Se dire Manouche, Rom, Gitan - Département de géographie - Ens

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Se dire Manouche, Rom, Gitan - Département de géographie - Ens

n°6 2010 31combinaison de processus multiples,complexes et variables, qui fait l’objet demultiples recherches. Le structuralisme ad’abord pensé l’identité pour penser lerapport entre le singulier et l’universel.Pourtant, depuis la fin des années 1960 5 , leproblème n’est plus de s’interroger sur ladéfinition de ‘‘l’identité’’ dans les différentes‘‘cultures’’, mais d’étudier les pratiques concrètes etles techniques d’identification (…), en lesenvisageant comme des relations de pouvoir mettanten contact les individus qui ont le moyen de définirl’identité des autres et ceux qui sont les objets deleurs entreprises (Noiriel, 2007, p. 5). Notrepropos s’inscrit dans ce champ d’analyse :nous ne voulons pas créer une catégorie depensée – les Rroms – qui nierait lesdimensions multiples de l’identité. Mais il nenous semble pas non plus que l’analyse desprocessus d’identification opposent ceux quidéfinissent et ceux qui sont définis.L’identité se construit dans des relations depouvoir qui ne sont en aucun cas univoques.La question qui se pose est alors la suivante :comment conserver la richesse desexpériences de vie sans pour autant nier lessentiments d’appartenance à un groupecommun ? Il s’agit d’interroger lesreprésentations de cette identité rrom, et devoir quelle importance elles ont pour lesacteurs, en les replaçant dans les discours quiles produisent, puisque la catégorisation est uneactivité exercée par de nombreuses instances, dont lespouvoirs d’assignation sont variables, et qui setraduit par une mise en forme plus ou moinscontraignante et aboutie des identités collectives(Martiniello, Simon, 2005, p. 8). Malgré lepoids des identifications externes qui figentles identités, les processus de différenciationet d’affiliation internes s’émancipent de cescatégories artificielles, en prenant appui surcelles-ci. C’est en ce sens qu’on parlera deprocessus de subjectivation : [la logique desubjectivation] n’est jamais la simple affirmationd’une identité elle est toujours en même temps le déni5 Une nouvelle génération de philosophes, parmilesquels on peut citer Jacques Derrida, MichelFoucault ou Gilles Deleuze rejettent la définitionréifiée de l’identité pour privilégier une approche entermes de relations de pouvoir.d’une identité, imposée par un autre, fixée par lalogique policière. La police veut en effet des noms“exacts” qui marquent l’assignation des gens à leurplace [...]. La subjectivation comporte toujours uneidentification impossible (Rancière, 1998, p.121). La logique de subjectivation représentealors une re-création perpétuelle desprocessus identitaires en s’appuyant surl’usage de référents multiples, en vue d’uneré-appropriation des catégories assignées. Aucontraire, les processus d’identification isolentcertains éléments - pertinents pour la gestiondes populations - et les érigent encaractéristiques essentielles de l’identitéRrom. Par exemple la catégorieadministrative « Gens du Voyage » s’appuiesur la seule mobilité, oubliant la complexitéet la variabilité de cette pratique.Mal nommer les choses, c’est ajouter aumalheur des hommes (René Char)Interroger les processus d’identificationne peut s’envisager sans un retouraux catégories existantes : comment parvenir àtraiter une question relative à ces groupes sans avoirpréalablement définit, de qui on parle ? (Robert,2007, p. 55).Longtemps, le terme « tsigane » aprévalu, pour désigner des populationsvenues de l’Inde et présentant un mode devie itinérant. Pourtant, comme nous l’avonsspécifié précédemment, les généralisationsidentitaires sont réductrices et le concepttsigane tend à réunir dans une même construction desindividus organisés en groupes familiaux structurésqu’une histoire spécifique, des liens culturels étroits etun mode de vie caractérisé par le nomadismepermettent d’identifier. … La définition“tsigane” ne rend pas plus compte de la réalitésociale “des” Tsiganes, de ses modalités et de sadiversité, que la définition “gadjo” ne peut aider à lacompréhension des comportements des populationssédentaires (Humeau, 1995, p.16-17). Cela estd’autant plus vrai que le mot « Tsigane » estcomplètement extérieur au parler de ceuxque l’on désigne ainsi. Il renvoie à la sectedes Atsiganoi, secte installée dans l’Empirebyzantin bien avant l’arrivée des Rroms, et


