13.07.2015 Views

Marcel BARBU Parcours d'un refoulé en zone libre De juin 1940 à ...

Marcel BARBU Parcours d'un refoulé en zone libre De juin 1940 à ...

Marcel BARBU Parcours d'un refoulé en zone libre De juin 1940 à ...

SHOW MORE
SHOW LESS

You also want an ePaper? Increase the reach of your titles

YUMPU automatically turns print PDFs into web optimized ePapers that Google loves.

MARCEL <strong>BARBU</strong><strong>Parcours</strong> d’un refoulé <strong>en</strong> <strong>zone</strong> <strong>libre</strong><strong>De</strong> <strong>juin</strong> <strong>1940</strong> à mars 1941<strong>De</strong> Besançon à Val<strong>en</strong>ce113


Dans son livre-mémoire 2 « L’autogestion, c’est pas de la tarte »<strong>Marcel</strong> Mermoz écrit page 73 :«. . . Et c’est l’invasion des Allemands : tout le monde fout le camp etBarbu est bombardé préfet de Besançon. . . .. . . quand les esprits ont été calmés et le préfet rev<strong>en</strong>u, le premierboulot de ce salaud a été de demander à la Kommandanturd’expulser Barbu. On l’a foutu dehors manu militari, <strong>en</strong> <strong>zone</strong> <strong>libre</strong>. »Cette prés<strong>en</strong>tation faite par <strong>Marcel</strong> Mermoz aurait pu <strong>en</strong> rester là sielle n’avait pas été reprise dans plusieurs thèses.Pierre Picut 3 dans sa thèse de 1991 repr<strong>en</strong>d cette description, page35 :«. . . En <strong>1940</strong>, le pays est coupé <strong>en</strong> deux, LIP se replie <strong>en</strong> <strong>zone</strong> <strong>libre</strong>,à Val<strong>en</strong>ce, sous la raison sociale de SACROLIP ; Barbu le rejointcar il vi<strong>en</strong>t d’être expulsé par la Kommandantur après avoir occupéquelques jours les fonctions de préfet à Besançon. »Marie-Rose Petitperrin 4 <strong>en</strong>fonce le clou dans son mémoire <strong>en</strong> 1996,page 29 :«. . . En <strong>1940</strong>, <strong>Marcel</strong> Barbu est nommé Préfet <strong>en</strong> l’abs<strong>en</strong>ce dutitulaire ; il sera expulsé de Besançon par la Kommandantur surl’ordre du Préfet lors de son retour. »Ce qui est étonnant, c’est que Marie-Rose Petitperrin a travaillé à laCommunauté de Travail du Bélier à Besançon et elle connaît bi<strong>en</strong>Besançon.2 <strong>Marcel</strong> Mermoz - L’autogestion, c’est pas de la tarte - Editions Seuil - 19783 Pierre Picut - La Communauté Boimondau, modèle d’éducation perman<strong>en</strong>te : une déc<strong>en</strong>nied’expérim<strong>en</strong>tation (1941 - 1951) - Université Lumière à Lyon - 19914 Marie-Rose Petitperrin - La communauté de Travail du Bélier (1944 - 1957) - Université deFranche-Comté - Octobre 19965


Suite à la sortie du livre de <strong>Marcel</strong> Mermoz, <strong>Marcel</strong> Barbu écritdans un courrier adressé à Maurice Lemercier 5 ,: «. . . Barbu nommépréfet du Doubs ! Et par qui ? Grand Dieu ?! Un qui va bi<strong>en</strong> rire <strong>en</strong>lisant cela, c’est Pierre Lagrange, qui a vécu avec moi ces trois moisqui ont précédés mon expulsion de Besançon. »Ces représ<strong>en</strong>tations du rôle de <strong>Marcel</strong> Barbu <strong>en</strong> <strong>1940</strong>, des relationsavec Fred Lip, le texte qui suit, s’appuyant sur des docum<strong>en</strong>ts et destémoignages vérifiables, doit permettre plus de clarté.Vous remarquerez que l’action de <strong>Marcel</strong> Barbu dans les« Compagnons de France », à partir de <strong>1940</strong>, manque de détails. Ilest difficile de trouver des archives sur cette organisation. Ce passageest important, car <strong>Marcel</strong> Barbu gardera des contacts p<strong>en</strong>dantplusieurs années.Michel ChaudyAoût 20105 Courrier daté du 31 août 1978, prêté par R<strong>en</strong>ée Lucas, fille de Maurice Lemercier que jeremercie6


IRAVITAILLEMENT DE BESANCONCette courte période de la vie de <strong>Marcel</strong> Barbu - <strong>juin</strong> <strong>1940</strong> à mars1941 (9 mois), passe presque inaperçue parmi ses nombreusesréalisations et pourtant :- Elle fut active, très active, quand bon nombre deFrançais, de peur, se jetai<strong>en</strong>t sur les routes, fuyai<strong>en</strong>t.- Mais aussi, elle devait le conduire à Val<strong>en</strong>ce, ville qu’iln’a pas choisie, là où il créa sa nouvelle <strong>en</strong>treprise« <strong>Marcel</strong> Barbu - Boîtiers de Montres de Dauphiné,future expéri<strong>en</strong>ce de la Communauté de Travail »** *Le 3 septembre, la France et l’Angleterre déclar<strong>en</strong>t la guerre àl’Allemagne, mais ri<strong>en</strong> se passe : c’est la « drôle de guerre ».Les industries, celles qui ne sont pas de première utilité, subiss<strong>en</strong>tcette période d’att<strong>en</strong>tisme, les commandes baiss<strong>en</strong>t et les salariéssont mis <strong>en</strong> chômage.Par contre, pour celles qui particip<strong>en</strong>t à « l’effort de guerre », laproduction bat son plein. Par exemple, à Besançon, l’<strong>en</strong>treprise LIPpasse de 300 salariés avant la guerre à 500 p<strong>en</strong>dant les mois de la« drôle de guerre » pour répondre aux commandes des militaires,puis à 160 salariés depuis l’occupation 6 .6 En <strong>1940</strong>, l’usine LIP de Besançon est réquisitionnée par les Allemands. Il sera fabriqué desmontres pour JUNGHANS, des temporisateurs d’aviation pour IGSUS et des anémomètresd’aviation pour FUSHS.7


