contours2 Barcelone, Gérone, Perpignan, Toulouse,Narbonne, Montpellier, Nîmes, Arles, Martigues,Marseille, Toulon, Nice, Gênes, Turin dans unpremier temps pour évaluer les populationstsiganes présentes et leurs mobilités.


50 n°6 2010méditerranéens. Comprendre aujourd’hui lasituation des Tsiganes dans cette phase de hautsrisques, c’est anticiper le devenir de nombreux autresétrangers en France, en Italie et en Espagne.Ainsi, les réseaux tsiganes sontdifférents dès lors qu’il s’agit dedentairesou de nomades ; leurs formes sedifférencient des diasporas : lescomplémentaritéséconomiques,caractéristiques des migrants maghrébins, juifs(Médam, 1993), portugais, etc., n’existentplus pour les Tsiganes, et si un lieu d’origineest signalé par la plupart d’entre eux commesource commune de leur dispersion, il nepossède de statut que mythique, voiremythologique, selon l’histoire migratoireretracée par les sages ( Williams, Cortiade,1993). Citoyens de longue date dans lesnations qu’ils peuplent ou parcourent, ilsn’en sont pas moins, là où ils font étape ourésident, des étrangers de l’intérieur, souventconsidérés comme plus étrangers que ceuxqui viennent de l’extérieur, d’autres nations.Au cours des siècles, ils ont appris àmaintenir une indépendance communautaire, àpartir de sociabilités fortes et originales faceaux sociétés hégémoniques qui leshébergent, et dont la modernisation desusages et mœurs pourrait se décrire entermes de prise de distance auxcommunautarismes 3 .Groupes mis en marge des villes et desinstitutions, ils ont établi des modes d’accèsdifficiles et fragiles aux recours qu’offretoute société à ses membres. Leursterritoires, transfrontaliers, sont étenduscomme le sont leurs clans et familles : lanotion de réseau s’impose pour comprendreleurs comportements d’accès auxorganisations, aux services, des gajés ou paios,c’est-à-dire aux « sociétaires », auxpopulations et institutions dominantes. Trois« états » marquent actuellement leursrapports aux territoires :3 Les positions de Durkheim sur les corporationsreflètent ces distances, comme celles exposées parTönnies.L’errance : nous avons identifié, dansnotre aire d’étude, plus de douze milleTziganes, sur les quatre-vingt-dix millereconnus, en situation d’incertitudeprofonde quant aux chemins qu’ils devraientéventuellement prendre le lendemain.Caravanes attelées, fourgons aménagés enhabitat, voitures chargées d’effets et detentes, se localisent dans l’attente d’uneexpulsion, dans des terrains vagues le longde routes secondaires, dans des aires destationnement plus ou moins bienaménagées. Mais l’errance n’est que trèsrarement doublée de solitude, d’isolementradical par rapport aux siens : la consciencedu partage collectif d’un destin d’exilé sansterritoire d’origine autre que celui d’un liensocial fort « rattrape » les familles qui ne« savent plus où aller », et les occasions derencontres, dans des aires de stationnement,autour de mobilisations religieuses oufamiliales, relocalisent rapidement ceux quierrent dans des comportements plusnomades.Le nomadisme : il suppose un lieu derattachement et un savoir circuler par deschemins qui ne sont pas de hasard. Desactivités économiques, en particulier lesventes à domicile, sont sources denomadisme, plus ou moins durable, et degrande ampleur dans l’espace de chaquenation. C’est ainsi que des Gitans catalans dePerpignan vendent à Lille ou en régionparisienne, des Gitans andalous ou catalansde Barcelone effectuent des tournées jusqu'àGrenade et Madrid. Les échangeséconomiques ne sont pas la seule source denomadisme : des rassemblements religieuxitinérants parcourent tous les cheminsd’Europe. Lors des étapes, des Tsiganeserrants sont aidés, soignés, et parfois agrégésau groupe.La sédentarité : elle concerne toute oupartie de la famille ou du clan, voire de lacommunauté. Toutefois, qu’ils soientnomades ou sédentaires, les Tsiganes seretrouvent toujours dans des territoiresspécifiques délimités à partir des


n°6 2010 51ségrégations à l’initiative des sociétés localesmais aussi, de façon concomitante, de lanécessité d’adjoindre à la communauté desang et d’esprit (la coutume) celle devoisinage.Voisinages, parentés et rupturescommunautairesDans mes premières investigations,deux découvertes importantes m’ontparticulièrement surprise 4 :L’expansion du VIH s’opère parrelations intra-claniques, quelles que soientles frontières nationales, plus que parrelations inter-claniques de voisinage. Cettedécouverte est incontournable dans toutemise au point de dispositifs qui viseraient àcontrecarrer l’épidémie, d’où l’idée d’undépassement indispensable des frontièressanitaires administratives, locales,départementales, régionales ou nationales,car la plupart des clans gitans excède ceslimites. Les Gitans, sur ce mode tragique,exigent des dispositifs les plus construits uneredéfinition dans le sens des plus grandsdécloisonnements territoriaux. Donc, danstous les cas étudiés, la contamination VIH,comme l’usage d’héroïne, est tributaire desproximités familiales et non spatiales, àl’exception de rares jeunes de la dernièregénération. Ce résultat est de premièreimportance pour la mise au point destratégies préventives : il faudrait davantagepenser en termes de familles que de lieux àrisques en milieu gitan et sinti 5 .4 Tout d’abord, cette recherche évalue les effectifs deTsiganes par ville, les extensions migratoires desdiverses composantes de cette population, explore lesrapports aux médecines traditionnelles, et analyseparticulièrement la situation de ces populations parrapport à l’épidémie de VIH qui les concerne. Ahauteur de 1 à 2 %, mais jusqu’à 10 % de certainesclasses d’âges, cette épidémie épouse les formes de ladiffusion des consommations d’héroïne injectée.5 L’extension de cette enquête devrait être le faitd’organisations gitanes : elle présente pour des nonGitans d’importantes difficultés d’accessibilitésociale : plusieurs mois furent nécessaires pour cettepartie de l’étude ; les médecins – non Gitans – qui merenseignaient connaissaient bien tel ou tel cas, maisEnsuite, cette crise sanitaire induit deprofondes transformations à l’initiative desfemmes. En effet, aux interdits machistestraditionnels sur la sexualité s’ajoutent ceuxsur l’usage de l’héroïne, insupportable pourelles dès lors que la mort des leurs marquefréquemment le terme de leur nouvellesouffrance : un mouvement lent, dissimulémais certain d’émancipation s’affirme depuisdeux décennies 6 . Le VIH et la drogueopèrent comme un masque à cetteinsupportable autonomisation. Lagénéralisation de la crise sanitaire parmi lespopulations des Gitans et Sintis paraîtévidente mais elle permet aussi de concevoirles modes de résolution de cette crise par desparcours rapides d’intégration commeévénement historique de premièreimportance pour la transformation de cescommunautés.Les populations gitanes présentent,dans la douleur évidemment, cesremarquables aptitudes de se saisir desinstitutions de soins, dans un premier temps,puis de toutes les autres institutions : école,travail... pour modifier les bases et lesformes de leurs sociabilités, jusqu’à « sortir »de leur affectation à « ethnicité » pour « entrer »dans nos univers de sociétaires. C’est ce quenous appelons métissage…Choix desdecins et des institutionsde soins : la « méthode d’entrée » gitanePour appuyer cette idée de métissageet donc la capacité qu’ont les Gitansd’entrer/sortir de nos univers de normes :voici la description d’une situation empiriquejamais la situation du clan, et avaient toujourstendance à survaloriser les proximités spatialesrésidentielles, les voisinages, c’est-à-dire leur propreorganisation professionnelle, dans leur appréciationdu mode de diffusion des consommations d’héroïneet du VIH.6 Avec Alain Tarrius, nous avons montré comment« une crise en cachait une autre ». Voir : Tarrius, A. ;Missaoui, L. (1999) Naissance d'une mafia catalane : fils de" bonnes familles " locales dans les trafics transfrontaliersd'héroïne entre Espagne et France, Perpignan, Ed. Llibresdel Trabucaire, (coll. Recherches en cours).


52 n°6 2010particulièrement parlante et tout à faitexemplaire. J’ai assisté à une situation de« négociation » d’entrée dont le personnelm’a signalé le caractère réitératif. Il s’agissaitd’une famille de Gitans andalous résidant àMontpellier, quartier de la Paillade, depuis1991. Cette famille faisait partie d’un clanprésent en Andalousie, à Valencia, àTarragone, dans la périphérie de Barcelone,quartier de La Mina, à Figuères et, enFrance, outre Montpellier, à Marseille. Cettefamille comptait, dans son lieu de résidence,sept enfants, de deux à douze ans, dont deuxfilles, les cadettes. L’aîné, Jorge, fut renversépar une voiture : il se releva apparemmentsans grand dommage, sinon un traumatismeà l’œil droit : « On croyait qu’il avait qu’uncoquard, dira le père, âgé de 29 ans (la mère a 27ans), et j’ai promis d’en flanquer deux au type quil’a écrasé et qui s’est enfui ». Les jours passant, lejeune perdit de plus en plus la vue de cet œil.Les parents consultèrent alors unophtalmologiste libéral de Montpellier quileur demanda de faire passer un scanner àleur enfant, et leur indiqua qu’il existait ungrave problème rétinien. Cette consultationeut lieu un mardi à 16 heures.À dix-huit heures, la famille deBarcelone était jointe téléphoniquement. Le« tio », autrement dit le sage, l’aîné le plusinfluent du clan, brocanteur connu dansplusieurs villes d’Espagne, se prononça pourune « admission immédiate à la clinique » etprévint la famille de Figuères d’avoir àassister celle de Montpellier. De Figuères, unappel parvint à la famille installée à Marseille.À 21 heures, trois femmes et un homme(frère du père de l’enfant blessé) arrivaienten provenance de Marseille et quelquesminutes plus tard, deux hommes (un frère etun neveu) et deux femmes de Figuèresfrappaient à la porte du logementmontpelliérain. Quatre femmes s’installèrentdonc dans le logement afin de s’occuper descinq enfants restant. À 22 heures le père, lamère avec la plus jeune fille (8 mois), legarçon blessé, trois hommes et une femmede la famille formèrent un cortège de troisvoitures en direction de Barcelone.À neuf heures, douze hommes gitans,dix-sept femmes et onze enfants enprovenance de Montpellier, Marseille,Figuères, Barcelone, Tarragone, seprésentent aux portes de la clinique. Lehasard fit que j’étais moi-même, pour lesbesoins de l’enquête, présente devant laclinique à la même heure : la mère del’enfant vint m’embrasser et, découvrant lemagnétophone que je portais, me dit : « C’estbien, prends tout, si ça va mal on ira voir lesjournalistes ». À dix heures le groupe comptesoixante-trois personnes, vingt-quatrenouveaux arrivants de La Mina et deTarragone s’étant joints à nous, et lesValencians sont annoncés en nombre pourbientôt. Aux portes de la clinique deuxgardiens et une infirmière interdisent l’entréeet demandent au groupe de se tenir un peu àl’écart afin de ne pas gêner les passages dedecins ou de visiteurs. Le tio connaît lenom du spécialiste à consulter (il a joint unprofesseur dedecine barcelonais) etcertains ont repéré l’emplacement du garagede sa voiture, sur le côté de la clinique.Deux voitures de police viennentd’apparaître et stationnent à environcinquante mètres de la clinique. À l’intérieur,c’est le silence entrecoupé des sanglots desfemmes et des enfants. Trois médecins enblouse blanche apparaissent alors etdemandent de quoi il retourne. Le tios’avance et demande aux parents de lerejoindre, avec l’enfant :


n°6 2010 53« Docteurs, dit-il, nous sommes une grande famille honorable et unie, notre petit devient aveugle, très vite parcequ’il a eu un accident. La France ne peut pas le soigner. Vous devez le prendre ici et le guérir. Nous paierons cequ’il faudra et même plus, puisque nous sommes des Gitans. Nous vous faisons confiance depuis longtemps.-Mais nous n’avons pas de place ; ici c’est pour des interventions délicates, prévues à l’avance. Nous ne savons pasce que cet enfant a, et nous avons des engagements avec d’autres malades. Nous soignons tout le monde, Gitans ounon, et chacun a le même droit d’entrée ici.Le tio, quant à lui, crie à la ronde « faites passer l’argent ». Les billets affluent ; deux hommess’avancent pour compter. Pendant ce temps un policier se présente et demande au directeur s’ilporte plainte ; il ajoute :« faites pour le mieux pour ces gens ; le petit est peut-être vraiment malade ; chaque fois que quelque chose de cegenre se produit, ils sont très réguliers quand ça se passe bien. Parfois il suffit de bien les rassurer ». […]-Cinq cent cinquante mille pesetas et seize mille francs, s’écrie un Gitan préposé à la comptabilité desdons [c’est-à-dire, trente huit mille francs environ], et il y en a beaucoup encore.-Ces gens sont fous, on ne prend pas de l’argent comme ça ! […]Quatre policiers se sont rapprochés et l’un d’eux, qui palabrait avec le tio, demande : lequel d’entrevous est le docteur X…. ?-Moi, dit l’une des trois personnes, qui ne s’était pas exprimée.-Vous voulez bien faire quelque chose ?-Bien sûr, mais…La mère tend alors les commentaires des radios, seuls documents concernant la maladie de sonenfant. Le médecin s’en saisit, les lit et dit :-C’est peut-être aussi grave qu’ils le disent.-Alors vous devez le prendre, dit le tio, sinon je porte plainte au policier, et je demande à notre amie journalisted’en parler.-Rien à faire de vos menaces, je vais l’examiner parce qu’il est probablement en mauvais état. Un point c’est tout.[…] ».Entre trente et cinquante personnesfurent présentes en permanence devant laclinique jusqu’à ce que l’enfant soit rendu àsa famille onze jours plus tard, après dessoins très spécialisés 7 .La pertinente mais réductriceaffectation à « ethnicité »Ethnicité ? Marquage gitan d’unesituation ? ou métissage ? Le fait est qu’un7 Pour appuyer mes propos, je me base sur uneenquête minutieuse que j’ai menée auprès descliniques les plus réputées entre Barcelone et Turinpour soigner divers traumatismes et maladiesfréquents parmi les populations tsiganes. Cetteenquête montre à quel point ces « communautaires »peuvent accéder très rapidement à des institutionsaussi rigides et fermées que les cliniques privées. Unecartographie des déplacements pour soins suggèreque, si les traditionnels nomadismes ont disparu, devastes réseaux territoriaux transfrontaliers sonttoujours activés et permettent des mobilisationsinconnues parmi les autres populations.groupe familial impose à une institution saconception de l’urgence médicale : commentne pas considérer, d’une part, que cettesituation s’est révélée particulièrementadaptée au traitement du problème de santé,et, d’autre part, que les Gitans ont manifestéune grande civilité dans leur négociation ?Le policier évoque la possibilité deviolences, mais de fait nous n’entendons queses propres menaces à l’encontre desresponsables de la clinique. La force dessolidarités familiales s’impose d’un bout àl’autre de l’événement, de Montpellier àBarcelone, comme manifestation raisonnéed’une remarquable capacité d’initiative ;parentés solidaires, vieux sage négociateur,femmes en larmes et hommes penauds,désolés : pourquoi ce tableau serait-il« ethnique » ? Cette trame, ce scénario del’urgence sont communs à bien des milieuxqui ne s’en trouvent pas pour autantethnicisés… bien sûr, la mobilisation


54 n°6 2010familiale agrégeant moins de personnes, lesnégociations étant moins spectaculaires…Mais ce scénario se joue continûmentdans les hôpitaux ; les hurlements sesubstituent à la pression du nombre, lespoliciers sont souvent remplacés par tels outels employés, mais le rapport entreindividus désemparés, en danger, etinstitutions suggère ces mêmesconfrontations, partout chez nous en Franceet dans bien d’autres villes européennes. Detelles scènes se jouent, face à d’autresinstitutions, à l’initiative d’agriculteurs enrévolte, de commerçants et d’artisans ousimplement de voisins solidaires de ceux quisont saisis ou expulsés. Alors, dans un telcas, lorsque nous qualifions d’« ethniques »ces échanges, nous adoptons sans prudencele présupposé de l’ethnicité radicale duGitan, de la prééminence et de la prévalencede son altérité sempiternelle : sa seuleprésence suffirait à conférer substanceethnique aux rapports sociaux les pluscommuns.Il n’y a « marquage gitan » que si,d’abord, l’on admet comme allant de soi cesprésupposés. À ce prix, j’aurais bien sûr puexploiter les positions des théories del’ethnicité, à partir de la description de cettescène ; pour ma part, je pense que substituerdes situations d’interaction qui font scènepublique à la vieille critériologie del’affectation identitaire ethnique n’est pasgarant d’un « mieux dire », d’une plus grandepertinence analytique, si ces mises en scènene qualifient que le protagoniste décrétéethnique dans ces échanges.Loin d’adopter cette position,j’affirme, au contraire, la grande capacitéd'adaptation de ces personnes aux réalitésinstitutionnelles, dans ces difficilessituations : combien de citoyens, et par quelsdifficiles détours, parviendraient-ils ainsi àprovoquer séance tenante l’admission d’unproche dans un établissement de réputationmondiale comme cette clinique deBarcelone ?Rien n’est coutumier, pour opposer« coutume » et pratiques sociales usuelles,dans ce que font ces Gitans : il s’agit, tout aulong de cette action, d’un scénario desauvetage de la vue d’un enfant, à partird’une évaluation claire des pouvoirs des unset des autres, qui permet une négociationvéritable ; poids du lien, de la mobilisationfamiliale contrepoids de la normeinstitutionnelle : il s’agit là probablement, etde mon point de vue, d’une connaissanceprécise de nos institutions. Le policier nejoue même plus son rôle de gardien d’unordre institutionnel : les Gitans ont suggéréque les droits ou faiblesses ou encore abus,selon les points de vue, s’équilibrent entrefamille et institution médicale ; dès lors,l’institution était vaincue : le « plus dedroits » autoproclamé des institutions luipermettant de repousser la demande desGitans devenait un déséquilibre inadmissible,relevait de l’arbitraire insupportable et lepolicier renverse l’ordre formellement établi,tout simplement en rappelant le devoir dechacun. Comment ne pas concevoir commepédagogique cette scène ? Pédagogiecivilisatrice, en quelque sorte, du « justerapport » aux choses.Lamia MissaouiMaître de Conférences Université deVersailles Saint-Quentin-en-YvelinesLaboratoire PRINTEMPS.Lamia.missaoui@libertysurf.frBibliographie :Barth Fredrik (1995) Les groupes ethniqueset leurs frontières, in Poutignat, P. ; Streiff-Fénart, S., Théories de l’ethnicité, Paris, PUF,pp. 203-206.


n°6 2010 55Bourdieu, Pierre ; Champagne, Patrick(1993) Les exclus de l’intérieur, Actes de laRecherche en Sciences Sociales, 1, pp. 7-75.Doerr, Jospeh (1982) Où vas-tu Manouche ?,Bordeaux, Wallada, 312 p.Dolle, Marie-Paule (1970) Symbolique de lamort en milieu tsigane, Etudes Tsiganes, XVI,4, pp. 4-15.Fainzang, Sylvie (1988) Ethnologues,médecins et Tsiganes devant la maladie,Etudes Tsiganes, 2, pp. 3-10.Grafmeyer, Yves (1994) Sociologie urbaine,Paris, Nathan, 128 p.Grafmeyer, Yves (1994) Milieux et lienssociaux, Paris, PUF, 331 p.Kenrick, Donald ; Puxon, Grattan (1972)Destins Gitans, des origines à la « solution finale »,Paris, Gallimard, 256 p.Laplantine, François ; De Singly,François (1996) La description ethnographique,Paris, Nathan, 128 p.Laplantine, François ; Nouss, Alexis (2009)Le métissage : un exposé pour comprendre, un essaipour réfléchir, Paris, Flammarion, 116 p.Liégeois, Jean-Pierre (1983) Tsiganes, Paris,La découverte, 380 p.Médam, Alain(1993) Diaspora / Diasporas,Revue Européenne des Migrations Internationales,vol.9 n°1, pp. 59-66.Missaoui, Lamia (1999a) Gitans et santé deBarcelone à Turin : les compétences de l'étranger del'intérieur, ethnicité et métissages chez les gitanscatalans et andalous autour des problèmes de santépublique, Perpignan, Ed. Llibres delTrabucaire, 103 p.Missaoui, Lamia (1999b) Les fluidités del’ethnicité ou les compétences de l’étranger del’intérieur : Tsiganes et santé, jeunes des« honorables familles locales » trafiquants depsychotropes, Québec, Ed. du Septentrion,359 p.Missaoui, Lamia (2003) Les étrangers del’intérieur, filières, trafics et xénophobie, Paris,Payot, 274 p.Missaoui, Lamia (2008) Les contrebandiersdes frontières de l'altérité : le métissage àl'oeuvre dans nos villes, in Collet B. ;Philippe C. (dir.), Mixités : variations autourd'une notion transversale, Paris, l'Harmattan,pp. 167-187.Missaoui, Lamia ; Tarrius, Alain (1999)Naissance d’une mafia catalane ?Les jeunes des« bonnes familles locales » dans les trafics d’héroïneentre Barcelone et le Sud de la France, Perpignan,Llibre del Trabucaire, 86 p.Missaoui, Lamia ; Tarrius, Alain (2006)Villes et migrants, du lieu-monde au lieupassage,Revue Européenne des MigrationsInternationales, Vol. 22, n°2, pp. 43-65.Tarrius, Alain (1989) Anthropologie duMouvement, Orléans, Ed. Paradigme, 192 p.Tarrius, Alain (1999) Fin de siècle incertaine àPerpignan. Drogues, Pauvreté, communautésd’étrangers, jeunes sans emplois et renouveau descivilités dans une ville moyenne française,Perpignan, Ed. Llibres del Trabucaire, 200 p.Tarrius, Alain (2002) La mondialisation par lebas. Les nouveaux nomades des économiessouterraines, Paris, Balland, 168 p.Tarrius, Alain ; Missaoui, Lamia (2000) Lesnouveaux cosmopolitismes : mobilités, identités,territoires, La Tour d'Aigues Ed. de l’Aube,224 p.Williams, Patrick (1993) Nous, on n’en parlepas ; les vivants et les morts chez les Manouches,Paris, Ed. de la Maison des Sciences del’Homme, 108 p.Williams, Patrick ; Cortiade, Marcel (dir.)(1993) Terre d’asile, terre d’exil : l’Europe tsigane,Paris, Ethnies, 160 p. (Droits de l'homme etpeuples autochtones, n° 15).