32 n°6 2010qui refusait tout contact physique avec lesautres gens (Rromani Baxt, p. 10). Il faitégalement référence à une région, la petiteÉgypte. De “Petite Egypte”, région entourant laville de Gipte en Morée du sud-ouest, près deModon, l’on crut plus tard que les Roms (sic)venaient d’Egypte (Auzias, 2002, p. 38).Pour désigner ces populations, lespolitiques publiques ont également créé descatégories administratives, fondées sur untrait particulier, dont la mise en évidencerendait plus simple leur contrôle. Depuis1969, le terme employé est celui de « Gensdu Voyage 6 ». Il désigne l’ensemble despersonnes qui vivent et se déplacent, en habitatmobile ou susceptible de l'être, pendant tout ou partiede l'année (site de la DirectionDépartementale des Territoires de la Mer 7 ).Cette définition pose aujourd’hui problème.D’une part, les pratiques de mobilité se sontmodifiées : la mobilité permanente n’estdonc plus commune à tous les Gens duVoyage, ce qui conduit les administrations àaffiner les catégories, en identifiant troiscatégories de relation au Voyage : les gens duvoyage nomades ; les gens du voyage semi sédentairesqui effectuent des déplacements limités dans l’espaceet dans le temps ; les gens du voyage qui ne voyagentplus (Rapport Hérisson, 2007, p. 4-5).D’autre part, depuis la fin des années 1980,apparaît une nouvelle catégorie, celle deRoms », auparavant incluse dans le groupeprécédent. Une précision a été introduitedans les textes officiels qui considèrentdésormais que les Roms n’appartiennent donc pasà la communauté des gens du voyage, lesquels auxtermes de la loi du 3 janvier 1969 relative àl’exercice des activités ambulantes et au régimeapplicable aux personnes circulant en France sansdomicile ni résidence fixe, doivent être en possessiond’un titre de circulation. Ce sont deux catégoriesdifférentes, et les Roms ne relèvent donc pas dudispositif d’accueil des gens du voyage qui a été prévu6 Le terme « Gens du voyage » est utilisé seulement enFrance et en Belgique. Les autres États de l’Union etles institutions européennes et communautairesemploient le terme générique de « rom ». (RapportHérisson, 2007).7 http://www.manche.equipement.gouv.fr/information/glossaire.html#gpar la loi du 5 juillet 2000 8 . Au contraire, lesRoms sont considérés soit comme desétrangers, ressortissants de l’Union européenne(essentiellement de Roumanie et de Bulgarie) (ibid.,p. 1), c’est-à-dire comme des migrantséconomiques qu’il convient de gérer commetels ; soit comme des victimes persécutées entout temps et en tout lieu. C’est là en grandepartie l’identification construite par lecollectif Romeurope, qui défend la perceptiond’un groupe “rom” dont la variable paraît plussociale que culturelle (Dupau, 2009. p. 39).La culture de la précarité (ibid.) attachée austatut de victimes rend nécessairel’intervention des associations et despolitiques publiques pour assurerl’apprentissage des pratiques d’habiter (ibid..,p. 50), dans la mesure où [leur] mode de vie nes'avère pas compatible avec les contraintes du parcclassique 9 . Ces catégories relèvent donc plutôtdes dispositifs de contrôle et de gestion despopulations que de processus desubjectivation. Elles fixent des identités -pourtant variables - dans le temps et dansl’espace.Il convient alors de s’arrêter sur lesreprésentations médiatiques qui senourrissent de ces processus et renforcentl’assignation identitaire. En ce sens, untravail a été entrepris en 2009 sur lesreprésentations issues des dénominations.Un corpus de 143 articles de presse parusdans les journaux locaux et nationaux entrejuillet 2008 et février 2009 en France 10 a étéconstitué 11 . Deux « mots clé » ont été8 JO Sénat, 7 novembre 2007, cité par le RapportHérisson, p. 1-2.9 Site de l’Association Départementale pourl’Information sur le Logement (ADIL) du Doubs.10 Les journaux qui entrent dans le cadre de l’étudesont : Lille Métropole, La Gazette des Communes, La voixdu Nord, La Provence, Rue 89, News Press, Ouest France,Le Parisien, L’Union, La Dépêche, Vonews, Nice Matin,L’Aisne Nouvelle, Le Télégramme, Nouvel Observateur,Dernières Nouvelles d’Alsace, l’Est Eclair, Metro France,Causeur, Nord Eclair, Le Figaro, Le Pays, 20 Minutes, BienPublic, La Nouvelle République, Charente Libre, VarMatin, Sud Ouest.11 Dans le cadre des recherches de doctorat de CélineBergeon : Rroms et Voyageurs: pratiques circulatoires etattaches territoriales au miroir des politiques publiques de