Tous les sous-traitants de LIP suiv<strong>en</strong>t la même évolution. C’est le casde l’<strong>en</strong>treprise de <strong>Marcel</strong> Barbu, dont LIP est son principal cli<strong>en</strong>t.D’ailleurs, c’est un de leur des argum<strong>en</strong>ts pour refuser à <strong>Marcel</strong>Barbu son intégration dans l’armée <strong>en</strong> 1939 ; il est plus utile commechef d’<strong>en</strong>treprise.L’exode<strong>De</strong>puis quelques jours, Besançon est traversé par un flot continu deg<strong>en</strong>s v<strong>en</strong>ant de l’Alsace et de tout l’est et nord de la France qui fui<strong>en</strong>tl’avancée de l’armée allemande.Les militaires français recul<strong>en</strong>t, désemparés. Ils essai<strong>en</strong>t de serassembler dans cette ville fortifiée par Vauban et ceinturée par leDoubs qui forme un fossé infranchissable. Si l’on <strong>en</strong> donne l’ordre,cette ville peut résister et dev<strong>en</strong>ir impr<strong>en</strong>able !Les <strong>en</strong>treprises sont fermées ou tourn<strong>en</strong>t au ral<strong>en</strong>ti, le personnel estau chômage.- Est-ce que cela peut durer longtemps, qu’allons-nous dev<strong>en</strong>ir sanstravail, et sans salaire.Chaque matin, les ouvriers se retrouv<strong>en</strong>t aux portes des usines pourcomm<strong>en</strong>ter les événem<strong>en</strong>ts et glaner quelques informations auprèsdes fuyards quand le déferlem<strong>en</strong>t de véhicules est obligé des’arrêter, aux carrefours plus personnes pour faire la circulation. Ontilsvu les Allemands ? Comm<strong>en</strong>t se comport<strong>en</strong>t-ils ? Que de rumeursque cette foule propage plus vite que leur fuite.Les Bisontins att<strong>en</strong>dront le 14 <strong>juin</strong> pour se joindre <strong>en</strong> masse àl’échappée, la réputation faite des militaires allemands a eu raison deleur att<strong>en</strong>tisme et les transforme aussi <strong>en</strong> fuyards.L’ordre d’évacuation est donné aux fonctionnaires de tous lesministères. La g<strong>en</strong>darmerie n’est pas la dernière. La populationpanique. <strong>De</strong> proche <strong>en</strong> proche, les commerces ferm<strong>en</strong>t et baiss<strong>en</strong>tleurs rideaux, l’une après l’autre les rues sont désertées. Pour ceuxqui rest<strong>en</strong>t, ceux qui ne peuv<strong>en</strong>t pas partir, c’est le s<strong>en</strong>tim<strong>en</strong>td’abandon total.8


Dimanche 16 <strong>juin</strong> <strong>1940</strong><strong>De</strong>s coups de feu se font <strong>en</strong>t<strong>en</strong>dre, proches maint<strong>en</strong>ant. Lapopulation a peur. Les volets se ferm<strong>en</strong>t laissant juste un espacepermettant aux regards de scruter le haut de la rue.En fin d’après-midi, ILS arriv<strong>en</strong>t. Se frayant un passage avecautorité. Ils r<strong>en</strong>contr<strong>en</strong>t peu de résistance, les militaires français ontreçu l’ordre de ne pas s’opposer. Il n’y aura que quelques morts.A l’intérieur de la boucle du Doubs, quelques soldats françaisregard<strong>en</strong>t la rive opposée, les mains sur les mises à feu des explosifs.A l’approche des premiers élém<strong>en</strong>ts de l’armée allemande, ils fontsauter les ponts. Ainsi la partie nord de la ville est coupée de sapartie sud, à l’intérieur de la boucle. Tous ceux qui le peuv<strong>en</strong>t <strong>en</strong>corepr<strong>en</strong>n<strong>en</strong>t la direction de Lyon, seule issue vers le sud.C’est à ce mom<strong>en</strong>t-là que <strong>Marcel</strong> Barbu t<strong>en</strong>te de ram<strong>en</strong>er une amieinfirmière à l’hôpital Saint Jacques pour pr<strong>en</strong>dre son service. Arrivé<strong>en</strong> haut de la rue qui plonge vers le pont Canot qui <strong>en</strong>jambe leDoubs, il ne peut que constater sa destruction. Sur la pile du milieu,une voiture est <strong>en</strong> équi<strong>libre</strong> et une famille <strong>en</strong>tière est prise au piège.TémoignageRoland Lemercier a 11 ans <strong>en</strong> <strong>1940</strong> 7 :« Le 16 <strong>juin</strong>, à l’arrivée des Allemands dans Besançon, j’étaisavec ma mère, comme beaucoup, nous quittions Besançon etnous avions pu profiter d’un camion militaire qui était <strong>en</strong>partance.Passé le pont Canot, les militaires se rassemblai<strong>en</strong>t pourformer un convoi. J’étais à quelques mètres du soldat qui a faitsauter le pont. J’ai vu le pont sauter. Il y avait une voiture etune famille sur la pile du milieu. Heureusem<strong>en</strong>t, le Doubs étaitpresque à sec, une femme a aidé ces «naufragés» à regagnerla rive. »7 La même scène vue par chacun sur une rive opposée.9


Longue att<strong>en</strong>te à la mairieCharles Fesselet, premier adjoint à la municipalité de Besançon, faitfonction de maire <strong>en</strong> remplacem<strong>en</strong>t de H<strong>en</strong>ri Bugnet, maire,mobilisé.Avec quelques collaborateurs, il att<strong>en</strong>d le premier contact avecl’<strong>en</strong>nemi qui se fait att<strong>en</strong>dre. La destruction des ponts doit lesempêcher de s’approcher de l’hôtel de ville ?C’est le 18 <strong>juin</strong> au matin que Charles Fesselet r<strong>en</strong>contre des officiersallemands. L’ordre leur est donné de poursuivre l’administration dela ville <strong>en</strong> précisant qu’ils n’ont pas d’autres alternatives que d’êtreloyal <strong>en</strong>vers eux. L’organisation administrative n’est pas la prioritédes premiers élém<strong>en</strong>ts de l’armée allemande qui poursuit sonavancée.A la Manufacture de Boîtiers de MontresComme chaque jour depuis plusieurs semaines, les ouvriers quin’habit<strong>en</strong>t pas trop loin de la Manufacture de Boîtiers de Montres au43 rue Clem<strong>en</strong>ceau se retrouv<strong>en</strong>t dans l’atelier. Ce lundi, comme lesjours précéd<strong>en</strong>ts, peu de travail leur est proposé, les commandes sontsusp<strong>en</strong>dues, les stocks suffis<strong>en</strong>t et ce n’est pas le mom<strong>en</strong>t de lesaugm<strong>en</strong>ter.A quelques pas de l’Av<strong>en</strong>ue Georges Clem<strong>en</strong>ceau, le flot continu devéhicules <strong>en</strong> tous g<strong>en</strong>res qui se dirigeai<strong>en</strong>t vers Dole ou Lons-le-Saunier a cessé. On <strong>en</strong>t<strong>en</strong>d nettem<strong>en</strong>t le bruit des véhicules militaireset au loin, le bruit sourd de mortiers.Bi<strong>en</strong> que leur patron, <strong>Marcel</strong> Barbu, leur ait promis de garantir autantque l’<strong>en</strong>treprise le pourra, un rev<strong>en</strong>u, <strong>en</strong>core faut-il qu’ils puiss<strong>en</strong>tacheter le nécessaire pour vivre.On ne compte plus les magasins fermés et leurs propriétaires partiscomme beaucoup d’autres. On raconte même que les pillages ontcomm<strong>en</strong>cé et que de belles villas, dont leurs propriétaires sont sur laroute, ont reçu la visite des voleurs.10