56 n°6 2010Politiques publiques et pratiques d'acteurs :comportements de Voyageurs en réponse à la législationspécifique du stationnement et de la circulationCéline BergeonLa France possèdeofficiellement depuis 2 000une législation spécifiquepour le stationnement des « Gensdu Voyage ». Elle oblige lescommunes de plus de 5 000habitants à créer des airesd’accueil, tandis que lesVoyageurs, public visé par la loi,sont astreints à stationner sur ceslieux identifiés, sous peine depoursuites pénales. Seulement,sept ans après la promulgation dela loi sur « l’accueil et lestationnement des Gens duVoyage », 32 % des communes ontrespecté leurs engagements entermes de lieux de halte.L’analyse des parcours réalisés parles Voyageurs montrent uneorganisation réfléchie etstratégique de l’utilisation del’espace comme ressource etmoyen de reproduction d’un modede vie. Ainsi, interroger lespratiques circulatoires au prismedes politiques publiques, permetde mettre à jour une circulation« d’avant et d’après législation ».Cette articulation entre mobilitétraditionnelle et politiquespubliques, redéfinit la circulationet met au jour des comportementscirculatoires novateurs.L'histoire de ManuEn 2004, Manu, manouche sédentariséde Charente-Maritime, essaie lors d'unentretien de me décrire précisément ce quereprésente pour lui «la vie de bohème »,expression qu'il vient d'employer pourcaractériser le voyage. Il m'explique non sansdifficulté que le voyage « c'est eux », « quec'est la liberté », qu'en tant que gens duvoyage, ils « voyagent » et qu'ils sedéfinissent ainsi par rapport aux autres, lessédentaires, ceux qu'ils appellent les« Gadjé ». Le discours de Manu, presquemystique, place la pratique du voyagecomme élément fondateur d'un mode de viequi participe d'un bien être physique etpsychologique : d'une part la circulationpermet d'instaurer un équilibre au sein de lavie communautaire ; mais d'autre part, elleest source de différenciation (par rapport à lasociété globale) et d'identification au grouped'appartenance. L'histoire personnelle deManu illustre tout à fait l'emboitement entredes pratiques culturelles liées au voyage etexprimées dans un cadre communautaire etdes relations conflictuelles mais parfoisnécessaires avec les « Gadjé ». Pendant sajeunesse, Manu a circulé avec ses parents etses grands-parents dans l'Est de la France.C'est une famille dont la mobilité s'exprime àl'échelle régionale (ceux que certainsappellent les « Voyageurs régionaux »).Pendant la Seconde Guerre mondiale, Manuet ses parents fuient l'Est de la France etviennent s'installer en Bretagne. Ce départvers l'Ouest, relevant d'une migration plusou moins forcée, oblige Manu et ses prochesà reconstituer un potentiel circulatoire local.En effet, ils arrivent dans un nouvel espacedont leurs connaissances en termes depotentialités économiques sont restreintes.


n°6 2010 57C'est au bout de quelques mois que leurcirculation commence à s'organiser aprèsl'identification des ressources locales àexploiter mais également après ladétermination d'une certaine demande localeen termes de services auxquels ils peuventrépondre. Le pouvoir d'adaptation de lafamille de Manu est donc important. Trèsvite, les besoins locaux sont identifiés et lesréseaux économiques sont crées. Leslogiques de circulation sont les suivantes : lacôté bretonne est investie pendant la périodeestivale, l'intérieur des terres pendant l'hiveret les saisons agricoles :L’été on était sur le littoral et l’hiver àl’intérieur des terres. Par contre, il fautcirculer économiquement, c’est qu’il ne fautpas qu’il y ait trop de Voyageurs au mêmeendroit, on fait presque quand même tous lesmêmes activités, les demandes ça court pasnon plus, si il y a trop de concurrence et tropd’offre, y aura forcément des Voyageurs quigagneront moins que les autres. Dans ces caslàil faut partir. On était rendu à un pointoù on devait faire des métiers spéciaux pourse démarquer car à peu près tout le mondefaisait les mêmes activités . (Terrain 2004,Charente Maritime, J.J, hommeManouche en reprise du Voyage)Dans la famille, la confection et lavente de paniers en osier est une activité quise transmet depuis plusieurs générations. Laqualité du produit, le savoir-faire font lafierté de la famille. Quelques années plustard 1 , l'ensemble de la famille décide dequitter la Bretagne et de rejoindre le centreouestde la France, des cousins issus d'uneautre famille du groupe y résident. Unnouvel espace de vie se forme alors entre la1 La conception et la référence au temps chez les gensdu voyage est particulière. Leurs repères nes'articulent pas autour de dates mais se réfèrent à desévénements ponctuels comme « l'année où la ferraillea bien marché » ou bien encore « l'année où la Lisa estné ». Je ne m'attarderai pas ici sur ce sujet puisque cen'est pas le thème traité mais le lecteur pourra serendre compte des difficultés que peut occasionnerune telle conception du temps pour un travail deterrain de qualité, à tout le moins précis.région Poitou-Charentes et le Limousin. Denouvelles alliances économiques sont crées.À ses 18 ans, Manu effectue comme toutcitoyen français, son service militaire. Cemoment est une période charnière dans savie puisqu'après avoir « goûté » au confortde la sédentarité, Manu décide à cetteépoque de se sédentariser d'autant plus quele reste de sa famille a lourdement amoindriesa circulation. Le décès de son épouse leconforte encore plus dans sa décision de sefixer. Il devient donc un Voyageursédentaire, qui au fil des années, empruntede plus en plus d'habitudes individuelles liéesà un mode de vie sédentaire. Néanmoins,Manu garde toujours ce sentimentinexplicable de l'attachement au voyage. Bienplus tard, il rencontre Louise, une Gadgi,résidant en Charente-Maritime. Professionnellement,il est engagé dans une associationtravaillant auprès de la population des gensdu voyage. Il s'occupe de l'atelier vannerie del'association. Il peut ainsi vivre de son savoirfaire au sein d'une structure professionnelledite « normale ». Manu précise que, bien qu'ilsoit sédentaire, son quotidien est entouréd'emprunts au mode de vie nomade. Iltravaille son savoir faire, les caravanes et lesVoyageurs l'entourent quotidiennement, ilparle le manouche. À la veille de sa retraite,il nous informe qu'après discussion avec safemme, ils décident de reprendre la route, dese reconstruire un capital circulatoire. Ils'achète une petite caravane, puis une plusgrande, à deux essieux, il s'équipe d'uncamion. Il fréquente de plus en plus soncousin sédentarisé en Dordogne, quisouhaite également reprendre le voyage. Leslongues discussions sur une éventuellereprise alimentent un souhait de plus en plusfort. Il me montre sa carte permettantl'exercice d'activités non sédentaires. Il gardesa maison pour les avantages liés à lasédentarité notamment au niveau desprocédures de contrôles. Il est manouche,également français mais Voyageur avanttout.L'histoire de Manu, illustre de façonpertinente que la circulation décrit bien plus


58 n°6 2010qu'une pratique, elle fédère un mode de vieet un état social. L'arrêt de la mobilité neréinterroge pas les sentimentsd'appartenance et d'attache au groupe« Voyageurs ». De par les discours desacteurs, elle s'érige en équilibre social.Une circulation légiférée,un mode de vie attaquéUn paradoxe existe dans les sociétéssédentaires qui sont amenées à gérer despopulations dont la mobilité est le mode devie. D'un côté, la circulation d'une partie dela population, qui en a fait son quotidien,dérange ; d'un autre côté, le contexteéconomique actuel, en parallèle audéveloppement des sociétés, appellent lescitoyens à élargir leur potentiel mobile. Bienque cette mobilité contemporaine ne puisses’apparenter à celle des premiers(Knafou, 1998 : 12), elle témoigne del’évolution des pratiques circulatoires, tantdans leurs formes que dans leur nombre. Sile mouvement est aujourd'hui considérécomme une capacité d'adaptation, celui-ci estremis en cause quand il organise un mode devie. C'est le cas de la population des gens duvoyage. Je prendrai l'exemple de la Francedans sa manière d'élaborer des lois, mises enapplication par la suite à des échellesd'intervention plus grandes : je l'illustreraipar un travail de terrain effectué dans larégion Poitou-Charentes dans le cadre de mathèse 2 . Les comportements et les pratiquesdes gens du voyage développés en réponse àces recommandations, feront l'objet d'uneattention particulière.Le contexte répressif envers lespopulations nomades s'installe véritablementpar des mesures concrètes pendant laseconde moitié du 19ème siècle. Mais c'est2Céline Bergeon : Rroms et Voyageurs: pratiquescirculatoires et attaches territoriales au miroir des politiquespubliques de stationnement et de circulation : l’exemple desRroms du Poitou-Charentes (France) et de la région Wallonne(Belgique). Thèse de Doctorat en cours.au cours du siècle suivant, que les texteslégislatifs se succèdent et instaurent lenomade dans un statut et un cadre juridiquespécifique (Robert, 2007 : 122). Ces textesconcernent principalement les modalitésselon lesquelles la circulation doit êtrepratiquée et les conditions d'exercice desactivités économiques ambulantes, connexesau mode de vie circulant. La loi du 16 juillet1912 instaure le « carnet anthropométrique »,document qui devait être possédé parchaque personne en habitat mobile et nejustifiant d’aucun revenu fixe. Un visa àchaque départ et à chaque arrivée dans lescommunes devaient y être apposé par lesforces de l’ordre. A cela s’ajoute unedemande d’autorisation journalière pourstationner dans la commune Chaque jour, lesfamilles nomades doivent obtenir l’autorisation destationner pendant vingt-quatre heures en un lieudésigné par les autorités communales (Humeau,1995 : 65). Une période « d'itinérancesurveillée » débute. La mobilité, appréhendéecomme de l'errance à cette période, étaitconsidérée comme un manque, à tout lemoins, comme une pratique dangereuse. Dèslors, la société d’accueil les a qualifié depopulations indésirables notamment parl’illégalité de leur mobilité, associée auvagabondage (Blum Le Coat ; Catarino ;Quiminal, 2004 : 159). La loi de 1912 estabrogée suite à la mise en application decelle du 03 janvier 1969. Les carnetsanthropométriques sont supprimés,cependant, les Voyageurs doivent avoir enleur possession un titre de circulation. Il enexiste trois versions différentes : le livret decirculation, attribué aux sans domicile fixedepuis plus de six mois, qui vivent de façonpermanente dans une habitation mobile etqui disposent de ressources régulières ; lelivret spécial de circulation octroyé auxsans domicile fixe depuis plus de six mois,qui exercent une activité professionnelleambulante avec une inscription au registredu commerce ; et enfin le carnet decirculation qui est attribué aux sansdomicile fixe qui vivent de façonpermanente dans une habitation mobile etqui ne justifient d'aucune ressource


n°6 2010 59financière fixe. L'encadrement de lacirculation se fait par conséquent parl'attribution d'un titre de transport, lequeldoit être visé tous les trois mois par uneinstance aux pouvoirs délégués telle que lagendarmerie. Le statut actuel des gens duvoyage en France est donc cadré par la loi du03 janvier 1969 qui les oblige à posséder undocument officiel attestant de leur « nonsédentarité». L'instauration de ces titres decirculation a été une mesure spécifique miseen place pour contrôler au mieux cettepopulation au sein de l'espace national. Ellereste discriminatoire malgré l’abandon ducarnet anthropométrique (Robert, 2007 :125). Ces documents sous-entendentégalement un contrôle plus systématique desressources financières des Voyageurs. Enparallèle à ce dispositif, toute demande detitre de circulation doit être accompagnéed'une demande de rattachement communal,qui décrit de façon insidieuse une « pseudosédentarité» où le législateur crée del'inscription territoriale officielle afin depallier la nomadité des groupes de gens duvoyage. A chaque fois, la problématique est lamême : il s'agit de limiter leurs déplacements pourmieux les contrôler, de nier les réalités de la vienomade, et de tenter de la faire « coller » avec lesfonctionnements de la vie sédentaire (Carrère,Daadouch, 2000).Enfin, la loi de 2000, dite loi Besson IIinstaure des aires officielles destationnement. Les communes de plus de5000 habitants doivent se doter d'espaces destationnement conformes pour l'accueil despopulations circulantes. Dans un mêmetemps, les Voyageurs sont dans l'obligationde s'arrêter dans ces lieux sous peined'expulsion et de poursuites. La créationd'un dispositif d'accueil procure ainsi auxmaires des communes un pouvoir derefoulement. Au 31 décembre 2007, soit septans après promulgation de la loi, seulement32 % des espaces de stationnement, prévuspar l'ensemble des schémas départementauxest réalisé (Hérisson, 2008). Obligation destationnement et pénurie d'espaces d'accueilrythment donc le quotidien des familles degens du voyage en France qui doiventcomposer entre une circulation balisée,imposée par la société et une circulationpensée et organisée en termes de mode devie. Les enjeux sont opposés : le législateursouhaite contrôler une minorité dont lamobilité est considérée comme suspicieuse.A l’opposé, les Voyageurs désirent perpétuerleur circulation, véritable équilibre socioéconomiqueet psychologique. En effet, legroupe et le voyage sont deux élémentsparticulièrement liés et offrent une certainesécurité à ceux qui en font partis (Formoso,1987 : 192). Bien plus qu'un mode de vie,c'est l'ensemble des savoirs faire qui sontaujourd'hui soumis à l'évolution. Le « savoircirculer » devient orienté, le savoir faireprofessionnel lié à l'itinérance estfondamentalement modifié, la transmissioninter-générationnelle est réinterrogée etimplicitement la reproduction de lacirculation est remise en cause.Quelles répercussions sur la circulation ?Il serait aisé de considérer que lesespaces de stationnement sont crées dans lebut d'offrir des conditions décentes auxVoyageurs pour leur arrêt. C'est pourtant undes objectifs premiers de la loi Besson.Néanmoins, sa non-application (32 % desaires d'accueil réalisé en 2007), sous-entendque le désintérêt relève d'une autreproblématique. Le manque d'espaces destationnement engendre des problèmespuisque les Voyageurs sont obligés des'arrêter sur des espaces qui n'existent pas.Dans un même temps, lorsque ces lieuxexistent, leur localisation ne correspond pasforcément aux parcours des groupes. C'estainsi que certaines aires d'accueil sont surfréquentéeset d'autres délaissées. Le seuildes 5000 habitants pour la création de lieuxde halte relève d'un choix arbitraire de lapart des institutions. Cependant, l'obligationde stationnement sur des espaces identifiéspousse certaines familles à désinvestir leslieux initiaux du parcours dans lesquels lesréseaux économiques et sociaux sont déjàétablis. Par ailleurs, une présence trop


60 n°6 2010importante de Voyageurs sur un mêmeespace, engendre de la « concurrencenégative » dans le sens où l'offre de maind'œuvre (qui est ici ponctuelle dans le cadredu nomadisme) reste beaucoup plus élevéeque la demande, émanant de la populationlocale, en termes de services. Les airesd'accueil ont donc de réelles répercussionssur les schémas d'itinérance puisque qu'ellesdé-territorialisent une population déjàinscrite spatialement par leurs habitudes decirculation et par leurs réseaux socioéconomiques.Le voyage est un des élémentsfondateurs d'un mode de vie et lorsqu'il estremis en cause, c'est l'ensemble des pratiquesadhérentes qui sont bouleversées. Lalégislation du stationnement se répercuteégalement sur les habitudes quotidiennes. Enparallèle à la création des espaces d'accueil,de nombreuses recommandationsconcernant la santé ou encore lascolarisation sont mentionnées. Comme si,résoudre « le problème » de la circulationpouvait normaliser l’ensemble des pratiquesquotidiennes liées au voyage. Lesconséquences des politiques publiquessuivent un schéma identifiable. Le législateurest en quête d’une normalisation d’un modede vie.Une législation est spécifiquementcréée pour maîtriser et réguler la circulation,pratique fondamentale d’un groupeminoritaire. Étant donné que l’ensemble desactivités connexes s’articulent autour dumouvement, c’est ce dernier lui-même queles pouvoirs publics voudraient faire évoluer.Plusieurs logiques se mettent en place.D'un côté celui de la territorialisation forcée,obligeant les familles et les Voyageurs àfréquenter des lieux jamais ou presquejamais investis ; d'un autre côté, le manqued'espaces de stationnement les positionnedans une situation continuelle de quête d'unlieu de halte : le caractère organisé de lacirculation que peut conférer le mode de viecirculant peut se transformer en errance.J'ajouterai ici, que cette errance n'est passeulement géographique, elle est aussierrance sociale et économique puisque lesréseaux sont désorganisés : l’espace tsigane [...]c’est aussi et surtout, un lieu de vie, ouvert sur despratiques sociales, économiques, relationnelles,maîtrisées par ceux qui les déploient. Ce lieu, c’estl’endroit où les membres d’une communauté ont leurshabitudes, là où ils ont tendance à se retrouver(Reyniers, 2005 : 70). Concrètement,investir un nouveau lieu nécessite la créationde liens sociaux nouveaux afin de pouvoirpoursuivre des activités économiquestraditionnelles. Celles-ci sont principalementaxées sur l’échange avec les Gadjé et mêmesi les Voyageurs semblent répondre à unedemande ponctuelle de services et deproduits commerciaux, la fidélisation de laclientèle est récurrente.L'a-territorialité supposée, due à lacirculation régulière, incite les institutions àterritorialiser ces populations, considéréescomme sans attache, par la création de loisqui instaurent elles-mêmes de la fixité. Eneffet, la création de points de fixité instaured'une part de la fréquentation balisée etd'autre part des difficultés réelles à lareproduction des schémas classiquesd'itinérance. Pour de nombreux Voyageurs,les aires d'accueil ont introduit une gênedans leur circulation au point que certains nepuissent plus voyager. Cette « gêne »mentionnée par les familles relève du faitque l'ensemble des législations ont pourvocation implicite leur sédentarisation et leurassignation à résidence. Paradoxe de lalégislation, les aires d'accueil ont été crééespour mieux contrôler les Voyageurs et defait les inviter à la sédentarité. Pourtant, lesrèglements intérieurs des aires d’accueil sontstricts : les durées de stationnement nepeuvent excéder quelques mois. C’est ce queprécise la circulaire relative à l’application dela loi Besson de 2000 : La durée maximum deséjour autorisée est définie au vu de l’évaluation desbesoins du schéma départemental. Elle est préciséedans le règlement intérieur de l’aire d’accueil. Elledoit être adaptée aux capacités d’accueil sur lacommune ou les communes environnantes, prévuespar le schéma. D’une manière générale, le règlementintérieur ne doit pas prévoir une durée continue de


n°6 2010 61séjour supérieure à neuf mois, ce qui n’exclut pas lapossibilité de dérogation en cas de situationparticulière (hospitalisation de longue durée d’unmembre de la famille, activité professionnelle parexemple) (Source : Circulaire UHC/IUH1/12no 2001-49 du 5 juillet 2001 relative àl’application de la loi no 2000-614 du 5 juillet2000 relative à l’accueil et à l’habitat des gensdu voyage).De la résilience au développement decomportements dynamiques :l'autonomie dans la circulationLa mise en place des lois sur lestationnement et la circulation 3 desVoyageurs ont de réelles répercussions surles pratiques des groupes. Le travail deterrain effectué en Poitou-Charentes et enrégion wallonne a permis de voir la diversitédes comportements développés en réponse àces politiques publiques.Premièrement, certaines familless'inscrivent dans une logique de« soumission » et modifient leur mobilité.Les pratiques circulatoires deviennentorientées spatialement. C'est l'objectifimplicite et premier du législateur avec lamise en place des lois sur le stationnement.La halte devient compliquée et « brouille » lepotentiel mobile des groupes. Lasédentarisation est alors considérée commela seule issue possible. Dans ce cas précis,l'arrêt de la mobilité n'est pas uniquement lefruit d'une précarisation des familles, ce sontles conditions et les modalités danslesquelles la circulation peut être pratiquéequi la rendent complexe. Les principales3 La loi du 3 janvier 1969 sur l’exercice desprofessions ambulantes vient également rendrecomplexe la poursuite de la circulation. Néanmoins, leproblème des aires d’accueil, lieux de halte artificielleparaissent être le souci majeur pour les familles deGens du Voyage encore circulantes. Les difficultéséconomiques viennent renforcer cette gêne. Lapolyvalence, l’adaptabilité professionnelle etéconomique qui leur sont reconnues (Reyniers, 2005 :66) nous permettent d’avancer que les problèmes liéesaux conditions de haltes précédent les difficultéséconomiques.activités économiques des familles étantdépendantes de la mobilité, la sédentaritéimplique leur restructuration. L'équilibre quepeut conférer le voyage aux activitéséconomiques est rompu, les savoir-fairedoivent être pensés autrement. Les famillesdoivent s'organiser à présent selon la fixité.L'impact de la sédentarisation sur l'unité et lacohésion du groupe est réel. Différentscomportements peuvent se développer suiteà l’arrêt de la circulation. Celui du replicommunautaire où toutes relations, pourtantutiles, avec la société environnante sontrompues : c'est le cas par exemple d'ungroupe de manouche de Charente-Maritime,qui en 2004, s'appropria un espace destationnement géré par l'APTGV 4 . Lesmédiateurs sociaux de ce centre social, nepouvaient plus s'y rendre, le climat étaitdevenu dangereux. Cet espace destationnement était devenu une zone denon-droit. Ou encore celui del’individualisation des comportements. Eneffet, certains groupes qui décident d'arrêterle voyage, acquièrent au fur et à mesure dutemps, des habitudes individuelles. Lesouhait de se retrouver en couple sur unterrain, ou celui que les enfants prennentleur indépendance est parfois une demandede certains Voyageurs. C'est le cas de cecouple résident en Dordogne : après unesédentarisation récente et plus ou moinsvoulue, ce groupe est composé de la« Manmie » (Grand-Mère), de ses enfants quieux-mêmes ont eu des enfants. Ils résidaienttous sur un même terrain familial en 2005.C’est lors d’une rencontre en Charente-Maritime, à l’occasion d’une réunion familialpendant l’été, que la fille de la Manmie s’estlivrée. Elle a confié qu’elle avait de plus enplus de difficultés à vivre à proximité directeavec ses enfants, qu’elle souhaiteraitmaintenant que ses enfants aient leur propreterrain afin d’être un peu plus tranquille.Alors, avec son mari, elle a décidé de vendrele terrain sur lequel ils résidaient tousensemble pour faire l’acquisition d’une autre4 APTGV: Association pour la Promotion desTsiganes et des Gens du Voyage – Mise en liquidationjudiciaire en 2007 par le Tribunal de Saintes (17)


62 n°6 2010propriété plus petite où ils pourront vivreavec plus de tranquillité. Cette individualisationdes comportements montrent combienl’abandon de la circulation met les groupesdans une « conformité inconsciente ».Cependant, pour la plupart, lasédentarisation implique une redéfinition duquotidien mais ils restent néanmoins trèsattachés et ancrés dans des pratiques liées auvoyage. Par ailleurs, bien que des logiquesd’individualisation des comportements aientété reportées avec le travail de terrain, laplupart des groupes rencontrés maintiennentdes relations familiales soutenues.Deuxièmement, certains groupess'inscrivent dans une logique de refus. Ilscontestent le stationnement balisé instaurépar le législateur et défendent par lestationnement illicite leur mode de vie et leurdroit d'aller et venir. Bien que la pratique del'arrêt illicite prenne sa source dans lapénurie d'aires d'accueil, certaines famillesrefusent toute implantation identifiée ; d'unepart parce qu'elles choisissent de privilégierl'équilibre de leur circulation, d'autre partparce que les conditions de stationnementsur des espaces d'accueil ne leur conviennentpas : la cohabitation inter-groupe dans ceslieux est fréquemment problématique etcertains y refusent de s'arrêter pour cesraisons. Le refus est alors considéré commecontestation publique.Enfin, et c'est dans ce contexte quel'adaptabilité qui est souvent associée auxVoyageurs s'exprime à mon avis de façonpertinente, des groupes s'inscrivent dans unelogique dynamique en tant que créateursd'initiatives face aux gênes occasionnées parles politiques publiques de stationnement.Ces initiatives peuvent prendre plusieursfacettes. Dans un premier temps, les groupesinscrivent leur savoir-faire professionnelissus de la circulation dans la fixité. DesVoyageurs décident ainsi de créer des microentreprisesdans lesquelles ils proposent leursavoir-faire et des produits issus d'un modede vie circulatoire. Ils peuvent ainsi exercerde façon légale des activités liées à leurcommerce ou à leur artisanat traditionnel. Cetype d'entreprise implique plus ou moins desédentarité selon la nature du produit et/oudu service proposé. Certains Voyageurspossèdent une micro-entreprise de vanneriepar exemple et continuent d'être sur lesroutes.Dans un second temps, la gêneoccasionne des initiatives circulatoires.Certains groupes vont modifier leursparcours et créer des stratégies spatiales pourpérenniser un mode de vie. Ils composentavec la législation en se la réappropriant, enla contournant de manière à s'inscrire dansune logique circulatoire, une « mobilitéadaptée ». C'est le cas de Manu, qui a gardéson domicile et qui vend des paniers sur lesmarchés, selon un calendrier identifié. Lesretours au domicile peuvent se faire de façonquotidienne (s'apparentant à desmouvements pendulaires) ou de manièreplus ponctuelle. Manu part souvent pendantla période estivale et ne revient chez luiqu'un ou deux mois plus tard. Les voyagesd'une semaine sont également fréquents.Cette reformulation de la mobilité nepermet pas aux Voyageurs de reproduire unmode de vie basé exclusivement sur lenomadisme et l'itinérance, elle décrit uneévolution importante des pratiques liées à lacirculation et c'est dans un contexte légiféréqu’ils sont aujourd’hui amenés à circuler.Leur motilité en tant que capacité à sedéplacer est réduite par l'instauration d'unstationnement balisé. En effet, leurspotentialités mobiles sont amoindries si onconsidère que la capacité à se mouvoir est lefacteur clé définissant la mobilité (Kaufmann,2007 : 179-180). À cela s'ajoute lacomplexification des procédures liées àl'exercice des activités professionnellesambulantes qui pose d'importantesdifficultés aux Voyageurs. Le choix etl’autonomie des familles sont donc essentielsdans la reproduction des pratiquescirculatoires.