n°6 2010 33distingués et ont déterminé le recueil del’ensemble de ces articles de presse. Pour uncorpus, le terme de « Gens du Voyage » a étéchoisi et pour l’autre, le terme de« Tsigane » 12 . Les sujets traités dans lesarticles de presse de chaque corpus ont étéanalysés. Les résultats montrent que lesproblématiques sont différentes si l’onemploie le terme de « Gens du Voyage » oucelui de « Tsigane ». Pour le premier groupe,les problèmes soulevés peuvent êtreregroupés en trois thèmes : le stationnement(légal ou illicite), les dispositifs d’accueil ainsique les équipements des lieux de halte ; puisla circulation en tant que mode de vie ; enfinla discrimination, le racisme ainsi que lesprocessus associatifs de médiation etd’insertion. L’analyse du corpus d’articlesrelatifs au terme de « Tsiganes » faitessentiellement référence à des migrations deRoms provenant des pays de l’Europe del’est. Une orientation culturelle de cesarticles est prépondérante notamment avecla mise en avant de la culture musicale decette population. Du point de vue de l’étudedes représentations, ce travail a permis dedistinguer des problématiques spécifiques,liées à la mobilisation d’un vocabulaireparticulier. Support à la circulation desreprésentations au sein des sociétés, la presseest un outil d’analyse pertinent puisqu’elletraduit des images et des présupposés : lesreprésentations circulent dans les discours, sontportées par les mots, véhiculées dans les messages etimages médiatiques, cristallisées dans les conduites etles agencements matériels et spatiaux (Jodelet,1989, p. 48). Nos différentes expériences deterrain nous ont conduites à remettre encause ces désignations artificielles et à porternotre attention aux processus desubjectivation des acteurs. Dans cetteoptique, la confrontation de plusieursterrains (Région Ile-de-France, régionstationnement et de circulation : l’exemple des Rroms duPoitou-Charentes (France) et de la région Wallonne (Belgique).Thèse de Doctorat en cours.12 Le terme de Rrom est rarement utilisé dans lapresse, c’est pourquoi les expressions « Gens duVoyage » et « Tsiganes », fréquemment employées,ont été privilégiées.Poitou-Charentes et région wallonne enBelgique), nous a permis d’appréhender cettequestion à partir de plusieurs groupeshabitant différents espaces.La parole rromSi les Rroms se disent d’abordappartenir à un réseau familial, ensuite à ungroupe culturel de référence (Manouche,Gitan, Roms), les référents identitairescirculent au gré des rencontres et dessituations: combien de Rroms ont arrêté levoyage mais ne se sentent pas moins Rromspour autant ? Les deux schémas ci-dessousprésentent les usages des dénominationsdans les processus d’identification et desubjectivation, permettant une confrontationentre les catégories produites et leur réappropriationpar les acteurs. Ces schémasnous permettent de mettre en relation lesdifférents processus à l’œuvre dans laconstruction de l’identité. Ainsi, on peut voirsur le schéma 1 que les processusd’identification s’appuient sur certainesvariables (mobilité, pratique de la langue,précarité, délinquance) qu’il s’agit d’isolerpour en faire des variables explicatives del’identité. Ces processus réifient l’identité desindividus et des groupes. En premier lieu, lescatégories produites méconnaissent lacomplexité des variables choisies, qui nesont pas linéaires.Au contraire, la pratique de la languevarie selon les contextes, les situationsd’énonciation, les situations du quotidien.Mais qu’elle soit quotidienne ou non,l’utilisation du rromani revêt toujours unsens dans la construction de l’identité. Ensecond lieu, choisir certaines variables, c’esten laisser d’autres de côté, c’est méconnaitrela dimension plurielle et toujours recréée del’identité. L’identification de l’autre enfermecet autre dans ce qu’Amin Azza appelle « ladifférence ». Cette “passion de la différence”enferme [...] dans des identités imperméables, etamène à glisser rapidement de la différence culturelleà la déficience culturelle, car actuellement, lesfrontières entre une désignation de la différence et une


34 n°6 2010assignation de cette différence sont de moins en moinsnettes (Azza, 2007, p. 91-94). Elle ne laissepas de place à un écart, écart produit par lesindividus qui rejettent ces identificationsfixées. La comparaison des situations danslesquelles est employé le mot « Rom »permet d’illustrer l’association entre unterme – désignant une population – et unecaractéristique principale associée à ce terme– en l’occurrence, à cette population.Schéma n°1 : Les processus d’identification des populations RromsEn effet, pour les instances quiidentifient (schéma 1), le mot « Rom » esttoujours corrélé à une pratique de la languerromani, à une faible mobilité et à unesituation de précarité forte.Pourtant, tandis que pour le collectifRomeurope, les Roms sont essentiellement despopulations victimes, elles sont pour lespolitiques publiques des populationsdélinquantes. Au contraire, les populationsRoms mobilisent cette catégorie là dans dessituations particulières, catégorie qui estsouvent reprise en relation avec d’autres(origine, espace proche ou éloigné,…)comme on peut le voir sur le schéma 2. Lesprocessus de subjectivation expriment ainsila tentative de creuser un écart par rapport àla catégorie imposée : cet écart se donne àvoir dans les cercles qui s’emboitent. Leschéma 2 montre la « malléabilité » del’identité. Il précise le « jeu desappartenances multiples » : plus la référenceidentitaire s’éloigne du centre, plus lesentiment d’appartenance s’amoindrit. Ceschéma illustre également l’intensité del’utilisation des dénominations mais cesdénominations renvoient à une significationunique dans le cas des processusd’identification, alors qu’elles traduisent desappartenances multiples lorsqu’elles sontexprimées par les acteurs. Les groupesculturels de référence (Rom, Manouche etGitan) sont mobilisés couramment pour sedémarquer du groupe plus élargi des Rromsmais ils donnent également à voir unegrande diversité interne, et ce d’autant plusqu’ils changent de signification selon les


n°6 2010 35situations et les échelles d’appartenanceexprimées. Les expériences de vie formentun support idéal pour l’enchevêtrement desréférences identitaires.Schéma n°2 : Appartenances multiples des populations Rroms 13Source : schéma conçu et réalisé par Bergeon C., complété par Salin M. d’après des entretiens informels réalisésentre Septembre 2005 et avril 2010.13 Lecture du schéma n° 2 : ce schéma tente d’ordonner les différentes strates d’appartenance mobilisées par lesRroms rencontrés pendant le travail de terrain. Ces « auto-dénominations » ont été classées suivant quatre variables,utilisées de façon récurrente par les acteurs. Plus l’identification s’éloigne du centre, plus le sentiment d’appartenances’amoindrit (à l’échelle de l’individu et de la famille) dans le même temps qu’il s’accroit puisque le nombre de Rromsauquel il est fait référence augmente, au fur et à mesure que les frontières des groupes d’appartenance s’élargissent.Par exemple, dans l’usage quotidien, un individu se définira en premier temps par l’appartenance familiale, puis parson groupe culturel d’appartenance pour enfin « se dire Voyageur » ; alors qu’en référence au mode de vie, l’acteur sedit dans un premier temps « Voyageur », puis il fait appel à son groupe culturel d’appartenance pour se situer pluslargement au sein des « Gens du Voyage ».