Dans les quelques boulangeries restées ouvertes, le prix du painaugm<strong>en</strong>te chaque jour et souv<strong>en</strong>t il n’y <strong>en</strong> a plus, sauf pour quelquesprivilégiés qui ont un accès spécial derrière la boutique. Les tarifs nesont pas les mêmes. Il <strong>en</strong> est ainsi pour les boucheries et autresépiceries.<strong>Marcel</strong> Barbu ne peut <strong>en</strong> <strong>en</strong>t<strong>en</strong>dre plus, il veut bi<strong>en</strong> faire des effortspour ses salariés, mais il faudrait que les administrations, pour cellesqui sont <strong>en</strong>core <strong>en</strong> état de fonctionner, se boug<strong>en</strong>t et pr<strong>en</strong>n<strong>en</strong>t desdécisions.Il faut réagirC’est bi<strong>en</strong> quand il y a des difficultés que tous les responsablesdoiv<strong>en</strong>t s’unir pour répondre aux besoins de la population. La peurde l’<strong>en</strong>vahisseur avec tous les bruits qui cour<strong>en</strong>t à son sujet ne doitpas <strong>en</strong>traîner de sauve-qui-peut !Il y a <strong>en</strong>core à Besançon beaucoup de g<strong>en</strong>s, ceux qui n’ont pas eu lesmoy<strong>en</strong>s de fuir, ceux qui p<strong>en</strong>s<strong>en</strong>t qu’il ne faut pas laisser leur terreaux autres, les réfugiés bloqués à Besançon qui ne peuv<strong>en</strong>t aller plusloin. Aller où, maint<strong>en</strong>ant que l’armée allemande les a dépassés ? Etles nombreux militaires prisonniers qui att<strong>en</strong>d<strong>en</strong>t leur sort dans lescasernes prisons. (26 000 prisonniers, c’est le nombre communiquéau conseil municipal du 6 juillet <strong>1940</strong>, première réunion aprèsl’invasion allemande.)Après avoir assuré à son personnel qu’il ferait tout pour qu’ilspuiss<strong>en</strong>t trouver le nécessaire pour nourrir leurs familles, il leurdemande de rester mobilisés.Puisque l’année dernière, on lui a refusé son <strong>en</strong>gagem<strong>en</strong>t <strong>en</strong> tant quesous-officier de réserve, <strong>en</strong> prétextant qu’il serait mieux dans son<strong>en</strong>treprise, (il travaillait pour LIP qui faisait des chronographes pourl’aviation), et auprès de ces quatre <strong>en</strong>fants (et bi<strong>en</strong>tôt cinq), c’est cequ’ils appell<strong>en</strong>t « être réquisitionné sur place » eh bi<strong>en</strong>, c’est lemom<strong>en</strong>t d’agir pour son personnel mais aussi pour tous ceux qui sontrestés dans cette ville complètem<strong>en</strong>t désorganisée.11


Sa première sortie lui permet de découvrir l’<strong>en</strong>vironnem<strong>en</strong>t de sonquartier. A quelques c<strong>en</strong>taines de mètres de l’<strong>en</strong>treprise il trouve cinqcorps de soldats français que personne n’ose approcher.Il regroupe les papiers et tout ce qui est précieux pour chacun, qu’il<strong>en</strong>verra à la famille et fait le nécessaire pour qu’ils soi<strong>en</strong>t <strong>en</strong>sevelisdignem<strong>en</strong>t.Commission de ravitaillem<strong>en</strong>tMalgré les difficultés pour traverser le Doubs, il emprunte unebarque, se r<strong>en</strong>d à l’hôtel de ville et y r<strong>en</strong>contre F. Gresset, employé àla mairie de Besançon qui le met au courant des premières décisionsprises pour assurer le ravitaillem<strong>en</strong>t de la population : le rec<strong>en</strong>sem<strong>en</strong>t<strong>en</strong> cours des stocks de farine chez les boulangers. Le plus difficile estd’avoir accès aux fournils fermés par leurs propriétaires partisprécipitamm<strong>en</strong>t.La ville n’a que huit jours au maximum de farines panifiables. Lesréserves de l’Int<strong>en</strong>dance Militaire ayant été considérée comme prisede guerre par les autorités allemandes.Puisque la fabrication de boîtes de montres est susp<strong>en</strong>due, <strong>Marcel</strong>Barbu propose ses services et sa voiture.C’est ainsi qu’il participe à la première réunion du grouperavitaillem<strong>en</strong>t le 18 <strong>juin</strong>.Charles Fesselet donne mission à <strong>Marcel</strong> Barbu d’accomplir toutesles démarches pour procurer à la ville des farines panifiables.Les visites comm<strong>en</strong>c<strong>en</strong>t immédiatem<strong>en</strong>t par les moulins d’Ornan etde Cléron (proches de la ville et qui livr<strong>en</strong>t aux boulangers deBesançon), leurs stocks sont au plus bas, presque inexistants, il fauttrouver du blé pour les moulins, ce qui sera possible auprès de lacoopérative de stockage. Sur les 250 quintaux disponibles, 140seront livrés aux moulins avec garantie que les farines seront bi<strong>en</strong>pour la ville de Besançon. C’est nettem<strong>en</strong>t insuffisant. <strong>Marcel</strong> Barbus’adresse aux départem<strong>en</strong>ts de la Haute-Saône et de la Côte d’Or etfait monter le stock à 15 000 quintaux.12