n°6 2010 63Le choix et l'autonomie dans lespratiques : deux facteurs essentielsL’analyse des répercussions despolitiques publiques de stationnement et decirculation sur la mobilité des Voyageurs meten lumière deux critères importants : lechoix et l’autonomie dans les pratiquescirculatoires.La notion de choix est importante tantdans le processus dedentarisation quedans l’acte de la circulation. Le travail deterrain m'a permis de mettre en lumière lamanière dont est vécue la sédentarité quandcelle-ci relève d'un choix volontaire. Eneffet, quand elle est voulue, la halteprolongée est vécue de façon plus sereinecontrairement aux familles qui s'arrêtentpour des difficultés inhérentes à leur modede vie. Lorsqu’elle relève d’un choix, lasédentarisation est considérée comme unepériode dont la durée n’est pas forcémentindéterminée. En effet, le voyage resteprésent dans la vie quotidienne (habitatcaravane, ou bien encore organisation desrelations sociales journalières) et semblepouvoir être repris à tout moment si ladécision en est prise. A l’opposé, lorsque lasédentarisation découle d’une impossibilitéde continuer la circulation du fait deproblèmes économiques par exemple, l’arrêtdéfinitif reste mal vécu. La sédentarisationest vue comme une soumission sociale oùles repères culturels s’amoindrissent, voiredisparaissent.Par ailleurs, la question du choix estessentielle dans la logique propre duparcours. Comme je l'ai précisé avec lacirculation balisée introduite par les airesd'accueil, des espaces « non apprivoisés »socialement et économiquement sontinvestis par des familles. Les réseaux socioéconomiquesqu'elles ont l'habitude d'utiliserlors de leurs venues régulières sont absents.Hors, je l'ai précisé à plusieurs reprises, cesont précisément ces réseaux qui permettentl'échange économique et participent de lapérennité économique du parcours.L'autonomie des groupes se comprenddans le sens où l'entend Emmanuel MaMung dans son Habilitation à diriger desRecherches : le point de vue de l’autonomieappliqué à l’étude de populations localisées, c'est-àdire,situées dans l’espace, consisterait donc à voircomment les groupes humains se constituent et semaintiennent dans leurs relations avec ce qu’ils nesont pas (autres groupes, autres espaces) ; commentils se définissent dans les relations avec ce qui leurapparaît, et qu’ils se donnent, comme leur altéritésociale et spatiale (Ma Mung, 1999 : 13 ). Ladynamique introduite par le processus dedifférenciation – entre les Voyageurs et leGadjé 5 - participe de la reproductionculturelle des sociétés. L'autonomie seretrouve dans les projets de circulation etdans les objectifs économiques. Êtreautonome n'engendre pas l'exclusion,j’entends ici non pas le fait que certainsgroupes vivent indépendamment de ce quiles entoure puisque le pouvoir dominant aforcément une emprise sur les groupesminoritaires par les lois qu’il impose. Je lecomprends dans le sens où c’est le groupequi décide de son inscription sociale etspatiale, il délimite son espace relationnel etles frontières de cet espace. La préservationet la transmission de la différence s’illustrentdans le quotidien par la langue, les pratiquesspatiales, l’habitat... mais surtout par la miseà distance de ceux qui n’appartiennent pas àla communauté, « les Gadjé ». L’identité dugroupe se déploie à travers l’espace pratiqué.Le nomadisme décrit un rapport à l’espacefréquent car il repose sur de la mobilité.Circuler, « nomadiser » revient à reproduireson identité.Les politiques publiques de stationnement etde circulation participent del'amoindrissement des possibilités liées auchoix et à l'autonomie des familles dansl'acte circulatoire. L'idée principale de cetarticle repose sur une volonté d'exposer lesdynamiques engendrées par de la gêne5 Il existe aussi des processus de différenciation entreles groupes de gens du voyage selon le degré demobilité, l'origine supposée et selon les activitéséconomiques.


64 n°6 2010politique. Certes, les conséquences sontimportantes en termes de reproductiontraditionnelle des pratiques. Néanmoins,elles introduisent de la réaction parl'adaptation et l'initiative. Elles provoquentun enjeu d'affirmation des identitésminoritaires au sein des espaces nationaux.Céline BergeonDoctorante en géographieMigrinter - UMR 6588CNRS /Université de Poitiersceline.bergeon@univ-poitiers.frBibliographieBlum Le Coat, Jean-Yves ; Catarino, Christine ;Quiminal Catherine (2004) Les Gens duVoyage : errance et prégnance des catégories, inGotman, Anne ; Assier-Andrieu, Louis (dir.),Villes et Hospitalités : les municipalités et les étrangers,Paris, Ed. de la Maison des Sciences del’Homme, pp. 158-176.Carrère, Violaine ; Daadouch Christophe (2000)Les Gens du Voyage en mobilité surveillée, PleinDroit, n°46, septembre 2000, pp. 5-10.Formoso, Bernard (1987) Tsiganes etdentaires : lareproduction sociale d’une société, Paris, l’Harmattan,262 p. (Connaissances des Hommes).Humeau, Jean-Baptiste (1995) Tsiganes en France,Paris, l’Harmattan, 409 p.Kaufmann, Vincent (2007) La motilité, unenotion clé pour revisiter l’urbain ? in Bassand,Michel ; Kaufmann, Vincent ; Joye, Dominique(dir.), Enjeux de la sociologie urbaine, Lausanne,Presses polytechniques et universitairesromandes, pp. 1717-188.Knafou, Rémy (1998) La planète « nomade ». Lesmobilités géographiques d’aujourd’hui, Paris, Belin,247 p. (Festival international de géographie deSaint-Dié-des-Vosges).Ma Mung, Emmanuel (1999) Autonomie,migrations et altérité, Poitiers, Université dePoitiers, 448 p.HDR : Géogr. : Poitiers : 1999.Reyniers, Alain (2005) Migrations, mobilité etterritorialité chez les tsiganes, in Dobrenko,Bernard (dir.), Territoires et minorités : la situation desgens du voyage, Limoges, Pulim, pp. 63-72.Robert, Christophe (2007) Eternels étrangers del’intérieur, Paris, Desclée de Brouwer, 452 p.


n°6 2010 65Les Missions Tsiganes Itinérantes (MTI) :Un service de prestation sociale totale ou une nouvellefrontière ?Régis LaurentHistoriquement, lepentecôtisme tsigane est néd’une rencontre entre unpasteur d’origine bretonne(Clément le Cossec) et quelquesgroupes manouches sortis decamps de concentration après laguerre. Pounette, une manouchefaisant partie des premiersconvertis après la guerre nous araconté son arrestation dans sonlangage :(…) On a été pris dans une rafle, on était àMorlaix à ce moment-là. Y'avait sûrement monpetit neveu Z, je sais pas s'il vous l'a dit. Il devaitavoir un mois ou deux mois. Il était pas vieux lepauvre petit. Pauvre petit malheureux. (…) ÀMorlaix, ils ont venu à minuit pis ils nous ont pris.Alors ils ont pris toute la famille. Mais ma bellesœur, elle était pas décédée, elle avait son petit bébé.Il avait un mois ou deux, Z là... (...) Alors je saispas combien de cars qu'ont venu là et pis y nous ontpris tous ! Et pis on n'avait même pas d'habits. Onsavait même pas où ils nous emmenaient les gens quinous ont pris dans la nuit. Et pis y nous ontemmené dans la gare de Landerneau. Et pisdirectement on a passé par Quimper. Et pis y nousont mis dans des wagons à bestiaux ! Et des touspetits bébés et ça devait être au mois de... octobre,novembre... 1À la sortie des camps, les appareilsd’État ne se sont que peu préoccupés de lapopulation tsigane. Dans l’ouvrage deMathieu Pernod, Un camp pour les bohémiens(2001), on retrouve des témoignages del’enfermement de familles qui ont contribuépour une partie d’entre elles à la créationaprès la guerre d’une nouvelle traditionreligieuse : la Mission Évangélique Tzigane.Tous les témoignages recueillis relatent legrand dénuement dans lequel ces familles seretrouvèrent à la sortie des camps(Peschanski, 2002). C’est dans ce contextetraumatique qu’a eu lieu la genèse dupentecôtisme tsigane.Pounette et son mari, quelques annéesaprès la sortie du camp de Montreuil Bellay(Sigot, 1983), ont rencontré Clément Le1 Extrait d’un entretien effectué en 2002 avecPounette, une manouche décédée aujourd’hui. Elle etson mari Mandz incarnaient et incarnent toujoursdans les mémoires le « Réveil tsigane ».


66 n°6 2010Cossec. Cette rencontre a donné naissance àun récit devenu le mythe du « Réveiltzigane ». Le pentecôtisme est unmouvement revivaliste, c’est-à-dire qu’il sesitue dans le temps et l’espace par un récitqui marque sa genèse dans la mémoire d’unepopulation. Pour les tsiganes, et enparticulier pour les manouches de l’Ouest, cerécit se situait à Lisieux en Normandie et àBrest en Bretagne, en 1950. En effectuantnotre recherche dans la région de Brest,nous étions alors dans le berceau du « Réveilpentecôtiste tzigane ». Ces premiersconvertis furent très rapidement rejoints pard’autres.Très tôt, pour renforcer et accélérer ladiffusion du pentecôtisme parmi les tsiganes,Clément Le Cossec forma des cadres. Dansla revue spécialisée Etudes Tsiganes, revuerassemblant de nombreux spécialistes de laquestion tsigane en sciences humaines, cepasteur avait pu expliquer cette nécessitéde former des cadres pour pérenniser sonentreprise de conversion (Laurent, 2008) :Dans son livre Route de Gitanie, l’abbéBarthélémy (1982) reconnaît que le Mouvement"pentecôtiste" tzigane est doté de "cadres bienformés" (…). Mon premier souci fut en effet deformer les cadres, d’instituer des "anciens", commel’apôtre Saint-Paul le faisait et recommandait à Titede le faire (Le Cossec, 1985).Clément le Cossec a aussitôt recrutéparmi les premiers convertis des hommescapables de diffuser le pentecôtisme parmiles tsiganes :- Y’a-t-il parmi vous des hommes qui veulentservir le Seigneur et être responsables des réunions deprière des groupes ?- Quatre se lèvent. (…) Mandz, Tutur,Pinar, Carlo.- Je les établis comme conducteurs spirituels etje m’engage à leur venir en aide. (…) (Le Cossec,1991).Ces quatre manouches vont devenirles premiers conducteurs spirituels. Clément LeCossec les forma « sur le tas » comme entémoigne un tsigane de Bretagne :Le Cossec, c’est lui qu’a mis tout en œuvre,premièrement. Donc lui a commencé à nous donnerdes cours. C’était chez lui. 47 rue du (...) à Rennes,dans sa maison. On se mettait en haut. Il nousenseignait. Il nous faisait connaître la Bible. Aprèsil y a eu d’autres, Osborn 2 (Fath, 2005, 185), unaméricain aussi qui nous a enseigné beaucoup, quinous a appris. Et puis il y’a eu des écoles bibliquesoù certains jeunes ont pu être envoyés. (…)Ces premiers convertis ne savaientgénéralement pas lire. C’est donc oralementque Clément Le Cossec enseigna lespremiers rudiments nécessaires à cesnouveaux prédicateurs. Il n’empêcha pas lestsiganes d’utiliser leur propre langue, bien aucontraire. Pour diffuser le pentecôtisme audelàmême des frontières françaises, pouraméliorer les mécanismes de conversion desTsiganes, Clément Le Cossec joua sur unecombinaison entre les affinités linguistiqueset « ethniques » transfrontalières et lepragmatisme de conversion dupentecôtisme : Le peuple tzigane, quoiqueadoptant la nationalité des pays dans lesquels ilsvivent, constitue un peuple au dessus des nations àl’exemple du peuple d’Israël, avec cette seuledifférence, à savoir qu’ils ne possèdent pas commeIsraël un pays promis. Quand un tzigane françaisrencontre un tzigane allemand, ils parlent la mêmelangue, et ce ne sont pas un français et un allemandqui conversent, mais deux tziganes. Leur origineraciale est plus forte que leur nationalité. 3Les experts gadjé, c’est-à-dire leshommes et les femmes qui ont contribué à ladiffusion du pentecôtisme parmi lesTsiganes, n’hésitèrent pas dans leur discoursà comparer les Tsiganes au peuple juif,naturalisant ainsi leur condition. En parlantde « leur origine raciale », Clément Le Cossecdémontre un essentialisme indéniable dansson mode de propagande. Les experts gadjé,2 T. L. Osborn faisait encore une tournée en Franceen 2006 attirant les commentaires des journalistesdans des quotidiens comme Le Monde (« Un gourouévangéliste à Paris », 29 août 2006) ou Le Figaro (« Le"pasteur miracle" américain attire en masse lesévangéliques », 28 août 2006).3 Revue de la Mission Évangélique Tzigane deFrance : Vie et Lumière, N° 13 – 1963, p. 28.


n°6 2010 67ont constitué une mémoire à partir, pourraitnous dire Danièle Hervieu Léger (1993), dustock des traditions religieuses (pour le récit duRéveil par exemple), des ressources offertes parl'histoire (le traumatisme de la guerre, lespersécutions des tsiganes), des ressourcesoffertes par la culture profane (la culture desTsiganes, les origines indiennes, etc.).Les premières conventions, c’est-àdireles premiers rassemblements importantspentecôtistes tsiganes (plusieurs dizaines decaravanes, puis plus tard parfois plusieurscentaines) eurent lieu à Brest en 1953 puis àRennes (300 tsiganes convertis). Cespremiers rassemblements furent toutd’abord sporadiques, mais très rapidementvinrent rythmer la vie des Tsiganesconvertis. Dès la fin des années 1960,comme nous le témoigna l’une desfondatrices de la revue Études Tsiganes, lestsiganes pensèrent que ces conventionspouvaient être un moyen de résistance pour« conserver leur culture ».Tandis que l’appareil d’État françaismettait du temps à prendre en considérationles populations tsiganes en France – lecarnet anthropométrique instituant unediscrimination raciale n’a été aboli qu’en1969 – les pentecôtistes de leur côté,œuvraient activement pour construire unenouvelle institution religieuse progressivementadministrée par les Tsiganes euxmêmes.L’un des piliers du pentecôtismetsigane est ce que nous avons appelé dansnotre travail les Missions TsiganesItinérantes (MTI). Ce sont des conventions,des rassemblements, qui progressivementrythmèrent la vie des Tsiganes en proposantla possibilité aux convertis (et à denombreux non-convertis aussi) de seregrouper régulièrement, surtout pendant lespériodes printanières et estivales.Tandis que d’un côté les institutionslégitimes et les appareils d’État manquaientde propositions envers cette population pourleur permettre de trouver une place dans unesociété qui se transformait – en particulierpar une urbanisation croissante du territoire(Janodet, Ferreira, 1992) –, les Tsiganesconstruisaient une institution qui leur permitet leur permet encore aujourd’hui d’avoir undispositif d’échappant relativement auxphares des institutions légitimes pendant unepériode de l’année.Dans le Finistère et dans le reste de laBretagne, nous avons pu remarquer quel’hiver est une période de l’année où lestsiganes sont sous l’emprise des loisorganiques, des systèmes de surveillance, descontrôles systématiques : aires d’accueil,carnets de circulation, contrôles de police,institutions scolaires (Bizeul, 2007, 1989)...Même si certains tsiganes échappent plusque d’autres à ces systèmes de contrôle, endisposant d’un terrain privé par exemple oùils vivent plus ou moins à l’abri des regardsinstitutionnels, cette période se caractérisepar une dissémination des groupes solidaireset il est plus difficile d’être ensemble.En contrepartie, l’été est une périodede « délivrance » pour beaucoup de « Gensdu Voyage », grâce, entre autres, aux MTI.Pendant quelques mois, généralement dejuin à août, la Mission Évangélique Tziganede France offre aux « gens du voyage » lapossibilité de se rassembler, et grâce à cerapport de force institué par la MTI,d’échapper relativement aux systèmes desurveillance et de contrôle, d’être ensemble,et de parcourir de longs trajets sur desterritoires connus ou nouveaux.Une MTI est dirigée par une équipe depentecôtistes dans laquelle les pasteurs ontune place prédominante. Ils s’occupentd’organiser les trajets, les étapes, de négocieravec les collectivités locales, le plus souventdes communes, des terrains adaptés pourdes conventions qui peuvent atteindrejusqu’à 200 caravanes. En effet, pendant unepériode d’environ trois mois, la MTI sedéplace de commune en commune, enchangeant de place chaque semaine,


68 n°6 2010permettant aux groupes solidaires qui lessuivent de disposer d’un emplacement pourleurs caravanes, de l’eau et de l’électricité.Les pasteurs offrent ainsi un service auxTsiganes composant la MTI. Ces derniersn’ont plus qu’à s’installer sans se soucier dela semaine suivante. Malgré tout, lorsque lesinstitutions légitimes ou les riverains habitantà proximité du terrain où la convention s’estinstallée réagissent mal, les Tsiganes peuventse solidariser autour de leurs pasteurs pourles soutenir dans cette confrontation. Eneffet, cette arrivée importante de « Gens duVoyage » n’est pas sans provoquer desréactions d’hostilité comme nous avons pule constater durant nos observations de 2001à 2008 : terrains labourés avant leur arrivéeou après leur départ pour être certain qu’ilsne reviendront pas, manifestations d’hostilitéavec menaces de balancer du lisier decochon sur les caravanes, barrage sur lesroutes, insultes, suspicions, ou même, desimples regards malveillants. Même des élusbienveillants envers une MTI finissentparfois par prendre parti pour leursadministrés afin de ne pas perdre la face.On peut dire que le début de la saisondes MTI est marqué par le grandrassemblement annuel national despentecôtistes tsiganes qui a lieu à Nevoy,dans le Loiret (environ 5 000 caravanes).C’est sur ce même terrain, qui appartient à laMission Évangélique Tzigane de France quese trouve l’École Biblique. Ce grandrassemblement, comme les MTI qui suivent,représente la possibilité pour les différentsgroupes solidaires de créer de nouvellesalliances, pour les jeunes femmes derencontrer des prétendants éventuels. C’estla première occasion de l’année de seretrouver tous ensemble : pères, mères,oncles, tantes, cousins, cousines… Unegrande effervescence règne sur le terrain,une humeur festive comme une forcearrogante. Comme durant toute la saison desMTI, les parleries se succèdent, lestractations entre groupes alliés ou rivauxalimentent les discussions. Chaque groupesolidaire est fier de compter parmi sesmembres un imminent pasteur, ou un jeuneétudiant en formation à l’École biblique. Descollectes d’argent sont organisées pourfinancer une mission lointaine dans un autrepays où le pentecôtisme se développe parmiles populations rom. Des éloges au « peupletsigane » sont affichés ici et là sur despanneaux, ou scandés au micro par unpasteur sur le podium sous un immensechapiteau où se succèdent inlassablementchaque jour les réunions évangéliques, lesbaptêmes, les discours, les prêches, lesimpositions des mains, et les expressionsglossolales. C’est aussi la force qui émaned’une assemblée qu’échauffe une passion commune(…) et quand l’assemblée est dissoute, (…) nouspouvons alors mesurer toute la hauteur dont nousavions été soulevés au dessus de nous-mêmes(Durkheim, 1990).Le grand terrain de Nevoy sonnecomme le cœur de la Mission ÉvangéliqueTzigane. Cinquante ans après les premiersfrémissements du « Réveil », le pentecôtismetsigane s’est amplifié et se targue d’avoir plusde 100 000 adhérents en France et de s’êtrediffusé dans plus de 50 pays parmi le peupleRom. Les pentecôtistes, majoritaires à laCommission Consultative Nationale desGens du Voyage, savent qu’ils représententune force sociale même s’ils se défendent,comme le disait leur Président, de ne pas êtredes anarchistes ou une organisation politique poursemer le désordre, mais juste pour être ensemble.Très similaire aux organisationspentecôtistes relativement pyramidalesobservées par Sylvie Pédron-Colombani auGuatemala (Pédron-Colombani, 1998), laMission Évangélique Tzigane de France est« dirigée » depuis plusieurs années par lePrésident de l’association « Vie et Lumière »Jimmy Meyer. Longtemps dominé parClément Le Cossec considéré trèshonorablement comme « l’apôtre desTsiganes » 4 , Jimmy Meyer fait partie despremiers cadres formés. Il semble avoiratteint une grande estime de la part de lamajorité des convertis et avoir pris la relève4 Revue de la MET « Vie et Lumière », n° 173, 2001,p. 2.


n°6 2010 69avec un franc succès. Cependant, sereprésenter le système pentecôtiste demanière pyramidale est insuffisant pour lecomprendre et même d’une certainemanière, peut aliéner notre perception. Lepentecôtisme permet avant tout la créationd’une famille symbolique, et aussi larestructuration d’une famille réelle (Pédron-Colombani, 1998), des communautés defraternité (Pédron-Colombani, 1998) etl’entraide même en milieu urbain. Cette dernièreremarque est importante. Compte tenu del’urbanisation croissante de la sociétéfrançaise et des difficultés des Tsiganes àretrouver une place, un sens à leur existencedans la cité, le pentecôtisme permet avec lessalles de réunion évangélique tsigane – il enexiste trois rien que dans le Finistère,territoire privilégié pour notre recherche –de tisser du lien entre les groupes solidaireset de résister à l’atomisation. Lepentecôtisme permet de découvrir unecommunauté chaleureuse, amicale, de trouver lareconnaissance à l’intérieur d’un groupe, un statut,un rôle, une valorisation individuelle (Pédron-Colombani, 1998). Le pentecôtisme, commede nombreux courants religieux, renforce lessolidarités mécaniques, et au-delà, permetd’étendre ses alliances et, pourrait-on dire defaçon plus familière, de ne pas se perdre de vue.Une MTI permet pendant près detrois mois de parcourir 800 km, d’étendreainsi son territoire d’influence, sespossibilités d’échanges économiques, demarché, de travail, mais aussi… de prendredes vacances et de s’évader pendantquelques jours d’une zone urbaine ! Deuxgroupes solidaires peuvent s’allierexceptionnellement pour former une MTI.Si l’un des responsables de la MTI est encoreun étudiant de l’École Biblique, il estgénéralement accompagné de son tuteur quile guide, le parraine, bref, le forme autantpour la conduite et l’organisation de la MTIque pour les pratiques et considérations plusstrictement religieuses. Des diacress’occupent de tout ce qui est matériel, dunettoyage des terrains occupés, et du serviced’ordre. Les étudiants, les équipes depasteur, les parrains sont tous accompagnésde leurs groupes solidaires respectifs, oud’une partie de celui-ci. Les pasteurs, lesétudiants sont les garants du bondéroulement de la MTI. Ils devront assurerles relations avec les élus, les institutionslégitimes, signer les papiers, les « contrats »passés entre eux et les collectivités, s’assurerde laisser autant que possible, un bontémoignage. Laisser un bon témoignage, c’estparfois aussi entretenir les meilleuresrelations possibles avec les habitants desmaisons proches de la MTI comme offrirdes cadeaux, rendre visite et rassurer lescommerçants proches. Ce travail est difficile,car nombreuses sont les communes quiacceptent difficilement leur présence.Les pasteurs collectent de l’argentauprès des membres des groupes solidairesfondant la MTI pour payer les différentsfrais : carburant pour le groupe électrogène,déplacements en voiture… Il n’est pasimprobable que l’équipe de pasteursconserve une partie de cet argent pour serémunérer, mais si c’est le cas, les Tsiganesqui suivent ou « profitent » des servicesofferts par la MTI, acceptent cet échangesans se plaindre tout en étant très exigeants.Les pasteurs ne doivent pas faillir dans leurmission organisatrice, leur honneur est enjeu. Ce service est une délégation del’organisation d’un « nomadisme » pendantune durée de trois mois au rythmehebdomadaire. Bien organisée, une MTIpermet à de nombreux Tsiganes d’êtreensemble dans une grande sérénité.Si comme le sociologue Alain Reyniersl’avançait en 1992, les (…) tsiganes[concentraient] un potentiel de relations sociales et deressources économiques dans une région [et qu’] ils[n’étaient] pas facilement portés à prospecter denouvelles contrées, à moins qu’ils n’y soient obligéspar un conflit interne ou qu’ils ne le décident defaçon collective (Reyniers, 1992), alors les MTIont profondément changé leurs habitudes !Les groupes solidaires tsiganesobservés dans le Finistère sont les héritiers