36 n°6 2010Jeu d’identification et de subjectivation :se servir des appartenances multiplesL’appartenance revendiquée à ungroupe est toujours à considérer dans un jeud’échelles. En effet, les situations et lesopportunités (économiques, sociales oureligieuses) mobilisent une appartenancespécifique et la mise en avant d’unattachement précis. Face aux gadjé que noussommes, il arrive souvent que les personnesse disent « rrom », voire parfois « tsigane ».On parle un peu de l’Argentine, où Helena apassé cinq ans. Puis, subitement, elle me dit :Moi je suis Tsigane, vous compris ?- Je comprends mais ça veut dire quoiTsigane ?- Ben vous voir il y a plusieurs tsiganes.Moi je suis tsigane rom.- Tu es rom ? Mais c’est quoi par exemplela différence entre rom et tsigane.- Il y a pas différence. Tsigane c’est grandtu vois. Le Gitan il est tsigane, le Manoucheil est tsigane. Moi pas Gitan, pas Manouche.Moi Rom. Mais surtout Tsigane. Et puisaussi moi je parler le romani et le tsigane. »(Je comprends que le romani est en fait leroumain parce qu’après avoir parlé roumainavec la vieille femme qui revient lui dire deuxmots à sa fenêtre, elle me dit : « tu vois çac’est romani . Moi parler le tsigane. Moiparler un peu l’espagnol, un peu le français, leromani et le tsigane.- Alors tes enfants aussi ils sont tsiganes ?- Bien sûr ils sont tsiganes. »(Carnet de terrain de Marion Salin 14 ,16/03/2010)Ainsi, la référence à l’un des troisgroupes culturels restreints est mobilisée parcette femme, en situation de discussion àpropos de l’identité. Pourtant, il est plutôtrare lors des entretiens que le mot « tsigane »soit convoqué. Il est également peu courant14 Les citations issues d’entretiens informels sontindiquées comme extraites des carnets de terrain. Lesentretiens indiqués comme tels ont été enregistréspuis retranscrits.que la tripartition (Rom, Gitan, Manouche)soit explicitée de manière aussi claire : nousavons remarqué que lorsque les groupes sonten concurrence pour l’espace, la distinctionentre les Roms (appelé « Roumains » par lesManouches et Gitans), et les Manouches etGitans se fait plus évidente. Les acteurs euxmêmesveulent éviter des amalgames quipourraient nuire à l’image de leur groupe etles empêcher de s’installer sur tel ou tel lieu.Mais en dehors de ces situations, il noussemble que les mots « Rom, Gitan,Manouche » tiennent à la fois lieu de référentculturel restreint et plus large – ce que nousconsidérions ci-dessus avec le terme« rrom ». Ces mots permettent en effet de sedistinguer par rapport aux gadjés maiségalement par rapport aux autres familles.Car c’est bien la famille qui constituel’échelle de référence la plus souvent citée,hors des premiers contacts avec les gadjé.L’unité de vie et d’organisation socioéconomiqueest en effet la famille, plus oumoins élargie selon les cas : la solidarité entreles membres de la famille est une valeurfortement affirmée par les Rroms. De lamême manière, les écrits ethnographiquesont montré que les relations familialesjouaient un rôle économique important(Formoso, 1986). Ainsi, lorsque les pouvoirspublics tentent de créer avec les Rroms desfamilles nucléaires, ceux-ci mettent en placedes stratégies de contournement. C’est ceque nous avons pu observer en Seine SaintDenis (village d’insertion) comme dans larégion Poitou-Charentes lors du relogementde familles en habitat collectif.Par ailleurs, les références au groupeculturel d’appartenance sont systématiques.Nous pensons alors que la représentativitéde chaque groupe culturel de référence (rom,gitan et manouche) joue un rôle importantdans la reconnaissance de l’autre au sein d’ungroupe plus élargi. Lors du travail de terrainen région Poitou-Charentes, la place desRoms dans le groupe plus élargi des Rroms asouvent été remise en cause. Les Roms étantpeu présents en région Poitou-Charentes eten Wallonie, les relations sociales entre les


