Récits Laurentiens

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Récits Laurentiens

Frç. MAIRIE -YIGiPO^IM, DES S. 6.Récits[aurentiensIllustrations d'Edmond - J. MassicotteetPréface d'Albert Ferland.DEUXIÈME EDITION(10e mille)MONTRÉ KL.44, R U E C Ô T É , '44


Droits réservés :Canada, 1919,Washington, D. C, 1919,parLES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES


A LA VAILLANTE JEUNESSEDUPAYS DE L'ÉRABLEETPLUS PARTICULIEREMENTAMES TRES CHERS AMISDUCERCLE LA SALLE A. C. J. C.J'OFFRECES QUELQUESPAGESOUVRÉESAVEC AMOUR ET SINCÉRITÉ.FT. Marie Viclorin


PREFACEiCHAQUEécrivain fait à sa manière la découverte de savote littéraire. Un jour un jeune religieux du collègede Saint-Jérôme reçoit du supérieur l'ordre de laisserlà ses livres et ses élèves pour le va-oà-lu-veux dans les champs.Sa santé requiert le plein air le repos de l'esprit, le vagabondageau soleil. Déjà attaché à ses élèves, il trouve bien durde les quitter pour l'oisiveté champêtre. Que faire dans cedésœuvrement ensoleillé ? Faites n'importe quoi, lui dit lesupérieur, avec un geste vague. .. regardez les pierres, lesoiseaux, les herbes... Bon! les herbes, pense le religieux.Au moins, s'il avait pour truchement auprès des fleurs sauvages,un livre de botanique il ne serait pas seul, un livreà la main, pour interroger le bord des routes, les clairières,les sous-bois. Et l'indulgent supérieur lui permet de s'ad~joindre Provencher, j'entends sa Flore, pour l'aider à saluerles plantes.Et le jeune religieux salua si bien les herbes, fureta d'unœil si curieux dans la robe des champs qu'il devint botaniste.Il devint aussi le paysagiste littéraire, l'évocateur de vie laurentienneque notre société nationale Saint-Jean-Baptiste miten relief, lors de deux concours, en l'honorant de ses lauriers,enfin, l'auteur recherché de nos revues littéraires pour sespages si caractéristiques de chez nous, le Frère Marie-Victor in.La Nature vers laquelle on le poussa, lui fut bonnecomme une mère, le baigna d'air pur, de soleil, et le long dessentiers, lui parla par la voix des feuillages, et dans sesyeux curieux d'elle, lui glissa son image et, pour toujourslui prit son cœur.


4 PRÉFACESans cet • heureuse mauvaise sanlê d'autrefois, sanscette bonne fortune des jours d'oisiveté dans les champs, leFrère Marie-Victorin eut-il songé à la botanique et dansce jardin des vies sereines et multicolores, eut-il pris descouleurs pour notre liltérature, nous donnerait-il, après saFlore de Témiscouata, un livre débordant de choses du terroir,ses Récits Laurentiens ?IIReconnaissant à la terre natale des dons qu'il a reçusd'elle, le Frère Marie-Victorin se devait de l'exalter en unbeau livre, et ici, admirablement et simplement, il la magnifieavec un:; note de tendresse qui émeut, et des mots qu'onn'avait pas, semble-t-il, encore entendus.Nous avons vu dans nos écrivains du terroir plus d'unreflet de coin de pays, mais voici un reflet plus large duCanada, voici la Laurentie évoquée en un langage lout chargéde ses couleurs et de sa poésie. L'auteur nous initie à toutl'horizon où rêve son royal Saint-Laurent. Il nous faitadmirer les lignes graves des montagnes dont le portiquebleu s'étage sur la pâleur du Nord. C'est Buies qui revientdevant nos paysages et reprend avec plus d'acuité de vision,avec d'autres nuances, la toile immense des Laurentides.Avec les traits de la patrie physique, c'est sa physionomiemorale, surprise dans le drame des âmes simples, groupéespar les traditions autour de l'église des villages. C'est l'intimitécanadienne dans la douceur des maisons blanches quifont chapelet sur le chemin du roi. C'est le geste de nosgens sur la glèbe laborieuse, leur gaîtê, leur tristesse, prenant,parfois, pour s'exhaler les syllabes de quelque chansonvenue jadis du Vieux Pays auquel on pense toujours. Sol


5et rêve d'un petit peuple rivé à son merveilleux fleuve où semirent ses jolis clochers.Dans son livre le Frère Marie-Victorin ramasse toutle sens de nos horizons. Affectueusement il enferme dansune expression nouvelle, l'âme locale, la figure de son pays.Les grandes voix du terroir passent en ses pages, les fontémouvantes, et l'on est pris à leur charme spécial, ce parquoi elles s'avèrent law antiennes, et l'on s'étonne du prestiged'un art simple, appuyé sur l'observation des réalitésnatales, et révélateur, certainement, d'un tempérament d'artiste,et on cherche les sources où l'auteur a puisé une sifraîche poésie.C'est, je crois, à son enfance, que le Frère Marie-Victorindoit son inspiration la meilleure. Il s'est penché,dirai. Faguet, " sur la source qui lui renvoie son image etqui est son cœur." Il nous en avertit lui-même. Le souvenir,comme un doigt, a tourné les pages anciennes du livre desa vie, et, songeur, il s'est retrouvé sur la route parcouruejadis avec le vieil oncle Jean, la route d'où sa jeune croyancesalua l'humble croix de bois de Saint-Norbert. Ému dela nostalgie du cher paysage où persiste son âme d'autrefois,il s'est donné l'illusion d'y revivre ses joies et son chagrind'enfant, et chargé de cette poésie naïve, il lui a plu de latransposer dans ses écrits.Source intime qui témoigne de l'enfant. Il en est uneautre où s'atteste surtout la beauté des choses extérieures,et qui charrie toutes les nuances de l'horizon natal. LaNature, regardée au temps naïf, lui fait, maintenant, uneloi de venir la contempler dans l'âge mûr. Et par le lacis desvoyages, avec une acuité de vision rare, il y retourne, et,qu'elle soit forêt, fleuve, fleur ou caillou, riante comme àChambly, grandiose dans le Golfe, dantesque au Saguenay,


PRÉFACE 7champs, du rêve des forêts, ah ! pardi, le Frère Marie-Victorin va piller l'ornement des paysages pour en parer saprose, et partout de sa part c'est un salut intéressé au joncfleuri, à l'aubépine, d la vergerelte, comme au lis d'eau,à la sélaginelle, à la verge d'or, et ces noms si plaisants àdire, le fervent pilleur, les met dans ses pages descriptivespour nous initier à la parure trop peu connue de son pays.Pour extraire de la nature quelque matière d'art il faut,avant tout, apprendre à la regarder, et c'est l'éducation deV œil ; il faut aussi la voir à travers son tempérament,l'humaniser de sa pensée, lui prêter et lui retenir, et c'est larêverie esthétique. Tout descripteur, soit écrivain ou peintre,est tenu à celte double éducation de l'œil et de la pensée.Cette nécessité d'art semble bien avoir été comprise, de bonneheure, du Frère Marie-Victorin. Sa façon de jouir desbelles formes de sa patrie atteste chez lui un observateursubtil. On le sent par ses œuvres, il a la clé des paysages,le sens des perspectives, et le Canada semble l'inviter depar. oui à aller le décrire. Chasseur dans la forêt presqueinviolé • des thèmes laurentions, il décroche ses sujets partoutdans les compagnes du fleuve, et c'est, parfois, sur laroute de Chambly, un fier Canadien aux traits énergiques,le père Del age, tenace comme les chênes plantés devant saporte, et qui lui offre le spectacle émouvant de son rêve simpleidentifié au sol natal, et de la fermeté du cœur quel'Argent n'arrive pas à déraciner des guérêts héréditaires.C'est, sous le ciel de Québec, au delà du hameau des Saules,la légende d'un orme gigantesque, abattu, après trois siècles derespect d sa force, par la hache même des vieillards quil'aimaient et pleurent sur sa souche morte, les Hamel. C'est,plus loin, dans VAncienne-Lorette, une autre jolie légende ;le paysage mystique de l'Âme des Hurons et le miraculeuxrosier, le délicieux Rosier de la Vierge.


8La poésie pour celu : qui en a dans l'âme, se trouvesur tous le chemins, et le Frère M arie-Viclorin, lui, va lasaluer jusque parmi les souches des pays de colonisation,jusqu'en ce Nord plein de lacs et bosselé de montagnes, oùse ramifie avec le rail, la hache et les clochers, la volontétranquille des faiseurs de pays. El les vies les plus humbles,les plus effacées, lui découvrent, sous leur apparentebanalité, le fond humain en ce qu'il a de plus noble et deplus émouvant. L'Ame canadienne en sa foi robuste, apteà l'héroïsme anonyme, au dévoûment sans panache, il endécouvre une incarnation touchante dans le colon Lévesque,isolé, avec sa famille, sur l'humus des siècles, dans la mélancolied'un défrichement de Monl-Carmel. Là, devant dessquelettes d'arbres dont les bras noirs hachent l'horizon, ilpeut saluer la noblesse humaine : une secrète grandeur d'âmeméconnue, un défricheur qui se hausse jusqu'à la flammegénéreuse d'un saint.Sa substance littéraire, il la dégage aussi de la Rivièredu Nord, et dans sa moisson de pittoresque, il rapporte deSaint-Jérôme, les larmes résignées, mère canadienne, tonc œur vénérable, colon jérômien !Dêchijfreur d'horizons et de vies végétales, le Frère Marie-Victorin, l'est encore de vies humaines, les vies sans reliefdes villages, et pour les étudier, sa curiosité prend le chemindes maisons, va s'asseoir au foyer de nos gens, se tient auxécoutes, saisit les propos savoureux, les fortes images de laterre, et surprend sur les lèvres des noires l'Âme du pays.Et riche de l'inédit des paysages, du pittoresque dessolitudes, riche de la poésie des âmes écoutées, il sait sarichesse, il sent qu'il a louché aux fibres de sa race, qu'ilpeut en parler avec des mots vrais et fiers.Après l'enfance, la nature canadienne et l'âme locale,nous venons de le voir, sont pour le Frère Marie-Victorin


PRÉFACE 9les sources inspiratrices. Il y a en plus l'histoire. Etl'histoire lui ouvre un large domaine d'évocation. Le Passéoù dorment les ancêtres se lève parfois de sa cendre et luiparle. Et cette voix lointaine, il lui plaît de l'écouter, unmatin, l'âme tournée vers le grand fleuve, la route royale,comme il l'appelle, et qui pénètre au c œur du vaste pays. Ilécoute l'histoire occulte des rivages lui chanter sa plainte, etc'est le cri obstiné d'un peuple qui veut survivre, "c'est lecantique assourdi et très doux que fait sa vie sous ce vasteciel et qui monte tiers lui comme l'une des plus belles strophesdu poème humain."Et tandis que sa pensée alterne entre le silence de l'auberéelle, et le cri d'une aube morte, tandis qu'un voile de brumetraîne sur l'eau, les quais flottants, les mâts et les étraves,•êoici comme l'histoire s'évoque en son esprit :C'est un cap vierge, Stadaconé, il y a plus de troissiècles... La France avec la Croix et les Lys apparaît surle fleuve indien et lui donne trois villes... Puis la Mère decette France nouvelle abandonne son enfant à l'hostilité del'Amérique sauvage. Québec pourtant, garde pieusementson germe de patrie. Il le garde malgré la peine qui lui serrele cœur et lui mouille les yeux, depuis le jour où sa Mère,ramenant ses belles voiles, ses beaux seigneurs, sa claire épéele laissa seul sur son cap avec seulement quelques clochers,et son doux parler, pour survivre. Depuis, la nostalgie deFrance, tournée vers le Golfe avec les vieillards songeant,pleure sur le haut rivage. Pourtant on sait souffrir et sousles plis d'un autre drapeau, on garde le sol avec ses empreintesfrançaises. Et sans défaillance au cœur des villesprimitives les soixante-dix mille colons délaissés n'ont pasvoulu mourir â la pensée française... Durer ! le fier instinct,la loi de leur sang !... durer pour qu'il demeure sur


10 PRÉFACEces bords une éternelle trace du geste civilisateur du paysd'origine, la Belle France...Ils n'ont pas voulu mourir!,.. Et le Frère Marie-Victorin secoué dans sa vision par le chant des clochers,regarde courir au travail le petit peuple qui ne veut pasmourir. " Ah ! peuple québécois, pense-t-il, je t'aimed'avoir tant souffert dans tes " arpents de neiges " ! je t'aime,et je le dirai dans un livre à ton image, à celle de laLaurentie, et pour l'écrire, afin qu'il te soit ressemblant, jeprendrai les mots de tes fils, les chansons de tes filles, j'yferai parler les tiens. Et ton rêve qui persiste à flotter surle fleuve, tout ce qui fait le fond de ton âme patiente, tonmiracle dont s'étonne Barrés, je le dirai, parce que je l'aime,6 toi, qui ne veux pas mourir ! "IIIMalgré des qualités de style qui les feront lire et leurassurent la permanence de l'estime littéraire, malgré le pittoresquedes sujets, la probité de l'observation, la fraîcheur dessentiments et la couleur de vérité qui les caractérisent, cesRécits Laurentiens, je sens qu'il est juste de le dire, ne donnentpas, du mérite de l'auteur, une suffisante idée. Le FrèreMarie-Victorin n'est pas tout entier dans ce livre. Sa personnalitéen d'autres écrits, a d'autres coups d'aile, une ampleurque ces pages ne font pas pressentir, et je sais des" Croquis laurentiens ", comme ceux d'Anticosti et du Témiscamingueou, mieux encore, d'admirables pages de géographiebotanique, comme "La Flore de Québec" ( ! ), quiretiennent notre curiosité, et dénotent une ascension nouvellede ce fier révélateur du Canada.(1) Revue Trimestrielle Canadienne, Montréal, novembre 1918.


PRÉFACE 11Ainsi, révélateur, il le paraît surtout quand sa penséese hausse à des cimes scientifiques, et que de ces hauteurssereines, il embrasse d'un regard plus large et plus conquérantles réalités natales. La Terre canadienne, vue à traversla vision plus lumineuse du savant, a moins de traits anonymeset lui dévoile le sens de ses lignes géologiques. Sonantiquité lui parle à traver la jeunesse du présent, elle luiparle aux bords des lacs morainiques et dans l'érosion descaps figés sur le Saguenay noir, elle nombre à ses yeux lesv'icissiludes des millénaires. Sa phystonomie, ainsi regardée,est un livre tragique où il peut lire la lutte apaisée desforces primitives. Initié au pourquoi des lignes de son frontsévère, il comprend le désert labradorien, et le Nord immobiles'anime pour lui de la ilision des déchirements du monde,de son modèlement définitif sous les masses glaciaires.Ainsi le terroir n'est plus seulement la motte de terreennoblie de labeur humain, le champ où s'attache l'espoirdu semeur, où survit l'âme des ancêtres. Le terroir est plusque cela dans sa rêverie rétrospective. Il fut, il y a dessiècles, le témoin du wigwam errant ; il a mêlé dans l'oubliles os des guerriers rouges aux végétaux disparus, et safécondité qu : donne le pain, est faite de la mort des forêts.Et, quand des apparitions lointaines d'Epinettes mortes, deMélèzes, de Bouleaux, de Pins, de Pruches et d'Ormes,viennent pleurer leurs siècles sur l'horizon dénudé, il songecombien la Terre a eu de ruines avant de devenir le berceau dujeune peuple dont il incarne la pensée.Tel, le Frère Marie-Victorin a déjà serifi par sa penséeson pays, unique au monde, comme le chante Crémazie,mais resté encore, bien peu connu. Pour la contemplationdes siens, il a fixé les nuances des pâles ciels du Nord, leshorizons parfois si rudes où s'attache la vie de nos défri-


12 PRÉFACEcheurs, ces clochers dont nous sommes fiers et qui s'effilentsur la paix des ilillages comme de svelles sentinelles de notrefoi latine.Et comme un défi aux dénigreurs d'une littérature autochtone,à ceux qui chez nous se gaussent du désir de trouverdan* nos poètes ce reflet du pays, il ne craint pas, plus admirateurdu geste d'un Mistral, d'un Harel ou d'un Vermenouze,qu'attentif à l'art moins fait pour nous, bien que subtil, denos frères exotiques, d'offrir à sa terre natale une louangenouvelle. Magnifique, sa foi se promène sur nos chemins,salue la glèbe et nos maisons. L'intime pays, il l'écoutechanter, parler, prier, pour extraire de ses paroles, de sonrire ou de sa plainte la trame de ses livres. Il se fait parune attentive sympathie, proche des siens, surprend leursfaçons de souffrir et d'aimer dans leurs gestes familiers. Ilest le regardeur dont la joie discrète est d'extraire de la pénombrede l'anonymat le poème incompris de la vie canadienne.L'avenir littéraire, pour nous, il le voit dans la compréhensionmême de l'obscure épopée que nous donne à écrire laProvidence dans cette Amérique encore sombre de forêts etmugissant un reste de virginité sauvage par le clairon de sonéternel Niagara. L'Inspiration canadienne, elle attend dupoète d'être provoquée avec un cœur simple et croyant jusquedans la mélancolie des solitudes. Lui, près des flots, dansles bois, sur le front de la Terre farouche, il l'a trouvée graveet riche du rythme humain et du murmure des choses. Etson geste fier est une invitation discrète aux timides à allerboire aux sources du Canada, à chasser l'image neuve enLaurentie, à dégager de leurs rêveries champêtres, de leurrêve en forêt ou dans les villes, une poésie vierge d'interprétationpour des chants nouveaux.


PRÉFACE 13A la jeunesse, sensible et avide du sens des choses, cesRécits Laurentiens, apportent une fraîche révélation. Unart nourri de fortes images el de saisissante réalité va luioffrir les panoramas de paysages insoupçonnés, qu'humanise,loin du prestige des villes bruyantes, le geste audacieuxm.ais nécessaire des défricheurs. Ce sera pour elle un contactpar des mots évocateurs de l'âme du terroir. La respirationde la Patrie va passer en elle et la remuer dans saprofonde sensibilité. Ce sera dans sa mémoire l'incrustationde ton im,age, ô Canada. Initiée à tes grands horizons,à l'hymne du Saint-Laurent, elle voudra elle aussi,non plus à travers les mots fervents d'un livre, aller te saluerde ses yeux et de son rêve, 6 Patrie ; elle voudra, à son touret à sa manière, te dire, comme le Frère Marie-Victorin, ledoux sentiment de te connaître et de t'aimer.Enfin, la littérature canadienne, que l'on disait, depuisCrémazie, vêtue d'un manteau un peu terne, à mis, avec leFrère Marie-Victorin, des fleurs nouvelles à son corsage,une feuille d'érable dans ses cheveux ; et fière de sa parure,la jolie est allée au Saint-Laurent se mirer. Belle, elle asouri au reflet de ses yeux et de ses fleurs ; et dans son c œurelle a pensé qu'elle pourrait bien se passer d'oripeaux étrangers.Bravo ! la fière, nous t'aimons ainsi, fille aux beauxyeux doux !...Montréal, mars 1919.Albert Ferland.


(SORVEE1) ESF) A M EL


E chemin qui, sortant de Québec, fileentre les haies d'aubépine vers laPetite-Rivière et l'Ancienne-Lorettetraverse une campagne vieille commela cognée française en Amérique. Decette origine elle garde un air de noblesserurale, de vastes fermes historiquesoù la richesse est héréditaire et normale,avec, à la croisée des chemins, des hameaux tranquillesqui vous ont de vieux noms français délicieux,attendrissants !Tout près, la rivière Saint-Charles, exsangue,bordée de cerisiers à grappe, de sureaux et d'astersblancs, coule à petits bouillons sur ses caillouxpolis. Les deux routes, celle du Nord et celle duSud, l'enjambent tour à tour et d'une seule arche


18 LA CORVÉE DES HAMELsur de petits ponts de bois d'un archaïsme charmant.Derrière les feuillages, on devine plutôtqu'on ne voit des maisons retirées et d'antiquesmoulins bâtis au temps des Français. Voici lehameau des Saules, carrefour de rivières et de routesoù, tout le jour, devant la boutique du inaréchal-ferrantdénient, au pas, les voyages de foindescendant de l'Ormière.Tournez à gauche et prenez vers l'Aneienne-Lorette. Le paysage s'agrandit. D'un côté, l'églisede Sainte-Foy s'agenouille à flanc de coteau etvers le nord, sur les premières pentes des Laurentides,comme des bijoux d'argent sur an écrinvert, les clochers des deux Lorettes brillent dansla montée des arbres innombrables.Le chemin va tout droit entre de vieux sauleset de grandes maisons dérobées derrière un joliparterre et une haie d'aubépine. Arrêtez ! Voicià cent pas vers la droite la maison des Hamel. Onl'appelle comme ça par ici. Elle est petite etnue ; des planches pourries, clouées de ravers,condamnent la porte et les fenêtres. Il n'y a pasd'arbres alentour. Les herbes dures, maîtressesde l'avenue, cachent les ornières. L'oseille sauvageet les verges d'or ont envahi le jardin devantla porte, et seuls, rappelant des culturesanciennes, de vieux rosiers, bardés d'épines, fleurissentencore près du ponceau vermoulu et de la


LA CORVÉE DES HAMEL 19barrière en ruine. Mais il y a là, tout près, attirantforcément l'attention, et émergeant encore de lavégétation folle qui monte autour d'elle, une souchecolossale d'où, comme de noirs serpents,d'énormes racines descendent, rampent sur letalus, traversent le fossé et disparaissent sous lemacadam du chemin.C'est, hélas ! tout ce qui reste de l'orme desHamel.* *Le dernier habitant de cette maison fut ledéfunt Siméon Hamel, mon grand-oncle, que j'aibien connu ! La mort lui avait pris tous ses enfantset il vivait sur le bien, seul avec Marie, sa femme,une bonne vieille qui avait un fin petit visageplissé et qui nous laissait sans bougonner grappillerdans ses cerisiers.Quelle famille, mes amis, que ces Hamel !Il y avait chez grand'mère une extraordinairephotographie, et nous autres, les enfants, quandon nous emmenait le dimanche souper à Lorette,nous passions de longues minutes, un doigt dansla bouche et silencieux, à regarder dans le cadreces dix-neuf frères et sœurs, tous vieux à barbe etvieilles à capine, et dont le plus jeune, — c'était


20LA CORVÉE DES HAMELdéfunt mon grand-oncle — avait alors passécinquante ans !Et c'est là qu'ils étaient tous nés dans lapetite maison grise qui n'avait en avant qu'uneporte et deux fenêtres et autour de laquelle couraitun bon renchaussage retenu par des poutres decèdre. La terre descendait en pente douce versSainte-Foy, jusque dans " la Suète ", belle terre,ma foi, encore assez féconde après trois siècles deculture pour nourrir cette formidable lignée.On connaissait le bien des Hamel de dixparoisses à la ronde, à cause de l'orme gigantesqueplanté au bord de la route, l'orme bien des foiscentenaire, plus vieux que l'histoire, aussi solidementétabli dans la légende que dans la terre.Il était gros quand l'homme blanc parut aux rivesdu Saint-Laurent et lesfsauvages le disaient habitépar un puissant manitou. Durant cent cinquanteans, sur le chemin du Roy qui poudroyait à sespieds, il avait vu passer les beaux soldats de Franceet l'on racontait qu'à son ombre le marquis deMontcalm avait fait reposer plus d'une fois sesvaillants grenadiers. Il y a quelque trente ans,on voyait encore de la galerie de mon grand-oncledeux autres arbres semblables, l'un sur les hauteursde Sainte-Foy, l'autre vers gLorette-des-Indiens, et, jjchose curieuse |que jgrand'mere m'asouvent affirmée quand je lui tenais l'écheveau,


21ces ormes appartenaient à des Hamel n'ayantentre eux et avec nous aucun lien de parenté.L'orme de l'oncle Siméon avait trente-sixpieds de tour à hauteur d'homme. Oui, trente-sixpieds, bien mesurés à la corde ! Le dimanche,quand nous étions chez grand-père, à quelquesarpents de là, nous coupions à travers l'avoinepour venir entourer le géant de la couronne denos petits bras. Et je pense aujourd'hui à la scènedélicieuse que cela faisait, à ces ardents papillonsd'un jour que sont les enfants, posés pour un instantsur le pied noir du vieil arbre, à ces cris, à cesrires qui fusaient vers la cime et s'harmonisaientavec le babil des oiseaux sur le seuil des nidsinnombrables !Ah ! l'orme des Hamel ! L'oncle Siméon pouvaitlabourer loin de l'autre côté du chemin sansquitter son ombre, et souvent aussi, le soc plantaittout droit et l'attelage s'arrêtait court : la charruevenait de toucher une racine ! Siméon regardaitalors avec orgueil pendant un instant l'arbre superbe; puis, passant les guides à son cou et assujettissantsa pipe entre ses dents, il tirait dur surles manchons, commandait les chevaux et continuaitle sillon commencé.L'orme des Hamel ! Je l'ai vu bien des foiset sous toutes les lumières. Je l'aijvu quand leprintemps commençait à peine à tisser la gaze


22 LA CORVÉE DES HAMELlégère des jeunes feuilles, sans masquer encore lamusculature puissante des grosses branches. Jel'ai vu aux petites heures, sensible à la primecaresse du soleil, accueillir avec un profond murmurela fine brise du matin. Mais c'est surtoutle soir, quand nous redescendions vers Québec,qu'il était beau. Je manquais de mots alors, maisles images sont là, très nettes, dans ma mémoire.La lumière horizontale retouchait la forte tête etcharpentait d'or bruni le baldaquin immenseroyalement dressé dans le ciel apâli. Puis, avecla retombée du soleil, les verts se fonçaient, destrous noirs se creusaient dans la masse lumineuse,et peu à peu, à mesure que l'ombre montaitderrière, le charme s'éteignait doucement ! Versl'heure où notre voiture passait au pas sur le pontRadeau, l'orme des Hamel se fondait dans lagrande nuit.Or, un soir que, après souper, Siméon, assissur le bord de son renchaussage, fumait silencieusementsa pipe en regardant la buée violettes'élever au fond de " la Suète il vit son voisinCharles Paradis, ouvrir la barrière et remonterl'allée.—Bonsoir Charles !—Bonsoir, Siméon ! Ça va, les labours ?—Oui. Mes deux grandes pièces sont faites.D.main je fais la terre noire.