70 n°6 2010pour la plupart d’habitudes territoriales« bretonnes », rarement au-delà. Pourtant,l’avènement de l’automobile et plusrécemment des moyens modernes decommunication (le portable, Internet) ontlargement contribué à transformer enprofondeur ces habitudes. Et les MTI sontl’archétype de ces profonds changements. Lavoiture permet d’explorer des zonesterritoriales beaucoup plus vastes. Leportable permet de se contacter facilementet de se réunir. Les MTI permettentl’organisation de ces vastes pérégrinations etde ses rassemblements. Et si comme le disaitAlain Reyniers, les tsiganes obéissent à desformes non règlementées d’autorégulation(Reyniers, 1998) dans lesinteractions entre groupes solidaires, les MTIsemblent avoir permis à la fois de continuercette autorégulation tout en incluant unenouvelle donnée, une nouvelle idéologie, denouvelles représentations, et une nouvellerationalité à cette autorégulation avec aucentre le ou les équipes de pasteurs.Comme nous avons pu l’observer àtravers la trajectoire de deux pasteurs duFinistère, ceux-ci n’héritaient pas seulementd’un territoire des aïeux, mais aussi d’unhéritage symbolique : du capitald’honorabilité de leur père, pasteur aussi, deson histoire, de son prestige et del’obligation de continuer dignement samission d’évangélisation et de transmettredes pratiques (comme d’organiser des MTI).Un bon pasteur doit être capable dejouer sur plusieurs registres : le jeu tsigane (lamaîtrise de certaines habitudes linguistiques,la franchise, « chiner un terrain » pour uneMTI), le jeu de l’entreprise de conversion(l’idéologie pentecôtiste et ses pratiques :prêches, rituels…), et le jeu des institutionslégitimes (la maîtrise du langage légitime,pour discuter avec les administrations, avecles élus, la laïcité et enfin la rationalitéadministrative).Il s’agit bien, d’une part, de cetapprentissage primaire, de cette expérience dumonde comme allant de soi (Bourdieu, 1980), leshabitudes tsiganes incorporées depuisl’enfance, et d’autre part, de croyancesformalisées, rationalisées, des implicationspratiques, du sens pratique, de ce que nousnommerons la foi pratique (organiser lesMTI, jouer le jeu des institutions légitimes etorganiser une certaine forme d’entraide dansla cité).Nous l’avons compris, les MTIpermettent aux tsiganes de pouvoir vaquer àleurs occupations librement pendantplusieurs semaines, d’étendre leurs réseauxd’influence, leurs alliances, leurs possibilitéséconomiques, matrimoniales et decommunier. S’il nous semble possibled’apparenter les MTI à un système deprestation totale, c’est parce que les groupessolidaires inclus dans les MTI trouvent là lapossibilité de coopérer dans toutes lesdimensions sociales.Quand les institutions légitimes« offrent » aux tsiganes des dispositifssociaux comme les aires d’accueilpermanentes, avec tout un lot de nouvellesobligations extrêmement contraignantes,voire, astreignantes, les MTI permettentd’échapper pendant une période de l’année àces astreintes. Si, symboliquement, nouspouvons penser que les institutionslégitimes, en nous permettant de paraphraserMaurice Godelier, (…)[donnent] plus qu’on neleur a donné ou [ donnent] tellement qu’on ne pourrajamais leur redonner [s’élevant ainsi] au dessus desautres hommes et [devenant de cette manière] un peucomme les dieux, du moins [s’en rapprochant](Godelier, 1996), les Tsiganes, en donnantencore plus à Dieu, se situent au dessus desinstitutions légitimes. Ou tout au moins, ilsdiminuent le coût de l’incorporation desrègles établies par les institutions légitimesavec leurs obligations de stationner sur uneaire d’accueil, leurs polices, et tous lesdispositifs de surveillance. Nous pourrionsdire qu’en donnant plus à Dieu, ils « courtcircuitent» l’échange avec les institutionslégitimes.


n°6 2010 71Les MTI sont en pratique, ce que laglossolalie est dans une dimension plussymbolique. Le socio-anthropologue PatrickWilliams (1993) avance que la glossolalie estune langue pour ne rien dire, et compare cettepratique au flamenco comme un moyen des’échapper du moule établi 5 . La glossolalie seraitbien alors comme le dit Danièle Hervieu-Léger (1993) des manifestations qui ont unesignification directement sociale dans des groupesprivés de [toute] "expression publique" 6 .Moins symbolique, la foi pratique estcette dimension pratique d’une populationaccablée par la stigmatisation et lapersécution depuis des décennies, voire dessiècles. Elle trouve à travers ce dispositifsocial des MTI une dimension réelle quipermet à des milliers de tsiganes d’existertout en risquant encore une fois d’êtreincompris et d’être victimes de nouvellesstigmatisations. Cette incompréhensionpresque inhérente aux relations entre ceshéritiers d’une certaine forme de nomadismeet la société française peut se transformer enune sorte de supra-stigmate comme nous ledémontre, entre autres, cet extrait d’unregistre de délibération d’une commune :[Le conseil municipal] désapprouve dansleur état actuel ses modalités de gestions proposéespour les grands rassemblements [MTI] qui reportentsur les collectivités locales ou EPCI[Communautés de Communes] la5 Le socio-anthropologue Patrick Williams a tenté defaire un rapprochement entre la glossolalie et lesintonations du flamenco. Sans chercher dans l’essencede la culture cette apparenté possible, mais ensupposant qu’elle permettait, comme le Flamenco« de s’échapper du moule établi ».6 “ (...) ou penser par exemple, que dans le“ pentecôtisme ” historique nord-américain, lesphénomènes de “ parler en langues ”,correspondaient entre autres, à une mise en scènehautement suggestive de la privation du langage (etpartant de reconnaissance sociale) dont étaientvictimes des groupes sociaux (Noirs, paysans du Sud)exclus, de fait et de droit, des bénéfices de lamodernisation rapide du pays. Cette interprétation estd’autant plus plausible que la manifestation glossolale,reprise de l’expérience de la communauté chrétienneprimitive, s’inscrivait aussi dans l’évocation utopiqued’un âge d’or de la charité chrétienne, à forte chargeprotestataire” (1993, p. 90).responsabilité totale de leur accueil. En effet, au-delàdu principe contestable d’accorder des droitsspécifiques à une catégorie de la population françaiseau nom de l’appartenance à une communauté et surdes fondements religieux, au-dedes difficultés àtrouver des terrains réservés à l’usage proposé,l’expérience a déjà montré que même avec desmesures préalables à des installations, lesdispositions prises n’ont pas été respectées par lesgroupes. Par ailleurs, aucune mesure légale nouvellen’apparaît pour assurer au Maire la possibilité defaire respecter ses pouvoirs de police 7 .Cette position souvent entendue dansplusieurs communes est l’expression d’unenouvelle forme de stigmatisation ou depersécution, où les frontières mentalestrouvent leur justification dans une positionuniversaliste en dénonçant un phénomène« ethnico-religieux ». Cependant, ce sont cesmêmes institutions légitimes, communes,collectivités locales ou territoriales,institutions politiques, qui, en déniant ou enméprisant l’existence des tsiganes, ontcontribué à la constitution d’un tel dispositifsocial et religieux. Cette adhésion destsiganes au pentecôtisme dresse parfoiscontre eux les acteurs sociaux les pluscompatissants (des travailleurs sociaux, desélus sympathisants prêts à prendre leurdéfense…).Finalement, si d’un côté lepentecôtisme tsigane a créé un système deprestation compensatoire face au manque depolitique et de considération sociale de lapart des institutions légitimes au cours desdécennies passées, il a aussi fait émerger unenouvelle frontière entre « eux » et les« autres ».Régis LaurentDocteur en sociologiePost-doctorant CERLIS Université Paris 3regis.lo@wanadoo.fr7 Extrait du Registre des Délibérations du ConseilMunicipal d’une commune bretonne datant de juillet2002.


72 n°6 2010BibliographiePour l’ensemble de la thèse à l’origine de cetarticle, les documents qui ont servi àl’analyse socio-historique sont :(1961 à 2001) Vie et Lumière, 173 numéros(revue officielle de la Mission EvangéliqueTzigane).Le Cossec, Clément (1991) Mon aventureparmi les Tziganes, Le Mans, Edition parl’auteur, 224 p.Bibliographie générale :Barthélémy, André (1982) Routes de Gitanie,Paris, Le Centurion, 181 p.Bizeul, Daniel (2007) Mauvais sort ou mauvaisevolonté, les incasables des politiques sociales sont-ilsresponsables de leur situation ?, Actes deColloque International, La fabrique despopulations problématiques par les politiquespubliques, Nantes, Maison des Sciences del’Homme Ange-Guépin, consultable enligne :http://www.msh.univnantes.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?CODE_FICHIER=1182265343547&ID_FICHE=1327Bizeul, Daniel (1989) Civiliser ou bannir : lesnomades dans la société française, Paris,L’Harmattan, 269 p.Bourdieu, Pierre (1980) Le sens pratique, Paris,Les éditions de minuit, 474 p.Le Cossec, Clément (1985) Phénomènepentecôtiste ou réveil religieux?, Études Tsiganes, 1,pp. 19-21.Durkheim, Emile (1990) Les formesélémentaires de la vie religieuse,Paris, PUF, 647 p.(Coll. Quadrige).Fath Sébastien, (2005) Du ghetto au réseau, Leprotestantisme évangélique en France (1800-2005),Genève, Labor et Fidès, 425 p.Godelier, Maurice (1996) L’énigme du don,Paris, Fayard, 315 p.Hervieu-Léger, Danièle (1993) La religionpour mémoire, Paris, Ed. du Cerf, 280 p.Janodet, Laurent ; Fetteira, Candida (1992)Les Tsiganes et les gens du voyage dans la cité,Paris, L’Harmattan, 94 p.Laurent, Régis (2008) Sociologie d’uneentreprise de conversion – Analyse de lagenèse et de la routinisation de la MissionEvangélique Tzigane de France, Paris, ParisIII Sorbonne Nouvelle, 406 p. Th. Doct :Socio. : Paris : 2008.Pédron-Colombani, Sylvie (1998) Lepentecôtisme au Guatemala – Conversion etidentité, Paris, CNRS Editions, 238 p.Pernot, Mathieu (2001) Un camp pour lesbohémiens – Mémoire du campd’internement pour nomades de Saliers,Arles, Actes Sud, 110 p.Peschanski, Denis (2002) La France descamps – L’internement, 1938 – 1946, Paris,Gallimard, 549 p.Reyniers, Alain (1992) La roue et la pierre.Contribution anthropo-historique à laconnaissance de la production sociale etéconomique des Tsiganes, Paris, UniversitéParis-V Sorbonne, 678 p. Th. Doct. : Socio :Paris : 1992.Sigot, Jacques (1983) Un camp pour lestsiganes… et les autres, Montreuil-Bellay 1940-1945, Bordeaux, Editions Wallada, 321 p.Williams, Patrick (1993) Une langue pour nerien dire. La glossolalie des tsiganes pentecôtistes, inPétonnet, Colette ; Delaporte, Yves Ferveurscontemporaines. Textes d’anthropologie urbaineofferte à Jacques Gutwirth, Paris, L’Harmattan,pp. 111-125 (Connaissances de Hommes).


n°6 2010 73Le pentecôtisme : nouveau facteur de mobilité pour lespopulations tsiganes ?Julia PeyronLes motivations au voyage sontde plusieurs ordres au seindes populations tsiganes.Trois de celles-ci interviennentplus significativement, il s’agit desmotivations d’ordre familial(descendance, alliances, réseaux,décès, proximité géographique),d’ordre économique (par lanécessité traditionnelle de sedéplacer vers la clientèle) etd’ordre religieux. Ces impératifsorganisent donc les déplacements.Il apparaît aujourd’hui que lesmobilités tsiganes sontbouleversées, ceci en raison destransformations qu'a connu notresociété dans les dernièresdécennies (urbanisation galopante,complexifications administratives),mais c’est principalement leproblème posé par lestationnement qui affecte lamobilité tsigane.Il faut noter que le voyage proprementdit n'est pas ou plus constitutif de l'identitétsigane, en raison notamment de la très fortesédentarisation. Le clivage nomade/sédentaire ne correspond plus vraiment à laréalité tant les situations sont diverses etcomplexes. En effet, chaque famille a desmodalités spécifiques d'implantation. Lessituations sont très variées entre des famillesqui ne voyagent pas du tout, des familles quivoyagent de manière occasionnelle, desfamilles qui voyagent la moitié de l'année etdes familles qui voyagent tout le long del'année. Pourtant, la notion de voyage revêtune importance symbolique, celle de sedéfinir par rapport aux non-tsiganes, lesgadjé.Traditionnellement les motivationsreligieuses interviennent lors des pèlerinagescatholiques. Or aujourd'hui, avec la diffusionmassive du pentecôtisme chez lespopulations tsiganes en France, de nouvellesmobilités se mettent en place. Dans lecontexte actuel, quelle importance prend lefacteur de la religion pentecôtiste dans lesmotivations au voyage ?Ce texte fait état de l’avancement demes réflexions à partir d'une recherchedoctorale en cours. Je présente ici deshypothèses et des questionnements quinécessitent encore une confrontation avec leterrain.Un contexte défavorable à la mobilitédes populations tsiganes en FranceDans l’Histoire, aucune véritablerébellion tsigane n’est à noter. Les tsiganessont toujours parvenus à préserver leuridentité sans lutte violente. L’identité tsiganen’est donc pas figée, elle est produite enpermanence par ceux qui la font vivre,


74 n°6 2010autrement dit, par les populations tsiganeselles-mêmes, par les capacités d'adaptationdont elles font preuve. Cependant,aujourd’hui l’équilibre de cette identité paraîtmenacé. La société française a connu deprofonds changements depuis la SecondeGuerre mondiale mais la nature deschangements actuels diffère des adaptationsprécédentes. Les capacités d’adaptation queces populations ont montré jusqu’àmaintenant sont dépassées. Cette menace estprincipalement le fait des sociétésenvironnantes qui ont subi d'importantesmutations depuis la Seconde GuerreMondiale. La France a été affectée dans sonpeuplement, son économie, son mode deconsommation. On assiste à undépeuplement des régions rurales et à uneurbanisation croissante. Ces mutationsatteignent aussi les populations tsiganes. Lesquestions alors soulevées sont d’autant plusfondamentales que les rapports entretenuspar les populations tsiganes avec leurenvironnement conditionnent l’existence decette minorité. Les contraintes récentes sontautant d’ordre social et économique queréglementaires.Les Tsiganes sont souvent perçus dansles représentations collectives comme vivanten marge de la société (sous-entendu lasociété des gadjé). C’est à dire que les tsiganesconstituent un groupe qui a sa propreculture, ses valeurs, son histoire particulière,malgré une grande diversité interne. Lapopulation tsigane peut être considéréecomme marginal au vu des problèmes qu’ellerencontre (accès aux soins, à l’emploi, auxaides sociales, l’éducation, l’accès aux devoirscitoyens, la précarité, l’exclusion). Lestsiganes sont victimes de fortesdiscriminations liées essentiellement à leurstyle de vie (mode de vie communautaire,mode de vie caractérisé par le nomadisme –même si aujourd’hui la plupart sontsédentaires). Cependant, on peut direégalement que les tsiganes sont aussi laissés àla marge par la société : par exemple, lesaires d’accueil sont souvent installées auxlimites des communes.Mais, si les tsiganes vivent parfois enmarge de la société, ils ne vivent cependantpas aux marges de la société (Humeau,1995). Ils vivent au cœur même de cettesociété. Les tsiganes sont traditionnellementtout à fait intégrés dans la société, de par leuréconomie, leur circulation et l’utilisation duterritoire (finalement on n'est pas surpris devoir des caravanes), la scolarisation desenfants… Ils ne vivent en aucune façon demanière indépendante et autonome. Mais lesTsiganes ont un rôle d'éternels étrangers, lapopulation les voit fréquemment comme desimmigrés. De nombreux auteurs parlent denomadisme parasitaire (Liégeois, 1983) dans lesens où les tsiganes ne sont pas des nomadesqui vivent en autarcie, mais des nomades quise sont adaptés pour vivre en symbiose avecla population sédentaire. Par ce nomadismeparasitaire, on entend un nomadisme quis’est développé aux dépens de la société desgadjé.Les bouleversements sociaux actuelsconcernent surtout le mode de vie destsiganes. Les tsiganes, au même titre que lereste de la population, se trouvent intégrésdans de nouveaux modes de consommation.Ainsi ils modifient leurs façons de vivre.Cette situation éloigne les familles despratiques traditionnelles qui necorrespondent plus à la réalité des jeunes. Cesont ces derniers les plus touchés par cesévolutions.Il est également important d’intégrerdans les bouleversements sociaux lasédentarisation, conséquence del’urbanisation. Même si le clivage nomadisme/sédentarisationest assez complexe etrelatif à chaque famille, de moins en moinsde familles conservent un mode de viecentré sur le voyage. L’urbanisationcroissante modifie les caractéristiques de lamobilité. Les tsiganes suivent le mouvementgénéral d’urbanisation de la populationfrançaise. La densification du bâti a pourconséquence majeure la destruction de lieuxde halte (entretien avec Mr Cuille, viceprésidentdu Comité de Coordination pour


n°6 2010 75la Promotion et la Solidarité avec lesmigrants et les tsiganes, 11/02/2008).D’autre part les caravanes sont de plus enplus visibles dans le paysage urbain, etdérangent par conséquent davantage. Uneville est constituée de zones habitables, dezones de travail et de zones de circulation.Mais les tsiganes ne sont acceptés dansaucun de ces espaces.Ces bouleversements sontfondamentaux dans le sens où le facteuréconomique est un moteur premier de lamobilité tsigane. Ainsi ces bouleversementsaffectent donc la circulation des populationstsiganes. L’économie tsigane est fortementimbriquée aux sociétés d’accueil. Cetteéconomie tsigane s’insère dans l’économiede la société majoritaire, qui en fixe le plussouvent les conditions même d’existence.Cette économie fonctionne sur un réseau deconnaissances important entre tsiganes etnon-tsiganes. Ces réseaux permettentl’appropriation d’un secteur : c’est parcequ’ils sont connus qu’ils vont revenir, grâceau fonctionnement du bouche à oreille entre« clients ». Le fonctionnement de cetteéconomie est souvent ignoré, négligé, voirméprisé. Ce mépris semble dû à uneinvisibilité et à une méconnaissance de cetteéconomie, nourrissant les stéréotypes lesplus répandus.Concrètement, qu’est ce quel’économie traditionnelle tsigane ? Untsigane a plusieurs compétences, combines,et plusieurs métiers. Cette polyvalence luipermet de s’insérer plus facilement dansl’endroit où il se trouve. Les métierstraditionnels les plus répandus sont la chine,la récupération de métaux et de ferraille, lerempaillage, la vente sur les marchés, lesstands de foire, les fêtes foraines, l’étamage,l’aiguisage, ou encore les activités du cirqueet du spectacle. Chaque groupe familial estplus ou moins spécialisé dans certainsdomaines. Les tsiganes interviennent dansdes secteurs où les non-tsiganes ne sont pascompétitifs ou intéressés. On voit bien queles activités économiques sontessentiellement des prestations fournies àdes non-tsiganes (fournitures intermittentesde marchandises, main d’œuvre, services).L’itinérance est un élémentindispensable à l’exercice des métierstraditionnels. Le nomadisme tsigane est unnomadisme dit commercial. Les tsiganes ontmis en place une territorialisationéconomique, ce qui signifie que leursdéplacements sont planifiés et qu’ils sont liésà des impératifs économiques (nécessité dese déplacer vers la clientèle), sociaux etfamiliaux. Tout cela forme un réseau.L'organisation du voyage est réfléchie etcohérente. Aujourd’hui le voyage se fait demoins en moins en famille, et de plus enplus souvent de manière individuelle et à lajournée (cela peut s’expliquer par lephénomène de la sédentarisation du, entreautres, à la scolarisation des enfants ou ladifficulté de trouver des places en airesd’accueil). Le voyage est de plus en plusdifficilement conciliable avec la sociétémoderne.Toutefois, il faut aujourd’hui repenserl’économie tsigane à la lumière des grandsbouleversements dont est victime la sociététsigane. On a assisté dans les dernièresdécennies à une disparition des métierstraditionnels qui ne trouvent plus de placedans les sociétés actuelles et à undéveloppement de nouvelles activitéséconomiques. Ainsi, la mécanisation destravaux de cueillette, l’apparition desdéchetteries, l’organisation de larécupération des métaux, les marchéssaturés, réduisent les possibilités de travaildes tsiganes. De plus, les politiques visant àune meilleure visibilité des activités tsiganesvont à l’encontre de leur fonctionnementéconomique qui se situe en marge et dans lesfailles juridiques du système dominant. Lesréglementations se complexifient fortement,comme la législation relative au travailindépendant et à la protection desconsommateurs. Par exemple pour le porteà porte : les clients ont maintenant 48h pourse rétracter. Malgré des compétences


76 n°6 2010importantes, des savoir-faire réels, lestsiganes n’ont pas l’expérience salariée ou leniveau scolaire requis pour obtenir desdiplômes, aujourd’hui indispensables pourmener une activité indépendante.On assiste à une cassure entre lestsiganes qui ont su s’adapter aux contraintes,utiliser les services juridiques et comptableset accepter une relative spécialisation et ceuxqui sont engagés dans un processus depaupérisation et pour lesquels les revenusdes aides sociales sont supérieurs auxrevenus de l’activité professionnelle. En effetde nos jours, de nombreux tsiganesperçoivent des aides sociales et en vivent.Ces aides constituent des revenus fixes etsûrs, mais témoignent d'un phénomène dedésinsertion socioprofessionnelle, lareconversion des métiers traditionnels ne sepassant pas toujours dans de bonnesconditions. Cela signifie que les tsiganes sesentent dépassés par le monde économiqueet professionnel actuel.Des bouleversements réglementairesentraînent des difficultés à stationnertoujours plus importantes, même si la libertéd’aller et venir est la règle et constitue unprincipe général pour les citoyens del’Europe qui peuvent alors circuler librementsur le territoire et peuvent également lequitter. Ce principe est rendu relatif par uncertain nombre de cas particuliers quiposent, pour les autorités, le problème deconcilier cette liberté avec le maintien del’ordre public. De plus, quelle est la réalité decette liberté d’aller et venir si elle n’est pasaccompagnée de la liberté de s’arrêter ? Eneffet, cette liberté reste conditionnée par ladécision des pouvoirs de police du maire surle territoire de sa commune. Aucun texte neproclame que le stationnement est uneliberté publique.La planification urbaine et ladécentralisation territoriale aboutissent à uneorganisation planifiée de l’espace. Lesschémas départementaux se multiplient ainsique les plans d’occupation des sols. Ilsréduisent considérablement les possibilitésde stationnement en évitant l’inscription delieux de séjours dans ces planifications. Lesagglomérations ont pour objectif d’attirertoujours plus d’habitants. Aussi les espacesse comblent, les contraintes se font pluspressantes. Les terrains libres sont la cible deprojets urbanistiques. Les espaces se fermentet tout lieu vaquant est investi.Ainsi, il s’avère que la liberté destationner est de plus en plus réduite par desinterdictions et des réglementations. Si on neparle pas directement du stationnement despopulations tsiganes, il est question dustationnement des caravanes. Le code del’urbanisme réglemente de manière trèsprécise le stationnement des caravanes,l’occupation du sol dans le respect des règlesd’urbanisme, de l’environnement et de lasécurité publique. En l’absence de terrains depassage et de séjour, il ne peut y avoir uneinterdiction totale et absolue destationnement.Ainsi, les tsiganes qui construisaientleur identité sur la mobilité sont de plus enplus contraints de se sédentariser face auxmutations de la société française. Toutefois,la religion pentecôtiste semble leur redonnerde nouveaux motifs pour reprendre la route.La religion pentecôtiste, un nouvel essorLe pentecôtisme est une branche duprotestantisme. Il se différencie des autresmouvements chrétiens et protestants par lacroyance dans les dons spirituels du Saint-Esprit manifesté au 1° siècle par les apôtresrassemblés lors du jour de la Pentecôte (ledon le plus reconnu est le « parler enlangues » dit aussi glossolalie ou encore ledon de guérison par la prière). Lepentecôtiste est une religion qui se montredans l’air de son temps. Elle évolue dans lasociété et s’inscrit dans un contexte. Ainsielle n’est pas autonome de la culture et del’histoire des populations concernées.