n°6 2010 37groupes Roms, Gitans et Manouches sontrestreintes. Nous pouvons alors émettrel’hypothèse que le degré de relation et dereprésentativité influence l’exclusion oul’adhésion au groupe culturel plus élargi.Non, non, je ne suis pas une tsigane maisune manouche !(Entretien, Charente-Maritime,Femme Manouche en terrain familial,mars 2005).Les processus de différenciation sontdonc nombreux, notamment lorsqu’il s’agitde redorer une image ou bien encored’affirmer son appartenance culturelle lediscours minoritaire est un discours performatif,visant à imposer comme légitime une nouvelledéfinition des frontières et à faire connaître etreconnaître la minorité ainsi délimitée contre ladéfinition dominante et méconnue comme telle, doncreconnue et légitime, qui l’ignore (Bourdieu, 1980p. 66). S’affirmer en tant qu’appartenant à uncertain groupe, c’est essayer de fairereconnaître ce groupe comme légitime etaffirmer son existence dans des situations oùelle est menacée par les politiquesd’assimilation et d’intégration menées par lesÉtats européens.Les processus de subjectivations’entrecroisent selon les situations, lesinterlocuteurs. On peut alors parler desubjectivation multiscalaire, dans la mesure oùles référents mobilisés sont variés etinterviennent à des moments divers, demanière séparée ou simultanée.Pour tenter de saisir la complexité deslogiques de construction identitaire, nousavons décidé de nous intéresser à deuxdimensions qui peuvent intervenir dans lejeu des identités : la langue et le rapportqu’entretiennent ces groupes à l’espace,puisque celui-ci est le support de pratiques,de représentations et de références spatialesparticulières.Jeu d’identification et de subjectivation :de la langue à l’espaceIl est a priori peu aisé pour lesgéographes-ethnographes de multiplier lesinterrogations de terrain à propos del’identification rrom. En effet,l’établissement de liens privilégiés avec un ouplusieurs groupes rroms ne permet pastoujours d’appréhender la problématique del’identification à toutes les échelles. C’estbien le dialogue qui rend possiblel’articulation de ces processus, à partir denos terrains avec les Roms, les Gitans et lesManouches, et dans des contextes biendifférents (Poitou-Charentes, Wallonie, Ilede France). La question demeure alors :comment saisir les processus d’identificationrrom, hors des cadres de formation d’unsavoir-pouvoir qui viserait explicitement àgérer ces populations ?La langueLa langue est l’un des fondementspotentiel 15 du sentiment d’appartenance à ungroupe. En effet, la langue est le supportd’une vision du monde, d’un possible modede vie. Parler la même langue, c’est prendreacte de l’existence d’un lien potentiel, entreles différents locuteurs.Le Kalo qui s’aperçoit que le vocabulairequ’il utilise et qui le démarque de la sociétémajoritaire trouve des correspondances directesavec le dialecte des Rroms d’Albanie, duKosovo, de Bulgarie, de Grèce ou du Piémontse sent, et pardonnez-moi cet élan deromanticisme, membre d’une grande famille.(Latifa, Gitane membre de La Voixdes Rroms, rencontrée à Paris endécembre 2009).15 Nous insistons sur le mot « potentiel » dans lamesure où la langue n’est pas du tout suffisante pourcréer des liens entre individus et groupes. Enrevanche, elle atteste de liens passés ou enconstruction. Ce qui importe, c’est d’interroger lesens de ces liens pour les pratiques et lesreprésentations.


38 n°6 2010La langue parlée par les Rroms est lerromani. Les politiques publiques associentd’ailleurs cette langue au seul groupe rom(d’Europe de l’est).- Mais sur quels critères vous vous fondezpour définir que ce sont des Roms ?Ah ben c’est eux qui se définissentcomme ça. Moi je ne les regarde pascomme des Roms ou je ne leur parlepas comme à des Roms. C’est eux quidisent « nous on est Roms ». Ilsparlent la langue, etc.(Entretien avec un travailleur social,09/10/2009).Pourtant, il nous semble que lerromani n’est pas propre aux Romsvenus d’Europe de l’Est. Il constitueau contraire un fondementd’appartenance plus large : pourcomprendre cela, il nous faut revenir àl’histoire du rromani. Le rromanidérive des parlers populaires prochesdu sanskrit et possède des éléments debase en commun avec le hindi, lenépali, le panjabi, etc., langues sœursdu nord de l’Inde (Liégeois, 2007,p. 39). Après mille ans de migrations pardes voies et à des époques différentes, après despériodes et des lieux différents de relativestabilisation ou dedentarisation, la langues’est ramifiée et se ramifie encore, donnantnaissance à un grand nombre de variétéslocales, différant d’ailleurs davantage par ledegré d’oubli des locuteurs que par desdisparités intrinsèques (Liégeois, 2007,p.40). Ainsi, le rromani aconsidérablement évolué au fil de cesmigrations, selon les contextes locaux,les emprunts effectués, les situationsde persécution 16 .Sarah m’avoue alors sur le ton de laconfidence : Tu sais, nous, on a notrepropre langue, c’est la langue des Gitans.Mais on parle plus tellement, parce qu’onn’peut plus, pis avec l’école et tout ça. Moij’sais encore dire quelques mots, mais c’estpas vraiment parler. Mais les enfants, ilsrigolont (sic) bien quand on parle quandmême. Je demande à Sarah plus deprécisions, pour comprendre si cettelangue qu’elle parle est la même quecelle que j’apprends à l’Inalco : lerromani. Ah c’est pas la langue desRoumains. Nous on a des beaux mots. Pourdire les yeux, j’dis « jakha ». Pourt’présenter, tu dis « Mir’ anav si Sarah ».C’est bien ce que je pensais : elle vientde réciter une leçon de mon livre derromani.(Carnet de terrain de Marion Salin,15/02/2010)J’ai été très étonnée aujourd’hui parl’émotion de Latifa, gitane, lorsqu’ellea découvert que le mot garderie était lemême en rromani et en kalo, que lesphrases se ressemblent tant dans lesdeux langues, qu’elle se sent tellementrrom et gitane à la fois.(Carnet de terrain de Marion Salin, 27novembre 2009)La langue rromani s’est construite aufil des migrations de la population Rrom.Nos trois terrains de recherche nousautorisent aujourd’hui à mettre encomparaison l’usage quotidien de la languerromani. Nous travaillons avec despopulations manouches et gitanes pour lesdeux terrains situés en région Poitou-Charentes et Wallonne ; la région Ile-de-France (plus précisément le département dela Seine Saint Denis) est fréquentée enmajorité par des Roms. Ces espaces, investispar des groupes culturels de référencesdifférents, nous donnent la possibilité decomparer des mots simples prononcés auquotidien :16 Il nous faut être prudentes sur le terme persécution.Certains lieux de persécutions ne sont pas pour autantdes lieux d’oubli du rromanes. Nous affirmonsseulement que les persécutions constituent unobstacle au développement de la langue.