Tu veux m'en fuire coûter ? dit Siméon en secouant sur son piedla cendre de sa pipe.Le silence tomba entre les deux hommes.CJharles était dans la quarantaine, grand, un peuvoûté, gris aux tempes. Il fumait, debout, lesmains passées sous ses bretelles de cuir.—Siméon, dit enfin Charles, j'ai à te parler."JTu sais que ton orme est vieux et pourri. La der-


24 LA CORVÉE DES HAMELnière tempête a encore jeté une grosse branche surma remise !—Tu veux m'en faire coûter ? dit Siméonen secouant sur son pied la cendre de sa pipe.—Non, Siméon, c'est pas pour l'argent, maisla branche a failli tuer un de mes petits gars.Quelque beau jour cet arbre-là nous tombera surla tête !—Il est encore solide ! Il est vieux, quoi !Un arbre ça perd des branches comme nous autresnous perdons des cheveux. On ne meurt pas deça ! Nous serons tous les deux dans la terre avantlui !Charles hocha la tête.—Écoute, Siméon, on en parlait sur le perronde l'église dimanche, et dans le rang de la Petite-Rivière, tout le monde pense comme moi : tudevrais le couper avant qu'il arrive un malheur.—Le couper !En disant ces mots le vieillard avait retiré sapipe et restait là, en arrêt, les yeux agrandis devantcette conjoncture à laquelle il n'avait jamaissongé.—Oui, continua Charles, faudra que tu tedécides. J'ai vu un avocat, on peut t'obliger.Mais nous sommes de bons voisins, n'est-ce pas ?Et alors...


et aa vieille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, appritaux Hamel—aux vieux—la triste nouvelle...'Effrayé d'en avoir tant dit, Charles Paradistourna sur ses talons et rentra chez lui à grandspas, tandis que Siméon, atterré, les pieds dansl'herbe, regardait son arbre dont la cime bruissantes'enténébrait peu à peu.


26 LA CORVÉE DES HAMELCette nuit-là, il ne dormit pas. Marie, comme•bien l'on pense, avait tout entendu, et le lendemain,ce fut dans la vieille demeure sans enfantcomme une menace de mort planant sur un filsunique. L'homme s'endimancha, attela le blondsur la belle voiture, et descendit au petit trot versQuébec. Quand il revint vers deux heures derelevée, Marie put lire sur la figure de Siméon lasentence du vieil arbre. Elle sortit de la commodece qu'il faut pour écrire, remua la bouteille d'encreAntoine jaunie par le temps, et sa vieille maintremblante, en quelques lignes laborieuses, appritaux Hamel — aux vieux — la triste nouvelle etles invita pour une corvée après les semences.** *Ce matin-là, le soleil se leva insolemmentradieux. La pluie de la veille avait lavé le ciel etdonné une voix claire à toutes les rigoles dégorgeantdans le fossé. La rosée brillait sur lespétales rouges des pivoines et une odeur capiteusevenant des haies d'aubépine flottait dans l'airrajeuni.Dès sept heures, on vit arriver à pied, sa hachesur le dos et suivi de son chien, Jean Hamel, del'Ormière. Puis une petite charrette à deux rouesfit sonner le pontage : c'était Louis Hamel, des


LA CORVÉE DES HAMBL 27Grands-Déserts, avec sa vieille. Comme on s'yattendait, Julie, la veuve, arriva de Québec parl'omnibus. Vers neuf heures, Charles Hamel,depuis trente ans bedeau aux Ecureuils, descenditde la voiture de son curé. Et successivement tousles autres Hamel, hommes et femmes, tous gensd'âge et en cheveux blancs, parurent à la barrièredu chemin. On savait qu'il viendrait, et pourtantune émotion saisit tous les anciens, quand Joson,l'aîné de la famille — âgé de quatre-vingt-dix-septans, et à demi paralysé — entra dans la vieillemaison, tenu sous les bras par deux de ses arrièrepetits-fils.A ce moment, YAngelus s'épandit sur lacampagne, passa par-dessus les sapins du petit boiset atteignit la demeure des Hamel. Par ce midilumineux de printemps, la voix joyeuse des clocheschrétiennes s'en allait à travers champs, bénissantla semence dans la terre, le fruit nouveau sur labranche. Elle pénétrait dans les fermes par lesportes et les fenêtres ouvertes et bénissait lesfamilles en prière autour de la soupe fumante.Pour tous les vieux Hamel, hélas ! elle ne sonnaitqu'un glas ! Ils songeaient au vieil arbre qui avaitentendu le premier Angélus tinter là-haut pour lespauvres Hurons fugitifs et qui allait à son tour secoucher dans la mort.


28 LA COKVÉE DES HAMELLe dîner fut simple et triste. La conversationde toutes ces vieilles gens était dans le passé, et lepassé est peuplé de fantômes évanouis, de bonheursbrisés et de cercueils.Vers deux heures, les hommes s'étant consultésdu regard, ôtèrent leurs gilets et allèrent à la meuleaiguiser les haches. Sur la route, les voisins et lesgens du village causaient par petits groupes ; lesenfants, pieds nus, passaient et repassaient encourant, un brin de mil à la bouche, faisantsiffler dans l'air des harts de cornouiller.Enfin, Siméon Hamel, tenant sa hache près dufer, sortit de la remise et s'engagea dans la descente.Ses frères, quelques-uns munis de haches aussi, lesuivaient. Parmi les vieilles silencieuses, Josonresta dans la porte, écroulé dans un petit fauteuil,pleurant dans sa barbe blanche qui tremblait.Il y avait quelque chose d'inouï dans ce défilé devieux terriens aux visages travaillés par la vie, ettous du même sang, s'en allant frapper l'arbre quiavait vu naître et mourir tous les Hamel, tous leursancêtres, même ceux dont on ne parle plus maisdont on lit les noms en première page au registrede l'Ancienne-Lorette. En cette minute, ils songeaienttous aux bers sur lesquels l'orme avaitveillé dans les grandes chaleurs, aux joyeuses voituréesqu'il avait vues sortir au grand trot les matinsdes noces et aux nombreux cercueils qui


LA CORVÉE DES HAMEL 29avaient une dernière fois, et lentement, passé dansson ombre avant de descendre à la terre.On avait décidé de faire tomber le géant surle chemin parce qu'il penchait un peu de ce côtéet que, au-delà, il n'y avait point de construction.Siméon fit un grand signe de croix que tous lesassistants répétèrent et donna le premier coupdans l'écorce. Sans tarder, la hache de Jeans'éleva, tournoya, retomba à angle et fit voler dansl'air un gros copeau noir. Les coups répétés serépercutèrent sur la vieille maison, et il semblaaux Hamel qu'elle aussi souffrait dans son âme,qu'elle gémissait, et que tout à l'heure, quandl'arbre tomberait, elle s'effondrerait toute ! Lasueur coulait sur les fronts ridés des deux hommeset Yaubel était à peine entamé. Deux autresHamel vinrent les relayer et le lamentable travailreprit avec une nouvelle vigueur. Les copeauxblonds, dégouttant la sève, étaient maintenantsemés partout, sur la route, sur l'herbe, sur lespivoines du pauvre jardin. L'arbre saignait dupied, mais le cœur tenait bon, et la tête, se jouantdans la brise fraîche, chantait toujours la chansonmillénaire qui berce dans les nids le peuple desoiseaux. Ils voletaient encore, les oiseaux, insoucieuxde la mort qui planait toute proche, sur lespetits œufs couleur de ciel !


30 LA CORVÉE DES HAMELDeux autres haches.Vers quatre heures, au moment où un nuageblanc lamé d'or passait sur le soleil, faisant tairele gazouillis dans la cime de Forme, on entenditun craquement sourd. Le cercle des curieuxs'élargit précipitamment. Au bas, Siméon avaitsaisi la hache, et, fébrile, portait les derniers coups.L'immense amas de verdure s'inclina dans le ciel,lentement d'abord ; puis la chute s'accéléra et celuique les ouragans des siècles n'avaient pas ébranlé,s'abattit sur le chemin et dans le champ voisin,s'y écrasa avec un bruit de tempête fait du bris desbranches, du choc menu des millions de feuilles,de cris et de battement d'ailes.Il y eut cette minute de stupeur et de silencerecueilli que provoque toujours le spectacle de lagrandeur tombée, puis l'on se mit à l'œuvre pourdébarrasser la route. On accepta les services desvoisins. Les Hamel se répandirent dans la ramureet la besogne de mort continua, acharnée. Amesure que l'ébranchage avançait, le cadavre del'arbre devenait hideux ; dépouillées de leurs feuilles,les branches amputées dressaient contre le cielmauve d'énormes gestes de menace.Le soir tombait et on alla souper. Mariealluma la lampe, et comme la route ne pouvait


LA CORVÉE DES HAMEL 31rester barrée pour le lendemain, jour de marché,les hommes prirent des fanaux et retournèrent àl'ouvrage. Dans la nuit qui montait sans luneet étrcignait toutes choses, le bruit des haches, legrincement des godendards s'attaquant au tronc,le pas saccadé des chevaux tirant à la chaîne lesénormes billes, les petites flammes qui couraientdans l'arbre, cette hâte, cet acharnement contreune chose morte et tombée, tout cela avait l'aird'un crime 1 !. . .Un mois après, le curé de l'Ancienne-Loretterecommanda aux prières de ses paroissiens l'âmede Siméon Hamcl, décédé à l'âge de soixante-dixans. Marie le suivit de près. Ils dorment maintenanttous deux à côté des ancêtres, à l'ombre del'église, tout au bord de Vécorre de la rivière. Envérité, l'homme et l'arbre avaient des racinescommunes dans la terre des Hamel !Les humbles qui vivent tout près de la terreet n'écrivent pas, retournent à elle tout entiers.Le peu qui reste d'eux tient à la maison < j < » 'ils ontbâtie, aux choses qu'ils ont touchées, aux sillonsqui leur ont donné le pain, aux arbres qui leur ontdonné l'ombrage. Aussi la disparition de l'ormea-t-elle consacré l'oubli de tous les Hamel d'autre-


32 LA CORVÉE DES HAMELfois. Cependant, les jours de marché, quand lesmaraîchers de Saint-Augustin et de Bel-Air passentau petit jour, enveloppés dans leurs capots gris, ilsmontrent à leurs enfants, du bout de leur fouet, cequi reste de l'orme des Hamel.


LIEI^OSIEI^DE LA UlEI^GE


ST-iL bien vieux, grand'mère, le rosier del'église?. . . .—Oh ! mes enfants ! Il est plus vieuxque moi ! J'ai soixante-quinze ans etje l'ai toujours vu là, sous le clocher,au bord de la niche—Mais qui donc est allé le planter si haut ?. . .—On ne sait pas !—Mais pourquoi, demanda l'un des plusjeunes, que le curé, il ne l'a pas fait arracher ?...—Ça, mes petits enfants, c'est une histoire !Je l'ai entendu conter par mon grand-père, ledéfunt Jacques Hamel !.—Oh ! mêmére ! contez-nous l'histoire durosier !. . .Sans attendre la réponse, tous, fillettes en tablierà manches et aux cheveux nattés, petitsgars ébouriffés, barbouillés de la poussière et de


36 LE HOSIER DE LA VIERGEla sueur du jeu, nous nous groupâmes sur les cinqmarches qui conduisaient dans le parterre, toutparfumé ce soir-là de la forte haleine des muguetset des pruniers en fleur. Et grand'mère étantallée quérir son tricotage, nous raconta l'histoiredu rosier.Je vous la transcris fidèlement.*Il faut d'abord savoir que si l'Ancienne-Lorette est aujourd'hui un petit village bien françaiset le plus tranquille des villages, il n'en a pastoujours été ainsi. Les pauvres débris de la nationhuronne, chassés des rivages de la Mer Doucepar les féroces Iroquois, vinrent d'abord se réfugierà la pointe ouest de l'Ile d'Orléans. Traquésjusque dans cette retraite par la haine attentivede leurs ennemis, ils furent ensuite placés sousla protection immédiate du canon français, aux portesmêmes de Québec et plus tard, à Sainte-Foy.Mais il semblait que le sort de la tribu était dene pouvoir fixer nulle part ses wigwams d'écorceet bientôt, conduits par leur saint missionnaire le P.Chaumonot, les Hurons passèrent dans la seigneuriede Saint-Gabriel que les Jésuites possédaientà trois lieues de Québec et qui n'est autre quel'Ancienne-Lorette. La bourgade fut d'abord


LE ROSIER DE LA VIERGE 37appelée Nouvelle-Lorette, à cause de la chapelleque, dans sa vénération pour le célèbre sanctuaireitalien, le P. Chaumonot édifia sur le plan de laSanta Casa et qui devint bientôt un lieu de pèlerinagetrès fréquenté. Le comte de Frontenac allaity faire ses dévotions et l'on y vit un jour l'angede Ville-Marie, Marguerite Bourgcoys, prosternéeaux pieds d'une statue de la Mère de Dieu envoyéed'Italie au P. Chaumonot, vers 1674 par leP. Poncet.Les historiens prétendent bien que la célèbreMadone n'a pas quitté Sainte-Foy, ou que lastatue authentique est celle que l'on vénère aujourd'huià la Jeune-Lorette, et bien d'autres chosesencore ! Mais les historiens sont des gens ennuyeuxqui ne connaissent rien aux belles histoires ; jeles invite à aller voir la Vierge des Hurons dansle coin de la luxueuse église de l'Ancienne-Loretteoù elle est aujourd'hui reléguée.Cette statue en bois, assez grande, ne ressembleen rien aux Vierges qu'affectionne le goût moderne.Les cheveux fortement bouclés s'échappentd'une sorte de bandeau égyptien qui couvre latête ; la draperie de la robe et du manteau estcompliquée, d'un art naïf et charmant. La Vierge,la tête légèrement inclinée en avant, semble parler :sa main gauche s'abaisse vers la terre tandis que


38 LE ROSIER DE LA VIERGEla droite, de ses deux doigts levés, montre le ciel.Le galbe étrange de cette figure semble avoirété taillé tout exprès par l'artiste italien pourplaire aux squaws c,ui venaient autrefois, aupetit jour, enveloppées dans leurs couverturesmulticolores, s'accroupir aux pieds de la Madone.Or donc, en 1697, les Hurons, ayant à leurhabitude épuisé la terre et la forêt, décidèrent d'émigrerencore, de transporter leurs pénates sur lesbords ravinés et grondants du Cabir-Coubat,au lieu qui s'appelle depuis, la Jeune-Lorctte, pourla distinguer de l'autre, qui devint du fait l'Ancicnne-Lorctte.Les sauvages ne se firent pasfaute d'emporter de leur chapelle tout ce qu'ilspurent : ornements, autel, cloche, gonds et serrures.Ils emportèrent aussi, disent la tradition et magrand'mère, leur chère statue de Notre-Dame.Mais, ô surprise! dès le lendemain, elle avait d'ellemêmerepris sa place dans la chapelle dépouillée!Joie des Français restés au village, ébahissementdes Hurons qui croient à une fraude et reviennenten grande hâte chercher leur trésor. Mais lamerveille se répète ! Dès l'aube du jour suivant,les quelques fidèles de l'Ancienne-Lorette assembléspour la messe retrouvent la Vierge sur sonsocle. On renouvelle l'expérience; toujours lemême résultat. Enfin, de guerre lasse, on laissa la


LE ROSIER DE LA VIERGE 39Mère de Dieu faire sa volonté sur la terre commeau ciel !Et c'est pourquoi, quand l'église de pierre vint,en 1838, remplacer l'humble chapelle des Hurons,on ménagea en haut du portail une belle nichepour la Vierge Fidèle. Au cours du temps unrosier sauvage est apparu au bas de la niche.Il a grandi. Il a vieilli. Il y était encore à ladémolition de l'église. Comment a-t-il grimpé là?... Le vent qui balaye les pentes graveleuses duravin de la petite rivière a-t-il soulevé jusque-làune graine d'églantier?.. .Est-ce un oiseau, hirondelle,fauvette ou jaseur du cèdre qui l'y aportée dans son bec mignon en hommage à laMère du Dieu qui donne la plume au passereau?. . .Et pourquoi pas?... .Savons-nous ce qui se passesous la huppe des petits chanteurs du BonDieu....Mais ne vous impatientez pas ! J'arrive àl'histoire de ma grand'môre.*C'est par un beau dimanche de fin juillet, enla fête de la Bonne Sainte Anne—il y a bien longtemps!—que les hommes réunis sur le perron dela messe remarquèrent au pied de la niche un petitrameau vert qui tremblait à la brise et battait gen-


C'est pas de ma faute, rétorqua le bedeau, on les a pris dans tonjardin, Nicolas, et c'est ta fille qui les a greyés I


LE ROSIER DE LA VIERGE 41timent le rebord de la pierre. Le bedeau, en gravissantles marches, fit observer la chose auxtrois marguilliers : Jean Hamel, Nicolas Bonhommeet Jacques Voyer, qui fumaient, gravementassis sur un banc près de la boîte du crieurpublic.—Tiens ! observa plaisamment Nicolas Bonhomme,la Sainte Vierge aime les bouquets, etquand le bedeau oublie d'en mettre sur son autel. . .—A moins, opina Jean Hamel, que ce ne soitun cadeau de sa sainte Mère, la Bonne SainteAnne !. . . .—Si les bouquets de l'autel de la Sainte Viergene sont pas assez fionnés à matin, rétorqua le bedeau,c'est pas de ma faute ! On les a pris danston jardin, Nicolas, et c'est ta fille qui les agreyés !. . .En éclatant de rire, il empoigna la corde àdeux mains. C'était le dernier coup de la messe.Un à un, les hommes entrèrent, puis les jeunesgens, et, au dernier Union, il n'y eut plus surla place, à l'ombre claire des jeunes ormes, qu'unelongue rangée de barouches et de chevaux attachésaux petits poteaux blancs....Tel fut dans sa simplicité, et sans service declerc ni de tabellion, l'acte de naissance du rosierde l'église. Pour un temps, on n'en parla plus.


42LE ROSIER DE LA VIERGELes années passèrent. Rien ne changea àl'Ancienne-Lorette, sinon que les enfants devinrentdes hommes, que les vieux s'en allèrent dormirsous terre et que le rosier poussa vigoureusementses racines dans toutes les fissures de la pierre.Moitié rampant, moitié grimpant il atteignit laniche; quelques rameaux graciles y pénétrèrent,et bientôt entourèrent de leurs bras caressantsla Vierge des Hurons qui, souriante, laissa faire, etcontinua de ses deux doigts levés, à montrer leciel !Tous les automnes, le rosier livrait une à uneet comme à regret ses folioles jaunies aux ventsfroids, puis, courageux, faisait tête aux rafalesterribles accourues des Laurentides, fouettait lemur glacé, usait son écorce et ses épines aux aspéritésde la pierre.... A de certains matins, il endossaitune blanche livrée de givre qu'il dépouillaitensuite aux approches de midi. Si le jour devenaitun peu tiède, la neige du toit commençait àpleurer et les dégouttures du clocher paraient l'arbusted'une miraculeuse floraison de cristal où lesles rayons du soleil venaient s'ébattre dans lessept couleurs de l'arc-en-ciel !


LE ROSIER DE LA VIERGE 43Tous les printemps, le rosier secouait vivementses glaçons et ressuscitait; la sève battait la chargedans ses bourgeons qui éclataient sous les premierseffluves chauds et déployaient en toussens des flots de dentelles vertes cependant qu'enbas, dans la plaine et dans les bois, la vie dormaitencore !.... Quand juin venait et que tous lesoiseaux coutumicrs étaient de retour, le rosierfaisait ses boutons et, pour le mystère des nids,offrait l'abri de ses petites tonnelles. A la Fête-Dieu, voyant les Loretlains affairés planter desbalises le long de la grand'rue, il arborait de luimômedes rosaces de satin au cœur d'or, hommagede son être parfumé au Maître de la Vie !Un jour cependant on remarqua que la pousséedes racines descellait la pierre de la niche et que lemortier tombait par croûtes devant la porte.Derechef, dans le village, on commença à parlerdu rosier. Les lavandières, en piquant le lingesur les cordes mirent la question à l'ordre du jour.Elntre deux parties de dames, les rentiers la discutèrentet, en fin de compte, opinèrent pour la suppression.Plus sentimentales, la plupart des femmes,mues par ces raisons du cœur que la raisonne connaît point, prirent la défense de l'arbuste.Il leur semblait que la Vierge Fidèle en auraitdu chagrin et qu'ayant elle-même suscité le rosierde la niche elle saurait bien protéger l'église.


44LE ROSIER DE LA VIERGECette opinion cependant ne prévalut pointà l'assemblée de fabrique puisque Pierre Gauvin,maître maçon, fut chargé, moyennant sept enclinset demi, de faire disparaître la cause du mal et deréparer la façade.Il arriva un matin avec son apprenti pourcommencer le travail. Les gens de la messesortaient: vieilles en mantelet noir et coifféesd'une tartine crêpée, vieux courbés sur leur canne,jeunes filles riantes sous des chapeaux à fleurs.Une grande tristesse descendit sur tous ces visagesà la vue du maçon qui malaxait son mortier. Ons'arrêta pour voir.Pierre Gauvin aidé de son apprenti, avaitappuyé sa longue échelle et il montait maintenant,son oiseau sur l'épaule, une fiche de fer entreles dents. La silhouette blanche de l'homme éclataitsous le soleil de sept heures; le fronton de pierrede la porte centrale, les pleins cintres des fenêtresanciennes, tout riait dans la lumière; une forte briseagitait le rosier, le faisait frémir et chanter. LaVierge, elle, semblait regarder de ses yeux immobilesla suite des maisonnettes, la rue ensabléeet montante, les bouquets sombres des bois desapins et les toitures rouges des granges seméessur les coteaux, toute la belle campagne qui secreusait en val, à ses pieds


L'échelle venait de se casser par le milieu.


46 LE ROSIER DE LA VIERGELe maçon avait dépassé la première corniche;on le vit s'encadrer dans la mosaïque de la rosace.Encore quelques barreaux et il va atteindre laniche!....On entend alors un craquement sec,puis un cri, parti de vingt poitrines ! L'échellevenait de se casser par le milieu et le tronçonsupérieur, pivotant autour du point de rupture,précipitait sur le gravier de la place l'homme etsa charge.On releva le malheureux. Il avait une jambecassée et de fortes contusions à la tête. Il fut deuxlongs mois au lit. Quand il sortit pour la premièrefois, il vit le rosier, mis en liesse par une fine brisedu sud, qui le narguait de toutes ses fleurs etmettait une cocarde éclatante au front de pierrede la vieille église. Pierre Gauvin, impressionné,persuada les marguilliers de renoncer à l'ouvrage.Et la Vierge des Hurons, de ses deux doigtslevés, continua à montrer le ciel !. . . .Le curé mourut; les marguilliers, Pierre Gauvinaussi. Les jeunes gens d'alors, devenus vieux, gar-


LE ROSIER DE LA VIERGE 47dèrent le souvenir de l'aventure du maçon, maisla nouvelle génération n'y croyait plus guère.La pluie succédant au soleil et la neige à la pluie,il arriva que, de plus en plus, les pierres qui formaientla base de la niche firent saillie et menacèrentde s'écrouler.Le conseil de fabrique s'émut. Commevingt ans plus tôt, et dans le même coin de la sacristie,le vieux rosier de la Vierge fut encore condamnéet l'on chargea cette fois de l'exécution, lebedeau de la paroisse.Nazaire Savard, le bedeau, solide gaillarddans la quarantaine, avait fait les cent coupsdans les chantiers du Saint-Maurice. Fatigué dela hache et de la drave, il s'était marié aux Trois-Rivières et s'en était venu finir ses jours—au secet au chaud—dans la sacristie de l'Ancienne-Lorcttc. Il habitait maintenant une maison debois en face de l'église, et, devant sa porte, septou huit petits Savard, tous insêcrables comme leurpère, se roulaient dans la poussière.La jupe noire que les bedeaux de ce temps-lànouaient à la ceinture par un cordon blanc nelui allait guère !.. . Le beau surplis des fêtes n'arrivaitpas non plus à épouser les courbes raresde son large dos. Alain le forgeron disait courammentque le sacristain avait l'air d'un gibier de


48 LE ROSIER DE LA VIERGEpotence qui aurait cassé sa corde—une allurepour le moins inconvenante pour un homme quiest presque dans le clergé !.... Il maniait l'éteignoircomme une gaffe et sa génuflexion manquaitvraiment de grâce et de souplesse. Ledimanche, quand Savard, bien empesé, traversait lanef en longueur pour aller sonner le Sanctus, lesLorettains distraits, croyaient voir un cageux quiflottait des billots ou marchait sur une estacade !. ..Il n'était pas méchant, mais avec ses relentsde cambuse et d'admirables muscles, il avait gardéde son ancienne vie une faconde intarissable etun discours frondeur qui lui faisaient des ennemisdans la paroisse. C'est que l'Ancienne-Loretteest un pays de lavandières ! Les langues y sontd'une agilité extrême et les bonnes femmes tout enblanchissant les chemises des bourgeois de Québecne manquent pas de noircir la réputation de leurprochain !.... La concurrence de Savard semblaità beaucoup de ces dames tout à fait insupportable! Aussi, malgré les innombrables drapeauxblancs arborés chaque matin sur les cordesà linge, la paix était-elle loin de régner entre lacuvette et l'éteignoir, et les commères, d'ailleursfort divisées, se rencontraient toutes sur le dosde Nazaire Savard.Le soir donc de ce dimanche, le bedeau veillachez Mathias Gauvin, le fils à défunt Pierre. Sur


On aurait dit qu'il flottait dos billots ou marchait surune estacade !.. .la galerie remplie de monde, on causa de tout,du temps, du sermon de monsieur le Curé, du prixdu foin et des framboises, des morts de la semaine,des baptêmes et surtout du rosier ! Mathias ra-


50 LE EOSIEB DE LA VIERGEconta l'aventure arrivée à son père vingt ans auparavantet dont il avait été le témoin oculaire.—Et il a été trop cheniqueux pour remonter,ton père?.... demanda insolemment Savard. . ..Moi! ça ne m'aurait pas empêché !....—J'ai toujours cru que la Sainte Vierge nevoulait pas, répondit Mathias. Mon défuntpère a grimpé sur l'église bien des fois avant etaprès cette journée-là, et il ne lui est jamais rienarrivé. Fais attention, Savard !. . . Faut pas joueravec ces affaires-là !. ..—Je voudrais bien voir celui qui m'empêcheraitd'ébrancher les murs de mon église !. . . .Quand on a grimpé dans le fin bout des pins de larivière Galeuse, les enfants, quand on a voyagé surles cages pendant vingt ans, en faut plus que çapour nous faire peur !....—Fais comme tu voudras, mais moi, je laisseraisla Sainte Vierge avoir soin de son église !—Je vous invite toutes à venir voir ça demainsoir ! Si vous voulez des retiges du rosier, on vousen donnera !...La curiosité, décidément piquée, amena lelendemain soir tout le village de l'Ancienne-Lorette sur le perron de l'église. On y voyaitles Hamel, vieux et jeunes, le père François Ki-


LE HOSIER DE LA VIERGE 51rouac et ses garçons qui n'avaient|qu'à traverserle champ et à passer le tourniquet, les Robitailledu moulin, les Blondeau, les Gauvin, les Pageot,le père Huot, maître d'école, et jusqu'au docteurLaurin, des Saules, qui, revenant d'une visite auxmalades dans les Grands-Déserts, attacha soncheval à un poteau, et attendit dans sa voiture.A six heures, Savard sortit de la maison poursonner l'Angélus. Comme on le regardait ilaffecta plus de pose que d'habitude, fit montrede ses muscles !.... Puis il sortit un gros rouleaude corde de dessous l'escalier du jubé. Personnene s'offrit pour l'aider. L'histoire de Pierre Gauvins'était répétée de bouche en bouche et nul nesemblait disposé à se risquer à'cette besogne.D'ailleurs, les Lorettains aimaient leur vieux rosierqui partageait leur vie depuis toujours, s'étaitidentifié avec leurs dimanches et dont si souventles pétales sanglants avaient chu en tournoyantsur le linge blanc des baptêmes et le drap noirdes cercueils. A le voir ainsi disparaître, les plusindifférents s'émouvaient et pour les anciens c'étaitune amputation, une tristesse ajoutée, encore unlambeau du cher passé qui s'en allait.Au bout d'un instant la tête carrée de Savardparut dans la fenêtre du clocher et la corde se déroulasur la façade.


