origines et causes du mal dans des societes non-occidentales

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origines et causes du mal dans des societes non-occidentales

ORIGINES ET CAUSES DU MAL DANSDES SOCIETES NON-OCCIDENTALESLeila CHERRADI*Au cours de l' histoire, des conceptions différentes de la maladie ont évolué, de parle monde. A travers la conception de la maladie, c'est une conception de l'hommequi peut être appréhendée ainsi que l'a remarqué Losonczy. Il m'a paru intéressantd'examiner celle des sociétés orales, d'abord parce qu'elle offre sûrement descontrastes, ensuite par le surgissement possible de réflexions amenant à repenserl' hommede la biomédecine.Petite histoire de la médecineLe patient:- J'ai mal à la tête.Réponse du médecin:2000 B. C. - Tiens, mange cette racine.1000 A. D. - Cette racine est païenne, dis cetteprière.1850 A. D. - Cette prière n'est que superstition,bois cette potion.1940 A. D. Cette potion n'est que du venin,avale cette pilule.1985 A.D. Cette pilule est inefficace, prendscet analgésique.2000 A. D. Cet analgésique est artificiel. Tiens,mange cette racine.Http://www.accfr.be/students/cm/blagues_med.htmLa maladie"Etre le sujet d'une infortune est un événementfondamentalement injuste pour quiconque, .qui impliquela nécessité de trouver un sens, de l'insérer dans unechaîne de causes et d'effets, i.e. une explication",(Sindzingre).Les auteurs du "Sens du mcl'" partent du point de départsuivant: pour toute société, la maladie pose problème,elle exige une interprétation, il faut qu'elle ait un senspour pouvoir être maîtrisée. Cette interprétationélaborée à l'intérieur d'une société est de plus étudiéede l'extérieur à travers l' histoire, la sociologie,l'anthropologie de la maladie... Ce qui signifie que lestermes de maladie, mal, médecine et bien d'autres dansce domaine sont historiquement et culturellementmarqués. Ce travail consistera à préciser le contexte deleur utilisation.Augé envisage la maladie comme une forme élémentairede l'événement, en ce sens que ses manifestationsbiologiques s'inscrivent sur le corps d'un individu maisfont l'objet pour la plupart d'entre ellesd'interprétations sociales. Ainsi, la maladie est unévénement qui s'inscrit entre la naissance et la mort.Ces deux événements-limites sont paradoxaux,puisqu'ils sont à la fois sociaux et individuels, maispersonne n'assiste à sa naissance ou à sa mort. Uniquespour chaque personne, ils sont essentiellementrécurrents pour tous les autres. La maladie est la réalitéindividuelle et sociale la plus proche de ces deuxévénements essentiels.Comme eux, la maladie est inévitable, énonce Losonczydans sa reformulation des propos d' Augé. Faisant pareilavec Zempléni, Losonczy poursuit en notant que, si lamaladie est anticipée et anticipable dans certaineslimites, elle est tout de même sélective: à un momentdonné, telle personne est atteinte de telle maladie, cequi lui fera se poser la question : pourquoi moi ici etmaintenant, et pas une autre? En raison de son emprisesur le corps - elle rend dépendant - et de son enjeu* Psychosocioloçue. Sur base de son mémoire de fin d'études, 2001.2Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO2 - 2ème trim. 01


latent qui est toujours la mort, la maladie exerce surl'individu et les groupes une réactivité sociale : lamaladieappelle unrecours aux partenaires sociaux.La maladie, Zempléni en fournit moult exemples, peutêtre envisagéesous des aspects variés. Il nousapprendque la notion de maladie en Occident recouvre au moinstrois réalités: elle est psychologique en ce qu'elle estsubjective, elle est biomédicale en ce qu'elle estaltération biophysique de l'organisme, elle est sociale ence qu'elle est correspond à un statut qui peut entreautres choses exempter de certaines obligations (parexemple le service militaire). Ces trois réalités sontlargement autonomes et tous les rapports sontconcevablesentre elles. Unexemple de cette intricationen est la simulation d'une maladie qui peut conduire àl'acquisition de droits sociaux attachés au rôle social demalade. Un autre est celui d'une personne maladerestant seule chez elle: seule la réalité subjective estprésente, la maladie n' est passocialement constatée.La maladie étant, en règle générale, l'occasion d'uneforte mobilisation sociale, toutes les sociétés ontélaboré à son propos des énoncés, écrit Augé, et cesénoncésont au moinstrois traits en commun:• Ils parlent de l'individu (de sa définition, de sescomposantes,de ses accidents ...).• Ils parlent de la société (des causes sociales de lamaladie, des atteintes aux valeurs et aux situationsstructurellement déterminées en termesd' hérédité, de filiation, ...).Exemple: la pollution automobile (en disant cela lorsd'un diagnostic, on dit par la mêmeoccasion que desêtres humainspolluent).• Ils reposent en partie sur des faits d'observation:symptômes et circonstances de la maladie.Face à la maladie, deux logiques ou démarchesprincipales ont été distinguées, que Losonczy cite etdécrit:• Unedémarche centrée sur la maladie.Une démarche centrée sur le malade.