n°6 2010 39Tableau n°1 : Comparaison du vocabulaire utilisé par les roms en Ile-de-France et par lesmanouches/gitans en Poitou-Charentes et en WallonieMot en françaisTerrain région Poitou-Charentes et région Wallonneen Belgique – Populationmanouche et gitaneTerrain Ile-de-France –Population romFleurs Blumi loludiFrère Praal phralBonjour latcho dives laćho divesCuré / Prêtre Rachaï raćhaiSoupe Sumi zumiArgent (de l’) Love loveMaison Caire kherChien Choukel zoukelVoler Chourave ćoravFoudinelo (souvent prononcédinlo)diloFille gavali ou racli* rakli / ćhajFromage kiral (souvent prononcé kéral) ćiralFusil Pouchka raketaBisou Tchoum ćhumidautuChanter baga bagal / gilabelMarcher Yat phirel / dźalVille Foro foroCaravane Campine kampinaLune chonut ćhon (ut)Mère Daj DajGarçon tchavo / raclo ćhavo / raklorepas jabe xabeLes yeux yakas jakhaSource : Terrain - Seine Saint Denis, Région Poitou-Charentes, Région WallonneLe tableau ci-dessus montre lesanalogies observées entre la langue identifiéecomme étant du rromani (parlée par desRoms bulgares et roumains rencontrés) et lalangue quotidienne des Manouches. Nousvoyons que certains mots sontcomplètement identiques (lové/love) et quela plupart des mots, s’ils ne sont pasretranscrits de la même façon, conserventune prononciation très proche (kiral/ćiral ;sumi/zumi). Certains mots sont tout à faitdifférents (pouchka/raketa) : comme nousl’avons souligné, les langues ont étéfortement influencées par les migrations etles contextes locaux. Cela nous montre bienqu’il existe un lien objectif entre lesdifférents parlers manouches, gitans et roms.Toutefois, ce lien n’est pas toujours porteurde sens pour les populations rencontrées,souvent parce qu’elles l’ignorent, étantrarement en contact les unes avec les autres.Cependant, la pratique de la langue est unemanière d’affirmer l’existence d’un groupeRrom dont l’unité relève en partie d’uneproximité linguistique. À l’échelle du groupeculturel de référence, la langue permet derenforcer des liens socio-familiaux.Néanmoins, la langue ne peut êtreconsidérée de manière isolée, puisque laplupart des Rroms que nous avonsrencontrée parlent plusieurs langues. Lesenfants notamment sont heureux de nous


n°6 2010 41de la pratique du voyage. C’est un sentimentde partage de valeurs, d’une langue etd’habitudes de vie. La référence à la mobilitéest récurrente même en cas dedentarisation.De nombreux voyageurs qui necirculent plus élèvent le voyage en l’un deséléments fondateurs de leur mode de vie.L’abandon de la circulation ne remetcependant pas en cause l’appartenance à lacommunauté des Rroms. Nous pouvonsalors nous interroger sur la place despratiques circulatoires dans cesquestionnements sur les processus desubjectivation puisque la sédentarisationn’engendre pas la perte d’un sentimentd’appartenance commun. Les pratiques decirculation des populations Roms, bienqu’elles soient différentes des pratiquesdécrites ci-dessus, nous amènent à faire lemême constat : le voyage est un élémentstructurant des processus de subjectivation.Ainsi, en Seine Saint Denis, la majorité desRoms rencontrés vient de Roumanie, deBulgarie et d’Albanie. La plupart de cesRoms n’ont jamais vécu en caravane : lamobilité est un moyen d’échapper auxconditions de vie difficiles dans leurs paysd’origine, elle est en cela bien différente de lacirculation des Gitans et des Manouches.Pourtant, même dans ce contexte, lesréférences au voyage 18 existent, mais à uneautre échelle.Je lui demande si elle va souvent enRoumanie. Elle me regarde de manièreétrange : « Mais Roumanie est tout le tempslà. Moi je vais souvent voir ma famille, mesamis, tous en Roumanie. Et puis revenir. Etensuite eux venir. Tout le monde faire commeça ». (Carnet de terrain de MarionSalin, le 05/11/2009)La Roumanie et la Bulgarie sont sanscesse évoquées par rapport à la famille quiest restée là-bas, mais aussi par rapport à labeauté des paysages. La mobilité entre ici etlà-bas fait très fortement penser aux18 Le voyage désigne ici ce que nous appelons« migration », c'est-à-dire les allers et venues entrepays de départ et pays d’arrivée.« territoires circulatoires » que décrit AlainTarrius à propos des migrants maghrébins(Tarrius, 1993). La Roumanie continue àfaire sens pour les groupes et les individus.Toutefois, il faut prendre des précautions :d’une part, il est rare que le sentimentd’appartenance au territoire national semanifeste clairement, il s’agit plutôt d’unerelation d’appartenance à un espace de vieapproprié, à un groupe qui vit encore là-bas.D’autre part, ce rapport à la Roumanie n’estpas exclusif : certaines femmes me racontentégalement qu’elles entretiennent un rapportparticulier aux autres pays dans lesquels ellesont vécu :Maria Carmen me sort un dossier avec tousleurs papiers, et le passeport de sa fille,argentin, sur lequel je peux voir une dizainede visas (Argentine, Roumanie, France). Jelui demande : « Alors votre fille elle a ladouble nationalité ?- Oui moi garder ça comme ça elle choisir.Mais pas oublier.- Vos enfants, ils connaissent laRoumanie ?- Pffff ! Bien sûr ! Partout la Roumanie :la famille Roumanie, parler de eux. Aller enRoumanie souvent, décoration Roumanie.(…) Mais pas seulement Roumanie. AussiBulgarie et Argentine. Mais moi malheureuseparce que ma fille plus parler espagnol,jamais. Vous pouvez venir parler espagnolavec elle, pour qu’elle oublie pas. » (Carnetde terrain de Marion Salin, le15/02/2010)Mais ces pratiques de mobilité neconstituent pas les seules pratiques spatialesdes populations roms : elles sont à mettre enrelation avec les représentations de l’espace.Il est alors important de prendre en comptela représentation de l’espace comme élémentfondateur du rapport à l’espace, puisque lespratiques spatiales dépendent des situationsdans lesquelles sont pris les groupes et lesindividus. Comme on a pu le voirprécédemment, la valorisation du voyage estomniprésente dans les discours des Rroms,Gitans, Manouches et Roms. Le Voyageur