52 LE ROSIER DE LA VIERGE—Elle ne cassera pas, celle-là, cria-t-il enricanant à Mathias Gauvin qui fumait, appuyésur la clôture du presbytère. Puis, bravache,les manches retroussées pour corser son effet, ilempoigna la corde, se suspendit dans le vide,glissant lentement jusqu'à ce que son pied atteignîtle demi-nœud préparé d'avance pour le soutenir.Il se trouvait à ce moment presque face àface avec la Madone des Hurons. Malgré l'heure,le vent n'était pas encore tombé et le rosier tremblaitde toutes ses feuilles. Quelques hirondellesdérangées dans leur retraite, volaient, décrivantdes courbes affolées au-dessus des spectateurs.Cette fois, c'en est bien fini du pauvre arbustedont toute la vie n'a été qu'hommage discret,longue caresse et délicat parfum ; il semble bienque la Vierge l'abandonne à l'inévitable !....Savard se retourne pour faire aux spectateurs unsalut ironique... .Un couteau brille dans sa mainlibre !.... Il va frapper !.... Mais la Vierge n'a pasdit son dernier mot ! Attendez ! Le bras quimenaçait reste levé : un cri perçant parti de larue, est monté dans le silence :—Au feu !...Tous les yeux se détournent et voient avechorreur d'épaisses torsades de fumée noire sortir


53obliquement des fenêtres de la maison du bedeau,puis un jet de flamme aigu crever la couverture ets'élancer vers le ciel !Savard s'est laissé choir le long de la corde.Un instant il reste là, stupide, puis il s'élance àtravers les villageois atterrés et se rue dans lamaison. Déjà sa femme l'y a précédé et au boutd'une demi-minute on la voit paraître avec unbébé dans les bras et s'affaisser au milieu desspectateurs.Que faire pour parer au désastre ?.... Tropbien nourrie la flamme, déjà maîtresse, se moquedes quelques seaux d'eau qu'on lui jette ...pour faire quelque chose.... Au bout d'une heure,il ne restait de la maison du bedeau qu'un amasde cendres fumantes !En haut, dans sa niche, la Vierge des Hurons,les deux doigts levés, montrait toujours leciel.


54L'émoi fut grand à Lorette. De partout onavait vu la lueur et le lendemain, de Sainte-Foyà Valcartier et de Charlesbourg à la Pointe-aux-Trembles, on connaissait la pénible leçon infligéeau pauvre Savard.Depuis ce temps, personne n'a osé toucherau protégé de Marie. De plus en plus, il a travaillé,bousculé la pierre du portail; il a couru surla corniche et s'est étendu comme une vigne. Il ya quelques années—en 1907 pour ceux qui aimentles dates—les paroissiens de l'Ancienne-Lorettevoulant élever à Dieu un temple magnifiquedurent démolir leur vieille église. Il faut croire quele rosier avait accompli le nombre de ses jours,car tout se passa sans incident. Et aujourd'hui,en vertu de ce privilège qu'ont les végétaux de sesurvivre indéfiniment par le bouturage, le rosierde la Madone, multiplié à l'infini, embaume tousles parterres lorettains.Et j'incline à croire que,d'avoir plus d'un demisiècledurant, vécu si près du ciel du Bon Dieu,d'avoir baigné dans la lumière du sourire de laVierge, d'avoir écouté tant d'Angélus, ses rejetonsont gardé quelque chose de religieux et de consacré!J'imagine qu'au fond des corolles de satin rose,les petits cœurs d'or disent encore leur prière mariale,leur mignonne et subtile prière de fleur !...


LB ROSIER DE LA VIERGE 55Enfin, je suis certain qu'elles ne sont jamais plusheureuses, les roses du vieux rosier, que les matinsoù la main pieuse d'une fillette vient les cueillir pourles porter dans le coin retiré de l'église, où, dansl'ombre, la Vierge des Hurons, de ses deux doigtslevés, montre toujours le ciel !


UA©I^OIXDESAINOi-nO^BE^m


croix de bois, sim­'EST une grandeple et vieillie !Quand mon souvenir, comme un doigt,tourne les pages anciennes du livrede ma vie, je la revois toujours cette croix, làbas,le long du chemin aux ornières profondes.Il faut qu'elles aient une âme, les choses, pourque leurs images, parfois s'incrustent dans notreâme à nous, comme un lichen dans la pierre !Chaque année, quand juin ramenait le soleilchaud, les fraises et la liberté, on m'envoyaitchez grand-père, à Saint-Norbert^d'Arthabaska.Sitôt que le train, sortant des savanes toutesriantes sous la blancheur des sureaux fleuris,


60 LA CROIX DE SAINT-NORBERTs'arrêtait, trépidant, à la station de Stanfold, jevoyais apparaître sur le quai la figure familièrede mon oncle Jean.La vieille jument Souris était là, attelée àla barouche à deux sièges qui danse si gentimentdans les cahots du chemin ! Nous passions auxbagages, et pendant que e train disparaissaitdans un tournant, Souris prenait tranquillementla route sablonneuse qui va du côté de Saint-NorbertC'était un curieux homme, l'oncle Jean. Apeine âgé de quarante ans, il en annonçait biendavantage, car sa calvitie précoce s'aggravait d'untremblement nerveux, stigmates de misères sansnom endurées dans les affreuses solitudes de laCôte Nord. L'oncle Jean n'aimait pas la vitesse,à cause de sa pipe qui s'éteignait toujours et quesa main peu sûre s'employait sans cesse à rallumer.Souris savait tout cela et ne se pressait pas ; jepouvais donc à mon aise m'emplir les yeux etbonjourer tous les détails de ce paysage familier.Au bout de trois milles, les lacis de la routes'engageaient dans le grand bois et bientôt apparaissaientles deux côtes de sable où l'on va, àsaison dite, manger à grandes poignées les cabochesrouges des quatre-temps. Puis s'étalaitle pelé désertique, avec la tristesse de ses grands


LA CHOIX DE SAINT-NORBERT 61fûts carbonisés, où les bluets foisonnent dansla mousse spongieuse. Une fraîcheur subite etle rideau gracile des saules annonçaient alorsl'eau prochaine, et sur la route débouchait toutà coup le ruisseau noir peuplé de truites peureusesqui viennent un instant jouer avec la lumière etrentrent vite sous le mystère des feuillages denses.Quand Souris ayant bu tout son soûl, tiraitla barouche dans le sable crissant de la dernièrecôte, mon cœur battait plus fort: je savais Saint-Norbert tout près ! Et soudain, en effet, la forêts'arrêtait, l'horizon se déployait en tous sens,et devant moi, au centre d'un paysage immenseet lumineux, la Croix du Chemin se découpait,émouvante, sur un ciel admirablement bleu.Tout autour surgissaient la maison, la grangeéblouissante, la gueule noire du four, le puits etsa brimbale, la petite laiterie et la barrière tournantebalancée par un vieux soc rouillé. Beaucoupplus loin, s'arrondissait brusquement le premiercontrefort des Alléghanys,-—car c'est à Saint-Norbert que vient mourir la plaine laurentienne,—énorme épaule habillée de-ci de-là de la fourruresombre des érablières. .. Enfm,tout en haut, leminuscule village tout blanc, serré autour de sapetite église toute rose...Et cela n'était pour moi que le cadre retrouvéde la Croix du Chemin, simple et vieillie, dont la


Au centre d'un ) my sa KO immense et lumineux, la Croix duchemin se découpait. . .vue m'étrcignait d'abord l'âme, Certes, elle n'avaitrien de bien remarquable;, mais, pour nous tous,elle perpétuait un souvenir de famille très ancienet très doux. Mon arriôre-grand-père, un


63des premiers colons des Bois-Francs, vint de(îentilly à pied, n'ayant pour toute richesse que sahache et ses bras. Un soir, il s'arrêta près d'unesource. La terre, fraîche et noire, nourrissait descèdres puissants. L'aïeul, m'a-t-on dit, déposa sonbaluchon, se 1signa, et d'un bras robuste, abattitdeux arbres dont il fit une croix. Plus tard, quandson frère, mieux fourni, vint le rejoindre, que lamaison de pièces l'ut faite, et qu'autour des souchesnoircies la première semence fut confiée àla terre, le colon acheva son ouvrage. Un beaumatin, le soleil levant tit briller comme perles lespleurs dorés de la résine sur la blancheur dubois frais équarri et le coq traditionnel, naïvementsculpté, se trouva à son poste au sommet de lacroix, tout prêt à faire chaque jour lever l'aurore !Ft c'est ainsi qu'autrefois, le Christ, ami deshumbles, s'est établi à Saint-Norbert, dans le basdu rang de l'église. Dans les autres rangs, dansle sept, dans le trécarré, dans l'augmentation, onrencontre de belles croix ouvragées, blanc et or,avec des rayons de flamme 1et les instruments dela passion. Ici, l'on respecte pieusement le travailgrossier de l'aïeul, l'humble croix de bois,simple et vieillie. ..Quand, pour la première fois, l'oncle Jean,le bras tendu, me la désigna du tuyau de sapipe, la pluie du ciel l'avait depuis de longues


LA CROIX DE SAINT-NORBERT 63des premiers colons des Bois-Francs, vint deGentilly à pied, n'ayant pour toute richesse que sahache et ses bras. Un soir, il s'arrêta près d'unesource. La terre, fraîche et noire, nourrissait descèdres puissants. L'aïeul, m'a-t-on dit, déposa sonbaluchon, se signa, et d'un bras robuste, abattitdeux arbres dont il fit une croix. Plus tard, quandson frère, mieux fourni, vint le rejoindre, que lamaison de pièces fut faite, et qu'autour des souchesnoircies la première semence fut confiée àla terre, le colon acheva son ouvrage. Un beaumatin, le soleil levant fit briller comme perles lespleurs dorés de la résine sur la blancheur dubois frais équarri et le coq traditionnel, naïvementsculpté, se trouva à son poste au sommet de lacroix, tout prêt à faire chaque jour lever l'aurore !Et c'est ainsi qu'autrefois, le Christ, ami deshumbles, s'est établi à Saint-Norbert, dans le basdu rang de l'église. Dans les autres rangs, dansle sept, dans le trécarré, dans l'augmentation, onrencontre de belles croix ouvragées, blanc et or,avec des rayons de flamme et les instruments dela passion. Ici, l'on respecte pieusement le travailgrossier de l'aïeul, l'humble croix de bois,simple et vieillie. ..Quand, pour la première fois, l'oncle Jean,le bras tendu, me la désigna du tuyau de sapipe, la pluie du ciel l'avait depuis de longues


64 LA CROIX DE SAINT-NORBERTannées déjà, noircie et tordue un peu ; la mousse,grande habilleuse, tissait insidieusement sur sonpied un long fourreau de peluche. Dans le petitenclos carré ménagé autour, croissait la horde desherbes sans beauté : laiches folichonnes, petitsgaillets tout blancs, renouées aux feuilles éternellementmaculées, — ilotes de nos champs, que lacu ! ture chasse, et qui comme les parias des âgesanciens, trouvent un refuge au p'ed de la croixdu Christ !A mesure que je la connus mieux, elle medevint plus chère. Je la saluais avec respect,quand nous passions en grand'charrette, les piedspendants entre les planches, ou cramponnés à laperche sur le voyage branlant. Je la saluaisencore quand je remontais du haut de la terrepar le sentier des vaches, avec ma brochetée depetites truites ocellées, ravies aux remous ignorésdu ruisseau.A Saint-Norbert, le soleil a parfois des façonssplendides de quitter l'horizon. Combien de foisje l'ai vu par les beaux soirs, entouré de petitsnuages blancs ourlés de rose, se glisser lentementderrière le granit de la petite église qui semblaita'ors le foyer d'un immense embrasement. Uneflamme suprême de ce couchant venait, pour uninstant, frapper la Croix du Chemin. Sous cet


Parfois le soir, après la veillée chez Pâquin, je revenaisaccroché au bras de l'oncle Jean...ultime baiser de la lumière, le bois noirci s'animait,se parait d'une fallacieuse floraison de violette>s et une sensation étrangement précise m'envahissaittout entier ; ces deux bras tendus, ce


66 LA CROIX DE SAINT-NORBERTn'était plus l'œuvre de l'homme mais la terrecanadienne elle-même, frémissante de ses millionsde vies invisibles, qui jaillissait, ardente, pourcette exoration vespérale;, c'était la terre chrétiennequi, dans l'apaisement universel, se signaitpour la nuit !Parfois le soir, après la veillée chez Pâquin,je revenais accroché au bras de l'oncle Jean, àcause des crapauds errants qui traversent le cheminet que—j'en frémis encore,—mon pied nupouvait écraser ! . . . . Vêtue de rayons de lune, laCroix du Chemin me parlait alors avec la mystérieuse;éloquence de la nuit. Sur le veloursmoelleux du ciel, la ligne de faîte des grandspins drapés d'ombre courait très nette, dessinantcapricieusement les pignons, les tours et les clochersd'une cité de rêve; dont la Croix semblaitgarder l'entrée.En écoutant les vieux parler du temps passé,mon imagination eut vite reconstitué les annéesde jeunesse de ma mère vécues ici, et,—à caused'elle,—la Croix du Chemin me devint plus chèreencore. Je touchai pieusement la planchetteclouée sur le gros nœud où elle allait souvent,dit-on, attacher un bouquet d'humbles fleurs. Jedevinai que j'avais devant moi le moule sacré oùse coula cette âme si profondément bonne et siprofondément chrétienne ; je compris pourquoi


LA CROIX DE SAINT-NORBERT 67son accent était si convaincu cl son regard si lointainquand elle me disait pour calmer mes gros chagrinsd'enfant : " Mets cela au pied de la Croix !"Après vingt ans d'absence, j'ai revu la Croixdu Chemin. Elle n'avait pas changé. Elle étaitseulement un peu plus noire, la mousse tricoteuseavait atteint le gros nœud, et tout autour leshumbles plantes dédaignées : laiches folichonnes,petits gaillcts tout blancs, renouées aux feuilleséternellement maculées, verdoyaient toujours. Lesenfants d'autrefois, devenus hommes, moissonnaientdans les champs voisins. Et dans l'ardentelumière, le balancement rythmé des largesépaules soulignait harmonieusement l'éclair desfaux et l'écroulement des épis... Au pied de laCroix, d'autres enfants refaisaient avec étonnementla découverte de la nature et de la vie. ..Et parce que nos cœurs sont des lyres quivibrent toujours éperdument sous la brise délicieusequi monte du val lointain de nos quinzeans, je suis resté longtemps, les pieds dans lapoussière, à regarder la Croix du Chemin, toutesimple et vieillie !. ..


SUrç LEi^ENGHAUSSAGE


'EST un chagrin d'enfant, mais vous savezbien qu'il n'y a pas de chagrins d'enfant; il n'y a que des chagrins toutcourt : le nuage n'est jamais petit quicouvre tout le ciel et l'assombrit ! Aussi, aprèsvingt-cinq ans, quand je pense à la mésaventureque je vais vous raconter, je n'ai pas plus lecœur à rire qu'en ce temps déjà lointain où jecourais les champs de Saint-Norbert en culottede coutil, et sur le miroir du souvenir je confondstoujours dans le même ressentiment lemasque rustique de Baptiste Juneau et la gueulebaveuse de sa jument rouge.Connaissez-vous ça, le renchaussage ? Peutêtren'y en avait-il pas, chez vous ? C'est, toutcontre la maison, un petit remblai de terre retenupar de fortes poutres engagées en queue d'aronde.C'est le grand atout contre le froid de l'hiver ;à la belle saison l'on y appuie ou l'on y jette beaucoupde choses : les chaudières à lait, les bidons,les outils, les bottes, que sais-je ?. ..


72 SUR LE RENCHAUSSAGEQuand, la première fois, j'arrivai à Saint-Norbertpour les vacances, et qu'après les embrassementsd'usage, tante Phonsine s'en fut retournéeà sa poêle où gémissait une crêpe au lard, grandpère,tout en bourrant sa pipe, me dit, moitiéplaisant, moitié sérieux :—Eh bien ! Conrad ! tu viens nous aider àcultiver, comme ça ?—Oui, pépêrc, répondis-je timidement.—On a grand de terre, tu sais, et il nousfaut de bons hommes !En disant cela, il me toisait des pieds à latête, faisant des signes d'intelligence à mes oncles,qui, à quinze pas de moi, se balançaient surleurs petites chaises à fond tressé. Egaré au milieude ces insolentes vigueurs physiques, je sentaisd'une façon très aiguë l'infériorité de l'habitnoir et des mains blanches. J'enviais les petitsgars sales et pattus, attirés par l'arrivée de quelqu'unde la ville et qui, mal dissimulés derrièrele cadre de la porte, me dévisageaient avidement.—Mon homme ! poursuivit mon grand-pèreaprès avoir allumé sa pipe et jeté son aiguillettede cèdre par la petite porte du poêle, mon homme! ton père m'a écrit la semaine passée, et ila marqué sur la lettre de te montrer la culture,de faire de toi un bon habitant, comme lui quandil restait par ici et qu'il a marié Philomène. ..


Eh birm ! Conrad tu viens nous aider i\ cultiver, comme ça ?Demain matin, quand on aura tiré les vaches,tu mettras les bottes à Pitre ! On va essoucherla savane !Je crus prudent d'interjeter tout de suiteune requête à l'effet de pouvoir, de temps en


74 SUR LE RENCHAU ft ftAG Ktemps, aller aux fraises, aux framboises et à lapetite truite. Je dois dire toutefois que, sans avoirune idée bien claire de la chose, j'étais parfaitementrésigné à essoucher la savane ! L'idée était,paraît-il, prodigieusement drôle, car mon grandpèreéclata de rire, les oncles crachèrent bruyammentet firent écho, tandis que tante Phonsine—cœur d'or, toujours ! murmurait en tournant sacrêpe :- Bande de grands haïssables ! .Laissez-ledonc arriver, le pauvre petit, avant de commencerà Vétriver !—Comme de raison, ajouta mon grand-père,les jours de mauvais temps et le dimanche aprèsmidi,tu pourras lâcher les travaux et aller pocherdans le grand ru'sncau. Dis donc, Jean, quelleterre va-t-on lui donner ?Jean était assis dans le cadre de la porte.D'un air important, il empoigna ses bricoles àdeux mains, tira quelques bouffées rapides, parutréfléchir profondément et articula :—La terre de la Rivière, peut-être ?—C'est trop loin !—Notre morceau de terre neuve, alors ?—Il y a des ours !Je n'étais pas à l'aise...—Si on lui donnait les côtes de sable ?


SUR LE RENCHAUSSAGE 75—C'est de la mauvaise terre, de la terrefreifc !. .. et c'est trop proche du grand ru'sseav ;il serait toujours à la pêche !-Tiens! dit l'oncle Pitre, le dernier descarrons, qui travaillait sans cesse une moustachede trois semaines, c'est pas tout ça! on va luidonner le renchaussage !(V fut à nouveau une joie générale. Grandpère,les mains sur les genoux, riait en montrantses dernières dents ; dans son coin le rouet s'arrêta,l'oncle Jean alla se pomper un gobelet d'eaufraîche, le chien lui-même, intrigué, changea deplace, tandis que tante Phonsine prononçaitl'idée bonne et promettait de faire les travauxde créatures. Du cadre de la porte, les petitsécorni fleurs disparurent à toutes jambes, allantporter à tout le bas du rang la nouvelle de l'arrivéed'un petit monsieur de la ville pour cultiverle renchaussage au père Norbert !Et voilà comment je devins tenancier du renchaussage! On était à la fin de juin, et déjàle grain paraissait dans les champs. Je me misbravement à l'œuvre et bientôt il y eut sur lerenchaussage des petits carrés soigneusement ratisses,de minuscules clôtures de perches, desrâteliers pour les chevaux, des parcs pour lesvaches et un hangar pour le roulant. Car, vouspensez bien, on ne cultive pas, même sur le ren-


Les petits écornifleurs disparurent à toutes jambeschaussage, avec ses doigts. J'eus donc un roulant! L'oncle Pitre n'avait pas son égal pour taillerdans du bardeau de cèdre, des chevaux sans queue,des vaches apodes et de petits gorets très commeil faut. Rien qu'avec son gros couteau de poche


SUR LE RENCHAUSSAGE 77et le tisonnier rougi au feu, sans un clou, il vousamanchait des râteaux, des charrettes et des traîneauxqui excitaient au plus haut point ma naïveadmiration.Mes semences faites, ce futXK>. triste et long sommeil de la graine lancée !et j'eus de la morte-saison. Le long des routesles églantiers fleurirent ; dans les champs lesfraisiers innombrables effeuillèrent leurs pétales.Bientôt du fond de l'herbe monta, dans l'airtiède, l'odeur délicieuse que, pour la fraise mûrissante,le soleil compose des sucs les plus subtilsde la terre printanière. Dès que la rosée tombaitun peu, nous partions, grand'mère et moi,elle, portant le grand vaisseau, moi, le petit videux.Il fallait voir la vieille, en coiffe paysanne, enjamberles clôtures malgré ses soixante ans et gravirle coteau ! La surveillance était bien un peuétroite, mais de-ci de-là, les dos indulgents de bonnesgrosses roches et les taillis de hart-rougeoffraient des abris où l'on pouvait manger lesplus mûres, les grosses surettes, et surtout leslongues—luisantes et sucrées comme tout !— quipoussent dans la terre noire. Et puis, au bord dubois, parmi les roches et les branchailles, courentles catherinettes. Ces fruitages-là, vous savez, ça


78 SUR LB RENCHAUSSAGEgâte les confitures, et il ne faut jamais les mélangeraux vraies fraises, chacun sait ça !Sur le renchaussage, bientôt, l'avoine, le blé,l'orge et le sarrasin pointèrent. Il n'y avait qu'àse croiser les bras !Une fois les confitures aux fraises dûmentrecouvertes d'une rondelle de papier et scelléesdans les bocaux, j'eus du répit jusqu'aux framboises.C'était la saison où, dans l'eau dégourdiepar le bon soleil, la petite truite remonte les ruisseauxdans les bois. Tout en haut de la terre, legrand ru'sseau passait. Sorti de la sucrerie deFrechette, il traversait la savane à Pépin, longeaitparesseusement la lisière d'épinettes, puisrentrait en serpentant dans le bois pour débouchersur la route quelques arpents plus loin ets'enfoncer de nouveau sous l'ombre.Je dois le dire, le grand ru'sseau a été lapassion de mon enfance. Dès le matin, les veauxsoignés, nous partions mes amis et moi, par lesentier des vaches. Mes amis, c'étaient Fred etWillie Lavigne. Je les vois encore : Fred, vif,entreprenant, bavard, toujours une bricole ballante,mal mouché et peigné avec un clcu ; Willie,tranquille, un peu rêveur : tous deux le cœur sur


SUR LE RKNCHAUSSAGE 79la main et reluisants de santé. Nous allions nupieds,le long de la clôture, suivant les sinuositéscapricieuses que font toujours, on ne saitpourquoi, les sentiers des vaches, grisés de lumièreet de liberté, broyant entre nos doigts les petitestètes des renoncules, cueillant un brin de mil aupassage, toujours anxieux de sauter la clôture etd'appâter nos lignes..J'affirme que ceux qui n'ont pas pratiqué lesruisseaux ne connaissent pas l'art délicieux de lapêche, ils ne se doutent pas de la somme d'ingéniosité,de technique et d'émotions aussi quereprésente l'enfilade de petites truites embrochéesdans la branche d'aulne. La truite estpeureuse, brusque en ses mouvements, amie del'ombre et du mystère. Elle se loge dans le retraitde la berge, sous les grandes feuilles desplantains d'eau, sous les racines des souches, àl'abri des corps morts tombés en travers. Advenantun petit pont, vous êtes sûr qu'elle se tient immobile;sous les pièces. A l'heure de la pleinelumière, elle sort parfois chauffer son dos ausoleil, mais le moindre bruit, la chute d'une feuillesur la face de l'eau, l'ombre d'un oiseau passantà tire-d'aile, la font disparaître comme un éclair.Pour pêcher la truite de ruisseau il faut unplomb, une petite corde et un manche pas pluslong que le bras ; mais surtout il faut savoir se


80 SUR LE RENCHAUSSAGEtaire et connaître les places. On s'approche avecdes précautions d'apachc sur le sentier de laguerre, évitant de faire ombre, d'agiter les joncset les iris bleus ! On laisse tremper sans bruitcinq ou six pouces de corde dans cet angle noiroù s'est ramassée un peu d'écume savonneuse. ..Et, tout à coup, vous sentez une petite furieusequi se démène et veut vous entraîner, vous, votrecorde et votre manche, dans son repaire. Voustirez violemment et — il n'y a pas de bonheurcomme ça sur la terre ! — la petite chose brillanteet rageuse se tord au soleil, tandis que voscopains jaloux quittent leurs places et arrivent àtoutes jambes essayer la vôtre !. ..Quand tous les remous de la savane sontvidés — pour ce jour-là — on entre dans le bois.La pêche se complique, mais devient plus passionnante: la grosse se tient au frais, c'est connuça ! Il faut réduire la corde au strict minimum,marcher avec encore plus de précaution, ne pasemmêlei' sa ligne dans les saules, écarter d'unemain les fougères et de l'autre. .. présenter latentation. Vous êtes là, retenant votre souffle !Aïe !. .. Un grand coup qui vous secoue le brasdélicieusement ! Voilà le moment angoissant ! Ilfaut tirer énergiquement, bien calculer son angle,utiliser le peu d'espace entre les branches qui secroisent au-dessus de vous. Si vous en accro-


SUR LE UENCHAUSSAGE 81chez une, neuf fois sur dix la v'limeuse se décrocheet va le dire aux autres!.. Inutiled'insister, allez plus loin !. . . .Oh ! ces ruisseaux dans les bois ! ce sont eux,je le crois bien, qui ont fait de moi le sauvageimpénitent (pie je suis ! Oh ! les tableautins charmantsqu'à chaque détour ils composent pour leseul agrément des grands papillons satinés, despinsons et des fauvettes du Bon Dieu ! Il suffiten vérité (pie l'homme déserte un lieu de la terrepour (pie tout évolue en beauté, que les angless'adoucissent, que la mort elle-même se dérobe sousla montée sourde et régulière de la vie. Un troncd'arbre se renverse-t-il en travers de l'eau quicourt, sans tarder la légion minuscule des moussess'emploie à le couvrir d'une housse de veloursartistement brodée de menues dentelles végétales.Que de fois dans le demi-jour recueillitraversé en tous sens par les tramées d'or filtrantdes feuillages, dans le silence peuplé de la pulsationenivrante de la vie, je me suis assis sur unde ces arbres morts ainsi parés par la naturematernelle. Les pieds dans l'eau glacée, lesmains plongeant avec volupté dans les coussinsde mousse, je me penchais longuement sur lemiroir de l'eau où sur un fond de feuillage brochéd'azur, une tête d'enfant, nimbée de paille blonde,


Les pieds dans l'eau glacée, les mains plongeant avec volupté dansles coussins de mousse, je me penchais longuement surle miroir de l'eau.rêvait ces chers et purs rêves de dix ans qu'onne retrouve plus !


