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Vendredi 31 mars 2006« Epilogue… »par Ivan VANAISEChef du Secteur des Animations et des Formations de la D.G.A.C.On ne garde pas de souvenir précis des premières secondes de sa vie.Ou alors, juste de quelques pressions, d’étirements, de frottements.Deux mains nous ont saisi. A suivi un contact dur et un peu froid.Celui d’une table peut-être ?Il ne nous reste de ce temps-là qu’une impression diffuse. Très diffuse.Nous ne percevions que peu de choses: quelques bruits, des voix, des odeurs.Nous n’avions que l’intuition d’exister, juste le sentiment d’appartenir à un volume, d’êtrecontenu dans l’enveloppe d’un corps.A intervalles réguliers, et sans que nous n’en comprenions vraiment le principe,nous ressentions un vide. C’est-à-dire qu’une sensation de vide apparaissait au niveau d’unepartie de notre ventre que nous n’allions que plus tard appeler notre estomac.Nous exprimions à ces moments-là une plainte, quelque chose de relativement peudéfini mais de très profond. Avec le peu de conscience que nous avions de nous, nouspressentions que la conservation de notre état tenait à ce fil ténu.Heureusement, en réponse à nos appels, quelque chose se manifestait qui nousprocurait une sensation de bien-être. Nous sombrions ensuite dans une relative béatitude,n’ayant plus rien à penser, n’ayant rien d’autre à désirer.L’indifférence dominait jusqu’à ce que le même phénomène se reproduise et qu’àla même manifestation de notre contrariété succède la même intervention de cet élémentextérieur venant combler ce que nous n’appelions pas encore « la faim ». NOTRE faim !Progressivement, nous avons réalisé que la réponse à nos sollicitations provenaitd’une source située hors de nous. De plus, dans cette "réponse", il y avait comme l’ébauched’un principe qui dépassait notre seule demande. Nous nous sommes permis de penser qu’audelàde nos limites, qu’en dehors de cette enveloppe corporelle, il devait y avoir autre chose,quelque chose...Une chose qui avait le mérite de reconnaître notre appel. Et d’y répondre.Il nous semblait même, et de plus en plus, qu’il y avait une réelle compréhensionet donc une sorte d’anticipation par rapport aux besoins que nous exprimions. Tout se passaitcomme si une force extérieure pouvait devancer nos appels. Comme pour les éviter. Commepour les empêcher, comme pour les rendre superflus.Peu à peu, nous avons eu le sentiment que les réponses qui nous venaient avaientune autre saveur que la substance laiteuse et tiède qui coulait en nous. Nous découvrions unedouceur d’une autre nature qui nous enveloppait tout entier mais que nous ne pouvionsexactement identifier. Cette sensation-là s'emparait de nous, nous emportait comme sur unevague.


Une émotion extraordinaire et sublime en découlait.Nous y trouvions un plaisir quasiment plus important que celui que nous procuraitla satisfaction physique de ne plus ressentir la faim.vindicatif.Un jour cependant, nous fûmes pris d’une indescriptible panique.Pour une raison que nous ne pouvions comprendre, la réponse se faisait attendre.Nous n’avions pourtant rien exprimé de maladroit, ni d’empressé ou de plusNous sommes restés un moment dans l’attente.Et si plus rien ne venait ?Ni réponse, ni présence ?Et si, tout à coup, hors de ce corps, seul le vide s’était mis à être ?La corrélation n’était-elle pas automatique ?La réponse était donc dépendante de nous mais semblait aussi avoir une autrelogique, provenir d’un autre désir que le nôtre ! D’une autre réalité.Pour la première fois, nous nous sommes aperçus que ce tout ce que nouspercevions jusque là ne nous appartenait pas en propre. Certains sons, par exemple, étaientles nôtres mais d’autres venaient d’ailleurs.Oui, d’autres sons existaient en dehors de nous, s’exprimaient malgré nous.Peut-être sortaient-ils d’une entité dont nous n’avions pas encore pris conscience,d’un univers nous jouxtant, et qui était, lui aussi, « habité ».D’un monde occupé par un autre NOUS-MEME ?Nous avons émis alors un son qui, cette fois, ne visait nullement à exprimerl’attente d’une réponse nutritive mais un autre écho, une réponse plus … révélatrice.Le silence se fit.Nous avons pris conscience du silence.Sans doute, le silence ne nous était-il pas étranger mais nous ne l’avions pasidentifié.Le silence, renforçant l’absence de la réponse attendue, en devenait étrangementprésent, important. De sorte qu’en comparaison, les sons qui nous permettaient de manifesternos attentes n’étaient finalement pas les plus importants. Ce qui les séparait - le silence -constituait l’essentiel, puisque c’était lui qui contribuait à donner du sens à la manifestation duson. C’était lui qui donnait du sens aux sons. Nous avons ainsi appris à comprendre que lesilence relie les sons, que l’absence sépare les présences et que le vide rend la manifestationplus apparente et, donc, signifiante.Nous avons compris aussi que le silence nous était indispensable pour que noussoyons «convoqué» à notre propre parole. Devenant de plus en plus convaincu de notre propreexistence, il nous apparaissait essentiel de pouvoir déterminer ce qui était NOUS et ce qui nel’était pas.De notre état initial de simple récepteur passif, nous avons glissé librement danscelui d’un être actif, un être se convoquant de plus en plus à LUI-MEME ; en même tempsqu’il prenait conscience de ne pas être seul.Progressivement, et par la force des choses, nous nous sommes dits que tout celadevait avoir un sens !