42 n°6 2010peut se déplacer quand il le souhaite ou quand celalui est utile ou nécessaire. Il y a une grande différenceentre l’objectivité du voyage - le fait de voyager - et lasubjectivité du voyage – se sentir voyageur. Alorsqu’un sédentaire, même en déplacement, restesédentaire, le Voyageur arrêté reste Voyageur. (…)Le nomadisme est plus un état d’esprit qu’unétat de fait. Son existence et son importance sontsouvent plus d’ordre psychologique que d’ordregéographique. Le Voyageur qui perd l’espoir et lapossibilité de repartir perd aussi toute raison devivre. (Liégeois, 2007, p. 66-67).Il faut souligner d’autre part que lesréférences au voyage et les différentespratiques circulatoires ne dépendent pas desfrontières administratives (territoire national,régions administratives). Dans le cas desRoms, comme dans celui des Gitans ou desManouches, la référence aux frontières esten effet rare. D’ailleurs, le mot territoiren’existe pas en rromani. Pourtant, il fautprendre garde à l’ambigüité que peut créer laproposition : « les Roms n’ont pas deterritoire ». C’est sur cet argument ques’appuient les politiquesd’exclusion/insertion 19 pour justifier la miseen place des dispositifs de gestion despopulations Rroms. Notre propos est toutautre. Il vise à montrer au contraire que lesterritoires administratifs n’ont que peud’importance pour les individus et lespersonnes rencontrées : les représentationsspatiales n’ont de sens qu’en référence à unespace approprié où vivent des membres dela famille, ou lors des rencontres forcéesavec les institutions qui ne peuvents’affranchir du cadre étatique. L’enjeu est decomprendre les luttes de pouvoir quidécident de la légitimité du territoireapproprié. À ce niveau, on comprend plusque jamais les luttes d’identification qui se19 Les politiques d’exclusion et d’insertion sontintrinsèquement liées : il n’y a pas intégration decertains sans exclusion des autres. Le dispositif desvillages d’insertion illustre parfaitement cela : lespopulations qui ne sont pas « choisies » pour intégrerle dispositif sont renvoyées dans leur « paysd’origine ».jouent à travers l’assignation d’unenationalité pour les Rroms : d’un côté, nierleur nationalité c’est trop souvent refuser dereconnaître la légitimité qu’ils ont à être dansun espace ; de l’autre côté, leur assigner uneidentité c’est aller contre les processus desubjectivation qui construisent les groupes etles individus.Conclusion : subjectivation et résistanceQue signifie alors « se dire Rom,Manouche, Gitan ? ». Il est difficiled’apporter une réponse claire, fondée sur descritères d’identité. Cette réponse est celle queproposent les instances d’identificationpolicières, qui s’appuient sur des catégoriespour contrôler et gérer des populations. Les« élites » rroms tentent au contraire defavoriser la reconnaissance de cettepopulation d’une nouvelle manière. Ellesmettent en avant une unité, une culture etune cohésion sociale forte. Souventconsidérée comme problématique, lapopulation rrom est cantonnée à desparticularités culturelles ou niée dans sonexistence. Face aux processusd’uniformisation des modes de vie, desstratégies réaffirment une identité commune,même si elle est multiple. Notre tentativeétait différente : nous voulions montrer queles individus creusent des écarts entre cesdifférentes identifications, identificationsqu’ils se réapproprient tout en les déplaçant,en fonction des situations. Réappropriation,production, création ; jeux d’échellesincessants dans lesquels sont construites deslogiques de subjectivation. Ces processussont complexes, multiples et évolutifs : ils nese laissent pas appréhender par descorrélations statistiques de variables mais parla rencontre avec l’Autre, la contextualisationde sa parole et de la notre : unereconstruction en quelque sorte. Ainsi,l’identification par la statistique est à la fois, entant que spécialité mathématique un outil de preuve,mais aussi un outil de gouvernement, qui rythme etcoordonne maintes activités sociales, et sert de guide àl’action publique (Desrosières, 2008, p. 8), c’est


n°6 2010 43pourquoi, elle ne peut prendre en compte lesprocessus sous-jacents de la subjectivation.C’est ce que tente de montrer le schémasuivant :Schéma n°3 : les processus de subjectivation des populations Rroms : tentative de synthèseSources : schéma conçu et réalisé par Salin Marion, 2010Les éléments que nous avons identifiéscomme support de ces processus desubjectivation (pratiques de mobilité,pratiques de la langue, sentimentd’appartenance au groupe culturel deréférence) ne sont jamais isolés maiss’influencent toujours les uns les autres, enfonction des situations sociales et spatiales(axes du schéma). Ainsi, la mobilité d’ungroupe, imaginée ou pratiquée, ne peut êtrecomprise sans la combinaison des facteurssocio-spatiaux qui l’influencent, et qu’ellemodifie en retour. Surtout, la mobilité neconstitue en aucun cas un facteur d‘identitéfigée. La mobilité est au contraire bien plusque cela : support de la parole des Rroms,elle permet de se dire, en relation avec lalangue, en relation avec les divers sentimentsd’appartenance exprimés au groupe culturel,à la famille. C’est ce dire qui est au centre desprocessus de subjectivation, c’est par et avecce dire que s’expriment les différences, c’estce dire qui exprime et marque l’espacepuisque l’espace est avant tout le supportd’une expression collective « C’est par l’espace,c’est dans l’espace que nous trouvons les beauxfossiles de durée concrétisés par de longs séjours.L’inconscient séjourne. Les souvenirs sont immobiles,d’autant plus solides qu’ils sont mieux spatialisés »(Bachelard [1957], 1983, p. 28).Finalement, « se dire Rom,Manouche, Gitan ? », c’est refuserl’association identité/État-nation, car les