Cette action spontanée de quelques personnes de la mairie et debénévoles va se traduire par la mise <strong>en</strong> place officielle d’unecommission de ravitaillem<strong>en</strong>t pour tous les besoins de la population,alim<strong>en</strong>tation mais aussi ess<strong>en</strong>ce, charbon, bois, etc.<strong>Marcel</strong> Barbu est intégré dans cette commission et reçoit commemission l’approvisionnem<strong>en</strong>t <strong>en</strong> farine, sucre, ainsi que la répartitionsuite aux mesures de rationnem<strong>en</strong>t.Le service des farines s’installe à la Maison de l’agriculture et<strong>Marcel</strong> Barbu met à sa disposition deux employés de son <strong>en</strong>treprise,payés par l’<strong>en</strong>treprise, pour organiser le service et faire les écrituresindisp<strong>en</strong>sables.<strong>Marcel</strong> Barbu était pour le partage, surtout <strong>en</strong> cette période difficile,sa mission étant de rassembler les stocks chez les grossistes etdétaillants. Il n’hésitera pas à demander aussi aux particuliers dedéclarer leurs réserves à la mairie.Par exemple, le stock de sucre rec<strong>en</strong>sé au 1 er août <strong>1940</strong> était de182 000 kg après les déclarations des réserves personnelles, quand laconsommation pour un mois ne dépasse pas 25 000 kg. Grâce à unebonne répartition, la population peut s’approvisionner normalem<strong>en</strong>t.L’un des soucis de <strong>Marcel</strong> Barbu est de limiter les t<strong>en</strong>sions <strong>en</strong>tre lapopulation et l’occupant <strong>en</strong> évitant que les militaires allemands seserv<strong>en</strong>t dans les stocks réservés à la population, le service deravitaillem<strong>en</strong>t assure aussi le nécessaire régulier de l’int<strong>en</strong>dance del’armée allemande. 8Les prisonniersCe fut de même pour nourrir les quelques dizaines de milliers deprisonniers.<strong>Marcel</strong> Barbu r<strong>en</strong>d régulièrem<strong>en</strong>t visite aux prisonniers de la caserneVauban. Il transmet des messages des familles, et pour ceux qui8 Suivant la conv<strong>en</strong>tion d’armistice du 22 <strong>juin</strong> <strong>1940</strong> signée <strong>en</strong>tre la France et l’Allemagne, laFrance doit assurer l’<strong>en</strong>treti<strong>en</strong> de l’armée d’occupation et doit verser une indemnité globale.Chaque dép<strong>en</strong>se de l’armée et de l’administration allemandes doit être facturée. Cela aréellem<strong>en</strong>t fonctionné seulem<strong>en</strong>t quelque temps.13


peuv<strong>en</strong>t se le permettre, il pr<strong>en</strong>d des commandes et <strong>en</strong>gage sa familleet ses employés pour faire des paquets qu’il redistribue le l<strong>en</strong>demain.TémoignageMichel Barbu a 5 ans <strong>en</strong> <strong>1940</strong> :« J’accompagnais parfois mon père qui allait dans les camps,je portais les paquets et le courrier aux prisonniers. Je pouvaisfacilem<strong>en</strong>t me faufiler <strong>en</strong>tre les jambes, il y avait beaucoup demonde. »** *L’efficacité du travail de <strong>Marcel</strong>Barbu est reconnue. Lors de lacréation de l’Office Economique etSocial par le préfet du Doubs le 8août <strong>1940</strong>, <strong>Marcel</strong> Barbu <strong>en</strong> est l’undes cinq membres et l’article premierde l’arrêté du maire le l<strong>en</strong>demainstipule : « <strong>Marcel</strong> Barbu est chargéde la direction du ravitaillem<strong>en</strong>t de laville. Tous pouvoirs lui sont déléguéspar Nous pour réaliser le groupem<strong>en</strong>tdes organismes professionnels etreprés<strong>en</strong>ter dans leur sein l’Autorité Municipale 9 »Cet équi<strong>libre</strong> mis <strong>en</strong> place par <strong>Marcel</strong> Barbu convi<strong>en</strong>t à tous. LaFeldkommandantur l’a même invité à dresser un état des besoins dudépartem<strong>en</strong>t du Doubs concernant les différ<strong>en</strong>tes d<strong>en</strong>réesindisp<strong>en</strong>sables au ravitaillem<strong>en</strong>t <strong>en</strong> indiquant les mesures <strong>en</strong>gagéespour y parv<strong>en</strong>ir.9 Dans de nombreux ouvrages, thèses et autres docum<strong>en</strong>ts, il est écrit que <strong>Marcel</strong> Barbu a éténommé préfet <strong>en</strong> remplacem<strong>en</strong>t du préfet <strong>en</strong> fuite. Le préfet Alfred Roger HONTEBEYRIE aassumé sa mission jusqu’à sa nomination à Dijon le 10 août <strong>1940</strong>.14


TémoignageJacques Bergez, né à Besançon, résistant, arrêté à 17ans et déporté,habitait à Besançon <strong>en</strong> <strong>1940</strong> avec sa mère et ses jeunes frère et sœur :« J’avais 14 ans et demi <strong>en</strong> <strong>juin</strong> <strong>1940</strong>.On dit que l’armée allemande est aux portes de la ville. Lesappartem<strong>en</strong>ts du quartier sont sil<strong>en</strong>cieux : dans un triangleavec rue Pierre Leroy, la rue Félix Vielle et la rue Labbé, il yavait 3 maisons - Habitations Bon Marché (HBM) construites<strong>en</strong> 1933, sur les 24 appartem<strong>en</strong>ts, nous restons les derniers.Le 15 <strong>juin</strong>, ma mère ferme la porte de notre appartem<strong>en</strong>t au 1rue Pierre Leroy, à quelques pas de l’école d’horlogerie. Nousportons chacun deux valises, plus petites pour mon frère et masœur. Péniblem<strong>en</strong>t, nous nous frayons un passage dans le flotininterrompu de femmes, d’<strong>en</strong>fants, de vieillards et demilitaires <strong>en</strong> retraite v<strong>en</strong>ant de Belfort, Vesoul et Gray, et nouspr<strong>en</strong>ons la direction de la gare Viotte.Sur la première voie, un train att<strong>en</strong>d pour partir. Nousparv<strong>en</strong>ons à trouver quatre places. Nous hissons les bagageset att<strong>en</strong>dons le départ. Après deux à trois heures, t<strong>en</strong>aillés parla faim et la soif, ma mère décide de retourner àl’appartem<strong>en</strong>t.Retour à l’appartem<strong>en</strong>t. Les volets rest<strong>en</strong>t fermés. Les valisessont défaites. Maint<strong>en</strong>ant il va falloir vivre :« On lui a dit et répété qu’il ne fallait pas faire de réserves deprovisions, <strong>en</strong> tant que femme d’officier, elle devait êtreexemplaire ».Mais maint<strong>en</strong>ant comm<strong>en</strong>t vivre ?Par une f<strong>en</strong>te dans les volets, je vois arriver les Allemands,une brève fusillade éclate av<strong>en</strong>ue Charles Siffert. Surtout nepas bouger et att<strong>en</strong>dre.Le l<strong>en</strong>demain, comme d’autres, je m’av<strong>en</strong>ture et je vois 4 à 5corps de militaires français le long de la société desCompteurs.15