Ce corps, les messages reçus à travers nos premières observations, l’alternancedes sons et des silences, la signification des peurs et des quiétudes successives, l’expressiondes mélodies à la fois différentes et signifiantes…Tout cela devait avoir un sens !Dans le désordre apparent, au-delà de la dualité des choses, en filigrane desreprésentations combinatoires inscrites sur l’échiquier noir et blanc de notre pensée ; il devaity avoir une logique.Une cohérence devait nous apparaître.Mais laquelle ?Et quel rôle y était le nôtre ?Des éducateurs, des formateurs, des instructeurs et d’autres mentors que nousallions côtoyer par la suite nous ont apporté leur éclairage. Ils nous ont instruits de diversesmanières. Ils nous ont enseigné des techniques, quelques fragments de leurs sciences en vuede nous éveiller davantage au monde, dans le but de favoriser notre intégration.Nous avons pu mesurer aussi leurs contradictions.Leurs convergences parfois.C’était selon.Il nous aura fallu de toute façon beaucoup de vigilance pour ne pas perdrecomplètement le fil, ce fil ténu qui nous relie à nous-même.C’est que les nombreux apprentissages ont certes éclairé notre compréhension des«comment ? »Ils nous ont permis d’apprécier la pertinence de certaines orientations et nous ontdonné l’exemple de quelques réponses.Mais personne, ou alors rarement, ne répondait à l’essentiel : aux «pourquoi ?»Pourtant, au fil des saisons et des âges, nous avons côtoyé des êtres faits commenous de chair, de sang, de sensations, de communication.Nous avons mesuré ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare.Et nous avons pu constater qu’ils se posaient les mêmes questions que nous, qu’ilsrecherchaient ce «liant» pouvant donner du sens au monde et à la vie.A quoi peuvent en effet servir toutes nos prises de conscience si nous n’enconnaissons pas l’utilité ?A quoi nous sert-il de grandir si nous ne savons pas vers quoi nous diriger?Une évidence singulière s’impose : les portes que nous ouvrons chacun au fil denotre existence nous servent à franchir ces murs qui, si nous n’y prenons garde, tendent à nousmaintenir enfermés et ignorants.En y réfléchissant, nous ne sommes, en fait, tenus à rien.A rien.Aucune loi, aucun devoir ne saurait nous commander des constructions, desorientations, des parcours que nous ne pourrions pas comprendre ou que nous ne voudrionspas concevoir.Car une seule règle prévaut, à laquelle nous ne pouvons déroger, au risque de nousdessécher complètement.


C’est notre intelligence qui nous l’impose : nous devons grandir en dilatanttoujours nos limites !Car une seule obligation existe.C’est le cœur qui nous l’ordonne : nous devons aimer.Aimer la vie, aimer notre vie, aimer ce que nous y mettons ou ce que nousrefusons d’y mettre, aimer ce que nous faisons, aimer ce que nous décidons, aimer ce quenous projetons hors de nous dans le creuset illimité de la vie.Chacun de nous est surgissement permanent du monde.Chacun de nous est réceptacle de culture, mais aussi constructeur de culture.Ce qui veut dire que seule la culture qui nous ressemble, que seule la culture quirassemble au fond de nous les choses éparses qui nous entourent, que seule la culture qui nousnourrit, nous apprivoise et que nous comprenons peut avoir du sens pour nous, peut nous aiderà nous construire.Entre un passé qui existe et que nous devons apprendre et un futur à visiter et àconstruire, bat le cœur de la culture, vibre l’âme des cultures.Chaque foi qu’un acte, qu’un geste, qu’une parole, qu’une image, qu’un son nousémeut, c’est qu’il ou qu’elle a du sens, c’est qu’il ou qu’elle contribue à remplir peu à peu lesilence de notre première solitude.Demain est un possible immense, illimité.Il nous appartient de le remplir.Notre mission est de le créer.Nous ne le ferons pas seul.Mais ensemble.Saint-Vaast, le 31 mars 2006

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