n°6 2010 77Actuellement se développe unphénomène pentecôtiste très fort chez lestsiganes. Les premiers baptêmes datent desannées 1950. Le premier rassemblementtsigane a lieu à Brest en 1956. Très vite onassiste à une explosion des rassemblements.Aujourd’hui, ce mouvement est tout à faitactuel et fondamental. La montée enpuissance et l'importance du mouvementpentecôtiste est un trait essentiel à prendreen compte dans l'évolution en cours dumonde tsigane.Pour comprendre l'ampleur que cettereligion a prise chez les tsiganes, il faut sepencher sur le discours qu'elle produit. Lepentecôtisme est basé sur le messaged’amour du Christ. Ce dernier a unesignification particulière pour les tsiganes entant qu’exclus. On a souvent appelé lepentecôtisme, dans d'autres situations, lareligion des persécutés ou la religion des pauvres(Fer, 2005). Cette religion est activeparticulièrement auprès des populationsminoritaires. Auprès des tsiganes, une telleadhésion peut témoigner de la réalité d’unecertaine crise identitaire. Le pentecôtismeserait-il un moyen de lutter contre l’emprisede la société environnante ? Il faut alorsreplacer ce phénomène par rapport aucontexte difficile que connaissent lespopulations tsiganes, notamment lesstéréotypes dont ils font l'objet, ou lesdifférentes lois discriminantes auxquelles ilssont ou ont été soumis. Le discourspentecôtiste affirme la transformation duconverti en un homme nouveau. On entendparler de « bons tsiganes », comme s’il y avaitdes mauvais tsiganes desquels il étaitimportant de se démarquer. Le pentecôtismeest compris comme donnant une visibilitésociale positive.La religion pentecôtiste connaît doncun engouement spectaculaire chez lestsiganes, autant au niveau de ladémonstration de la foi, qu'au niveau dunombre de convertis. En quelquesdécennies, cette religion s'est imposée chezun nombre considérable de tsiganes, etcontinue à se répandre dans cettecommunauté. Quantifier le nombre defidèles est une opération encore délicate. Deplus, on observe une grande diversité dans levécu, la pratique de la foi selon les régions, etselon les familles pentecôtistes. Toutefois, cesentiment religieux peut être très fort, voireadopter des aspects sectaires. Certainespersonnes en arrivent jusqu’au reniementtotal de leur identité face à la religion. Cellecidevient alors la priorité absolue.Le pentecôtisme qui touche lestsiganes de tous les groupes, nomades aussibien que sédentaires se vit partout en Francedans des lieux de culte fixes (des bâtimentsquelconques, non divin) et dans des lieux deculte itinérants, que l'on appelle« conventions ». Les grands rassemblementsque sont les missions (qui réunissentquelques familles tsiganes) et les conventions(qui réunissent plusieurs centaines, voiremilliers de familles) sont des moments fortsdu vécu de la religion. La religionpentecôtiste est donc organisée autour delieux et de temps de rassemblement. Cesrassemblements sont de tailles diverses selonqu’il s’agit de rassemblements locaux,régionaux, nationaux, ou internationaux. Cesconventions ont principalement lieu entre lemois de mars et d’octobre. L’été tout leterritoire de la France est alors parsemé deces rassemblements. Les missions sontplutôt locales, alors que les conventions, plusimportantes peuvent être régionales,nationales, voire internationales. La prise encompte de la distribution régionale estimportante. Ces conventions se multiplientsur le territoire français. Celles-ci sontgénéralement mixtes, mais ils existent aussides conventions propres à chaque groupe,mais qui restent ouvertes à chacun.En termes d'organisation, les grandsrassemblements sont étonnants. Lepentecôtisme déplace des foules impressionnantes.Les tsiganes ont acquis lescapacités d'organiser leurs conventions, quirassemblent parfois plus de 2 000 caravanes,d'avoir des relations avec les autorités


78 n°6 2010municipales, préfectorales, de sécurité. Eneffet, les pasteurs sont formés aujourd'hui àorganiser ces rassemblements, et à négocieravec les autorités locales. Ils ont aussi uneorganisation interne remarquable. Lors deces conventions règne une grande discipline.Ces conventions se composent de séancesde prédication, de chants, de prières, detémoignages de foi et de quête, elles sonttrès ouvertes, invitent et accueillent trèsfacilement des personnes extérieures.Outre l’intérêt religieux proprementdit, ces manifestations ont plusieurs intérêtspour les familles tsiganes qui y participent.Dans un premier temps, elles favorisent laconcentration occasionnelle de la parenté,des retrouvailles et permettent la rencontreentre jeunes gens. Par ailleurs, ellesreprésentent un marché économiqueimportant. En effet leur durée étant dequelques jours à 2-3 semaines, les famillesdoivent continuer à travailler durant cettepériode. Ces rassemblements sont alors defabuleux marchés, des lieux de rencontres,d’échanges, d’entente, d’accords. Lesconventions sont marquées par un coté trèsmercantile. Ainsi de nouvelles dynamiqueséconomiques peuvent émerger, avec denouveaux circuits, la rencontre de nouvellespersonnes.L’organisation des conventions se faitautour de la rencontre du temps sacré et dutemps profane. Les cultes ont lieuprincipalement le matin et le soir, entretemps les familles vaquent à leursoccupations quotidiennes. Les famillesarrivent généralement avant la conventionproprement dite et prospectent les alentours.Puis c’est le temps de la mise en place dulieu. Enfin, les familles se dispersentrapidement après la convention (Loizeau,2000).Ce phénomène est une source deremobilisation autour du voyage. Lesconventions deviennent un moyen dereprendre le voyage, notamment pour desfamilles ayant arrêté par crainte desreprésailles, et pour celles qui n'avaient pasassez de moyens pour affronter lesdifficultés. En effet, faire partir jusqu'à millecaravanes est très difficile. Par desnégociations entre les pasteurs et lesautorités, les tsiganes peuvent en généralstationner sans trop de problèmes. Denombreuses familles ont compris que suivreles conventions permettait de limiter demanière considérable les expulsions. Ceserait alors une solution tout à fait adaptéeque les tsiganes ont trouvé pour stationnersans problème durant une à deux semaines.D'autant plus que l'on retrouve cesconventions partout en France. Il estimportant de préciser toutefois, que si lesconventions sont un « alibi à la mobilité 1 »et sont ouvertes à tous, ce système profitesurtout aux familles qui ont des revenussuffisants pour prendre la route. Ainsi, lapratique de la mobilité serait-elle liée à unequelconque idée d'ascension sociale.Le stationnement : lois sur les grandsrassemblementsCes rassemblements amènent àprendre en compte certaines notionscorollaires telles la scolarisation, la santé oule logement. Il est important d’analyser lesmodalités d’accueil et de stationnement pources familles en déplacement lors desconventions. En effet, la régularité desgrands rassemblements pentecôtistes,particulièrement en période estivale, appelledes réponses spécifiques en termes de lieuxd’accueil. L’importance de ces rassemblementsne permet pas aux famillesd’utiliser les aires d’accueil de taille tropmodeste.Pour travailler cette question del’accueil des rassemblements il faut sepencher sur la loi Besson, loi qui impose une1 Céline Bergeon : Rroms et Voyageurs : pratiquescirculatoires et attaches territoriales au miroir des politiquespubliques de stationnement et de circulation : l’exemple desRroms du Poitou-Charentes (France) et de la région Wallonne(Belgique). Thèse de Doctorat en cours.


n°6 2010 79visibilité des populations tsiganes. Unepremière loi Besson du 31 mai 1990 visealors à mettre en œuvre un droit aulogement pour tous. Dans cet objectif,l’article 28 de la loi du 31 mai 1990 estconsacré aux gens du voyage. Il précise quetoute commune de plus de 5000 habitants prévoit lesconditions de passage et de séjour des gens du voyagesur son territoire, par la réservation de terrainsaménagés à cet effet. Dès la réalisation de l’aired’accueil définie à l’alinéa ci-dessus, le maire ou lesmaires des communes qui se sont groupés pour laréalisation pourront, par arrêté, interdire lestationnement des gens du voyage sur le reste duterritoire communal. Devant la quasi-absenced’application de cette loi (notamment àcause du manque d’échéances et desanctions), la seconde loi Besson, loi du 5Juillet 2000 porte spécifiquement surl’accueil et l’habitat des « gens du voyage »,population alors présentée, sans aucuneréférence à un niveau de vie commepopulation défavorisée. Elle modifie ledispositif prévu dans l’article 28 de lapremière loi Besson du 31 mai 1990. Ledouble objectif avoué de cette nouvelle loiBesson est d’une part de répondre àl’aspiration des « gens du voyage » à pouvoirstationner dans des conditions satisfaisantes,et d’autre part d’offrir aux élus locaux desmoyens à l’encontre des installations illicites.Le schéma départemental est l’outilmis en place pour décrire le dispositifd’accueil des « gens du voyage », il en est enquelque sorte le pivot. Il détermine entreautres les communes concernées. Cedocument est le bilan de l’analyse desbesoins par départements. La création de lacommission consultative des « gens duvoyage » permet le suivi du schémadépartemental et sa mise en œuvre. Lacommission est composée de représentantsde l’Etat, du Conseil Général, de la CAF,d’élus, et d’associations. Le schéma est révisétous les 6 ans, prévoit le maillage duterritoire en aires d’accueil et ladétermination des emplacements désignéspour les grands rassemblements.Ce qui nous intéresse dans le cadre decette étude est la question des aires degrands passages et les aires de grandsrassemblements, aires inscrites égalementdans les schémas départementaux. Les airesde grands passages se définissent comme desterrains visant à accueillir de façondiscontinue, sur de courtes durées (moins de15 jours), et à des périodes identifiées degrands groupes (de 50 à 200 caravanes), quiviennent de façon organisée sur des lieux depassage connus et récurrents. Ces aires sontutilisées comme étapes par des clansfamiliaux larges sur la route desrassemblements religieux, rassemblant unnombre bien supérieur de caravanes. Quantaux aires de grands rassemblements, elles sedoivent d’être beaucoup plus vastes.L’article 1 er -II-alinéa 3 de la loi du 5Juillet 2000 stipule que le schéma départementaldétermine les emplacements susceptibles d’être occupéstemporairement à l’occasion de rassemblementstraditionnels ou occasionnels et définit les conditionsdans lesquelles l’Etat intervient pour assurer le bondéroulement de ces rassemblements. Les aires degrands passages sont en principe d’unecapacité suffisante pour 200 caravanes. Cesaires ne peuvent être utilisées par lespopulations tsiganes que sur de courtespériodes de quelques jours à quelquessemaines. Ces aires ne nécessitent pasd’aménagement ou de construction justifiantun permis de construire. Elles peuvent doncêtre situées hors des zones urbanisées etconstructibles des plans locaux d’urbanisme.Il peut par exemple s’agir d’espaces naturels(champs, prés). Les familles tsiganesinterrogées à Toulouse évoquent l’envie d’unterrain le moins bétonné possible, ombragéet suffisamment vaste pour pouvoir disposerles caravanes à leur convenance et y installerun chapiteau. Ces familles soulignent aussil’importance de désigner un terrain prochede commerces.Les communes prennent en charge lamise en place des équipements ponctuelsminimums : une arrivée d’eau et d’électricité,des sanitaires, un ramassage d’ordure. Quant


80 n°6 2010à l’Etat, il s’engage à remplir le rôle decoordonnateur. Il transmet l’analyse desbesoins aux communes qui se chargent àleur tour de transmettre au préfet despropositions d’emplacements. Ceci se faitd’après les pasteurs évangéliques tsiganes quiacceptent d’envoyer leur circuit annuel et lesdates de séjour proposées dans chaquedépartement concernés.Deux circulaires viennent compléter laloi Besson. La première est la circulaire2001-49 du 5 Juillet 2001. Elle stipule quecompte tenu du développement, constaté au plannational, de groupes importants voyageant ensemble,les départements devront disposer de capacitésd’accueil adaptées aux besoins de ces groupes, quiincluent les groupes convergeant vers les lieux degrands rassemblements traditionnels ou occasionnels,quelques temps avant ou après ces rassemblementseux-mêmes. Il est donc important de distinguer les« grands passages » qui ne dépassent pasgénéralement les 200 caravanes et qui ne sont connusque deux ou trois mois avant leur passage, des« rassemblements traditionnels » ou occasionnels quisont, eux, connus longtemps à l’avance et regroupentun nombre bien supérieur de caravanes.La seconde est la circulaire du 8 juillet2003. Elle prend en compte les courteshaltes de groupes de 50 à 200 caravanes quiconvergent vers les lieux de grandsrassemblements. Cette circulaire demandeaux communes d’organiser l’accueil de cesgroupes afin de réunir les meilleuresconditions de sécurité. Ainsi les terrains misà disposition sont à rechercher dans lepatrimoine de l’Etat.Un développement au détriment de lareligion catholique ?Les conventions pentecôtistes face auxpèlerinages catholiquesLes Tsiganes en France ont toujoursété jusqu’à cette dernière décenniemajoritairement catholiques. Pourcomprendre le phénomène pentecôtiste, ilest nécessaire de comprendre l’implicationdes tsiganes au sein de l’église catholiquejusqu’à l’émergence du mouvementpentecôtiste. A l’heure actuelle il existe unesérieuse concurrence entre le mouvementcatholique et le mouvement pentecôtisme.Ces divisions vont même jusqu'à atteindreles unités familiales.Pourquoi certaines familles adhérentellesdavantage à religion pentecôtiste qu’à lareligion catholique ? La religion catholique atendance à marginaliser les tsiganes. Souventl'authenticité de leur foi est mise en doute(pas de mariage religieux, manque d'assiduitéaux cultes dominicaux...). Ainsi, il y a peu dereconnaissance dans le catholicisme, où lestsiganes sont considérés comme de mauvaispratiquants. Avec le pentecôtisme lestsiganes ont enfin l’impression d’avoir unereligion qui leur appartient, notamment avecl’existence de la MET (Mission ÉvangéliqueTsigane).La figure du pasteur dans lepentecôtisme joue un rôle important etprosélyte. Le pasteur est chargé de géreradministrativement le mouvementpentecôtiste, c’est-à-dire qu’il organise lemouvement mais n’a pas de caractère sacré.Le mouvement pentecôtiste tsigane formeses propres pasteurs. La formation est légèreet adaptée. Les pasteurs sont de plus en plusnombreux, certains apprennent à lire et àécrire dans le but de pouvoir administrer leculte. Les pasteurs rentrent dans un autretype de relation avec l'étranger, qui n'est pasun rapport d'ennemi, ainsi ils sont plusécoutés des tsiganes. Aussi, les pouvoirspublics s'intéressent-ils à ce mouvement. Lafigure du pasteur est importante, d'une partparce que c'est lui qui va gérer lesconventions (rassemblements), lesdéplacements, c'est aussi lui qui va permettrela cohésion des familles autour dumouvement.La religion pentecôtiste connaît doncun engouement spectaculaire chez lespopulations tsiganes. Ce phénomène est une


n°6 2010 81source de remobilisation autour du voyage.C’est une solution adaptée que les tsiganesont trouvé pour stationner sans craindrel’expulsion pour une ou deux semaines.D’autant plus que l’on retrouve cesconventions un peu partout en France, voireen Europe.Face à cette organisation du voyageautour des conventions, les pèlerinagescatholiques sont encore toujours fortementsuivis. Ce sont des moments aussiimportants qu’une communion d’Église. Lesdeux pèlerinages les plus importants sont lesSaintes-Maries-de-la-mer (fréquenté surtoutpar les gitans) et Lourdes (fréquenté par lesgitans et les manouches). Ces pèlerinagessont très médiatisés. Les Saintes-Maries-dela-mersont la manifestation d’une réalitéculturelle et ethnique, mais ce pèlerinageparaît très folklorique. Celui-ci est caractérisépar une ferveur considérable de la part desTsiganes qui s’y rendent. Ce pèlerinageconforte l'image des Tsiganes commemarginaux de l’église catholique, ilsapparaissent comme une minorité. Ils fontleur propre procession, comme s’ils étaientexclus des processions des gadjé. Ce seraitune façon différente de s’approprier le lieusacré, une façon différente d’exprimer sa foi(Loizeau, 2000).L’élément important et surprenant estque certaines familles suivent à la fois lesconventions pentecôtistes et les pèlerinagescatholiques. Des catholiques qui s’insèrentdans les conventions et des pentecôtistes quise déplacent pour les pèlerinages. Ce qui faitdire au Dr Guiraud, président du CCPS(Comité de Coordination pour la Promotionet la Solidarité des migrants et des tsiganes)que les Tsiganes sont très œcuméniques. En effetavec les Saintes-Maries en mai, Lourdes finaoût, et les conventions le reste de l’été, lesTsiganes peuvent alors organiser leur voyageautour de rencontres religieuses presque lamoitié de l’année.ConclusionAvant d’atteindre la convention« finale » qui aura alors sa taille maximale,quelques familles se réunissent, serassemblent, se fixent souvent ensemble avecpour objectif d’atteindre le lieu oùl’événement pentecôtiste se tiendra. Cesparcours sont l’occasion entre autre depropager la « parole de Dieu ». Lesrassemblements participent à la structurationdes espaces parcourus des familles tsiganes.Ils participent à l’insertion géographique dechaque groupe familial selon un réseauparticulier. L’élaboration de l’espaceparcouru des tsiganes se fait par la prise encompte de plusieurs facteurs.L’espace parcouru des tsiganes reflète« leur polygone de vie » (Humeau, 1995) quidésigne l’ensemble des lieux constituants lesbases géographiques de l’espace parcouru.Chaque famille a cependant des modalitésspécifiques d’implantation, selonl’ancienneté de la relation au territoire, desstratégies familiales ou encore desdynamiques personnelles. Les processusspatiaux sont alors variés.Enfin, la diversité du mouvementdemeure un caractère majeur. En effet, selonles groupes, les familles, les individus, lesrégions, l'histoire des lieux, le mouvementrevêt des réalités diverses et parfois même defortes dissensions internes. Dans uncontexte de redéfinition des relations despopulations tsiganes avec la sociétéenvironnante, la religion pentecôtiste est àprendre en compte, d'autant plus que cettedynamique évolue très vite. Ce mouvementme semble être une clé pour comprendrel'évolution du monde tsigane.À travers le pentecôtisme, la mobilitétsigane a évolué et semble avoir (re)pris del'ampleur, mais dans quelle mesure ? Sous


82 n°6 2010quelle forme cette religion est-elle utiliséepar les Tsiganes ? Quelle configurationgéographique prend cette insertion spatiale ?Julia PeyronDoctorante en géographieLaboratoire EEE (Europe,Européanité, Européanisation)Université Bordeaux IIIjuliapeyron@hotmail.comBibliographieBodigoni, Marc (2004) Sara aux SaintesMaries de la Mer. Métaphore de la présencegitane dans le monde des gadjé, EtudesTsiganes, n°20, pp.12-35.Charlemagne, Jacqueline (1993) Où en est ledroit des minorités ? L’exemple Tzigane,Etudes Tsiganes, vol. 2, pp. 8-31.Fer, Yannick (2005) Le pentecôtisme en PolynésieFrançaise. L’évangile relationnel, Genève, Laboret Fides, 500 p.Humeau, Jean-Baptiste (1995) Tsiganes enFrance. De l’Assignation au droit d’habiter, Paris,L’Harmattan, 409 p.Le Cossec, Clément (1985) Phénomènepentecôtisme ou réveil religieux ?, EtudesTsiganes, n°1/85, pp. 19-21.Liégeois, Jean-Pierre (1983) Tsiganes, Paris,Maspero, 371 p. (Petite Collection Maspero,n°276).Loizeau, Gaëlla (2000) “Tsiganes”et “Chrétiens”entre autres. Étude des processus de l’ethnicitétsigane à travers le phénomène pentecôtiste,Bordeaux, Université de Bordeaux III, 175 p.Mem. Maîtrise : Ethnol. : Bordeaux : 2000.Rothéa, Xavier (2003) France, Pays des droitsdes Roms, Lyon, Carobella ex-natura, 120 p.Williams, Patrick (dir.) (1989), Tsiganes :Identité, Evolution, Paris, Syros Alternatives,534 p.


n°6 2010 83VIE DU LABO« Mémoires et migrations : le cas des populations juivesmaghrébines en situations post-coloniales »Journée d’études, MSHS, Poitiers, 11 mars 2010Compte rendu par Hélène Simon-LorièreLe jeudi 11 mars 2010 a eu lieuune journée d’étudesconsacrée aux populationsjuives maghrébines en situationspost-coloniales dans le cadre duséminaire « Mémoires Migrantes :Citoyenneté, Territoires » coorganisépar les laboratoiresCITERES (Université de Tours) etMIGRINTER. Yann Scioldo-Zürcher, historien, chargé derecherches au CNRS(MIGRINTER), et YolandeCohen, historienne, professeur àl’UQÀM, chercheure invitée àMIGRINTER, ont animé cettejournée qui s’inscrit dans un projetde recherche qu’ils mènentensemble sur l’histoire et lestrajectoires socio-géographiquesdes migrants juifs en France et auCanada. Étaient également invitésà partager les résultats de leursrecherches Emanuela Trevisan-Semi, historienne, professeure àl’Université ca Foscari de Venise,et Martin Messika, doctorant enhistoire à l’Université Paris 1 et àl’UQÀM.Le séminaire « Mémoires Migrantes :Citoyenneté, Territoires » a été mis en placepar un groupe de chercheurs de CITERESet de MIGRINTER pour « comprendre lesphénomènes de mémorialisation et depatrimonialisation des immigrations » àtravers des approches disciplinaires variées 1 .Cette journée d’études sur les populationsjuives maghrébines en situations postcolonialesapporte de nouveaux éléments surla construction des mémoires migrantes parles migrants eux- mêmes et par la recherche.Si les intervenants étaient tous historiens, lesdébats avec les participants au séminaire ontpermis un dialogue et des interrogationstransdisciplinaires.La première partie de cette journéed’études proposait des regards croisés sur lesmigrations des Juifs du Maroc. EmanuelaTrevisan-Semi (Université ca Foscari,Venise) et Yolande Cohen (Université duQuébec à Montréal) s’interrogent toutesdeux sur les raisons qui ont motivé le départdes Juifs hors du Maroc et sur la façon dontces départs sont racontés, de chaque côté del’Atlantique. Les recherches d’EmanuelaTrevisa-Semi au Maroc s’intéressent auxreprésentations que les musulmans deMeknès se font de ces départs dans lesannées 1960 et 1970, celles de YolandeCohen au Canada aux récits que font lesimmigrants juifs marocains de leur propredépart du Maroc. Face à des interlocuteurs1 Voir l’annonce de la première journée de travailautour de cette thématique sur le site internet dulaboratoire CITERES : http://citeres.univtours.fr/p_cost/cost.pdf