•A. L' objet maladieZempléni reprend les écrits de Clavreul (1978) lorsqu'ilretrace l'origine de la première démarche mentionnée.Celui-ci a découvert que c'est Hippocrate qui, enséparant le premier les trois composantes du trianglethérapeutique, maladie-malade-médecin, a permis à lamédecine grecque d'isoler son objet; la maladie pouvaitdès lors devenir une entité objectivable. Et en effet, leparadigme hippocratique selon lequel "la maladie estsimilaire chez tous les hommes"était conforme à l'idéaldémocratique de la cité grecque, a-t-il observé. Enfin, ila établi que la biomédecine s'est constituée sur cettebase, au profit de l'affirmation de l'universalité del' homme mais avec en contrepartie la non-prise encompte de la singularité sociale et individuelle du sujetmalade.Cette démarche est à l'origine d'un progrès techniquetel que nous le connaissons dans les sociétés de typeindustriel.La causalitéLa conception de la maladie s'inscrit dans un systèmenosologique.Celui-ci s'exprime dans l'élaboration du diagnostic ou laprescription thérapeutique, les institutions qui lesmettent en oeuvre et les différents agents de cettemise en oeuvre (Augé et Herzlich).Danstoutes les sociétés, des procédures de résolutionet d'annulation de la maladie ont été conçues, indiqueZempléni dans son article de 1985. Il rappelle ce queSindzingre et lui ont montré en 1981,à savoir qu'au plusquatre opérations de diagnostic existaient,correspondant àquatre questions:• La reconnaissance du symptôme ou de l'état demaladie : de quel symptôme et de quelle maladies'agit-il?• La perception ou la représentation de sa causeinstrumentale: comment est-elle survenue? C'està-direquels sont les mécanismesayant engendré lamaladie?• L'identification éventuelle de l'agent qui en estresponsable: qui ouquoi l'a produite?• La reconstitution de son origine: pourquoi est-ellesurvenue en ce moment, sous cette forme et chezcet individu? Quelle est l'origine, c'est-à-dire quelest l'événement qui rend intelligible l'irruption de lamaladie?Afin de définir la terminologie choisie par Zempléni, jele paraphraserai. La causeest le moyenou le mécanismede l'engendrement de la maladie. L'agent est ce quidétient la force efficace qui la produit. L'origine estl'événement ou la conjoncture historique dontl'éventuelle reconstitution rend intelligible l'irruptionde la maladie dans la vie des individus. Sous forme detableau étiologique, cette terminologie peut êtrecomparée à la terminologie classique des causes. J'yaiajouté la colonnede gauche par souci didactique.Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - n° 2 - 2ème trim. 01 3


"Ce tableau restitue la pluralité causale qui caractérisela plupart des étiologies", a écrit son auteur. Avant deproposer des énoncés globaux sur la conception de labiomédecine et celle des sociétés orales, je tiens àprésenter deux de Ses exemples pour appréhenderconcrètement cette terminologie.- le pourquoi - de la maladie et la situation de ses agentséventuels dans l'environnement du malade sontconsidérés comme contingents (Zempléni).En regard de la classification décrite, ce sont donccauses et agents qui sont étudiés prioritairement.Opérations Maladie Cause Agent OrigineQuestionsQuelle maladie? Comment? Qui ouquoi? Pourquoi?DescriptionSymptôme Moyen Force efficace EvénementsTaxinomie Mécanisme ConjoncturesTerminologiecouranteCause instrumentale Cause efficiente Cause ultime(Immédiate)(efficace)Zempléni a pris notamment le S.I.D.A. pour exemple.Bien entendu, les informations découlant desrecherches ont sensiblement évolué et je ne sais pas sices énoncés sont scientifiquement corrects encoreaujourd' hui. Selon la description en termes de pluralitécausale, la destruction biochimique du lymphocyte T4est sa cause, le virus HTLV III-LA V est son agent,certains rapports sexuels, des transmissions sanguines,... sont autant d'origines.Lorsque vous avez mal à la gorge (symptôme), le médecinne vous demande pas si vous aviez mis votre petite lainela veille (origine). D'ailleurs, c'est là sans doute queréside une des plus grandes frustrations des personnesconsultant des médecins occidentaux : ne pas pouvoirs'exprimer sur l'origine supposée de leur mal et nesusciter chez eux aucun intérêt personnel.Le médecin occidental ne parle que peu avec son patient,c'est le corps qu' il sonde.Un autre exemple concerne une attaque de sorcellerieidentifiée par un devin wolof sous la forme d'une crised'angoisse aiguë. Dans la conception wolof, la cause decette crise est la soustraction et la dévoration duprincipe vital- du fit -localisé dans le foie de la victime.Son agent est le sorcier-anthropophage (dëmm) et sonprincipe inné de sorcellerie (ndëmm). Son origine est lasituation ou l'événement (tel un conflit d' héritage) qui asuscité la jalousie de ce sorcier.En tant que thérapeute, on peut exécuter certaines deces opérations et non les quatre, on peut en privilégiercertaines par rapport à d'autres. C'est ce qui apparaîtdans les conceptions différentes de la biomédecine etdes sociétés orales.Deux conceptions du mal1 . La conception de la biomédecinePlus précisement, la biomédecine a une conceptionintériorisante de la maladie. Celle-ci est envisagéeprincipalement en termes de processus internes - entermes de 'comment ?'. En général, l'origine individuelleL'objectivité tant recherchée par la médecine pourentrerdans le domaine de la science a cet inconvénient:ce que la médecine y gagne, elle le perd parfois enefficacité. Nombreux sont les médecins qui selamentent sur la non-compliance des patients.En amont, la prévention passe selon moi par le dialogueautour du 'pourquoi ?' de la maladie. Il me semblequ'ainsi seraient évitées des maladies contractéesrégulièrement par manque de connaissances en lamatière.Si on ne vous explique pas que telle irritation des yeuxest due au contact avec des mains sales, pourquoicesseriez-vous de vous frotter vigoureusement lesyeux?L'attitude forgée pour le médecin dans la conceptionbiomédicale est dépassion, désaffection. Alors, face àla maladie, face à la mort, il pourrait être embarrassé.L'exigence d'objectivité lui apporte dans ceS situationsune réponse claire: les aspects affectifs ne sont pas àprendre en compte. J'ai déjà indiqué ce que cettemanière de traiter l'affectivité peut entraîner. Prenonsun dernier exemple, relatif aux statistiques médicales:savoir que des milliers de personnes seront infectées lamême année qu'elle a très peu de chances de consoler4 Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO2 - 2ème trim. 01


