«J'étais un trop bon conseiller fédéral» - Christoph Blocher

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«J'étais un trop bon conseiller fédéral» - Christoph Blocher

18 Entretien Migros Magazine 12, 17 mars 2008«J’étaisun trop bonconseillerfédéral»Christoph Blocher n’en démord pas: le 12 décembredernier il a été victime de son succès. Discussion à bâtonsrompus sur les sujets qui fâchent, du Kosovo aux minarets,en passant par la criminalité étrangère.Tempête de neige ce matin-là sur la Goldküste:dans sa demeure cossue de Herrliberg,surplombant le lac de Zurich,Christoph Blocher débarrasse lui-même ses visiteursde leurs manteauxtrempés. Il s’en excuse, expliqueque, comme on lesait, il n’a provisoirementplus ni bureau ni secrétaire.Il raconte aussi que, désormais,c’est parfois lui-mêmequi sert le café. Aujourd’huinéanmoins, une employée de maisons’en charge, amenant aussi une assiette deLäckerli.Hilare, l’ancien conseiller fédéral annonceque c’est l’un de ses fi ls qui a racheté la fabriquedes célèbres biscuits et que les Bâlois en ont faitune maladie: se faire piquer ce symbole cantonalpar un Zurichois, la honte. Mais place auxchoses sérieuses: Christoph Blocher parle. Finiesles douceurs.Persistez-vous à voir dans le 12 décembreun pur complot contre vous ou estimez-vousavoir commis des erreurs, être resté tropchef de l’UDC et pas assez conseiller fédéral?Il faut plutôt regarder les motifs véritables demon éviction: comme conseiller fédéral, j’ai«Pourquoi les Suissesauraient-ils alorsété 30%à voter UDC?»trop bien travaillé, j’ai lutté pour une meilleurepolitique d’asile, réduit les coûts dans mon département,combattu la criminalité… Il y a quatreans, certains m’ont élu parce qu’ils me voulaient,moi. D’autres parcequ’ils trouvaient normalque le plus grand parti aitdroit à deux sièges. D’autresenfin en pensant que leConseil fédéral serait maprison – que je n’aurais plusde possibilité de m’exprimeret que cela affaiblirait l’UDC. Or, avecBlocher au Gouvernement, l’UDC a continuéde progresser et a gagné les élections.C’était peut-être votre style qui n’était pasadéquat pour un conseiller fédéral…Le style, le style, toujours le style: si quelqu’unfait bien son travail, qu’importe le style? Pourquoiles Suisses auraient-ils alors été 30% àvoter UDC? On pourrait aussi parler du stylede M. Couchepin. Ce qu’il a dit à propos deChristoph Mörgeli…Mais Mörgeli lui-même se moque régulièrementde ses adversaires et sans excès de fi -nesse non plus…Sauf que Mörgeli n’est qu’un parlementaire, etpas le président de la Confédération.Christoph Blocher, chez lui, danssa demeure cossue de Herrliberg,sur la côte dorée zurichoise.


Migros Magazine 12, 17 mars 2008Entretien19L’UDC a un nouveau président,Toni Brunner,dont on dit déjà qu’il ne sera qu’une marionnetteentre les mains de Blocher…Toni Brunner est un type formidable, vous verrez.Quelqu’un de très proche du peuple et qui aune vraie expérience de vie, proche de la terre.Les journalistes, les intellectuels, se montrentassez méprisants, disent, bof, un paysan qui n’afréquenté que neuf années d’école. C’est typiquedes socialistes, ça: pour eux, quelqu’un qui n’estni professeur ni docteur n’est rien du tout.Quelle va être la stratégie de l’UDC désormais?Une opposition totale?L’UDC n’a aujourd’hui plus de représentantsau Conseil fédéral. Et quand vous n’êtes pasau gouvernement, vous êtes, de facto, dansl’opposition. L’opposition n’est pas obligée defaire des compromis, puisqu’elle n’a pas deministres à protéger. Mais nous ne faisons pasl’opposition pour l’opposition! Parmi tous nosmembres, qui ont des profils, des caractères etdes opinions divers, tous ne peuvent pas êtrenos représentants, même s’ils portent une pancarteUDC dans le dos. Avant les élections,l’UDC avait décidé qu’on n’accepterait pasceux qui seraient élus sans être proposés denotre part. A propos de Samuel Schmid, il n’estpas notre représentant… Quant à M me Widmer-Schlumpf, ses positions sont presque toujourscontraires à celles de l’UDC. Elle est pro-européenneet défend des augmentations d’impôts,etc. Les gens qui ont voté UDC n’ont pas votépour ça. Au contraire, ils ont voté pour la politiquede Blocher. L’UDC a la confiance dupeuple, on ne peut pas la trahir, c’est important,la confiance en politique. Et pour avoir laconfiance, il faut être conséquent. Ne pas êtreun jour comme ci et un autre jour comme ça.Malgré les protestations de l’UDC, y avait-ild’autres solutions pour la Suisse que de reconnaîtrel’indépendance du Kosovo?Oui: il fallait attendre, car c’est un précédent dangereux.Il faut comprendre l’opposition de laRussie et de la Chine, confrontées à nombre derégions réclamant aussi leur indépendance. Maisc’est typique de la faiblesse politique qui prévautaujourd’hui en Suisse: toujours s’adapter – dansce cas de figure aux Etats de l’Otan – quitte àoublier ces piliers de l’Etat que sont la neutralitéet l’indépendance. La décision du Conseil fédéralest une mauvaise décision. Surtout qu’enSuisse le nombre de demandeurs d’asile du Kosovorisquera d’augmenter, car les minorités quiy vivent ne seront pas protégées. Il semble parailleurs qu’il n’y ait pas beaucoup de Kosovarsrésidant en Suisse désireux de rentrer à la mai-