Dans la ville c’est le désordre, la population est abandonnée.Il n’y a plus de responsables, ils ont déserté.<strong>Marcel</strong> Barbu a pris les choses <strong>en</strong> mains, de sa seule initiative.Il s’est déjà occupé des cadavres que personne ne voulaitapprocher.Puis il s’est attelé au ravitaillem<strong>en</strong>t. Et il s’est imposé pourfaire régner l’ordre.Il s’est occupé de tout, même des prisonniers français à lacaserne Vauban, je voyais bi<strong>en</strong> ce qui ce passait, la caserne estproche d’où nous habitions.Après avoir consommé le peu que nous avions, ma mère a priscontact avec <strong>Marcel</strong> Barbu dont la famille habitait le mêmequartier. Si nous avons pu avoir à manger, c’est grâce àl’action de <strong>Marcel</strong> Barbu.En 1965, lors de sa candidature aux élections présid<strong>en</strong>tielles,je n’étais pas toujours d’accord sur ce que disai<strong>en</strong>t desjournalistes. Je me suis permis d’écrire à l’un d’eux. Ils neconnaissai<strong>en</strong>t pas l’homme, ce qu’il avait fait.Pour ma mère, <strong>Marcel</strong> Barbu reste un hommeextraordinaire. »<strong>Marcel</strong> Barbu fait du zèleSûr des souti<strong>en</strong>s de la mairie et de la préfecture, après avoir dép<strong>en</strong>sébeaucoup d’énergie pour organiser le ravitaillem<strong>en</strong>t des produits depremière nécessité, il <strong>en</strong>trepr<strong>en</strong>d de réorganiser les professions, c’estl’une des missions qui lui a été confiée.<strong>Marcel</strong> Barbu bouscule, les oppositions comm<strong>en</strong>c<strong>en</strong>t à s’organiser.Les plaintes auprès des autorités devi<strong>en</strong>n<strong>en</strong>t de plus <strong>en</strong> plusnombreuses.16


Retour à la « normalité » administrativePetit à petit, les administrations se recompos<strong>en</strong>t à l’image dugouvernem<strong>en</strong>t de Vichy avec le souci de conv<strong>en</strong>ir à l’occupant quis’organise pour durer.Changem<strong>en</strong>t de tête à la mairie :Charles Fesselet, premier adjoint, faisant fonction de maire deBesançon doit passer devant un tribunal de militaires allemands. Il nefait pas l’affaire. Le 29 juillet <strong>1940</strong>, le Commandant de laFeldkommandantur susp<strong>en</strong>d Fesselet de sa fonction de premieradjoint au maire de Besançon, le préfet Hontebeyrie nomme LouisThéron, directeur des contributions indirectes, pour remplir lesfonctions de maire, par intérim.Changem<strong>en</strong>t de préfet :Le 10 août, le préfet Hontebeyrie quitte ses fonctions pour Dijon. Leposte de préfet restera plus d’un mois vacant.Le 21 septembre <strong>1940</strong>, c’est un nouveau préfet qui est nommé : R<strong>en</strong>éLinarès.Un à un les fonctionnaires sont autorisés à rev<strong>en</strong>ir, et les notableslocaux repr<strong>en</strong>n<strong>en</strong>t leurs places.<strong>Marcel</strong> Barbu perd ses appuis et la vacance de préfet va modifier sesrelations.19 août <strong>1940</strong>, <strong>Marcel</strong> Barbu est relevé de ses fonctions dans lacommission départem<strong>en</strong>tale d’approvisionnem<strong>en</strong>t (il ne sera restéque 7 jours), ce qui <strong>en</strong>traîne son départ de l’Office Economique etSocial et met fin à ses responsabilités dans le ravitaillem<strong>en</strong>t de laville.Le 24 août, le maire souti<strong>en</strong>t l’action de <strong>Marcel</strong> Barbu et s’adresse aupréfet :17


« Par arrêté <strong>en</strong> date du 19 août courant, vous avez rapportécelui du 13 du même mois nommant M. <strong>BARBU</strong> <strong>Marcel</strong>, 3 rue<strong>De</strong>lavelle à Besançon 10 .M. <strong>BARBU</strong> était, par ailleurs, chargé du ravitaillem<strong>en</strong>t de laVille de Besançon au titre de membre de l’Office Economiqueet Social créé par votre arrêté du 8 Août <strong>1940</strong>.Le ravitaillem<strong>en</strong>t de la Ville, <strong>en</strong> raison de son importance etpour des motifs d’ordre pratique, doit être assuré sous la mêmeautorité que celui du Départem<strong>en</strong>t ; par ailleurs, les membresde l’Office ont coopéré sans exception à l’œuvre <strong>en</strong>treprise parM. <strong>BARBU</strong> dès les premiers jours de l’occupation.J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bi<strong>en</strong> rapporter l’arrêtéde 8 Août <strong>1940</strong> créant l’Office Economique et Social. »Ce sera fait le 29 août <strong>1940</strong>, par arrêté préfectoral mettant fin àl’Office Economique et Social.<strong>Marcel</strong> Barbu n’a plus de mission officielle, mais ce n’est passuffisant pour l’arrêter.Expulsion de Besançon - <strong>Marcel</strong> Barbu devi<strong>en</strong>t gênant<strong>De</strong>puis quelques temps, les R<strong>en</strong>seignem<strong>en</strong>ts Généraux s’intéress<strong>en</strong>tde près à ses actions, dans les rapports on peut y lire :« Ledit Barbu a cherché depuis <strong>juin</strong> <strong>1940</strong> à s’immiscer dansles différ<strong>en</strong>ts services s’occupant de ravitaillem<strong>en</strong>t« Beau parleur, autoritaire, sachant s’imposer, manque dedoigté <strong>en</strong> toute circonstance »« La conduite, la moralité et la probité de Barbu ne donne paslieu à critiques précises »« Il réussit à diviser l’opinion publique, les uns pr<strong>en</strong>n<strong>en</strong>t partiepour lui, les autres contre »Et dans un rapport du 20 septembre <strong>1940</strong> :« Il y aurait lieu de mettre fin aux agissem<strong>en</strong>ts du nomméBarbu <strong>Marcel</strong> »10 C’est l’adresse de son bureau <strong>en</strong> tant que responsable de l’approvisionnem<strong>en</strong>t.18