unepersonne atteinte du virus du S.I.D.A ..2. La conception des sociétés oralesDans ces sociétés, les arts de la guérison privilégient,quant à eux, une conception extériorisante de lamaladie, à laquelle est conféré souvent un sens social,énonce Zémpleni. Que la personne ayant le statut socialde thérapeute soit guérisseur, devin ou chamane,elle sepréoccupe principalement du 'pourquoi?' . Selon la mêmeclassification, c'est ici l'origine qui Sera préférentiellementla cible des investigations thérapeutiques. Deplus, tous les thérapeutes procèdent dans unedémarchecentrée sur le malade: chaque cas sera le sujet d'unecure singulière. Le rapport du maladeà son milieu social,l'état même de ce milieu et la disposition des agentshumains ou extrahumains sont essentiels, poursuitZempléni dans son étude des étiologies existantes. Unaxiome courant de ces pratiques est: "le traitement desétats des corps propres des individus passe par letraitement approprié des états des corps sociauxauxquels ils appartiennent", ajoute-t-il.Augé, qui n'utilise jamais le qualificatif de 'sociétésorales' mais spécifie l'espace géographique concernédans ses propos, convient que, dans la médecinetraditionnelle, les agents sont souvent anthropomorphesou zoomorphes et l'origine de nature sociale.Néanmoins, ces conceptions coexistent avec l'étiologieasociale ou impersonnelle, ce qu'il a observé, toutcomme Zémpleni. S'appuyant sur un anthropologue, ilécrit: "II n'y a donc pas plus de sens pour Horton à direqu'un penseur africain traditionnel s'intéressedavantage aux causes surnaturelles que naturelles qu'iln'yen aurait à dire qu'un physicien s'intéressedavantage à la théorie atomique qu'aux causesnaturelles."C'est ainsi qu'une maladie peut faire l'objet d'uneconception des états pathologiques en termes deprincipes impersonnels, tels que chaud et froid.Autrement dit, dans les sociétés orales, on sait aussisoigner unrhume.A ce stade-ci, le lecteur pourrait cependant encorecroire qu'il tient la distinction chère à la penséeoccidentale, caractérisée par la prévalence de ladémarche analytique, entre un secteur empiricorationnelet un secteur magique comme les dénommeAugé, chacun plus caractéristique d'un des deux typesde société ici en question. Toutefois, il aura déjà étédérangé par la coexistence de différentes étiologiesdans ces sociétés - dont celle que nous utilisons - pourexpliquer une maladie.A ce sujet, Augé examine de très près la distinctionfaite par quantité d'anthropologues entre agentsimpersonnels et non-intentionnels et agents personnelset intentionnels, pour différencier médecines moderneet traditionnelle, et ce faisant, il dissèque et réfuteleurs arguments.Il constate au sein de cette analyse qu'elles sontpenséesdans une même continuité logique.Non seulement les deux conceptions étiologiques- impersonnelle et personnelle - coexistent dans cessociétés mais encore dans toute société, nousapprendZempléni.Nous allons à présent étudier ces points en détail, àtravers la description de plusieurs pratiques de soin.Mais avant d'aller plus loin, je tiens à consigner uneremarque rapportée par Augé : l' historien de lamédecine a rappelé que, comme les individus et lessociétés, les représentations, les dieux, ... ont un âge.Les conceptions des sociétés orales décrites dans cetravail sont donc également datées.A. Symptôme et causeLes sociétés auxquelles on accole parfois le qualificatif'traditionnelles', de par leur oralité, n'ont pas unsystème taxinomique fixe et fermé, comme l'expliquetrès clairement Zernpléni.' Les données récoltées dansces sociétés ne sont donc pas totalisées et organiséesen système, mais diffusées inégalement. Elles seprésentent d'abord sous la forme de pratiques propresà chaque type de guérisseur, qui a une connaissanceparticulière et personnalisée. L'ethnographe, quiprovient de sociétés où l'écriture a favorisé lasystématisation, la standardisation et aussi ladésocialisation des théories étiologiques", est sansdoute le seul à s'efforcer d'en extraire un modèleapplicable d'un cas à l'autre" (Zempléni). Pour illustrerdes éléments du schéma de pensée de la maladie dansces sociétés, voici l'exemple de deux systèmesthérapeutiques en usage dans la région du Sud-Togo,tels qu'étudiés par Augé 3 : deux itinéraires possibles,qui privilégient l'un le symptôme, l'autre la cause.Dans le premier, celui des guérisseurs individuels, c'estla nature des plantes choisies pour traiter le symptômequi entraîne secondairement l'accomplissement de riteset de sacrifices à l'égard des dieux qui en sont lesmaîtres. Le vodu (dieu) désigné n'est qu'associé à laguérison du mal dont il n'est pas nécessairementresponsable. L'interprétation symptomatique se fait enfonction de la connaissance du corps et de seséquilibres.Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO2 - 2ème trim. 01 5


