Les dieux ont - Art Absolument

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Les dieux ont - Art Absolument

84EXPOSITIONLes dieux ont


soif àTeotihuacánPAR EMMANUEL DAYDÉMUSÉE DU QUAI BRANLY. DU 6 OCTOBRE 2009 AU 24 JANVIER 2010.Teotihuacán, cité des dieux. Commissaire : Felipe Solis


Ë 40 km de Mexico, la colossale Teotihuac‡n,lÕantique ÒcitŽ des dieuxÓ qui rŽgna 700 anssur la MŽsoamŽrique, a conservŽ tout sonmyst•re. M•me si les fouilles entreprisesdepuis les annŽes 60 dans la premi•re villedÕAmŽrique ont rŽvŽlŽ une thŽocratie guerri•re,soumise ˆ lÕastronomie et au Serpent ˆplumes. En 450 pi•ces, le musŽe du quai BranlyŽvoque lÕart aristocratique et cosmique dÕunecivilisation aussi brillante que sanglante, anc•trerevendiquŽ des Azt•ques.EXPOSITION86LÕAmŽrique commence ˆ Teotihuac‡n. LÕAmŽriquedes grands espaces et des grandes villes, la terreimmense dÕun Nouveau Monde cosmogonique. Un mondede dieux qui ne se prŽoccupent pas des hommes, un mondedÕhommes qui ne se prŽoccupent que des dieux. Si lÕon veut bienmettre ˆ part les centres cŽrŽmoniels olm•ques en terre battue Ðouvrages millŽnaires ponctuŽs de t•tes de pierre gŽantes, dignes desMoai de lÕ”le de P‰ques Ð, les premi•res civilisations urbaines du continentamŽricain voient le jour un si•cle avant notre •re, sur lÕAltiplanocentral du Mexique, ˆ plus de 2 000 m•tres dÕaltitude. Au plus pr•s duciel. LŽg•rement antŽrieure, la citŽ voisine de Cuicuilco a disparu Ðavec ses 10 000 habitants Ð lors dÕune Žruption volcanique. Teotihuac‡n,avec ses 100 000 ˆ 200 000 citoyens occupant une superficie proche de25 km², demeure la seule mŽtropole ˆ pouvoir revendiquer le titre depremi•re citŽ amŽricaine. Une sorte de New York symbolique etcosmique, non pas construite ˆ la r•gle, suivant le principemathŽmatique du damier, mais enti•rement orientŽe selonun tracŽ rŽglementaire extr•mement rigide, de lÕordredu sacrŽ : ˆ 15¡50Õ ˆ lÕest du nord astronomique pourtoutes les voies nord-sud, et ˆ 16¡50Õ au sud de lÕestvŽritable pour les voies est-ouest. LÕaxe du mondesÕincarne dans la pierre.CitŽ magique ŽdifiŽe sous la contrainte du divin,Teotihuac‡n ressemble bien ˆ cette ÒcitŽ o• leshommes se transforment en dieuxÓ, telle que lanomm•rent les Azt•ques, pr•s de 700 ans apr•s sachute et sa disparition dans les brumes de lÕoubli.Car, hormis la lŽgende rapportŽe par les derniersoccupants de la vallŽe de Mexico avant la conqu•teespagnole, on ne sait rien de lÕhistoire de cette >Double page prŽcŽdente :Vue générale de Teotihuacán. Photographie Christian Sarramon.En haut :Figurine de guerrier. Classique (150-650),céramique, argile, stuc et pigments, 15 x 18 x 8 cm.En bas :Huehueteotl, dieu du feu. Céramique, 87,5 x 62 x 64 cm.Ë droite :Masque de Malinaltepec. Classique moyen (300-550),pierre avec incrustations de turquoise, d’amazonite, d’obsidienneet de coquillage. Collier de 55 perles et un pendentif, 22 x 21 x 8 cm.