84 n°6 2010différents et dans des contextes différents,elles font toutes deux le constat d’un silenceet d’un relatif oubli à propos de ces départs.Emanuela Trevisan-Semi a surtoutrecueilli un discours unanime selon lequel lesmusulmans marocains n’ont pas deresponsabilité dans le départ des juifs. Lamajorité de ses interlocuteurs, toutes classessociales confondues, a oublié le climatd’intolérance envers les juifs qui régnait àMeknès à la fin des années 1960, en lien avecles guerres israélo-arabes. Dans la mémoirecollective populaire de la ville, les relationsentre juifs et musulmans étaient bonnes. Ledépart des Juifs, qui a créé un vide important(on recense, en 2004, 80 juifs à Meknès, villede 470 000 habitants, alors qu’elle encomptait près de 20 000 en 1953), resteinexplicable. Ce thème de l’émigration desJuifs a été ramené dans le débat public auMaroc grâce au cinéma : deux films en 2007,Adieu mères et Où vas-tu Moshe ?, et une largeplace donnée à l’histoire des Juifs marocainsau festival de cinéma d’Agadir en 2009. Àpartir de son travail d’entretiens, EmanuelaTrevisan-Semi montre que les départs desjuifs ont renforcé les stéréotypes desmusulmans envers eux. Au-dedel’explication fataliste (« c’est le destin qui lesa fait partir »), les musulmans marocains ontobservé que la décision du départ avaitsurtout été influencée par les femmes et lesenfants. Les pères de famille juifs auraientmontré un manque de virilité, un défautd’autorité, en se laissant dominer par la peur.Cette représentation a renforcé l’image queles musulmans avaient des juifs marocains,sans entraîner une remise en question ducomportement de la majorité face à l’une desminorités nationales.Au Canada, et plus précisément auQuébec, Yolande Cohen rappelle que lesrecherches ont montré combien les Juifs ontsu s’appuyer sur les politiquesmulticulturalistes pour s’affirmer commeune minorité spécifique. Les Juifs marocains,majoritaires dans la vague d’immigrants juifsd’Afrique du Nord arrivés dans les années1970, ont joué un rôle important dans laconstitution d’un ensemble communautairejuif francophone et sépharade. Ils se sonttournés vers le Canada, avec l’aide desorganisations juives, quand la France leur afermé ses portes : environ 8 000 se sontinstallés au Québec entre 1960 et 1991. Lesétudes qui ont été consacrées à cettepopulation se sont davantage intéressées àleur intégration au Québec qu’auxconditions de leur départ. Lors d’enquêtesmenées dans les années 1980 auprès de Juifsoriginaires du Maroc, Yolande Cohen avaitrelevé une « amnésie » concernant le départ.Reprenant cette interrogation à la fin desannées 2000, elle a mené de nouveauxentretiens qui font émerger des récitsparadoxaux. La majorité des personnesrencontrées considère le départ du Maroccomme volontaire et insiste sur lacohabitation conviviale qui y régnait depuislongtemps et qui a pris fin à caused’évènements externes. Cependant, quelquesinterlocuteurs ont mis en avant un nouveautype de discours, émergeant depuis lesannées 1990 en lien avec les analyses postcoloniales,qui envisage le départ comme unexil forcé et qui rappelle les humiliationssubies par les Juifs au Maroc et en Afriquedu Nord en général. En cherchant àreconstituer les modalités du départ duMaroc et la façon dont les acteurs de cettemigration la racontent, Yolande Cohencontribue à la définition de cet enjeumémoriel.La deuxième partie de la journée asurtout été centrée sur les mémoires desJuifs d’Afrique du Nord en France, avec lesinterventions de Martin Messica(Université Paris 1, UQÀM) et de YannScioldo-Zürcher (CNRS, Migrinter).Martin Messika (Paris 1, UQAM) aprésenté les débuts de ses recherches surl’arrivée des Juifs maghrébins en France endéveloppant l’exemple d’un foyer étudiant,« le Toit familial » ou Centre Guy Patin, àParis de la fin des années 1950 aux années1970. En étudiant les dossiers des jeunes


n°6 2010 85hommes accueillis dans cette maison desétudiants, il compare les éléments de profilsentre Tunisiens et Marocains (les Algériensne sont presque pas représentés dans lecentre). Ses questionnements portent sur lerôle de ce foyer dans les stratégiesmigratoires de ces jeunes gens, sur lesdifférences entre les deux groupes nationauxen termes d’origines sociales, de liensfamiliaux, de liens aux institutionscommunautaires juives, et en termes deprojets professionnels. Martin Messikamontre par exemple que l’accès à ce foyerd’étudiants a davantage représenté un moyende quitter leur pays pour les Tunisiens quepour les Marocains qui avaient souvent déjàun pied en France. Cette recherche genréepose des questions plus générales sur lacommunauté juive en France à travers unlieu, le « Toit familial » : quel rôle ce foyerétudiant a-t-il joué dans la prise de pouvoir« politique » des sépharades face auxashkénazes ? Quel rôle a-t-il joué en termesde socialisation pour la jeunesse juive ?Représente-t-il un lieu de mémoire pourcette communauté aujourd’hui ?Yann Scioldo-Zürcher a lui aussichoisi de s’appuyer sur des lieux pour l’étudedont il présente les résultats. Il a en effetcomparé les formes des mariages juifsreligieux à Paris et à Montréal de 1954 à1970, à partir des registres de ketoubot danstrois synagogues : à Paris, la synagogue desTournelles dans le 3 e arrondissement, et cellede la rue Copernic dans le 16 earrondissement, à Montréal, la Spanish andPortuguese Synagogue dans le quartier deCôte des Neiges. Au Canada comme enFrance, l’arrivée des Juifs nord-africains apermis une régénération des communautésjuives. Yann Scioldo-Zürcher interroge lamixité des mariages (ashkénaze-sépharade,maghrébin-national, juif-non-juif converti).Il a par exemple mené un travailcartographique sur les lieux de naissance deshommes et des femmes mariés dans chaquesynagogue, qui s’articule à une plus vasteréflexion sur la façon de représenter unemigration dans le temps. L’une de ces cartesoffre une image décalée de la multiplicité desidentités juives au Canada. Il constate aussidans cette étude le poids des conversionsféminines, en France comme au Québec, quicorrespond à une forte exogamie religieuse.Cette dernière amène à questionnerl’évolution de l’individualité dans leprocessus migratoire et la prise de distancepar rapport à la tradition.À la suite de ces quatre interventions,les échanges sont revenus sur la notion demémoire et sur les récits à propos du passéqui sont au cœur de questionnementsméthodologiques en histoire, mais aussi ensociologie, en anthropologie et engéographie. Si la prise en compte de la partd’affectif que comporte tout récit mémorielfait consensus, la place accordée au silence età ses interprétations possibles sontproblématiques. Il est parfois difficile pour lechercheur de réécrire les récits recueillis,même s’il essaie de devenir un écrivain du« compte-rendu des comptes-rendus », d’un« acompte (a-conte ?) des acomptes ».Hélène Simon-LorièreDoctorante / Migrinter - UMR 6588CNRS /Université de PoitiersAMN Université de Poitiershelene.simon_loriere@univ-poitiers.fr


86 n°6 2010« Migrants, santé et expériences de la discrimination »,Colloque organisé à la MSHS de Poitiers le 12 mars 2010Compte rendue par Anne-Cécile HoyezCe colloque, co-organisé parMigrinter (CNRS/Universitéde Poitiers), la Mairie dePoitiers et l’ACSÉ (Agencenationale pour la Cohésion Socialeet l'Égalité des chances), avaitpour but de rassembler chercheurset professionnels autour de laquestion des discriminations dansl’accès aux soins. Près de 70personnes se sont inscrites pour yassister, et 12 chercheurs etprofessionnels de la santé et dusocial ont exposé leurs travaux derecherches, leurs expériencesprofessionnelles et leursquestionnements.Introduction et contexteL’an passé, à la même époque, uncolloque du même format portait sur lespolitiques migratoires et les luttes contre lesdiscriminations. Les discussions ont étériches en informations et en débats, et ontrévélé la complexité du champd’investigation : complexité des types dediscriminations, des échelles des discriminations,des perceptions et des vécus desdiscriminations, et, finalement, la complexitédes interprétations des discriminations, voireleurs pièges.Dans la continuité de ces réflexions, etdans la continuité d’échanges qui se sontinstitués à la suite du colloque de 2009, nousavons décliné, cette année, la question desdiscriminations à un domaine de la vie ensociété : la santé (considérant que la santén’est pas qu’une affaire médicale mais aussiune question globale, touchant au politique,au social voire au culturel).L’inscription de cette question dans cecolloque vient également de préoccupationsscientifiques et professionnelles qui nousinterrogent de plus en plus. On remarque eneffet, d’un côté, un intérêt de plus en plusmarqué dans différents champs de larecherche (sciences sociales, santé publique)pour l’analyse conjointe des relations« triadiques » entre différents domainescomplexes (migrations, santé, processus dediscriminations) et des relations verticalesqui régissent cette triade (processus institutionnels,politiques, idéologiques qui lesorientent, à différentes échelles). D’un autrecôté, on voit se concentrer des questions deplus en plus complexes pour les professionnelsde la santé et du social qui doivent, enplus de s’adapter à des changements(politiques, économiques) constants, négo-


n°6 2010 87cier, contourner, et composer pour proposerune offre de soins efficiente et efficace auxmigrants, qu’ils soient primo-arrivants ouinstallés depuis plus longtemps.Cette journée a donc été l’occasion demettre en lien plusieurs de ces approches, defaire dialoguer des chercheurs avec des professionnelsde la santé et du social, pourtenter de faire un état des lieux sur laquestion et de faire avancer la réflexionconjointement.Nous avons eu la chance de pouvoirdonner la parole et d’échanger avec des collèguesbritanniques et allemands, pour qui laquestion peut se poser différemment,compte-tenu des différents contextes historiques,politiques et sociaux de l’immigrationet de la santé.Les présentations, qui sont résuméesci-après, ne sont pas toutes axées directementsur les questions de discriminations,mais elles tournent autour, en abordant toutautant le lien entre migrations et santé.Résumé des interventionsDurant la matinée, nous avons puexplorer ce qui se passe chez nos voisinsbritanniques et allemands, à travers laprésentation de plusieurs collègues venusexposer leurs différents travaux.Robin Goodwin (Brunel University)est d’abord intervenu sur la question des« nouveaux » migrants polonais, ceux dontles parcours migratoires sont constituésd’allers-retours fréquents entre le Royaume-Uni et la Pologne. Ces mobilités impliquentdes rapports différenciés aux systèmes desoins des deux pays, et par conséquent onobserve de nouvelles pratiques de soinsémerger parmi ces migrants. Tout d’abord,devant l’accroissement de la prévalence desmaladies sexuellement transmissibles et enparticulier du VIH-Sida chez les migrantspolonais, le gouvernement polonais a mis enplace depuis le début des années 2000 desprogrammes spéciaux pour informer etprévenir des risques liés à la transmission deces maladies. Les migrants polonais sontdonc considérés comme des populations àrisque par leur gouvernement et sont la cibled’actions de santé publique spécifique. D’unautre côté, l’état Britannique, via son systèmede santé (le NHS : National Health System),considère ces migrants comme des minoritésayant accès, comme les autres, au NHS, maissans critère de vigilance sanitaire spécifique.L’étude de R. Goodwin se place du côté desmigrants et de leur vécu des discriminationsau sein de ce système. D’une part, uneenquête révèle que les migrants polonais ontconscience des différences de traitementdont ils font l’objet dans les deux pays et detoutes les conséquences que cela peut avoirpour eux dans leur accès aux soins (populationà risque en Pologne / population minoritaireen Grande-Bretagne). Cependant, s’ilsfont plus facilement confiance au niveau deformation desdecins britanniques et àleur indépendance (notamment par rapportaux laboratoires pharmaceutiques), ilssubissent les effets systémiques comme desdiscriminations : problèmes dansl’orientation dans le système de soins, etdifficultés à exprimer leur souffrance etsymptômes face à desdecins dont letemps de consultation est très réduit, et dontles représentations des migrants peuvent êtreerronées.Nasir Warfa (QMUL) a présenté lesrésultats d’une étude sur les réfugiéssomaliens à Londres, explicitant le lien entresanté mentale et psychologique et conditionspré- et post-migratoires. L’accès aux soins,dans le système britannique, est lié au lieu derésidence : le parcours de soins est bornéaux visites chez les généralistes et leshôpitaux du quartier où réside la personne.Cette disposition est problématique pour lespatients mobiles ; elle l’est encore plus chezles populations pour qui les conditionsd’obtention d’un logement et la stabilité derésidence est dépendante des ressourceséconomiques et des statuts administratifs,c’est-à-dire pour les minorités ethniques et


88 n°6 2010les migrants. Warfa a montré que les réfugiéssomaliens entrent dans ces catégories depersonnes précaires : ils sont contraints àune mobilité qui les maintient dans desquartiers et des logements de mauvaise qualité.Hormis les questions de l’incidence deces mobilités sur la santé mentale (instabilitéet précarité sont des déterminants importantsde l’état de santé) et des conditions delogement (insalubrité et insécuritérésidentielle), les réfugiés somaliens connaissentde sérieuses entraves dans leur suivimédical, car ils se trouvent obligés dechanger en même temps de résidence, dedecin et d’hôpital de référence. À cesconditions post-migratoires se conjuguentles conditions pré-migratoires, qui avaientdéjà largement agit sur l’état de santé desréfugiés : l’exposition à des évènementstraumatiques en Somalie ont provoqué desdésordres psychiatriques importants chez cesréfugiés, nécessitant un suivi régulier et longqu’il est difficile de maintenir en raison desconditions post-migratoires. Le stress pré- etpost-migratoire, la résurgence d’évènementstraumatiques, les expériences d’acculturationdifficiles, les expériences du racisme et de ladiscrimination, les expériences d’autresproblèmes dans le pays d’accueil conduisentau développement de pathologies psychiatriquesimportantes chez les réfugiéssomaliens. L’enquête de Warfa n’a pas révéléde problèmes de discriminations directesdans l’accès aux soins (les discriminationssont par contre plus marquées dans ledomaine de l’emploi et du travail). Enrevanche, cette enquête souligne l’ensembledes problèmes liés aux impacts des conditionsde vie, dans le pays de départ et dans lepays d’accueil, et aux problèmes inhérents ausystème de santé publique (critère derésidence, formation et qualification desdecins dans le cadre de la pratique auprèsde populations souffrants de pathologiesliées à un ensemble de conditions particulières).Estelle Carde (sociologue, médecinde santé publique) a présenté ses travaux surles discriminations selon l’origine dansl’accès aux soins, qu’elle a menés en Francemétropolitaine et d’outre-mer (en Guyane).Sur l’ensemble de ces terrains, desdiscriminations sont opérées à l’encontre desétrangers, lors de leur accès aux droits à unecouverture maladie, par des professionnelsqui appliquent de façon restrictive textes deloi et réglementations (par exemple en exigeantdes justificatifs par excès). Cespratiques discriminatoires font écho à uncontexte politique national caractérisé depuisles années 1970-80 par d’une part despolitiques migratoires qui restreignent lesdroits sociaux des étrangers (afin de limiter« l’appel d’air » qu’induirait un système socialgénéreux) et d’autre part des préoccupationsconcernant le niveau des dépenses de santé.Les professionnels « répercutent » « l’esprit »de ces politiques, qui tendent à associer lafigure sociale de l’étranger à celle du profiteur,dans leurs pratiques. La comparaisonMétropole / Guyane révèle que ces pratiquesdiscriminatoires sont plus répanduesen Guyane, territoire français soumis auxmêmes textes de loi et aux mêmes réglementationsqu’en métropole, mais oùl’immigration est de fait beaucoup plusimportante, conduisant les professionnels àconsidérer que les spécificités de leur territoirejustifient d’y adapter la législationnationale dans un sens restrictif. Par ailleurs,en Guyane, l’usage banal des dénominationsethno-raciales donne à voir, de façon plusexplicite qu’en France métropolitaine, lafaçon dont des discriminations sont opéréesà l’encontre non seulement des étrangersmais aussi des minorités ethnoraciales. Estalors en cause non plus l’origine objectivementdéfinie par la nationalité, mais l’originesocialement perçue. Enfin, l’étude guyanaiserévèle la juxtaposition des inégalités socialesdans l’accès aux soins, les mêmes étantsouvent à la fois, d’une part, victimes dediscriminations selon l’origine et d’autre part,défavorisés dans leur accès aux soins du faitde leur zone d’habitation (dans l’Intérieur dudépartement, où l’offre de soins estdispersée) et de leur précarité socio-économique(les dysfonctionnements dans l’accès


n°6 2010 89aux droits affectant spécifiquement ceuxdont relèvent les plus précaires).Les communications présentées aucours de cette matinée ont eu pour intérêt decomparer les expériences des discriminationsdans différents pays et territoires. Elles ontainsi pu mettre en lumière les différentsniveaux qui interviennent dans l’expérience,la perception et la fabrication des discriminationsdans le domaine de l’accès aux soins(du point de vue législatif comme du pointde vue social). Les processus de discriminationsqui ont été décrits et analysés sont engrande partie générés par les effets délétèresdes manifestations de processus inégalitairesplus larges : inégalités territoriales dansl’accès aux soins, inégalités socioéconomiquesau sein de certains groupes depopulations, inégalités ethnoraciales engendréespar différents processus dereprésentations sociales. Ces communicationsont laissé des pistes de discussionouvertes pour la suite : par exemple,l’importance donnée au milieu urbain dansles études de cas présentées invite às’interroger sur ce qui se passe en milieurural, et l’importance donnée aux processusmacro-sociologiques et politiques invite àréfléchir sur la mise en place d’outilsspéciaux, dans les services publics de santé,pouvant permettre une pratique facilitéeauprès des publics migrants (le cas de latraduction en premier lieu).L’après-midi a été plus axée sur lecontexte national français et le contexte localpoitevin, avec des interventions analysant lespratiques de soins, du point de vue desprofessionnels et des patients migrants, etl’état de santé des populations migrantes.Une première session sur les contextesnationaux et locaux des pratiques de soins etdes droits à la santé des migrants a permisd’interroger les deux niveaux del’organisation des soins à destination desmigrants.Estelle d’Halluin a commencé parreplacer les questions de santé au sein desprocédures de régularisation et de demanded’asile. En effet, l’expertise desdecins estde plus en plus convoquée (depuis la loi de1998) de façon formelle (désignation desexperts médicaux dans les procédures derégularisation) ou plutôt informelle(médecins engagés auprès de leurs patientsmigrants qui vont certifier les séquellesphysiques ou psychologiques dans le cadrede la procédure d’asile). La place del’expertise est donc croissante, et ne se limitepas qu’aux médecins exerçant en libéral,puisque de nombreuses associations se sontsaisi de cette question (COMEDE, PrimoLevi). Avant 1998, la régularisation poursoins, justifiée pour des raisons de santé,était délivrée au cas par cas, laissant alors la« raison humanitaire » guider les décisions :le droit à être protégé dépendait de la façondont on considérait les corps souffrants(voir les travaux de D. Fassin). Après la loide 1998 le droit à être régularisé pour soins aété édicté, provoquant alors l’accroissementdes demandes auprès desdecins depersonnes souhaitant faire valoir leur droit.Cependant, en contexte de maîtrise des fluxmigratoires, ce droit a été restreint dans samise en œuvre, et restreint directement parles agents de l’Etat chargés d’instruire lesdossiers. De manière parallèle, en ce quiconcerne l'expertise plus informelle convoquéedans la procédure d'asile, la réceptiondes certificats relatifs aux séquelles physiqueset psychiques des exilés se caractérise parune pluralité et une opacité des modesd'appréciation. De la même façon que l’aexposé précédemment E. Carde, on a vualors se développer des processus que l’onpourrait qualifier de discriminatoires, tant lesinégalités devant le droit à la régularisationpour soins d'une part, et le droit d'asile,d'autre part, sont fonction du capital socialet culturel des migrants et demandeursd'asile tout autant que des positions desjuges chargés d'apprécier leur requête. Cesdysfonctionnements ont provoqué un importantmouvement de réflexion chez les


90 n°6 2010decins et les associations impliquées dansl’accès aux droits et aux soins des migrants,car ils posent des questions éthiques, politiqueset pratiques. Pour exemple, dans ledomaine de l'asile, l’avis desdecinsexpertspouvant être utilisé à des fins desélection des demandeurs d’asile et le certificatmédical prenant une place croissantedans la procédure d’asile et la parole del’expert remplaçant ou effaçant la parole dudemandeur d’asile amène les professionnelsde la santé à s’interroger sur leur pratiqueprofessionnelle (de plus en plus sollicités surun terrain administratif alors qu’ils entendaientavant tout délivrer des soins), éthiqueet politique (leur expertise pouvait renforcerune interprétation restrictive de laconvention de Genève sur le droit à laprotection : les requérants ayant subi, et nonuniquement craint, des persécutions devenantprioritaires dans le traitement de lademande d’asile).A la suite de cette présentation,Myriam Hachimi-Alaoui a poursuivi sur laquestion des professionnels de santé, maiscette fois en analysant leurs pratiques quotidiennesface à l’immigration irrégulière.Reprenant des travaux menés en 2008 enFrance, en Grande-Bretagne et en Suisse,cette présentation a interrogé l’articulationentre politiques nationales et pratiqueslocales dans la prise en charge des migrantsen situation irrégulière. Dans les trois paysde l’enquête, le climat politique est globalementdéfavorable à l’accès aux soins desmigrants irréguliers, et les dernières dispositionsrèglementaires viennent encorecomplexifier leurs conditions d’accès auxsoins. Même si des dispositifs nationaux deprise en charge existent –très différents d’unpays à l’autre, ils sont réservés soit à despathologies particulières, soit à des situationsexceptionnelles. Dans ces contextes, lespersonnels de santé voient leurs pratiquesprofessionnelles être constamment reformuléesen fonction de l’évolution desdispositifs juridiques et administratifs. Apartir d’entretiens menés avec ces professionnelset avec les professionnels du social(assistantes sociales des PASS par exemple),l’étude souligne à quel point leurs pratiquesconduisent à des stratégies pour s’adapteraux changements ou les contourner, ou bienà des conflits. Tous ces changements, aussibien du côté des politiques nationales quedes pratiques locales poussent à s’interrogersur les transformations actuelles dessystèmes de santé face à l’évolution despolitiques migratoires dans les payseuropéens.Pour illustrer ces contextes locaux etles adaptations locales telles qu’elles sontpratiquées sur le terrain, le Dr PhilippeAubry (PH au CHU de Poitiers et au RelaiGeorges Charbonnier) et Karine Bonnifait(assistante sociale à la PASS de Poitiers)nous ont présenté leurs actions pourpermettre l’accès aux droits et aux soins detoute population dont également la populationmigrante. Le dispositif dont il s’agit datedu début des années 1990, où il s’organisaitalors autour de l’action locale de quelquesprofessionnels de la santé et du social ; il aensuite été renforcé et formalisé suite à la loidu 29/07/1998 relative à la lutte contrel’exclusion. Les réponses des pouvoirspublics à l’exclusion du système de droitcommun pour les soins a donc été de créerles PASS (Permanences d’Accès aux Soinsde Santé), la CMU (Couverture MédicaleUniverselle) base et complémentaire, l’AME(Aide Médicale d’Etat), la PSU (Prise encharge des Soins Urgents). A Poitiers, s’estdonc mise en place une PASS interne, intervenantau sein du CHU, et une PASSexterne au Relais Georges Charbonnier,dont les missions sont l’accueil (des publicsles plus défavorisés, migrants ou non), laprésence sociale, la réponse aux besoins desoins, la cohésion et la cohérence entre lesdifférents services du médical et du social.Le personnel composant la PASS externeregroupe 3 assistantes sociales (2,3 ETP), 2médecins, 1 infirmier (0,5 ETP), 1 pharmacien(0,1 ETP), un interne en médecinegénérale. Une analyse des activités médicalesmontre que le nombre de consultations esten augmentation constante depuis 2005


n°6 2010 91(+62% entre 2007 et 2009), et que la fileactive des patients croît tout aussirégulièrement (+44% entre 2007 et 2009).Les motifs de consultation les plus fréquentsconcernent les visites simples, le suivi,l’information à la santé. Mais les demandesles plus pressantes et les plus nombreusesconcernent aujourd’hui la médecine préventiveet l’accompagnement vers le droitcommun (+86% entre 2008 et 2009), cedernier dispositif étant favorisé parl’interprétariat. Le Relai GeorgesCharbonnier évolue suivant un réseau departenaires médicaux dense à l’échelle locale(de la médecine libérale aux institutionspubliques locales, telles la CPAM ou lesPMI). A court terme, ce réseau pourrait êtredensifié avec la création d’une PASSdentaire. Une deuxième session visait àprésenter les travaux récents sur l’état desanté des migrants en France et à les lieravec des exemples de mise en œuvred’actions locales ciblant des pathologiesparticulières.Paul Dourgnon a entamé la sessionen synthétisant l’étude menée par l’IRDESen 2008. Les objectifs de l’étude menée parles chercheurs de l’IRDES avaient pourpriorité d’étudier les liens entre nationalité,migration et état de santé, en mesurant lesinégalités de santé, à l’aide de plusieursindicateurs de santé, liées au statut (françaisde naissance, immigré français parnaturalisation, immigré étranger) et au paysde naissance, de distinguer l'influence directede la migration et de la nationalité sur lasanté, de son influence indirecte passant parla situation socioéconomique et lesconditions de travail des immigrés enFrance, et d’étudier l’hypothèse d’un effet àlong terme des conditions économiques etsanitaires du pays d’origine. L’étude souligneque les immigrés naturalisés et étrangersdéclarent un plus mauvais état de santéressenti, en partie en raison de leur situationéconomique et sociale moins favorable et deconditions de travail plus pénibles. Maiscette différence subsiste pour les immigrésétrangers comme naturalisés après prise encompte du SES (Statut Economique etSocial) et des conditions de travail : on peutici faire l’hypothèse d’effets délétères de lamigration (déracinement, isolement,discriminations). Il existe d’autre part unehétérogénéité selon le pays d’origine : aprèscontrôle par le SES, meilleur état de santédes immigrés originaires de l’Europe duNord, , plus mauvais état de santé perçu desimmigrés originaires de l’Europe du Sud, unplus mauvais état de santé des immigrésoriginaires de l’Europe Centrale et deTurquie, expliqué par leur SES, et un plusmauvais état de santé perçu et meilleur étatde santé selon les 2 autres indicateurs pourles immigrés originaires du Maghreb etd’Asie. L’impact du contexte économique etsocial du pays d’origine a également uneinfluence. Les personnes issues des paysprésentant les niveaux de richesse les plusbas comme les plus hauts ont un meilleurétat de santé. On pourrait lire ici les effets àlong terme des conditions économiques etsociales favorables des pays riches (dont unbon système de santé) du pays d’origine,conjugués aux effets de sélection demigrants en bonne santé des pays pluspauvres.Ensuite, Brigitte Berthier-Wilson estintervenue sur la question de la préventiondu saturnisme infantile au sein de la populationAfricaine de la Vienne. Le saturnismeinfantile est une intoxication par le plombdes enfants (plomb issu des céruses, carburants,canalisations, sols pollués, ferraillage,cosmétique, bijoux, etc..). Il touche enparticulier les enfants de moins de 6 ans,atteints alors de symptômes inconstants, detroubles réversibles (anémie, troublesdigestifs) ou irréversibles (atteinte dusystème nerveux central), dont le diagnosticrepose sur une prise de sang. Dans laVienne, sur les 22.000 enfants de moins de 6ans, 29% résident dans un logementconstruit antérieurement à 1948 (INSEE).Selon l’INSERM, 2 % de la population de 1à 6 ans a une plombémie supérieure à100µg/l, soit 350 cas potentiels dans ledépartement. Les modes d’exposition sont