20 Entretien Migros Magazine 12, 17 mars 2008Bio express• Né à Schaffhouse le 11 octobre 1940. Filsde pasteur, septième d’une famille de onzeenfants.• Diplômé de l’Ecole d’agriculture de Wüfl ingen.Docteur en droit de l’Université deZurich.• Est engagé en 1969 dans la divisionjuridique d’EMS-Chemie, dont il devientensuite actionnaire majoritaire et qui lerendra milliardaire.• Fondateur de l’ASIN (Action pour une Suisseindépendante et neutre).• Conseiller communal de Meilen (ZH) de1974 à 1978.• Président de l’UDC zurichoise dès 1977.• Député au parlement zurichois de 1975à 1980.• Conseiller national de 1979 à 2003.• Elu conseiller fédéral le 10 décembre 2003.• Non réélu le 12 décembre 2007.PHOTO BÉATRICE DEVÈNES / PIXIL12 décembre 2007: Christoph Blocher vient d’être évincé du Conseil fédéral.son. Le marché du travail est quand même meilleurici que dans un Kosovo indépendant.En Europe, l’UDC blochérienne est assimiléeaux mouvements populistes d’extrême droite.Vous reconnaissez-vous dans ces gens-là?C’est de la diffamation ordinaire. Je ne connaispersonnellement aucun de ces dirigeants. Etnos programmes sont très différents. Contrairementà nous, ce sont des partis étatistes. Leseul point commun, c’est l’importance qu’ilsaccordent à la problématique des étrangers.Mais quelqu’un comme Le Pen n’a que cela,alors que l’UDC présente un programme beaucoupplus large. Cette diffamation de ma personneet du parti vient de Suisses qui l’organisentet la propagent à l’étranger. Les journalistesétrangers qui me rencontrent sont d’ailleurssurpris. Ceux du Spiegel, par exemple, il y aquelques semaines, qui ont écrit que c’étaitune bêtise de comparer l’UDC à Haider ou àLe Pen, et qu’il fallait plutôt la rapprocher desTories en Angleterre, de la CSU bavaroise oudes républicains américains. L’UDC en réalitéest un parti libéral-conservateur.Comme fils de pasteur, que pensez-vous des«Les femmes ont beaucoupplus d’influence sur leshommes que le contraire.»chrétiens qui invoquent l’enseignement duChrist – « j’étais étranger et vous ne m’avezpas accueilli, etc.» – pour défendre une politiqued’asile plus généreuse?La Bible ne me pose pas de problème. Je ne suispas contre les étrangers. Les vrais réfugiés sonttoujours accueillis. Je suis membre de l’Egliseréformée et j’ai personnellement confiance enDieu. Je sais que toutes les choses ne sont pasfaites par nous et que l’homme doit rester modeste.Mais je ne suis pas de ces personnes religieusesqui se prétendent bons chrétiens ets’en vantent constamment. Moi, comme protestant,je mets plutôt en avant la grâce: on vit parla grâce de Dieu.Comment voyez-vous l’intégration de l’islamdans la société suisse?J’ai rencontré des représentants de la communautémusulmane. Leur principal problème semblaitconcerner la possibilité de disposer de cimetièresséparés. Je leur ai dit, moi aussi j’aimeraisavoir un cimetière pour moi tout seul, maisdans mon canton ce n’est pas possible, alors jem’incline. Une autre revendication concernait lapossibilité que l’islam soit reconnu par l’Etat. Jeleur ai expliqué que la Confédération ne reconnaissaitaucune religion officielle et que c’était làaussi une affaire cantonale. Je suis contre la reconnaissanceétatique de quelque religion que cesoit. Des musulmans m’ont expliqué aussi queles minarets n’étaient pas vraiment nécessaires.Et que c’était moins un instrument religieuxqu’une démonstration de pouvoir, avec les muezzins.De la même manière on peut aussi faire unculte protestant sans clocher. Je n’ai pas lancél’initiative contre les minarets. Mais il est importantqu’on parle de ces problèmes et que les Suissesvotent sur ce thème.L’UDC en revanche a bien lancé l’initiativepour l’expulsion des étrangers criminels. Maisen France, même Sarkozy a aboli le principede la double peine…Ici on ne parle pas de voleurs de bonbons, maisde vrais criminels. Des étrangers vivent dansnotre pays avec un permis de séjour et de travailet s’ils deviennent criminels, ces permis doiventPublicitéAVEC NOS MAISONS,TOUT PEUT VARIER.SAUF LE PRIX.C‘EST GARANTI.Infos gratuites:0800800897PRIMA CHF498‘600.–clé en main, sous-sol incluInformez-vous:www.swisshaus.ch