SUR LE RENCHAUSSAGE 83Sur le renchaussage, les chaumes du blé etde l'orge montaient tout droit et au cœur desgaines gonflées de sève, se devinait la promessedes épis. Mes clôtures étaient maintenant infimes,abolies, et le sarrasin ombrageait la remiseoù s'empilaient- pêle-mêle charrettes et traîneauxavec quelques chevaux déclassés. Et même unpied de moutarde, au beau milieu du champ desvaches, fournissait une ombre chiche aux bonnesbêtes immobiles sous le grand soleil, et mettaitun peu d'or sur la verdure du renchaussage.Alors, la perfide beauté des marguerites parutsur le pré. Les asters blancs et les verges d'orégayèrent la grisaille des clôtures de perches, et,avec l'aurore, on commença d'entendre la chansonmétallique des faucheuses. Un beau matin,nous partîmes en grand'charrette pour la rivièreNicolet, où grand-père avait des pointes et unepetite grange. Grâce à ma diplomatie Fred etWillie en étaient. " La Rivière ", le voyage denos rêves, à tous trois ! Songez-y ! On allait àcinq milles, sur le bord d'une vraie rivière, dixfois large comme le grand ru'sseau avec de beauxremous, des ponts rouges, des bacs et des poissonslongs comme ça ! A ces perspectives para-


Un'beau matin, nous partîmes en grand'charrfittedisiaques, ajoutez le plaisir de la longue traverséedu^bois, l'imprévu des cerisiers, des tulle* dequatre-temps et de groseilles piquantes !Quand on coupait les foins à la Rivière, tantePhonsine organisait royalement les choses. Les


85crêpes s'empilaient indéfiniment, séparées par deshaehmes dorées de sucre du pays et, commel'homme ne vit pas seulement de crêpes, une servietteblanche enveloppait une brique de, lard froid.A la Rivière, on dînait sur le pontage de la petitegrange. Lorsque les hommes, ayant bien mangé,commençaient à rouler leur bougrine sous leurtête pour claquer un somme, c'était le momentpour nous, les jeunes — on n'a guère le tempstie dorm ii- à cet âge ! — de sortir nos lignes et denous couper un bon manche dans les cerisiers. Acette heure; chaude du jour, les grosses carpesdormaient au soleil, immobiles, remuant imperceptiblementleurs nageoires et leurs branchies.Il n'y a rien de stupide comme une carpe, surtoutune carpe qui dort. Nous avions beau présenternos hameçons sous leur bouche idiote ! nenni ! ellesne bougeaient pas. Quand il devenait bien avéréque rien n'y ferait, nous nous vengions en leslardant avec nos manches. Vraiment, les petitestruites du grand ru'sseau étaient beaucoup plusintéressantes ! Parfois un poisson blanc, d'unbrusque coup de queue se renversait un instant,présentant au soleil son flanc d'argent. Un éclaircourait alors sur les ardoises grises et le sableblond, allumant à nouveau nos convoitises. Nouschassions le fugitif de pointe en pointe jusqu'aumoment où nous voyions la charrette s'avancer


86 SUR LE RENCHAUSSAGEen cahotant entre les vailloches. Quand on emmèneles enfants à la Rivière, c'est pour qu'ilssoient de service n'est-ce pas ? Aussi montionsnoussans récriminer dans les échelettes pour foulerle beau grand mil selon tous les principes.A la Rivière, on fait toujours les journéeslongues et l'on ramène un voyage à la maison.Je vois encore grand-père mettant le cadenas àla grange, l'oncle Jean perchant le voyage pendantque nous hissions la cruche et le panier vide.On plantait les fourches, les pipes s'allumaient ;grand-père prenait sa place entre les pointes deséchelettes, et au cri de : " Tenez-vous ben ! " lajument prenait le raidillon qui conduit à la route.Ces retours sur la charge branlante m'ontlaissé des souvenirs qui m'émeuvent encore. Lepaysage était nouveau et le point de vue élevé.Le soleil près de disparaître accentuait la blancheurdes granges, allumait des incendies auxvitres des maisons lointaines et donnait des refletsd'acier aux moindres ruisselets. Nous croisionsdes troupeaux inconnus, des vaches lourdes delait et d'herbe qu'un petit garçon nu-pieds pourchassaitavec une hart. Et le plaisir de frôlerles basses branches des arbres ! de retenir entreles doigts une poignée de feuilles et de laisserrevenir la branche comme un ressort sur le nez


SUR LE RENCHAUSSAGE 87des autres ! Quand nous passions au grand ru'sseau,la jument buvait un coup, et grand-père —on apporte toujours la hache quand on va à laRivière —- grand-père, dis-je, nous coupait unpetit merisier bien chargé et le lançait sur levoyage pour charmer nos loisirs. Ah ! la petiteme rue ! 11 n'y a pas deux fruits comme ça sur laterre lauren tienne ! Pas sucrée du tout, un peusurette ; plus on en mange, plus on veut en manger,et quand on se croit enfin rassasié, on s'en vasouper comme si rien n'était. La petite merisepeut se manger de bien des façons : dans unvaisseau, à la poignée, grimpé sur l'arbre, mais lavraie manière incontestablement, c'est comme ça,vautré dans le foin odorant, cahoté par la route etcaressé par la brise du soir !...Sur le renchaussage, les épis de blé étaientcomplètement dégagés, le sarrasin presque mûr,et l'avoine, un peu en retard, ouvrait sa paniculegracieuse. Un matin, Aimé Pâquin, revenant àpied de chanter la messe des morts me cria sansquitter le chemin :—Conrad ! v'ià le temps de faire tes récoltes !Si tu fais un bis, invite-nous !—Oui, monsieur Pâquin !


88 SUR LE RBNCHAUSSAGEEt voyant qu'il voulait se moquer de moi,je lui décochai, comme il atteignait le gros pommettier,la flèche du Parthe :—Pour votre morceau de sarrasin du cordon,vous aurez pas besoin de faire un bis, vous !Or, Aimé Pâquin se piquait d'avoir toujoursle plus beau sarrasin du rang de l'église !Cette semaine-là, ce fut au tour de BaptisteJuneau d'aller mener le lait à la beurrerie. Vous neconnaissez pas Baptiste Juneau, comme de raison !Un grand gaillard, terrible d'épaules, à figurelarge, imberbe, munie d'une paire d'oreilles invraisemblables,qui parlait toujours à tue-têtecomme s'il avait eu cinq cents personnes devant lui.Je crois qu'il était né avec ses boites sauvages, carje ne lui ai jamais vu autre chose dans les pieds,ni la semaine, ni le dimanche, ni le soir des nocesde Ti Mond à Dieudonné, ni à l'enterrement dela fille à Poléon Deniers. Il passait pour avaricieux,et bien que sa femme portât encore sonmantelet de noces et qu'elle déchaussât ses petitsgars tout de suite après la grand'messe, le bruitcourait que Baptiste avait une chaudière à sucreremplie d'argent de papier, et que même si MédéeLavigne partait pour les Etats.. Enfin, suffit !...


SUR LE RENCHAUSSAGE 89Il ne faut pas médire de son prochain ! Ce dont jesuis certain et que je puis bien dire, c'est qu'il avaitderrière sa laiterie trois gros pommiers produisantdes quantités prodigieuses de petites pommesd'amour. Eh bien ! le grippe-sou qui les donnaità ses gorets ne nous en aurait pas laissé prendre. ..une véreuse ! Seulement, des fois, Baptiste, safemme; et le gros chien noir faisaient les foins àl'autre bout de la terre !. .. Et alors faudrait pascroire que Fred, qui grimpait comme un écureuil,se privât de visiter les grosses branches. Etmême que grand-père découvrit un jour. .. le potaux roses, en prenant du foin sur la tasserie. Cesoir-là, en posant sa pipe sur l'armoire, il dit enme regardant d'une façon significative :—Imagine-toi, Phonsine, que les écureux commencentà charroyer les pommes de Baptiste surmon foin. Conrad, tu devrais étendre des colletssur la tasserie ! !. ..Donc, un matin de cette semaine-là — jem'en souviens comme d'hier —- le soleil me réveillaun peu plus tard que d'habitude dans legrenier où je couchais entre l'armoire au sucredu pays et les longues tresses de blé-d'inde penduesà la poutre. Je passai la tête à la lucarne.Dans le jardin deux grives tiraient des vers entreles rangs de choux. Le père Dieudonné descendaiten charrette vers le cordon ; Willie et Fred


Conrad, tu devrais étendre des collets sur la tasserie.soignaienc leurs veaux qui, la tête fourrée dansl'auge, se bousculaient de la croupe. Sur saporte, en face, la mère Alexis filait, et je voyaisson bras nu aller et venir d'un mouvement régu-


SUR LE RENCHAUSSAGE 91lier. Au coutumier du rang de l'église tout celamarquait huit heures. Quand je soulevai latrappe pour descendre, la table était desservieet la maison silencieuse. Des rectangles lumineuxs'allongeaient sur le plancher, faisant brillerla tête des clous. Tante Phonsine se berçait enpelant les patates. Sur la table, une assiettée decrêpes attendait évidemment le retardataire. Ellen'avait pas son air ordinaire, tante Phonsine, et,en réponse à mon bonjour, elle me dit d'un airmoitié figue, moitié raisin :—Je t'ai laissé dormir à malin ; les vacancesachèvent, faut que tu te reposes pour pouvoirétudier dans tes livres.. ..Elle avait une façon respectueuse de dire ça,cette chère tante Phonsine, " dans tes livres ! "qui m'attendrit encore.—Ça dormait bien, ma tante ! J'ai pas seulemententendu Baptiste brasser ses canistres delait !Tante Phonsine, tout en sortant le siropd'érable de l'armoire et en me versant du thé,me regardait sournoisement. Je devinai bienquelque chose, mais à cet âge on ne vit que duprésent si riche, et il n'y a pas de noires prévisionspour prévaloir contre la coalition puissanted'un appétit de dix ans et la séduction combinéedes crêpes et du sirop d'érable. Je pris


En me versant du thé, elle me regardait sournoisement.donc mon déjeuner allègrement comme quelqu'unqui ne sait pas que la douleur marche dans sonombre et qu'en se retournant, là, il va se trouverface à face avec elle !


SUR LE RENCHAUSSAGE 93Neuf heures. Que faire ce matin ? Les dernièrespluies ont brouillé l'eau du grand ru'sseau... .Et puis, pas de copains aujourd'hui ! Derrière lagrange, je vois Fred, là-bas, qui se tord commeun ver sur le levier du grand râteau. Plus loin,Willie fait, des vaillochcs. A tout hasard, nutête,les mains dans les poches, je sors sur lagalerie. Le soleil y donne en plein ! et Boule, lemuseau sur les pattes, se chauffe paresseusement.Mais voilà qu'en m'avançant jusqu'au bout pourtaquiner la bonne bête, 6 horreur ! je vois sur lerenchaussage un spectacle qui me cloue sur place !Au moment d'écrire cela, je tremble encore decolère ! Oui ! toute ma récolte, toutes les culturesdont j'étais si fier : blé, avoine, sarrasin, toutétait renversé, pillé, arraché, mangé ! Mon hangarlui-même était en miettes et mon roulantéparpillé dans l'herbe, au pied du renchaussage !Dévastation sans nom et sans parallèle dans macourte histoire !Il est bien connu, n'est-ce pas, que les grandesdouleurs sont muettes. La mienne le futpendant quelques instants. Je sentais le malabsolu et sans remèdes. Mais le désir si naturelde la recherche des causes me sauta vite au cerveau:—Ma tante ! ma tante ! rn'écriai-je en rentrantà la course dans la maison.


94 SUR LE RENCHATJSSAGEAvant que j'en eusse dit davantage, tantePhonsine commençait déjà d'un cœur expert sonbon office de guérisseuse.—T'as bien de la peine, hein ? mon Conrad !J'éclatai en sanglots.—Oui, ma tante, toute ma récolte est perdue! Qui est-ce qui m'a joué ce tour-là ?—C'est pas un tour, mon pauvre enfant,c'est un accident ! Je m'en vais te conter ça ;mais pleure pas ! Un grand garçon ! Mets ça aupied de la croix ! Notre-Seigneur a enduré bienplus que ça pour nous autres. Et Lui, il n'avaitrien fait de mal, tandis que nous autres, on esttous méchants ! Pleure pas !Tante Phonsine secoua son tablier dans leplat aux patates et continua :—Baptiste Juneau est venu de bonne heure,à matin, chercher le lait pour la beurrerie. CommeJean avait besoin d'aide pour affiler sa faux,Baptiste, — il est toujours innocent pareil ! — alaissé sa jument près du renchaussage. La jument,comme de raison — faut pas lui en vouloir,la pauvre bête ; elle a quasiment rien à mangercheux eux — la jument a avancé le cou, et enquatre bouchées, elle a tout jeté par terre. C'estun accident, vois-tu, c'est un accident ! Pleurepas ! Mets ça au pied de la croix !. ..


La jument a avance le cou, et, en quatre bouchées elle a toutjeté par terreEt l'excellente, femme me serrait contre elle,en m'essuyant les yeux.. —Oui, mais ça n'empêche pas que toute marécolte est perdue !—Jean lui a donné trois ou quatre bonnesclaques sur le museau, et je te dis qu'elle s'estreculée, la jument de Baptiste !


96 SUR LE RENCHAUSSAGED'apprendre que mon oncle Jean avait donnétrois ou quatre bonnes claques sur le museau dela jument de Baptiste, cela me consola un peu.--Pleure pas ! continua ma tante. L'annéeprochaine je te donnerai un grand carré dans lejardin, et c'est pas la jument de Baptiste qui temangera ton grain ! Pleure pas ! Mets ça au piedde la croix !Ce qui m'enragea le plus, ce fut de subir lescondoléances hypocrites des veilleux, ce soir-là.Tout le monde voulut mesurer l'étendue du désastre.Médée La vigne assura d'un air félin que c'étaitle plus beau blé de la paroisse. Aimé Pâquin,naturellement, déplora surtout la perte du sarrasin.Quant à Baptiste Juneau, lorsque je le visencadrer dans la porte sa tête de citrouille et sesoreilles de chauve-souris, le sang ne me fit qu'untour. Mais la mesure déborda lorsque s'étantassis, il voulut plaisanter sur l'événement. J'entraidai s une belle colère et le clouai sur sa chaiseen lui disant sans forme, à la joie mal dissimuléede tous les veilleux :—Vous, si vous donniez à manger à votrejument, elle ne se bourrerait pas avec le butin desautres !...


Vous, si vous donniez à manger à votre jument, elle ne sebourrerait pas avec le butin des autresLe long du chemin de la vie, j'ai vu bien desfois une force aveugle, un accident stupide ruineren un instant des espérances péniblement édifiées,et, chaque fois, au lendemain de ces désastres,j'ai été tenté de me dire : " Il ne faut pas semersur le renchaussage !"


98 SUR LE RENCHAUSSAGELe long du chemin de la vie, j'ai bien des foissemé dans des cœurs de disciples et d'amis queje croyais sincères et éternels, le meilleur de monâme, et bien des fois aussi, à l'usure des jours,j'ai vu les cœurs se fermer et les traits se durciren un masque étranger ! Mais parce que le Christn'a pas mis de condition à son divin précepted'aimer les hommes, nos frères, je; me suis dit :" Malgré tout, je sèmerai encore sur le renchaussage!"


(©HALLES r^OUX


RAND, très grand, large d'épaules., Sous la paille d'un vaste chapeautronconiquc un visage anguleux barréd'une forte moustache couleur d'encre,et, embusqué sous des sourcilsbroussailleux, le feu inquiétant dedeux yeux noirs. Des bretelles tailléesen X dans un seul morceau de cuir de bœufet passant sur la chemise d'étoffe du pays ; desbottes sauvages retenues sous le genou par descordelettes. Tel Charles Roux m'apparaît à traversla brume de mes souvenirs d'enfant.Charles Roux n'avait pas tout à lui !. .. C'estdu moins ce qu'affirmaient à l'unanimité les gensde Saint-Norbert.


102 CHARLES ROUXLa petite rente qu'il allait toucher chaquemois à Saint-Christophe lui permettait de pensionnerchez Médée Lavigne, notre voisin d'enface, qui lui cédait la moitié de son grenier. Fortcomme un bœuf, Charles aidait volontiers auxtravaux lorsque l'ouvrage pressait et c'était plaisiralors de lui voir abattre d'une faux terriblele grand mil de la terre noire. Mais, plus souventqu'autrement, il se tenait dans son grenier, assisà une petite table devant l'étroite lucarne, latête dans les mains, plongé dans la lecture dequelque vieux livre.Combien de fois, mon ami Fred et mobn'avons-nous pas grimpé à pas de loup l'escaliersans rampe qui menait chez Charles Roux ! Nouséprouvions une curiosité intense à le voir ainsi,sous l'ombre douce du chapeau de paille, immobilecomme une statue, les sourcils froncés, neremuant un instant que pour tourner une page.Ni Fred ni moi n'étions des intellectuels : lesoleil, les ruisseaux et les buissons absorbaienttoute notre activité cérébrale. Nous n'arrivionspas à comprendre pourquoi, n'y étant aucunementobligé, le pauvre diable se condamnait àétudier sans cesse d'interminables leçons. .. Evidemmentles gens du rang avaient raison !. ..Charles était fou !... A preuve encore : à côté


103de son lit il y avait un gros coffre bleu presquetoujours ouvert et débordant de livres!...Je dois avouer à ma honte que nous ne nousbornions pas toujours à soulever subrepticementla trappe du grenier et à épier l'inoffensive maniedu pauvre (.'hurles. Ce levain de méchancetédont le bon Coppée a décelé des traces jusquedans le cœur suave de la sœur de charité — voussavez la petite sœur de charité qui riait entreles rideaux d'hôpital en voyant, de l'autre côtéde la rue, sur la scène d'un théâtre de marionnettes,Guignol assommer son brave propriétairevenu tout bonnement réclamer le loyer ? — celevain de méchanceté, dis-je, bouillonnait dansnos jeunes cœurs et nous montait à la tête ! Etcombien de fois, avant de nous enfuir courageusementà toutes jambes n'avons-nous pas jetédans le mince entrebâillement de la trappe l'abondanteinjure :Charles ! le fou !En dégringolant l'escalier nous entendionsun pas lourd et des grognements de colère, maisle fou ne nous poursuivait pas. Il ne se plaignaitpas non plus à nos parents respectifs. C'estpourquoi nous recommencions toujours.Lorsque Charles avait assez lu, il ouvrait levieil antiphonaire fendu au dos et toujours posé


104 CHAULES ROUXsur l'appui de la lucarne. De la voix forte etrauque que tout son être physique annonçait ilchantait sans ordre des chants d'église : Introïts,hymnes et psaumes.Quand, le soir, une branchette défeuillée àlajmain, nous revenions [avec nos vaches à traversles petits cèdres de la savane, des fragmentsd'alléluias et des versets de psaumes venaient audevantde nous par-dessus les toits des grangeset la toison blanche des champs de trèfle.Sans savoir pourquoi, je trouvais un charme infinià cette simple harmonie du plain-chant qui enveloppesi admirablement les ardents poèmes duroi-pasteur ; instinctivement, je fredonnais moiaussi en écartant du bras les palmes de cèdrequi me battaient la figure, de longs Amen et desstrophes disparates de l'Ave Maris Stella !Revenus à la maison, nous ne cessions pasd'entendre l'inlassable chanteur. Dans le silenceprogressif que le soir établit sur la campagne, lavoix rude de Charles semait les grappes de notesdes Kyrie, les neumes joyeux des ivresses pascales; elle atteignait les parcs piétines où les fillettes,la tête appuyée contre le pelage roux des vaches,tiraient le lait entre leurs doigts humides ; elleentrait librement par les portes et les fenêtresouvertes allant porter des pensées d'église aux


CHARLES ROUX 105grand'mères qui besognaient sur les rouets et auxjeunes femmes penchées sur les berceaux. Puisle soleil disparaissait derrière la masse verte dela colline et l'ombre bleuâtre envahissait rapidementla terre. .. Toujours encadré dans sa lucarneCharles chantait sans trêve, chantait pourlui ; il chantait parce que son âme était seule ence monde, parce que son âme était blessée d'uneblessure incurable et que cette musique génialevenue du fond du moyen âge coulait en lui commeun baume et lui parlait comme une compagne.Aujourd'hui que la voix de Charles s'est éteintepour toujours, dites, bonnes gens de Saint-Norbert,ne manquc-t-il pas quelque chose à la douceurdes soirs d'été, dans le rang de l'église ?. ..Jusqu'ici, je n'avais jamais approché le foude bien près ; j'allais bientôt avoir l'occasionde faire plus ample connaissance. Un jour, eneffet, que nous le croyions parti pour toucher sarente, nous décidâmes, à défaut d'autres amusements,d'aller visiter le coffre bleu. A cet âgeles délibérations sont courtes comme l'expérienceet la sagesse ! En quatre enjambées nous étionsdans le grenier, gambadant, hurlant, nous roulantsur le couvre-pieds à carreaux tendu sur lepauvre lit de bois blanc, cependant que la paillasseremplie de glumes de blé-d'inde criait commeun moulin à scie !


106 CHARLES ROUXLe coffre était fermé, mais le cadenas, ouvert,pendait à la crampe de cuivre. Pour tout cequi touchait aux us et coutumes de Saint-Norbert,à la théorie et à la pratique des ruisseaux, jetrouvais en Fred un maître d'une supérioritéindiscutable. .. Ah ! mais, par exemple, pour lavisite d'une bibliothèque, chose inouïe dans lavie ordinaire du rang de l'église, mon instructionsupérieure — je connaissais alors les malices duparticipe passé et de la règle de trois — me donnaitle premier rôle ! J'expliquai donc gravementà mon ami Fred les mystères du coffre bleu !Ce qu'il en tenait là-dedans, de productionshétéroclites, de rossignols et de bouquins démodés,de pleins-cuirs fleurant la poussière et le XVIIIesiècle !. .. Tite-Live voisinait avec le vieux Roilin; les petits Berquin se serraient quatre àquatre contre le dictionnaire latin ; il y avaitsurtout une vieille édition des " Etudes de laNature " de cet aimable Bernardin de Saint-Pierre, dont l'un des volumes s'ouvrit de luimêmesur une page de "Paul et Virginie". Jem'assis au coin du coffre et me mis à lire touthaut pour l'instruction philosophique de Fredqui feuilletait respectueusement, bouche bée, legros volume mathématique de Baillargé.