92 n°6 2010bien connus : habitat ancien dégradé contenantdes peintures au plomb, travaux sansprécaution sur revêtements anciens,adoption internationale, hygiène et activitéde ferraillage, activité professionnelle dupère, usages à risques (bijou, khôl, vaisselleimportée, kéfir, etc.). Suite à plusieurs dispositifslégislatifs mis en place depuis 1998 auniveau national 1 , a été mis en place dans laVienne, un dépistage des populations àrisque par Médecins du Monde, et, depuis2000, des missions de repérage du plombdans l’habitat (en particulier dans le parcOPAC). Ces actions ont été suivies de lamise en place d’un Comité TechniquePlomb (2002) qui a effectué un zonage(ERAP) ; enfin, à partir de 2004 s’est miseen place une campagne de dépistage parl’habitat (campagne de Châtellerault) et en2008 un dépistage par population à risque.Depuis, on constate une forte augmentationdu nombre d’enfants dépistés devant bénéficierd’une prise en charge médicale (9plombémies > 450µg/L en 2005). La priseen charge de l’enfant est donc le plussouvent limitée à son environnement, maisl’existence d’effets même à faibles dosesplaide pour la prévention primaire pour tousles enfants à risque. Le dépistage reste unmoyen de mettre en évidence l’existenced’un problème de santé publique et demobiliser les acteurs de la prévention. Cetexposé a été enrichi de la projectiond’extraits du documentaire « Du plomb dansla tête » (2003 ; réalisation Fabrizio Scapin,co-production AFVS – Fabrizio Scapin).Enfin, Maïté Duballet (coordinatricedu ReVIH86) et Corinne Paul (assistantesociale, ReVIH86) ont exposé les actions duReVIH86 dans la prise en charge de patients1 La loi du 29 juillet 1998 relative à la lutte contrel’exclusion, suite à la loi du 9 août 2004 relative à lapolitique de santé publique et plus précisément auxarrêtés du 25 Avril 2006 relatifs au diagnostic durisque d’intoxication par le plomb des peintures, aucontrôle des travaux en présence de plomb, auconstat de risque d’exposition au plomb et auxtravaux en parties communes nécessitantl’établissement d’un constat de risque d’exposition auplomb.atteints du VIH-SIDA dans la Vienne. LeReVIH86 est une cellule de coordinationmédico-sociale pour l’aide au maintien àdomicile des personnes atteintes du VIH etou des hépatites. Le ReVIH est une associationloi 1901, créée en septembre 1994,visant, comme tous les RVH, à améliorer laprise en charge médico-sociale despersonnes vivant avec le VIH et/ou leVHB/VHC, à être l’interlocuteur privilégiéen matière de prise en charge des malades etde formation des professionnels, et de suiviet d’évaluation du dispositif du maintien àdomicile. Le personnel intervenant auReVIH86 est composé d’une infirmièrecoordinatrice, d’une assistante sociale d’unesecrétaire, d’un psychologue (vacations), etde bénévoles. Toutes les personnes atteintesdes pathologies ciblées peuvent être prisesen charge ; la file active en 2009 est de 195personnes (dont 44 VHC), dont 34%d’étrangers. Le ReVIH a pour partenairesprivilégiés l’ensemble des acteurs intrahospitaliers(médecins, infirmières, psychologues,assistantes sociales hospitalières,diététiciennes, relais Georges charbonnier,PASS, services de soins du CHU, services desoins de l’hôpital H. Laborit, CMP, LeTourniquet) et les acteurs extrahospitaliers(médecins généralistes, pharmacie, infirmierslibéraux, kinésithérapeutes, SSIAD, servicesd’aide à domicile, assistantes sociales desecteur CPAM, centres d’hébergement:CHRS, ACT, CCAS, Résidence Cécile etMarie-Anne…, associations: Croix Rouge,Sanza, Vima, Aides, Fil d’Ariane, SecoursCatholique…). L’accompagnement individuel,la réponse à des besoins sociaux etmédicaux spéciaux, l’attribution d’aidesmédico-sociales sont le lot commun de tousles RVH, mais le ReVIH86 cherche à coordonnerquelques actions précises :accompagnement physique dans la recherched’hébergement, financement de traducteurs,financement de cartes de téléphone pourmaintenir le lien avec les enfants restés aupays, financements de frais d’optique et oudentaires en compléments du droit commun,recherche de financement pour frais de délivrancedu passeport et frais de transport


n°6 2010 93jusqu’à l’ambassade du pays à Paris,financement du taux d’effort pour un logementen résidence sociale ou autres,coordination des rendez-vous médicaux,éducation thérapeutique (à adapter au domicilede la personne). Ces pathologieschroniques demandent une prise en chargemédicale et para médicale spécifique, pourlesquelles la prise en compte des aspectssociaux, des conditions de vie, des effetsindésirables des traitements, et del’observance est indispensable. Les stratégiesd’évolution et de réorientation des objectifset des actions se fait largement au gré del’arrivée d’un nouveau type de patients, avecla population migrante, et au fil des changementsdans le droit à la santé en lien avec lespolitiques migratoires.Cette journée aura montré qu’il existeun ensemble d’initiatives qui émanent dutissu d’acteurs locaux. En somme, les situationsqui ont été décrites au cours de cettejournée sont plutôt extrêmement variées auniveau local et se renouvellent en permanencedevant les changements dans lespolitiques migratoires. Ce qui reste constantdans les débats qui ont encadré les exposés,c’est la dimension morale qui encadre laproblématique générale des actions de santéà destination des migrants, les faisant alorsentrer dans des débats publics plus larges,touchant aux questions de particularisme(faut-il adapter des actions en fonction del’origine nationale des destinataires ?) et dedifférenciation (comment prendre en chargeles populations marginales et vulnérables quion un accès différencié à la santé et auxsoins). Plusieurs enjeux ont ainsi pu êtrerepérés. Le premier se rapporte à la qualificationdes publics et à la spécification desactions : comment qualifier et repérer lapopulation cible (par rapport à un comportement? à une pathologie ?). Cet enjeuaboutit sur un travail autour des valeursprojetées dans les actions concernant lasanté des migrants (discriminationpositive/principes d’égalité ; particularismeculturel/principe d’universalité). Le deuxièmeenjeu relève des oscillations desactions et des acteurs entre responsabilitéindividuelle et participation collective.Anne-Cécile HoyezChargée de recherche CNRS/MIGRINTER - UMR 6588anne.cecile.hoyez@univ-poitiers.fr


90 n°6 2010Lire le lieu pour dire la ville. Florentin : une mise enperspective d’un quartier de Tel Aviv dans lamondialisation (2005-2009)Thèse soutenue par Caroline Rozenholc le 21 mai 2010 à l’Université de PoitiersGénie du lieu et spatialisation desidentités : une problématiqueremobiliséeLa mondialisation est souvent évoquéecomme une ère de déstabilisation,d’accélération et de désaffiliation territoriale.Elle semble en effet faire se multiplier ce queM. Augé (1992) avait appelé des « nonlieux», des lieux dépourvus de toute valeuridentificatoire, sans âme et sans portéesociale. Toutefois, alors même que l’équationnous liant à certains lieux est remise enmouvement par la part qu’y occupent lesmobilités, les modalités de l’appropriationspatiale demeurent une problématiquegéographique centrale. Ce rapport de lasociété à son espace fonde véritablement lagéographie sans, pour autant, avoir pu êtrejamais épuisé. A travers ce travail de thèse, ils’agit donc de réinterroger le sens du lieudans le contexte urbain et c’est le quartier deFlorentin, à Tel Aviv, qui constitue l’espaced’où saisir les réarrangements induits par lamondialisation de la ville et du pays. Un peuà la marge d’une ville au dynamismesaisissant, le quartier de Florentin fonctionnedans cette recherche comme un prisme àtravers lequel déchiffrer le quotidien d’unesociété israélienne en pleine transformation.Pour saisir les implications locales dedynamiques mondiales et le jeu d’échellesentre local et global dans un lieu défini,chacune des trois parties de la thèse –Explorations géographiques d’un quartierhistorique, Florentin dans la mondialisation etEntre exotisme et nostalgie. Globalisation d’unquartier « authentique » – décline un aspect duquartier de Florentin, festif, rude, résidentielet industriel, commercial et de loisirs. Lesparticularités du quartier de Florentin, tout àla fois singulier dans le paysage de la ville etparticulièrement représentatif de l’histoirepolitique et des mouvements d’immigrationqui ont fait Tel Aviv, nous informent enréalité sur les dynamiques à l’œuvre dansl’ensemble stratifié que forme la sociétéisraélienne et permettent également de relirel’histoire de la ville.Identités et identifications :enjeux d’une réflexion située dans unquartier de Tel AvivEn effet, l’étude du quartier nousplonge au cœur du développement de TelAviv comme projet politique au début du20 ème siècle. Ce travail de lecture du lieu faitalors apparaître la Tel Aviv, cette « bulle »d’insouciance et de prospérité dans uneréalité tourmentée, dans toute la complexitéde son contexte régional, bien au-dede ceque son image uniforme de ville des grattecielsou du Bauhaus inscrite au patrimoinemondial de l’humanité depuis 2003 ne laisseentendre. Florentin fait contrepoids à lalecture d’une société israélienne repliée d’uncôté sur la Tel Aviv globale ouverte sur lemonde et de l’autre sur la Jérusalem, localeet religieuse. Créé dans les années 1920 àl’articulation de Tel Aviv et de Jaffa à unmoment crucial de l’histoire de la Palestinemandataire, le quartier de Florentin est, dèsla création de l’État d’Israël, rapidementabandonné des services publics. Espace depremière installation des populationsimmigrées et poumon industriel etéconomique de la ville, Florentin sedépeuple et se dégrade toujours plusjusqu’au milieu des années 1990. Il devient, àce moment là, un espace d’hospitalitéréciproque, voire de mobilisation civile etculturelle, pour la jeunesse bohème et les


n°6 2010 91travailleurs immigrés, venus d’Europe, d’Asieet d’Afrique.La présence des travailleurs immigréssitue Florentin et les quartiers Sud de TelAviv au cœur d’une innovation politique qui,par le biais de la mobilisation civile engagéed’abord depuis ces espaces, a conduit legouvernement à octroyer la citoyenneté àdes enfants de travailleurs immigrés, nés enIsraël. Régularisation ponctuelle, en 2005,elle est pourtant la première à élargir lepérimètre des affiliations à l’identitéisraélienne de cette manière. Elle illustre ceque la mondialisation induit de définitionsidentitaires moins univoques, en particulierpour Israël et pour Tel Aviv. Et puisque cetravail circule entre lieux, entre échelles etentre niveaux de lecture, il faut souligner quec’est la lecture historique de Florentin quipermet de comprendre les distributionssocio-économiques au sein del’agglomération de Tel Aviv Jaffa et laprésence, à Florentin de l’ensemble desstrates de ceux qui vivent en Israël, citoyensou étrangers, et de toutes les déclinaisonspossibles de ces deux catégories. Dans uncontexte national où la population estfragmentée, cette situation est d’ailleurssuffisamment rare pour que la municipalité ypropose, par le biais de visites guidées duquartier, un avant-goût d’authenticité et de meltingpotisraélien, dans un vieux quartier de Tel Aviv enplein renouveau . Aujourd’hui, après avoir étélongtemps écarté de la vision prospère de laville, Florentin est en pleine fièvre immobilièreet se transforme, tant du point devue de sa population que de son tissu urbainet commercial. Ce quartier d’environ 6 000habitants devient pour certains le lieu oùdéjouer, avec une certaine nostalgie, lesévolutions sociétales très rapides du payspuisque ces transformations se déroulentdans un milieu qui a toujours gardé trace desvagues d’immigration et d’occupationssuccessives du quartier.Dans des processus détaillés tout aulong de la thèse, une des « qualités »particulières de Florentin est de donner àvoir que le contenu des espaces ne s’abolitpas au cours du processus social mais qu’ilen subsiste toujours « quelque chose » qui sefond en une ambiance spécifique.L’atmosphère de Florentin décrite pardifférents interlocuteurs, faite de convivialitéet de marginalité, de tolérance, de pauvretéet d’embourgeoisement, de superposition demodes de vie somme toute et de pratiquesurbaines – industries, logements, commerces,loisirs –, vient d’ailleurs témoignerdes réarrangements que produit lamondialisation dans les espaces les plusfluctuants des grandes villes. Dans l’exemplede Florentin, ces fluctuations mettent à jourdes lieux jusque là oubliés, enfouis, puisdévoilés par les transformations de la ville.Dans une agglomération partagée en troiszones administratives (Tel Aviv Nord,Centre et Sud) où s’oppose dans desfonctionnalités complémentaires le Nord etle Sud de la ville, Florentin est demeuré àl’écart des grands projets immobiliers et dela transformation du tissu urbain à l’œuvreailleurs dans la ville. Dans ce sens, ledécentrement sans déplacement que permetla constitution de Florentin comme lieu« exotique », à première vue banale,témoigne aussi de la transformation de lacentralité de l’État dans la définition desidentités. Insister sur Florentin comme lieude promotion de l’altérité à valeur d’utopiesociale permet de se défaire d’une lecture del’espace israélien le plus souvent canaliséepar la non-résolution du conflit israélopalestinien.La perception de Florentin quise met en place, comme quartier « exotique »et « authentique » dans la Tel Avivmondialisée prend aussi sa source dans cettecapacité à garder traces d’autres moments dela ville et du pays. L’intérêt de Florentin,pour le chercheur, est d’ailleurs de laisseraffleurer, sous des formes plus ou moinsexplicites, une multitude de lieux et detemporalités accumulées dans la géohistoireparticulière du quartier et traduite par le


92 n°6 2010rythme qui accompagne les dernièresrénovations et l’aura de Florentin.Méthode pour une géographie sensibleDans ce travail, les propos recueillis aucours de près de 80 entretiens sur cinq ans(entre 2005 et 2008) avec des habitants duquartier, des représentants des services deplanification de la municipalité et desinstitutions publiques ou privées actives àFlorentin et dans les quartiers Sud,constituent l’unes des principales sourcesd’information. Les documents d’archivepermettent également de mettre lagéohistoire du quartier en regard de la placeque celui-ci occupe dans la trame de la ville,mais faisant le lien entre coprésence ettraces, l’exploration du lieu par la rue estl’une des lignes directrices de ce travail. La« rue » permet de saisir les différentestemporalités, signes et acteurs dans leursconfigurations infiniment variables et leursexpressions identitaires quotidiennes. Elleest, par excellence, le lieu de la coprésence etde la confrontation, des aménagements etdes tensions. En Israël, et en particulier dansdes espaces interstitiels tels que Florentin,c’est un lieu d’observations particulièrementinstructif où s’enregistrent présences ettraces, affiches et graffitis. Relevés sur lesmurs du quartier, leur dimensionrevendicative, mais aussi ludique, estévidente. L’observation et la production denombreux clichés photographiquespermettent alors de rapporter la manièredont les usagers agencent des fragments desens à travers leurs pratiques dans le quartierde Florentin ; un quartier plus que jamais entension entre le Nord de la ville le plus richeet les quartiers Sud où les services publicssont peu présents.À travers cette démarche, lepositionnement de recherche n’est donc nide banaliser le lieu ni de conditionnerl’approche à un espace unique. Cetteméthode d’immersion longue dans le lieu etde multiplication des entrées (entretiens,observation, photographie, participation auxactivités sociales, dépouillement des archives)a l’intérêt de pouvoir être développée pourlire d’autres lieux dont, de la même manière,le regard d’un observateur peut dérouler lespotentialités et produire une géographieattentive à la multiplication des strates. Dansla mondialisation, celles-ci constituentcertains lieux en lieux d’identification forte.Plusieurs exemples développés dans la thèse,en particulier à travers l’analyse de graffitisrécurrents, illustrent d’ailleurs parfaitementla puissance d’identification d’un lieumondialisé. La mondialisation n’est donc pasla dissolution du sens du lieu. Elle est bienplutôt la multiplication de références qu’ilporte et des modalités d’identification qu’ilpermet. En ce sens, l’étude de Florentin estune invitation à ouvrir la réflexion versd’autres espaces, israéliens ou non. Lire lelieu pour dire la ville, c’est replacer lagéographie de la mondialisation sur uneapproche locale qui prend le temps d’êtreminutieuse.Florentin : un terrain fertileFocaliser notre recherche sur unquartier de Tel Aviv indique la prioritédonnée aux « réarrangements » des lieuxproduits par la mondialisation sur lesquestions politiques les plus évidentes dansun espace qui attise les passions identitairesbien au-dede ses propres frontières. C’estalors de manière détournée, par le caractèresitué des phénomènes observés à Florentin,par les manifestations quotidiennes etbanales de l’ancrage local et del’identification au lieu, que l’on approche desquestions nationales ou régionales crucialestelles que le débat sur l’identité israélienne etla présence sur le territoire national. Opérantla conjonction d’époques et de passagessuccessifs, ce lieu entre-deux contient eneffet en germe tout un faisceau deproblématiques et de questionnements quiautorise de monter en généralisation. Lequartier de Florentin témoigne de ladémultiplication du lieu, ouvert maiscontenu dans des limites flexibles, et peutêtre, à ce titre, entrepris comme caisse de


n°6 2010 93résonance et de diffraction des registres.Révélant la tension entre proche et lointain,de l’exotisme chez soi et des notionsd’authenticité et de nostalgie qui lui sontassociées, ce travail circule entre des registresde sens différents, en s’attachant à lire le lieupour dire la ville contemporaine et celle quise profile pour demain. Ce travail creuseainsi le sillon de la réflexion sur le rapport aulieu dans une temporalité mondialisée, d’uneterritorialité dans son sens le plus large delien entre individus et entités spatiales duquotidien où le jeu d’échelles entre le local etle global est sans cesse réactivé.L'intégralité de la thèse est disponiblesur le site Hal-SHS à l'adresse suivante :http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00496355/fr/Caroline RozenholcDocteure en GéographieMIGRINTER - UMR 6588CNRS / Université de Poitierscaroline.rozenholc@univ-poitiers.fr


94 n°6 2010Les réfugiés congolais au Gabon :Modes de circulation et d’installationdans un espace frontalierThèse soutenue par Christian Wali Wali le 25 juin 2010 à l’Université de PoitiersCette thèse traite laproblématique générale demobilités transfrontalièresdes réfugiés. L’analyse proposée montre quele Gabon a connu deux périodesimportantes de flux des réfugiés. Lapremière est celle de l’arrivée des enfantsbiafrais du Nigeria en 1968 et la seconde estcelle des réfugiés congolais. En termes degestion, de conditions d’accueil et du statutde réfugié à partir du droit international, cessituations ne sont pas identiques, et il y a unevéritable spécificité du cas des réfugiéscongolais due à la proximité frontalière,ethnique et politique.Cette thèse a donc pour objet l’étudede la présence des réfugiés congolais auGabon installés depuis la fin de la décennie1990 et venus à la suite des différentesguerres civiles qui ont eu lieu au Congo. LeCongo a en effet connu durant cettedécennie un climat politique instableprovoqué par les leaders de la mouvanceprésidentielle et des partis de l’oppositionqui se sont affrontés par milices interposées.Les antagonismes observés au cours de cettepériode sont des revanches entre acteurspolitiques ayant animé le parti unique (1969-1990). Deux temps forts coïncidant avecdeux moments électoraux marquent lesinstants de basculement de la confrontationpolitique au passage à l’utilisation des armes.Le premier acte est la guerre de 1993-1994 qui résulte d’une transition malnégociée du passage de témoin entre DenisSassou-Nguesso et Pascal Lissouba à la têtedu pays à l’issue de l’élection présidentiellede 1992. Par le jeu de la construction et de ladéconstruction des alliances politiques entreles différents acteurs politiques, le Congobascule dans le conflit armé. Ayant bénéficiédu soutien d’une coalition au sein de laquellese trouvait le PCT (Parti Congolais duTravail) de Denis Sassou-Nguesso pourbattre Bernard Kolélas à l’électionprésidentielle, Pascal Lissouba ne respectepas l’accord de gouvernement. Les électionslégislatives qui suivent donnent l’occasion àl’opposition de crier à la fraude et d'appeler àune désobéissance civile à laquelle legouvernement répond par la violence.Le deuxième acte de la crise politiquecongolaise se déroule à partir du 5 juin 1997avec l’attaque de la résidence de DenisSassou-Nguesso par des blindés de l’armée.Après un long séjour à l’étranger, ce dernierrevient en janvier de cette année au pays.Mais au cours de ce séjour, Pascal Lissouba aréussi à faire de Bernard Kolélas son allié. Al’approche de l’élection présidentielle de1997, les discours se durcissent et lesconditions posées par les uns et les autrespour l’organisation de cette électiondivergent. Un jeu d’accusations et desubterfuges politiques, retardantl’organisation des élections, s’engage alors.L’attaque de la résidence de Denis Sassou-Nguesso entraîne la réaction immédiate desa sécurité personnelle et de sa milice, lesCobras. Les pourparlers qui ont lieu àLibreville le 16 juin n’aboutissent à aucuncompromis. L’échec de ces négociationsconforte la dynamique des opérationsmilitaires qui s’intensifient à l’horizon du 31août qui est la date d’arrivée à échéance dumandat de Pascal Lissouba. Dès lors, descohortes de populations partent du Congopour se retrouver dans les pays environnantsdont le Gabon.