Migros Magazine 12, 17 mars 2008Entretien21Conseil fédéral, mes homologues étrangersétaient impressionnés par le succès avec lequella Suisse accueille sur son territoire plus de 20%d’étrangers. Eux, ils me disaient qu’ils connaissaientbeaucoup de difficultés avec seulement6 ou 7%. Ce succès s’explique parce que nousavons su, contrairement aux Italiens ou auxFrançais, éviter les ghettos, les concentrations.Les vrais ennemis des étrangers ce sont les politiciensqui ne font rien, ne prennent aucunemesure, parce qu’il est plus agréable de ne rienentreprendre, personne ne conteste votre style,vous êtes populaires dans les médias.Avec du temps libre désormais à disposition,songez-vous à réintégrer Ems-Chemie?Peut-être vais-je acheter une nouvelle entreprise.Mais pas retourner chez Ems. J’ai donné mesentreprises à mes enfants.La force de Christoph Blocher, c’est aussi unpeu sa femme non?Nous sommes mariés depuis quarante ans etformons une véritable équipe. Elle était responsablepour tout ce qui concerne la maison, lafamille, les enfants, et moi pour l’entreprise.Cela ne veut pas dire que lorsque je suis à lamaison je ne fais rien. Et puis de son côté, ellerelit mes discours, me signale quand ce n’est pasassez clair, corrige les fautes: elle a été institutrice.Il y a des couples qui se donnent pour règlede ne jamais parler de travail à la maison. Cheznous, on a toujours parlé de l’entreprise, et de lapolitique, et nos enfants ont appris ainsi beaucoupde choses.«Je vais peut-être m’acheter une nouvelle entreprise.»être retirés. Certains sont très jeunes, 15, 16 ans.On nous dit qu’il n’est pas possible de les expulserparce que leurs familles sont ici. Moi je suispour la responsabilité des familles: dans ces caslàla famille doit partir aussi. C’est dissuasif etça fera baisser la criminalité. Je suis content devoir aujourd’hui que ces problèmes commencentà être reconnus. Même par le président duPDC… comment s’appelle-t-il déjà? hein? Darbellay,c’est ça. Mais chez lui ce ne sont pas desconvictions, juste de l’opportunisme.N’est-il pas contradictoire de prôner des critèresde naturalisation plus stricts et en mêmetemps des naturalisations par les urnes,où il n’y a pas de véritable examen des candidats,juste des réactions émotionnelles?La nationalité n’est pas un droit. C’est le peuplequi doit décider d’accepter ou non une personne.Pendant plus de cent cinquante ans ce droitexistait et soudain les juges décident qu’il n’estplus valable. Le nouveau système est introduitpour produire davantage de naturalisations. Çava plus vite, pas de discussions, c’est plusagréable.Et surtout plus rationnel…Mais qu’est-ce qui est rationnel dans la vie? Onvoit la même chose avec les élections: c’est souventen raison de réactions émotionnelles quequelqu’un n’est pas élu. Voter est un droit, maisêtre élu, nonLors de l’Euro 2008, l’équipe nationale defootball pourrait s’aligner avec neuf joueurssur onze issus de l’immigration ou de l’asile.La Suisse de demain?Vous croyez peut-être que ça ma gêne? Seuls lesétrangers criminels et ceux qui sont en situationillégale posent des problèmes. Lorsque j’étais auLe mélange vie privée-vie publique, à la manièred’un Sarkozy, vous approuvez?Je trouve normal, pour une personne qui a uneresponsabilité importante dans l’Etat, ou dansune entreprise, qu’on s’intéresse aussi à son partenaire.Surtout pour les hommes. Cherchez lafemme, comme on dit... Dans mon entreprise,quand je devais choisir quelqu’un pour un posteimportant, j’essayais de savoir qui était sonépouse. Parce que les femmes ont beaucoup plusd’influence sur les hommes que le contraire.Mais tous les détails, comme avec Sarkozy, cen’est pas vraiment nécessaire.Profitez-vous de votre nouvelle vie pour passerplus de temps avec vos petits-enfants?J’en ai six et ce sont les meilleurs petits-enfantsdu monde. Tous les grands-parents disent lamême chose, mais la différence, avec les miens,c’est que c’est vrai.Propos recueillis par Laurent Nicolet et par Mélanie HaabPhotos Nik Hunger

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