Dans le second, celui des couvents lignagers c'est del'identification des dieux causes du mal,indépendamment de toute indication symptomatologiqueque découle celle des plantes nécessaires. Levodu est à la fois cause et remède, dans un système où"la maladie est au principe de la création du peuplementdivin et du recrutement humain." (Augé). L'électionpour la prêtrise passe donc par l'interprétationétiologique d'une maladie entant quedésignation divine.Mais il arrive également que traitement par la cause ettraitement par le symptôme se rejoignent dans certainscas, nuanceAugé.En résumé, d'une part, un traitement végétal enfonction des symptômes est possible sans médiation parla cause et d'autre part, une interprétation divine de lacausedu mal indique le traitement sans que le symptômenesoit àsa base.Tout dépend du choix initial fait par le malade de lapersonne à consulter, commeSindzingre 4 1' a souligné.B. Pratique magico-religieuse et pratique empiriqueL'exemple précédent illustre notamment le fait qu'iln'est pas possible de séparer d'une part, lestraitements empiriques, à base principalement deplantes, et d'autre part, les pratiques divinatoires, bienque les uns puissent être accomplis sans les autres. Lesdeux pratiques sont liées dans une symbolique qui lesunit. Les plantes sont liées à des dieux. La symboliqueest l'ensemble des représentations collectives, cellesciayant toujours trait à "comment une société sereprésente le monde?". Et la vie dans les sociétés oralesest basée sur ces représentations collectives. Uneétudiante en anthropologie a forgé cette définition enréponse à l'une des nombreuses questions qu'ontsuscitées mes lectures dans le cadre de ce travail.Un des points de la thèse d'Augé consiste à affirmerque la symbolique constitue l'armature intellectuelle dusocial, c'est-à-dire "la matière première (...) des règlesjuridiques, des principes cognitifs et des modesd'interaction propres à choque' société." (Augé,Herzlich).La pratique d'un guérisseur est à la fois empirique et"magique" ou sociale, deux synonymes pour Auqé.' Dansces sociétés, l' indistinct ion des deux secteurs évoquésdécoule logiquement de leur conception du monde. Cedernier est pensé sous le signe de relations entreunivers naturel, corps individuel et société, en termesde rapports d' homologie. On comprend dès lors que lamaladie, événement dans le monde soit souvent conçueen termes de relations.Mais si "chaque ordre retentit sur l'autre", "la causeultime d'un trouble est toujours du côté du social, ou aumoins des hommes(...)" (Augé, Herzlich). Cela revient àdire que l'interprétation de la maladie Se fait demanière privilégiée en termes sociaux.L'exemple suivant de la pratique d'une autre sociétéafricaine, elle aussi étudiée par Augé, va me permettred'aborder ce qui fait basculer l'investigation médicaledans le social.Chez les Alladian de Côte d'Ivoire, l'interprétation de lamaladie peut être symptomatologique (on soigne lecorps en fonction des signes qu'il présente) et/ouétiologique (on recherche l'origine des troubles) etl'étiologie peut être sociale et / ounaturelle.Dans ces sociétés comme dans celles du Sud-Togo, lesdeux conceptions, empirico-rationnelle et sociale, seconfondent dans unemêmelogique.Si l'on peut là s'occuper du symptôme sansse soucier dela cause, il faut savoir, et Augé nousen informe, que dansbien des cas, il existe unecatégorisation étiologique dessymptômes. En d'autres mots, un symptôme est souventréféré à une cause.Pour ce qui est de l'étiologie sociale,Augé cite quatre causalités alladian : agression ensorcellerie en cas de mort lente, malédiction paternelleen cas de mort soudaine, adultère en cas decrachements de sang,mésentente des parents en cas dediarrhée dujeune enfant.Mais ni la symptomatologie ni la thérapeutique nepermettent de distinguer radicalement les mauxexpliqués par une cause sociale des autres. L'auteur decette remarque, qui n'est autre qu' Augé, a en effetobservé qu'une interprétation sociale mettait souventen oeuvre un symbolisme qui ressort directement à lalogique ordonnant les éléments naturels comme le sanget le chaud. Il a aussi relevé le fait que les médicamentsutilisés pour soigner des maux d'origine socialepouvaient purement et simplement être des substancesvégétales. Ces remarques valent pour toutes lessociétés qu'il a étudiées.Le symbolisme dans les sociétés africaines lignagièressert aussi bien à penser le social que le naturel. C'est cequi explique "qu'une maladie puisse exiger deux types detraitements: un traitement social (le rétablissementd'une relation sociale normale par l'aveu, l'amende, lesacrifice ...) et un traitement végétal objectivementadministré au corps souffrant" (Augé).6 Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO2 - 2ème trim. 01