Si pour le Commissaire Spécial, l’action de <strong>Marcel</strong> Barbu est néfaste,cela depuis le mois de <strong>juin</strong>, quoiqu’il reconnaisse son honnêteté, ilfaut att<strong>en</strong>dre septembre pour qu’il s’<strong>en</strong> r<strong>en</strong>de compte.Très vite la machine à refouler se met <strong>en</strong> marche.Le 20 septembre, la Feldkommandantur décide son refoulem<strong>en</strong>t de la<strong>zone</strong> occupée, qui est remise le l<strong>en</strong>demain par le policier R<strong>en</strong>é LeLièvre.On lui laisse quelques heures pour se préparer et quitter sa famille.<strong>Marcel</strong> Barbu est conduit à Chalon-sur-Saône et remis à lag<strong>en</strong>darmerie pour être « refoulé », c’est le terme employé, <strong>en</strong> <strong>zone</strong><strong>libre</strong> le 21 septembre à 17 heures.Une question demeure : pourquoi les Allemands demand<strong>en</strong>t-ils aupréfet le départ de <strong>Marcel</strong> Barbu à qui ils confi<strong>en</strong>t une mission deréflexion quelques jours auparavant (voir pages précéd<strong>en</strong>tes) et aussi,pourquoi ne font-ils pas directem<strong>en</strong>t ce travail ?L’explication souv<strong>en</strong>t <strong>en</strong>t<strong>en</strong>due est que ce sont les autoritésfrançaises, à un haut niveau, qui aurai<strong>en</strong>t demandé l’expulsion de<strong>Marcel</strong> Barbu, mais les Allemands n’ayant pas de raisons de ceplaindre, apparemm<strong>en</strong>t satisfaits de l’organisation du ravitaillem<strong>en</strong>t,ont refusé de faire le travail.** *Son action à Besançon p<strong>en</strong>dant 3 mois, n’est pas un fait derésistance, tout du moins, pas comme la résistance sera prés<strong>en</strong>téequelques années plus tard.« Résister à l’<strong>en</strong>nemi, <strong>Marcel</strong> Barbu était partant <strong>en</strong> 39 quandil voulait s’<strong>en</strong>gager, <strong>en</strong> bon Français, comme sous-officier deréserve, mais maint<strong>en</strong>ant, ce sont des familles qui ont peur etfaim. Sa résistance sera face à l’inaction, à la désertion desnombreux responsables. »19


L’armée allemande est là et il faut assurer son hébergem<strong>en</strong>t et sanourriture, les prisonniers sont parqués et att<strong>en</strong>d<strong>en</strong>t leur sort, lesfamilles se terr<strong>en</strong>t et bi<strong>en</strong>tôt elles n’auront plus ri<strong>en</strong> à manger.Pour tous ceux-là, il faut faire quelque chose et <strong>Marcel</strong> Barbu p<strong>en</strong>sequ’il peut agir. Il ne se pose pas mille questions, quelle postureadopter, quels avantages peut-il tirer de cette situation ou que va-t-ondire s’il aide les Allemands, etc.Ce qui domine l’initiative de <strong>Marcel</strong> Barbu, c’est le pragmatisme.« Face à cette situation, qu’est-ce que je peux et dois faire ? ».Simplem<strong>en</strong>t.Son volontarisme et son efficacité ont immédiatem<strong>en</strong>t séduit la villeoù la pagaille s’installait. C’est ainsi qu’il effectue une fulguranteasc<strong>en</strong>sion au sommet de la principale obsession du mom<strong>en</strong>t : « s<strong>en</strong>ourrir pour survivre ». L’a-t-elle grisé ? Il n’a que 33 ans, déjàconnu comme chef d’<strong>en</strong>treprise <strong>en</strong>trepr<strong>en</strong>ant, mais à ce nouveauposte d’une ville aussi importante à servir, a-t-il bi<strong>en</strong> mesuré leslimites de ce qui était possible de faire et acceptable par les éliteslocales ?Est-ce que <strong>Marcel</strong> Barbu a voulu, sûrem<strong>en</strong>t inconsciemm<strong>en</strong>t, montrerce que pouvait faire un « gosse du peuple » ?20


IIEN ZONE LIBREA la cure de PolignyChalon-sur-Saône est l’une des villes coupées <strong>en</strong> deux par la ligne dedémarcation, la Saône faisant la frontière. Il y a une g<strong>en</strong>darmerie etelle est le passage « officiel » <strong>en</strong>tre les deux <strong>zone</strong>s. Un pont sur larivière est le li<strong>en</strong> idéal pour y installer des guérites et un poste decontrôle.Mais <strong>Marcel</strong> Barbu est éloigné de sa famille, il se dirige vers Polignyqui est la ville la plus proche et sur la route la plus directe pourrejoindre Besançon.Sans un sou (ou presque), avec une petite valise, il <strong>en</strong>tre dansl’église, c’est ainsi, chaque fois que <strong>Marcel</strong> Barbu a besoin de faireune halte, de se reposer et de faire le point.Au curé Raphaël Tournier, il raconte son av<strong>en</strong>ture. Le presbytère estsuffisamm<strong>en</strong>t grand car il accueille régulièrem<strong>en</strong>t des prédicateurs oudes hommes d’église de passage et l’une des chambres n’est pasoccupée, car l’un des vicaires n’habite pas sur place. On lui proposeune chambre qu’il pourra occuper le temps qu’il faudra.Dès le l<strong>en</strong>demain, après avoir accompagné le prêtre pour l’officematinal, il va à la découverte de la ville, s’attarde devant lesmagasins, et <strong>en</strong>gage la discussion avec de nombreux passants quierr<strong>en</strong>t sans but.Il est surpris de voir autant de jeunes, <strong>en</strong> bandes, que l’on qualifiedéjà de « voyous ». Chacun raconte la même histoire :21