CHARLES ROUX 107"Qui voudrait vivre, mon fils, s'il'connaissait l'avenir ? Un seul malheur'prévu nous donne tant de vaines inquié-'tudesf La vue d'un malheur certain'empoisonnerait tous les jours qui leprécéderaient. Il ne faut pas mêmetrop approfondir ce qui nous environne;et le ciel qui nous donne la réflexion'pour prévoir nos besoins, nous a donnéles besoins, pour mettre des bornes ànotre réflexion "Un bruit de pas dans l'escalier !. .. Promptcomme l'éclair Fred flanque le Baillargé à platventre sous le lit pour s'élancer par la lucarne,courir sur le toit et se laisser glisser par la tigedu paratonnerre. Je veux le suivre, mais j'hésitequelques secondes, tenant toujours bêtement monBernardin entre mes doigts !. .. Une grosse mainfroide qui me saisit le poignet ! Je suis perdu !. ..La voix que je connais trop bien tonitrue :—Qu'est-ce que tu fais là ?I 1—Parle ! Je ne mange pas les enfants !


108 CHARLES HOUX—Je... Je... Je regardais vos livres, monsieurCharles !—Ah ! tu regardais mes livres !. .. tu regardaismes livres !. ..Sans me lâcher, il s'assit à sa place accoutumée.J'avais la gorge sèche et je tremblaiscomme un oiseau serré dans la main d'un enfant!...Charles passait pour avoir des colèresnoires parfois!... A ma grande surprise, cependant,il me dit d'une voix que je ne lui connaissaispas parce qu'il s'efforçait de la rendre douceet câline :—Pourquoi viens-tu m'insulter dans l'escaliercomme les petits ignorants de par ici ?...Est-ce que je t'ai fait quelque chose ?. ..—Oh ! non ! monsieur Charles !. ..—Ives gens de par ici t'ont dit que je suisfou, hein !. ..Et il se pencha un peu vers moi comme pourmieux lire dans ma pensée. J'hésitai, mais à lafin, je répondis franchement :—Oui, monsieur Charles !Il me regarda encore, longuement, puis soudain,deux grosses larmes troublèrent ses yeuxnoirs. Je n'avais encore jamais vu pleurer unhomme et je considérais naïvement les pleurscomme des armes défensives, un privilège de


Pourquoi viens-tu m'insulter dans l'eaealier comme leB petiteignorants de par ici ?notre âge ! Et puis, Charles Roux était bien ledernier homme au monde que j'eusse cru capablede pleurer ! A cause de cela, et aussiparce que je sentais toute l'injustice de ma con-


110 CHAULES ROUXduite, j'éclatai en sanglots. Il m'apparut alorstrès nettement que Charles n'était pas un fou,mais quelque chose d'autre, que, toutefois, je nedémêlais pas très bien. Je comprends aujourd'huique c'était un être déclassé par quelquemalheur secret et en plus, un affamé de savoir,un rêveur incorrigible égaré au milieu de simplesgens tout occupés à vivre, eux et leurs enfants,incapables de le comprendre parce que totalementindifférents à la poussière du passé et auxfantasmagories de l'avenir.Je demandai pardon à Charles, nous fîmesla paix sur l'appui de la fenêtre, sous l'œil deshirondelles, et, de ce temps, nous fûmes amis.* *Quelques années passèrent. Je revins à Saint-Norbert, prestigieux et grandi. Je n'étais plusl'enfant d'autrefois et, moi aussi, hélas ! j'avaisdes livres au fond de ma malle !Te souviens-tu, ma sœur ! de nos arrivées àà la vieille maison du grand-père ? On ne nousplaisantait plus ! Tu étais une demoiselle ! Moi ! jen'osais pas me mettre nu-pieds comme naguère


CHARLES ROUX 111pour tirer tout de suite — histoire de saluer lepays — une grande course sur le chemin !Tante Phonsine disait :—Charles Roux sait que vous êtes arrivés •'Il va venir veiller à soir ! Préparez vos réponses !Il en a des questions à vous faire sur la lune etles étoiles !Nous nous rengorgions, car véritablement etpour drôle que la chose nous paraisse aujourd'hui,toi et moi, sœurette, nous étions dans lerang de l'église les représentants autorisés de lascience divine et humaine. On nous questionnaitsur tout : sur la prédestination et le purgatoire,sur la politique et la guerre du Transvaal,sur la lune et la prévision du temps. Ilnous fallait prononcer sur tout et, devant nosdécisions, tout le monde s'inclinait !... Commenotre étoile a baissé depuis !Le plus respectueux, le plus affamé de tousnos disciples était sans contredit Charles Roux.Il arriva ce soir-là, comme tante Phonsine l'avaitprédit, avec sa veste de coutil sur le bras et songrand chapeau de paille. Tout de suite il n'eutd'yeux que pour nous !. .. Au travers de la boucaneet des gais propos, Charles, qui ne fumaitpas et ne riait jamais, déploya toute une diplomatiecousue de fil blanc pour empêcher la conver-


112 CHARLES ROUXsation do se maintenir dans les bas-fonds où lesveilleux la plaçaient nécessairement, fi me fallut,parler littérature, moi qui, en ce commencementde juillet ne rêvais que truites et framboises ! IIme fallut parler géométrie, moi qui venais audevantdu caprice fou de la nature multiforme etfantasque, au-devant des sinuosités charmantesdes chemins des vaches et des ruisseaux dans lesbois ! Vraiment, c'est un ennuyeux métier quecelui d'oracle, quand on a seize ans !. ..De la géométrie à l'astronomie, il n'y aqu'un pas et Charles Roux nous aiguilla prestementdu carré de; l'hypoténuse sur le carré dePégase. Il nous fallut donner des chiffres, deschiffres effrayants avec de longues queues dezéros ! Aimé Pâquin écoutait bouche béante eten oubliait d'allumer sa pipe ; l'oncle Dieudonnébranlait la tête et crachait bruyammentpour s'éclaircir les idées ; quant à Médée Lavigne,habitué aux manies de son pensionnaire, ilsouriait d'un air entendu et nous faisait dessignes d'intelligence. Grand'mère, elle, les mainssur les genoux, se berçait en silence et une admirationsans mélange pour tant de capacité selisait dans la pénombre de sa capine.Charles Roux jouissait visiblement de sontriomphe sur tous ces ignares à qui il payait ce


113soir-là, et d'un seul coup, leurs moqueries et leurdédain. Pour que cotte victoire fût complète etpour nous avoir à lui lout seul il nous emmenapresque de force sur la galerie pour lui indiquerles principales constellations.Te souviens-tu, nia sœur, de la belle soiréequ'il faisait! et. comme la multitude des étoilespalpitait, clignotait comme pour nous parler, nousfaire entendre son langage mystérieux et lointain?. . . . Le bois tout proche nous menaçait deson ombre compacte, mais si près de la maison,et gardés par les bons gros yeux lumineux desfenêtres, nous n'avions pas peur ! Nous humionsdélicieusement la fraîcheur de la nuit pendantque les grillons chantaient dans l'herbe et queCharles Roux, les mains passées sous ses bretelles,attendait impatiemment sa leçon.Ma sœur, battons notre coulpe et demandonspardon au Maître des étoiles ! Nous avonspéché ! Mais aussi nous étions trop compromispour reculer ! Nous avions pris goût, à la longue,au rôle de Pic de la Mirandole ! Quoi d'étonnant,si, ce soir-là, pour l'instruction de ce malheureuxami, nous avons sur la galerie de grandpèrecréé de toutes pièces une fantaisiste cartedu ciel !. .. J'ai des remords aujourd'hui, ensongeant que Charles Roux a pris tout le reste


114 CHARLES ROUXde sa vie Altaïr de l'Aigle pour Sirius, et Cassiopéepour la Petite-Ourse !. ..Quelque chose cependant peut excuser cetteimprobité scientifique, et, en y pensant bien, jeme donne à moi-même une absolution presqueentière, ("'est la conviction d'avoir laissé tomberdans cette âme blessée l'aumône d'une heurede vraie joie, d'avoir, pour un instant, peuplé denotre amitié ce pauvre cœur désert !. ..


HE VENDS PASLA TEI^E


* mm3 wi A journée, une el ai re journée d'automne,s'achevait dans la fraîcheur. Lentement,Li la charretée d'avoine remontait le che-,ms^^ m| n] l c r[ ) e u xq Uj j(jy bout de la terre,conduit à la maison. Assis commodément entreles échelettes, le père Félix Delage jouissait dela sérénité de l'heure et plus encore de la délicieusefatigue, lot privilégié du travailleur de laterre.A ses pieds son fils Basile, la fourche à la main,conduisait le cheval. Comme ils tournaient aucoin de la grange, le père s'exclama :—Regarde, Basile, c'est fait ! François Millettea vendu sa terre !Et d'une voix altérée, le vieux répéta :—Il a vendu ! Il a vendu !Là-bas, de l'autre côté de la route, sur uneénorme affiche appliquée contre le ciel bleu, lescaractères démesurés de la banale réclame s'ali-


118 NE VENDS PAS LA TERREgnaient sur la tôle fraîchement pointe en blanc.Des ouvriers travaillaient encore au pied, reliantla frêle structure à des piquets plantés parmi lesverges d'or et les bardanes roussies, à cent pasdu chemin où stationnait un camion automobile.—Ils ont monté ça après-midi, opina Basile.—Oui ! Et voilà encore une terre qui va tomberen friche. Nous sommes entourés, mongarçon ! L'année dernière, Jean-Baptiste Marcila vendu la sienne, puis, ça été Pierre Trudeau,puis Joseph Charron ! J'avais toujours cru queFrançois tiendrait.—Ce sont les enfants, probable ! Ils avaienttous envie de vendre, eux. Les deux jeunesqui sont en ville ont dû décider le père.La charrette, en titubant, entra, dans lagrange et, tout en dételant, le père Delage continua:—Mon pauvre Basile, notre chemin de Chamblys'en va ! Nos belles terres, ies meilleures depar ici sont perdues pour l'agriculture ! Il n'y aplus d'agriculture !Les brancards touchèrent le pontage. Basiles'empara du cheval et entra dans l'étable. D'unpas lassé, le vieux prit du côté de la maison.Un beau type canadien, ce Félix Delage ! Detaille moyenne, avec un léger embonpoint, il


NE VENDS PAS LA TERRE 119ressemblait aux deux chênes plantés devant saporte. Visage énergique un peu hâlé, chevelurecomplète et toute blanche — de la neige sur del'ivoire — l'on s'étonnait de trouver sous dessourcils d'argent, des yeux bleus d'enfant. Ilportait aux lèvres un sourire établi, sourire d enfantaussi, respecté par les tempêtes de soixante-dixannées de vie et qui prenait toute sasignification lorsqu'il parlait de cette voix haute etun peu voilée qui lui était propre.La terre des Delage était l'une des plusanciennes et des plus riches de la région. Elledonnait sur ce vieux chemin qui relie Chambly àLongueuil et rejoint le Saint-Laurent à l'endroitprécis où Charles LeMoyne avait bâti sa maison.Cette route célèbre, les vieux l'appellent encorele " chemin de Boston " ; avant l'avènementdes chemins de fer, c'était la voie du trafic, lavoie des invasions aussi ; faire l'historique du Cheminde Chambly serait écrire une bonne moitiéde l'histoire économique et militaire du CanadaL'ancêtre des Delage, officier de cavalerielibéré du service, vint sous le régime français prendreune terre à deux milles et demi du village deLongueuil. Il appert que ce Delage était depetite noblesse, et vraiment, ceux qui ont pratiquéle vieux Félix reconnaissaient chez lui une hérédité


120 NE VENDS PAS LA TERREévidente, un affinement de langage et de manièrespeu connu chez nos habitante.Félix Delage appartenait à cette vieille écolede croyants qui ont la sagesse d'accepter la religion— comme la vie elle-même tout d'unepièce et, sous la chaire de l'église de Longueuil, iln'était pas plus belle famille que la sienne. Maisl'amour de la terre, l'enthousiasme pour la culture,— la vraie culture : intelligente, raisonnéc et méthodique,—- distinguait surtout cette belle natured'homme. L'étable octogonale, construite d'aprèsdes plans à lui, était une merveille d'ingéniosité,connue de vingt milles à la ronde. Fondateur etprésident du Cercle agricole, il était depuis trenteans le conseiller, le modèle, l'âme de tous lescultivateurs du Chemin de Chambly.Et voilà que sur le retour, le vieil agriculteurvoyait crouler son beau rêve de rénovation agricole.La folie de la spéculation immobilière,après avoir ravagé l'île de Montréal, débordait àprésent sur la rive sud, submergeait les abordsdu vieux Longueuil et s'avançait dans la campagne.Comme de malsains champignons, surgissaientau milieu des champs les petites cabanescarrées et hideusement badigeonnées des agentsd'immeubles. Les affiches disgracieuses se levaientpartout de l'herbe, épitaphes monstrueusesd'un immense cimetière, celui de la vieille terre


NE VENDS PAS LA TERKK 121féconde et fidèle. Successivement les voisinsavaient vendu, et Félix Delagc ne comptait plusautour de lui que son fils Joseph dont la terretouchait à la sienne au sud, Basile qui cultivaitle bien avec lui et son vieil ami François Millettequi venait, le soir, sur la galerie, causer du bonvieux temps. Et celui-là aussi allait lui manquer,s'en aller, trahir la terre et le pacte tacitequi les liait tous deux ! Il était venu dimanchecependant, sans parler de rien. La honte, sansdoute, lui fermait la bouche ! Comme les consciencesd'enfant, les conciences de vieillard frémissentsous la faute !En songeant à ces choses, le père Félix, sanscaresser ses petits-enfants, entra dans la grandecuisine où les femmes allaient et venaient ets'écroula dans une berceuse, près de la fenêtre.—Mes petites filles ! Encore un malheur !François Millette a vendu !Les trois femmes s'attendaient à cette explosion.Elles se regardèrent sans rien dire.—Nous voilà tout seuls sur le chemin deChambly jusqu'au troisième mille ! Tout seuls !Et, cramponné aux bras de sa chaise, levieillard se prit à pleurer. Les jeunes enfants deBasile, comprenant à la douleur du grand-pèrequ'il se passait quelque chose, se turent et allèrents'asseoir sur le banc derrière la table. Le silence


122 NE VENDS PAS LA TERREse fit dans la cuisine. Au bout d'un long moment,Basile entra à son tour et posa sur la table lacruche enveloppée d'un linge b]anc. Sans un mot,il pendit à une fiche de bois son grand chapeaude paille et marcha vers la pompe en retroussantses manches.Le père Félix, nerveux, quitta sa chaise etsortit sur le chemin. Le soleil se couchait glorieuxdans des nuages pourpres sur lesquels sedécoupaient nettement la courbe molle du Mont-Royal et le fin clocher de Longueuil. Dans leschamps, les grands ormes épars commençaient àrégner sur le soir, et leurs rameaux paresseusementagités, lutinaient dans le silence quelquechose d'invisible. Mais pour le vieillard toutecette paix du soir s'abolissait par la provocationde la longue affiche brutalement interposée entrele ciel et lui, et qu'il aurait désormais devant lesyeux semaine et dimanche, par tous les temps,par le soleil et par la pluie, narguant sans cessesa foi profonde et son amour de la terre !Les ouvriers, leur travail fini, regagnaient lecamion qui trépida un instant, puis démarra soudainen soulevant la poussière blanche de laroute. Et Félix Delage resta là, appuyé à labarrière, entre les deux massifs de lilas, à regarderle champ profané où couraient encore des frissonsde lumière rose.


NTC VENDS PAS I/A TERRE 123Alors, une petite voix claire et indécises'éleva derrière lui :-Pépére ! venez souper !Subitement arraché à son rêve et à sa peine,le vieillard prit le petit Joseph dans ses bras etrentra.Les après-midi de dimanche ont une douceurexquise au cœur de l'automne. Ce n'estplus la fournaise de l'été, et la froidure n'est pasencore venue fermer les portes et jeter des châlessur les épaules des femmes. Sur la galerie desDelage on a sorti toutes les berceuses et tous lesfauteuils. L'aîné des fils, Joseph, est là avec safamille. Les enfants jouent à cache-cache sous latonnelle, courant dans l'herbe et jusque sur lechemin. A un bout de la galerie les femmescausent avec animation, tandis qu'à l'autre extrémitéBasile et Joseph encadrent le père et devisentdes travaux de l'automne. Les autos sesuivent sur la route sans cesse parcourue par depetits nuages de poussière : petites machinesportant des familles bourgeoises qui profitent desderniers beaux dimanches ; touring-cars et luxueuseslimousines courant à grande allure vers lafrontière: défilé monotone, étourdissant, auquel


124 NE VENDS PAS LA TERREnéanmoins les Delage, comme tous les résidentsdu Chemin de Chambly sont habitués.Tout à coup une lourde machine qui a cornéplusieurs fois franchit brusquement la barrière etvient stopper devant la maison. Le chauffeurallume un cigare tandis que deux messieurs descendentde l'arrière. L'un d'eux, gros homme àfigure injectée de sang, tend au père Félix venuà leur rencontre une carte d'affaires que celui-cilit distraitement.—Vous êtes M. Félix Delage ? Je suis Stevenson,agent d'immeubles. J'ai des capitauxconsidérables à placer sur la Rive Sud. L'on m'adit que votre terre n'est pas vendue et je viensl'examiner pour vous faire des propositions. Jesuis un acheteur sérieux et pourrai vous fournirtoutes les recommandations désirables.—Mon cher monsieur, répondit Félix, quoiquevotre nom me soit parfaitement inconnu, je veuxbien croire que vous êtes un acheteur sérieux, maisje dois vous dire tout de suite que ma terre n'estpas à vendre.Stevenson ne parut pas avoir entendu. Allumantun cigare, il poursuivit, en homme habituéà cette entrée en matière :—Je suis en état de vous accorder les meilleuresconditions possible, conditions où lecomptant entrera pour une bonne part. Je vous


NTC VENDS PAS LA TERRE 125présente mon notaire, M. Forest, qui est prêt àbâcler l'affaire immédiatement. Voulez-vous quenous allions un peu voir le terrain ?Certainement, je me ferai un plaisir devous accompagner. Mais je vous répète que materre n'est pas à vendre, tant que je vivrai et quemes fils auront leurs deux bras.Les (.rois hommes s'engagèrent dans le sentierqui conduit derrière les bâtiments. La vues'étendait de là sur les champs frais moissonnés,hérissés d'un chaume court et doré. Les fossésprofonds et parfaitement alignés couraient versl'est jusqu'à la lisière du bois où tremble le feuillageléger des petits bouleaux blancs.—Superbe ! murmurait entre ses dents l'agentd'immeubles.—Vous avez là, monsieur, une terre qui atoujours été parfaitement cultivée par les vieuxet que je tâche d'entretenir comme eux. Vousne trouverez pas un bas-fond, pas un endroitinculte. Quinze jours plus ;tôt, ce champ là-bas,vous aurait montré ce que. la terre rend à ceuxqui lui donnent le travail et la fumure. Tenez !il fallait voir, au mois de juillet, cette pièce detrèfle entre les deux ormes ; c'était blanc et fournicomme le dos des moutons !. ..—Vous allez jusqu'au bois ?


126 NE VENDS PAS LA TEKKK—Jusqu'au bois à droite, oui. Et pour laprofondeur, jusqu'au rang de Gentilly. Voyezvousles poteaux du téléphone ? C'est la limite.- Très bien. J'offre $25,000 com ptant. Celavous va-t-il ?— Elle vaut plus que cela !- Vous faites le difficile. Savez-vous cequ'ont été payées les terres voisines ?—-Je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir.—Combien demandez-vous ?- Vous ne me eomp:enez pas !—Vraiment ?Et le financier, secouant du doigt la cendrede son cigare, commença d'examiner plus attentivementce type d'homme, nouveau pour lu'.Le vieux Delage continua :—Vous avez des enfants ?—Non ! Je suis célibataire et je m'en trouve;bien !Félix fronça ses sourcils de neige et se tournavers le notaire, qui jouait avec un brin de mil.—Et vous, Monsieur ?—Moi ? J'ai six enfants !Et les yeux du notaire plongeaient dans ceuxde son interlocuteur comme pour dire : Je suisde votre race, nous nous comprenons, allez !


Très bien, j'offre $25,000 comptant.Cela vous va-teil?—Eh bien ! ces enfants, ils vous ont coûté,à votre femme et à vous, bien du travail et causébien du trouble. Si on leur offrait, à vos enfants,$25,000 pour leur mère, que répondraient-ils ?


128 NE VENDS PAS LA TERRELe notaire sourit silencieusement.—Moi, poursuivit Félix, je suis l'enfant dema terre ! La terre, voyez-vous, messieurs, c'estl'aïeule dont le soin nous est légué par la vie et lamort des autres. Comme les très vieux, elle estsans mouvement et sans défense, mais elle saitencore sourire par toutes ses fleurs, et, au bonmatin, pleurer de tous ses brins d'herbe. Elle aun langage mystérieux, mais distinct comme uneparole humaine pour qui sait l'écouter. Et tenez,peut-être qu'à cet instant, monsieur Stevenson,vous n'entendez que les cris des oiseaux et le klaxondes autos sur le chemin. Mais pour moi, il s'élèveune voix de ces grands champs, de l'herbe courteet des taillis d'aubépine, et cette voix implore mapitié et me dit : " Je t'ai toujours bien servi !ne me vends pas ! " Voilà pourquoi je vous disque ma terre vaut plus que tout ce que vousm'offrez !Stevenson jeta son cigare. Sa psychologiespéciale se trouvait en défaut. Ce type était-ilsincère ? Ou bien, avait-on affaire à un rustreplus habile à décrocher la forte somme ? A toutévénement, Stevenson se résolut à user du procédéclassique de la tentation permanente.—Eh bien ! c'est entendu ! je vous offre$30,000, avec $10,000 comptant, le reste payableen quatre versements annuels. C'est*mon der-


129nier prix. Quand vous serez décidé, passez chezmon notaire : il a toute autorité. Vous avez macarte ?Ils reprirent le chemin de l'auto. Stevensonmarchait le premier, les pouces engagés dans lesentournures de son gilet. Le notaire musa unpeu pour se rapprocher du père Félix. Furtivement,il lui prit la main, la serra avec émotionet lui dit tout bas :—Je vous approuve ! Tenez bon ! Ne cédezpas !Trois années sont passées, durant lesquellesla mort a travaillé au foyer des Delage. Et latraîtresse a bien choisi ses coups ! C'est d'abordJoseph, l'aîné des fils, qui tombe déchiré par lesdents de sa faucheuse. Semaine d'horreur donton évite de parler à la maison ! Et voilà maintenantque Basile, le seul homme valide qui reste,est là, dans la grande chambre, terrassé par lapneumonie, dérivant lentement mais fatalementvers la mort.Les femmes vont et viennent silencieusement.Les enfants, groupés autour d'une de leurs tantes,récitent le chapelet. De temps à autre, le vieuxse rapproche du malade et lui dit quelques mots,


130 NE VENDS PAS LA TEKKEde ces mots étrangers, sans rapport avec la situation,les seuls que les grandes douleurs saventtrouver.Le père Delage a bien changé. Un mal inconnu,un mal de vieillard lui étreint le cœur. Ilne travaille plus. C'est à peine s'il peut, à paslents, se rendre au bout du pacage. Sa vie serestreint, se circonscrit. Elle tend visiblementvers son centre, vers la terre qui l'accueillerabientôt. Et cette dernière douleur va l'achever.Il les repasse toutes, ses douleurs, les anciennesd'abord, pendant que devant le poêle, il chauffeses pieds frileux. Dans un coin de son vieuxcœur, toujours tendu de noir, il réveille le souvenirde sa femme à lui, trouvée morte un matin à sescôtés. Il se revoit comme si c'était hier, sortantde la chambre pour annoncer aux enfants qu'ilsn'ont plus de mère. Puis, c'est le départ d'Herménégildepour la communauté des Frères desEcoles Chrétiennes. Un an, et la porte de lavieille maison s'ouvre encore pour laisser passerpour toujours Marie-Angèle, qui s'en va revêtirla livrée grise de la Charité. Enfin, c'est l'horribletragédie de l'été dernier, la faucheuse ensanglantée,la masse de chair meurtrie, sur le grandlit, là-bas !Maintenant, le dernier fils va le quitter aussi :le prêtre et le médecin, tous deux, ont condamné


NE VENDS PAS LA TERRE 131Basile. C'est fini ! Ah ! Dieu est juste, • sansdoute ! mais pour nous ,sa justice est parfois bienobscure ! Pourquoi semble-t-il s'acharner à ruinerune famille qui l'a toujours servi dans la sincéritéde son cœur ?Le père Félix se lève et sort sur la galerie.L'air est gris, et sur les grands champs déserts tombe,comme à regret, une neige douce et moelleuse.Déjà sur les labours l'angle des mottes s'argente.La terre, elle aussi, meurt, et pour l'un et pourl'autre, le ciel compatissant, tisse un suaireLe printemps est revenu et avec lui la joiedu soleil chaud, les grands coups de sève dans lesbourgeons et, au fond de l'herbe, le puissant réveilde la vieLe père Delage a encore vieilli. On n'entendplus, dans la maison que le pas menu desfemmes et le babil «l'Alfred et de Joseph, îes orphelinsdo Basile. Faute de bras, la terre, labonne terre des Delage, pour la première foisdepuis deux cents ans, va rester eu friche. Lessillons ouverts par Basile ne seront pas fermés...Les herbes proscrites vont prendre leur revancheet bientôt il n'y aura plus sur les beaux champs,au lieu du blé d'or et de l'avoine mouvante, quemoutarde, herbe pouilleuse et chicorée.