En fait, c'est souvent la persistance du mal qui suscitel'hypothèse d'une cause sociale, confirme Augé à lasuite de nombreux anthropologues. Quand la maladiepose problème, une explication est requise. C'estprécisement ce que montre Perrin? en repérantl'existence d'un seuil d'angoisse qui, une fois, dépassé,conduit à une investigation étiologique.De plus, la maladie est l'occasion idéale d'un rappel àl'ordre social.C. Causalité a priori et causalité a posterioriDans la conception de la maladie des société oralescommeen biomédecine, un effet est souvent attribué àplusieurs causes. Mais, phénomène étonnant pour lesOccidentaux, dans la première citée, il est possible derenvoyer plusieurs éléments à la mêmecause.Sindzingre, qui a vécu chez les Fodonon, sous-groupesenoufo de Côte d'Ivoire, a étudié en profondeur lesexplications et les procédures effectives de résolutiondu mal en usage dans cette société. Deux perspectivesdont l'analyse est reproduite ci-après, ont étédiscernées:• Lacausalité possible a priori;• L'exercice de la causalité a posteriori.Selon Zempléni, la causalité a priori est formée par unensemble d'énoncés qui définissent les connexionspensables" entre des symptômes et leurs causes,agentsou oriqines." Ces énoncés débordent largement sur ledomaine de la religion puisqu'ils sont chargésd'expliquer nonseulement la maladie en particulier maisle malheur engénéral.Selon Sindzingre, plus explicite, les Fodonon, commetoute société, "établissent a priori à partir d'unévénement malheureux un ensemble de connexionsinformées par un ensemble de représentationsordonnant leur réalité".Il faut en outre garder à l'esprit que les données issuesdes sociétés orales à l'instar des connexionsétiologiques a priori sont fournies hors contexte à desanthropologues, même si Zempléni a raison de lesouligner, des schèmes de ce genre-là préexistent à cesspécialistes.La causalité a priori forme chez les Fodonon, unestructure finie de catégories causales, celles-cireprenant l'ensemble des causespossibles.Cela signifie que tout le champ de la causalité possiblefodonon est recouvert par ces catégories causales.Cependant, leurs connexions à des troubles varient ensituation réelle de maladie. Ce modèle de causalité estdonc dissymétrique. Cequi paraît compliqué est en toutcas logique.Cette causalité parce qu'elle est a priori estétablie hors situation pathologique concrète. Prenonsl' occurence d'un événement réel : j'ai des maux deventre. Il y a quelquesétiologies possibles. Le devin peutdire quej' ai transgressé un interdit ou qu'un objet a étéjeté en sorcellerie. ID Un événement malheureux réel,c'est-à-dire qui a eu lieu, ne peut être rapporté qu'àl'une ou l'autre de ses causes possibles a priori, commeunetransgression d'interdit ou l'agression d'un sorcier:"la ou les causes figurent dans l'une ou l'autrecatégorie", (Sindzingre). Mais à l'inverse, celui quitransgresse un interdit peut seulement prévoir qu'ilsera victime, parmi une infinité de possibles, d'uneinfortune, laquelle lorsqu'elle surviendra se verraattribuer cette cause ou une autre. La différenceréside dans le sens temporel de l'explication: dans lepremier exemple, elle concerne le passé, les causespossibles sont connues par les membres de la sociétéfodonon; dans le second, elle concerne le futur, desspéculations sont possibles mais ne sont pasl'interprétation finale. Une infinité d'événementsmalheureux peuvent se produire en réalité. S'il estimpossible que les catégories causales renvoient à tousles événements possibles, tous les événementssignificatifs au niveau social recquièrent uneexplication.Dans le même registre, un certain nombre desymptômes précis sont associés a priori à certainsagents ou comportements précis (il s'agit d'unecatégorisation étiologique des symptômes). La toux estattribuée à Dieu, le prurit aigu est imputé au contactavec la peau de la graine bolongo (existant en Côted'Ivoire), etc. Pour autant, le passaged'une catégoriecausale à une autre est toujours possible selon lescirconstances.Que signifie tout cela ? Entre autres choses, cesystème étiologique induit une différenciation entre cequ'on peut dire en général a priori, et l'interprétationd'un événement singulier par rapport auquel leguérisseur va étudier différentes facettes. Danscettelogique, pragmatique, l'évolution de la maladie, seseffets sur l'entourage, le statut social de la personnemalade interviennent dans l'interprétation de lamaladie.Par exemple, une maladie a priori bénigne, si ellesurvient dans un état de tension, pourra êtreinterprétée commetrès grave. L'ordre des possibles nepeut contredire l'ordre de l' histoire, infère Augéde ses observations. C'est en cela que la démarche desLes Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - n° 2 - 2ème trim. 01 7


00. Etsociétés orales n'est pas figée sur une taxinomie maisconsiste en une intégration de tous les élémentsappartenant au contexte de la maladie, et parmi eux nondes moindres sont les positions de force sociales desindividus mis en cause.A ce stade de la description, il est possible deconsidérer que ces pratiques sont fallacieuses, si on lesexamine en pensant vérité scientifique. Ce qui esttroublant, si on abandonne la comparaison par cecritère-là, c'est leur efficacité vérifiée de nombreusesfois, une efficacité symbolique qui répond à uneexigence de sens. Parfois elles servent la guérison,parfois pas. Toutefois, le système qui les englobe estcohérent en soi. Par les pratiques liées au mal, aumalheur, à la maladie, les sociétés orales rappelent unordre social et naturel. Dans le cas où desprofessionnels de la médecine occidentale travaillentdans les sociétés orales, Sindzingre a remarqué quel'évolution des techniques de soin n'avait pas entraînéde soi la modification des modèles traditionnelsd'explication, et cela pour une bonne raison, qui suit."L'efficacité - reconnue - de la biomédecine n'affectepas la pensée causale puisque celle-ci n'a justement pascette efficacité, mais l'explication pour fonctionpremière".3. Ce que la conception des sociétés orales m' amènecomme réflexion par rapport à la biomédecine oudécalcageA posteriori,j 'ai remarqué que Nicole Sindzingre et moiavions utilisé le même exemple du rhume. C'est dire sichez nous le rhume est une maladie-type. Je ne pensepas qu'il en soit ainsi