- Nos par<strong>en</strong>ts croyai<strong>en</strong>t que les soldats allemands mutilai<strong>en</strong>t lesgarçons pour qu’ils ne puiss<strong>en</strong>t pas s’<strong>en</strong>gager à leur tour. Alors depeur, avec quelques économies et un peu de nourriture, ils nous ontdemandé de partir, de nous cacher si nécessaire, et d’att<strong>en</strong>dre.Maint<strong>en</strong>ant nous n’avons plus de sous, nous ne pouvons pas r<strong>en</strong>trerchez nous, nous nous débrouillons pour manger.Chez les Compagnons de France<strong>Marcel</strong> Barbu, homme curieux, et qui n’a pas sa langue dans sapoche, n’hésite pas « à faire la leçon ». Il est vite repéré par lesresponsables de la commune qui lui propos<strong>en</strong>t de rejoindre le groupedes Compagnons de France 11 qui vi<strong>en</strong>t juste d’être créé, pour occuperles jeunes sans travail.<strong>Marcel</strong> Barbu pr<strong>en</strong>d contact avec Paul <strong>De</strong>louvrier, l’un des premiersdirigeants des Compagnons de France, auquel il raconte l’expéri<strong>en</strong>cet<strong>en</strong>tée dans son usine de Besançon.Le but des Compagnons de France est de récupérer ces jeunes et deleur proposer une occupation par un travail. A l’époque il n’y <strong>en</strong>avait pas beaucoup et les offres se limitai<strong>en</strong>t au forestage,bûcheronnage, fabrication de charbon de bois. Il fallait aussi leurredonner goût à la vie, ils avai<strong>en</strong>t une vie communautaire, ilsvivai<strong>en</strong>t <strong>en</strong>semble, pr<strong>en</strong>ai<strong>en</strong>t les repas <strong>en</strong> commun, couchai<strong>en</strong>t dansdes dortoirs.Rapidem<strong>en</strong>t <strong>Marcel</strong> Barbu trouve sa place parmi les cadres et on luiconfie un groupe.Dans les bois, ils <strong>en</strong> profit<strong>en</strong>t pour faire passer des prisonniers et celane convi<strong>en</strong>t pas, mais pas du tout aux dirigeants des Compagnons deFrance qui accus<strong>en</strong>t <strong>Marcel</strong> Barbu de les mettre <strong>en</strong> danger. Il propose11 Lors d’une réunion dans la forêt de Randan (près de Vichy) le 25 juillet <strong>1940</strong>, 46 dirigeantsprincipalem<strong>en</strong>t des mouvem<strong>en</strong>ts de jeunes sign<strong>en</strong>t une charte pour former des jeunes afin dereconstruire matériellem<strong>en</strong>t et moralem<strong>en</strong>t la France dans le respect de la personnalité dechacun. Le nom de Compagnons de France est emprunté aux compagnons du Tour de France.<strong>Marcel</strong> Barbu fait la connaissance de Gaston Riby et Gustave Coureau qui ti<strong>en</strong>dront par la suiteune place importante dans les Communautés de Travail. Il existe peu d’étude sur cemouvem<strong>en</strong>t qui sera dissout <strong>en</strong> 1944.22


à <strong>Marcel</strong> Barbu d’aller donner un coup de main à l’organisation degroupes de jeunes à Guéret.R<strong>en</strong>contre de Fred Lipmann à LyonEn direction de Clermont-Ferrand, il fait une halte à Lyon, siègerégional des Compagnons de France, et là, par hasard, il r<strong>en</strong>contreFred Lipmann qui essaye de passer inaperçu.Au premier abord, Fred Lip se méfie. En tant que juif, il se sait <strong>en</strong>danger, bi<strong>en</strong> qu’ils se connaiss<strong>en</strong>t de longue date. Après les premierséchanges où chacun raconte son parcours, Fred Lip lui propose unmarché :- J’ai ram<strong>en</strong>é une partie de mon <strong>en</strong>treprise d’Issoudun 12 à Val<strong>en</strong>ce, j<strong>en</strong>’arrive pas à m’approvisionner <strong>en</strong> boîtes de montres et j’ai d<strong>en</strong>ombreuses commandes <strong>en</strong> vue, que diriez-vous de vous installer <strong>en</strong><strong>zone</strong> <strong>libre</strong> ?En route pour Guéret, une idée germe : tous les jeunes de France nepeuv<strong>en</strong>t dev<strong>en</strong>ir bûcherons ! Et si l’on pouvait leur appr<strong>en</strong>dre un vraimétier ?Passer la ligne de démarcation, un jeu d’<strong>en</strong>fantsLe temps passe loin des si<strong>en</strong>s, de temps <strong>en</strong> temps, il a des nouvellesde sa famille et de l’<strong>en</strong>treprise qui l<strong>en</strong>tem<strong>en</strong>t repr<strong>en</strong>d de l’activité. Ilest rassuré, sa femme et ses <strong>en</strong>fants ne manqu<strong>en</strong>t de ri<strong>en</strong>.Ne serait-il pas temps de se rassembler à Poligny, étape pourVal<strong>en</strong>ce ?Fin <strong>1940</strong>, Pierrette Barbu amène les <strong>en</strong>fants pour passer la ligne dedémarcation. Un petit pont sur la nationale 83 qui <strong>en</strong>jambe le Glanonqui délimite les deux <strong>zone</strong>s, <strong>en</strong>tre Arbois et Poligny dans le Jura. A50 mètres de chaque côté du pont se trouv<strong>en</strong>t les postes de contrôle :allemand au nord et français au sud. D’abord André et Jacques, lesdeux plus grands, et <strong>en</strong>suite Michel et Daniel lors d’un second12 L’<strong>en</strong>treprise SAPROLIP - Société pour l’Application des Procédés LIP - à I ssoudun estspécialisée dans l’armem<strong>en</strong>t. La direction et un atelier seront transférés à Val<strong>en</strong>ce, RueFav<strong>en</strong>tines.23


voyage. Et pour finir, Anne-Marie et sa mère, à vélo depuisBesançon. Plus de cinquante kilomètres.D’après les écrits et les témoignages, cela s’est passé à peu prèscomme cela. Pierrette Barbu était connue des gardes, elle v<strong>en</strong>ait detemps <strong>en</strong> temps pour échanger des informations sur la marche del’<strong>en</strong>treprise et donner des nouvelles de la famille restée à Besançon.Est-ce que l’action de <strong>Marcel</strong> Barbu à Besançon était connue et quecela a permis quelques sympathies ? Si cette information n’était pasarrivée de Besançon, <strong>Marcel</strong> Barbu a dû combler cette lacune auprèsdes gardes « frontières ».L’<strong>en</strong>gagem<strong>en</strong>t dans les Compagnons de France pouvait aussi aider.Et aussi, simplem<strong>en</strong>t, un couple qui se retrouve, sur un pont, <strong>en</strong>treFrançais et Allemands. . . Un peu de romantisme <strong>en</strong> ces tempsdifficiles !Quand <strong>Marcel</strong> Barbu demande la v<strong>en</strong>ue de ses <strong>en</strong>fants, il avaitsûrem<strong>en</strong>t tout arrangé. La famille Barbu n’avait aucune raison depasser clandestinem<strong>en</strong>t, elle n’avait ri<strong>en</strong> à cacher.Noël 40 se passe <strong>en</strong> famille à Poligny24