132 NE VENDS PAS LA TEKKEUne seule solution, douloureuse ! Faire encandu roulant, mettre la terre en vente, s'en aller auvillage de Longucuil avec les autres, les traîtres !L'épreuve suprême, venue de la main de Dieu !. ..( "est ce matin l'adieu définitif. Sur le pignonde pierre grise la. rosée pleure sur les tristes mots :" Terre, à vendre." Déjà les portes des bâtimentssont cadenassées, les fenêtres condamnées. Aprèsla mort des gens, la mort des choses ! Plus debeuglements, plus de gloussements ! Peut-êtreparce qu'il n'a pas, à son habitude, entendu lavoix claironnante des coqs, le soleil reste cachéderrière le lourd écran des nuages. La voituretout attelée attend devant la porte ; le gros duménage; est parti et demain, un mercenaire cpuele-onque'viendra prendre les dernières épaves : epielque;schaises, la lampe», le vieux lit des ancêtres,qui, le dernier, sortira de la maison.Ce départ e;st une; agonie pour le; vieux Félix.I! erre devant la porte, sans but, écoutant uneeleniière; fois le murmure du ve;nt élans le grossaule, penelant que se\s filles et les deux enfantsferment les volets. Il porte, ce; matin-là, soncapot d'étoffe et son feutre 1 noir. Il regarde toutet partout, s'emplit les yeuix de; la tonnelle oùla vigne reverdit, de; la vieille meule qui faisaitluire les faux et dont personne n'a voulu, de la


NE VENDS PAS LA TERRE 133grange octogonale, de toutes ces choses qu'il nereverra plus, qu'il ne veut plus revoir.La veuve de Basile» est déjà dans la voiture.D'un pas rapide l'homme marche vers le fond dela cour et jette un long regard sur les guéretsqui s'en .vont à rang pressés vers Gcntilly, surles deux gros muions de paille au bout de l'horizon,sur le Bois du Lac d'où émerge; le; groupeerratique des gros pins noirs.C'est bien fini ! Il e»st clos, le rêve; simple ettenace de s'identifier au sol natal, de s'enracinerà lui pour toujours. Et à cette minute, sa vues'embrouille, il lui semble voir tous les anciensDelage accoudés auprès de lui : l'ancêtre, l'officierde cavalerie dont il a les pistolets et le sabre; ;Jean, l'aïeul, dont le profil courbé et l'éternel tablierde cuir hantent ses souvenirs lointains ;Alexis, le père, qui chantait toujours en revenantdes champs la vieille chanson d'amour, sans douteapportée de France sur la selle de l'officier :" Dès le matin au point du jour" J'ai entendu chanter Vamour ! "Saisi par tous ces revenants, le vieux Delages'appuie à la clôture et se met à pleurer ! Saforte poitrine se soulève violemment sous lessanglots longtemps contenus, les larmes coulent


134 NE VENDS PAS LA TERREabondantes de ses beaux yeux de vieillard.Autour de lui, les oiseaux chantent follement, laterre insensible sourit, comme elle fait parfois,dans les cimetières, pendant que des enfants voientdescendre dans la fosse le corps de leur mère.Tout à coup, l'homme sentit qu'on le tiraitpar son habit. Il se retourna. Alfred et Josephétaient -là, en larmes aussi,qui regardaient pleurerleur grand-père. Un moment encore tous troisse turent, puis Alfred, prenant la main du vieillard,lui dit :—Pépére ! nous avons quelque chose à tedemander ?—Quoi donc, mes petits enfants ?—Quand nous serons plus vieux, nous voulonscultiver — comme papa et toi ! Pépére,veux-tu ? Ne vends pas la terre !. ..Un instant, Félix resta interdit. Les petitsl'avaient compris, deviné. Au dernier moment,l'amour de la terre qui est dans le sang des Delage,s'éveillait en eux et parlait ! Le flambeau sur lepoint de s'éteindre, se rallumait de lui-même à lafine brise venue de dessus les champs, la sourcetarie se remettait à couler . . . .Sans prendre la peine d'essuyer des larmesqui ne savaient plus bien ce qu'elles exprimaient,le vieux, attirant à lui ses deux petits-fils, les


1) revint vers la maison, saisit une perche et arracha l'affiche.


136 NE VENDS LAti LA XEUR.Eembrassa silencieusement. Puis, à grands pas,il revint vers la maison, saisit une perche et arracharaffiche : Terre à vendre, qui disparut avecun bruit sourd dans les hautes tiges d'herbe Saint-Jean !...Voilà pourquoi il y a, sur le chemin de Chambly,pas très loin de Longueuil, une terre abandonnée... et qui n'est pas à vendre !


(3AGQUB5ffîAILLÉ


0vy OTKE vieux professeur avait dit en frottantses lunettes au coin de son mouchoir: " Si vous écoutez bien la leçon,je vous raconterai quelque chose ! "Regardant l'horloge, nous rectifiâmesla position, bien décidés à obtenirl'histoire, fallût-il pour cela écouter la leçon !Entre nos sourcils légèrement froncés, une petiteride se creusa -la ride de l'attention, si drôle et sifugace sur un front jeune !—et durant une heurenous entendîmes parler de monsieur le marquisde Montcalm, de l'infâme Bigot, de la sombrejournée des Plaines et des éclairs de gloire deCarillon et de Sainte-Foye. Il atteignit vraimentla haute éloquence ce jour-là, notre cher maître,quand il nous brossa le tableau du dernier soirfrançais à l'Ile Sainte-Hélène, du chevalier de


140 JACQUES MAILLÉLévis adossé à un orme séculaire, regardant d'unœil atone le brasier rougeoyant ov\ se tordaient lesderniers lys de France, tandis que tout autour,dans la nuit montante, les vieux grenadiers deRoyal-lîoussillon pleuraient sur leurs baudriersblancs !("'était si beau que nous en oubliions presquele récit promis. Mais lorsque, après avoir regardél'heure et toussé pour s'éclaircir la voix, le narrateurparla d'attaquer certaines propriétés qui découlentdu théorème de Pythagore, ce fut un toilegénéral ! Les grands jouèrent du bec tandis que lesphis jeunes mettaient au service de la cause commune,règles, pieds et couvercles de pupitres. Ah !cher frère ! malgré vos cinquante ans bien sonnéset votre, rabat blanc - - et peut-être à cause decela ! — vous étiez malin tout de même ! Pardessusvos lunettes vous regardiez tout ce chahutd'un air satisfait, et je crois bien — Dieu me pardonne! — que vous prépariez vos effets !, . .Toujours est-il que ce jour-là le divin Pythagorefut renvoyé chez lui, aux calendes grecques,et voici à peu près, moins la couleur et la verve,ce qui nous fut raconté.


JACQUES MAILLÉ 141L'ancien curé de Saint-Jérôme, le curé Labelle,est certainement l'un des hommes les plus extraordinairesque notre pays ait produits. Un voyageurfrançais n'a-t-il pas osé écrire que les trois chosesles plus remarquables du Canada étaient la foi dupeuple, les chutes de Niagara et. .. lo curé Labelle!Le " Roi du Nord ", comme on se plaisait àl'appeler, était au physique un colosse aux formesun peu brutales mais corrigées par une tête d'idéaliste.Au moral, il alliait une bonté quasi-maternellequi en faisait une idole, et une force sûred'elle-même qui en faisait une puissance. On saitquelle fut son œuvre. Il ouvrit à la colonisation canadienne-françaisela mystérieuse région du Nord,fit dériver de ce côté le flot d'émigration qui menaçaitde tarir les veines du pays laurentien, et, commel'a dit excellemment son pauvre ami Arthur Buies,il a su ébaucher dans les âmes les plus humblesl'image concrète de la patrie, ce sentiment indéfinissablequi les poussait en avant, et qui n'étaitpeut-être que la canalisation de l'instinct mystérieuxd'une mission à remplir sur le sol de l'Amérique.Or, vers 1872, Saint-Jérôme, qui ne possédait" son curé" que depuis quatre ans, était encoredans ses langes. Une centaine de maisons à peuprès s'échelonnaient le long de la Rivière du Nord,sur une seule rue. Alors comme aujourd'hui,


142 JACQUES MAILLÉd'énormes érables, respectes par les premierscolons, formaient une voûte impénétrable au-dessusdes ornières. En remontant un peu, les habitationsse dislançaient et la rue, continuée par lecordon, venait buter sur la première croupe desLauren tides sans fin. Mais déjà le vaillant apôtrese penchait sur son œuvre, pénétrait cesrégions fermées, entrevoyait leurs possibilitésfutures, et, nuit et jour, sous le vaste front volontaire,se construisait le chemin de fer du Nord,condition de la mise en valeur de cet immensepays.* **C'est la nuit de Noël. Dans la petite église deSaint-Jérôme, la messe de minuit est terminée. Lesportes basses dégorgent sur le perron glissant lafoule des habitants en capots d'étoffe, des femmesenveloppées de gros châles et des enfants un peuétourdis par l'imprévu de l'heure, de la lumière etdes vieux cantiques.Jacques Maillé avait rangé sa carriole près dubanc de neige de l'autre côté du chemin, et, touten disposant la robe de fourrure, le vieux tirait desa pipe de profondes bouffées. Tenue sous lebras par un robuste gars d'une vingtaine d'années,une vieille s'avança, un gros livre de messe dans samain ridée.


JACQUES MAILLÉ 143—Donnez-moi le livre, la mère, dit le jeunehomme, mettez vos mitaines et entortillez-vousbien ! 11 fait un fret noir, et la Rivière à-Gagnon,c'est pas chez le voisin !- Merci bien, mon petit Joseph, et bien deschoses chez vous !La carriole partit au trot allongé de la jumentnoire qui traversa le pont, tourna à droite, suivit unmoment la berge de la rivière, puis s'engagea dansla route des Mille-Isles. Le Collège et le cimetièren'existaient pas encore, et le chemin — simplecoupée dans la forêt — montait entre les rangsserrés des conifères sombres.Cette nuit-là il ne neigeait pas, mais la neigede la veille était partout. Elle palmait de lambeauxd'ouate les doigts étendus des rameaux de sapin,elle atténuait la tristesse des rochers erratiques,elle pavait de marbre les clairières du bois. C'étaitelle encore la bonne neige blanche qui criait sousla lisse du traîneau, qui naissait de l'haleine de labête et revenait en arrière s'accrocher en étoilesmenues sur le châle noir de la vieille.La pente s'accentua et la jument se mitau pas.—Comme ça, Jacques, notre curé organise sagrande corvée pour après-demain ?


144 JACQUES MAILLÉ—Oui, Aurélie, et ça m'a l'air qu'il va y avoirgros de monde !Kl toi ?—Oh ! moi, je suis vieux, plus vieux que lesautres. Mais c'est pour la charité, vois-tu. Il y atant de pauvre monde à la ville. Tu as entenduqu'on vend le bois de corde douze piastres de cetemps-ci à Montréal. Les pauvres vont mourir defroid, bien sûr ! VA, puis, tu comprends, on n'est- pasdes enfants, on sait bien que le curé va profiter deça pour avancer son affaire de chemin de fer. C'estun homme ben capable, notre curé, et moi je disqu'il l'aura, son chemin de fer !—As-tu du bois de fait ?—J'ai trois cordes de belle érable à la cabane.J'ai le temps à plein d'en bûcher d'autre avantlea sucres. Et puis, continua l'homme après unehésitation, depuis le malheur, je me sens baisseret ce sera peut-être ma dernière charité, Aurélie !Ce mot de malheur prononcé, un silence peupléde souvenirs s'installa entre les deux. Jacques regardales étoiles qui luisaient, ardentes, sur l'étroitelaize de velours sombre entre les fûts rigides desépinettes. Aurélie ferma les yeux et revit la scènede cette soirée d'hiver qui avait ruiné leur bonheurfamilial. Arthur, le fils unique, avait annoncé àson père, entre la soupe et les crêpes, sa volontéd'aller travailler à la ville où l'on gagne gros et où,.


il s'était wifui dans la direction de Saint-Jérôme.ajoutait-il amèrement, c'est plus gai que dans lefond des bois ! Le vieux colon, pionnier de laRivière-à-Gagnon et qui comptait laisser à son filsles arpents, fruits du labeur des meilleures annéesde sa vie, était entré dans une colère terrible. La


146 JACQUES MAILLÉtimide intervention maternelle s'était trouvée impuissantedevant ces deux volontés d'homme tenduesl'une contre l'autre comme les chevrons dela grange. Il s'était dit de ces paroles qui creusentun abîme entre les âmes, et la querelle avaitfini comme ça finit toujours ! Arthur avait quittéla table, ramassé en hâte ses pauvres hardes,chaussé ses raquettes, et sans dire un mot de plus,sans l'embrasser, elle, la mère, sans regarder enarrière, il s'était enfui dans la direction de Saint-Jérôme. Au matin, la terre comptait un enfantde moins, dont la neige achevait d'effacer silencieusementles traces. Depuis ce jour de malheur,nul n'avait entendu parler d'Arthur Maillé, legars à Jacques, de la Rivière-à-Gagnon.A ce souvenir cuisant évoqué durant cettebelle nuit de Noël où les angelots roses glissentdans l'air pur allant porter par-dessus les bois etles montagnes, par-dessus les lacs, et jusque sousl'abri du plus pauvre colon, la paix promise àla bonne volonté, des larmes coulèrent des pauvresyeux maternels et, saisies par le froid, secongelèrent au creux des rides dont elles connaissaientsi bien le chemin. Courbés sur leur peine,ni lui ni elle ne dirent plus rien, et, cette nuit-là,il n'y eut pas de réveillon chez Jacques Maillé, dela Rivière-à-Gagnon.


JACQUES MAILLÉ 147On so souvient encore à Saint-Jérôme du 28décembre 1872. Dès la veille au soir, les traîneauxchargés d'érable commencèrent à déboucher departout. Les gens du fin Nord, ceux de Sainte-Marguerite, de Sainte-Adèle et de Saint-Sauveurarrivèrent les premiers. Et bientôt il y eut autourde l'église une forêt de brancards levés vers la lune.Au presbytère, grand tapage ! Les colons, groupésautour d'un immense crachoir, discouraient bruyammentdans la fumée acre. Près de la cheminée,debout, la paume de la main soutenant le fourneaud'une longue pipe recourbée, le curé Labelle souriaità tous ces hommes incultes, rudes de visage ethauts de verbe, inspirés et soutenus par son idée.C'était sa famille, à lui qui en avait sacrifié lesjoies ; il était leur roi, celui qui les conduirait, lahache sur l'épaule, jusqu'au bout du monde.—Mes enfants, répétait-il en lançant au plafondde puissantes bouffées, mes enfants, faites dela terre, rien que de la terre, et laissez-moi cespetits estèques qui conduisent à mourir la pochesur le dos !Le lendemain, il faisait un temps splendide,mais froid à pierre fendre. Dès sept heures, plusde deux cents attelages stationnaient sur la rue,


148 JACQUES MAILLÉdevant l'église et dans les cours des maisons. Leschevaux, des pompons rouges aux œillères, sentaientla litière et leurs naseaux fumaient dansl'air glacial. La tuque sur les yeux, les hommescirculaient pour se réchauffer, autour des t rameauxà ridelles chargés de rondins d'érable. Sur labelleécorce couleur de vieil argent, sur les sectionsblondes étoilées de moelle, do petits glaçon* perlaient,où le soleil, par instant, allumait deséclairs.Tout, à cou]), la cloche de l'église s'ébranla,puis sonna à toute volée, secouant sa joie dans l'airpur ; à ce moment, sur le seuil du presbytère,casqué, cncapoté, la pipe aux dents, le curé Labelleparut entre ses marguilliers. Les hommes saluèrentd'un vigoureux hourrah ! sautèrent sur leurvoyage, ramenèrent les guides, et le tintamarrefollet des grelots répondit au salut du clocher.Le curé prit place avec son ami Jules-EdouardPrévost sur une énorme charge tirée par quatrechevaux blancs. Sur la pile de bois, en fortesmajuscules, se lisaient, inscrits sur un coton, lesmots suivants : " Les colons du Nord ". Lesfouets claquèrent et au milieu des cris et desappels la caravane s'ébranla. Jacques Maillé, seulvieillard de toute la corvée, venait après le curé,menant sa jument noire qui, seule, — la chose


JACQUES MAILLÉ 149fut remarquée — n'avait pas de pompons ! Puisles gens de la Chapelle prirent la file conduits parPierre Legault, le premier chantre de l'orgue, quientonna à tue-tête :" C'est la belle Françoise!"Groupés par régions, les colons suivaient, assissur la couverte à cheval pliée en quatre, bien serrésdans leurs capots d'étoffe par la ceinture fléchée,laissant pendre leurs jambes chaussées de grosbas à côtes et de souliers de peau. Longtemps lesfemmes suivirent des yeux la longue processionqui descendait vers Sainte-Thérèse, — énormechenille noire cheminant lentement sur la plaineblanche.Il y a bien trente-deux milles de Saint-Jérômeà Montréal, mais le terrain est planche, et l'hiver,il y a des raccourcis bien balisés. On entre tout desuite dans la savane ruinée par le feu et unie commeun lac. En ce jour de décembre, la neige récenteavait habillé d'hermine les flancs des troncs noircis,et les souches chauves portaient des bonnets blancs.Des pistes fraîches traversaient la route, et lesjeunes gens disaient en montrant la lisière sombrevers Mascouehe : " Il y a du chevreux par ici ! "Sainte-Thérèse, Sainte-Rose, Saint-Martin,l'Abord-à-Ploufïe virent tour à tour passer la corvée


150 JACQUES MAILLÉde l'érable. Partout on lui faisait fête et denouveaux traîneaux s'ajoutaient. Enfin, vers cinqheures, les colons du Nord firent leur entrée dansMontréal par la rue Saint-Laurent. Les réverbèress'allumaient et la cessation du travail commençaità peupler la rue. Une foule compacte,grossie par une escorte de gamins, s'amassa bientôtdes deux côtés. Curieux spectacle vraiment queces robustes gaillards à qui les petits glaçons faisaientdes moustaches mérovingiennes, ces chevauxblancs de frimas, cette symphonie naïve des grelotsqui disaient à leur façon : " Venez les pauvres,voici du bois ! Venez, les pauvres, voici du feu ! "La voiture do tête attirait surtout l'attentionet le Roi du Nord, aussi heureux qu'un triomphateurde Rome, recevait les applaudissements et lessaluts et remerciait du fouet. Sur le Champ-de-Mars on s'arrêta, et le curé Labelle harangua leMaire et les échevins réunis pour recevoir la deputationdes colons du Nord. Derrière lui se pressaientses chers grands enfants, et il plaida magnifiquementla cause de ces pionniers de la race qu'il nefaut pas abandonner, parce que dans leurs veinescoule le plus pur sang de chez nous, à qui il fautfournir les moyens de communiquer avec leursfrères, pour qui enfin il veut que l'on construise lechemin de fer du Nord. Eux, les colons, n'oublientpas leurs frères malheureux, et dans la détresse où


JACQUES MAILLÉ 151la fermeture prématurée de la navigation fluviale ajeté les pauvres de Montréal, le Curé Labelle estfier de présenter les deux cents traîneaux chargésdu bois de la charité !Ce fut un beau soir pour les miséreux ! Tousles colons reçurent un billet portant l'adresse d'unefamille indigente et. se dispersèrent au milieu descris, des interpellations et du babil tintinnabulantdes grelots.Jacques Maillé ne connaissait guère la villen'y étant venu qu'une seule fois dans sa vie. Aussifit-il monter auprès de lui un gamin amené là parla curiosité et tout fier de grimper sur une voitured'habitant sans risquer un coup de fouet.Le traîneau enfila la rue Notre-Dame et pritavec précaution, au travers des voitures de chargeet des chars à chevaux, la direction du faubourgQuébec. La petite jument noire avait bien unpeu les oreilles dans le crin au milieu de ce tapageet de tant de choses nouvelles, mais c'était unebrave bête,pas gesteuse, et elle fit bonne contenance.Sur l'indication du garçonnet, Jacques remonta larue Shaw, aujourd'hui la rue Dorion, et aprèsquelques arpents s'engagea dans une ruelle étroiteet noire. Ce devait être par là ! Le vieux frottaune allumette et fit relire le numéro par son jeuneguide, qui, pour la première fois, ressentit quelqueorgueil de son instruction primaire. Il s'arrêta


152 JACQUES MAILLÉenfin devant une petite maison basse et cagneuse,une cabane plutôt, lambrissée de vieilles tôleslépreuses, dont le toit laissait dépasser un bout detuyau qui ne fumait pas. De l'unique fenêtre, oùmanquaient des carreaux, jaillissait un prisme delumière pâlotte où tournoyaient les flocons deneige qui commençaient à tomber. Afin d'avoirles mains libres pour décharger, Jacques noua sonfouet à sa ceinture, releva un peu le bord de satuque et frappa.—Entrez ! répondit une voix de l'intérieur.L'homme appuya sur la clenche de fer, etcomme la porte s'ouvrait, Jacques, saisi par lasoudaine apparition de la misère, se découvrit etresta muet. La tête prolégée par un châle, pelotonnéedans un pauvre manteau, une jeune femme,assise sur une boîte — il n'y avait pas de chaises —serrait contre elle un paquet de haillons d'où émergeaitvaguement une tête d'enfant. Un bambin dedeux à trois ans, tragique comme la faim et le froid,toute la jeunesse de son petit visage abolie par lasouffrance, s'était réfugié derrière elle à l'entréede l'inconnu. Pas de feu^dans le petit poêle àfourneau, et pas de trace de bois'^autour. Sur unecorde tendue dans un coin quelques langes pendaientraidis et glacés. La misère noire !Le cœur du vieillard s'émut. Dans les forêtsdu Nord, le besoin est chose aussi inconnue que la


JACQUES MAILLÉ 153richesse. L'on travaille dur contre la terre et contrela souche, le vent d'hiver est terrible et secoueles maisons à les faire écrouler, mais il y a toujoursun bon feu dans le poêle et dans l'armoire un bonmorceau de pain !—Madame, dit-il à la femme qui se levait,surprise, je suis un colon du Nord, et l'on m'a ditde décharger ici mon voyage d'érable.—Mais, répondit celle-ci qui ne s'expliquaitpas bien—Oui, vous n'en avez pas acheté, n'est-ce pas?Je comprends, ajouta-t-il en jetant un regard tristeautour de lui. Mais voilà ! Nous autres, lesdéfricheurs du Nord, nous sommes pauvres aussi,mais nous ne manquons de rien dans le nécessaireet, moi pour un, j'ai voulu cette année que ceux quisont moins heureux que moi, sachent, au jour del'an.... de quel bois se chauffe le père JacquesMaillé de la Rivière-à-Gagnon.Et fier de son bon mot le visage du vieuxs'éclaira d'un bon sourire qui était comme unefleur oubliée par l'automne dans un jardin flétri.Aux dernières paroles, la femme, devenuetoute pâle, avait fait un pas en avant, et elle ouvraitla bouche quand la porte livra passage à unhomme grand et maigre dont les yeux cernés brillaientsous des sourcils noirs. Le paletot râpé, les


154 JACQUES MAILLÉmauvaises chaussures, le chapeau fatigué le désignaientbien corara« le maître de ce taudis.En reconnaissant le nouvel arrivant, - commentne l'aurait-il pas reconnu ? le vieux Jacquesavait reculé d'un pas. (''était Arthur, son Arthur,mais combien changé et vieilli par la misère ! Uneminute, le père et le fils se mesurèrent du regardpendant que la jeune femme, effrayée, se réfugiaitvers le pauvre lit, dans un angle, et serrait son bébésur son cœur.A cette heure môme, dans la petite demeure dela Rivière-a-Gagnon, la lampe venait de s'allumer,et, agenouillée devant l'image de la Sainte-Famillederrière laquelle passait, le rameau bénit, à demibaignée dans la lumière jaune descendant del'abat-jour, la vieille mère priait, son âme tenduetoute vers Celui qui console, qui pardonne et quiramène. La flamme du poêle jetait parfois desardeurs sur le mur en face, le vent travaillait lespoutres du grenier, de sorte que l'âme obscure dela vieille maison semblait, s'agiter et demanderaussi le retour du prodigue. Au dehors la solitudeétait complète sur la terre, tout se taisait dans lesbois enneigés ; mais le firmament, tout entier cribléd'étoiles, s'arrondissait en voûte d'église sur lapetite maison où une âme, invinciblement croyante,traitait avec Dieu ! Et parce que les humbles,


JACQUES MAILLÉ 155ceux qui ont, écouté toute leur vie, à chaque heure,la voix divine de la terre, ont des façons directes deprier que nous ne connaissons pas, Dieu, qui estd'abord le Dieu des humbles, entendit enfin laprière maternelle.Là-bas, au loin, dans la ville trépidante, où letravail seul faisait trêve, mais où le vice et lamisère s'agitaient toujours dans la nuit montante,le père et le fils étaient en face l'un de l'autre,retranches dans leur orgueil et le souvenir dupassé. Jacques hésitait entre la vieille colère quilui montait au cœur comme un mauvais levain, etson amour — ancien aussi — pour la chair de sachair ! Se détournerait-il avec dégoût du renégatde la terre, ou bien son cœur de père et sa foi dechrétien lui arracheraient-ils le pardon ?Aux heures de désastre familial, l'enfant resteencore la ressource suprême, son front pur est leterrain neutre où l'on peut dans un baiser, exhalerses rancœurs. Jacques le sentit. Brusquement ilenleva dans ses bras le petit que la surprise avaitempoché de suivre sa mère, le baisa, tremblant, enlui disant tout bas :—Embrasse ton grand-père.Puis d'une voix tranquille où il n'y avait plusd'orgueil, mais seulement de la pitié et de l'amour,


156 JACQUES MAILLÉil ajouta, comme s'il se fût agi d'une chose toutesimple et résolue à l'avance :—Donc, Arthur, c'est entendu, tu revienschez nous !La misère et la désillusion sont de terriblesdissolvants pour l'orgueil humain. Arthur avaitle cœur bien fait. Cédant à un emportement dejeunesses il avait rompu avec le foyer, mais il s'étaitgardé de la corruption urbaine qui, trop souvent,atteint le campagnard, et du premier coup,jusqu'aux moelles. Il savait bien au fond delui-même que Dieu le punissait. La ruine de sonpauvre ménage 1par l'incendie, celte typhoïde qui,en épuisant ses dernières ressources l'avait mis àdeux doigts de la mort, tous ces maux accumuléschâtiaient -— il le comprenait — l'insulte jetée à laface paternelle. A ce retour inattendu des choses,devant ce père qui s'humiliait et venait à lui enpassant par son enfant, il porta la main à ses yeux.Un flot de larmes, accumulées comme l'eau derrièreun barrage, débordèrent tout à coup, et il tomba àgenoux en murmurant :—Pardon, père, pardon !