dans les sociétés étudiées parcette femme. Sous cette perspective géographique, onvoit apparaître la dimension sociale de la maladie,concept phare de l'article d' Augé.La dimension sociale de la maladie correspond àl'ensemble des rapports sociaux qui se jouent et sedisent à travers l'événement maladie.La maladie, elle, est, toujours selon mes termes, unévénement à partir duquel se fait, se construit et Sedéconstruit le sens ë!onnéà notre rapport au social. Ladimension sociale de la maladie peut à /' occasion semarquer sur le plan relationnel : on ne met pas enquarantaine les porteurs de grippe ou d'autres maladiescontagieuses.Attardons-nous sur le rhume en vue de cerner ceconcept.Le rhume est une maladie dont les germes responsablesont toutes les 'chances' de s'installer dans lesorganismes des sociétés occidentales. C'est une maladieque l'on peut évoquer sans culpabilité, non parce qu'elleest dénuée de causalité sociale - on peut se protéger durhume ainsi que d'affections respiratoires plus gravestelles que laryngites, pharyngites et consoeurs; sanspour autant s'en prémunir, on peut en diminuerl'apparition - mais bien parce qu'elle est tenue d'abordpour uneaffection bénigne due à des germes et pouvanttoucher tout type de personne.Néanmoins,unsans-abri aura plus de' chances', onaimeà parler de probabilités dans les sociétés industrialisées(et pas seulement en Occident), de contracter unrhume, voire de mourir d'une des circonstancesfavorables à son infection, le froid, qu'un cadre moyen,se déplaçant essentiellement en voiture, disposant d'unlogement correctement chauffé et vêtu en fonction desconditions climatiques.Dans une société comme celle des Fodonon, où l'on n'apas coupé la maladie de l'infortune, qui dans leurconception l'englobe, une maison qui prend feu et unemaladie infectieuse exigent de la même manière uneinterprétation, et cette interprétation ne se distingueen rien du point de vue de la forme, observe Sindzingre.La mêmesérie finie de causespeut être connectée aussibien à un destin malheureux qu'à un trouble organique,rapporte-t-elle.Si, chez nous aussi, on peut déterminer pour mal etmaladie un type identique de cause, son contenu seraalors dépourvu de toute intentionnalité. Il appartiendraà des catégories du genre biochimique, psycholoqique",puis on désignera une cause sociale au sujet d'unmalheur plutôt qued'une maladie.Sindzingre a décelé combien est primordiale laperception de l'individu ou du groupe souffrant dontdépend la décision et la dénomination de l'état et duseuil à partir desquels une interprétation s'impose,même si un codage sociétal lui préexiste. Chez lesFodonon, par les morts en série d'enfants, tout lelignagese ressent "malade".Ils considèrent maladies et malheurs en série commedes signes du tete ou toro : celui qui subit une répétitiond'événements malheureux est dit destiné à uneexistence de malheur. Cette interprétation légitimeévidemment les malheurs à venir, mais elle est parfoisaussi sanction de comportements excessifs ou au moinsrepréhensibles socialement.Ici et là-bas, l'interprétation qu'on donne au mal feraqu'on ira ounonconsulter unsoignant.Décider à qui on s'adresse, choix dont j'ai fait mentionplus haut, est encore une étape supplémentaire.L'existence d'un chemin thérapeutique au Sud-Togo,8 Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO2 - 2ème trim. 01


qui ne nécessite pas l'étiologie maisoffre un traitementenfonction des symptômes, montre que l'explication estrequise pour la maladie telle qu'elle est interprétée parle malade et son entourage, toujours inscrits dans unesociété ayant ses modèlesexplicatifs propres.Sartre a traité brièvement mais de façon percutante laquestion du choix dans 'L'existentialisme est unhumanisme' : demander conseil à une personne, c'estchoisir le conseilleur, c'est ainsi choisir le type deconseil qu'on va recevoir, c'est donc déjàs' engager.Il m'apparaît essentiel que d'autres praticiens que ceuxde la médecine allopathique puissent exercer dans lessociétés industrialisées. Cette médecine-là est loin desoigner tous les maux et en ce qui concerne les troublespsychologiques, offre des traitements lourds, déstabilisantset agressifs là où l'acupuncture, pour prendreune alternative connue, offre un traitement allant dansle sens du respect de l'être humain (sans distinctionentre corps et esprit), dansuneambiancede calme.La médecine conventionnelle en hôpital a d'ailleursgénéralement un cadre de travail austère et agressif.Elle n'a longtemps pas misé sur cet élément (ce ne sontpas les plantes en plastique qui font la différence). Seulle parti culier s'efforce peut-être de plus en plusd'adoucir l'atmosphère deson cabinet.L'analyse comparative que je brosse de deux types detraitements répandus dans les sociétés industrialiséesdoit être considérée comme établie à partir de mareprésentation personnelle. Je saurais offrir uneanalyse vérifiée. Seulement, ce qui importe ici est quecette représentation (basée sur quelques faits, ellecontient une part de vérité, ce qui ne garantit pas pourautant que la représentation dans son entièreté soitexacte) induira un rapport particulier à chacune de cesmédecines.Les Fodonon connaissent aussi plusieurs thérapeutes.Les katyâo ou sityilio ne subordonnent pas leursadministrations de traitements à la connaissance de lacause du trouble. La causalité des guérisseurs nookargaspécialisés dans les accidents et traumatismes diversest plutôt orientée vers la sorcellerie ou l'agression detype malveillant, leur