IIIDIRECTION VALENCEDébut janvier 1941, <strong>Marcel</strong> Barbu fait part de son idée à sa femmePierrette :- Fred Lip a besoin de boîtes de montres et les jeunes sont nombreuxet disponibles. J’ai demandé aux Compagnons de France de metrouver une cinquantaine de garçons d’ici trois mois. Nous leurappr<strong>en</strong>drons le métier.Pierrette est déçue, elle aurait préféré retourner à Besançon etatt<strong>en</strong>dre des jours meilleurs où <strong>Marcel</strong> aurait pu la rejoindre. Mais il<strong>en</strong> avait décidé autrem<strong>en</strong>t.Elle remonte à Besançon pour un ultime voyage et pour régler lesproblèmes de machines nécessaires au démarrage de l’activité àVal<strong>en</strong>ce. Elle repasse une dernière fois la ligne sous le regard amusédes gardi<strong>en</strong>s.Mi-janvier 1941, ils arriv<strong>en</strong>t à Val<strong>en</strong>ce, sous la neige, ils trouv<strong>en</strong>trefuge à l’Hôtel de Lyon, toute la famille se serre dans deuxchambres. Les recherches d’un local comm<strong>en</strong>c<strong>en</strong>t ainsi que cellesd’un logem<strong>en</strong>t.Nouvelle <strong>en</strong>trepriseRapidem<strong>en</strong>t, un local est trouvé, une anci<strong>en</strong>ne vinaigrerie, au 41 rueMontplaisir et une maison d’habitation dans une impasse <strong>en</strong> face del’<strong>en</strong>treprise.25


<strong>Marcel</strong> Barbu fait v<strong>en</strong>ir quelques machines de Besançon, <strong>en</strong> piècesdétachées, dans des caisses <strong>en</strong> bois.Il s’active pour faire accepter la création d’une manufacture deboîtiers de montre par le Comité Horloger, rédige les statuts qu’ildépose le 26 mars 1941 au tribunal de commerce de Romans.Ainsi est né la Société <strong>Marcel</strong> <strong>BARBU</strong> - Boîtiers de Montres duDauphiné - N° 247 au registre chronologique.Il ne manque plus que les premiers garçons des Compagnons deFrance. L’organisation ne propose aucun jeune, de peur qu’<strong>en</strong> cas defaillite de l’expéri<strong>en</strong>ce, cela donne une mauvaise image del’organisation.Furieux, <strong>Marcel</strong> Barbu ne s’avoue pas vaincu, il met des annonces,fait passer l’information, « on embauche au 41 rue Montplaisir »Le 23 <strong>juin</strong> 1941, Robert Brozille est le premier embauché dansl’<strong>en</strong>treprise. C’est son arrivé rue Montplaisir qui est retracée dans lelivre Faire des Hommes <strong>libre</strong>s - Boimondau et la Communautésde Travail à Val<strong>en</strong>ce.26


** *Trois fois trois moisQuelle d<strong>en</strong>sité dans la vie de <strong>Marcel</strong> Barbu :- 3 mois pour parv<strong>en</strong>ir à un haut niveau de responsabilitédans le ravitaillem<strong>en</strong>t de Besançon et quelques jourspour dev<strong>en</strong>ir un danger public. <strong>De</strong> cette expéri<strong>en</strong>ce, iln’a ri<strong>en</strong> gardé.- 3 mois pour faire connaissance et un bout de cheminavec les Compagnons de France, et de se faireremarquer. Il <strong>en</strong> gardera des amitiés comme GustaveCoureau et Gaston Riby qui seront associés à laréalisation des communautés de travail.- 3 mois pour monter un projet d’une nouvelle <strong>en</strong>treprisede fabrication de boîtes de montres, qui devait formerune cinquantaine de jeunes.A chaque difficulté, il rebondit. Chaque expéri<strong>en</strong>ce, chaquer<strong>en</strong>contre lui procur<strong>en</strong>t de nouvelles perceptives.27


Remerciem<strong>en</strong>tsPour réaliser ce petit fascicule, je me suis appuyé sur différ<strong>en</strong>tsdocum<strong>en</strong>ts que j’ai trouvé aux Archives du Doubs, Archives deBesançon et au Musée de la Résistance de Besançon dont je remercieles responsables qui m’ont guidé dans mes recherches.J’ai utilisé la thèse de Marc Leray 13 prêtée par la Médiathèque deVal<strong>en</strong>ce, qui repr<strong>en</strong>d quelques élém<strong>en</strong>ts d’un <strong>en</strong>registrem<strong>en</strong>t de<strong>Marcel</strong> Barbu réalisé <strong>en</strong> 1975. Elle me fournira quelques élém<strong>en</strong>tsque j’ai pu relier avec les docum<strong>en</strong>ts trouvés.<strong>De</strong>s coups de mains de l’Association Mémoire de la Résistance dansle Doubs et trois témoignages recueillis <strong>en</strong> 2010 qui m’ont permis derelater comm<strong>en</strong>t ils ont vu et ress<strong>en</strong>ti les événem<strong>en</strong>ts.Et à tous ceux, nombreux, qui m’ont t<strong>en</strong>du un li<strong>en</strong>, plus ou moinslong, que j’ai tiré tant que j’ai pu.** *Si pour les périodes de « résistance organisée », il y a beaucoup demémoires, <strong>1940</strong> reste une période orpheline. <strong>De</strong>s archives ont étédéplacées avant l’arrivée des Allemands (certaines ont été récupéréesdans des talus) ou détruites, parties <strong>en</strong> fumée.13 Thèse de doctorat de Marc Leray - 1977, « Institution et restitution d’une Communauté -Boimondau et la mémoire reconstituante de ses fondateurs »28

Hooray! Your file is uploaded and ready to be published.

Saved successfully!

Ooh no, something went wrong!