—Piinlon, pert', pardon !Un quart d'heure après, le bébé dormait dansle capot du père Jacques Maillé, et devant un bonfeu d'érable, il y avait un vieillard tenant un enfantsur son genou, qui disait à un jeune homme et à unejeune femme pleurant tous deux en face de lui :


158 JACQUES MAILLÉ—(''est la vieille mère qui va en faire une joiequand elle va nous voir (ourner le coin de la route !Quand la corvée sortit de Montréal le lendemainmatin, la jument noire avait des pomponsrouses el les sens de Saint-Jérôme disaient à demivoixen se montrant la jeune femme chaudementinstallée sur le traîneau avec deux (-niants :•-•( "est le père Jacques Maillé qu'ason gars !. . .rapaillé.


IlE(SOLONLIEYESQUE


u nous quittes donc aujourd'hui, monpauvre Jean-Baptiste ?. ..—Il le faut bien, monsieur le (Juré !. ..Je n'ai plus rien à moi à Saint-Hilaire.—Pauvre Jean-Baptiste !. ..—Oui, c'est vrai, je suis bien à plaindre.Un homme tout seul, ça se réchappe toujours !. ..Mais avec sept enfants, ce n'est pas bien gai des'en aller recommencer avec pas cent piastressa poche !. ..dans—Ton frère a donc été dur jusqu'au bout ?. ..—Jusqu'au bout !. .. Il n'a même pas voulume laisser prendre la voiture, —ma voiture —pour gagner la station. C'est Pierre Larivée quinous mène. .. C'est dur, monsieur le Curé,d'avoir travaillé pour rien, quinze ans de temps !... Je veux bien que le Bon Dieu lui pardonne,


162 LE COLON LÉVESQUEmais ça lui portera pas chance, à Honoré, cecoup-là !. ..Une larme parut à l'œil cave du vieux prêtre.Sa main tremblante posa le bréviaire sur lebureau.—Jean-Baptiste, je ne t'oublierai pas, je prieraipour toi et le Bon Dieu t'aidera, car tu as toujoursété un honnête homme et un bon chrétien.Bonne conscience vaut mieux que beaucoup d'argent; c'est la meilleure richesse ! Souffre courageusementcette grande épreuve et ne doutejamais de la Providence !. ..En serrant la main de son paroissien, le curéy glissa quelques billets de dix.—Prends ça, Jean-Baptiste. Aux jours de taprospérité, tu venais joyeusement me payer tadîme, et les meilleures pommes de ton vergerétaient pour moi!... Aujourd'hui que tu esmalheureux, je veux faire ma part pour t'aider.Et puis, ajouta-t-il en se couvrant, je ne laisseraipas partir ta famille sans la bénir !Ils sortirent ensemble du presbytère. Lelong du trottoir stationnait une boîte carrée peinteen bleu, pleine de petites têtes perdues dans lalaine, avec, au milieu, la femme, mince et pâledans son manteau gris.Le curé adressa quelques bonnes paroles à lamère, puis tous les petits s'agenouillèrent comme


LE COLON LÉVESQUE 163ils purent pour recevoir la bénédiction du vieillarddont les paroles montaient douces et ouatéescomme son haleine dans cette froide atmosphèrede janvier. Une dernière poignée de main. Lesgrelots sonnèrent et la voiture partit laissantdeux traces brillantes sur la neige durcie. Un longmoment le curé suivit des yeux l'attelage qui emportaitde Saint-Hilaire, Jean-Baptiste Lévesqueet sa famille. Puis, à pas lents, il rentra chez lui,repassant dans son esprit les circonstances de cetriste exode.Beaucoup de misères, hélas ! empoisonnentla vie en ce monde mauvais, mais, vraiment,celle-là dépassait la mesure !Jean-Baptiste cultivait depuis quinze ans lebien des Lévesque dans le rang des Quarante,tout au pied de la montagne de Belœil. Le père,le vieux Lévesque, depuis longtemps réduit àl'impuissance, habitait avec lui. Jean-Baptiste lesoignait avec dévoûment tout en faisant valoirde son mieux Palluvion caillouteuse de son lot etle beau verger dont le produit formait le plusclair de son revenu. Malgré l'absence de papiersnotariés, Jean-Baptiste était pour tous le vraipropriétaire, car, un jour, à la suite d'une querelleavec le père, Honoré, l'aîné, avait pris la routedes États. On n'entendit plus parler de lui jusqu'aumoment où le vieillard baissant graduelle-


164 LF. COLON LÉVESQUEmont, le fugitif revint — bien change — s'asseoirau foyer des Lévesque. Il fut accueilli de tousavec ce tact suprême de la vraie charité, sans unequestion, sans un reproche, comme si rien nes'était passé, connue s'il fût revenu d'une promenadede trois jours. Ce qui suivit est un des banalschapitres de la méchanceté humaine : m-.uuouvreshabiles pour surprendre les faibles facultés duvieillard ; intervention opportune d'un quelconquenotaire», venu de Montréal pour faire .signerau malade, en l'absence de Jean-Baptiste, unedonation complète? en faveur de l'aîné ! Le pèremort et le testament ouvert, Honoré avait donnéà son frère huit jours pour déguerpir aveu; ce quelui, célibataire, appelait brutalement " sa bande 1de morveux " !Un missionnaire colonisateur connut cettegrande misère et offrit ses bons offices pour assurerau proscrit des facilités de transport et un bonlot dans les terres nouvelles.Et voilà pourquoi, par cette matinée d'hiver,le pauvre Lévesque quittait pour toujours Saint-Hilaire, sa montagne, son verger, le pâturage enpente où le printemps semait les cornets écarlatcsdes ancolies et d'où, l'été venu, l'on voyait leRichelieu profond couler tout d'argent sur ledamier des champs, et les deux églises de Saint-Hilaire et de Belœil, face à face et toutes pareilles,


LE COLON LÉVESQUK 165se regarder inlassablement dans le même miroir !.. .Ces images, incrustées dans sa mémoire, Jean-Baptiste les emportait dans le Nord lointain où ilallait, triste mais résolu, chercher le pain de sessept enfants.• • •La route qui va de Ville-Marie, sur le lacTémiscaminguo, vers le lac des Quinze, traverseune magnifique région légèrement accidentée, régionagricole où le sol est gras de l'argile et del'humus des siècles, où la forêt alterne sans cesseavec les beaux champs tout verts. De-ci de-là,des villages tout neufs se groupent autour depetites églises de bois aux naïfs clochers où chantent,aux heures des angélus, les voix clairettes descloches encore ravies dans la gloire d'un récentbaptême. Après la courbe molle du val où Lorrainvillela blanche rassemble ses terres opulenteset ses maisons coquettes, voici le plateau de Saint-Isidore, puis IVlont-Garmel. Ici la foret se faitplus pressante autour des défrichements timides,et il est évident que ce sont là les avant-postesde la grande armée des colons qui déferle irrésistiblementsur le domaine du traiteur et du forestier.


tUMOND'J .MAWCOTTfcn à un les enfants sortirent et l'entounTont, timides et heureux.


LE COLON LF.VF.SQUF, 167Par ce beau soir de fin juin, une voitureroulait à bonne allure entre les champs semés desouches et de roches fraîchement dénudées parl'incendie. A côté d'un vieux prêtre tout blanc,un Obi ut dont le grand crucifix s'allumait parinstants, conduisait l'attelage.La route avait été longue et ils ne parlaientplus, regardant descendre le soleil derrière laligne des fûts noircis qui hachait l'horizon. Desdeux côtés, au pied des saules lustrés, toute lafolle végétation de cette fin de printemps jaillissaiten feuilles et en fleurs, opposant l'or des populagesau rose tendre des églantiers, étendant descolonies jusque sous les pieds des chevaux quifaisaient voler sans bruit derrière eux le sable grisde la route. Plus de vraies maisons aux gaiescouleurs, plus de toits à lucarnes, plus de galeriesà colonncttes, mais seulement des maisons debois rond, construites sans autre outil que lahache, simples structures formées de billes équarriessur deux faces et engagées en queue d'aronde.—Nous approchons, monsieur le Curé.—Tant mieux, Père, il me tarde de serrerla main de ce pauvre Jean-Baptiste !. .. Vous nele connaissez pas personnellement ?. ..—Non, monsieur le Curé.—Il vous surprendra au premier abord : iln'est pas bel homme et de plus, le travail et la


168 LK COLON LKVT5SQTTEsouffrance l'ont profondément marqué. Maisc'est une âme de beauié, une âme naturellementet simplement héroïque, une âme comme nousen rencontrons peu dans notre ministère. .. VA,d'ailleurs, vous verrez vous-même!...Brusquement la roule tourna, à droile, se rétréciten un chemin herbu courant au petit, bonheursur le dos des coteaux, (Volant les soucheset descendant carrément dans le lil dos ruisseaux.Avi haut d'une montée un peu raide, l'horizons'élargit tout à coup, découvrant un plateau uniencadré de Ions côtés par des rochers abrupts,dénudés, blanchis par le l'eu des abattis. Le Pèrecommanda les chevaux qui s'arrêtèrent, et étenditla main :-(rest là ! ...Au travers des troncs à demi carbonisés maisencore debout, on voyait en effet, — toutes seulettes dans ce que le regard embrassait — la maisonet la grange du colon Lévesque. Le soleilde six heures gaufrait dans la lumière les piècesde la charpente 1 , incendiait le carreau uniqueencadré dans le biseautage; des billes, jouait surla canislre à lait et la chaudière renversée sur sonpiquet. Tout, aux alentours, parlait de mort etd'espérances, de ruine et de conquête. A dix pas,des souches ; plus loin, des souches encore, mutilées,écoreécs, mais encore fortement chevillées à


LE COLON LKVKSQUE 169la terre, dernier effort, d'une nature millénaire maiscondamnée, qui voudrait ne pas mourir!...Après avoir descendu et remonté au grandtrot une profonde coulée, la voiture prit à droiteet: s'arrêta devant l'humble logis.— -C'est bien ici que demeure monsieur Jean-Baptiste Lcvesque, dit le Père en sautant à terre.—Oui, mon l'ère, répondit une femme, àl'instant apparue au cadre de la porte avec unenfant dans ses bras. .. Mais, c'est monsieur lecuré de Saint-ililaire !. .. En voilà au moins,de la belle visite !. ..Celle qui venait de parler représentait untype remarquable de la vraie femme canadienne :yeux vifs et profonds, figure animée, bandeauxréguliers et bien tendus, d'un beau brun, encadrantrégulièrement le front luisant pour s'allerrésoudre en arrière en un petit chignon net etsolide. Les pommettes un peu saillantes, le creuxdes joues et quelques rides disaient la fatigue descourageuses materni tés.Le vieux prêtre était déjà descendu. Un àun les enfants sortirent et l'entourèrent, timideset heureux. Tout ce petit monde, — dix, biencomptés — était merveilleux de tenue ! Choseétonnante, en ce coin perdu du Témiscamingueoù personne ne passe, à cette heure avancée de lajournée et dans l'ambiance du charbon d'abattis !


170 LE COLON LÉVESQUEQuelques-uns étaient chaussés ; les autres montraientsans honte de jolis petits pieds blancs qui,vraiment, ne faisaient rien regretter. Tous étaientsoigneusement peignés. L'on sentait que dansleur dénuement ces pauvres gens s'accordaient —et pour eux seuls - le luxe pus cher d'une exquisepropreté.La femme, émue, présentait ses enfants auprêtre qui les reconnaissait, les caressait l'unaprès l'autre, tandis que l'Oblat, aidé des petitsgars, dételait les chevaux.-Comment trouvez-vous mes grandes filles ?continua la mère. Marie a douze ans, à c'l'heure,et elle me vaut une femme. Et puis Ernestine,et puis Philomène ? . .. Ma petite Blanche, lareconnaissez-vous ? C'est ma religieuse, celle-là !Quand on a fini la prière, elle continue toujoursaprès les autres. C'est peut-être bien de l'hypocrisie! ajouta la mère avec un sourire qui étaitle plus formel des démentis—Oh ! non ! On n'est pas hypocrite à cetâge-là ! interjeta une petite vieille qui venaitd'apparaître sur le seuil. Sa figure, toute ridée,se dissimulait au fond d'une coiffe noire, et dansses bras elle tenait un bébé d'un an qui suçaitson doigt.—C'est maman, expliqua madame Lévesque.Elle est venue m'aider, rapport à ce bébé-là —


LE COLON LÉVESQUE 171elle montrait le poupon sur son bras — que lebon Dieu nous a envoyé il y a trois semaines.Il restait encore deux bambins, un petitblond avec des cheveux demi-longs, et un autredont les yeux noirs s'obombraient d'une mélancoliebien anormale à cet âge. Le premier portait unecombinaison de coutil clair ; l'autre était habilléde noir.—Ces deux-là, je ne les connais pas !. ..—Vous les avez baptisés, monsieur le Curé.Ils sont néfi cri-bas, mais ils étaient bébés quandon est parti. Ce petit blond-là s'appelle Lucien ;le noir, c'est mon Jean. Il est bien permis del'aimer plus que les autres, le pauvre petit : il aété si longtemps malade qu'il est resté infirme !. ..L'enfant, en effet, avait un pied bot. Lecuré l'enleva dans ses bras, et comme il l'embrassait,il se souvint d'une page attendrissantelue aux heures tranquilles du presbytère, oùDickens raconte Tiny Tim, un petit infirme commecelui-ci, et son influence assainissante et bénissanteau foyer des Gratchit. Il pensa que surtous les rameaux de l'arbre humain, môme les plusforts en sève, il y a des boutons qui ne s'ouvrentpas, des existences mutilées dès le germe, des êtresde souffrance que Dieu met là comme des crucifixvivants pour rappeler la grande loi de l'expiation,pour multiplier l'amour et la charité !. ..


172 LE COLON LÉVESQUELe curé avait encore le petit Jean dans ses brasquand Lévesquc et son garçon parurent au coinde la grange. Ils rejoignirent l'Oblat qui revenaitde l'écurie et tous (rois marchèrent vers lamaison. De loin, le colon avail reconnu le prêtre.Sans embarras comme sans hâte, ayantplanté sa hache dans une souche, il enleva sacasquette et vint serrer la main de son anciencuré.Lévesque portait un pantalon de couleur indécisequi se perdait aux genoux dans les bottessauvages retenues par des cordons de cuir. Sachemise brune était usée, charbon»ée ; une casquetteinforme et terreuse lui couvrait les yeux.Une barbe blonde et rare, longue d'une semaine,ne parvenait pas à masquer son visage, unmaigre visage aux traits tombants que les mouches,les horribles petites mouches noires avaienttravaillé, gonflant les paupières, tuméfiant le mentonet la nuque. Une déviation du cou, assezmarquée, accentuait encore, s'il était possible,l'air de détresse de ce masque de souffrance.Le curé frémitinvolontairement.—Mon brave Jean-Baptiste, je suis bien heureuxde te retrouver après deux ans. Sais-tuque je m'en viens souper chez toi ?—Vous aurez un pauvre souper, monsieur leCuré, mais c'est offert de grand cœur. Je suis


LE COLON LÉVESQUB 173bien content de pouvoir vous remercier de vosbontés pour la famille.Déjà, discrètement, la mère, la grand'mèreet la petite Marie so multipliaient pour faire face4 la situation inattendue : donner à manger à deuxmessieurs prêtres !—Ne parlons plus de ça, Jean-Baptiste, continuale vieillard. Comment te trouves-tu auTémiscamingue ?—Pas riche encore;, comme vous voyez. Maisle bon Dieu nous a aidés et les enfants ont toujoursmangé trois fois par jour.Et le colon, heureux de pouvoir s'épancherdans un cœur ami, se mit à raconter l'histoire,toujours la même, des vaincus qui vont recommencerleur vie dans les pays de colonisation.—Quand je suis paiti de Saint-Hilaire, vousm'avez dit que vous penseriez à moi. Je croisque vous y avez pensé en effette.'—Cela va sans dire ! . .. Et la preuve queje ne t'ai pas oublié, c'est que me voilà. .. As-tuun bon lot ?—Un bon lot, oui. Je devrais dire deux,puisque monsieur le curé de Mont-Carmel m'en afait avoir un autre pour mon Joseph. C'est unvaillant petit gars que j'ai là, vous savez !... Iltravaille avec moi dans le brûlé toute la journée, et


174 LE COLON LÉVESQUEle soir, après le souper, il prend sa hache et s'enva sur son lot à lui. Quand je lui dis que c'esttrop travailler pour un eut';)ni de quatorze ans,savez-vous ce qu'il nie répond ?. .. " Faut bienque ça se fasse ! ".En regardant Joseph qui, penché au-dessusd'un plat sur le seuil, se lavait cnergiquemont lafigure avec ses mains, le curé songeait à la profondeurde ce mot d'enfant : Faut bien que çase fasse !. .. Oh ! la force obscure, anonyme, maisirrésistible, qui pousse en avant ces Françaisd'Amérique !. .. Il faut que la forêt recule pourque la race avance !. .. H faut que de nouveauxsillons s'ouvrent dans les lointains du Nord, caril s'en ferme dans les vieilles paroisses et auxabords des villes. .. Il faut bien que case fasse !. ..Oui ! Pour que la sainte simplicité de mœurs nedisparaisse pas !. .. Pour que l'âme canadienne neperde pas sa trempe !. .. Pour que dans un siècle,et deux, et trois, et toujours, les clochers puissentencore chanter français sous le ciel laurentien !. ..Se haussant sur la pointe du pied, une fillettevint dire un mot à l'oreille de son père. Le curéremarqua qu'elle aussi avait le visage piqué desmouches.—Vous souffrez beaucoup des mouches ?. ..—Oui, ben gros, monsieur le Curé, surtout dece temps-ci. On a ben hâte que les grosses cha-


LB COLON LÉVESQUE 175leurs les tuent. .. Mais en attendant elles sontben infâmes !. ..Tout en parlant, il serrait contre lui safillette et son regard mesurait l'horizon de collinesqui barrait la vue, la lisière de la forêt d'épinettes,les gros tas de souches terreuses, empilées racinesen l'air. A cette heure du jour on ne voyait pasles mouches voltiger par millions au-dessus destaillis de sureau et de harl-rouge, mais on lesdevinait embusquées partout : dans les fissures del'écorce, sur les épis noirs des quenouilles, au reversde chaque feuille, de chaque brin d'herbe etjusque dans les clochettes bleues des mertensiasmignonnes !. .. Après un long silence, le colon,sans laisser le bras de la petite, ajouta avec unéclair inusité au fond de ses yeux doux :—Mais, vous savez... les mouches . .. c'estla hache qui les recule !....Cette simple phrase trahissait intensémenttout l'amour du père et toute la volonté du colontendue vers le but : le défrichement, la terre neuve,le pain pour les enfants ! Elle renfermait aussi, —à l'insu de Lévesque évidemment — un de cesbonheurs d'expression, une de ces puissantes imagesdont le peuple et les très grands poètes ontseuls le secret ! . ..L'Oblat, qui n'avait encore rien dit, proposala visite des bâtiments. Ce ne fut pas long. A


176 LE COLON LÉVESQUEl'intérieur, un vieux cheval gris ; au dehors unjeune troupeau : deux vaches, trois génisses, quatremoutons, deux porcs.-—Voyez-vous, reprit Lévesque en sortant dela batterie, ça n'a pas été rose pour commencer, etj'ai pensé bien des fois à nos belles terres de Saint-Iiilaire, à mon beau verger. Le premier hiver,quand j'ai bâti, j'ai été bien inquiet. La femmeet moi, on dormait pas gros. Cet hiver-là etl'hiver d'ensuite, j'ai travaillé pour les autres,pour les Klock, pour Gilies, pour la Riordon.Quand on est pauvre, vous savez, faut pas êtreexigeant : j'ai travaillé sans faire de prix. Onme donnait ce qu'on voulait : une piastre, unepiastre et demie. .. Le premier automne, il merestait $32.00. J'ai acheté une tonne de foin$20.00 ; deux poches de fleur $8.00 ; pour $2.00d'avoine... Il me restait $2.00 pour passer l'hiveravec dix personnes... Je ne sais pas commentje suis arrivé !. ..Il s'appuya sur la gaule de bouleau qui fermaitaux taurailles les abords de la maison. Samain désigna au loin des habitations qu'on nevoyait pas.—Le Bon Dieu est juste, monsieur le Curé.J'en vois, pas loin d'ici, qui n'ont pas d'enfantsou qui n'en ont que deux ou trois. .. Eh bien !. ..ils ont passé aussi ras que nous autres !. ..


LE COLON LÉVESQUE 177Les deux prêtres se regardèrent... Ils pleuraienttous deux. Habitués cependant à toutesles formes de la misère humaine et à toutes lessecrètes beautés des âmes méconnues, cette foisimple en la Providence les surprenait, et ce pauvrecolon grandissait devant eux jusqu'à taillede héros. Le curé de Saint-Hilaire comprit qu'ilétait temps de révéler à Lévesque l'objet de sonvoyage.—Tu as raison, Jean-Baptiste, Dieu est bon.Tu vois, s'il t'a éprouvé, et fortement, il ne t'a pasabandonné. Quand il remplit les berceaux, il n'oubliepas de remplir la huche, et les familles commela tienne ne périssent pas de misère. Tu as portécourageusement ton malheur, l'injustice de tonfrère : tout cela est écrit au ciel... Tu dois êtresurpris tout de même de me voir ce soir à Mont-Carmel, si loin de ma paroisse !. ..—Quand je vous ai aperçu en traversant mapièce de sarrasin, je me suis dit : " Il y a du nouveauà Saint-Hilaire ".—Il y a du nouveau, oui ! mais pas à Saint-Hilaire. Je vais te lire une lettre du curé deFall-River, dans les États-Unis.


178 LE COLON LÉVESQUEFall-River, Mass., S juin 1918.Monsieurle Curé,Samedi dernier est décédé sur ma paroisse,muni des sacrements de l'Eglise, Honoré Lévesque,tin de vos anciens paroissiens. Je m'enpressede m'acquitter d'une mission dont m'achargé le défunt, que j'ai assisté à ses derniersmoments.Je n'ai pas à vous apprendre commentHonoré Lévesque a dépossédé son frère de saterre de Sainte-Hilaire ; ces fait* publics voussont bien connus. Vous savez également quecette terre fut vendue et que ledit Honoré Lévesquepassa aux Etats-Unis. L'Anglaise protestantequ'il avait épousée à son arrivée ici, l'a abandonnéaprès un an, lui laissant un enfant, ungarçon.Six mois après le malheureux a contractéla pleur o-pneumonie qui l'a emporté. Avantde mourir il s'est reconcilié avec Dieu et m'achargé de solliciter, par votre entremise, le pardonde son frère. Il est mort grevé de dettes, etil ne peut être question de restitution.L'enfant, actuellement dans notre hospiceSaint-Joseph, a été inscrit sous le nom angliciséde Harry Bishop. La supérieure de l'Ins-


LB COLON LÉVESQUE 179titution désire savoir si quelque parent l'adoptera.J'espère, monsieur le Curé, que je puiscompter sur vos bons offices et considérer mamission comme terminée. Bénissons le Dieu,1res miséricordieux de ce retour à Lui, et croyezmoiVotre tout dévoué en N.-S.X. . . ., ptre..Lévesque avait écouté la lecture dans la mêmeattitude, toujours appuyé sur la perche de bouleauqui fermait son champ. Un moment il restasilencieux, puis, sans rien dire encore, il fit undemi-tour et franchit la porte basse de sa maison.Les deux prêtres comprirent et discrètement,entrèrent dans le petit potager. Là, commeailleurs, on n'avait pas eu le loisir d'arracher toutesles souches et quelques-unes servaient de centreaux carrés de légumes. Le soleil couchant lesenrobait de satin noir où les craquelures du charbonzigzaguaient comme des déchirures. La terreencore vierge, produisait fort et dru, gonflait lafeuille des choux, le bulbe des oignons, frisaitdéjà les rosettes pâles des laitues. Dans un coin,— coquetterie de miséreux — quelques rosiers


180 LE COLON LÉVESQUEplébéiens, des touffes de pensées multicolores, despétunias blancs... de quoi faire un petit bouquetpour la table du dimanche !Le curé se sentit touché au bras. Joseph,l'aîné, encore en habits de travail, mais bien lavéet peigné, venait annoncer le souper.Ils entrèrent dans la pièce commune où latable était mise avec grand soin et d'où l'on apercevaitderrière des rideaux disjoints la chambredes enfants, bondée de petits lits, et celle desépoux où Lévesque, à ce moment, faisait un peude toilette. Un intérieur pauvre, mais d'unegrande propreté. Sur le poêle, — un petit poêlepour tant de monde ! — l'omelette au lard grésillaitprès de la théière émaillée. Avec un bon sourire, lafemme, en s'excusant de la frugalité du menu,invita les visiteurs à s'attabler. Et tandis queceux-ci priaient, les enfants regardaient de tousleurs yeux ce spectacle nouveau. Au fond duTémiscamingue, la visite est rare !. ..Tout en attaquant avec un appétit aiguiséle bon pain de ménage taillé épais et les lourdesgrillades noyées dans la brouille des oeufs, le curécausait, interpellant tour à tour les enfants, questionnantla grand'mère assise à l'écart avec lepetit Jean sur ses genoux. L'Oblat leva les yeuxet examina avec attention le mur d'en face. UnSacré-Cœur de Jésus et une Vierge à cadres


LE COLON LÉVESQUE 181dorés, — épaves du naufrage de Saint-Hilaire —une croix de tempérance, et, au-dessus de la fenêtre,parmi de petites images pieuses gagnées àl'école, une feuille d'érable laborieusement tailléedans du papier vert pomme !L'érable ! le Témiscamingue est sa frontière.Il ne risque guère plus au nord ses beaux bras frileuxet ses tendres feuilles, délicates et veinéescomme une main humaine !. .. Mais en quittantla vallée du grand fleuve, les laurentiens l'emportentdans leurs chansons et dans leur cœur. Aveclui, ils vont peupler cet incomparable pays derivières et de lacs qu'est l'Ottawa supérieur, pourdéborder par-dessus la hauteur des terres et descendredans l'immense plaine de l'Abitibi qui,depuis trois siècles, les attend !. .. Et, dans leslointains du Nord, quand le colon aura bâti samaison entre les bouleaux d'argent et les tremblesqui frissonnent, il y aura toujours sur lespoutres entre le Cœur de Jésus et le Cœur deMarie, une petite et chère place pour la feuilleétoilée de l'érable ...L'Oblat, ému, avait cessé de manger. Il y avaitdonc, dans l'esprit de ces pauvres gens uniquementoccupés, pourrait-on croire, à ne pas mourirde faim, l'idée instinctive et supérieure de lamission des Français d'Amérique. Ce colon, —et presque tous sans doute — était conscient de


182 LE COLON LÉVESQUEson apport au développement de la race, à lapoussée en avant. .. Ne disait-elle pas tout cela,et plus encore, la pauvre feuille d'érable en papiervert, dans cette cabane, au fond du Téiuiscaniiligue?. ..Et voi à que les yeux de l'Oblat continuant leurronde tombèrent sur un objet non moins curieux.Tl poussa du coude son compagnon et lui montrad'un geste de tête le mur de droite. Accrochés àune rangée de clous, dix chapelets s'alignaient,disparates mais en bon état, et les naïves verroteriesbrillaient comme des bijoux authentiquesdans les rayons perdus qui venaient de la porte.—Toujours bonne catholique, la mère, à ceque je vois ! s'exclama le curé de Saint-liilaire.—Ah ! oui ! monsieur le Curé ! La vie seraitdure, des fois, allez ! si on n'avait pas la religionpour se consoler !. .. Ils ont tous leur chapelet,continua-t-elle en changeant de ton, même celui-ci!Et elle soulevait en même temps, avec unsourire plein de choses qu'elle ne disait pas, sonbébé de trois semaines dont la tête vermeillebrillait dans la blancheur du linge comme unepivoine dans un bouquet de lis.A ce moment, Lévesque, écartant le rideau,parut un marteau à la main. Sans mot dire, ilmarcha au mur, planta un clou à la suite des aresutet y suspendit un petit chapelet d'étain. Un


Sans mot dire, il marcha au mur, planta un clou à la suite desautres et y suspendit un petit chapelet d'étain.