thérapeutique est régie par lacausalité retenue. D'autres institutions existent chezles Senoufo de Côte d'Ivoire. On y recourt le plussouvent à la divination sandoho, instance purementinterprétative, qui ne fournit aucune instructionthérapeutique.La plus grande fréquence de ce cas de figure prouve quel'interprétation causale y a beaucoupplus d'intérêt quela thérapeutique.L'interprétation de la maladie est déjà untraitement ausens propre du terme. On traite déjà la maladie enl'interprétant. Et la manière de traiter la maladie, doncde la penser fait déjà partie du traitement. Lesrelations entre médecin et malade font partie dutraitement. A ces deux acteurs s'ajoute dans les curestraditionnelles "une multiplicité d'entités invisibles, deprincipes et processus symboliques, d'acteurs, derapports, d'enjeux (...)", Zempléni paraphrasant Turner.Il en va de même dans la relation médecin-malade dansles sociétés industrialisées mais le médecin de là a lepouvoir de nier tous ces éléments en les estimant nonpertinents. Je rejoins Augé et Herzlich en écrivant quela maladie n'est pas seulement l'affaire du médecin.Mais c'est le discours médical qui a le pouvoir de fairetaire les outres." Les rapports de force se laissententrevoir par moments lorsque d'autres acteurs, ceuxqui parlent en tant que groupe sur lequel une maladies'est inscrite par exemple, rejettent le discoursbiomédical et influent sur des décisions politiques.Nous voici face à la douloureuse question: qu'avonsnousfait du sens en Occident, où la Science règne auxcôtés du Profit et comment faire une place à desdimensions de la vie que nousavonsnégligées?La mise en évidence historique tracée par ClaudineHerzlich attestant du changement qui s'est opéré dansnotre représentation de la maladie s'insère ici à pointnommé.La maladie aura effectivement été définie dans lesgrands pays européens comme un fait social, c' est-àdiredans sa différence de nature et de distribution enfonction des époques, des sociétés, des conditionssociales par un courant de pensée émergé au 18èmesiècle.L'hygiénisme, c'est son nom, établira avec un certainsuccès sa causalité en termes sociaux. A cause desdécouvertes de Pasteur et de la théorie de l'étiologiespécifique chaque maladie est due à un germespécifique, les circonstances faisant qu'un germe, unemaladie sont plus ou moins répandus en un lieu et untemps donnés n'occuperont cependant rapidement plusqu'une place secondaire.Un certain nombre de problèmes sont de faitmaîtrisables à partir de cette 'révolution'. L'hygièneparadoxalement "acquiert les moyens d'une efficacitéaccrue mais elle devient scientifiquement seconde",dixit Herzlich.La maladie, devenue processus biochimique affectantleLes Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO2 - 2ème trim. 01 9


corps individuel est pourtant ce qu'elle dénomme uneréalité à dimensions sociales, parmi lesquelles lescirconstances, le contexte organisationnel et relationnelde la maladie maisaussiSeSconséquences.Elle n'a jamais cessé de l'être.Petite remarque qui, si elle est dispensable pour monpropos, est nécessaire pour tenter d'en finir avec lesstéréotypes et raccourcis douteux: je cite Sindzingreparce qu'elle stipule que l'attribution du mal à uneextériorité dans les sociétés traditionnelles ne signifiepas disculpation totale. La victime d'un mal peut être àl'origine de l'activité des instances exogènes. On peutde la sorte désigner ceux qui présentent des traits oucomportements socialement réprouvés, précise-t-elle.La dimension sociale de la maladie chez nous, c'est laresponsabilité qu'on fait porter aux cigarettiers, auxmédecins, ... Vis-à-vis de ces derniers, le procès qui estallé le plus loin est celui dont la revendication étaitdommageset intérêts au bénéfice d'un handicapé pourl'avoir laissé vivre. Dangereuses pratiques que celles quis'y assimilent car elles contestent tout ce qui nousrestede limites.Si la biomédecine vise autant que toute médecine àl'efficacité, bien qu'elle table sur une de ses formesparticulières, il est de l'intérêt de ses promoteurs detenir compte de la dimension sociale de la maladie car,les héritiers de la pensée scientifique le savent, onpense ici qu'une variable ignorée est une variable quiaura des conséquences qu'on ne pourra appréhendercorrectement. Encore faut-il que les effets déclenchésleur importent, sans quoi ils ne prendront pas cettedimension en compte.Ceci dit, même si les médecines alternatives ont dû sebattre pour exister, les farouches défenseurs de labiomédecine qui pensaient ne jamais avoir à céder leurmonopole ont eux dû se rendre à l'évidence qu'ellesrépondent à unedemande.Il va sans dire que la dimension sociale ne se résume pasau registre de la causalité.Cette dimension de la maladie, justement dans sonaspect institutionnel de mise en ordre, se laisseentrevoir dans ces sociétés, ainsi que le relèveSindzingre.déviance". En cela, et une boucle sera bouclée, lesmédecins ne se distinguent pas des soignants dessociétés orales, en ce qu'ils stigmatisent des maladieset ce faisant, ceux qui en sont atteints. Ainsi, alors quela médecine a fait voeu d'exclure le "social" de lamaladie, il resurgit là oùelle ne l'attendait pcs."Chez nous,la dimension sociale est difficilement visible.Seulement, sans la chercher, en ce sens qu'elle estmontrée, qu'elle est source de pratiques etreprésentations sociétales, celle mise en évidence parles anthropologues dans d'autres sociétés m'amèneimmanquablement à constater que penser la maladie eten aval la