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EXPOSITION88gigantesque mŽtropole. Rien : pas un nom nÕa survŽcuÐ nom de roi comme nom de pr•tre Ð pas unedescription ne demeure, aucune citation ne fait Žtatde cette puissance. On ne sait ni qui Žtait ce peuple,sinon quÕil Žtait dominŽ par des pr•tres, des guerrierset des commer•ants, ni comment il sÕappelait,ni m•me comment il nommait sa citŽ. On sait seulementaujourdÕhui que cette ethnie indienne avait uncr‰ne rond (quÕelle dŽformait de mani•re tabulairedressŽe et oblique), quÕelle aimait les scarificationset les mutilations dentaires et que ses hommesmesuraient en moyenne 161 cm et ses femmes 146cm. On sait aussi que cette citŽ cosmopolite abritaittrois groupes ethniques Žtrangers dans diffŽrentsquartiers, Mayas, Zapot•ques et Mixt•ques, ce quiinciterait ˆ penser que son gouvernement nÕŽtaitpas dynastique mais collŽgial et peut-•tre partagŽen quatre. Sans ces faibles informations et ceshumaines, trop humaines hypoth•ses, comment nepas croire alors que seuls des dieux aient pu fonderune telle architecture cŽleste ? Les Azt•ques entout cas, non contents de reprendre la religion etles coutumes des mystŽrieux Teotihuacains, firentm•me de cette gigantesque capitale le lieu mythiquede la naissance de leur monde, lˆ o• le Soleil et laLune se seraient ŽlevŽs pour la premi•re fois dubžcher sacrificiel. ConsidŽrant les Teotihuacainscomme des •tres surnaturels, les anciens Mexicasramen•rent avec dŽvotion de nombreux objets dela citŽ fantme Ð des masques notamment Ð, quÕilsvŽnŽr•rent dans le Templo Mayor, le temple centralde leur glorieuse nouvelle capitale, Tenochtitlan, lanouvelle Teotihuac‡n Ð lÕactuelle Mexico. Ë la lumi•rede ce mythe fondateur, avouons quÕil nÕest gu•refacile dÕŽvoquer lÕart surhumain de Teotihuac‡n,tant celui-ci rel•ve de lÕarchitecture plutt que delÕesthŽtique de lÕobjet. Au musŽe archŽologique deMexico, nul nÕignore que cÕest la frise ultra colorŽede serpents ˆ plumes, nageant parmi les coquillageset Žmergeant de grosses corolles Ð avec ses t•tesgŽantes de serpents ˆ sonnettes pesant pr•s dÕunetonne Ð, qui constitue le clou des salles Teotihuac‡n.De m•me, reconnaissons quÕau musŽe du quaiBranly, la vŽritable rŽvŽlation de lÕexposition vientde la sculpture architecturale de plus de 2 m•tresde long, en forme de colossal jaguar sacrŽ : avec sesyeux exorbitŽs et ses deux crocs acŽrŽs, cet ornementcolorŽ de lÕensemble rŽsidentiel de Xalla manifesteˆ lui seul la grandeur terrible de la ville. On nedŽplace pas la citŽ des dieux.Pour qui ne conna”t que les ŽlŽgantes villes mayasde lÕ‰ge classique prŽcolombien, avec leurs templesŽlancŽs et leurs peintures toutes de charme et derŽalisme, Teotihuac‡n, avec ses deux pyramidesmassives, sa prestigieuse allŽe des Morts longuede plusieurs kilom•tres, sa citadelle de pierre centrŽeautour du temple Žructant de Quetzalc—atl,ses grands Òensembles rŽsidentielsÓ, clos de murset centrŽs autour dÕun patio, sans oublier son programmedŽcoratif grandiose, demeure un choc.Exactement comme ce grand centre religieux, quireproduit sur Terre lÕunivers sacrŽ, a dž lÕ•tre enson temps pour toute la MŽsoamŽrique. Durantses sept si•cles dÕexistence, entre 100 av. J.-C.et vers 650 apr•s, la citŽ des dieux a Žtendu soninfluence sur tout le Mexique actuel, que ce soitpar la guerre ou par le commerce, crŽant aubesoin des comptoirs dans les zones les pluslointaines, comme les villes mayas de Tikalau Guatemala ou de Copan au Honduras. Sesdeux pyramides gŽantes, fausses Twin Towersnew-yorkaises avant la lettre, que les Azt•quesnomm•rent pyramide du Soleil et pyramide dela Lune, ont la m•me base que celles de Gizeh.Et si la pyramide du Soleil, la plus grande, nesÕŽl•ve quÕˆ 63 m•tres de hauteur quand cellede Kheops en atteint le double, il faut rappelerque les Indiens, ˆ la diffŽrence des ƒgyptiens Ðqui connaissaient le mŽtal et le transport fluvial,rŽalis•rent cette construction ˆ la seule force deleurs bras, sans aucune b•te de somme et avec desoutils de pierre... Par ailleurs, ces deux pyramidespointŽes vers le ciel sont des socles monumentauxqui accueillaient un temple ˆ leur sommet, ˆ la croisŽeparfaite des ar•tes, offrant un cosmorama idŽalpour observer lÕŽtoile polaire ou pour pratiquer le