184 LE COLON LÉVESQUEdernier rais d'or fit scintiller l'objet et nimba uninstant la pauvre figure de l'homme.—Que fais-tu là, Jean-Baptiste ?. .. Four quiest ce onzième chapelet ? demanda le curé, comprenantà demi.Lévesquc se retourna. Dans ses grands yeuxdoux brillait la flamme de ceux qui viennent devaincre. Il regarda sa femme qui lui sourit, rougissante,puis il répondit en posant son marteausur la huche :—" C'est pour Harry Bishop, monsieur leCuré !. .."*Vers neuf heures, ayant consciencieusementvidé leurs bourses entre les mains de Lévesqueahuri, les deux prêtres descendirent vers Ville-Marie. Le soleil était disparu et le bleu du cielse fonçait rapidement. Les sous-bois se peuplaientd'ombres opaques et, dans les brûlés quelquesvaches retardataires faisaient encore sonnerleurs clochettes en arrachant en hâte les dernièresbouchées.


LE COLON LBVESQTJE 185Comme les chevaux se remettaient au pasaprès une descente rapide, le curé dit à l'Oblatqui, silencieusement conduisait l'attelage :"Je ne sais quelles sont vos impressions,mon Père, mais, après ce que je viens de voir etd'entendre, moi, prêtre du Seigneur blanchi dansle ministère, j'ai bien peur qu'à côté de Lévesque,je no sois devant Dieu qu'un misérable "...


PEUPLESANS QISTOII^E!....


EPUis de longues heures, le comte deDurham, Haut-Commissaire Impérial,et Gouverneur-Général de l'AmériqueBritannique du Nord, écrivaità sa table de chêne. La nuit, dansle Château Haldimand, avait ramenéle silence, et seul, au fond duvaste cabinet de travail, le tic-tac assourdi de lagrande horloge continuait la vie des choses.Au coin de la table chargée de livres et depapiers, la lueur vacillante d'un candélabre debronze sculptait l'ombre, l'émiettait, donnant unrelief étrange aux léopards héraldiques arc-boutésà l'écu ovale sur la haute cheminée. Tendue par


190 PEUPLE SANS HISTOIREl'effort intérieur, la figure du gouverneur s'accusaitdans la lumière voisine des bougies. Les yeuxintelligents et mobiles, les lèvres serrées, les deuxplis obliques naissant des ailes du nez et contournantde loin les commissures des lèvres composaientce masque byronien si frappant et si redoutédes ministres d'Angleterre. Par cette nuitfraîche de septembre, l'homme avait jeté sur sesépaules l'ample pelisse au col fourré d'où la chaînetted'or retenue par un saphir, pendait négligemment.Lord Durham se leva tout à coup et marchavers la fenêtre ouverte. Une fois de plus l'incomparablepanorama qui, dès le premier soir, avaitenchanté son âme d'artiste, s'empara de ses yeux,desserra l'étreinte de son cerveau, détendit sesnerfs fatigués. Les ruines du Château Saint-Louis s'entassaient, tragiques, sous ses yeux.Mais pour ce nouvel arrivant, pour ce patriciend'Angleterre, les débris calcinés auprès desquelsvenaient chaque jour rêver les vieux citoyens deQuébec, n'avaient pas de voix. Ces murs écroulésrésumaient pourtant la brillante aventure colonialede la France en Amérique, ses espérances etson agonie. Mais que lui importait ! Il n'étaitque depuis mai dans un pays dont le récent passéne lui était connu que dans ses facteurs politiques.Chargé d'une mission d'étude et de pacification,


PEUPLE SANS HISTOIRE 191il la voulait remplir sans s'attendrir et retournerà la Chambre des Lords bien armé contre sesadversaires.Mais la nature avait le don d'émouvoir etd'apaiser cet être de sensibilité et de passion.En ce moment se levaient en battant des ailes,au fond de la mémoire du lettré, les périodes harmonieusesde Chateaubriand chantant la nuitdans les déserts du Nouveau-Monde ! Sur leshauteurs de Lévis en face du Château Haldimand,de petits points lumineux, clignant comme desyeux, piquaient l'ombre de distance en distance.Les arbres du Jardin du Fort bruissaient, invisibles,seule voix de la nuit survivant à la retombéedes voix du jour. Au loin, entre l'Ile d'Orléanset la côte de Beaumont la lune se leva, ouvrantsur l'eau noire un long chenal de lumière, quidécouvrit, en la profilant sur les petits flots d'argent,la course nocturne d'une goélette drapéedans sa voile comme dans un suaire.Durham, accoudé sur l'appui de la fenêtre,la main passée dans son épaisse chevelure, songeait! Comme à cette heure et à cette distance,l'Angleterre, la Tamise, Westminster, Buckinghamlui paraissaient petits, infimes, artificiels !.. .Cette rade immense, cette ville si admirablementsituée, quelle métropole pour un grand peuple ! Etce fleuve merveilleux, quelle route royale vers le


192 PEUPLE SANS HISTOIREcœur d'un grand pays ! Qui sait ce que l'histoireocculte des temps à venir cache en ses grimoires?. ..Soudain, dans le sillon lumineux qui divisaitle fleuve, une longue barque surgit, passa et renradans l'ombre pendant que le vent du sudapportait au gouverneur un bout de chanson :Filez ! Filez ! ô mon navire !Car le bonheur m'attend là-bas !L'homme sourit légèrement. Tout à songrand rêve il avait oublié que cette terre étaitfrançaise, et voilà que la nuit elle-même le luiredisait, le lui chantait ! Et l'implacable associationdes idées le ramenait à la politique, à cetravail que, fiévreusement, il élaborait sur cettetable de chêne, là, à trois pas. Oui ! l'erreurprofonde d'avoir laissé, un siècle durant, cetteforte race de; paysans latins s'enraciner dans cesol, britannique de par les armes ! Il n'y a quedeux moyens de disposer d'un peuple conquis :l'assimilation par la force ou la parfaite autonomiesous la surveillance large du vainqueur. Lasolution apportée en ce pays était bâtarde et c'estpourquoi le sang a coulé, et c'est pourquoi lesgeôles regorgent d'honnêtes bourgeois. Nous leuravons inoculé notre virus parlementaire et liber-


PEUPLE SANS HISTOIRE 193taire, pourquoi nous étonner naïvement des conséquencesde notre politique? ... Oui ! Il faut en finir !Puisque l'on ne veut pas à Londres d'autonomiecomplète, il faut agir éncrgiquement et fondre degré ou de force en un seul tout ces éléments divers,sous peine d'entretenir ici un foyer de rébellioncapable de consumer en un jour la puissance britanniquesur ce continent.De nouveau la voix des rameurs se gonfla etla vieille chanson vint bourdonner aux oreilles deDurham :Filez ! Filez ! ô mon navire !Car le bonheur m'attend là-bas !Puis l'on n'entendit plus que le grincementd'une plume suivie, dans sa course sur le papier,d'un petit triangle d'ombre noire. Minuit sonnaà la grande horloge. Bientôt, Durham appuyantla tête sur sa main gauche, s'endormit.Trois coups discrètement frappés. La portes'entr'ouvre et sur le seuil paraît une fille de service.Elle est jeune et fraîche dans son tablierblanc qui remonte sur un corsage noir. Elle


194 PEUPLE SANS HISTOIREporte sur un plateau le thé et les pâtisseries légèresque tous les soirs, son labeur de plume achevé,le gouverneur prend avant de se retirer.La jeune fille s'arrête. Il est beau ainsi lenoble Lord, avec sa dernière pensée figée sur sestraits énergiques. Et pourtant, elle le pressent,cet éblouissant gentilhomme, ce Chevalier Grand-Croix de l'Ordre du Bain, c'est l'ennemi de sarace, et cette plume qui vient de tomber là, entravers du papier c'est l'arme terrible — autrementpuissante que la torche de Colborne ----- quis'aiguise contre les siens.Très émue, elle pose légèrement le plateausur un guéridon. La petite Canadienne, élèvedes Ursulines de Québec, n'est pas une ignare.Elle a lu les annales de son pays et reçu la richetradition du vieux monastère qui garde commeun trésor les toutes premières pages de notre histoire,de cette histoire belle comme une chansonde geste, pure comme une enfance ! Et pouraimer son pays, elle a d'autres raisons encore, trèsbonnes !... Son père, Jean-Louis Bédard a été tuéà Saint-Charles, en combattant pour ce qu'ilcroyait être la cause de la justice et de la liberté.Elle a vu brûler la maison paternelle, et c'est pourcela que la petite Thérèse Bédard, héritière d'unevieille lignée bourgeoise du Richelieu, est revenueaux lieux de son enfance vers les bonnes religieu-


PEUPLE SANS HISTOIRE 195ses ses maîtresses. L'influence d'une amie decouvent lui a trouvé du service au Château, oùsa belle éducation et son air distingué lui concilientle respect de tous.Et tout à coup parce que les souvenirs assaillentéperdument son cerveau, il lui prend une enviefolle de savoir ce que disent ces pages éparpilléeslà, sur la table. Elle voudrait connaître ce quepeut bien penser des Canadiens, des rebelles d'hier,des morts et des détenus d'aujourd'hui ce largefront sur lequel la flamme inconstante des bougiesfait l'étemel jeu de la lumière et de l'ombre. Elles'approche par derrière sans faire plus de bruitque les rayons de la lune sur la marqueterie duplancher. La voilà qui se penche tout près ! Safigure touche presque celle de l'auguste dormeuret son souffle l'effleure ! S'il se réveillait ! Maisnon ! il dort bien et ses épaules soulèvent régulièrementla fourrure de la pelisse.Elle lit. .. Et soudain son fin visage se contracteet pâlit. Elle vient d'arriver aux lignes surlesquelles le gouverneur a laissé tomber sa plume.Et presque en haut d'une page, elle lit et relit cesmots tracés d'une écriture anguleuse et hautainequi sue l'orgueil et le mépris : "Ils sont un peuplesans histoire... "On n'est pas impunément petite-fille d'unvoltigeur de Châteauguay et fille d'un vaincu de


. elle écrivit obliquement quelques mots au beau milieude la page inachevée. . .


PEUPLE SANS HISTOIRE 197Saint-Charles. Tremblante de colère, Thérèse seredresse et son regard chargé va du papier où zigzaguentles lignes menteuses à la blanche main quiallonge là, tout près, de fins doigts d'aristocrate,où luisent des diamants. Elle suffoque, la fille dupatriote, et elle songe, à cette minute, qu'autrefoisil y eut, là-bas, dans les lointains du fleuve, unefillette de son sang et de sa race qui écrivit dansun fort de pieux, au bord des eaux, une incomparablepage d'histoire, page de Légende Dorée,naïve et sublime à la fois, fiè^e, pure, attendrissante! . . . Dans l'esprit de Thérèse, fouetté par lesouffle de l'indignation, cette page parmi tantd'autres héroïques, vibre, frissonne, bat et claquecomme un drapeau ! Cette page elle ne veut pas,elle, femme canadienne-française, qu'une mainbritannique la rature, la viole, l'abolisse ! Unéclair lui passe au fond des yeux ! Elle saisit laplume qui a roulé là, sur le papier ; elle la trempe,fébrile jusqu'au fond du grand encrier d'argentet d'une main assurée, celle dont ses ancêtressavaient conduire la charrue et tenir l'épée, elleécrit obliquement quelques mots au beau milieude la page inachevée. Puis, emportant le plateau,elle sort sans bruit.Durham dormait toujours.


198 PEUPLE SANS HISTOIREPetit à petit, les bougies se consumèrent,atteignirent le fond des godets de bronze et moururent.Petit à petit l'ombre prit possession dela pièce, submergeant les meubles, les livres, lesbibelots sur la cheminée, les léopards héraldiques,ne respectant que le rectangle du parquet où jouaitla lune.Durham dormait toujours.Les cris joyeux des hirondelles se poursuivantdans la lumière du matin réveillèrent le nobleLord. Surpris, il fut quelque temps à se rendrecompte qu'il avait dormi sept heures à sa tablede travail. Les papiers avaient été un peu disperséspar les souffles de la nuit et à portée de samain la plume se couchait sur le dernier feuillet.Il la remit dans l'encrier d'un geste machinal etses yeux naturellement amenés sur la page blanchelurent avec stupeur au-dessous des derniers motsde sa main : " Ils sont un peuple sans histoire et... ." ces autres, écrits d'une plume gorgée d'encre,en grosses lettres fortement appuyées : " Thouliest, Durham ! "Et ce terrible post-scriptum était signé : Madeleinede Ver cher es.


PEUPLE SANS HISTOIRE 199Le gouverneur passa la main sur son front. Ilne rêvait pas ! Qui avait pu oser ?. . . . Il marchavers la fenêtre, mit le papier en pleine lumière etrelut les mots flétrissants : " Thouliest, Durham!".Le soleil se levait là-bas derrière la falaise lévisienne.Une brume blanche traînait sur l'eaunoyant encore les mâts, les fines étraves, les quaisflottants. Déjà cependant, elle se diluait, sedésagrégeait, fuyait par lambeaux et sa dérouteaffirmait le triomphe prochain du jour, du soleil,de la clarté.Madeleine de Ver chères t Ce nom n'avait pasencore frappé les oreilles du gouverneur. Quiétait-ce ? Et puis, en somme, qui se cachait sousce nom ? L'idée de rechercher l'audacieux intrusne traversa qu'un instant l'esprit de Durham.En homme d'esprit, trop raffiné pour ne pas sentirle ridicule de sa position, il était bien résolu à nepas raconter une aventure où le beau rôle n'étaitpas le sien. La main inconnue pouvait avoir raisonaprès tout ! L'histoire est peut-être autrechose qu'une longue enfilade de siècles et de crimes,un cliquetis d'armes dans une orgie sanglante ! Lasurvivance de ce peuple simple, de ce lis tombédu drapeau blanc, de cet enfant de France abandonnépar sa mère, le bruit de cantique assourdiet très doux que fait sa vie sous ce vaste ciel ne


200 PEUPLE SANS HISTOIREcomposent-ils pas l'une des belles strophes dupoème humain ?Et les incomparables vers élégiaques de Thomas"Gray lui revenaient en mémoire. ..Full many a gem of purest ray sereneThe dark unfalhom'd caves of ocean bear,Full many a flower is born to blush unseen,And waste its sweetness on the desert air.Et voilà qu'au fond de lui-même, au-dessousde la colère que le " Thou liest ! " faisait gronder,il y avait de l'admiration pour la fierté du gestequi le flagellait. Et à mesure que l'horizons'éclairait, que la vie se remettait à sourire et àchanter, le charme divin de la terre laurcntienneopérait et le comte de Durham, accoudé à la fenêtre,la feuille toujours dans sa main, s'apaisait.Trois coups discrètement frappés.-—Entrez ! Ah ! c'est vous, miss ! Je suis biencontent de vous voir. J'ai passé une mauvaisenuit et ne descendrai pas ce matin.—Votre Excellence n'a pas dormi ?—Si ! mais très mal ! J'ai négligé de goûterhier soir et j'ai eu grand tort. Je suis épuisé.


PEUPLE SANS HISTOIRE 201—Votre thé était prêt, Excellence ! Vousn'aviez qu'à sonner.—Ah ! miss ! Vous êtes française, n'est-cepas ? Vous allez me donner un renseignement.—Bien volontiers, Excellence ! Si j'en suiscapable.— Y a-t-il en ce pays quelque personne quise nomme Madeleine de Verchères ?La jeune fille pâlit un peu, mais ne bronchapas.—La personne de ce nom, Excellence, estmorte depuis un siècle !—Ah !—Elle a vécu longtemps, mais pour nous,c'est toujours une enfant de quatorze ans que nousappelons l'héroïne de Verchères.—Vraiment ! Dites-moi son histoire, miss.J'aime beaucoup vos. .. légendes de l'ancienrégime !Elle tremblait un peu la pauvre petite Thérèse.Toute droite, et blanche comme la coiffeplacée sur ses cheveux noirs, elle parla cependantet refit pour cet étranger le merveilleux tableauoù, sur un fond de forêt et d'eau bleue, se profilentles masques hideux des Iroquois, les têtesapeurées des vieillards et des enfants, mais oùdomine la silhouette d'une petite Canadienne de


202 PEUPLE SANS HISTOIREquatorze ans coiffée d'un feutre à panache, deboutsur le bastion, l'arme au bras.—Il y a déjà deux siècles, Excellence, quel'héroisme a écrit cette histoire aux bords du Sainl-Laurent. La fille de Monsieur et de Madame» deVerchères habitait avec ses parents un de cesforts primitifs, simples palissades entourant l'égliseet les habitations, qui étaient alors les sentinellesavancées de la civilisation française sur cecontinent. C'était au temps où 1'Iroquois rôdaitpartout, où chaque buisson pouvant cachei un tigreà face humaine, chaque colon devait être un soldat.A cette rude école, les cœurs se trempaient etdans le danger, les âmes se déployaient comme auvent, les drapeaux.Or un jour que Monsieur et Madame deVerchères étaient, l'un à Montréal, l'autre àQuébec, le cri de guerre des Iroquois éclata à lalisière du bois. En un instant, vingt moissonneurs,surp i sur leurs gerbes sont massacrés etscapés. Madeleine est sur le rivage. On luicrie : " Sauvez-vous ! " Levant la tête, elle aperçoit,à cent pas d'elle les hideuses figures tatouées.Sans peidre son sang-froid, elle fait volte-face etse précipite dans le fort dont la porte était ouverte.Et c'est ici, Excellence, que commence vraimentcet incroyable exploit beau comme une


PEUPLE SANS HISTOIRE 203fable antique ! Le fort est sans défense : pourtoute garnison, des vieillards débiles, des femmesaffolées, dos enfants qui gémissent, deux soldatsà demi morts de frayeur qui parlent de fairesauter les poudres. Mais Madeleine est d'unsang magnifique et qui ne connaît pas la peur !D'instinct, elle prend le commandement de toutesces faiblesses. " Souvenez-vous, dit-elle à sesdeux petits frères, deux bambins auxquels ellevient de donner un fusil, souvenez-vous que lesfils des gentilshommes sont nés pour verser leursang pour Dieu et le Roi !" Et à l'instant, Excellence,cette fillette de quatorze ans, coifféed'un feutre à panache, paraît sur le bastion.—L'aventure, en effet, ne manque pas depittoresque ! . .. Poursuivez, miss!—Et Madeleine, avec une décision et uneintelligence admirables, organise cette garnison,donnant aux uns des armes, aux autres de laconsolation, à tous du courage. Partout à la fois,faisant de-ci de-là le coup de feu pour abattre unIroquois plus hardi que les autres, elle réussit àpersuader aux Indiens qu'ils ont affaire à fortepartie. Le jour, la nuit, elle est au poste, etl'on ne peut songer sans émotion à la sublimefillette, seule en ce coin perdu du Nouveau-Monde, à vingt milles de tout secours humain,


204 PEUPLE SANS HISTOIREpassant la nuit sur la palissade à surveiller l'horizon,ses mains blanches posées sur la culasse dugros canon prêt à déguculer, prêtant l'oreille aumurmure nocturne de la forêt, à la chanson duflot, tendant son âme pure vers la Vierge quivenait de sauver Québec, cependant que cettetranquille audace dompte les tigres de la Mohawkdont les yeux fauves luisent dans les taillis. ..A mesure qu'elle parlait, Thérèse s'animait,ses yeux brillaient de fierté et sa voix tremblaitd'émotion. Pour Durham, il devenait de plus enplus probable que celle-là pourrait, si elle le voulaitbien, le renseigner exactement sur son mystérieuxvisiteur de la nuit dernière. Sans laisserrien paraître, il ajouta :—Et comment finit tout cela ?. ..—Je n'ai pas fini, Excellence, ne vous a)^antpas dit comment Madeleine "trouva moyen d'augmentersa garnison. Un matin, avec le lever dusoleil, un canot parut entre les îles ; il piquaitdroit vers le fort. Le malheureux qui le montait—- il s'appelait Fontaine — courait à unemort assurée. Que fit, pensez-vous, la courageuseenfant ? . ..—Que sais-je, dit Durham, souriant ! Je nesuis pas un foudre de guerre, moi !. .. Elle fittirer du canon pour l'avertir du danger ? . ..


PEUPLE SANS HISTOIRE 205—Des militaires eussent fait cela, peut-être !Madeleine trouva mieux. Elle fit ouvrir toutesgrandes les portes du fort, et seule, sans armes,marcha au rivage, y reçut Fontaine qu'elle conduisità pas lents, jusqu'au milieu des siens. LesIroquois, croyant à un stratagème, n'osèrentquitter le couvert.Enfin, après quarante-huit heures passéessans manger ni dormir, après avoir tenu seule,pendant huit jours, contre une véritable petitearmée indienne, Madeleine vit le secours paraîtreà l'horizon !. .. Le Gouverneur, informé on ne saittrop comment, envoyait M. de la Monnerie pourdélivrer le fort. Madeleine, toujours coiffée à lamousquetaire marcha derechef à la grève et commele commandant sautait sur le sable, elle enleva sonfeutre, s'inclina et lui dit avec cette grâce toutefrançaise qui sied si bien au courage : " Monsieur !faites relever les sentinelles ; il y a huit joursqu'elles ne sont pas descendues des bastions. Aces conditions-là, je vous remets mon commandementet je vous rends la place !. . ."—Vraiment, miss ! on croirait entendre unchant de l'Iliade !. ..—C'est plus qu'un chant de l'Iliade, Excellence,c'est une page de l'histoire du Canada, duCanada français !


206 PEUPLE SANS HISTOIREDurham maintenant ne doutait plus. Tlsavait à n'en pas douter que la petite main quijouait fiévreusement dans les dentelles du tablierétait celle-là même qui avait écrit le Them liest,Durham ! Mais elle était si crâne, la petiteCanadienne française, et si évidemment sincèrequ'il ne lui en voulait plus, et qu'au-dessus dugentilhomme qui respectait la femme et le geste,il y avait l'homme attendri qui pardonnait.Aussi, relevant sa belle tête de patricien ilajouta :—Je vous remercie, miss, de l'attachant récitque vous venez de me faire et qui m'a remué.J'ignorais que ce pays nouveau eût des annalesdéjà si glorieuses. . . Vous y mettiez tant de chaleurque, vraiment, je me demandais en vous écoutantsi vous racontiez quelque chose ou. .. si vousplaidiez une cause !Aux derniers mots, Durham s'était levé.Thérèse fit un pas en avant et, frémissante :—Je plaidais une cause en effet, Excellence,celle des miens, celle de l'héroïsme français et deson droit au respect, à l'espace, à la survivance,à la liberté !...Tendant à la jeune fille le papier qu'il tenaittoujours en main :


PEUPLE SANS HISTOIRE 207—Permettez-moi, miss, de vous remettrececi sans votis demander d'explication !Et avec un sourire :—Je comprends que le fort de Verchères esttoujours français et que malgré le siècle écoulé,l'ombre de la petite Madeleine revient parfois lanuit, dans le Château, monter la garde !


TABLE DES MATIÈRESPAGEDédicace 2Préfaee —• 3L.-i ( 'orvéo des Hamel 17Le Rosier tic lu Vierge 35Lu Croix de Saint-Norbert 59Sur lu RcnrliaussaKc 71Charles Houx 101No vends pas la terre 117Jacques Maille :.. 139Le Colon LeVesque 161Peuple salts Histoire 189

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