mort est difficile pour les Occidentaux.Economie de pensée de la mort caractérise l'Occidentet en son sein la biomédecine. Et à la fois, on ahorriblement conscience de notre mort. Notre tempsest compté: nousvoulonsaller vite.ConclusionLa maladie demeure toujours un événement malheureuxqui exige une interprétation qui n'est jamais seulementindividuelle, mais est partagée par le groupe social dumalade,signale Augé.La maladie peut transformer aussi bien une identitépersonnelle que sociale. Les pratiques médicales dessociétés orales servent à la penser, leurs thérapiesétant l'occasion d'un échange au travers duquel deséléments de leur histoire, de leur cosmologie, de leurplace dans la société, ...seront ainsi repensés.Serait-ce à cause d'elle (/a mort) qu'on ne pense pastrop, le moins possible en termes sociaux la maladie?Celle-ci est ici fort une affaire individuelle ramenée aubiologique.Il est compréhensible qu'une mort solitudinale fassepeur. Eux, ils la relient aux ancêtres. Eux, ce sont lesmembres des sociétés orales évoquées.Des sociétés occidentales, nous pouvons suivre lasuggestion presqu'implicite d'Augé de repérer lesmanques, les silences, les paradoxes à l'analyse desmédecines des sociétés orales.Notre rapport à la mort n'est pas le moins profond desdomainesà questionner.De plus, quand on apprend que de nombreux symptômesexistent en permanence dans une population 'normale'sans donner lieu à une maladie, on en déduit avecHerzlich que "le savoir médical est donc plus qu'unelecture, il est unprocessus de construction de la maladieen tant quesituation socialement marquée du signe de la" La mort est toujours bonne à penser pour les autres Ilconstate Augé au sujet des sociétés orales où il a vécu.Peut-être est-ce parce qu'elles ont plus de mal àl'éviter, fait que discerne Sindzingre, qu'elles lapensent davantage?10 Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - n° 2 - 2ème trim. 01•


Notes1. Cetravail comporte classiquement une bibliographie.2. Lire principalement les pages26 et 27 de sonarticle.3. Itinéraires dont la description sommaire reproduiteici se trouve page 14 de l'ouvrage signé Augé etHerzlich, 1994c.4. Sindzingre m'a fait penser au sujet du choix initial,et, cette phrase issue de la présentation de son travailen introduction résume fort bien l'idée : "(I)e choixinitial de telle instance divinatoire préjuge le type decausalité privilégiée", Augé, Herzlich, 1994c, p.15.5. C'est moi qui souligne l'adjectif "chacune". Il indiquedans cette phrase, à la fois, l'universalité du rôle de lasymbolique et son aspect particulier en fonction de lasociété où elle est en application. D'ailleurs, je nesignale mes mises en évidence qu'au cas où ellesapparaissent dansdes citations.6. Augé (94c) écrit, page 43 : "(...) ce caractère social,sous ses différentes modalités, reste le paradoxefondamental de la maladie dans toutes les sociétés; et sil'on tenait à l'appeler "magique", il faudrait dire alorsque la tâche de l'anthropologie de la maladie est c. ..) dereconnaître la part "magique" (sociale) de toutemaladie.".7. J'en ai fait mention dans le travail "Chamane :médecin ou sorcier", 1999. M. Perrin explique cephénomèneentre autres dans "Les praticiens du rêveUn exemple de chamanisme", coll. Les champs de lasanté, P.U.F.,Paris, 1992.8. C'est moi qui souligne.9. Je reprends ses propos afin de permettre au lecteurde suivre cette étude dans une cohérence de termes,mais par la suite, je présenterai l'analyse de Sindzingreavecsa propre terminologie.10. Pour rappel, "(I)e choix initial de telle instancedivinatoire préjuge le type de causalité privilégiée",Augé, Herzlich, 1994, p.15. ; voir note de bas de pagen03.11. Même un facteur psychologique ne renvoie pasà uneintentionnalité, qu'il soit issu de la théorie freudiennede l'inconscient ou des vues/modèles psychiatriquesorganiques par exemple.12.Je dois l'éclairage par "prise en compte" et "pouvoir"à Isabelle Stengers, qui développe ces critèresd'analyse dans des ouvrages ainsi que lors du séminairede Philosophie des sciences et techniques (annéeacacémique1998-1999)13. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur la manière,exemples à l'appui, dont la médecine inscrit sur les corpsdes valeurs venant du social, je ne peux que conseiller lalecture des pages 198 à 200 de l'article de ClaudineHerzlich (94c).Bibi iographieAugé Marc, Herzlich Claudine, sous la direction de, Lesens du mal, collection Ordres sociaux, Editions desarchives contemporaines, 1994, 1ère édition: 1984.Losonczy Anne-Marie, cours d'anthropologieUniversité Libre de Bruxelles, 1998-1999.médicale,Perrin Michel, Les praticiens du rêve, Un exemple dechamanisme, collection Les champs de la santé, P.U.F.,Paris, 1992.Sartre Jean-Paul, L'existentialisme est un humanisme,collection Pensées, Editions Nagel, Paris, 1960, 1èreédition: 1946.Zempléni Andras, La "maladie" et ses "causes", inCauses,origines et agents de la maladie chez les peuplessans écriture, L'ethnographie, n096-97, 1985-2 et 3,tome LXXXI, CXXVIème année, Sociétéd'Ethnographie de Paris, Paris, 1986.Bibliographie complémentaire : suggestionJaveau Claude, Mourir, Les Eperonniers, Sciences pourl' homme, Bruxelles, 2000, 2ème édition; éditionoriginale: 1988. Pour ceux qui veulent apprendre laplace conférée à la mort chez nous, cet ouvrage fait letour de la question (avantage) sans prétentionCi nconvénient).Les Cahiers de Prospective Jeunesse - Vol. 6 - nO 2 - 2ème trim. 01 Il

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