sacrifice rituel. ÒCÕest un autel dÕaltitude face auxdieuxÓ, sÕŽtait ŽcriŽ AndrŽ Malraux lors de son premiervoyage au Mexique. Ce que le po•te mexicainHomero Aridjis exprime aujourdÕhui de mani•re plusacŽrŽe, dans Pyramide du Soleil, Teotihuacán : ÒLescouteaux du Soleil / coupent en deux les nuages, /tandis quÕˆ lÕhorizon / aux mille feuilles dÕor, / lesmorts du jour, / aux mains brisŽes, / offrent leursyeux / au dieu qui dŽcline.Ó Quand bien m•me ellerecŽlerait des morts violentes, cette architecturecŽrŽmonielle et astronomique nÕa pas, en tout cas, lafonction fun•bre des tombeaux Žgyptiens. Le caract•resymbolique de ces deux pyramides monumentalesŽtait si fort que, ˆ lÕimage des Twin Towers, cefurent elles qui furent attaquŽes, en m•me tempsque le temple de Quetzalc—atl et lÕallŽe des Morts,lors du ravage de la ville, entre 550 et 650 Ð que cettedestruction par le feu soit le fait de hordes chichim•quesvenues du nord, ou dÕune brutale insurrectionpopulaire. Nous sommes lˆ face ˆ un pacte depierre et de mortier conclu entre les habitants etleurs dieux pour la survivance du monde. Qui brisela pyramide rompt le pacte et arr•te le temps.prŽhispanique, qui va du sud du Mexique jusquÕauCosta Rica en passant par le Salvador et lÕouestdu Guatemala et du Nicaragua. Soif du sang deshommes. Le paradis des fleurs de Tlaloc, le dieuprimordial de lÕeau et de lÕorage aux grands yeuxcerclŽs adorŽ ˆ Teotihuac‡n, ne sÕatteint quesur des monceaux de cadavres. Ce nÕest pas unhasard si la caste sanguinaire des guerriersazt•ques, venus au pouvoir des si•cles plus tard,a voulu faire de Teotihuac‡n son mod•le, ˆ lafa•on dont Charlemagne en Occident sÕest vouludŽpositaire de lÕEmpire romain. Le mythe dÕun‰ge classique prŽcolombien pacifique, gouvernŽpar de sages thŽocraties Ð tel quÕencore propagŽau dŽbut des annŽes 60, a dŽfinitivement vŽcu. Laguerre fleurie prŽcolombienne ne sÕidentifie pasau Flower Power : la thŽocratie de Teotihuac‡n >Ë gauche :Sculpture du seigneur de l’au-delà.Classique. Phase Tlamimilolpa récent et Xolalpan(300-450), pierre, stuc et pigment, 125 x 103 x 25 cm.EXPOSITION89LÕŽternitŽ ici nÕest pas aux mains du destin maisdes dieux. Et ces dieux ont soif en MŽsoamŽrique,cette antique zone de civilisation amŽrindienneCi-dessus :Bases de brasero jaguar.Classique (0-650), Argile, Céramique, 17,5 x 33,7 x 34 cm.


EXPOSITION90reposait sur un militarisme coercitif. Il est impossibledŽsormais de considŽrer la splendide peinturerouge, obtenue ˆ base de pigments ferrugineux, quirecouvrait les murs de la glorieuse citŽ comme unevariation dŽcorative amŽricaine du rouge pompŽien.Dans cette mŽtropole religieuse strictement codifiŽe,o• tout est symbolique, o• un papillon et un oiseausont lÕ‰me dÕun guerrier mort, et o• un jaguar et uncoyote sont des totems tribaux du nord et du sud, cerecouvrement spectaculaire et sanglant a toutes leschances de devoir se lire comme une variation surla mort. MalgrŽ les conques peintes, la mort silencieuseest omniprŽsente ˆ Teotihuac‡n et, devant descadavres sculptŽs avec des ornements et une langue,ou encore devant ce disque solaire ˆ t•te de mort duSeigneur de lÕau-delˆ tirant la langue, on a m•me puparler dÕun art de morts-vivants.On sait que les peintres chargŽs de rŽaliser lesfresques hiŽratiques des ensembles rŽsidentiels dela haute sociŽtŽ teotihuacaine mŽlangeaient leurscouleurs dans des bo”tes cr‰niennes dŽcoupŽes, etquÕils lissaient leurs peintures avec ces m•mes bolshumains. On a dŽcouvert, dans les dŽpts offrandescachŽs sous la pyramide de la Lune et autour dutemple du Serpent ˆ plumes, quantitŽ de squelettesde victimes, hommes, femmes, vieillards, adolescents(et m•me un fÏtus de 8 mois), les mainsattachŽes dans le dos, avec des traces de fibresdans la bouche (qui semblent signifier la prŽsencedÕun b‰illon), le cou ceint de bijoux et de m‰choireshumaines. On nÕignore plus que 200 sacrificeshumains pratiquŽs en offrande aux dieux (ou, peut-•tre, ˆ lÕun des dirigeants de la citŽ, dŽcŽdŽ au m•memoment) furent nŽcessaires ˆ la consŽcration de lapyramide de Quetzalc—atl, le dieu Serpent ˆ plumes,et que de semblables holocaustes furent rŽpŽtŽs ˆchaque agrandissement de la pyramide de la Lune.En dehors des figures humaines en armes et deslitanies de pr•tres aux coiffes somptueuses parŽesde plumes dÕoiseaux Quetzal, qui ensemencent demani•re rŽpŽtitive le sol de sang, on reconna”t clairement,sur les murs de lÕensemble rŽsidentiel deCi-dessus (ˆ gauche) :Sculpture anthropomorphe mutilée. ClassiqueTlamimilolpa (200-350),serpentine, 71 x 25 x 11 cm.Ci-dessus (ˆ droite) :Crotale. Andésite, 80 cm.Ci-contre :Peinture murale avec quetzal amparo.Stuc et pigments, 70 x 105 cm.