n°6 2010 95Parvenus au Gabon, ces populationscongolaises vont s’installer particulièrementdans les provinces de la Ngounié, de laNyanga, du Haut-Ogooué et de l’Estuaire.Les réfugiés congolais constituent le plusgros contingent et représentent aussi le plusimportant flux de réfugiés que le Gabonn’ait jamais reçu.Au-dede cette surreprésentation desréfugiés congolais par rapport aux autresnationalités, cette présence des réfugiéscongolais est particulière dans la mesure oùle Gabon partage avec le Congo la pluslongue frontière de ce pays, que les deuxpays ont été dans une même entitéadministrative (l’Afrique EquatorialeFrançaise, AEF) pendant la colonisation etont des populations frontalières de mêmesgroupes ethniques. Cette situation estparticulière quant à la gestion des réfugiéspuisque par leur surreprésentation ils sontvisibles, même si par leur appartenance auxmêmes groupes ethniques cette visibilité sedilue.Ainsi, la question centrale qui a guidécette recherche est celle de savoir commentl’asile se manifeste dans la zone frontalièregabono-congolaise pour les réfugiéscongolais.L’article 4 de la Convention de l’OUA(Organisation de l’Unité Africaine) relative àla gestion des réfugiés stipule que le statut deréfugié implique qu’il ne leur est pas permisde traverser la frontière, sous peine de leperdre. Malgré cela, on observe que lesréfugiés congolais circulent et adoptent desstratégies de survie transnationales, ou toutle moins transfrontalières. Cela pose laquestion du statut de réfugié, de lasouveraineté des États, de la citoyenneté despersonnes en mouvement et du rôle desfrontières, en ce sens qu’ils appartiennent àde multiples communautés (nationales,ethniques, etc.) et remettent en cause de cefait la primauté de l’État comme le souligneJennifer Hyndmann (2000).L’hypothèse qui a guidé cetterecherche sur le terrain était que les allers etretours des réfugiés congolais pouvaients’inscrire dans le cadre de stratégiesgénérales développées par les réfugiés pourune meilleure insertion dans leur communed’accueil. Pour vérifier cette hypothèse, cetteétude a consisté alors à comprendre lesmécanismes d’insertion des réfugiéscongolais à Lébamba en prenant en comptel’influence frontalière.Les matériaux utilisés dans ce travailsont d’abord issus des différentesobservations de terrain (de Lébamba auNiari), des récits de vie recueillis auprès desréfugiés congolais (3 à Lébamba et 5 àLibreville) et des formulaires remplis par lesréfugiés (30) et les populations locales (87).Ces données sont complétées par lesstatistiques obtenues à la représentationrégionale du HCR à Libreville et sur le sitede cette institution, www.unhcr.org, maisaussi celles de la mairie de Lébamba et desdifférentes administrations gabonaises. Desentretiens aussi ont été faits avec leschercheurs, les autorités politicoadministrativeset les habitants de Lébamba.Les entretiens et les questionnaires avec lesréfugiés visaient à recueillir des informationssur les parcours des réfugiés depuis leurdépart jusqu’à leur installation au Gabonmais aussi, sur leurs mobilités depuis leurarrivée pour reconstituer leurs principalesétapes. Ceci a aidé à cerner la dimension dela circulation migratoire de ces personnes,des questions qu’elle soulève et la place quetient cette mobilité dans leur insertion locale.Il s’agissait de comprendre également lesdifférents mécanismes utilisés par cesréfugiés pour leur insertion dans leur espaced’accueil. Par ailleurs, ce questionnement apermis d’analyser les politiques publiques enleur faveur et les effets de leur présence dansla commune de Lébamba.Pour les populations localesinterrogées, il s’est agi de recueillir leurperception de la présence des réfugiéscongolais dans leur commune. Ainsi, même


96 n°6 2010si les réfugiés sont bien acceptés par lespopulations, leur présence ne manque pas desoulever quelques interrogations. Leurexclusion dans certains domaines d’activitéséconomiques (exploitation du vin de palme)et les noms par lesquels ils sont désignés(« herbe Sassou ») permettent de lire leslimites de leur acceptation par lespopulations locales à Lébamba.Les analyses conduites permettent demontrer que la localisation géographique desethnies des deux côtés de la frontière et levoisinage de la ville frontalière refuge deLébamba engendrent la mise en place destratégies d’insertion particulière par lesréfugiés et même par les populationsgénérales qui vivent dans ces espacesfrontaliers. La réalité de la frontière africaine,héritage de la colonisation, n’ayant pasdétruit les liens inter-ethniques précoloniauxfait que contre l’État-nation, lespopulations transfrontalières et donc lesréfugiés installés dans les zones frontalièresimposent leurs règles de vie en contournantles lois étatiques. Les postes frontières sontde ce fait perçus parfois par ces populationscomme des espaces de privation de liberté.L’étude des réfugiés congolais installés auGabon en général, et à Lébamba enparticulier montre, à travers la circulationtransfrontalière, que les frontières africainesne sont pas seulement des lignes deséparation et de discontinuité administrative,mais sont aussi des espaces à vocation decontinuité culturelle, de réunification despeuples qu’elles avaient divisés et deredynamisation de ces zones grâce auxdifférents échanges à travers les activitéscommerciales notamment.Ces activités commerciales aidentégalement à comprendre que l’utilisation parles réfugiés congolais des deux territoireslimités par la frontière étatique montre que lafuite, à l’origine contrainte, se transforme enune sorte de migration économique. Cettesituation peut être cernée également à traversles déplacements des réfugiés congolais entreles villes gabonaises dans la mesure où onconstate qu’environ 8 ans après leur arrivéeau Gabon, les villes de premières arrivéesdans lesquelles ils sont restés sont les villesayant une activité économique développée(Moanda, Franceville, Mouila, Lébamba) etqu’on les retrouve aussi dans les villes nonfrontalières au Congo mais dans lesquellesl’activité économique est très développée(Libreville, Port-Gentil, Gamba).Les allers et retours qu’effectuent lesréfugiés congolais leur permettent égalementde mieux « accepter » leur situation derefuge. Le mouvement transfrontalier desréfugiés, tout en remettant en cause lafrontière nationale, leur permet de mieuxs’insérer dans une localité étrangère. C’est unmoyen de mieux s’ancrer dans la durée surleur lieu d’accueil. Cette volonté rencontre lavolonté des autorités municipales quisouhaitent faire de Lébamba « une zonepilote pour l’intégration locale des réfugiés ».A la frontière s’ajoute la dimensionethnique qui fait que les réfugiés et plusglobalement les populations ont encore desdifficultés à établir une distinction entre leurappartenance citoyenne et celle ethnique.Les perceptions contrastées des réfugiéscongolais par les autorités et par lespopulations l’illustrent. Pour les autorités, ilexiste des réfugiés sur le territoire gabonaisalors que pour les populations, il existe toutsimplement des Congolais ou des Nzèbis.Les enquêtes de terrain permettent de voirque l’identité de réfugiés ou de Congolais estparfois récusée par certains habitants deLébamba pour qui ces personnes ne sontque des Nzèbis.Cependant, les analyses conduites danscette thèse montrent que l’accueil desréfugiés congolais a mis en lumière lacomplexité des rapports politico-ethniqueset familiaux des dirigeants politiquesgabonais et congolais. En effet, au sommetde l’État gabonais, deux camps se sontopposés au sujet de la guerre de 1997 auCongo. Il y a le camp pro-Sassou représentépar sa fille Edith Lucie Bongo, dont


n°6 2010 97l’influence a certainement été centrale dansl’aide de l’État gabonais à Denis Sassou-Nguesso comme le note Patrice Yengo(2006). L’autre camp est représenté parZacharie Myboto, membre influent dugouvernement gabonais, proche d’OmarBongo, président du Gabon et épouxd’Edith Lucie Bongo, d’ethnie nzèbi àlaquelle appartient aussi Pascal Lissouba,l’autre protagoniste de la guerre congolaiseavec qui il aurait des liens de parenté. Parailleurs, Zacharie Myboto est le père deChantal Myboto, qui a eu une longue liaisonavec Omar Bongo et qui était sa conseillèredans les années 1990. Les affaires d’Etatentre le Gabon et le Congo sontdifficilement compréhensibles sans prendreen compte les relations familiales etethniques qui y interfèrent.Christian Wali WaliDocteur en GéographieMIGRINTER - UMR 6588CNRS / Université de Poitiersc.waliwali@voila.fr


98 n°6 2010NOTES DE LECTUREAnaïk Pian (2009) Aux nouvelles frontières de l’Europe.L’aventure incertaine des Sénégalais au Maroc, Paris,La Dispute, 237 p.Gunhild OddenL’ouvrage d’Anaïk Pian nous proposede mettre en perspective laconfrontation entre deux logiques :celle des politiques migratoires et celle del’aventure migratoire. À partir d’un travail deterrain ethnographique approfondi, réaliséau Maroc entre 2003 et 2006, Pian nousfournit ici des données empiriques riches etoriginales, donnant un visage autre desmigrants subsahariens qui tentent d’atteindrela rive Nord de la Méditerranée. Si l’accentest mis sur les migrants sénégalais,représentant l’un des premiers groupes demigrants subsahariens en transit au Maroc,les autres nationalités ne sont pas pourautant omises. Congolais, Camerounais,Nigérians ou autres sont fréquemmentmentionnés, tout comme les Marocainsd’ailleurs, révélant ainsi des modesd’organisation similaires ou distincts,coopératifs ou compétitifs. Un des méritesde cette étude sur les Sénégalais est ne pass'être limitée aux seuls Sénégalais.Deux parties structurent ladémonstration. Une première porte sur lesparcours migratoires des aventurierssénégalais. L’auteur nous dévoile ici le profilde ces migrants, leurs motivations à voyageret leur état d’esprit au moment de quitter leSénégal, soit des éléments qui rompent avecla vision misérable des représentationscommunes de ces migrants. À partir desrécits des migrants, Pian évoque le périplejusqu’au Maroc, les lieux d’attente forcée unefois que l’on y arrive et les stratégies misesen œuvre afin d’atteindre l’Europe - telles latraversée maritime, l’entrée par les enclavesespagnoles ou le recours aux faux-papiers -et, surtout, comment le parcours se construitet se redéfinit au gré des rencontres,opportunités et contraintes : avec un passagevers l’Europe de plus en plus difficile, descontrôles migratoires de plus en plus stricts,le périple est marqué par de nombreuxdétours et retours en arrière.La deuxième partie de l’ouvrage traiteplus spécifiquement de la situation desaventuriers au Maroc, cet « entre-deux » danslequel se retrouvent prisonniers nombred’aventuriers lorsque, au fil des mois ou des années,leur chance de parvenir en Europe apparaît commecompromise (p. 26). Deux systèmesd’organisation sociale sont décrits : « lesfoyers » sénégalais à Rabat et le campementinformel de Bel Yones, forêt située àproximité de l’enclave espagnole de Ceuta.L’expérience d’une mobilité bloquéeen cours de route devient alors centrale danscette deuxième partie. Conscients que lepassage se présente comme difficile, voireimpossible, Pian montre comment certainstrouvent des alternatives au retour :l’insertion dans les réseaux sénégalais decommerce à la valise à Casablanca, soit unelogique s’inscrivant dans une longuetradition.Plus qu’une simple présentation desparcours des migrants et de la situation detransit au Maroc, Pian nous dévoile desmécanismes sociaux que seule une démarcheethnographique s’inscrivant dans la duréepuisse fournir. La richesse de la méthodeempirique choisie se reflète également dansle style de l’écriture : la description de lapetite lucarne qui donne sur les toits du


n°6 2010 99quartier de Takadoum à Rabat, ou celle descordes à linge qui avoisinent les antennesparaboliques, ne se présente pas commesuperflue, mais invite le lecteur à se plongerdans le décor, à vivre - du moinslittéralement - de l’intérieur l’aventure desaventuriers. Le terme d’aventurier estd’ailleurs précisé dans l’introduction oùl’auteur rappelle son histoire et expliquel’utilisation qu’elle en fait.Tout au long du livre, Pian faitréférence à un grand nombre d’auteurs,classiques ou plus récents, ce qui permet unemise en perspective du contexte marocaind’une part, et un apport bibliographiqued’autre part. On apprécie les quelques misesà jour datant d’un terrain ultérieur (2008).Enfin, le contexte migratoire auMaroc, mais aussi celui en Europe, ayantbeaucoup changé depuis la périodeprincipale de l’enquête (2003-2006), on sedemande ce qu’il en est actuellement de lasituation de Mustapha, Justin, Fatou et lesautres, ou encore de celle dans les foyers oudans les campements informels. Seule unesuite pourrait nous le dire.Gunhild OddenDoctorante à MIGRINTERChercheure au Centre pour lacommunication interculturelle (SIK),Stavanger, Norvège


100 n°6 2010Cheikh, Mériam ; Péraldi, Michel (2009) Des femmes surles routes. Voyages au féminin entre Afrique etMéditerranée, Casablanca, Le Fennec ; Paris, Khartala,291 p.Anne-Laure CounilhOuvrage collectif issu d'unséminaire international àMohammedia (21, 22 et 23 juin2007) au Maroc, Des femmes sur les routes a étérédigé sous la direction de Mériam Cheikhet Michel Péraldi et présente 14 textesautour des mobilités féminines en Afrique eten Méditerranée. Le sommaire fait la partbelle aux femmes et aux chercheurs desSuds, tout en variant les approchesdisciplinaires et les terrains de recherche.Rahma Bourqia ouvre la réflexionavec « une perspective historique » surl'appropriation des mobilités par les femmes,leur émancipation au cours du 20ème siècleet la production du savoir. L'auteure explorel'histoire longue du monde arabo-musulmanà la recherche des rares femmes ayant laisséleur empreinte dans l'histoire de l'accumulation dusavoir (p. 15). Longtemps la production dusavoir a signifié savoir traditionnel et doncreligieux. Celui-ci induisait une quêtegéographique, une mobilité vers les lieux deculte mais la séparation des sexes dansl'espace public et l'androcentrisme propre àla production de savoir ont longtemps exclusles femmes tant de la mobilité que du savoir.Plus récemment, l'accès des femmes àl'éducation leur a permis d'investir lesespaces publics, de devenir mobiles et de sefaire une place dans la production dudiscours écrit.Dans une perspective égalementhistorique, Constance de Gourcy, s'accordeune réflexion sur la place des femmes dans lesaccords économiques, les raisons d'une imageessentiellement masculine de ce type demigration et les enjeux de cette « présenceabsente » des femmes migrantes. A priori, lesreprésentations des migrations fémininesd'après-guerre vers la France sont fortementmarquées par les rapports de genre :l'homme, mobile et force de travail, lafemme, immobile et gardienne du foyer. Si lefacteur économique apparaît toujours enfiligrane dans ces trajectoires migrantes, lesfemmes dont parle l'auteure ont développédes itinéraires plus personnels marqués pardes motivations plus abstraites et la volontéde s'extraire des cadres sociaux traditionnels.Aurélie Damamme reprend laquestion de la place des femmes dansl'espace public en la transposant dans leMaroc contemporain et sous l'angle deproblématiques liées au développementrural. L'auteure présente les enjeux liés à lamobilité de femmes, elle insiste surl'émancipation et les recompositions socialesqui en résultent sans oublier de rappeler laréaction masculine face à ces changements.L'appartenance à une association, laparticipation à un projet de développementpermettent de justifier une mobilité quid'habitude n'est pas autorisée aux femmes.L'accès des femmes à la mobilité témoigned'une évolution dans l'articulation desrapports de genre s'inscrivant dans uncontexte d'émergence de nouvelles réalitéssociales et législatives.Les liens entre mobilité etémancipation de la femme touchent d'autresaires géographiques. Depuis l'effondrementdu bloc soviétique, le commerce à la valises'est largement développé dans lesrépubliques d'Asie Centrale. En retraçant lesparcours des commerçantes ouzbèques à la valise


n°6 2010 101en partance vers Istanbul, Luisa Piart interrogela place de la femme dans une société en pleinere-traditionalisation depuis l'indépendance (p. 65).Elle montre les savoirs faire relationnels queces commerçantes ont développé pour leurpermettre de faciliter leur mobilité et derentabiliser leur activité.Les femmes occupent également uneplace spécifique dans le renouvellement desmobilités commerciales en Afrique Centrale.Jean-Félix Yekoka et Henri YambeneBomono retracent le contexte del'émergence des circulations féminines entrele Congo et le Cameroun d'une part etDubaï d'autre part. Tout comme pour lesfemmes ouzbèques, le commerce desCentrafricaines est majoritairement informelet les femmes mobilisent un importantcapital relationnel pour mener à bien leursentreprises de mobilité. Les circulations desfemmes contribuent à bouleverser lesrapports sociaux traditionnels, au sein desfamilles, des communautés, des ethnies dufait de l'absence récurrente des femmes et deleur nouveau capital économique, témoin etinstrument de l'autonomisation et del'individualisation de celles-ci. Cependant, laplupart de ces femmes sont issues de milieuxprivilégiés déjà ouverts à l’émancipation desfemmes.Abdoulkarim Sadou nous livre uneétude de cas sur les femmes haoussascommerçantes d'une ville du nord duCameroun (Ngaoundéré). Il nous permet decomprendre comment l'histoire a favorisél'émergence d'une classe particulière decommerçantes : les femmes haoussas,musulmanes, se rendaient rarement à l'écolecoloniale et le commerce est apparu commeune alternative à l'insertion dans la fonctionpublique. Au fil du temps, le commerce estpassé d'un commerce local à des mobilitéscommerciales internationales vers les autrespays d'Afrique Centrale et la péninsulearabique. L'autonomie acquise grâce auxrevenus issus du commerce etl'individualisation développée à travers lesvoyages ont permis à ces femmes de sedétacher de leurs traditionnels rôlesd'épouses et de mères. Les commerçanteshaoussas illettrées de l'époque colonialedeviennent aujourd'hui des femmesd'affaires qui envoient leurs filles àl'université.Le développement des mobilitésféminines en Afrique est plus porteur deconséquences que dans les pays du Nord.En analysant le système de mobilité desfemmes dans le commerce transnationalintra-africain, Caroline NgamcharaMboueboue réfléchit à la reconfigurationdes rapports sociaux de genre au Cameroun.À travers l'exemple des « Nana-Benz » duNoun (Ouest-Cameroun), l'auteure retrace lecontexte d'émergence des mobilitéscommerciales mais surtout met en valeurl'ambivalence des représentations suscitéespar ces femmes mobiles. Si le renversementdes rôles sexués induit par la mobilité desfemmes provoque un malaise dans lesménages, en revanche les nouveaux revenusdes femmes contribuent à pallierefficacement la faiblesse des ressources desfamilles et participent également à laredéfinition des rapports de genre dans leurenvironnement immédiat (sœurs, cousines,femmes du village).En Mauritanie, certaines commerçantessont devenues de véritables businesswomen.Le contexte historique et social dupays donne à la femme une place particulièreet ambiguë dans la société : elle est attachéeau foyer et à la fois jouit d'une liberté parfoistrès grande de mouvement et d'activité.Après avoir évoqué les débuts historiquesdes mobilités commerciales au féminin enMauritanie, Céline Lesourd établit unetypologie par zones géographiques : emboiterle pas, élargir les horizons (p.154). Comme dansplusieurs articles précédents, l'auteureévoque les spécificités féminines descompétences mises en œuvre dans lesmobilités commerciales. Plus que dansd'autres pays, ces mobilités suscitent ici non


102 n°6 2010seulement un enjeu mais aussi un jeu autourdes rapports de genre.Le texte de Carole Viché nouséloigne des mobilités commerciales pouraborder la mobilité des femmes seules à l'intérieurdu Maroc. Migrations de travail ou migrationspour études renvoient à une volontéd'évolution des rapports sociaux de genre etd'ascension sociale. Tout en mettant enévidence le rôle de l'indépendance financièredans l'autonomisation des femmes, cetarticle souligne le caractère fortement structurel dela mobilité des femmes (p.179).Si la plupart des études ont mis envaleur une évolution positive des rapportssociaux de genre à travers les mobilités,l'émancipation de certaines femmesmigrantes se fait au prix de l'épreuve d'unedomination masculine exacerbée. PaolaMonzini relate l'histoire de Wendy et de sonvoyage entre le Nigeria et l'Italie. Après avoirrappelé le contexte difficile du Nigeria,l'auteure retrace le parcours de Wendy quipour pouvoir migrer et faire des études a dûaccepter de renoncer à sa liberté. Simigrations féminines et réseaux de traites nesont pas nécessairement liés, la prostitutiondemeure un moyen d'accès à la mobilitépour les femmes qui possèdent le moins deressources (économiques comme sociales).Entre les pays de l'Est et la Suisse,Janine Dahinden remet en question letransnationalisme à travers les circulationsdes danseuses de Cabaret. En croisant lesthéories sur le travail du sexe avec lesparadigmes du transnationalisme « dediaspora » et du transnationalisme « enmobilité », l'auteure met en exergue laparticularité et la diversité des conditionsféminines dans le contexte de l'étude. Celalui permet d'aborder des questionsméthodologiques sur la spécificité de telschamps de recherche tout en explorantl'ambivalence d'un type de mobilité féminineentre rapports de domination et acquisitionde capital social et surtout économique.Enfin dans la dernière partie del'ouvrage, sous forme de varia composée detrois articles, Mustapha El Qadéryrassemble différents témoignages etdocuments d'archives pour comprendre lerôle et la place des femmes marocaines desBordels Militaires de Campagne dans l'arméecoloniale française. Entre quête de libertéindividuelle, mobilité lointaine (certaines ontaccompagné les soldats jusqu'en Indochine)et trajectoires sociales contrastées, cesfemmes sont longtemps restées les grandesinconnues des guerres coloniales, malgré leurrôle sur les différents fronts.À travers un article ponctué de récits,Anna Madoeuf analyse l'utilisationparticulière de l'espace urbain lors des mûlid-sau Caire. Ces temps de fête sont l'occasiond'un détournement des espaces, d'uneémulsion sociale mixte et d'un contact descorps. Entre exhibition et dissimulation, àtravers la description genrée des pratiques etdes comportements, l'auteure nous montrecomment un événement peut constituer uneparenthèse dans le temps et dans l'espaced'une société où les rapports de genre sonttraditionnellement figés.Isabelle Desrues adopte uneapproche plus globale pour évoquer lasituation des femmes demandeuses d'asile etréfugiées dans le monde. À travers l'analysede statistiques et des entretiens, l'auteures'appuie sur l'exemple français pourdémontrer la difficulté de vivre l'asile auféminin. Si les contextes de départ et ladétérioration des conditions d'accueil sontles mêmes pour les hommes et les femmes,les réfugiées se trouvent dans une précaritéplus grande car en proie à une discriminationsexuelle. La difficulté des trajectoires révèlenéanmoins l'acquisition d'une certaineautonomie pour ces femmes.Le dossier coordonné par MériamCheikh et Michel Péraldi donne un aperçudiversifié de la situation des femmes enmobilité. Les questions de genre abordées


n°6 2010 103sous des angles historiques, géographiquesou sociologiques mettent en question lesspécificités féminines dans la mobilité. Laplupart des articles prennent soin demontrer la tension permanente entredomination et émancipation qui anime laredéfinition des rapports de genre en jeudans ces mobilités féminines. La diversitédes contributions, des articles théoriques auxétudes de cas, permet d'avoir une approcheriche et nuancée de ce que sont ces femmes surles routes.Anne-Laure CounilhDoctorante en géographieMigrinter UMR 6588CNRS/Université de Poitiersalcounilh@gmail.com

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