44 n°6 2010Rroms sont la minorité européenne extraterritoriale, transnationale et transétatique, le seulpeuple européen qui ne réclame pas de nation, ni deséparatisme de là où ils se trouvent (Auzias, 1995,p. 83). Remise en cause des frontières,remise en cause du territoire, remise encause de l’identité. Cette interrogation ouvresur de nouvelles recherches à propos desliens entre les constructions de l’identité etl’espace. Surtout, elle nous pose la questionde notre propre identité : elle nous invite àcreuser des écarts. Nouvelle invitation auvoyage.Céline BergeonDoctorante en géographieMigrinter - UMR 6588CNRS /Université de Poitiersceline.bergeon@univ-poitiers.frMarion SalinM2 EST, GéographieParis 12-Créteil, Ens Ulmmarion.salin@ens.frBibliographieAgamben, Giorgio (1995) Les langues et lespeuples, in Moyens sans fin, Paris, Payot,pp. 73-83.Auzias, Claire (1995) Ethnie vs Polis.Tsiganes, Trans-territorialités, Chimères, n°25,Printemps 1995, pp. 75- 85.Auzias, Claire (2002) Les Funambules del’histoire ; les tsiganes, entre préhistoire et modernité,Quimperlé, La digitale, 167 p.Azza, Amin (2007) Désignations, autodésignations,Ecarts d’identité : les mots del’immigration, vol. II, n°111, pp. 91-94.Bachelard, Gaston [1957] (1983) La poétiquede l’espace, Paris, PUF, 214 p.Bourdieu, Pierre (1980) L’identité et lareprésentation. Eléments pour une réflexioncritique de la région, Actes de la recherche ensciences sociales, n° 35, pp.63-72.Di Meo, Guy (2007) Identités et territoires :des rapports accentués en milieu urbain ?,Métropoles, n° 1, pp.1-14.Dupau, Mélanie (2009) Quel est l’habitat adaptédes Roms migrants ?, Les limites du moded’appréhension et de traitement d’une population,Lyon, Université de Lyon, 113 p.,Mém. Master : Socio. : Lyon : 2009.Formoso, Bernard (1986) Tsiganes et sédentaire.La reproduction culturelle d’une société, Paris,L’Harmattan, 263 p.Herisson, Pierre (2008) Le stationnement desGens du Voyage : Rapport au premier ministre,36 p.Humeau, Jean-Baptiste (1995) Tsiganes enFrance : de l’assignation au droit d’habiter, Paris,L’Harmattan, 409 p.Jodelet, Denise (1989) Les représentationssociales, Paris, PUF, 424 p.


n°6 2010 45Liégeois, Jean-Pierre (2007) Roms en Europe,Strasbourg, Editions du Conseil de l’Europe.311 p.Martiniello, Marco ; Simon, Patrick (2005)Rapports de domination et luttes autour dela représentation dans les sociétés postmigratoires,Revue Européenne des MigrationsInternationales, vol 21 n°2, pp. 7-18.Noiriel, Gérard (2007) L’identification. Genèsed’un travail d’État, Paris, Belin, 271 p.Ranciere, Jacques (1998) Aux bords dupolitique, Paris, La Fabrique-Editions, 262 p.Robert, Christophe (2007) Eternels étrangers del’intérieur, Paris, Desclée de Brouwer, 452 p.Rromani Baxt (s.d.) Les Rroms autrement…ouque signifie au juste Rrom, Manouche, Gitan, Sinto,Tsigane, Tirage pour les étudiants de l’Inalco,257 p.Said, Edward W. (1980) L’orientalisme, l’Orientcréé par l’Occident, Paris, Editions du Seuil,423 p.Tarrius, Alain (1993) Territoires circulatoireset espaces urbains, Annales de la RechercheUrbaine, n°59-60, pp. 51-60.Sites consultésSite de l’ADIL du Doubs (AssociationDépartementale pour l’Information sur leLogement) :http://www.adil25.org/affiche.php?idsite=1&idpage=72&teinte=2(consulté le 01 mars à 10 h)Site de la Voix des Rroms :www.lavoixdesrroms.org(consulté le 6 novembre à 16h)Site de la Direction Départementale desTerritoires et de la Mer :http://www.manche.equipement.gouv.fr/information/glossaire.html#g(consulté le 8 avril à 11h30)Textes de loiLoi n° 2000-614 du 05 juillet 2000 relative àl’accueil et à l’habitat des Gens du Voyage etses textes d’application :- décret n°2001-540 du 25 juin2001 relatif à la composition et aufonctionnement de la commissiondépartementale consultative des Gens duVoyage.- Décret n°2001-541 du 25 juin2001 relatif au financement des airesd’accueil destinées aux Gens du Voyage.

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