Tepantitla, des joueurs qui frappent la balle devantdes t•tes coupŽes. En lÕabsence de toute trace deterrain de pelote retrouvŽe dans la citŽ des dieux,on suppose que ce jeu cosmique avait lieu sur leplus grand stade jamais imaginŽ : lÕallŽe des Mortselle-m•me, susceptible dÕattirer des joueurs venusde toutes les rŽgions de MŽsoamŽrique, pour joueraussi bien de la t•te et des hanches, voire m•me,comme dans notre moderne football, avec les pieds.Mais il y a mieux : des figurations prŽcises de cÏurspalpitant arrachŽs vivants, puis empalŽs sur des couteauxdÕobsidienne verte en forme de faucille, rappellentclairement ce sacrifice rituel, pratiquŽ ensuitepar nombre de cultures amŽrindiennes, et dont lesTeotihuacains pourraient •tre les propagateurs.Cet art pictural dansant de la splendeur et de lÕeffroise retrouve dans les masques interrogateurs deTeotihuac‡n, sans doute le plus bel exemple Ð avecleur opposŽ, les baroques encensoirs dit de ThŽ‰tre,qui servaient de rŽcipients pour le feu Ð de la statuairedans la citŽ des dieux. LÕart en trois dimensions proprementdit y demeure rare et se pare dÕun Žtrangeclassicisme, presque grec archa•que (le sourire enmoins), comme dans les longilignes nus en serpentineverte, retrouvŽs mutilŽs et violemment ŽparpillŽs laplupart du temps. Tour ˆ tour noirs ou verts, brun‰tresou blanch‰tres, quÕils soient en granite, en ardoise,en nŽphrite ou en alb‰tre, les visages des masquessont, eux, tous fortement idŽalisŽs Ð lÕart dÕŽternitŽde Teotihuac‡n se refusant dŽcidŽment ˆ toute individualisationÐ, avec des yeux alignŽs ˆ lÕhorizontale,souvent incrustŽs de pyrite ou de coquillages, et unebouche ouverte sur les dents. Ces faces lisses etmŽditatives conjuguent lÕeffet plastique et la planŽitŽen une heureuse harmonie des contraires. Ce que lecŽl•bre masque avec incrustations de turquoise deMalinaltepec exprime avec une force peu commune.Beaucoup de ces figures extatiques proviennent de lacollection personnelle de Diego Rivera, qui fit m•mecadeau de lÕune dÕelles ˆ un AndrŽ Breton ŽmerveillŽ.Uniquement retrouvŽs de part et dÕautre de lÕallŽedes Morts, ces masques prŽcieux semblent avoir ŽtŽlÕapanage de lÕŽlite de la citŽ, qui ne les dŽposait passur les corps des dŽfunts, comme on lÕa longtempscru, mais les vŽnŽrait sur des autels, accrochŽs sansdoute ˆ des sculptures de bois.Baudelaire parlait de lÕart prŽcolombien comme dÕunart parfait, Òˆ la barbarie inŽvitable, synthŽtique, infantileÓ.Si lÕon veut bien admettre ÒinfantileÓ dans le sensde ÒprimordialÓ, on ne saurait mieux dŽfinir lÕart hautainde la mystŽrieuse Teotihuac‡n, synth•se aristocratiquede lÕhorreur et de la beautŽ, dans un monde rŽgipar des dieux aux allures de colonel Kurtz, au cÏur destŽn•bres solaires de la MŽsoamŽrique.EXPOSITION91

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